‹ Le Brésil en 1889Chapitre 110 sur 147 · I. ART · texte numérisé non relu

I. ART

ouverts en couronne, avec des massifs de plantes aux feuilles à couleurs flamboyantes : le tout se détachant sur le fond sombre des murs tapisses d'un lierre à petites feuilles adhérentes, on parvient à Faire des jardins admirables qui peuvent se prolonger mémo à l'intérieur des habitations, avec les fougères et les orchidées plantées dans des vases ou pendantes du plafond dans des suspensions. Rio-dc-Janeiro compte d'admirables jardins. De ceux qui appartiennent à l'État, les plus beaux sont le Passeio Publico cl ct'lui «la Acclamaçao qui ont été dessinés et plantés par M. (ilaziou.

Dans ces jardins on a sacrifié un peu l'ombrage aux effets de perspective qui sont ravissants. Mais dans un pays chaud comme Rio-de-Janeiro, nous trouvons que dans les jardins et dans les places publiques, on devrait planter plus d'arbres. Le Jardin Botanique, fameux par son allée de palmiers, est cependant bien inférieur à d'autres jardins des pays tropicaux comme ceux de Buitenzorg, de Peeradenya près de Kandy et celui sur les bords de l'iloogly, à Calcutta.

L'intérieur de la maison brésilienne offre en général la même nudité ou le même mauvais goût des maisons portugaises. Les objets d'art sont rares. Les tableaux, les statues venus de l'étranger, payent des droits énormes, ad valorem, comme desimpies marchandises. Les artistes nationaux qui ont du mérite se jettent dans la peinture grandiose, font des tableaux plus vastes que les appartements, et leurs prix sont encore plus élevés que ceux des maîtres vivants de la peinture européenne. On n'accroche au mur que des portraits, seule ressource des peintres qui, n'osant aborder le monumental, veulent tout de même vendre leurs toiles. Les paysages, les aquarelles, les peintures de genre, les tableaux d'une grandeur modérée, destinés à embellir les habitations sont délaissés. Dans le mobilier on a abandonné les beaux meubles anciens en marqueterie, faits avec les bois ravissants du pays, les bahuts et les autres meubles en palissandre tourné et sculpté dans lesquels excellaient les ébénistes de Bahia et de Minas1, les fauteuils en cuir noir orné de gros

1. L'écrivain de la Relation du voyage de U Air/le, écrit à Rio en 1706: « Je viens d'acheter un bois de Jit et un beau et grand cofl're. J'ai fait

ici cette emplette sur ce qu'on m'a assuré que je n'en trouverais point à

Buenos-Ayres ». Ouv. cité page 276.

clous en cuivre, les lits à colonnes, la belle argenterie portugaise et brésilienne de l'école de Valentim da Fonseca el de ses contemporains.

Nous devons maintenant parler de certaines industries brésiliennes qui, par le caractère ornemental de leurs produits, rentrent sans doute dans le domaine de l'art. La plupart de ces industries sont des industries régionales.

La dentelle et les broderies appartiennent en quelque sorte aux provinces du nord du Brésil, principalement à Gearâ et à Pernambuco où Ton voit de magnifiques spécimens de dentelles à l'aiguille soit à point coupé soit à lil tiré, et Mes broderies en couleur sur coton pour nappes, hamacs, etc., etc., pleines de caractère bien que les patrons ne soient pas très variés, et se rapprochant dans les dessins, des broderies orientales dont les portugais héritèrent des Maure-, surtout dans les bandes de lacis brodées en reprise, dans les bordures à dents découpées, ayanl toujours des rosaces, des rinceaux, des feuillages conventionnels et carrelés. Dans certaines parties du Brésil on fait grand cas de ces belles dentelles et broderies, et toute la lingerie en est ornée à profusion. Les serviettes, les draps de lit sont pleins de ces dentelles, de volants, les coussins découpés par des bandes de dentelle et très souvent une grande couverture d'une dentelle plus lourde et d'une moindre valeur faite au crochet en une espèce de point d'Irlande recouvre tout le lit. Les nappes d'autel et les aubes sont souvent d'une grande richesse1.

1. A Rio-de-Janeiro l'art dos dentelles a été toujours inférieur à celui du nord du Brésil. Luccock écrivait à ce sujet au commencement du siècle:

« Muny women white as well as black, eniploy themsclves in making lace. Their method is somewhat curious ; they sit cross-legged upon a mat spread on the floor, with the pillow beforethem, whichis a sorl of Hat cushion nailed on a wooden frame, with two legs or fect at the hind part. The bobbins are very heavy, and loaded with étrangles. The material is Cottonthread,very coarse, the patteru simple, i and the work ill executed; the colour cannot be good where the workwoinan perspires profusely. She has do knowledge ofparchment, particularîy ofthe kind used in lace- making in the counties of Northampton and Buckingham ; instead of it she uses a pièce of paper, vohich, is Qot firm enough to maintain the regularity of the pattern, consequently the work is ofteu very indiffèrent. Nevertheless the proce so tedious, and so much skill is required to produce a tolerable article, thaï the price is high, and a presenl of lace always acceptable. It is ased, doI od ladie's caps, for they wear noue ; bul is sometimes quilled round the besoin of a chemise, or set as a flounice at the bottom of a pettieoat ; it is als<» employed as a footing down the shoulder, and about the arm. N Brazil, London, 1820, page lie.

Les jésuites estimaient beaucoup ces dentelles et l'art des riches broderies d'église, qu'ils enseignèrent aux Indiens convertis du Paraguay el du sud du Brésil. Au siècle dernier, quand les Portugais s'emparèrenl des possessions jésuitiques, le général Gomes Freire de Andrade, raconte le poète Basil io da Gama, admirant les richesses d'une église indienne ne pouvait eroire que les magnifiques broderies qu'il voyait fussent faites dans le pays jusqu'à ce qu'il eut vu abandonnée sur le métier une splendide broderie qu'on n'avait pas eu le temps de finir*.

Ornementations diverses. — La province de Rio-Grande-du- Sud avait naguère une curieuse industrie, celle de la sellerie i^rnoo avec une étonnante richesse d'ornementation, de tressés, de piquetés, d'applications et autres combinaisons de cuirs vernis et frappés ; surtout d'ornements en argent, souvent très lourds niais très originaux.

Le pommeau de la selle, les étriers, les rênes, le mors et la bride, les éperons étaient très souvent en argent ainsi que les ceinturons, les manches et les gaines des couteaux de chasse. Les cravaches avaient le pommeau en argent et étaient à moitié tressées d'argent. L'ornementation de ces objets n'avait pas beaucoup de fini ni de variété, mais elle avait un caractère accentué.

Aujourd'hui les mœurs ne sont plus les mêmes, les longs voyages à cheval ont été remplacés par des excursions en chemin de fer et ces harnais pittoresques ont été échangés contre les produits moins riches mais plus pratiques de l'industrie européenne. Mentionnons encore comme des produits de l'orfèvrerie du sud du Brésil, les porte-monnaie en tissu de mailles d'argent et l'ornementation en argent des coupes faites de noix de coco ou des calebasses indiennes destinées à cette boisson sud américaine, le thé du Paraguay, c'est-à-dire le maté. On trouve dans l'ouvrage de Debret le très curieux dessin d'une de ces coupes, qui a une forme ressemblant beaucoup à celle de certaines coupes en vieux verre colorié de Venise, de celles produites à Murano. La coupe est formée parla moitié d'un coco et enchâssée dans un entourage d'argent, unie à une anse aussi d'argent extrêmement riche et garnie d'enroulements de tiges en

1. 0 Draguât. Lisbonne 1769. Cant. IV, note page 86. Cette note a été supprimée par Varnhagen dans sa réimpression de TUraguay.

filigrane, donl l'élasticité procure an léger balancement aux fleurs el aux oiseaux qu'elles soutiennent. Le pied esl également d'argent et la forme élégante ne cède en rien au reste du vase pour la richesse. Ces vases étaient confectionnés avec le plus grand soin par des orfèvres indigènes, dans les provinces de Santa-Catharina et do Rio-Grande-do-Sul. Ces demi-calebasses qui, une fois sèches, onl une dureté et une légèreté considérable sont nommées couias. Dans l'Amazone, les Indiens savent donner à certaines de ces couias un vernis très brillant, un vrai laqué aux couleurs inaltérables. Ordinairement l'intérieur de ces couias est d'un beau jaune doré et l'extérieur d'un bleu foncé, très brillant, moucheté de noir. Nous n'avons pu trouver nulle part une description précise de ce procédé de lai | nage.

Debret (Vol. I, p. 51), s'occupe de quelques-uns de ces produits et prétend que les couias sont ornées soit de dessins blancs tracés avec une pointe sur un fond colorié, soit d'ornements d'un effet plus compliqué, dont les détails sont nuancés de différentes couleurs. Pour obtenir les fonds noirs, on enduit de résine la place qu'on veut teindre et on la frotte avec un charbon, espèce de fusain, niais encore chaud ; pour obtenir le dernier poli, la surface est frottée fortement avec une spatule lisse, d'un bois fort dur ce qui donne un luisant inaltérable. Les couleurs variées sont dues à des terres blanches, jaune clair et rouge brun, très solidement fixées par des résines. On ferait bien au Brésil de ne pas laisser se perdre ce procédé d'ornementation avec lequel les artistes indigènes obtiennent de si beaux effets d'éclat et de couleur.

Pour en finir avec les arts d'ornement au Brésil, nous tenons à faire remarquer une industrie actuelle qui n'est pas sans valeur et qui se rattache à la question de l'art dans la parure. Nous voulons pulcr des Heurs et autres ornements, confectionnés avec les plumes brillantes des oiseaux du Brésil. Cet art qui remonte, comme nous l'avons vu, aux indiens, a toujours été plus ou moins pratiqué par les colons, spécialement par les religieuses, dans les couvents. Aujourd'hui, l'industrie des ornements en plumes, destinéesà la parure a une importance commerciale. Un voyageur français, M. Max Eladiguet en parle en ces termes :

« Parmi les étalages séducteurs qui bordent la ruado Ouvidoi*, nous devons une mention particulière à ceux des atelier- de tlcurs en plumes, industrie qui semble avoir atteint son apogé à

Rio-de-Janeiro. En effet, ces fleurs composées avec le plumage éclatant de certains oiseaux, joignenl au mérite de leur couleur inaltérable un fini précieux d'exécution et peuvent rivaliser avec les œuvres les plus parfaites de Batton et de Nattier. A l'exacte imitation des fleurs naturelles vient se joindre la foule des fleurs imaginaires el impossibles, enfantées parla fantaisie. 11 en est parmi ces dernières qui semblent jeter des couleurs phosphorescentes. Cel effet est produit par certaines combinaisons de plumes ravies à la plume enflammée des colibris. Les ailes étincelantes servent aussi à former des bouquets et des parures d'un effet magique. Quand on visite ces ateliers, on voit avec surprise éclore ces merveilles de délicatesse entre les mains intelligentes d'enfants très jeunes. » Ces fleurs en plumes, les parures, les éventails faits avec les coléoptères dorés, sont aujourd'hui très connus en Europe. Dansl'énumération des industries brésiliennes ayant un côté artistique, on ne saurait les oublier.

Céramique. — On a cru pendant longtemps que les indiens du Brésil n'avaient pas d'autres poteries que les plus rudimentaires.

Le professeur llartt prétend qu'on n'a jamais trouvé nulle part des poteries séchées au soleil sans qu'on en découvrit d'autres en même temps, cuites au feu1.

Ceci revient presque à affirmer qu'on n'a pas cuit des poteries au soleil, car, l'avantage de la cuisson au feu, une fois reconnu, on ne songerait plus à employer de la chaleur solaire. D'un autre côté, MM. ïschudi et Rivero pensent que la poterie péruvienne n'était pas cuite au feu. Les premiers voyageurs qui ont visité le Brésil parlent des poteries des indiens, des femmes qui les pétrissaient et de la cuisson au feu. On en faisait pour la préparation d'une boisson fermentée nommée caouïm, d'aussi grandes qu'un tonneau, selon Gabriel Soares, l'écrivain du xvie siècle.

On connaissait aussi les grandes urnes funéraires remarquables par leur taille, puisque le cadavre y était introduit et y était maintenu accroupi. Quelques-unes de ces urnes appelées camucim, corruption de cumbuchi2 sont ornées d'imbrications moulées. Les

i. Archivos do Museo national do Rio-de-Janeiro, vol. VI, p. 67.

2. Tous les nouveaux écrivains brésiliens, à l'exception de Varnhagen et Baptista Caetauo, les nomment igaçaba ce qui est une erreur, igaçaba voulant dire — vase à eau. Un des endroits où l'on a trouvé un grand nombre de ces urnes est appelé Camutins, dérivation probable de Càmbuchi.

LE BRÉSIL EN 1 s M».

découvertes faites à Pacoval, dans l'île de Marajd, à L'embouchure de l'Amazone sont venues modifier Les idées reçues au sujet de la céramique des indiens du Brésil.

Jusqu'alors on ne connaissait de ces produits d'argile que «eux provenant d'une industrie grossière, des ustensiles nécessaires ou simplement utiles, u'ayanl d'autre caractère que la convenance, c'est-à-dire, selon Charles Blanc, Le juste rapport de La forme à la destination de L'objet. Du jour où L'œuvre du potier, dit-il, a été conçue comme un symbole, du jour où le vase a été imaginé, non plus pour un usage domestique, mais pour exprimer une pensée ou un sentiment, pour devenir un présent d'amitié, un gage d'amour ou un pur objet de luxe, la céramique s'est élevée au rang des arts, et c'est alors qu'elle a dû se soumettre aux trois conditions éternelles du beau : l'ordre, la proportion et l'harmonie. Et cette corrélation de la céramique est si vraie, qu'elle est manifestée jusqu'à l'évidence par le langage. Les termes qui désignent les divers membres du vase: les lèvres, le col, le collier, les oreilles, les épaules, les flancs la panse, le pied, disent assez que cette grande analogie des créations de l'homme artiste avec la figure humaine, a toujours été présente à l'esprit des peuples qui ont inventé les perfectionnements de la céramique et en ont créé la langue.

Or les vases et les plats trouvés à Marajô révèlent de la pari des artistes, (c'est-à-dire des femmes dont on voit les traces durcies des doigts à L'intérieur de certaines poteries faites par un enroulement soigneux de cordes de terre glaise, disposées en spirale), non seulement une observation instinctive des règles artistiques, mais surtout cette préoccupation de la figure humaine qui est en même temps la plus haute et la première expression de l'art.

Ces vases 4 sont de la plus belle proportion et ils révèlent tous une préoccupation de beauté de la part de l'artiste qui ne s'est plus contenté d'obtenir la simple convenance, autant quant aux formes qu'à la décoration gravée et peinte. Ainsi leur base est en gênerai égale au diamètre moyen ouau diamètre supérieur ; l'orifice est élargi et la base rétrécie si la forme est clavoïde ; tous ont la première condition des produits céramiques, c'est à-dire un sens bien accusé, ou si l'on veut, une dimension dominante. Pour donner une idée de leur caractère et de Leur originalité, il suffit de dire que

1. Planche noa 1 .*i 6. Vol. vi de? Archives do Museu-Naeioiial.

malgré la beauté de ces vases, on ne peutà la rigueur les identi- Ser entièrement dans leur forme avec aucun vase grec, car ils présentent des combinaisons vraiment nouvelles de l'ovoïde avec

les formes cj lindriques et clavoïdes agrémentées de renflements et de rétrécissements harmonieux. Quant à leur polychromie, elle est caractérisée par le jaune, le gris, le rose, le rouge orangé el un peu de noir dans les détails, mais jamais comme fond. Ce qui semble le plus curieux dans l'ornementation de ces vases, c'est qu'on y voit trois ornementations assez distinctes les unes des autres: les grecques soit rectilignes soit curvilignes à enroulements ondes et contenus1 ; les ornements à lignes brisées, reliées en spirale2; dans deux vases gris ornés de noir3 on ne retrouve aucun de ces caractères. Les objets sculptés doivent être antérieurs aux poteries peintes. Les études faites jusqu'à ce jour n'autorisent aucune tentative de classement. Les découvertes de Marajô sont récentes, et le problème du passage par l'Amazone, d'hommes plus civilisés que les Indiens actuels appartenant aux hypothèses des ethnographes sort de notre plan; nous avons voulu à peine signaler ces découvertes de Marajô, que le Muséum de Rio-dc-Janeiro a lait connaître dans le savant recueil de ses Archivos déjà cité et dont la publication est due à M. LadislauNetto.

La céramique actuelle au Brésil n'a pas fait de progrès depuis 200 ans. On n'a fabriqué qu'une fois de la porcelaine au Brésil.

J. Manso Pereira, ayant trouvé du kaolin dont l'existence est d'ailleurs signalée avec certitude sur plusieurs points du Brésil, en fit, au siècle dernier, à Rio-de-Janeiro, quelques objets, des camées, etc., etc. La poterie émaillée y est signalée aussi. On ne connaît au Brésil que la première classe des produits céramiques selon la division faite par Brongniart, c'est-à-dire les poteries tendres, rayables par l'acier, comme les terres cuites en général, les poteries lustrées et vernissées au plomb ou autrement et opaques.

Des argiles qu'on trouve au Brésil, on fait un grand nombre de vases de toute grandeur. Dans une planche de l'ouvrage de J.-B. Debret, on trouve une collection de ces poteries aux formes variées et originales. Ces vases sont faits de différentes espèces d'argile et ceux de certaines provenances sont très estimés. Ordi-

1. N°a 1 à 5, planche 1; n°* 2, 8. planche II: nos 11, 13, planche V n0- 7, 9 et 10 : planche V a ;

2. N°» fi. 4, planche I : n° 7, planche II : n° 7, planche V : n° I plancheV a.

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