CHAPITRE XX
Par M. F.-J. DE SANTA-ANNA NERY
Il y a soixante ans à peine, la littérature brésilienne n'était guère qu'un mince ruisseau dont les eaux allaient se perdre obscurément dans le vaste courant de la littérature portugaise.
Dès le milieu du xvic siècle, cinquante ans après la découverte, il est possible, néanmoins, d'y apercevoir des flots qui semblent refléter un coin du ciel des tropiques. En effet, quelquesuns des naturels de la colonie portugaise de l'Amérique du Sud gardent un ton de terroir qui décèle leur origine transatlantique, malgré le milieu européen qui déteint sur eux puissamment. Dès cette époque, on cite des noms que le Brésil revendique.
Au XVIe siècle, parait Bento Teixeira Pinto, poète et prosateur qui avait vu le jour à Pernambuco (1540).
Le xviic siècle est plus fécond. On voit alors : Euzebio de Mattos (1627-1692), de Bahia, prédicateur, poète, musicien, dessinateur, graveur, dont il ne subsiste guère que quelques sermons estimés ; Gregorio de Mattos (1633-1696), de Bahia, frère d'Euzebio, véritable Rabelais brésilien, célèbre autant pour sa verve satirique que pour sa vie agitée ; Manoel Botelho de Oliveira (1636-1711), également de Bahia, élevé à Coïmbre, en Portugal, auteur de la « Musique du Parnasse, divisée en quatre chœurs de rimes portugaises, castillanes, italiennes et latines » ; Paulo da Trindade (1571-1651), de Macahé, mort à Gôa, dont on connaît la « Conquête spirituelle de l'Orient », racontant les travaux des
missionnaires pour La conversion des infidèles depuis le Cap de Bonne-Espérance jusqu'aux lies du Japon; Francisco de Souza (1628-1713), né à Bahia et mort aussi à Gôa, qui, dans « L'Orient conquis », a donné quelques notices sur son pays d'origine ; Diogo Gomes Carneiro (1628-1676), de Rio-de- Janeiro, qui lui chroniqueur général du Brésil avec une pension royale; José Borges de Barros (1657-1719), de Bahia, qui a laissé, à côté de gros traités canoniques, une comédie « La constance triomphante » et des « Conclusions amoureuses »; et surtout Jaboatâo (1675-1763) et Hocha Pitta (1660-1738), de Bahia, dont le premier fut un chroniqueur consciencieux et le second eut le mérite d'écrire la première histoire du Brésil.
Au xviii6 siècle, le nombre des écrivains brésiliens s'accroît encore, quoique leur valeur soit relative, comme il est facile de le comprendre.
Lorsqu'il s'agit d'une jeune nation, il faut tenir compte de la lenteur des évolutions historiques et de la difficulté que rencontre forcément la diffusion des lumières chez un peuple à l'aurore de son existence. Les vieilles nations de l'Europe ont mis des siècles à sortir des langes de l'enfance intellectuelle, et c'est à peine si quelques-unes d'entre elles ont atteint la puberté pendant le moyen âge. Au Brésil, dès le xviii0 siècle, on est même surpris de trouver quelques talents qui se font jour malgré toute sorte d'obstacles. Il produit, néanmoins, un auteur dramatique original, Antonio José da Silva (1705-1739), né à Rio-de-Janeiro, et brûlé à Lisbonne comme juif, et enfante quelques écrivains dont les noms ont survécu: José de Santa-Rita Durào (1718-1784), de Minas-Geraes, élevé en Portugal, ayant voyagé en Espagne et en Italie, écrit son « Caramurû », poème épique, coulé dans le moule des « Lusiades »; il roule sur un épisode légendaire de la découverte du Brésil, et M. Eugène Par ay de Monglave l'a traduit en français ; Claudio Manoel da Costa (1729-1789), de Minas, écrit un autre poème, « Villa-Ricca » et chante le pays natal dans la « Rivière duCarmo»; José Basilio da Gama (1740-1795), compose également un beau poème, « Uraguay »; Ignacio José de Alvarenga Peixoto (1748-1793), le protégé de Poinbal, fait des poésies lyriques estimées ; et Thomaz Gonzaga (1741-1809), le plus grand de tous, jette dans ses vers, pleins d'amour suave, un grain de parfum brésilien.
A coté d'eux, d'autres noms méritent une mention spéciale: Yicente Coelho deSeabra(1765-1804), de Minas, aussi bon chimiste
que patriote et écrivain; José MarianodaConceiçaoVelloso(1742- 1811) ; de Minas-Geraes, botaniste dont la « Flora Fluminensis » suffit pour perpétuer le nom ; Antonio Percira de Souza Galdas | 1762-1814), poète qui sut trouver parfois des accents patriotiques. Deux poètes, nés au siècle dernier et morts au milieu du xixc siècle, se rattachent aux précédents par leurs tendances, ce sont : Domingos Borges de Barros, vicomte de Pedra-Branca (1780-1855), de Bahia, qui a laissé, entre autres œuvres, deux volumes de « Poésies dédiées aux dames brésiliennes », et un petit poème : « Les Tombeaux »; et José da Natividade Sadanha (1796-1830), de Pernambuco, doux poète, patriote ardent, mort en exil.
Maisle véritable mouvement littéraire brésilien date de l'époque de notre indépendance politique (1822). Auparavant, nos poètes allaient puiser leurs principales inspirations en Europe, et c'est comme malgré eux que la fibre nationale résonnait. C'est ainsi qu'en lisant les poésies de Gonzaga et d'Alvarenga Peixoto, aussi bien que les poèmes de Basilio da Gama et de Claudio Manoel da Costa, on a l'impression qu'une nouvelle école va surgir. Leurs bergers ont beau se réclamer de l'Arcadie, on voit bien que les brebis qu'ils mènent à des pâturages imaginaires se sont alimen tées des herbages gras de Minas-Geraes. Néanmoins, les uns et les autres restent Portugais autant par la forme classique que par le tour de la pensée, lors même qu'ils chantent des sujets nationaux.
Au moment où le Brésil proclama son indépendance, le romantisme était dans tout son apogée en France, et notre enfance comme nation autonome a été bercée au son du romantisme.
De longues années se sont écoulées pour nous au milieu de cette harmonie étrangère qui faussait l'esprit national et retardait l'éclosion d'une mélodie qui fût bien à nous.
La France a été pour nous une maîtresse dont nous avons suivi trop docilement les leçons ; nos principaux hommes de lettres avaient puisé leur instruction à Paris môme ou passaient leur vie dans la fréquentation presque exclusive des auteurs français. Cette influence s'est étendue jusqu'à nos jours.
Depuis quelque temps, une nouvelle école a tenté de remplacer la direction littéraire française par l'orientation allemande, sans trop réussir dans cette tache. Malgré ses efforts, la littérature française conserve son prestige parmi nous, et l'homme qui doit ouvrir à notre littérature une voie absolument nationale ne
semble pas encore né. Il apparaîtra sans doute, au moment voulu, comme la résultante de tous les efforts de la génération présente pour donner au Brésil une physionomie propre.
L'homme de lettres, l'ouvrier intellectuel qui gagne sa vie par un labeur exclusivement littéraire, esl fort rare dans un paysoù, pendant quelque temps encore, il n'est pas mauvais que Le public donne la préférence à ceux qui travaillent au progrès national dans d'autres branches plus positives de l'activité humaine, telles que le commerce, l'industrie et l'agriculture. Pour l'instant, chez nous, on est parlementaire, diplomate, médecin, avocat et littérateur par dessus le marché.
Nous parcourions dernièrement une liste des écrivains qui ont pris part à la séance d'organisation d'une Société des gens de lettres, l'ondée à Rio-de-Janciro le 30 août 1883 et morte presque tout de suite après, et nous étions frappé de cette constatation. On y voyait le conseiller J. -M. Pereirada Silva, présentement sénateur <d directeur de la Banque du Brésil (né à Rio en 1817; ; J. Cardozo de Mene/ese Souza, baron de Paranapiacâba, ancien député, directeur au Trésor national (né àSantosen4827); Manuel Jesuino, directeur au ministère de l'Empire (né à Bahiaenl832); Affonso Celso Junior, député lié à Ouro-Preto en 1860) ; J. Severiano da Fonseca, médecin (né àAlagôas en 1836); J.-N. de Souza e Silva, chef de bureau au ministère de l'Empire (né à Rio en 1820); le conseiller Ladislau Netto, directeur du Muséum national (né à Alagoas en 1838) ; J. Franklin da Silveira Tavora, ancien directeur de l'instruction publique à Pernambuco (né à Céara en 1842). Tous, à l'exception de M. Sylvio Roméro (né à Sergipe en 1852), professeur de philosophie au collège impérial de Dom Pedro II, étaient des fonctionnaires administratifs ou des parlementaires. On peut compter sur les dix doigts ceux qui ont fait des lettres leur carrière, car, chez nous, les lettres ne nourrissent guère leur homme.
Sans remonter à nos origines et en nous en tenant exclusivement aux choses de notre temps, nous allons dresser un petit tableau, d'ailleurs à peine ébauché, du mouvement littéraire contemporain au Brésil. Bien des noms seront oubliés, sans doute ; mais notre but n'est pas de faire un catalogue embrassant toute la production intellectuelle des cinquante dernières années ; nous voulons tout simplement offrir aux étrangers une courte table des matières qui leur permette de se livrer à des recherches ultérieures.
Poésie. — le premier en date de nos poètes contemporains esl Domingos José Gonçalves de Magalhâes, vicomte d'Àraguaya (1811-1882), dont l'influence a été extraordinaire sar la génération qui a vécu de 1840 à 1860. L'apparition de ses « Soupirs poétiques » (1836) fut un événement ; quelques-unes des poésies de ce recueil (Waterloo, la prison du Tasse à Ferrare, etc.), ont un grand souffle et révèlent une haute inspiration. Ses autres poésies n'ont pas conquis la même popularité. Cependant, son poème épique : « La Confédération des Tamoyos », semé d'épisodes magnifiques, paru en 1857, a eu les honneurs de deux belles traductions en italien : l'une faite par M. Riccardo Ceroni, l'autre par le comte Stradella. Magalhâes, élevé en Europe, à Paris, à l'époque des Cousin, des Jouffroy, des Guizot, des Lamartine, des Hugo, est un romantique, et toutes ses œuvres respirent une grande foi chrétienne et un patriotisme aussi tendre que passionné.
A coté de lui, il faut placer Antonio Gonçalves Dias (1823-1864), né à Caxias, poète d'une allure vraiment nationale la plupart du temps. La publication de ses « Premiers chants » (1847) fut saluée par toute la presse comme une révélation, et, en Portugal, Alexandre Herculano, qui était alors le grand pontife des renommées naissantes, le sacra grand poète. En 1857, il fît paraître les « Derniers Chants », et, peu après, les quatre premiers chants de son poème « les Tymbiras ». Sa lyre — en ce temps-là on parlait encore de lyre — avait des cordes inconnues et patriotiques, et ses vers, d'un étrange subjectivisme, entraient dans la mémoire du peuple comme desairs qu'il avait entendus au dedans de lui-même.
M. de Araujo Porto Alegre, Baron de Santo-Angelo (1806-1879), fut un versificateur correct et érudit, rempli de bonnes intentions, mais il lui manquait le souffle qui fait les poètes. Il a composé de nombreuses poésies, et a laissé un poème épique : « Colomb », dans lequel il célèbre longuement la découverte de l'Amérique. Cependant, il a eu le mérite de chercher et de trouver parfois la couleur locale américaine.
D'autres poètes ont marché sur les traces de Magalhâes, de Gonçalves Dias et de Porto-Alegre, qui tous trois ont exercé une grande influence sur leurs contemporains. Aujourd'hui encore, tandis que quelques-uns s'efforcent de se frayer une nouvelle route, il y a des retardataires qui les imitent laborieusement, car
au Brésil la poésie court les rues, et si La qualité en souffre un peu, on se ratrappe sur la quantité.
La langue se prête à l'harmonie des mots et à la cadence des phrases, et la prosodie n'exige pas ces tours de force des rimes masculines et féminines qui rendent la poésie française aussi difficile que monotone. Grâce à ces sonorités naturelles de langage, nous avons eu des improvisateurs d'un talent réel, tels que Laurindo Rabello (1826-1864) et Moniz Barretto (1804-1868 . Les poésies du premier ont été recueillies par M. J. Norberto de Souza e Silva. Celles du second ont donné lieu à une belle monographie, publiée en 1887 par son fils, sous ce titre : « Moniz Barretto l'improvisateur ». Ces improvisations authentiques, tantôt tendres et émues, tantôt spirituelles et patriotiques, constituent un véritable phénomène et demeurent comme l'un des traits caractéristiques de notre peuple.
Castro Alves (1847-1887), enfant de Bahia comme Moniz Barretto, a été un imitateur heureux de Victor Hugo. Les vers qu'il a consacrés à dépeindre le triste sort des esclaves ont été autant de pierres portées à l'édifice abolitionniste, que la loi du 13 mai 1888 a couronné. Ses« Écumes flottantes » affronteront peut-être les orages du temps sans se dissoudre, et son « Navire noir » a porté dans ses flancs les espérances, aujourd'hui réalisées, d'une race longtemps opprimée.
Alvares de Azcvedo (1831-1852), mort jeune, comme ceux que les dieux aiment, a laissé des poésies d'un sentiment bien personnel et d'une tendresse qui rappelle parfois certaines pages d'Alfred de Musset.
Fagundes Yarella (1841-1875), né à Rio et mort à San-Paulo, est l'un des plus beaux talents poétiques que le Brésil ait jamais produit. Ses « Chants de la solitude et de la ville », son « Journal de Lazare », son « Évangile dans les forêts », ses « Voix d'Amérique » montrent assez qu'elle perte la littérature brésilienne a subie lors de sa mort.
Casimiro José Marques de Abreu (1837-1859), de Rio, a publié, à vingt-un ans, des poésies (Printemps) qui promettaient une ample moisson pour l'automne de sa vie.
ManoelOdorico Mendes (1799-1864), ami de Gonçalves Dias, né à Maranhào, pépinière de poètes et de lettrés, est mort à Londres, après avoir fait de belles traductions de l'Iliade et surtout de Virgile, en vers portugais. Cette dernière traduction montre tout ce que peut faire un poète en transportant fidèle-
ment la pensée d'un autre poêle dans une langue qui a tant d'affinités avec Le latin :
E na linga, na quai quando imagina, Coin pouca corrupçào cuida que é a latina,
coin me a dit Gamoëns (Lusiadas, I, 33).
Pedro Lui/ Pereira de Souza (1830-1885), né à Rio, a laissé des poésies estimées ; son petit poème « Terribilis Dea » est tout vibrant d'ardeur démocratique.
Gentilhomem de xAimeida Braga (18-40-1876), de Maranhâo, a traduit en vers harmonieux l'Évangéline de Longfellow.
Franklin Americo de Menezes Doria, baron de Loreto, né à Bahia, a également traduit, avec une correction qui n'enlève rien à la beauté de l'original, l'Ëvangéline du grand poète des États-Unis. Il est en même temps homme politique et jurisconsulte estimé.
Francisco Octaviano de Almeida Rosa, de Rio, qui vient de mourir, était un poète gracieux et correct ; on le considérait comme l'un des chefs de la jeune littérature brésilienne, quoiqu'il n'ait jamais pris la peine de réunir ses poésies en volume.
Joâo Cardozo de Menezes e Souza, baron de Paranapiacâba, né à Santos, s'est révélé poète de premier ordre, non seulement dans un grand nombre de poésies originales, mais encore dans une série de traductions admirables en vers portugais, telles que celles de « Jocelyn » de Lamartine, des fables de La Fontaine, du poème de Byron : « Oscar d'Alva », et de la « Marmite » de Plaute.
Machado de Assis, de Rio, est l'un des poètes aimés du public ; ses « Phalènes » ont eu plusieurs éditions ; ses « Américaines » sont l'œuvre d'un talent sûr de lui-même; les « Plaideurs », de Racine, qu'il a traduits en vers, peuvent être comparés aux meilleures « nationalisations » de Molière faites par le vicomte de Gastilho, le littérateur portugais.
Luiz Guimarâes Junior a publié plusieurs volumes de vers qui ont conquis aussitôt une grande vogue; on cite de lui un grand nombre de sonnets, de ceux dont Boileau disait qu'ils valent un long poème.
Mello Moraes fils a chanté des sujets nationaux dans « Les Esclaves Rouges », les « Mythes et Poèmes », les « Chants des Tropiques », les « Chants de l'Esclavage », les « Chants de l'Equateur », etc
La politique a enlevé aux lettres Aflfonso Celso de A.ssis Figueiredo Junior, qui avait publié, de 1875 à 1880, quatre volumes de poésies gracieuses et avait donné au théâtre un drame, « Un Point d'interrogation », joué à San-Paulo,le 12 juillet 1878, avee succès.
Tobias de Menezes, de Sergipe, où il est né en 1839, s'esl montré poète original et vigoureux dans une foule de poésies détachées.
Sylvio Roméro, né à Sergipe également, a publié un grand nombre de poésies qui portent la marque d'un talent primesautier : « Chants de la fin du siècle, » etc.
11 serait injuste de passer sous silence les nomsd'autrespoètcs dont la renommée s'affirme chaque jour : Theophilo Dias, neveu de Gonçalves Dias, mort en mars 1889, dont la « Lyre des jeunes années » et les « Chants tropicaux » ont été remarqués ; Mucio Teixeira, le plus fécond peut-être des poètes actuels, auteur des « Ombres et Clartés », de « Cerveau et Cœur », et de tant d'autres volumes de beaux vers ; L. Delfîno, connu par sa correction parnassienne; Assis Brazil ; Santa Ilelena Magno, de Para ; Martins Junior ; Francisco de Castro, auteur des « Étoiles errantes » ; Arthur de Azevedo, qui dans ses divers volumes (Le jours des morts, La rue d'Ouvidor, etc.), sait marier l'ironie au sentiment ; Mathias Carvalho ; Brazil Silvado, auteur des « Petits essais » et Clovis Bevilaqua, auteur des « Veillées littéraires », l'un et l'autre pleins de beautés; Ezequiel Freire, qui, dans ses « Fleurs des champs », a donné à sa muse une forme vraiment champêtre ; Carvalho Junior (Sonnets), Lucio de Mendonça, poète voluptueux (Brouillard du matin, Aubades), Alberto de Oliveira (Chansons romantiques), Fontura Xavier (le Saltimbanque royal), Olavo Bilac, Raul Pompeia ont chacun, à des degrés divers, une note bien personnelle.
Valentim Magalhaes, après avoir débuté par « Chants et Luttes », s'est essayé avec succès dans le genre satirique populaire (Colomb et Nenê, la Vie de M'sieu Jouca, parodie du Don Juan, de Guerra Junqueiro) et continue a produire des vers faciles.
Parmi les femmes poètes de nos jours, on cite Narcisa Amalia, Clarinda da Costa Siqueira (1818-1807) et plusieurs autres.
Il faudrait encore mentionner ici divers poètes qui ont acquis dernièrement une grande notoriété locale, comme Juvenal Galeno,
Céarâ ; mais alors il serait nécessaire de les citer tous. C'est
là l'inconvénient des richesses trop considérables : on ne peut plus compter son trésor.
Roman. — Le roman, que Lamartine appelait la poésie du peuple, compte parmi nous quelques représentants, moins nombreux, cependant, que la poésie.
En première ligne, il faut placer Alencar et Macedo.
José de Alencar (1829-1877), né à Géarâ, est celui qui a laissé une empreinte plus visible dans le champ du roman national. Son « Guarany » a eu plusieurs éditions et a inspiré au maestro Carlos Gomes un opéra qui a fait le tour du monde. On lui doit aussi: « Luciola », « Diva », « Rêves d'or », « Les Mines d'argent », le « Tronc d'Ipé », « Iracema », « Ubijâra », « Le Gaucho », légendes américaines, « Tilde », « Senhora », qui est peut-être son chef-d'œuvre, et, lorsque la mort est venue le surprendre en pleine maturité, il mettait la dernière main à un poème, « Les Enfants de Tupan », dont il avait achevé quatre chants.
Joaquim Manoel de Macedo (1820-1882), de Rio, est l'auteur du roman « la Brunette » (Moreninha), le plus grand succès de librairie qu'on ait enregistré au Brésil. Parmi ses nombreux romans, les plus célèbres sont: « le Jeune homme blond », la « Petite Yincente, « Victimes-Bourreaux, » etc.
Machado de Assis, cité précédemment, a composé, dans une langue pure et imagée, un grand nombre de romans parmi lesquels : « Contes de Minuit », « Hélène », « Résurrection », Yayâ Garcia », etc.
Bernardo Guimaraes (1827-1885) a laissé une série de romans qui dépeignent sous des couleurs vraies les mœurs de sa province natale, Minas-Geraes, et font revivre des scènes de l'intérieur du Brésil : « Légendes et Narrations », « Jupira », « l'Esclave Isaure » (dont le comte d'Ursel a donné une analyse), le « Chercheur de diamants », le « Séminariste », etc.
Manoel de Almeida (1832-1861) a retracé avec amour dans ses « Mémoires d'un sergent de milice » un coin de la vie coloniale.
Alfredo d'Escragnolle Taunay, de Rio-de-Janeiro, a écrit, comme romancier: « La Jeunesse de Trajan », 2 vol., le « Manuscrit d'une femme », « Histoires brésiliennes », « Narrations militaires », « De l'or sur du bleu », 2 vol., et surtout « lnnocencia », idylle campagnarde encadrée dans un paysage d'une beauté réelle. Ce dernier roman a été traduit en français.
Joâo Franklin da Silveira Tavora (1842-1888), de Céarâ, a
réussi dans le roman de mœurs brésiliennes et clans le roman à allures historiques ; on connaît de lui : « Les Indiens de Jaguaribe », dont l'action se passe en 1G03, lors des premières tentatives de colonisation faites au Céarà par les Portugais ; le « Rural », (0 Matuto) ; « Légendes et Traditions du Nord », le « Sacrifice », « Un mariage au faubourg », « Cabelleira » et « Laurent », peintures empruntées aux mœurs ou à la chronique de Pernambuco.
Joaquim Norberto de Silva e Souza, né en 1820, historien, poète et érudit, a composé des nouvelles intéressantes écrites d'un style pur.
Marcos Herculano logiez de Souza a écrit un petit nombre de romans et de nouvelles contenant des peintures très fidèles et curieuses des mœurs amazoniennes et de la nature équatoriale.
Celso de Magalhâes s'est signalé, entre autres écrits de valeur, que une « Étude de tempérament », roman bien pensé et bien écrit.
Luiz Guinarâes Junior, déjà cité, a fait quelques romans estimés: « La famille Agulha », « Contes sans prétention », etc.
José do Patrocinio, le tribun abolitionniste, a publié un roman à thèse : « Motta Coqueiro », contre la peine de mort; un autre où il a décrit avec une vérité poignante des scènes de la sécheresse de Céarâ (Os Retirantes), etc.
Salvador de Mendonça a composé « Marâba », où l'on trouve des pages délicieuses.
Aluizio Azevedo et quelques autres s'essayent dans le genre naturaliste : parmi les productions les plus discutées d' Aluizio Azevedo, on cite « L'Homme » et « Pension de Famille ».
Le roman brésilien n'a pas encore conquis des lettres de naturalisation dans son propre pays : les feuilletons des journaux s'alimentent en grande partie de traductions françaises ; les romans étrangers les plus médiocres sont reproduits en portugais dans nos principales publications périodiques, et empêchent la production nationale de trouver grâce devant les éditeurs
Théâtre. — Depuis le jour ou les premiers missionnaires jésuites, arrivés au Brésil, remarquant le goût des indigènes pour les spectacles, faisaient représenter des mystères composés par eux-mêmes, le théâtre a fait bien du chemin chez nous. Quoiqu'il ne vive guère encore que de traductions et d'adaptations de pièces étrangères, il compte, cependant, quelques représentants parmi nous.
D.-J. Gonçalves de Magalhâes, vicomte d'Araguaya, l'initiateur de la poésie romantique parmi nous, fut également un initiateur dans l'art dramatique. Le 13 mars 1838, on jouait à Rio-de-Janeiro sa tragédie « Le Poète et l'Inquisition », interprétée par le grand acteur Joâo Gaetano dos Santos. Le 7 septembre de l'année suivante, le théâtre de Sâo-Pedra-d'Alcantara de la même ville donnait son drame « Olgiato », et ces deux pièces obtenaient une faveur marquée.
Gonçalves Dias, l'émule de Magalhâes en poésie, a donné successivement: « Béatrix Lonce », « Pat Kull », « Béatrix Genci », « Léonor de Menclonça », « Boabdil », drames corrects, mais sans aucun caractère national et faisant partie de ce qu'on a appelé spirituellement le théâtre impossible.
José de Alencar, déjà cité, n'était pas seulement un romancier de haute valeur ; comme auteur dramatique il a composé : « Le Démon de la Famille », comédie en quatre actes, « La Mère », drame en quatre actes, « Les Ailes d'un Ange », comédie en quatre actes, le « Revers de la Médaille » (Verso e Beverso), etc., productions ayant pour la plupart un parfum brésilien prononcé.
Joaquim Manoel de Macedo, dont nous avons parlé précédemment, a donné au théâtre : « Luxe et Vanité», « Fantôme Blanc », « Lusbella », « Un cousin de Californie », « Gincinnatus Casse-Vaisselle », le « Nouvel Othello », comédies réussies, et bien d'autres productions d'un mérite inégal.
Francisco Pinheiro Guimarâes (1832-1877), a obtenu un grand succès avec son « Histoire d'une jeune femme riche » et « Punition. »
Achilles Varejâo, mort récemment, avait donné de grandes espérances avec sa comédie a L'Epoque » ; malheureusement, il en est resté aux espérances.
L.-G.-M. Penna a composé de jolies comédies et des farces agréables ; il faut citer, entre autres, un proverbe intitulé : « Qui cherche trouve » [Quem porfia mata caca).
Agrario de Souza Menezes, dans son drame en vers « Calabar », histoire d'un Mameluco qui fit la guerre aux Hollandais, au xvn° siècle, s'est essayé dans le genre historique national.
Machado do Assis, déjà nommé, a réussi dans des comédies de courte haleine. Parmi ses meilleures compositions on remarque « Presque Ministre. »
França Junior a composé des comédies pleines de sel, qui présentent certains travers nationaux avec un grossissement
voulu : o Le Défaut de famille, » « De travers » (Por linhas tortas), « Coiiinii'iil on faisait un Député », etc.
Arthur de Azevedo, de Maranhâo, compose encore, presque tous les ans, des revues de fin d'année et des comédies joyeuses qui fonl les délices du public de Rio.
Moreira Sampaio se signale dans le même genre, et plusieurs autres écrivains se font une spécialité de la traduction des pièces à succès des auteurs dramatiques français.
Auguste de Castro a fait des parodies et des adaptations fort réussies du répertoire d'Offenbach.
Vasques, excellent comédien, est aussi l'auteur de quelques comédies et de plusieurs drames justement estimés : son drame « Larmes de Marie » a fait verser plus d'une larme aux cœurs sensibles.
Comme le roman, le théâtre national se trouve écrasé par l'importation étrangère, et son essor est arrêté par la production venue du dehors. C'est ainsi qu'il n'a guère fait de progn- depuis le siècle dernier, alors que le Brésil donnait à la littérature dramatique portugaise le premier de ses auteurs comiques, Antonio José da Silva (1705-1739), le héros du drame de ftfagalhâes : « Le Poète et l'Inquisition », car Antonio José fut brûlé à Lisbonne comme juif.
Nous n'importons pas seulement des pièces de théâtre, nous importons également des acteurs, et nous avons eu peu d'artistes pour continuer les traditions de Joâo Caetano dos Santos (1808- 1803), de sa femme, Estella Sezefreda dos Santos (1810-1874), et de son élève, Joaquim Augusto Ribeiro (1825-1873), qui annonçaient une école de comédiens et de tragédiens de valeur.
Éloquence. — Tous les étrangers de distinction qui ont visité le Brésil ont été frappés de la facilité d'élocution des hommes publics de ce pays. Agassiz a rendu témoignage de ce fait, qui Ta surpris agréablement, et d'autres voyageurs se sont fait les interprètes de la même impression. Nous nous bornerons à citer quelques noms :
Dans l'éloquence sacrée : le chanoine Januario da Cunha Barboza (1780-1846), prédicateur, journaliste, historien, l'un des fondateurs du Conservatoire dramatique et de l'Institut historique et géographique, qu'il créa avec ses amis, le général Cunha Mattos et le vicomte de San-Leopoldo ; le Père Francisco de
Monte-Alverne (1784-1854), qu'on a surnommé bien à tort ].e Bossuet brésilien, et qui serait tout au plus un Massillon sans théologie ; Dom Romualdo Antonio de Seixas, marquis de Santa- Cruz (1787-1860), dont les œuvres oratoires demeurent comme un monument d'esprit pondéré, servi par une langue claire et simple; Monseigneur de Macedo, comte de Belem, évêque de Para, Lequel, après avoir prêché en portugais dans son pays, a prêché en français à Paris, et en italien à Rome, avec le même succès.
Parmi les orateurs parlementaires, — sans parler des anciens, tels que Antonio Carlos Ribeiro de Andrada Machado e Silva (1773-lSïo), orateur vibrant et pompeux; le vicomte de Souza Franco (1805-1875), excellent orateur d'affaires, et le vicomte d'Inhomirim (mort à Paris en 1873), dont la parole servit avec une ardeur admirable la cause de l'émancipation des noirs — on peut citer : J. M. da Silva Paranhos, vicomte de Rio-Branco (1819-1880), auteur de la loi du 28 septembre abolissant graduellement l'esclavage, orateur habile et plein de ressources ; Antonio Ferreira Yianna, orateur tantôt grandiose, tantôt mystique, toujours étonnant ; Saldanha Marinho, tribun éloquent et érudit ; Martinho de Campos, mort il y a peu d'années, incisif et passé maître dans l'ironie ;Joâo Alfredo Correia de Oliveira, parlementaire à la mode anglaise, ne visant pas à l'effet; José Bonifacio, vigoureux et brillant ; Affonso Celso (vicomte d'Ouro-Preto), éloquence admirable et science profonde; Silveira Martins, vrai tribun, imagé, familier, puissant ; Ruy Barboza, correct et disert; José do Patrocinio, dont la parole émue a tant contribué au triomphe de l'abolition ; Joaquim Nabuco, orateur érudit, maître de sa parole; Lopes Trovâo, tribun enflammé, Gomes de Castro et tant d'autres.
Le barreau compte aussi des avocats remarquables : Candido d'Oliveira, le Baron de Loreto (dont les Questions Juridiques renferment de beaux plaidoyers), Ignacio Martins, etc.
Histoire. — L'histoire du Brésil avant la conquête portugaise et même pendant les premiers temps de la découverte est éparse dans les rares monuments qu'ont laissés les Indiens, dans les chroniques des missionnaires, dans les Routiers des navigateurs et dans les relations des voyageurs. « Au Brésil, a dit avec raison un des écrivains qui s'est acquis le plus d'autorité dans
notre journalisme économique *, les études du pays sur son propre sol et la connaissance qu'y ont puisée les savants étrangers, peuvenl se dn iser en l mis époques distinctes et bien délimitées. La première commence à l'époque de la découverte occasionnelle ou préméditée du Brésil en 1500 et va jusqu'à 1808 : c'est l'époque des admirables explorations de la race envabissante, des travaux topographiques considérables ordonnés par la métropole et de la géographie imaginaire des traités étrangers. La deuxième s'étend de 1808 à 1840, et commence avec l'installation de la cour portugaise àUio-de-Janeiro, avec l'ouverture des ports aux étrangers, avec la fondation d'établissements scientifiques. Alors, tandis que d'illustres voyageurs visitent et décrivent le pays, les études géographiques prennent parmi nous un essor remarquable. La troisième époque, depuis 1840 jusqu'à nos jours, l'ait entrer l'empire dans le concert des grandes nations historiques qui ont laissé un nom dans la conquête du globe, grâce à l'influence des instituts nationaux, grâce à la classification des documents acquis, entreprise par les travaux colossaux de quelques savants, et aussi, depuis 1870, grâce à l'exploration scientifique et méthodique du pays. »
Pendant la première époque, on connaissait bon nombre de questions qui préoccupent aujourd'bui les américanistes; les hommes de lettres du Brésil les discutaient et, dès le siècle dernier, l'Académie des « Renascidos », de Bahia, entendait lire un Mémoire sur l'origine asiatique des Indiens du Brésil. C'est pendant la deuxième période, de 1808 à 1810, qu'un grand nombre de voyageurs parcoururent le Brésil en écrivant sur ce pays des livres qui font autorité encore aujourd'bui: le prince de Wied- Neuwied assista à la fondation des premières colonies suisses et traversa le littoral depuis Nitherohy jusqu'à Bahia ;Spix et Martius, deux Bavarois, étudièrent le pays sous toutes ses formes ; Auguste de Saint-Hilaire, Eschwège, Schaeffcr, Herderson, Freycinet, Ferdinand Denis y recueillirent des données qu'ils ont publiées plus tard. En 1817, paraissait laChorograpbie Brésilienne de l'abbé Manoel Ayres do Casai, que Balbi et Humboldt considèrent comme le véritable fondateur de la géographie physique du Brésil. Un peu plus tard, Balbi avouait, lors de la publication de son tableau statistique du Brésil, qu'il devait la plupart de
i. Reinaldo Carlos Montôro : Boletim du sociedade de Jeogruphiu do Riode-Jant'iro, t. I, n° 1, 1885.
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ses informations au général Joao-Paulo dos Santos Barreto, au vicomte de Pedra-Branca, à Silvestre Pinheiro Ferreira, au marquis de Rczende et au vicomte de San-Lourenço. Après 1840, la « Revue de l'Institut historique et géographique » et les « Annales de la Bibliothèque Nationale » ont fourni de vastes contributions à l'histoire et à la géographie historique du pays.
Nous possédons déjà un certain nombre de monographies et de notices remarquables, écrites par J. Francisco Lisbùa, José Antonio Marinho (1803-1853), José Feliciano Fernandes Pinheiro, vicomte de San-Leopoldo (1774-1847), auteur des « Annales de la province de San-Pedro », Monteiro Baena, C. Augusto Marques, Capistrano de Abreu, Valle-Cabral, etc., etc.
A coté de ces studieux, nous possédons quelques historiens connus :
Yarnhagen, vicomte de Porto-Seguro, mort en 1878, a écrit un grand nombre d'ouvrages sur l'histoire nationale, et son « Histoire du Brésil » est devenue classique parmi nous. Son « Histoire de la guerre Hollandaise » peut être complétée aujourd'hui, grâce aux travaux récents de M. Pereira Duarte.
Joâo Manoel Pereira da Silva, sénateur de Rio, a composé : « Les Hommes illustres du Brésil », manuel de vulgarisation rempli de recherches heureuses et d'aperçus nouveaux ; une « Histoire de la Fondation de l'Empire du Brésil », suivie d'une narration historique sur la minorité de Dom Pedro II, ouvrages qui ont eu deux éditions.
Joaquim Manoel de Macedo (1825-1882), a aussi écrit un manuel d'histoire, une année biographique et d'autres travaux composés trop facilement.
José Maria da Silva Paranhos, baron de Rio Branco, dont on a lu dans ce livre une étude magistrale, est entré à l'Institut du Brésil avec une belle étude sur le baron de Serro-Largo, dans laquelle il élucidait quelques points obscurs de l'histoire de la guerre cisplatine. Il a aussi annoté avec une abondance d'érudition extraordinaire l'œuvre du conseiller Schneider sur «Laguerre du Paraguay et la triple-alliance ». A l'heure qu'il est, nul ne connaît mieux que lui l'histoire du pays.
Alfredo d'Escragnolle Taunay, sénateur de Santa-Catharina, né à Rio en 1848, a publié en français la « Retraite de Laguna », ouvrage traduit en allemand et écrit d'un style sobre et d'une correction merveilleuse; plusieurs mémoires sur l'histoire et la géographie, parus dans la « Revue trimestrielle de l'Institut du
Brésil -, el Le journal de La Campagne des Cordillères, scènes de voyage admirablement vécues.
Sylvio Roméro a publié récemment une histoire delà littérature nationale, précédée d'une Histoire de la Poésie populaire au Brésil, travaux considérables, remplis d'érudition, mais qui révèlent moins L'historien que le polémiste.
J. Caetano da Silva (1818-1873), a composé deux volumes sur la question du territoire contesté de la Guyane, remplis de recherches heureuses qui le placent au premier rang des historiens de la géographie au Brésil. Ces deux volumes sont écrits en français.
Homem de Mello, Alencar Araripe, Duarte Pereira et tant d'autres continuent avec bonheur les recherches historiques et géographiques qui, au dernier siècle, ont fait connaître le nom de l'explorateur brésilien Lacerda (1798), précurseur des voyageurs actuels dans l'Afrique, où il est mort.
Journalisme. — Grâce au régime de liberté absolue dont nous jouissons, grâce aussi aux mœurs parlementaires qui ont pris racine de bonne heure dans notre pays, la presse brésilienne a pris un développement dont le gros public ne se doute guère en Europe. Non-seulement nous avons de grands journaux politiques, admirablement informés et outillés comme les meilleurs journaux d'Angleterre, mais encore il y a au Brésil un certain nombre de Revues spéciales qui réussissent à vivre. Eu égard à la population, on peut affirmer que le Brésil est l'un des pays où il y a le plus grand nombre de publications périodiques. Le journalisme tend à devenir une profession dans quelques grandes villes et spécialement à Rio-de- Janeiro, et, parmi les écrivains les plus connus de l'heure actuelle, on y cite MM. Gusmâo Lobo et Souza Ferreira, du « Jornal do Commercio » ; Ferreira de Araujo, de la « Ga/.eta de Noticias » ; Quintino Bocayuva, du « Paiz » ; José do Patrocinio, de la « Cidade do Rio » ; puis MM. Carlos de Laet, Araripe Junior, Urbano Duarte, Eunapio Deirô, Ruy Barboza, Arthur de Azevedo, José Avelino, Yalentim Magalhaes, Joaquim Nabuco, Paula Ney, Carlos Montôro (Portugais de naissance, si nous ne nous trompons, mais qui s'est fait une place distinguée dans la presse brésilienne), Rodolpho Dantas, Leao Yclloso et tant d'autres.
Enseignement, droit, philosophie, etc. — Notre enseigne-
ment ne se suffit pas encore à lui-même, et, dans les écoles supérieures surtout, élèves et maîtres ont recours trop souvent aux auteurs étrangers. Toutefois, il y a peu de spécialités dans lesquelles on ne puisse relever quelques auteurs de valeur.
Pour la géographie, nous avons eu Pompeo, de Cearâ, et Candido Mondes d'Almeida, de Maranhâo, auteur d'un excellent atlas des provinces du Brésil, et nous avons aujourd'hui Capistrano d'Abreu, Valle Cabrai, Joâo SeverianodaFonseca, le baron de llio-Branco, Moreira Pinto, le général de Beaurepaire-Rohan, C. Augusto Marques, etc.
La langue et la littérature nationales s'enorgueillissent avec raison du nom de Antonio de Moraes e Silva (1756-1824), de Rio-de-Janeiro, auteur du grand « Dictionnaire de la langue portugaise », en deux volumes, qui garde encore toute son autorité parmi les lexicographes, après un siècle. Plus récemment, Trovâo, Coruja, Fernandes Pinheiro, Castro Lopes,SoterodosReis, Menezes Yieira, le baron de Macahubas, Sylvio Roméro, d'autres encore, se sont fait remarquer par leurs travaux pédagogiques ou par leurs études sur la littérature nationale.
Parmiles ingénieurs: J. -M. da Silva Coutinho, Ferreira Penna, Passos, Ewbank da Camara, Paulo de Frontin, André Rebouças, Fernandes Pinheiro, etc.
Dans les mathématiques, Francisco Villela Barboza, premier marquis de Paranaguâ (1769-1846), en même temps poète et homme d'État, a laissé parmi nous un grand nom, de même que Ottoni.
La jurisprudence compte : José da Silva Lisbôa, vic-omte de Cayrû (4 754-1835), auteur d'un traité de droit mercantil et d'un manuel d'économie politique, journaliste et homme d'État; J. J. Carneiro da Cunha, marquis de Caravellas (1768-1836), l'un des auteurs de la Constitution brésilienne ; Dom Manuel do Monte Rodrigues de Araujo, comte d'Irajâ, auteur d'un droit ecclésiastique, en trois volumes ; Candido Mendes de Almeida, auteur d'un droit civil-ecclésiastique en quatre volumes; José Thomaz Nabuco de Araujo, auteur d'une collection de législation brésilienne ; le vicomte d'Uruguay, auteur d'un droit administratif en quatre volumes; José Antonio Pimenta Bueno, Antonio Pereira Pinto, Pedro Autran da Motta Albuquerque, Antonio Joaquim Ribas, Carvalho Moreira (Baron de Penedo), Lafayette Rodrigues Pereira, A. G. de Macedo Soares, Coelho Rodrigues, Andrade Figueira, Souza Dantas, Affonso Celso (vicomte d'Ouro-Preto), le vicomte
de Cavalcanti, Le baron d'Ourem, Souza-Bandeira, el tant d'autres.
Dans les sciences naturelles, le Brésil a compté au commencement de ce siècle quelques hommes d'une haute valeur : Arruda Camara (1758-1810) ; le père José Mariano da Conceiçâo Yelloso I 17 'ri-l SI I , de Minas-Geraes, auteur de la « Flora Fluminensis », delà « Quinographie », de 1' « Ornithologie »,etc. ; José Bonifacio de Andrada e Silva (1763-1838), de Santos, quialaissé des travaux minéralogiques importants ; son frère Martini Francisco Uibeir<> de Andrada (1776-1844 , qui a composé un - Journal d'un voyage minéralogique à travers la province de San-Paulo », et Rodrigues Ferreira (1756-1815). De nos jours, on peut citer: Correia deMello (1816-1876), Capanema, Ladislâu Netto, Saldanha da Gama, les deux frères Antonio et André Rebouças, Ramiz Galvào, Nicolâu Moreira, Barboza Rodrigues, Martins Teixeira, sans parler de plusieurs étrangers devenus Brésiliens, comme M. Glaziou, ou qui ont accompli leurs travaux au Brésil, au service et pour le compte de ce pays, tels que MM. II. Gorceix et Orville Derby.
D'autres savants mériteraient une mention spéciale plus détaillée, tels que le vicomte de Porto-Seguro, Domingos Guedes Cabrai, Lacerda, Peixoto, Cruls et tant d'autres.
La linguistique et la philologie revendiquent Baptista Caetano de Almeida Nogueira, Couto de Magalhàes, A. J. de Macedo Soares, Castro Lopes, Pacheco Junior, etc.
Enfin, Mariano José Pereira da Fonseca, marquis de Marica (1773-1848), de ltio, homme d'Etat distingué, publia, de 1813 à 1848, des « Maximes », qui ne valent pas celles de La Rochefoucauld, mais qui sont frappées au coin d'un bon sens clair et sage.
Le lecteur européen ne nous pardonnerait pas d'oublier ici le nom d'un savant qui s'est acquis une renommée universelle, et auquel l'Institut de France a ouvert ses portes en le nommant membre associé étranger de son Académie des sciences. Nous voulons parler de Dom Pedro d'Alcantara, empereur du Brésil.
Sociétés littéraires et scientifiques. — Pendant le xvin' siècle, à l'époque duBrésil colonial, on essaya d'établir parmi nous quelques sociétés littéraires taillées sur le patron de celles qui florissaient en Italie et en Portugal. A Bahia, on fonda, en 1724, « l'Académie brésilienne des oubliés », que le vice-roi Vasco de Menezes daigna protéger. On la réorganisa, en 1757, sous le nom de « Société brésilienne des Académiciens réunis ». A Rio-de-
Janeiro, on eut, en L736, L'<< Académie des Heureux », et, un peu plus tard, celle des Choisis ou Selectos, et F « Académie des sciences naturelles et de médecine » (1772). Enfin Y « Arcadie d'Outre-Mer a (1792), et Y « Arcadie de San-Joâo d'El rei » n'eurent qu'une vie éphémère.
Aujourd'hui, le Brésil compte un certain nombre d'institutions de ce genre, qui rendent les services les plus signalés aux lettres et aux sciences du pays.
A leur tète, il faut placer Y Institut Historique et Géographique du Brésil^ fondé le 21 octobre 1838, et dont le cinquantième anniversaire a été célébré Tannée dernière avec un grand éclat. 11 a compté et il compte encore dans ses rangs la plupart des hommes de valeur de notre pays, et l'empereur Dom Pedro, qui, dès 1819, assiste à toutes les séances de la célèbre Compagnie, n'a jamais cessé de s'intéresser à son développement. L'Institut publie, depuis mai 1839, une Revue trimestrielle, devenue un recueil précieux pour toutes les études relatives aux choses du Brésil. Dans sa collection, qui embrasse une période d'un demisiècle, on trouve des travaux importants de ses membres : des Mémoires signés par Candido Mondes d'Almeida ; des Notices sur les questions américanistes de Joaquim Caetano ; la Chorographie de Goyaz par Gunha Mattos, et les Annales de Goyaz par Alencastre ; l'Histoire du Brésil du vicomte de Porto-Seguro; TOyapoc et l'Amazone de Joaquim Caetano da Silva ; des Mémoires signés par Gonçalves Dias, Machado de Oliveira, le vicomte d'Araguaya, Ottoni, Filgueiras, Fernandes Pinheiro, J.-M. de Macedo, le baron de Santo-Angelo, le baron de Melgaço, etc. C'est un de ses membres, M. J.-H. Duarte Pereira, qui, il y a quelques années, a rapporté des Pays-Bas le voyage de Kenivet et le journal de Mathieu Van den Broech, qu'il traduisit du hollandais.
La Société Vellosiana (du nom de Velloso, l'auteur de la Flore de Rio-de-Janeiro), fondée en 1850, et réorganisée en 1869, se consacre aux sciences naturelles et a déjà fait paraître plusieurs volumes de sa Revue.
VInstitut pharmaceutique de Rio-de- Janeiro, la Société pharmaceutique brésilienne et Y Athénée Académique pharmaceutique ont donné un heureux développement aux questions qui se rapportent à la pharmacie.
h' Institut polytechnique est devenu, grâce à Mgr le comte d'Eu et à Mgr le prince de Saxe-Cobourg (Dom Pedro Augusto), deux de ses membres les plus assidus, une réunion d'ingénieurs
et de savants qui contribuent puissamment à élucider les questions de mathématiques appliquées pouvant intéresser immédiatement le pays.
Ulnstitut de VOrdre des avocats, fondé en 1843, s'occupe de questions de jurisprudence et public une Revue fort bien faite.
V Académie impériale de médecine a été fondée en 1830, et réorganisée en L835etenl885. Elle publie un bulletin bi-mensuel et un fascicule trimestriel de ses Annales. Elle estdivisée en trois sections: la première, La section médicale, compte présentement 56 membres correspondants étrangers; la seconde, la section chirurgicale, en compte 39, et la troisième, la section pharmaceutique, n'en compte aucun en ce moment.
V Association des tiens de lettres du Brésil a été fondée en 1881), mais elle a peu l'ait parler d'elle, car il est difficile d'établir un lien professionnel durable entre des écrivains dans un pays où la propriété littéraire n'est pas reconnue dans toute son étendue.
Parmi les autres sociétés littéraires et scientifiques ayant leur siège à Bio-de-Janeiro, citons : le Centre littéraire Fagundes Varella,le Centre technique des électriciens brésiliens, l'Athénée polytechnique qui publie une Revue mensuelle, le Congrès brésilien de médecine et de chirurgie, le Congrès littéraire Gonçalves Dias, le Cercle des lettres et des arts, le Cercle littéraire José Bonifacio, le Cercle littéraire portugais, fondé en 1839, la succursale de la Société de géographie de Lisbonne au Brésil, fondée en 1878, la Société médicale de Rio, etc., etc.
La Société de géographie de Rio-de-Janeiro, fondée il y a quelques années à peine, sous la présidence du marquis deParanaguâ, est devenue en peu de temps la Société la plus prospère du Brésil, et elle ne cesse de rendre des services éminents, grâce à l'activité de sou illustre président et au dévouementdescollaborateursqu'il a su choisir : MM. le Baron de Loreto, Kreitas, José Paranaguà, Catramby, etc. Elle ne se contente pas de faire paraître régulièrement son Bulletin el d'organiser des conférences très suivies ; elle encourage et provoque des explorations, accueille les voyageurs étrangers et vulgarise leurs écrits, et c'est à elle qu'on doit l'expédition qui, sous l'intelligente direction de M. José Carlos de Carvalho, a ramené de l'intérieur de Bahia le fameux météorite de Bendegô, et, tout récemment, une exposition de géographie sudaméricaine.
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Dans les provinces on trouve également plusieurs institutions de ce genre.
Dans la province d'Alagôas, l'Institut Archéologique et Géographique d'Alagôas, fondé en 1809, rend de grands services à la Bcience locale. Il a créé un musée de produits naturels de la province, un cabinet numismatique et publie une revue. — A Bahia, nous avons l'Institut historique, le Centre littéraire, le Cabinet portugais de lecture, etc. — ■ A Céarâ, on trouve le Reform Club, fondé en 1876 et possédant une bibliothèque avec plus de i.OOÛ volumes. — A Para, outre le musée fondée en 1871» on trouve plusieurs sociétés littéraires et le Cercle littéraire portugais, admirablement installé et possédant une riche bibliothèque. — A Paranâ, il y a un Musée national. — A Pernambuco, l'Institut archéologique et géographique a rendu des services importants, et c'est lui qui a chargé naguère M. Duarte Pereira d'aller aux Pays-Bas pour y recueillir des documents sur l'époque de l'occupation hollandaise au Brésil. L'association des artistes des arts mécaniques et libéraux y a établi différents cours, et la Société propagatrice de l'instruction publique y a fondé une école normale pour les jeunes filles, ce qui est encore une manière de servir les lettres. — Dans la province de Santa-Catharina, on cite le Club de Joinville, et une succursale de la Société de géographie commerciale de Berlin. — A San- Paulo, il faut signaler l'École des sciences appliquées, installée dans un édifice aux formes monumentales, qu'on est en train de bâtir sur la colline de l'Ypiranga, pour commémorer l'indépendance du Brésil.
Bibliothèques. — Nous devons considérer comme l'un des symptômes les plus heureux du progrès du Brésil le nombre des bibliothèques qu'on y trouve. Si, en général, le peuple et même les classes libérales lisent peu ; si le livre n'est pas encore devenu le compagnon de la femme dans son foyer, on doit attribuer ce fait à la cherté des livres qui sont vendus au Brésil trois fois plus cher qu'en Europe. En revanche, même les petites villes ont une bibliothèque provinciale ou privée, appartenant à quelque société littéraire ou scientifique, et à Rio-de-Janeiro, de même que dans les grands centres, à San-Paulo, à Pernambuco, à Bahia, à Para et ailleurs, on trouve de riches bibliothèques, dont quelquesunes possèdent des collections admirables.
A Rio-de-Janeiro, on trouve une vingtaine de bibliothèques
importantes, La bibliothèque nationale ne compte pas moins de 150.000 imprimés, 7.000 manuscrits et plus de 20.000 estampes. hllle est fréquentée tous les mois par une moyenne de 9.000 lecteurs. Celle du Cercle littéraire Portugais mérite aussi une mention spéciale, et se trouve établie dans un édifice somptueux.
Nous ne saurions nous attarder davantage dans cette étude, destinée uniquement à donner une idée sommaire du Brésillittéraire de nos jours.