‹ Le Brésil d'aujourd'huiChapitre 96 sur 105 · SILHOUETTES BRÉSILIENNES · texte numérisé non relu

SILHOUETTES BRÉSILIENNES

La nuit dernière, comme jetais à ma fenêtre, regardant tour à tour le Corcovado, la Gavea, le Pao de Assucar, toutes ces silhouettes qui encadrent de façon si originale le vallon de Botafogo, je vis monter d'ici de là des petits ballons lumineux, qui s'en allaient doucement dans le ciel limpide, comme des étoiles errantes. Le Jornal do Brazil m'explique l'apparition de ces météores; ils portent, paraît-il, à saint Antoine de Padoue, dont c'est aujourd'hui la fête, les hommages et les vœux des habitants de Rio. Les Brésiliens ont pour le bon saint portugais une dévotion nationale ; on s'adresse à lui pour obtenir les faveurs les plus diverses; mais, si j'en crois le Jornal, ce sont surtout les filles en quête d'un mari qui attendent de son intercession l'objet de leurs rêves. Il y a là pour le numéro du jour matière inépuisable à commentaires, historiettes ou épigrammes. J'y trouve un quatrain inspiré d'un patriotisme éclairé. On supplie saint Antoine de vouloir bien enfin marier la République avec le Bon Sens. Puisse-t-il accomplir cette union miraculeuse ailleurs encore qu'au Brésil!

Le Maranhao, du Lhoyd hrasileiro, ne ressemble pas à nos grands coureurs de mer. C'est un honnête petit vapeur, élégant, coquet même, qui semble, avec sa peinture blanche, avoir sa toilette de gala. Il fait le service de la côte nord, de Rio de Janeiro à Manaos, capitale de l'Etat d'Amazone; la distance totale n'est pas inféi'ieurs à 3200 milles marins, que le Alaranhao couvrira en 12 à 15 jours. Il y a place dans les cabines pour 60 passagers de première classe ; les autres campent où ils peuvent. Cabines et salons sont propres, confortables, sans luxe inutile. Des voyageurs européens trouveraient le service du restaurant bien défectueux. Au reste je suis seul de cette espèce, et

je remarque que les Brésiliens des classes bourgeoises — mes trente à quarante compagnons de voyage appartiennent à cette catégorie — ne mangent ni ne boivent. Dès le commencement du repas, ils picorent dans les assiettes de dessert, et Taccueil qu'ils font aux plats qu'on leur présente me remet en mémoire l'air dégoûté du rat citadin au festin du rustique,

langentis maie singula dente superbo.

Déjeuner et dîner sont expédiés en une petite demi-heure, presque silencieusement; on dirait une corvée dont on s'acquitte le visage maussade et le plus vite possible. Quelle différence avec nos grands paquebots transatlantiques, où les séances à table tiennent une si large place dans le programme de la journée ! — Je parle de celles où la mer ne met pas les estomacs en détresse. Et encore nous autres Français nous perdons la moitié du temps à bavarder et à rire ; si l'on veut savoir ce que c'est que manger et boire à peu près tout le long du jour, il faut prendre passage sur un Deutschland quelconque en partance pour l'Amérique.

Par ailleurs, nos Brésiliens n'ont pas pour tuer le temps à bord d'autre méthode que celle que j'ai vu pratiquer par mes compatriotes; ils jouent aux cartes ; mais du moins ils jouent à sec, si je puis dire. Le salon de jeu sur nos paquebots est doublé d'une buvette qui ne chôme guère ; ici elle fait maigre recette ; c'est tout au plus si quelques joueurs se font apporter une tasse de café et plus ordinairement un verre d'eau. Cette sobriété est assurément digne d'éloge ; elle le serait davantage si elle s'accompagnait d un peu de gaité. J'ai beau observer les groupes où l'on cause; je finirais par croire que le P. F... n'exagérait

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