TRAVAIL SERVILE ET TRAVAIL LIBRE
ramassé une petite fortune, et leur exemple encourage les parents et amis à suivre la même route.
Los autres pays d'Europe offrent un contingent d'immigrants comparativement restreint. Cependant, les Belges commencent à émigrer vers Le Brésil avec empressement. En 1888, il est arrivé àRio un groupe d'immigrants belges qui s'est établi dans un centre colonial de la province de Minas-Geraes. Ce sont tous des petits laboureurs possédant des économies. Ils sont l'avant-gardc d'autres laboureurs de même provenance, et c'est grâce au concours de pareils éléments que la transition s'opère sans trop de difficultés.
Cependant, il est des pessimistes qui s'en vont disant que le Brésil aura à se repentir de la grande réforme qu'il vient d'accomplir sans indemniser les propriétaires d'esclaves, et qu'il sera victime de la hâte avec laquelle il a marché vers la solution finale, car, le 9 mars 1888, les abolitionnistes les plus avancés n'auraient jamais pu supposer, dans leurs rêves hardis, qu'au bout de deux mois ces rêves seraient devenus une réalité.
Nous ne pouvons, pour le moment, que leur opposer des raisons tirées de l'analogie et de l'induction la plus rigoureuse. Certes, nul n'est prophète pour son pays. Mais tout le monde peut avoir confiance en l'avenir quand le passé — un passé d'hier — est là pour le rassurer. Or, depuis que le mouvement d'émancipation s'est accentué au Brésil ; depuis que ce pays sacrifie libéralement l'un des principaux facteurs de sa richesse matérielle, est-ce que la prospérité publique a diminué? est-ce que la production agricole a été atteinte? souffre-t-il dans sa fortune et dans son bien-être? s'est-il appauvri en se guérissant d'un mal séculaire ?
— On est obligé de convenir qu'il n'en est rien, et que, tout au contraire, le bienfait rendu à toute une race injustement opprimée a été payé au centuple par un surcroît d'abondance. Que l'on nous permette de prouver cette assertion, paradoxale en apparence, par quelques chiffres curieux.
De 1871 à 1887, sous le régime des deux lois d'émancipation promulguées le 28 septembre 1871 et le 28 septembre 1885, non seulement pas un seul homme n'est venu au monde dans le pays sans naître libre, mais encore un million d'esclaves ont été rendus à la liberté. Or, ainsi que nous allons le voir, la production générale n'a fait que suivre une marche ascendante pendant cette période de transition. Si l'on consulte les chiffres se rapportant
au café, élément prédominant de la richesse actuelle du pays, on esl toui surpris de constater que sa production n'a pas cessé de croître à mesure que la zone noire se rétrécissait.
En effet, on évaluait la production totale du Brésil en cafés: de 1835 à 1840, à l'époque du trafic des négriers, à 40 millions de kilos ; de 1855 à 1860, à l'époque où La traite a cessé complètement, à 120 millions de kilos; de 1872 à 1877, pendant la première période quinquennale qui a suivi le vote de la « loi du ventre libre », à 177 millions de kilos ; de 1877 à 1882, alors que la propagande abolitionntste s'organisait, à 350 millions de kilos , finalement, de 188-2 à 18S7, quand les jours de l'esclavage étaient comptés, à près de 400 millions de kilos.
Il est impossible de ne pas être frappé de cette progression constante et rapide, qui a fait du Brésil le fournisseur de tous les grands marchés à café dos deux mondes. On ne peut l'attribuer à des causes étrangères au sujet qui nous occupe. Car, il est évident que, s'il y a eu plus de café produit, c'est que plus de terres ont été mises en culture et que les anciennes plantations ont été mieux soignées. Or, ou ces progrès ont été réalisés par des esclaves affranchis et par des ingenuos, demeurés attachés au sol, et, en ce cas, leur travail a été plus fructueux que lorsqu'ils étaient asservis, et Ton a bien fait de les émanciper ; ou ces merveilleux résultats ont été obtenus par l'intervention graduelle du travail libre et rémunéré des immigrants, et alors il est prouvé que l'agriculture nationale peut se passer dès maintenant, sans trop de souffrances, du travail servile.
En affranchissant d'un seul coup le demi-million d'esclaves qui restaient, on a lésé sans doute quelques intérêts privés. Ici, c'est une veuve ou un orphelin, dont la fortune consistait exclusivement en esclaves, et qui se trouvent dans une situation précaire Là, c'est un planteur aisé, qui pratiquait l'absentéisme, vivant dans les grandes villes pendant que ses noirs cultivaient le café dans la fazenda, et qui devra se soumettre désormais à la giandc loi commune : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Ces exceptions, quelque respectables qu'elles soient^ n'étaient pas de nature à ajourner une réforme devenue urgente. Toute transformation dans l'outillage entraine d'une manière fatale ces désastres partiels, promptement réparés pour l'individu et largement compensés par l'augmentation du bien-être général. Aussi, pouvons-nous affirmer que l'ensemble de la nation ne souffrira pas sensiblement de l'abolition de l'esclavage et que