‹ Le Brésil d'aujourd'huiChapitre 97 sur 105 · VICTORIA · texte numérisé non relu

VICTORIA

pas quand il me disait : « Vous ne verrez jamais rire des Brésiliens. » J'en ai vu pourtant, Dieu merci, et qui riaient de bon cœur ; mais ce ne fut pas parmi les Messieurs, presque tous fort jeunes, qui se trouvaient avec moi sur le Maranhao. Ils me donnèrent encore l'occasion de confirmer des observations déjà faites; ce qui m'autoriserait à croire qu'elles sont justes. Par exemple, je remarquai chez eux une mise recherchée et des soins de leur personne qui n'ont rien de particulièrement viril ; l'usage des parfums et des bagues ornées de brillants est, paraît-il, admis couramment en ce pays par les représentants du sexe fort ; ils ont des miroirs de poche, et ils s'en servent, dirai-je dans leur langue, sem vergonha. Autre élégance : Plusieurs d'entre eux lisaient à certains moments des livres français ; je n'en veux citer ni les titres ni les auteurs; mais je leur dois cette justice qu'ils appartiennent à ce qu'il y a de pire dans notre littérature.

Le dimanche 14 juin, vers midi, le Maranhao s'engage dans l'estuaire du Rio Santa Mai^ia. La Serra clos Aimores barre majestueusement l'horizon; ce sont les sommets de cette haute chaîne qui les premiers révélèrent aux marins de Pedro Alvarez Cabrai la terre brésilienne. Les rives de l'estuaire se rapprochent; ce n'est bientôt plus qu'une large rivière, tranquille et profonde, encadrée de montagnes vertes comme celles du Dauphiné. A gauche, perché sur un pic rocheux, apparaît un couvent avec son église toute blanche ; tout au fond du paysage la ville de Victoria détache ses campaniles sur un rideau de forêt. Quelques instants encore, le Maranhao vient jeter l'ancre à quelques brasses du rivage.

Victoria est la capitale de l'Etat d'Espirifo-Sanlo, l'un des plus petits de la Confédération ; sa superficie

égale seulement celle de neuf ou dix de nos départements; mais ce désavantage, si c'en est un, est compensé abondamment par la richesse de son sol. Victoria date de la première moitié du xvi"^ siècle ; elle me paraît calme et même quelque peu endormie; il est vrai que nous sommes au dimanche et qu'il fait très chaud. Les vieux Conventos, le Carmo, Sao-Francisco, le Rosario, etc., placés aux bons endroits, sur des hauteurs, mettent dans le panorama une note pittoresque; ce sont, hélas! des ruines, ou peu s'en faut. Seul l'ancien collège des Jésuites fait encore figure de monument. Ce fut un des premiers et des plus importants établissements de la Compagnie de Jésus au Brésil; un grand nombre de lettres des missionnaires de Fâge héroïque, des PP. Nobrega et Anchiéta, entre autres, sont datées d'Espirito-Santo ; c'était le nom de la cité primitive, bientôt supplantée par la villa de Nossa Senhora da Victoria, où fut aussi transféré le collège. 11 sert aujourd'hui de palais du gouvernement et du Congrès, et l'église est devenue cathédrale.

Le surlendemain, 16 juin, le Maranhao faisait son entrée dans la Bahia de Tous-les-Saints, par une matinée où les averses et le soleil semblaient disputer à qui aurait le dernier mot. A mesure que nous avancions, des arcs-en-ciel se projetaient à la suite les uns des autres, reproduits par le miroir des eaux, de façon à compléter le cercle.

A peine ai-je mis le pied sur la terre ferme, un nègre s'empare de mon bagage, et aussi de ma personne ; je suis sa proie. Il a chargé la malle sur sa tête, les autres objets sont suspendus aux bras, aux épaules, à la ceinture, et le voilà parti pieds nus sur le pavé brûlant. Comme je lui insinue de prendre une

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