CHAPITRE XXI
Par M. LE CONSEILLER LADISLAU NETTO
Le Muséum National de Rio-de-Janeiro, devenu aujourd'hui un centre scientifique connu, fat fondé par le roi Jean VI, de Portugal, vers la fin de son séjour au Brésil. Ce n'était, au commencement, qu'une collection minéralogique très-riche, d'ailleurs, composée en grande partie des collections achetées aux héritiers du célèbre professeur Werner. On y trouvait aussi plusieurs animaux empaillés ayant appartenu à un ancien cabinet fondé à Rio-de-Janeiro, aux temps coloniaux, et bien connu, lors de l'arrivée de la famille royale au Brésil, sous le nom de Casa dos Passaros (Maison des Oiseaux). A côté de ces objets d'histoire naturelle proprement dite, il y avait un très grand nombre de curiosités, beaucoup d'antiquités de toute espèce et en tout genre, des tableaux de marqueterie et en mosaïque, des peintures sur ivoire et sur métal, des bas-reliefs allégoriques, des modèles de machines, de bâtimeuts, d'anciens vaisseaux et d'ateliers représentant tous les métiers connus en Europe au siècle dernier. Le roi, d'ailleurs, montrait un grand intérêt pour le nouveau musée qu'il venait de créer : ce furent ses propres objets d'art et la plupart des curiosités qu'il avait dans ses appartements mêmes qui formèrent le
1. M.Ladislau de Souza Mello e Netto, directeur du Muséum national de Rio-de-Janeiro, membre du conseil de Sa Majesté l'empereur du Brésil, membre de l'Institut historique et géographique du Brésil et de l'Académie Royale des sciences de Lisbonne, etc.
fond de cette collection. La minéralogie et la botanique étaient alors à peu près les seules sciences naturelles cultivées au Brésil. La botanique ne se trouvant pas représentée dans celle esquisse de Musée donl la base principale était la minéralogie, on dut appeler un minéralogiste pour en prendre la direction. Ce minéralogiste fui le père José da Costa Azevedo, professeur de cette même spécialité à l'Académie militaire de la capitale, établissement qui, aprèsavoir subi plusieurs réformes, esl devenu l'Ecole polytechnique actuelle. Costa Azevedo, soit qu'il n'eut pas les moyens suffisants pour a -candi]- et développer l'établissement confié à sa direction, soit que son caractère quelque peu monastique l'éloignât de l'activité et des démarches indispensables au progrès du nouveau Musée, ne prit aucune part au mouvement que Ton remarquait dans l'empire qui venait d'éelore sous le ciel américain. Isole et presque solitaire an milieu de ses minéraux dont il s'occupait seul en les disposant en ordre dans des \ Urines, il ne sortail que pour faire son cours à l'Académie. Il demeurail même -étranger au vif intérêt qu'éveillaient, à cette époque, les nombreuses explorations faites au Brésil dont les magnifiques résultais faisaient l'admiration de toute l'Europe, et dont nous pouvons de nos jours constater les nombres acquisitions par les richesses accumulées dans ses musées. Le nom, du reste, sous lequel les voyageurs connaissaient alors et ont mentionné le Musée brésilien était celui de Cabinet de Minéralogie. Comme il n'y avait réellement que des minéraux étrangers, sauf quelques échantillons de minéraux ou d'animaux du Brésil, ils ne se donnaient pas la peine d'aller le visiter.
Après la mort de Costa Azevedo, le gouvernement le remplaça par Custodio Alves Serrào, professeur aussi de minéralogie à l'Académie militaire, et religieux également. On était alors sous la régence du second empire et le nouveau directeur du Musée, plus capable, plus instruit et plus énergique que son prédécesseur, était à même de rendre de grands services aux industries métallurgiques dont tout le pays, à cette époque, cherchait à s'occuper. Il connaissait bien, en effet, sa spécialité, et il a même découvert quelques métaux bien avant qu'ils lussent décrits en Europe. Mais la raideur de son caractère, son amour-propre froissé à chaque instant, ne pouvaient pas le rendre bien maître d'une position difficile, telle que la direction de ce Musée, pour les progrès et les crédits duquel il fallait tout faire par soi-même, tout espérer du public, tout demander et solliciter avec acharne-
ment du gouvernement. Malgré tous les tracas qu'il se créait à lui-mémo, le directeur .Vives Serrâo ne s'est pas croisé les bras : le règlement dont il a doté le Muséum en 18-42 montre clairement combien il en avait étudié les nécessités et la vraie nature. Par ce règlement, le Muséum National et Impérial de Rio-de- Janeiro (c'était son nouveau titre) se divisait en quatre sections, avec des laboratoires, des naturalistes vo}rageurs. Il s'y trouvait bien d'autres mesures excellentes, mais qui n'ont jamais été appliquées, faute de moyens indispensables à leur exécution. Quelques années après la publication de son règlement, Alves Serrâo donna sa démission, et celui qui n'avait pas voulu prendre complètement l'habit de moine, adopta bientôt la vie d'anachorète, en fuyant la ville pour s'abriter dans une pittoresque et charmante chaumière à deux lieues de Botafogo, entre les dunes battues des vagues de l'Océan et les âpres et sauvages rochers de la Gavia. C'est là que je suis allé le voir en 1872. Il était alors âgé de 73 ans environ; il avait encore une certaine vigueur physique, mais il était atteint de cécité complète. Alves Serrâo est mort cinq ou six ans après ma visite, dans son abri rustique. L'austère minéralogiste avait été remplacé par le conseiller Burlamaqui, ancien officier du génie, minéralogiste aussi et, comme ses deux prédécesseurs au Muséum, également professeur de la même matière à l'ancienne Académie, transformée de son temps en École militaire. Ce fut, du reste, l'un des derniers professeurs militaires de cette Académie. Le même défaut de ressources budgétaires qui avait arrêté l'essor du Muséum a paralysé la bonne volonté de Burlamaqui. Cependant les expositions internationales avaient paru ; le directeur du Muséum, par son instruction non moins que par son activité, se trouvait à la tête des expositions préparatoires organisées à Rio-de-Janeiro vers cette époque, et il n'a pas laissé de contribuer très puissamment à l'augmentation des collections du Musée en leur adjoignant le surplus de ces expositions. C'était peu, mais c'était quelque chose si l'on songe à la pauvreté du Muséum. Jusque-là, cet établissement avait vu, deux fois seulement, entrer dans ses galeries des collections du plus haut intérêt et capables d'attirer par leur valeur l'attention des plus riches musées européens. Je veux parler des collections égyptiennes que l'empereur Pedro Ier avait fait acheter à l'Italien Fiengo, qui se trouvait à Rio, les rapportant de la Plata où elles avaient été demandées par un gouvernement dont les successeurs ne voulurent point les payer. La seconde acquisition consistait
dans le riche cadeau fait par le roi Ferdinand de Napleg à l'empereur Dom Pedro II, sou gendre, cadeau compost- <lc nombreux vases étrusques et en bronze de Pompéi, que Sa Majesté a donnés au Muséum.
A Burlamaqui, mort en iSGO, succéda réminent botaniste Freire-Allemâo. Mais son âge avancé et son état de santé, — (il a été, trois ans après, atteint d'une hémiplégie), — ne lui permirent même pas de quitter son habitation de Mendanha, à sept lieues de Rio, pour prendre possession de son poste. Je me trouvais alors de retour d'Europe, et j'avais à ma charge la direction de la section de botanique du Muséum. Mais j'étais aussi découragé que peut l'être quelqu'un qui sent le désir de se maintenir au courant du mouvement scientifique européen et qui se voit dans l'impossibilité de faire un pas pour satisfaire son ambition. J'étudiais, cependant, ma nouvelle situation et je tachais de m'en rendre bien compte. Cela m'était d'autant plus difficile que je n'avais pas même un confrère au Muséum dont l'avis put me guider. Un beau jour, mon parti fut pris : je résolus d'écrire un livre où toute l'histoire de cet établissement, qui avait déjà une existence de plus d'un demi-siècle, serait exposée aux yeux du pays, et où je montrerais en même temps au gouvernement ce qu'en peu de temps et sans grands frais on pourrait en obtenir. Ce livre a paru en 1870. Il avait pour titre : Investigaçôes Hlstoricas e Seientificas sobre o Museu National do Rlo-de- Janeiro. C'était un exposé en même temps qu'un ouvrage de propagande. Malheureusement, faute de temps et de loisirs, de graves incorrections s'y sont glissées, incorrections que la nature même du livre n'a pas permis de rectifier plus tard.
D'ailleurs, mon but fut atteint. L'attention publique se fixa bientôt sur le vieil édifice quelque peu oublié au coin de cette immense place de l'Acclamation, non moins abandonnée alors que lui, mais que le talent de M. Glaziou a rendue le plus beau square connu.
Quelques objets curieux d'histoire naturelle commencèrent à être envoyés au Muséum et les dons devinrent de plus en plus fréquents. Pour ma part, voulant en attirer davantage, je rédigeais de petits aperçus que j'envoyais à la presse de la capitale, en y donnant une notice sur l'objet reçu et tachantd'appeler l'attention publique sur l'intérêt qu'il y avait à faire de nouvelles acquisitions de même nature. Le gouvernement lui-même voulut enfin prendre connaissance de l'état du Muséum et de ses besoins
les plus pressants. Afin de pouvoir m'occuper d'une manière plus directe et surtout plus officielle de la direction de cet établissement, je fus nommé sous -directeur et chargé par intérim de la direction générale, car le directeur effectif vivait encore. Ce fut à cette époque que je crus nécessaire d'étendre mes études archéologiques au nord du Brésil et particulièrement à la vallée de l'Amazone, études sur lesquelles j'avais lu à la Société « Vellosiana », vers le milieu de Tannée 1870, deux mémoires que les journaux de Rio avaient reproduits et qui, transcrits par la presse de province, m'avaient valu l'adhésion de plusieurs personnes intéressées aux mêmes sujets, ainsi que de nombreuses donations de quelques provinces.
Le budget que les Chambres accordaient au Muséum et qui, jusqu'à mon arrivée, s'était toujours maintenu, depuis plus d'un demi -siècle, au chiffre plus que modeste de 8 conlos de réls par an, se trouvait élevé déjà, en 1872, à la somme de 25 contos. Encouragé par cette preuve évidente de la protection du gouvervement, je songeai immédiatement à faire faire des meubles, à agrandir l'édifice, et surtout à développer le champ de nos acquisitions à l'aide de naturalistes-voyageurs dont le Muséum ne s'était servi qu'incomplètement et sans aucun résultat, faute de ressources raisonnables. Des quatre premiers naturalistes-voyageurs que j'ai du engager, un seul est mort : c'est Domingos S. Ferreira Penna, l'homme qui a le mieux connu le bas- Amazone au point de vue géographique et ethnographique. Les trois autres sont le zoologiste Fritz Millier et MM. Schreiner et Schwacke. C'est avec le plus juste orgueil que le Muséum de Riode-Janeiro doit rappeler au monde savant le grand service qu'il a rendu à la science, en accueillant parmi ses employés Fritz Miiller au temps où, attaché au Brésil par ses enfants et par son amour pour la nature merveilleusement riche de ce pays, il n'avait pas les ressources indispensables à son existence. Contraint de songer à y pourvoir, il ne lui restait pas assez de temps pour vaquer aux recherches scientiques. En l'encourageant de son bienveillant appui, le Muséum a vu avec joie le nombre des travaux du zélé naturaliste s'accroître chaque jour au grand profit de la science. C'est, en effet, grâce auxloisirs que lui laissa notre Muséum que le savant observateur a pu se consacrer à l'étude des animaux par rapport à leur intervention dans la fécondation des fleurs, et à l'étude de la fécondation chez les fleurs
elles-mêmes, faisant Les plus curieuses remarques que l'on connaisse jusqu'à uos jours sur cet intéressant sujet.
Vers 1874, telle étail déjà L'accumulation des objets qui s'ajoutaient chaque jour aux collections existantes, que, malgré Les nombreuses vitrines acquises, la place leur manquait absolument, (ne partie des bâtiments i'ul destinée à l'agrandissement du Muséum.
Le vénérable Freire-Àllemâo étant mort au commencement de 187 i, je fus appelé à le remplacer comme directeur du Muséum. Ses manuscrits, très nombreux mais inachevés, oui été en grande partie remis par sa famille à la Bibliothèque Nationale. Il me les avait montrés deux ans auparavant dans l'intention d'y mettre la dernière main. L'état de la santé de cet excellent vieillard ne lui a pas permis de réaliser ce projet.
On était au mois de juin 187 ï, lorsqu'arrivèrent quelques professeurs français que le Gouvernement Impérial avait fait venir pour l'Ecole polytechnique dont on projetait la réforme, réforme qui ne put être exécutée que l'année suivante. Parmi les nouveaux professeurs, se trouvait M. Gorceix, destiné soit au cours de mines à l'Ecole polytechnique, soit à la direction d'une École des mines dans la province de Minas-Geraes. Or ce professeur était arrivé avant qu'on eût pris à son sujet une décision quelconque, et le ministre, M. Joào Alfredo,se trouvait assez embarrassé pour donnera M. Gorceix une mission provisoire. J'étais sur le point de partir pour la province de Rio-Grande-du-Sud, afin d'inspecter les travaux de la Compagnie des mines de Caçapava, dont j'étais le président. C'est une région très remarquable au point de vue minéralogtque que celle où se trouvent les gisements d'or, de cuivre et de galène argentifère dont cette Compagnie voulait faire et a même commencé l'exploitation. Le ministre me proposa M. Gorceix comme compagnon de voyage- J'acceptai avec plaisir. Quelques jours après, nous partions pour le centre de la province de Rio-Grande-du-Sud, où ce professeur séjourna environ six mois. La Compagnie minière lui procura toutes les commodités possibles pour ses travaux. 11 reçut L'hospitalité la plus cordiale de la famille Silva Tavares, dont l'influence et l'amabilité sont proverbiales dans cette région. Je ne rappelle pas ce fait par un sentiment de vanité personnelle, mais pour donner une idée des services rendus par le Muséum de Rio-de-Janeiro à plusieurs naturalistes et voyageurs, accueillis dans son sein et aidés de tout son appui, à une époque où cetéta-
bassement commençait à sortir de son existence embryonnaire.
Du reste, je ne me suis pas borné à cette seule marque de politcss^ envers M. Gorceix, dont nous reconnaissons tous la com pétence. A son retour à Rio-de-Janeiro, j'ai tenu à le faire connaître du public, en lui facilitant les moyens de donner, au Muséum, une conférence à laquelle assista l'élite de la société brésilienne.
J'ai agi de même à l'égard du professeur Charles llarlt, Américain du Nord, avec lequel je venais de faire une excursion dans la province de Minas-Geraes. C'est à ce savant qu'est du le projet d'une commission géologique créée quelque temps après parle gouvernement.
Dans mes communications à la presse delà capitale, je tâchai de faire participer le public brésilien à l'accueil que fit à ces deux savants le Muséum, auquel les rattacha le titre de correspondants et dont ils inaugurèrent la salle de conférences.
C'est à cette époque que le zoologiste allemand, le Docteur von Thering, professeur à l'Université d'Iéna et fils d'un célèbre jurisconsulte, résigna sa chaire à l'Université pour aller au Brésil. Il s'y présenta recommandé par le mérite de ses propres recherches et sous les auspices de l'illustre Virchow. C'était un excellent collaborateur que le Muséum devait s'adjoindre pour le plus grand profit de ses collections et pour la gloire de la tâche qu'il s'était imposée. Après bien des démarches, je pus faire attacher au Muséum le docteur von Thering, qui joint à un grand savoir le caractère le plus loyal. C'est de tout cœur que je lui rends publiquement ce témoignage d'estime.
Le ministre de l'agriculture, dans les attributions duquel se trouvait l'administration du Muséum, était, au mois de juillet, M. Thomaz José Coelho d'Almeida. Je lui offris de soumettre à son examen un nouveau règlement pour le Muséum, plus en rapport avec les progrès de cet établissement et' avec les besoins de la science. Le règlement rédigé sous la responsabilité et l'inspiration de l'honorable Ministre, diffère beaucoup de celui que j'avais proposé. Il fut approuvé par décret du 6 février 1876. Mon projet, je le reconnais, était beaucoup plus complexe et embrassait quelques genres de travaux dont il n'est aucunement question dans le règlement accepté; mais il s'agissait de dépenses plus considérables, d'un personnel plus nombreux, questions économiques que le gouvernement ne s'est pas trouvé à même de résoudre pour le moment.
Le Muséum, d'après ce règlement, était divisé en trois sections : L° anthroprologie, zoologie générale et appliquée, anatomie comparée et paléontologie animale ; 2° botanique générale et appliquée, et paléontologie végétale ; 3° sciences physiques, minéralogie, géologie et paléontologie générale.
Le même règlement a créé une quatrième section annexée provisoirement aux trois autres el Jdevant embrasser L'archéologie, l'ethnographie et la numismatique. Cette section spéciale était alors, comme aujourd'hui, destinée à servir de base à un musée d'archéologie et d'ethnographie américaines. Ce >'>nt des sciences qui, ayant pour but l'étude de l'art chez, les peuples sauvages primitifs ou modernes, doivent prendre sans retard le plus grand développement au Brésil : bientôt, en effet, les derniers vestiges qui nous restent de nos tribus indigènes ne seront plus visibles. Déjà un grand nombre de ces anciennes et nobles nations, dont les caractères ethniques, les chroniques et les légendes presque millénaires qous pourraient guider clans l'étude de leurs ancêtres, sont tout-à-fait disparues. Les fièvres, la variole et surtout les affections siphilitiques, ainsi que le manque de nourriture et d'autres causes de destruction, ont réduit au centième des peuplades encore prospères au siècle dernier. D'autres ont été complètement anéanties, et les ruines de leurs habitations disparaissent sous des forets déjà gigantesques. Dans la préface d'une brochure que j'ai publiée au Brésil en 1883, j'ai écrit, à ce sujet, les paroles suivantes :
« Aujourd'hui, quelques centaines de milliers de descendants de ces anciens maîtres de l'Amérique du Sud nous restent encore pour nous donner une idée, hélas! trop faible, de leurs ancêtres, mais il en meurt un nombre considérable chaque année et la race va bientôt disparaître tout-à-fait ou se fondre dans le métissage extraordinaire dont le sol américain est l'incommensurable creuset ; déjà, de nombreuses tribus ont cessé d'être et, avec elles, leurs langues, leurs cérémonies barbares, leurs traditions et plusieurs autres documents qui seraient aujourd'hui pour nous autant de précieuses bases d'études ethnographiques. H faut donc que nous nous hâtions de sauver le peu qui nous en reste, pour n'être pas condamnés par nos successeurs, de même que nous reprochons maintenant à nos prédécesseurs leur négligence dans le passé. »
On voit avec quel dévouement je me suis toujours occupé des sujets affectés à la quatrième section du Muséum et quel
intérêt s'attache réellement à des études ayant pour objet ces questions.
Mais je reviens à l'aperçu que j'avais commencé à donner du règlement de L876. Chacune des trois sections devait avoir un directeur et un sous-directeur, outre un préparateur et deux aides techniques; cette dernière fonction a été supprimée dernièrement. Aux directeurs et sous-directeurs incombaient non seulement la rédaction d'une revue intitulée : Archivo do Museu National, et destinée à la publication de recherches scientifiques sur les matières comprises dans les trois sections du Muséum, mais aussi le travail de renseignement par des cours publics du soir. Chacun devait s'occuper du sujet principal de sa section. Les cours furent commencés presque aussitôt après la publication du règlement qui les instituait, c'est-à-dire vers le mois d'avril. L'empressement du public fut assez grand au début et diminua considérablement par la suite, parce qu'il n'était causé que par un sentiment de simple curiosité. Il faut ajouter que le professeur Charles Hartt, que j'avais proposé pour la place de directeur de la troisième section, fut obligé de s'absenter constamment et de se consacrer spécialement à la commission géologique dont il était le chef et dont les multiples travaux ne lui permettaient pas de se livrer à d'autres occupations ; il se vit même contraint de résigner sa place qui n'a pas eu de titulaire pendant longtemps.
Du reste, pour tout dire, je dois reconnaître avec mes collègues que notre auditoire variait à chaque séance. L'Empereur, dont on connaît partout le vif intérêt pour la science et qui fut toujours le premier soutien du Muséum dans le mouvement progressif dont je trace ici très rapidement l'histoire, l'Empereur poussa la bienveillance jusqu'au point d'assister très régulièrement à presque toutes nos conférences. Mais faut-il l'écrire ? L'apparition de la voiture de la cour à la porte du Muséum dénonçant la présence du souverain dans le salon des conférences, était l'unique cause qui put attirer la majeure partie de ces auditeurs improvisés. On s'est découragé, à la fin, de préparer ces pénibles leçons, accompagnées de nombreuses planches murales, de démonstrations des produits naturels dont on devait parler, d'ailleurs sans aucun résultat. Le Muséum avait été l'initiateur de ces cours de caractère scientifique supérieur, professés devant quelques gens du monde, en présence de l'illustre souverain, qui est lui-môme un savant renommé ; le Muséum doit donc se contenter de cet honneur et du service qu'il s'est efforcé de rendre.
G22 LE BRÉSII i:\ 1889.
[/es cours de cet établissement n'ont cessé toutefois que pendant ces dernières années el pour des causes de force majeure, parm i Lesquelles il suffit de citer les réparations qu'a subies, en 18S7 et isss. toul If viril édifice «lu Muséum, ainsi-que le remplacement de l'ancien mobilier dont le changement a exigéun remaniement général des collections. Le gouvernement, d'ailleurs, vient de confirmer cette réforme : car au lieu d'imposer an public des cours que celui-ci n'a pas suivis, comme je viens de \<> dire, chaque professeur fera des conférences sur les sujets les plus remarquables de sa section, toutes les fois que l'occasion s'e* présentera.
Mais c'est la Revue du Muséum qui a le plus attiré mon attention et mes soins. Dès le premier fascicule, ce recueil a montré la nature de son but à la fois utile et élevé, ainsi que la variété des recherches dont il se destinait à faire la publication. On y voit, bout d'abord, un rapport de M. Charles Wiener sur les Sambaquis de la côte de Santa-Catharina. Ce voyageur se trouvant de passage à Rio-de-Janeiro vers la fin de 1875, je l'ai chargé d'aller faire une étude détaillée de ces amas de coquilles, véritables Kjôkkenmôddings brésiliens, dont les plus remarquables se trouvent sur les côtes de cette province et sur celles de Paranâ. Ayant étudié moi-même quelques sambaquis de la côte de la province de Rio-Grande-du-Sud, j'avais cru y reconnaître l'origine de ces dépôts coquillifères et même les saisons où nos anciens indigènes les ontformés. Dans les instructions que j'ai adressées à M. Wiener, je m'y suis reporté dans ces termes: « D'après mes récentes observations sur une certaine zone de la côte du Rio- Grande-du-Sud, ayant pour objet les vestiges laissés par nos aborigènes, les Sambaquis que l'on y trouve sont plus modernes que ceux de Santa-Catharina et de Parana. Ces coquillages y furent accumulés, à mon avis, pendant l'hiver de chaque année, par des tribus descendues des plateaux de l'intérieur. Ces peuplades nomades, eu évitant ainsi le vent froid du sud-ouest qui, sous le nom de Mirmano, sévit sur ces plateaux, cherchaient l'abri hospitalier de La côte, où, pendant un séjour d'environ quatre mois, elles se vouaient à la pêche des mollusques bivalves dont l'abondance, tout en leur fournissant la nourriture pendant la pêche, leur assurait des vivres pour le retour. Cette supposition me parait d'autant plus vraisemblable que les arêtes que j'y ai rencontrées en plus grand nombre appartiennent à des poissons plus communs l'hiver sur cette côte. En appelant votre attention
sur ces remarques, je vous recommande comme preuves bien évidentes de L'origine que j'attribue aux sambaquls les vestiges d'ignition dans les différentes couches de ces collines artificielles au liaiil desquelles il faut croire que les indigènes allumaient leurs feux nocturnes, comme le font encore de nos jours les indiens du Paranâ et de la province d'Espirito-Santo, sur les points déserts de la cote qu'ils choisissent pour leurs pêches, en tout semblables à celles de leurs ancêtres. »
De retour de sa mission, vers le commencement de 1870, M. Wiener devait présenter son rapport et se trouvait en même temps très pressé de continuer son voyage pour le Pérou ; je lui proposai de rester chez moi pour rédiger ce rapport qui, grâce à cette circonstance, fut fait en très peu de temps. Je ne dirai pas qu'il n'y ait quelques points à retoucher et à reprendre dans les observations et les conclusions de Fauteur, mais je ferai remarquer que le sujet dont il s'est occupé est on ne peut plus scabreux, sans parler du manque de temps qui l'a empêché de faire des fouilles plus complètes et plus nombreuses. Dans ce même fascicule de nos Archives, il y a une note de Charles Hartt sur les Tangas [folia vitis) en argile, dont se couvraient par pudeur les anciennes femmes de Marajô ; et le commencement de mon Mémoire sur l'évolution morphologique des tissus des Lianes travail dont l'introduction fut terminée dans le 4e fascicule de la même année, mais qui est resté jusqu'à présent incomplet; car c'est à partir de cette même année que je fus obligé de multiplier les moyens d'augmenter les collections archéologiques du Muséum et que je fus forcé bien souvent d'aller moi-même à la recherche de ces antiquités, et d'écrire à des centaines de personnes pour en avoir des renseignements le plus souvent difficiles à obtenir et parfois défectueux. Toute mon activité ne suffisait donc pas à cet énorme labeur. Il m'eût été évidemment bien difficile de m'occuper à la fois de botanique et d'ethnographie. Aussi les recherches botaniques cédèrent-elles le pas à celles de l'archéologie et de l'ethnologie. J'éprouvais un grand serrement de cœur, mais je devais sacrifier mes goûts et mes intérêts personnels aux devoirs de ma situation au Muséum pour lequel l'étude de nos indiens, prêts à disparaître complètement, est le besoin le plus pressant et la plus haute mission actuelle. C'est, du reste, l'aveu que j'ai fait dans la lettre-préface adressée à H. Bâillon, en 1883, pour une publication ayant rapport à la botanique. J'en transcris les passages suivants qui montrent bien
la nature des Luttes dans lesquelles je me trouvais alors avec moi-même : « Vous dirai-je, mon savant ami, que c'est avec un mélange *lti plaisir el de regret que mon esprit se reporte, en passa h (, sur le champ, toujours si cher pour moi, de la Botanique ? Pourquoi doue, me demanderez-vous, ai-je délaissé ce domaine, où j'ai reçu tant etde si grandi encouragements de vous, monsieur, et de vos savants confrères d'Europe? Hélas! demandez plutôl au soldai appelé au champ de bataille, pourquoi il change sa confortable caserne de la capitale [tour le bivouac dressé la nuit sous les intempéries du désert ; ou au matelot sur 1*3 point de partir vers des rivages inconnus, comment il a le courage de quitter son foyer, sa famille et sa patrie pour aller mourir, peutêtre abandonné, dans un pays ignoré, aux confins de la terre. Tel est, eu vérité, le cas où me placent mes devoirs de Directeur Général du Muséum National de Rio-de- Janeiro, le seul établissement scientifique du Brésil en état de recueillir et d'étudier les dépouilles des derniers représentants de plusieurs millions d'individus qui peuplèrent, pendant des dizaines de siècles, les côtes et les plaines de l'intérieur du Brésil. »
Dans les fascicules suivants de la Revue du Muséum, on trouve des travaux d'un grand mérite et, en premier lieu, ceux de Fritz Miiller sur les rapports qui existent entre les fleurs aux couleurs variées et les insectes pronubes chargés de leur fécondation, ainsi que sur les organes odorifères de certains insectes qui s'en servent pour attirer leurs femelles à des distances considérables. On peut se faire une idée de l'importance de semblables observations faites sur la riche nature du Brésil par un naturaliste tel que Fritz Mùller. Dans les fascicules du premier volume, MM. Lacerda et Peixoto ont publié leurs premières contributions à l'étude anthropologique des races indigènes du Brésil. Les deux savants anthropologistes de notre Muséum arrivent à des conclusions dont la justesse se trouve déjà continuée par des observations sérieuses. Ces conclusions sont les suivantes : 1° la race primitive du Brésil était dolicocéphale ; 2° les races indigènes actuelles représentent le mélange de deux types différents ; 3° chez les races étudiées par les deux auteurs celle qui se rapproche le plus de la race primitive est la race des Botocudos ; 4° il a existé au Brésil, à une époque très reculée, une race caractérisée par une forte dépression frontale ; 5° l'usage des déformations artificielles du crâne n'existait pas chez la plupart des peuples indigènes du Brésil. Les grands massifs de l'Amérique, y compris
ceux du territoire brésilien ainsi que ses plateaux intérieurs, devant être du même âge que les plus anciens points du globe, il s'en suit que là, comme ici, se sont trouvés les premiers représentants
do L'humanité. Donc, si l'Amérique, toute vierge pour les êtres primitifs de la famille humaine, a donné l'hospitalité à des hommes arrivés d'autres continents, ce fait aurait pu avoir lieu à une époque tellement reculée que leurs dépouilles, à demi ou tout à fait fossilisées, sont devenues en tout semblables à celles des hommes les plus anciens des cavernes d'Europe. De là, la difficulté, et, je dirai même, l'impossibilité pour l'anthropologiste de distinguer les ossements de la race autochtone de ceux de la race qui ne l'est pas.
Une calotte cranéenne trouvée dans une caverne de la province de Céarâ, mais malheureusement assez incomplète, a été décrite et figurée par MM. Lacerda et Peixoto dans leur mémoire. Cette minime dépouille fossile de l'un des premiers hommes qui ont peut-être foulé le sol du Brésil, et qui est, à mon avis, bien plus ancienne que celle de l'homme de Lagôa-Santa, montre une remarquable dépression de l'os frontal et, en même temps, une forte saillie des arcades sourcilières, dans les mêmes proportions exagérées que le crâne d'Eguisheim. Ne serait-ce pas là un ancêtre des Aymaràs dont M. Hamy trouve à présent des traces crànéologiques même en Californie ? Je l'ai écrit plus d'une fois et je le répète : toute déformation cranéenne que s'imposaient les races sauvages avait pour but l'imitation de leurs ascendants. C'est à n'en plus douter une manifestation de leur culte ancestral. Nos Cambebas1 dont le nom, un peu altéré parles Portugais, signifie Têtes-aplaties, déformaient leurs crânes afin d'imiter évidemment un type dont nous avons, dans la calotte cranéenne de Céarâ, un échantillon curieux.
Dans le deuxième volume de la Revue du Muséum outre les savantes observations de Fritz Millier auxquelles je me suis déjà reporté, ont paru des travaux fort intéressants de M. Lacerda sur le venin du Bothrops-Jararaca, de M. Derby sur la géologie de la vallée du Bas-Amazone, et de Ferreira Penna sur les dépôts céramiques de Para. M. Lacerda y présente des recherches très minutieuses sur l'action du venin du Bolhrops-Jararaca en contact avec le sang de ses victimes, recherches dont voici les conclusions : le venin du Bothrops-Jararaca agit sur le sang, en y détruisant