‹ Le Brésil d'aujourd'huiChapitre 98 sur 105 · ENCORE BAHIA · texte numérisé non relu

ENCORE BAHIA

curroça, il me répond par un large sourire. Il lui faudrait louer la carroça, et ce serait autant de perdu. Et nous voilà gagnant a ville haute sous le soleil de midi. Quand nous arrivâmes, la tête crépue du bonhomme ruisselait comme une éponge sous le poids de la malle.

Je me retrouvai donc, après une absence d'un peu moins de six mois, dans la cité de Bahia Sao-Salvador qui m'avait accueilli à mon arrivée au Brésil et à laquelle j'ai consacré les premiers chapitres de ces Souvenirs. Les quelques jours que j'y passai en attendant le départ pour l'Europe me permirent de recueillir encore un petit lot d'observations qui ne sont peut-être pas sans intérêt.

De vrai, Bahia est une fourmilière humaine curieuse à observer, alors même que les tableaux qu'elle vous offre n'ont plus le piquant de l'imprévu. On s'y sent comme enveloppé d'un perpétuel bourdonnement coupé de notes aiguës, et sans le vouloir, on se prend à murmurer :

La cigale ayant chanté

Tout l'été

Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise....

La cigale bahianaise — c'est les trois quarts de la population que je veux dire — a bien chanté tout l'été, mais elle n'a garde de se taire, maintenant que l'hiver est venu; hiver trop bénin sans doute, dont l'exquise douceur invite à chanter la nuit comme le jour, peutêtre plus la nuit que le jour. De fait, du soir au matin on chante, on jase, on pince la mandoline, on crie, on rit, on se querelle. Un silence relatif se fait aux approches du jour, puis le ramage reprend de plus belle ;

portes et fenêtres, tout est ouvert dans les habitations; la vie privée n'a pas de secret; chacun vit, si Ton peut dire, avec tout le monde. Par surcroît, nous sommes dans une période de fêtes; pas un jour sans pétards et fusées ; pas de solution de continuité dans la kermesse bruvante et fulo-urante. Saint Antoine de Padoue nous mènera jusqu'à saint Jean-Baptiste, que l'on fêtera comme le plus grand des enfants des

hommes; non surrexit mnjor Saint Jean-Baptiste

passera la main aux apôtres saint Pierre et saint Paul, qu'on ne pourra honorer moins de trois ou quatre jours, ce qui nous conduira au 2 juillet, fête nationale de l'Etat de Bahia, etc.

Parmi ces festivités, qui n'ont plus rien de religieux que l'étiquette, s'intercale la solennité du Corpus Christi. Elle n'est point, comme chez nous, renvoyée au dimanche ; aujourd hui jeudi, 18 juin, c'est donc fête chômée et carillonnée. J'ai fait mon possible pour ne rien perdre de cette manifestation de l'antique foi portugaise ; ce qui subsiste encore des usages traditionnels n'est sans doute qu'une ombre des magnificences déployées en des temps plus religieux cpie le nôtre; mais ces restes tels quels n'en sont que plus dignes d'une respectueuse curiosité.

Un manifeste de Farchevêché publié par tous les journaux avait annoncé plusieurs jours à 1 avance la fête liturgique du Saint-Sacrement, convié les fidèles à la célébrer dévotement, et imposé l'obligation d'assister à la procession à tous ceux qui y sont astreints par le Droit canonique, c'est-à-dire aux ecclésiastiques, aux religieux et aux Irmandades. Mais c'est l'Intendance de la ville, autrement dit la municipalité qui assume la charge et en quelque façon l'entreprise [enipresa] de la fête; elle en supporte tous les

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