‹ Le BrésilChapitre 70 sur 87 · M, E- GLASSON · texte numérisé non relu

M, E- GLASSON

Membre de rinstitut»

On s’est beaucoup occupé de nos jours des usages et des mœurs des sociétés primitives, et on a essayé de les reconstituer d’après les renseignements fort incompïets parvenus jusqu’à nous* En Europe, ces sociétés primitives ont disparu depuis de nombreux siècles, mais on les retrouve encore parmi les tribus sauvages des parties les plus reculées de l’Amérique* Au Brésil il existe des peuplades assez nombreuses qui vivent à l’état sauvage au fond des forêts les plus éloignées des centres de eîviUsatiou* Il n’est pas possible de fixer le chiffre de la population de ces Indiens sauvages du Brésil ; M. Ladislau Netto croit qu’il ne dépasse pas de beaucoup aujourd’hui 200,000 ï mais il paraît avoir été de beaucoup plus élevé au mi Hou dû notre sièclo* La plupart des explorateurs de rintériüur du Brésil, depuis Langsdorf (180o) jusqu’à Castelnau (1847), nous ont fait connaître le résultat de leurs recherches, ot ils nous ont donné des renseignoments parfois très curieux sur les mœurs et les usages des Indiens du Brésil* Les récits de Marlius, bien qu’ils remontent à plus d’un derai-siêcle, sont encore très précieux à consulter h cause de l’étendue et de la précision des connaissances de leur auteur* Quelques écrivains ont même essayé de reconstituer les institutions des Indiens qui occupaient le Brésil au moment do la découverte do rAmériquo ; mais on comprendra sans peine que leurs indications deviennent alors moins précises et sont même parfois de simples conjectures. Cependant on possède des renseignements assez nombreux sur le peuple des Tupys ou Gnaranys qui occupait en conquérant la plus grande partie du Brésil au moment oh les Portugais posèrent pour ia première fois le pied sur le soi de ce pays* Les Tupys parlaient une langue qui était très répandue, l’Abaneenga, et qu’on a parfois désignée sous le nom de langue générale des Brésiliens. Il existait aussi d’autres Indiens avec lesquels les Tupys vivaient à l’état do guerre perpétuelle, que Martius a désignés

d’après les noms des langues qu’ils parlaient et dont l’énuraéralion se trouve au chapitre Axteropologie*

En supposant que chaque tribu puisse être considérée comme une souclie primitive, on constate tout de suite qu’elle se divise en un certain nombre de hordes et do familles. Celles-ci se forment par la parenté naturelle résultant de la naissance ; mais il y a aussi une sorte de parenté civile et d’adoption* Les membres d’une même famille et d’une mémo horde se reconnaissent à leur nom patronymique, qui est celui d’un ancêtre ou d’une contrée et aussi à certains signes corporels, tels que tatouages, allongement démesuré des oreilles, percement de la lèvre inferieure au moyen d’nn anneau, etc* On sait que la perforation de la lèvre inférieure et même celle du mz et do la joue fréquentes chez les hommes, beaucoup plus rares chez Ica femmes, étaient d’un usage très répandu parmi tous les sauvages de l’Amérique* Mais il était surtout observé au Brésil, et on en constate encore aujourd’hui l’existence chez certaines tribus. Ou a donné aux Botocudos ce nom, qu’ils considèrent d’ailleurs comme une sorte d’injure, précisément parco qu’ils ont l’habitude de s’introduire dans la lèvre inférieure et dans le lobule des oreilles des rondelles d’un bois très léger, sorte de disque semblable aux bondes des tonneaux {batoque en portugais). Ce sont parfois de véritables pièces de bois de 6 centim* de diamètre. Aussi finissent-elles souvent par déchirer la lèvre inférieure après l’avoir complètement retournée; quant aux oreilles, elles ne lardent pas à descendre jusqu’aux épaules.

Ces signes distinctifs permettent surtout de se reconnaître de loin et de ne pas confondre les amis avec les ennemis. Chaque peuple, chaque tribu a, en effet, un ennemi héréditaire auquel il fait sans cesse une guerre sans merci* S’agit-il d'un peuple, les tribus, hordes et familles qui le constituent doivent se réunir pour fondre sur rennemi ; on partage ensuite le butin de la guerre comme le produit do ^

i Ja tiens, dès la commencement de ce travail, à adressoi* tous mes remcrclemeTita & M* le baron de Rio-Branco pour les nombreux renseignements qu7l a bien voulu me donner et qui, par leur précision, m'ont permis d'éclaircir bien des points douteux et de relever des erreurs. Quant à la bibliographie, voir ce qui a été dit pour 1 article yoî/apci et pour Tarticle AnthTùpolagie^ Ajoutes toutefois ; Martius, Von dent fïec/it3i:us£ande wnlcr dev Urcin- ■wûhjiern Brésiliens ; Munich, 1832,1 broch. in-4.

APPENDICE

la cbassÊ ou da toute autre expédition faite en commun* Selon Marti us, il existerait des peuples souverains et des peuples vassaux ; les premiers protégeraient les seconds, mais en retour ceux-ci seraient tenus de 'certains devoirs d’assistance* Cependant aucun écrivain ou voyageur ne fait mention de ce fait pour les tribus primitives qui étaient donc probablement toutes souveraines, et quant à notre époque, les explorateurs les plus récents ne mentionnent pas non plus cet état de vassalité, il est donc possible que Martius se soit trompé ou tout au moins qu’il ait attaché trop d’importance à un fait à peu près isolé. Toutefois k défaut de peuples vassaux ou souverains, on voit assez souvent des peuples indépendants les uns des autres, contracter des alliances, non pour établir des rapports commerciaux, lesquels sont à peu près nuis, même de tribu k tribu d’une contrée, mais en vue de la guerre, I/alliancé la plus célèbre est celle des tribus Tamoyos du Hio de Janeiro conclue en 1S6Û contre les Portugais de Sâo Paulo,

On a établi qu’il existait au Mexique et au Pérou une véritable monarchie fondée sur une puissante aristocratie. Le roi d’uu peuple comprenant on certain nombre de tribus portait au Mexique le nom de cacique (mot caraTibe), et au Pérou celui de mraca (noble). Au Brésil, au contraire, en particolier chez les Tupys, le chef, appelé dans la langue de ce peuple MboruMcJiab ou Morubichaba, en portugais, principal, maioraf^ rei était électif ; on le choisissait d’après ses qualités et sa force physique, dans une des familles les plus considérables de la contrée. Sans doute il pouvait arriver que le fils remplaçât le père ou que plusieurs chefs fussent successivement pris dans la même famille ; c’était même probablement un fait assez fréquent, mais il n’est pas permis d’en conclure qu’il ait existé un droit de succession. Le chef était avant tout le plus brave et le plus fort de la tribu, et lorsqu’on choisissait le fils du Morubichabu pour le remplacer, c’est qu’il était déjà devenu lui-méme un guerrier d’une intrépidité éprouvée.

Le chef était chargé de rendre la justice î il vidait les procès entre les plaideurs d’après son opinion qu’il formait en consultant le sorcier et les augures, pagés dans la langue des Tupys ; il présidait les assemblées de la communauté {neëmongdba ou ^edngdb^ du mot parler; réunion oii l’on parle) ; il conduisait les expéditions de chasse, de guerre ou autres ; il réglait les relations commerciales qui pouvaient exister avec d’autres peuples; il accompagnait lui-même l’étranger reçu en qualité d’hûle dans la tribu, ou le faisait accompagner par un de ses guerriers. Son influence dépendait de sa valeur personnelle ; le plus souvent il possédait une famille nombreuse et comptait parfois de puissants alliés. Il était quelquefois propriétaire d’un grand nombre d’esclaves* Sa hutte se distinguait de celles des autres hommes libres par un certain luxe ; il faisait Ini-môme les honneurs de sa maison ou il était servi par des esclaves choisis et par ses femmes* D'ailleurs il n’avait droit à aucun tribut, à aucune libéralité; sa principale prérogative consistait dans une part plus forte et prélevée avant les autres sur le butin fait à la guerre* On paraît avoir découvert des

^ Martius traduit capitâo par capitaine, mais c*est une erreur. Le gouverneirient brésilien donne souvent à un chef indien le titre et tes honneurs de capitaine ; il n^en est pas moins vrai que ce terme ne correspond pas au mot des Tupys Mfioî’ïidichab ou Moruèic èaèa*

traces d’impôts parmi les Indiens du Pérou et chez ceux du Mexique, mais c’est en vain qu’on en chercherait parmi ceux du Brésil. Le signe extérieur de l'autorité du chef variait beaucoup selon les tribus ; ce chef so distinguait ordinairement des autres hommes libres par scs ornements et par ses plumes ; quelques-uns tenaient à la main une sorte de sceptre ou de lance ornée de plumes.

A la guerre, les pouvoirs du chef étaient beaucoup plus étendus qu’en temps de paix ; il avait droit de vie et de mort sur chaque guerrier, et pour prendre les décisions les plus graves, il n’était plus obligé de réunir toute la tribu, mais seulement son état-major et les sorciers les plus notables* Lorsque plusieurs tribus s'alliaient pour entrer en guerre, les chefs de ces diverses communautés se réunissaient en conseil et désignaient en commun le général ; si la compétition s’établissait entre deux chefs, un duel tranchait la question, Martius affirme que chez les Guayeurûs on avait soin de prendre en temps de guerre un jeune homme comme chef, et que les vieillards lui servaient de conseil. Le fait est toutefois contesté, et dans le cas où il serait exact pour le passé, il a cependant cessé d'être vrai de nos jours. Les Guayeurûs, peu nombreux sur le territoire brésilien, établis surtout dans la province do Matto-Grosso, prennent le plus souvent aujourd’hui des vieillards pour chefs* Lapagate était déjà, en i 830, un chef guayeurû du Matto-Grosso. A celle époque, il s’empara avec le capitaine Lixagota, dn fort d’OIympo, pour venger une attaque des Paraguayens contre un détachement brésilien, et en janv* '1867, le même Lapagate remportait, près de TApa, une nouvelle victoire sur un détachement paraguayen dans la guerre de Tempire du Brésil contre cette république* Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui comme autrefois, le chef doit surtout faire preuve de courage et de hardiesse ; il se met au premier rang pour engager la bataille,

Martius affirme que chez certaines tribus, elle était précédée d’une déclaration de guerre faite avec des formes solennelles. On retrouverait même chez ces peuplades un usage semblable à rancienne coutume des Romains qui consistait k se rendre à k frontière dn pays ennemi pour y lancer un javelot. Ce fait doit toutefois avoir été exceptionnel, car les chroniqueurs et les historiens du Brésil disent au contraire qu’en général les Indiens attaquaient leurs ennemis à l’improviste*

A l’époque de la découverte de l’Amérique, les sauvages du Brésil se servaient, comme aujourd’hui encore, d’armes de pierres polies, notamment de haches* Dans toute guerre ils invoquaient leurs idoles et comptaient sur leur appui ; ainsi les Indiens de T Amazone attachaient ces idoles àla proue de leurs canots lorsqu’ils allaient k la pêche ou en expédition* Lorsque les tri bus en guerre concluaient une trêve ou un traité de paix, elles donnaient et recevaient des otages. Quant aux prisonniers, ils étaient bien nourris et bien traités jusqu’au jour du sacrifice* On donnait à chaque prisonnier les meilleures viandes afin, dit un ancien voyageur, de l’engraisser comme un chapon ; au bout de cinq à six jours, on lui attribuait même une femme, assez souvent la fille du guerrier auquel il était confié* Le jour du sacrifice était une grande fête ; les guerriers de la tribu y convoquaient leurs amis des contrées les plus lointaines afin d’assister aux réjouissances et de manger un morceau du prisonnier* Les préparatifs et les chants joyeux annonçaient ce jour du massacre ; les prisonniers eux-mêmes y prenaient part* Les guerriers considéraient comme la plus grande des hontes pour un homme de pleurer ou de gémir

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