LES FRAHSAIS DE LA RUE DO ODVIDOIL
Me voici arrivé à un des endroits les plus scabreux de ce travail, c'est-à-dire au commerce français de Rio-de- Janeiro. Ici encore, il me faudra du courage pour oser parler; mais mes impressions vous appartiennent, madame ; je dois vous les apporter intactes et, sipon entières (on ne peut pas tout dire), du moins dans leur austère franchise.
Le docteur Walsh porte la population française à Rio, dès 1830, au chiffre de 14,000 individus. Depuis cette époque, les relations entre les deux pays s'étant considérablement augmentées, nous estimons qu'elle peut atteindre aujourd'hui le chiffre de 20,000.
Notez que le docteur ne parle pas des Français établis à Pernambuco, à Bahia, dans les autres, grands centres de l'Empire, ou bien dans l'intérieur des terres, et que notre estimation ne dépasse pas non plus le rayon de la capitale.
Cette population est dispersée dans tous les quartiers de la ville, mais elle se groupe plus particulièrement dans le périmètre formé par les rues do Ouvidor, San
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José, dos Latoeiros, d*Âssembléa (autrefois da Gadea), do Cano et d'Ajuda.
Ici encore une distinction est à établir. La rue do Ouvidor, quartier aristocratique du négoce, est à Rio ce qu'est à Paris la rue Vivienne. Bâtiments régulièrement alignés , magasins somptueux, splendides devantures, femmes élégantes et coquettes ouvrières, voilà ce qu'offre cette longue et double rangée de maisons qui, partant de la rue Direita, aboutit au largo San Francisco ; voilà ce qui la rend aussi un objet d'envie pour les rues circonvoisines.
Du reste, on ne s'épargne guère de part et d'autre.
A en croire les gros bonnets de la rue do Ouvidor, les Français de San José, d'Assemblea, dos Latoeiros, etc., sont des misérables, des gueux, des voleurs et des forçats qui donnent une bien triste idée de la France. Ceux-ci, à leur tour, lancent les accusations les plus flétrissantes contre les riches boutiquiers qui les repoussent. Ils désigneront par leur nom, les orgueilleux parvenus qui n'ont dû leur fortune qu'à des moyens honteig[. L'un a quitté l'Europç après une banqueroute frauduleuse : deux autres banqueroutes, habilement préparées au Brésil, l'ont remis sur l'eau. Cet autre a volé ses commettants; c'est avec des fonds qui ne lui appartiennent pas légitimement, qu'il opère aujourd'hui. Celui-ci doit l'achalandage de sa loja aux coquetteries de sa femme. Cette marchande si gaie, vend des chemises et des sourires; bonne fille, du reste! elle n'a rien à elle, pas même le râtelier qui meuble sa bouche flétrie. Je passe des histoires, et des plus curieuses, s'il faut s'en rapporter aux habitants des rues proscrites.
Les cancans suivent donc leur train; comme vous le voyez, médisance et calomnie n'y vont pas de main morte I
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Burger, le bon et courageux Burger, rhomme le moins occupé des autres, cependant, m*a raconté la fuite avortée d'un tailleur, qui a fait beaucoiq) jasar, il y a ^ois ans. G*est Tamour qui dérangea toutes les combinaisons du tailleur, et les fit échouer.
Ici, comme en Europe, on ne peut quitter le pays sans se munir d'un passe-port. Mais ce qui est particulier à la localité, c'est la précaution que prend la police de publier dans les journaux, — et ce, pendant trois jours consécutifs, — le nom des personnes qui partent, avec Tindication du navire qu'elles ont choisi^ et du lieu de leur destination. De cette manière le public est averti, et le créancier peut retenir «a débiteur qui voudrait lui échapper. Cette mesure, que réclamait le sans-gêne des mœurs coloniales, est prudente autant que juste et habile.
Les Portugais ont, en cela, imité les Espagnols qui, dans leurs possessions américaines, défendaient de recevoir sur les navires en partance les individus poursuivis pour dettes : témoin le trait relatif au célèbre et malheureux conquistador Vasco Nunez de Balboa.
Celui-ci, après l'expédition de Rodrigo de Bastic^, s'établit à Haïti, où il ne tarda pas à faire des dettes considérables. Encisco allait partir pour un voyage de découverte. Balboa qui avait le pressentiment de sa haute destinée, désirait l'accompagner ; mais la loi était formelle. Ne pouvant la violer ouvertement, Balboa eut recours à la ruse. Une barrique enveloppée dans une voile, roula un soir à bord du navire, le débiteur traqué qui devait soumettre à l'Espagne la mer du Sud et les riches contrées qu'elle baigne.
L'industriel en question connaissait-il le stratagème du conquérant du xv« siècle? Gomme Balboa, ce tailleur» qui se trouvait dans de fort mauvais draps ^ soit dit sans
calembour, avait résolu de mettre l'Océan entre lui et ses créanciers. De passe-port, il n'en prit point; il ne put pas, dès lors, y avoir d'insertion dans les journaux. Toutes ses dispositions une fois faites, il confie ses malles et son bagage à un ami qui partait, lui aussi, pour TEurope. La nuit s'écoula. — Le lendemain, on allait lever l'ancre, lorsqu'une embarcation, montée par un officier de police, ses agents et une femme, accosta le navire. L'officier, guidé par la femme, se dirige sans hésiter vers une cabine de l'arrière.
— C'est là, dit la femme, en désignant une grande caisse.
La caisse est ouverte aussitôt ; le tailleur s'y trouvait blotti.
Une scène singulière se passa alors.
Le tailleur, penaud et confus, ne savait quelle contenance garder, en sortant de sa cachette; la femme lui sauta au cou, et lui demanda pardon de l'avoir trahi; mais elle ne pouvait vivre sans lui, ajouta-t-elle en sanglotant.
Il fallut bien retourner à Rio. Cette trahison amoureuse a porté de bons fruits. Les deux amants se sont mis au travail avec ardeur, et aujour'd'hui Valfaiate (le tailleur) est à la tête d'une maison très-bien achalandée. Les habitants de San José et d'Ajuda prétendent qu'il a donné trente pour cent à ses créanciers. ■
Une autre aventure, qui a causé une certaine sensation, s'est produite à l'occasion du bal donné par la société de Bienfaisance française. Une proposition avait été faite, tendant à exclure les personnes par trop tarées. Notez que ces personnes, qu'on repoussait sous prétexte d'immoralité et de conduite irrégulière, payaient très-exaclement leur cotisation et que leur argent était trouvé de fort bon aloi.
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Bref, des catégories ayant été établies, une polémique s'est engagée en face du public, parla voie des journaux, M. G... a interpellé le Comité; il lui a demandé s'il était vrai que l'exercice de 1852 ne pût être apuré par suite d'inexactitudes et d'erreurs dans les écritures, et même si la proposition d'étouffer celte affaire à tout prix, n'avait pas été faite par un de ses membres les plus influents. Le Comité n'a pas jugé à propos de répondre ; et cependant, suivant nous, une explication nette, catégorique, était le seul moyen de confondre, le cas échéant, la malveillance ou la calomnie.
Les catégories furent donc maintenues, et les intrigues allèrent leur train. Depuis le commencement de la rue do Ouyidor jusqu'à l'extrémité de la rue d'Ajuda, régnait une animation extraordinaire. On aurait cru qu'une émeute allait éclater.
La veille du bal, un billet est remis à une marchande bien connue pour ses galanteries ; c'est la femme au faux râtelier. Celui qui s'est chargé du billet, glisse sournoisement à Toreille de la marchande que le Comité, en lui envoyant une invitation, sait qu'elle a trop d'esprit pour en user.
Que vous semble de ce procédé, madame ? ne pensezvous pas qu'une exclusion pure et simple valait cent fois mieux ?
La marchande reste un moment abasourdie sous le coup, et le porteur du billet profite de cette stupéfaction pour s'esquiver. Mais l'incident a eu des suites. Le jour môme, la dame se présente au domicile du visiteur ; précisément il se trouvait chez lui.
Sans préambule aucun, la dame aborde hardiment le sujet qui l'amène.
— Ainsi donc, dit-elle, le Comité accepte mon argent, mais il repousso ma personne ?
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— Madame, vous comprenez... balbutie l'interpellé.
— Oui, oui, je comprends qu'on ne veut pas de moi ; mais que me reproche-t-on, enfin ? Quel crime ai-je donc commis?
— Ob! madame, aucun... mais les mauvaises langues prétendent...
Elle l'interrompit aussitôt.
— Oui, je sais: les mauvaises langues prétendent que j'ai eu et que j'ai encore des amants : mais, en admettant que cela .soit vrai, suis-je la seule qu'on doive exclure pour ce motif? Vous admettez bien à votre bal madame Â..., et puis madame B..., et encore madame C..., sans compter les autres qui se trouvent dans une position analogue à la mienne. Pourquoi deux poids et deux mesures ?
L'embarras de son interlocuteur allait croissant.
— Madame, je vous prie de croire que je ne suis pour rien dans la mesure qui vous atteint en ce moment. Je regrette beaucoup, oui, je vous assure que je regrette...
— Ecoutez, monsieur, reprit la dame ; vous prétendez que j'ai trop d'esprit pour paraître à cette fête, toute de charité, donnée par des personnes for tpeu charitables. Vous, qui êtes VEsprit même, apprenez-moi, je vous prie, si l'exclusion s'étend à certain ménage, bien connu à Rio, sur lequel on a beaucoup jasé et dont la fortune, au dire des mauvaises langues^ a une origine fort peu catholique.
— Madame, je ne vous comprends pas, répondit l'interlocuteur.
— Je vais m'expliquer sans ambages, ni circonlocutions. Ce couple, débarqué sans un sou vaillant, vécut pendant quelques mois d'emprunt et d'expédients, jusqu'au moment où il s'installa dans un joli magasin
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de la rue do Ovidor. La femme était belle, avenante et coquette; le mari complaisant, avare et peu scrupuleux. Tous les soirs, à la tombée de la nuit, on voyait le mari sortir de son magasin et prendre le chemin du cercle ; à peine avait-il disparu, qu'un haut fonctionnaire brésilien se présentait et entrait dans la maison, où il était reçu par la belle marchande. De dix à onze heures, mais jamais avant dix, le mari laissait là les journaux et venait se coucher.
— Mais, madame I se hasarda à dire le confident forcé, qui était devenu de toutes les couleurs.
— Un moment et j'ai fini, observa la dame. Bref, en remarquant les sorties périodiques de l'époux et les visites régulières du Brésilien, les mauvaises langues s'imaginèrent qu'une honteuse transaction avait eu lieu entre ces deux hommes, et l'aisance du jeune ménage fut ainsi expliquée.
— Madame, madame, je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia l'interlocuteur, abasourdi à son tour.
La dame l'interrompit encore.
— Permettez, je n'ai pas fini, dit-elle. Les derniers doutes s'évanouirent entièrement, lorsqu'on sut que le mari avait acheté du côté des Larangeiras une charmante chacara, et que chaque soir il allait y coucher. Si parfois il restïiit à la ville, c'était la dame qui se rendait à la chacara, dans la voiture du haut fonctionnaire, et qui y passait la nuit. Mais depuis cette époque, soit que la jolie marchande demeurât à Rio, soit qu'elle se fît transporter aux Larangeiras, le riche Brésilien ne rentra plus chez lui qu'au matin. Les. mauvaises langues prétendent que le mari a tout simplement vendu sa femme, pour une somme dont le chiff're est connu. Pourriez-vous me dire si les mauvaises langues se trompent, et aussi, si ce Roupie moral aura assez à'esprit
pourne point se servir de son billet d'invitation? achevât-elle en ricanant.
Celui à qui ces paroles s'adressaient, essaya de payer d'audace, et d'écraser son interlocutrice sous le poids d'un mépris habilement simulé; mais il avait affaire à forte partie. Il en fut pour ses éclats de voix, ses gestes furibonds et ses menaces.
—Allons! mon bonhomme, ne vous fâchez pas, reprit la dame au faux râtelier ; je suis charitable, moi, par état, et je ne crois jamais que la moitié de ce que disent les mauvaises langues. A propos, vous possédez, vous aussi, une jolie cbacara, du côté des Larangeiras. Je vous demande la pennission d'aller vous y surprendre à l'heure du déjeuner, un jour que j'irai à Bota-Fogo.
J'espère que vous n'ajoutez pas foi aux discours, méchants dont je suis l'objet, et que vous me ferez un charmant accueil. Pour vous prouver que je tiens considérablement à vous être agréable, ainsi qu'à messieurs du Comité^ je vous promets de ne point paraître au bal. Si votre femme y va, conseillez-lui de mettre les diamants que lui a donné leparrain de votre dernier né, le senhor
N Les diamants produisent toujours leur effet, et les
spectateurs, éblouis par leur éclat, n'aperçoivent pas plus les rides du visage, que les taches de la réputation. Adieu ! mon bonhomme, mes amitiés à, madame, et mes respects au Comité.
Cette aventure, ébruitée par la dame au faux râtelier, défraya pendant quelques jours les conversations, et consola ceux qui furent exclus du bal. Les habitants des rues San José, des Latoeiros, do Cano, colportaient partout l'histoire de l'ami du senhor N... et s'en servaient comme d'un projectile pour écraser leurs compatriotes de la rue do Ouvidor.
Ceux-ci ne se laissaient point abattre pour si peu, cl
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prétendaient que les clameurs de ces mendiants ne pouvaient pas les atteindre. L'incident, toutefois, et les commentaires qu'il provoqua, furent connus de la population brésilienne ; ils ne servirent point, comme bien vous pensez, à détruire l'opinion désavantageuse qu'elle nourrit à notre endroit. Comment estimerait-on, en effet, des gens qui se méprisent entre eux ? •
Cette disposition à tout dénigrer, à tout blâmer, à accuser tout le monde, ^t le côté saillant de notre caractère, sachons Tavouer.
Une dame de la rue do Ouvidor me disait un jour, très-sérieusement, que sa rue ne contenait que deux femmes honnêtes (une de moins qu'à Paris, du temps de Boileau), elle d'abord, puis, une ses amies.
Cette légèreté d'appréciation en môme temps qu'une turbulente inquiétude qui s'exerce sur tout et à tout propos, et aussi, ne craignons pas de le dire, une conduite peu scrupuleuse dans les transactions commerciales, ont beaucoup nui aux Français de Rio.
Notre nom, symbole de franchise et de loyauté partout, a subi ici une fâcheuse altération. Dn commerce de mauvaise foi s'appelle, au Brésil, negocio afrancesado.
Il y a plus :*on juge les Français de France par les échantillons avariés que notre pays fournit à celui-ci. Aussi, malheur à Thomme possédant quelque valeur intellectuelle et morale ! malheur à la femme honnête et distinguée que les hazards de la vie ont conduits sur la terre brésilienne !
Ils obtiendront difficilement, bien difficilement ! — et , même dans les classes supérieures de la société — si la fortune ne les entoure pas de son prestige doré, la considération sérieuse à laquelle a droit, en tous lieux, le mérite modeste, mais réel.
vous, qui avez été constamment pour nous affable
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et bon, docteur Pacheco da Silva ; ô vous, dont le patriotisiîie éclairé égale seul la rare intelligence, dites, ne suis-je pas autorisé à constater un état de choses aussi déplorable ?
Cet état de choses, je vais essayer de l'expliquer.
Les Anglais de Rio sont les mêmes que ceux de Lon* tires et de Calcutta. Partout où ils s'établissent, ils apportent avec eux les mœurs régulières, les habitudes d'ordre, la dignité roide qui cornassent le caractère national. C'est le peuple anglais tout entier qui émigré, avec les individus qui vont vivre à l'étradger.
Peut-on en dire autant de nous? La France est-elle réellement représentée par ce tas d'aventuriers, de débauchés, de faillis qui s'en éloignent pour aller chercher fortune dans les pays lointains ?
L'idée d'un voyage à Valparaiso et à Madras n'offre rien d'effrayant à un honnête commerçant de la 'Cité; l'univers entier n'est-il pas un marché qui appartient exclusivement aux sujets du Royaume-Uni ? .
Chez nous, au contraire, la proposition de quitter notre beau climat, ne ferait-ellQ pas jeter les hauts cris aux hommes les moins routiniers et les moins encroûtés ? Allez donc proposer à un marchand de la rue Saint-Denis de l'envoyer fonder une maison à Lima, ou même à Mexico, et vous' verrez comment vous serez accueilli.
Et cela est tout naturel.
Comment se résigner à abandonner la France, sans y être contraint par une dure nécessité»? Dans quelle contrée trouverait-on les avantages que Dieii lui a prodigués? Que l'Allemand renonce aux froides régions qui l'ont vu naître ; que l'Anglais quitte sans regret son ciel de plomb et ses villes brumeuses, pour courir aux Indes ou en Amérique! Ils obéissent, en agissant ainsi, à la
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. loi naturelle qui force, sous peine de mort, les hommes et les plantes à se tourner du côté du soleil.
Mais dire volontairement adieu à la France, dont la température est si douce î à la France, cette terre bénie des vignes généreuses, des femmes élégantes, des causeries spirituelles et des arts ! A mes yeux c'est là un crime,. un crime irrémissible.
Pour moi le petit ruisseau dont parle Madame de StaOl, murmure, plus doucement que le Gange ou le San-Francisco, pendant le long parcours qu'il accomplit depuis Strasbourg jusqu'à Toulon; car, ne croyez pas, ainsi que le prétend faussement cette dame, qu'il so contente de laver les pavés boueux de la rue du Bac ; ce cher petit ruisseau circule dans tout l'Empire, et partout il est l'objet du culte que les Gaulois nos ancêtres rendaient au lac de Toulouse.
Aussi combien je comprends l'attachement au sol des bonnetiers patentés et leur horreur pouï un, déplacement qui les emporterait loin de la France, où l'on sait aimer eiv riant ; loin de la France,
Ce beau pays fayorisé des deux.
Qui seul produit en abondance.
Joyeux refrains et vins délicieux !
Comme le dit si harmonieusement Boïeldieu dans son opéra des Deux Nuits.
C'est ici le moment de vous rappeler, madame, la brillante polémique soutenue par un journal de Paris, contre toutes ou .contre à peu près toutes les feuilles de cette ville , à Foccasion des affaires de la Plata. Le nom de Rosas n'était rien moins que populaire en Europe; on demandait une intervention de la France contre le dictateur américain. La Presse stigmatisa alors durement, le ramassis de gens de toute sorte qui composait la population française établie à Montevideo et à
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Buenos-Ayres ; elle déclarait ces individus indignes des sympathies qu'on évoquait pour eux, et elle niait qu'il existât une solidarité réelle entre la mère-patrie et ces fils dégénérés. L'écrivain qui soutenait cette thèse, n'était pas autant dans le faux qu'on s'est plu à le croire, et surtout à le dire. J'estime toutefois qu'il s'est montré sévère dans ses jugements. Je vais aborder après lui ce sujet délicat.
Sans prétendre établir des proportions exactes, je dirai, par à peu près,*que l'émigration française se compose, pour les deux tiers, de gens sans aveu, que leurs vices ou leurs crimes ont forcés de quitter leur patrie. Voilà ce que je puis abandonner au rédacteur de te Presse, L'appoint du troisième tiers est fourni par des négociants malheureux, mais non dégradés; des ouvriers laborieux; des pères de famille accablés par la misère, qu'un fol espoir de réaliser rapidement une modeste fortune a poussés à l'expatriation ; des jeunes gens ruinés par la dissipation, qui viennent expier sous un climat meurtrier, leurs extravagances et leurs folies ; des médecins sans clients en Europe qui, s'ils ne se proposent pas de faire concurrence à la fièvre jaune, espèrent lui devoir, du moins, des moyens d'existence ; et enfin, mais en petit nombre, des individus compromis dans les événements politiques de ces dernières années, et qui, renonçant aux luttes des partis, viennent demander un asile à l'Amérique hospitalière.
Cette statistique une fois dressée, rien ne nous empêche de déclarer que la rue do Ouvidor ne jouit pas d'une excellente réputation. C'est là, prétendent les Brésiliens, que s'accomplissent plus particulièrement ces négocias afrancesados qui ont jeté sur notre nom un si triste vernis.
Les marchands qui l'habitent, pauvres hères en tou-
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chaut le sol américain, aujourd'hui aisés, riches même, ont une morgue dont rien n'approche. Les Montmorency étaient plus accessibles à leurs vassaux, qu'ils ne le sont aux nouveaux débarqués. Du reste, c'est là une tradition qui date de loin. Qui ne se souvient encore aujourd'hui de cet ancien libraire, frappé en France d'une peine infamante, et qui, ayant amassé quelques écus au Brésil, insultait grossièrement à la misère de ses compatriotes? On n'a point oublié non plus ce forçat libéré, sorti du bagne de Toulon, qui occupait la charge de premier barbier de S. M. Dom Pedro ^^ On cite d'autres vieux émigrés qui portaient encore sur l'épaule, il y a quelques années, la fleur de lis royale. Ces gens flétris, lorsqu'ils eurent réussi à se créer une position, devinrent tout à coup les plus durs, les plus vains, les plus dédaigneux des hommes. Ceci soit dit sans allusion aucune aux riches boutiquiers de la rue do Ouvidor. Ce que nous reprochons à ceux-ci, sans vouloir fouiller dans leur passé, c'est une insolence et un orgueil que rien ne justifie. A peine touchent-ils à la prospérité, qu'ils perdent jusqu'au souvenir de leur humble origine. Us sont impitoyables, arrogants envers leurs compatriotes des rues voisines, et envers ceux qui arrivent pauvre^, comme ils l'étaient eux-mêmes jadis.
Ceux-là, à leur tour, se révoltent contre les sottes prétentions des parvenus, bien disposés cependant à suivre leur exemple, si la fortune venait à leur sourire.
Eh bien ! ce sont ces gros bonnets de la rue do Ouvidor, qui avaient lancé l'exclusion sur les Français des rues limitrophes, à l'occasion du bal de la société de Bienfaisance, pour cause d'immoralité !
Décidément, c'est là qu'il faudra désormais aller chercher des Rosières, et ces messieurs ont tous mérité une fois au moins le prix Montyon.
Il est nécessaire, pour bien apprécier la portée de cette épithète flétrissante : negocio afrancesado^ d'entrer dan& quelques détails et de rappeler ici ce qu'était encore le Brésil, au commencement du siècle ; on comprendra mieux dès lors le rôle réservé au commerce européen, par l'abolition des lois qui lui fermaient les portes de ce riche marché.
Si l'histoire du passé nous montre les métropoles pressurant, enchaînant, sacrifiant leurs colonies, nulle, plus que le Portugal, n'a pratiqué cet odieux système avec une rigueur aussi soutenue.
Quand le régent, forcé de fuir devant l'invasion du Portugal, par Tarmée combinée des Espagnols et des Français, arriva au Brésil, la situation de ce pays était déplorable. Rio-de-Janeiro ne possédait pas une imprimerie, le croirait-on? La presse, considérée comme moyen d€ discussion, partant comme un puissant auxiliaire du progrès, avait été proscrite par l'esprit pusillanime des oppresseurs. Cette grande cité n'avait qu'un collège— espèce d'écoleprimaire peu fréquentée — et les colons devaient envoyer à l'université de Coimbre, leurs enfants qui se destinaient à la médecine ou au barreau.
Voilà pour rintelligence !
Toutes relations commerciales étaient interdites, sous les peines les plus sévères, avec les étrangers; les seuls navires portugais avaient le droit d'entrer dans les ports brésiliens, et de vendre leurs marchandises aux habitants.
Voilà pour le négoce!
Il faut lire le Voyage au Brésil de Lindlay pour se faire une idée des cruelles souffrances infligées à ceux qui, comme lui, s'exposaient à violer la loi de prohibition.
La situation industrielle ne pouvait pas être plus mauvaise.
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Imaginez-vous, madame, que les malheureux colons n'avaient pas le droit de se servir des produits, aussi nombreux que variés, de cette terre de prédilection. Ces magnifiques cotons que TEurope se dispute aujourd'hui, nul ne songeait à les utiliser. Il n'était permis de les employer qu'à la fabrication d'une toile grossière, bonne tout au plus pour les esclaves.
Yoilà ce qu'était l'industrie locale, sous un gouvernement inintelligent et ombrageux. L'entrepôt de Lisbonne se chargeait de fournir aux Brésiliens, les objets nécessaires pour leur habillement et leur alimentation.
Dans sa Chronologie historique de V Amérique, t. XIII, Warden nous apprend que, vers 1800, une filature de coton, établie à Bahia, fut détruite par ordre du gouverneur, et le propriétaire embarqué pour l'Europe. Celuici allait passer en jugement, à cause de sa désobéissance aux lois qui défendaient l'établissement des manufactures dans le pays.
Vous vous ferez peut-être une idée, maintenant, de l'état d'ignorance absolue où croupissait cette vaste colonie.
Le premier avril 1808, quelques mois seulement après son arrivée à San-Salvador, dom Joào rendit un alvara qui détruisait l'édifice vermoulu des lois restrictives.
Une ère nouvelle commença alors pour le Brésil ; mais elle ne fut sérieusement, réellement ouverte, que le 7 sep' tembre 1821 , date solennelle de la proclamation de l'indépendance nationale.
La colonie avait définitivement secoué le joug de la métropole, et le Brésil appartenait enfin aux Brésiliens.
C'est ici le lieu de rappeler une tentative honorable due à l'initiative du comte d'Abarca, qui devait, en donnant une impulsion éclairée, vigoureuse, à ce jeune peuple encore inexpérimenté, concourir puissamment à l'oeuvre féconde entreprise par Joào VI.
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Secondé par le marquis de Marialva, ambasâadetir dn Portugal en France, le ministre des affaires étrangères, comte d'Abarca, adressa un appel à des Français éminents ; il réussit à former une Commission composée de membres de l'Institut et d'artistes, qui partirent pour Rio-de-Janeiro, dans le but d'y fonder une Académie. C'était en 1816. Malheureusement, le succès ne répondit pas aux espérances qu'on avait conçues. Tout le monde connaît le destin de cette Commission. D'abord, favorablement accueillie par Joâo VI, elle ne tarda pas à voir se déchaîner contre elle, toutes les passions monarchiques.
Circonvenu par une camarilla envieuse et hautaine, le roi retira sa faveur à la Commission, en apprenant que son illustre président avait occupé une haute position sôus la République et sous l'Empire. Le comte d'Abarca était mort. M. Le Breton, imitant la faiblesse de Racine, ne put supporter les dédains du roi; il suivit dans la tombe le ministre des affaires étrangères, laissant inachevée une Histoire du Brésil (1). Tant de
(1) A cette époque, voyageait un jeune savant destiné bientôt 4 ouer le premier rôle dans les affaires de son pays; nous avons nommé Bonifacio Andrada. Exclusivement voué à l'étude des sciences exactes, Andrada ignorait encore les âpres jouissances et les déboires amers de la vie politique. Celui qui devait être tour à tour le héros de l'indépendance, l'ami ardent et l'adversaire fougueux du nouvel empereur, le ministre 4)rofond et l'orateur révolutionnaire de la Constituante, puis le tuteur de dom Pedro II, et tomber enfin des sommets du pouvoir, victime de l'injustice de ses concitoyens, n'était connu alors que comme minéralogiste, chimiste, littérateur, physicien, mathématicien, ingénieur et botaniste. C'était déjà une individualité puissante, toutefois, puisque M. Le Breton, avant de mourir, le désigna comme le seul homme de l'Empire capable déterminer le travail qu'il voulait offrir au Brésil hospitalier, en dépit de l'ingratitude d'une cour ignorante. Bonifacio Andrada fut vivement flatté de cette distinction inattendue» il déclina cependant l'honneur que lui réservait
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science, tant de dévouement, furent donc perdus sans retour, ou à peu près! Ce voyage produisit des résultats toutefois, mais des résultats différents de ceux qu'on en attendait.
Le départ de la Commission, en appelant Tattention publique sur le Brésil, tira de Toubli les relations des hardis exportateurs du Rio-Grande et du Rio-Doce, Fernandes T.ourinho et Antonio Dias Adorno. Les vieilles histoires de découvertes de mines d*or, de pierres précieuses et de mines de diamants, furent exhumées à cette occasion, et des bruits confus circulèrent en Europe, sur les magnificences et les richesses de ce lointain pays. Les imaginations excitées le désignaient comme TEldorado entrevu par certains voyageurs, et l'émigration commença.
Ce courant établi sur la fin de l'épopée impériale, prit chaquejour une nouvelle force, pendant la Restauration, Ceux qu'on ne craignit pas d'appeler les Brigands de la Loire — caractères vaillants et fidèles entre tous — ne pouvant se résoudre à reconnaître un gouvernement 'issu de nos désastres, portèrent dans les solitudes du Texas leurs' sympathies et leurs regrets.
Moins nobles dans leurs aspirations, de nombreux aventuriers — natures entreprenantes et hardies, audacieuses et cupides, — ennemis instinctifs de la Congregalion^ mal à l'aise au milieu de l'atmosphère dévote gui enveloppait la Cité, quittèrent le vieux monde et s'embarquèrent pour le pays des diamants.
récrivain français, aUégnant la faiblesse de ses moyens et rinfëriorité de son mérite qni ne lai permettaient pas d'accomplir une tâche aussi rude qu'elle était glorieuse.
Cette réponse est d'autant plus belle qu'Andrada était un homme remarquable à tous égards, et que la modestie n'est guère la qualité dominante du caractère brésilien.
Qu'est devenue cette Histoire du BrétUf
I£ BRÉSIL TEL OU'iL EST
L'indépendance, le mouvement, la fortune, voilà ce que demandaient ces hommes inquiets, turbulents et peu scrupuleux. Le calme qui régnait en Europe ne pouvait leur convenir ; l'air allait leur manquer. Il fallait à leur activité dévorante un théâtre tumultueux, un pays tourmenté, secoué, déchiré par des divisions intestines, abandonné aussi à toutes les passions qui servent ordinairement d'escorte à la liberté naissante.
Le hasard les servait i merveille.
Le Brésil, en train de se transformer, devînt le Champ d'asile de ces soldats du trafic immoral, de ces vétérans du scepticisme éhonté.
Le Brésil, à peine connu de nous depuis quelques années, que personne n'avait vu, mais dont on racontait des choses merveilleuses; le Brésil, que le départ de la Commission française avait seulement révélé et que sa révolution venait de mettre en évidence, devenait une magnifique proie à dévorer.
Plus de barrière désormais, plus d'obstacles entre ses millions et les mains impatientes qui veulent les saisir. • Les Cabocles, les Coroados, les Tupinambas, les Minderecus, les Boticudos qui l'habitent (il n'y a que des sauvages dans l'Eldorado) doivent nécessairement payer leur tribut à la supériorité du génie européen. Une exploitation sur une grande échelle est donc présentée à ces hommes qui ont perdu depuis longtemps toute notion du juste et de l'honnête. Pour eux, qui ont vu la force brutale imposer ses conditions aux peuples, la conquête de l'Indien (tout est indien au Brésil, à leurs yeux) par la ruse et le courage, l'astuce et la perfidie, leur paraît de bonne guerre.
Le branle fut donné.
Les pacotilles ^organisèrent dans les ports de la Méditerranée 'et de l'Océan. Marseille, le Havre, virent
partii* uiie foule d'aventuriers déguenillés pour la plupart, quelques-uns devant le prix de leur passage, mais prêts à tout oser pour amasser de l'or. Chargés de verroteries, d'étoffes du siècle passé, de jouets d'enfants, de bijoux de rebut, de joyaux suspects, ni plus ni moins que s'ils allaient trafiquer avec des Cafres et des Hottentots, ils touchèrent le sol brésilien, au milieu des luttes acharnées du vieux parti portugais et des nouveaux émancipés, des furieux dissentiments du jeune empereur, et de la Constituante dirigée par les trois frères Andrada, des révoltes partielles des provinces et de la double expédition contre la république de la Banda Oriental.
Si l'on en croit le récit 'des voyageurs, et je parle des voyageurs modernes, les objets de première nécessité manquaient alors complètement au Brésil. L'entrepôt de Lisbonne ne se souciait pas d'initier les colons aux usages d'Europe, àe leur révéler le bien-être et môme la simple propreté, de crainte sans doute de les élever à la dignité d'hommes, et d'éveiller en eux des idées plus avancées en toute chose..
M. Ferdinand Denis, qui a visité cette contrée en 1827, parle d'un banquet auquel il a assisté près de San-Salvador ou Bahia, et où présidait le premier magistrat du district. Le voyageur français, après avoir rappelé qu'un riche senhor (i'Engenho, qui étalait sur sa table une argenterie massive, manquait de couteaux pour ses hôtes, nous communique une remarque qui l'affecte désagréablement, dans le cours du dîner d'apparat auquel il est convié : si les fourchettes et les couteaux sont en nombre sufiisant, il y a pénurie presque absolue de verres. Un verre, un seul, est mis à la disposition des convives-; un verre circule à la ronde et sert à chacun pour étancher sa soif.
ses LE BBiSIL TEL QV'iL EST
Ce fait, mieux que tous les commentaires, peut vous édifier, madame, sur l'état précaire auquel la domination portugaise avait réduit le Brésil.
Or, en 1827, le Brésil était indépendant; il commerçait librement avec FEurope ; il s'était donné une constitution, ou, pour rester dans la vérité, dom Pedro U% après la dissolution violente de la Constituante, lui avait imposé une constitution qui fonctionnait depuis plusieurs années et qui, malgré ses imperfections, répondait assez alors aux besoins de la situation. Eh bien! les ténèbres amassées par l'oppression ne s'étaient pas encore dissipées à cette époque, et un riche propriétaire croyait être à la hauteur de sa position et marcher avec son siècle, en forçant ses convives à s'emprunter l'unique couteau qu'il possédait, s'ils ne voulaient pas déchirer avec leurs dents la viande qui garnissait leur assiette I Et un haut fonctionnaire présidait un festin où le même verre servait à tous !
Comme vous le voyez, tout était à créer et à établir dans ce pays, tout— institutions politiques, mouvement industriel et développement intellectuel.
Le terrain était donc bien choisi, et les circonstances favorisaient nos hardis flibustiers.
C'est à cette date que se rapporte le débarquement des banqueroutiers, des gens tarés, des malfaiteurs flétris, et des galériens dont j'ai parlé plus haut.
Je ne dirai rien des compagnes de ces afi'reux individus; moralement elles valaient encore moins qu'eux.
Et voilà le curieux spécimen que la France envoya au jeune Empire: d^es forçats et des filles perdues! Voilà ceux qui devaient représenter les mœurs, l'élégance, la franchise, la distinction du peuple le plus civilisé et qui n'avait pas cessé, malgré d'épouvantables revers, d'être la grande nation.
Les choses suivirent fatalement leur cours.
A la faveur des troubles intérieurs, inséparables d'une transformation radicale, nos oiseaux de proie exploitèrent effrontément, énergiquement, la vanité et Tignorance des Brésiliens. Us les traitaient vraiment en Tamoyos et en Guaynazes.
Jamais l'esprit de rapine ne se montra plus décidé à franchir toutes les limites de l'honnêteté et de la, décence, pour atteindre le but qu'il s'était proposé.
Les fonds de magasin rapportèrent des sommes considérables. Les alliages de cuivre et de zinc : laiton, similor, pinsbeck, tomback, chrysocale, que les anciens connaissaient sous le nom de. aurichalchum^ furent vendus pour de l'or. V argentan fiM cuivre blanc d'Allemagne, parce qu'il ne contient pas de fer, passa pour de l'argent. Le maillechort fut présenté tour à tour, comme appartenant à l'jin et à l'autre de ces métaux. Des étoffes piquées, mais voyantes, à gros ramages ; des rideaux de nos grand'mères, des rubans aux couleurs choquantes, des vêtements ridicules, propres tout au plus pour les parades de la foire — bonnets de tricoteuses, crantâtes, tricornes, breloques de Muscadins et à* Incroyables ^ robes grecques du Directoire, toute la défroque rafistolée des cinquante dernières années, en un mot — furent livrés comme produits parisiens du dernier goût. Il se réalisa alors des fortunes scandaleuses.
Ce clinquant, ces dorures, ce strass, ce cuivre, ce vermeil, habilement montés en pendants, en épingles, en bracelets, ou tournés en vases, en flambeaux, en coupes, en couverts, en éperons, furent enlevés aussitôt par ces malheureux, condamnés jusqu'alors aux marchandises de la métropole, aux modes disgracieuses du Portugal. Les objets vendus par nos aventuriers avaient de l'éclat; ils brillaient k Tceil; ilg possédaient un certain chic
270 LB BRESIL TEL QU'iL EST
qui Séduisait les natures naïves et enthousiastes des Brésiliens. Les caricatures de Cham et de Nadar peuvent seules donner une idée de la tournure qu'avaient alors les dandies fluniinenses et les coquettes senhoras, ainsi affublés d'oripeaux et d'accoutrements fantastiques..
Ce mot Paris était vraiment prestigieux; on dépensait des sommes folles pour^pprter une toilette, une parure, dontnos cuisinières auraientfaitfi, mais qui avaient le mérite, on le leur disait, de provenir des magasinsde la capitale de l'élégance et du bon goût.
Cet engouement et cette crédulité excessive se calmèrent cependant peu à peu, à. mesure que les relations se multiplièrent, et que les arrivages de France devinrent plus nombreux. La fraude fut éventée alors et l'indignation publique flétrit hautement les indignes manœuvres des aventuriers.
Un acheteur se plaignait un jour à un de ceux-ci, qui ' lui avait vendu pour de l'or une chaîne de pinsbeck; comme le dupé réclamait son argent :
— Cette chaîne est en or, répondit avec aplomb le marchand, elle est en or de Manheim; vous n'avez pas le droit de m'accuser de vous avoir trompé.
Et il eut l'audace de lui montrer l'ouvrage de P* Berthierau chapitre des alliages.
Mais la comparaison était devenue possible. Les exploités, qu'on traitait dédaigneusement de Cabocles et d'Aymores, exercèrent de cruelles représailles; ils se vengèrent par un mot qui, synonyme de (ripo^meriej atteignit indistinctement tous les Français.
Telle est l'origine de l'expression negodo afrance-sado.
Depuis cette époque, tout commerce entaché de déloyauté et de mauvaise foi, reçoit l'épithète appliquée
aux premiers flibustiers français qui s'abattirent sur le sol brésilien.
Et apprenez, par un chiffre, combien la curée était bonne ! combien la gloutonnerie des voraces était excitée puissamment !
Le nombre des Français établis à Rio-de-Janeiro seulement se montait, en 1830, nous Tavons déjà dit, d'après la statistique du docteur Walsh, à 14,000 individus. Dix ans avaient suffi pour réunir sur ce point un si grand nombre de nos nationaux. La mine était découverte et le mot d'ordre avait traversé TOcéan. C'était à qui viendrait conquérir un des précieux filons qu'elle réservait à l'action intelligente et honnête du commerce, mais qu'exploita seule, au début, l'astuce unie à l'impudeur et à une persévérance qu'entretenaient d'énormes bénéfices.
Une autre cause de scandale perdait, à cette époque, les négociants français dans l'esprit des Brésiliens : je veux parler de la conduite de ces négociants entre eux.
Le commerce de l'Amérique du Sud est un deè éléments les plus dissolvants qui existent. Les banqueroutiers et les filles d'Europe, nous venons de le voir, ont été des agents habiles de démoralisation, et les puissants initiateurs de ces populations ignorantes. Aussi, tant au Brésil qu'à Montevideo et à Buenos-Ayres, sontelles corrompues jusqu'à la moelle. Elles ont déjà, et cela est triste à dire, tous les vices des vieilles sociétés, sans avoir dépouillé les préjugés, les coutumes, bizarres ou grotesques, des peuples qui naissent à la vie.
A peu d'exceptions près, les négociants établis à Rio, et je parle des plus riches,, des plus estimés par conséquent, ont été de pauvres diables qui sont arrivés ici avec une petite pacotille, et plusieurs avec rien du tout, si ce n'est un désir ardent de faire fortune; c'est du
272 LE BRÉSa TEL QU'iL EST
reste, le seul moyen de réussir aux colonies, que d'y aborder dans de telles conditions ; à moins cependant qu'on ne dispose d'un capital considérable. Point d'argent ou beaucoup d'argent, tels sont les termes de la proposition; le succès n'est pas possible entre ces deux points extrêmes.
Or, ces messieurs du calicot et de la soie ont établi que la pièce de 1 ,000 reis correspond au franc de France. L'une est l'unité brésilienne, comipe l'autre est l'unité française, et ce n'est dépenser que quelques francs que de dépenser quelques mille reis. Ce paradoxe, qui assigne la même valeur à 1 qu'à 3, fait ici de nombreuses victimes; mais aussi, grâce à lui, nos négociants obtiennent de beaux bénéfices.
Une invention bien autrement merveilleuse encore a été trouvée, qui fournit un moyen plus rapide de réaliser un gain important, sans se donner beaucoup de peine. Ce moyen le voici ; il est commun dans toute l'Amérique du Sud :
M. Çaul écrit en Europe que les marchandises ont subi une très-grande dépréciation, par suite de l'encombrçment de la place, et que ce n'est qu'en achetant trèsbon marché, qu'il pourra gagner quelques sous. Le fabricant réduit ses prix le plus qu'il peut, et fait son expédition. M. Paul, je n'ai pas besoin de le constater, vend très-cher, très-cher, et empoche une somme bien ronde. Jusque-là il est resté dans les coutumes du commerce, qui permettent de tirer le plus possible d'une denrée acquise à bas prix. Mais où serait le mérité de se retirer des affaires, après avoir travaillé dix ans avec courage et probité?
Une petite opération a eu lieu au préalable.
M. Paul a écrit de nouveau à son correspondant pour se plaindre de la qualité des articles expédiés; ces ar*
ticles sont tous de mauvais aloi, de choix inférieur, mal conditionnés; quelques-uns même ont subi des avaries considérables. Une enquête est nécessaire pour constater le fait, et cette enquête, il Ta demandée.
Vous devinez le résultat à obtenir.
L'enquête a eu lieu; elle est faite par quelques estimables négociants qui se récrient contre la cupidité de l'expéditeur; ils approuvent les allégations de leur confrère, constatent les griefs dont il se plaint et signent audacieusement le procès-verbal. Ils lui ont donné la casse aujourd'hui; demain il leur rendra le même service et leur passera le séné à son tour.
C'est alors que les marchandises se vendent, et, ainsi que je l'ai déclaré, M. Paul réalise un fort bénéfice.
Muni du procès-verbal d'enquête, il prouve péremptoirement qu'il a éprouvé une grande perte sur les articles. Cependant, il ne veut pas rester sous le coup d'un injurieux soupçon, ni que sa moralité reçoive la moindre atteinte : il offre alors de payer l'expéditeur, mais en réduisant considérablement la facture. Le fabricant est obligé d'accepter les conditions qui lui sont faites, s'il ne veut pas tout perdre.
Et le tour est joué!
Ceci soit dit sans excuser les commissionnaires qui, alléchés par l'appât d'un gain exagéré, expédient des marchandises réellement inférieures, des rebuts et des fonds de magasin qui ne leur ont pas été demandés ; ceux-là ne se laissent pas effrayer par la formalité de l'enquête. Ils comptent sur les ennuis qu'entraîne forcément, pour le plaideur, la poursuite d'une instance à trois mille lieues de leur domicile, et surtout sur la défaveur, trop souvent méritée, qui accueille en France une réclamation vernie des colonies. Ils spéculent ainsi sur le mauvais renom des Français expatriés, sur la crainte
274 Lfi BRISSIL TEL QU'iL EST
d'un procès, quelquefois encore sur l'amitié trop con-r fiante de leurs clients d'outre-mer.
Vous le voyez, madame, les fripons se trouvent des deux côtés de l'Atlantique, plus souvent en Américpie qu'en Europe, cependant.
Le chantage que je viens de signaler s'appelle s^urimr le senhor. Cette expression, empruntée à l'argot du bagne, suffirait seule pour constater le degré de moralité des premiers Français établis à Rio.
Et voilà comment on fait fortune dans l'Amérique du Sud. Voilà pourquoi aussi les habitants de ces contrées, scandalisés par l'effronterie et le cynisme de nos négociants, ont détourné le sens primitif de notre nom.
En Espagne et au Brésil, ce nom a une signification différente. En 1812, pendant l'invasion de la Péninsule, les Espagnols qualifiaient d'Afrancesados leurs compatriotes qui faisaient des vœux pour les Français, ou qui avaient adopté leurs idées. Au Brésil, le même mot signifie mauvaise foi et fourberie.
Maintenant, madame, veuillez écouter ceci :
En 1843, à l'époque de son mariage avec donaFrancisca, troisième sœur de l'Empereur dom Pedro, le prince de Joinville, se trouvant à Rio, reçut une députation qui était chargée de l'inviter à un bal donné en sou honneur par le commerce français de cette ville.
Le prince, on l'a prétendu du moins, ne s'estima pas très-flatté de cette démarche ; ce qui est certain, c'est qu'il remercia la députation en fort bons termes, mais qu'il déclina l'honneur qu'on voulait lui faire. On n'a pas oublié, à cette occasion, la déconvenue du médecin chargé de porter la parole, et qui ne parvint jamais à expliquer le but de sa visite. Un de ses confrères fut obligé de haranguer le prince à sa place, et de l'inviter a là fête qu'on se proposait de lui donner.
lE BRÉSIL TEL QD'iL EST 375
Mais voici qui est plus fort encore :
Un soir, le prince de Joinville se, promenait dans la rue do Ouvidor. Ces boutiques splendidement éclairées, ces devantures ornées avec goûl, ces dames de comptoir en brillantes toilettes, ces jeunes filles jouant de la prunelle , ces coquettes ouvrières — blanches, mulâtresses, noires, jaunes,'— rouges, qui chiffonnaient des rubans et des fleurs, sous le feu de nombreuses bougies ; tout cela ressemblait un peu au tableau animé qu'offrent, à la nuit, les rues Vivienne et Richelieu. 11 n'est pas jusqu'aux agaceries des moças, qui ne rappelassent aussi le manège ordinaire de nos modistes parisiennes. En somme, le coup d'oeil ne manquait pas d'un certain charme, et des lambeaux de conversation française complétaient l'illusion.
— Mais, vraiment, on se croirait en France! dit le prince.
— Nous y sommes aussi, observa un officier de sa suite. Monseigneur,'ajouta-t-il en montrant la rangée de maisons de droite, voit Rochefort de ce côté ; de celui-ci, — il désignait la gauche, — il voit Toulon.
Le mot est sanglant, il est exagéré sans doute ; cependant il repose sur un fait vrai, la mauvaise réputation de la rue do Ouvidor.
Maisa-t-il été prononcé? Nous l'avons entendu répéter
à plusieurs personnes dignes de foi. Quoi qu'il en soit,
, on le tient pour authentique dans la rue do Ouvidor, car
le nom de l'officier à qui on l'attribue n'y est pas en
odeur de sainteté.
Déclarons tout de suite, et ce, pour l'acquit de notre conscience, que nous ne prenons parti ni pour la rue do Ouvidor, ni pour les rues do Cano, San-Jose, dos Latoeiros et da Assemblea, *et qu'ici comme là, nous connaissons des personnes fort honorables et d'une moralité in-
276 tE WÉ&VL TEL qu'il EST
contestable à tous égards. On nous répondra peut-être que c'est là l'exception; nous dirons à notre tour qu'une
'exception, formée par un tiers d'individus, compose une minorité des plus respectadMes.
, Nous ajouterons, en outre, que depuis quelques années l'opinion de3 Brésiliens s'est bien modifiée à notre endroit. L'attitude effacée qu'avait prise le gouvernement de Louis-Philippe dans les affaires de la Plata, ne
. contribuait pas peu à déprécier le caractère français dans les Amériques. Aujourd'hui, la situation a changé. La guerre d'Orient a replacé la France au rang qu'elle aurait dû constamment garder. Sa parole, comme ses aîctes, en face d'un ennemi redoutable, ont été dignes de la grande nution, et le canon de Sébastopol d'abord, puis celui de Solferino, ont singulièrement profité aux Français expatriés.
Nous aimons à croire que les allures plus franches de notre commerce ont également contribué à ce revirement d'opinion. Si nous sommes toujours haïs comme Étrangers, du moins, grâce à l'expédition de Crimée et à la guerre d'Italie; grâce aussi à la loyauté apportée par un plus grand nombre de nos compatriotes dans leurs transactions avec les Brésiliens, nous ne sommes plus méprisés comme Français.
Notons enfin que les quinquets fumeux ont aujourd'hui complètement disparu des boutiques de la rue do Ouvidor; les devantures sont éclairées au gaz. Quand . donc les Brésiliens cesseront-ils de prendre la civilisation parla queue? Us ont le gaz, il est vrai; mais les rues sont des cloaques. Qu'ils pavent donc les rues avant de les éclairer.
A CASA DA GORBEGCAO.
03 NEGHOS BSCRAVOS — OS AFRIGANOS UVROS-— OS PAKSOS.
Oi negros escravos (les noirs esclaves).
î En signalant Tétat déplorable dans lequel se trouvent les rues de Rio-de-Janeiro, j'ai oublié de citer, parmi celles dont Tabord est le plus dangereux, la rue Nova do Conde, qui conduit tout à la fois à Catumby et à la maison pénitentiaire. Il m'a fallu franchir des trous, des. fondrières, des flaques d'eau, des lacs de boue, avant d'arriver à ma destination, au risque de me casser vingt fois le cou, et de laisser mes souliers en chemin. Des cadavres de chiens et de chats gisaient entre des tas d'ordures, à côté de trognons de choux et d'épluchures de légumes. Les chevaux morts qu'on trouve par-ci, parlà, dans la fange de Buenos-Ayres, ne présentent pas un plus triste tableau.
Devant la maison princière du propriétaire de la TVpografia ainericana, le journaliste-député, senhor Justiniano da Rocha, quelques nègres étaient censés travailler à cette partie de la voie publique.
Quel travail, bon Dieu I
Permettez-moi en passant, madame, de relever une erreur de langage qui se produit chaque jour de ce côté
de l'Atlantique et qui fait sourire à bon droit tous ceux qui ont habité les colonies.
On dit en Europe, d'un homme infatigable, assidu à sa besogne et occupé du matin au soir : Il travaille comme un nègre. Quelle mystification pour celui qui a vu les nègres sur le chantier ! Règle générale : le nègre, je parle du nègre esclave, n'obéit qu'à la chicote, ,et travaille le moins qu'il peut.
Et cela est tout simple : s'il sème^ ce n'est pas lui qui récolte; donc, il lui importe peu que sa journée soit ou ne soit pas remplie, soit ou ne soit pas productive.
C'est le : sic vos nonvobis de Virgile.
Sa paresse se conçoit fort bien; mais j'ai cru devoir la constater.
Laissons donc baguenauder cette escouade de nègres, devant l'habitation du journaliste-député. Puisque le feitor (1) qui doit les surveiller, au lieu de rester dans son rôle, s'amuse à lutinef les jolies quitandeiras qui circulent dans la rue, et à boire de la cachaça (2) dans la venda voisine, je ne vois pas pourquoi nous prendrions plus que lui les intérêts de Ylllustrissima ccmiara municipal (3).
A deux portées de fusil delà maison de M. Justiniano da Rocha, on se trouve en présence d'un pont grossièrement construit sur pilotis, qui surplombe la rue, en enjambant l'arcade qui sert de porte d'entrée à un des principaux établissements de lacidade. Quelques soldats appartenant au corps des Permanents, fument la cigarette sous l'arcade ; d'autres causent avec trois ou quatre femmes de couleur, qui se montrent aux fenêtres d'une
(i) Feitor, régisseur.
(2) Cachaça, eau-de-vie de cannes.
(3) C'est le titre passablement prétentieux que s*arrogo le conseil municipal de Rio
LB BRÉSIL TEL OO'iL EST * 279
vaste case ea bois sUuée en face même de rétablissement. La figure de ces femmes est horrible; leur sourire est plus horrible encore.
Je ne sais si cette masure malpropre et vermoulue dé* pend de l'administration, et si elle sert de logement à des employés inférieurs, ou bien si c'est un. boteqnim (cabaret) installé là par une -spéculation particulière. Dans l'une comme dans l'autre hypothèse, la ville & qui appartiennent les vastes marais qu'on dessèche en ce moment, devrait'faire disparaître à la fois ces ruines vivantes et ces ruines inertes — les femmes et les planches — qui attristent le regard des passants. M'est avis qu'une pareille mesure, en dégageant la façadô de l'édifice, ne servirait pas peu à l'œuvre d'assainis» sèment qu'on poursuit avec un zèle si louable.
L'arcade une fois franchie, on se trouve dans la Casa da Correcçâo.
Un jeune homme que j'aperçus sur le palier m'indiqua les bureaux de l'administration.
Je ne pus m'empêcher de remarquer dans la toilette, irréprochable, du reste, de cet employé subalterne, un complément singulier que nos dandies européens n'ont pas songé encore à mettre à profit. Je les engage à me prêter toute leur attention.
La redingote du jeune homme était, certes, d'une excellente coupe; ses souliers vernis chaussaient un pied mignon— un pied brésilien, c'est tout dire — qu'auraient envié bien de nos petites maîtresses, et ses cheveux frisés témoignaient du respect profond dont il entourait son élégante petite personne. Mais ce qui donnait une expression étrange à sa physionomie, c'était une plume de fer, passée derrière l'oreille droite— habitude qu'ont chez nous quelques teneurs de livres — et un bout de cigare logé derrière l'autre oreille.
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C'est ici d'un usage général d'employer, comme magasin d'entrepôt pour les plumes et les cigares, la partie cartilagineuse de cet organe. Nègres et blancs sacrifient à cette coutume. Il est impossible de faire un pas dans la ville, sans rencontrer plusieurs individus ornés d'un de ces deux appendices, des deux appendices quelquefois. J'estime que c'est là une mode née sur les bords du Tage, car la rue da Quitanda, habitée exclusivement par les marchands portugais, est celle qui présente de plus nombreuses exhibitions de ce goût excentrique.
Le patron se tient ordinairement sur le seuil de la loja, le cigare à la bouche et la plume crânement plantée là où vous savez. Un fregueze (une pratique) se présente-
Wl vite, ce qui reste du charuto est placé derrière
l'autre oreille, comme un pendant harmonieux. Le senhor moço ainsi attifé, se précipite vers le comptoir où il commence son boniment avec cette habileté patiente, avec cette astuce obséquieuse, à défaut de gracieuses manières, qui distinguent sa i5ce.
11 n'y a point d'Auvergnat, ni de Gavot —disons-le en passant— qui, pour la ruse et Tàpreté au gain, puissent rivaliser avec les jeunes échantillons que les îles du cap Vert, Oporto et les Açores envoient continuellement au Brésil. Méticuleux à l'excès, infatigable, avare, fort peu scrupuleux, sobre comme un ermitç des anciens temps, le Portugais est né pour le commerce de détail. 11 y réussit presque toujours.
Maintenant, pourquoi le Brésilien, dont le goût s'épure chaque jour davantage au contact de la civilisation, conserve-t-il cette coutume hétéroclite? Est-ce paresse? Le Brésilien est paresseux, mais le Portugais, de qui il la tient, est actif. Est-ce coquetterie?... Risum teneatis. Ou bien, esHe une économie sordide pour ne pas perdre un cigare commencé? Mais le Brésilien n'est pas liar-
LE BRÉSIL TEL ^XflL EST 281
deur comme le Portugais, et puis, les olfaiate de Rio mettent des poches aux redingotes, et des lèvres à la poche le trajet n'est pas long, que diable!
Je penche donc pour la coquetterie, une coquetterie toute lusitanienne, et je livre le fait dès aujourd'hui aux savantes méditations des couturières^ et des coiffeurs.
Les hommes plantent un bout de cigare derrière IV reille, au Brésil, comme les femmes y placent une fleur, comme ncs soldats fourrent une chique dans leur bonnet de police.
Cela n'est ni propre ni gracieux; j'ajouterai : ni môme commode.
Le double ornement des oreilles du jeune fonctionnaire, bien que je connusse les allures de la rue da Quitanda, ne manqua point de produire sur moi son eifet. Je réussis, toutefois, à étouffer le sourire qui se pressait sur mes lèvres, à la vue des deux cornes menaçantes qui protégeaient ses tempes. Sur son indication, je montai les quelques marches qui conduisaient au rez-dechaussée.
En pénétrant dans une petite pièce à droite, je vis six bureaux, trois de chaque côté, destinés aux amanuenses ou écrivains. Le personnel administratif était à son poste, et dans l'exercice de ses/onctions.
Derrière une grille à ceinture d'homme, se trouvait un septième bureau sur lequel écrivait un monsieur assez jeune, qu'on me dit être le directeur. Je m'approchai aussitôt de la grille.
— Monsieur le directeur? demandai-je de ma voix la plus flûtée.
Point de réponse.
Je renouvelle ma question et je n'obtiens pas un meilleur résultat.
Peut-être que ce fonctionnairCj différent en cela de
LB BRÉSIL TSL O^'lL £ST
ses collègues, ne comprend pas le français, me dis-je in petto.
— iV«o hé ao senhor director que eu ténho a honra defaUar? ""
Môme silence, même attitude penchée ; seulement un léger balancement de tête, qui ne m'apprend ni si j'ai été compris, ni si Ton m'a seulement entendu.
Le directeur serait-il par hasard atteint de surdité ? Cela se rencontre quelquefois chez nous; pourquoi ne le verrait-on pas au Brésil ?
Pendant que je m'interrogeais, le fonctionnaire daigne enfin lever les yeux. Je m'étais muni d'une lettre de recommandation du commendador Meyrelles, premier médecin de S. M. dom Pedro IL Je présente ma lettre au directeur. 11 la prend sans rien dire et la parcourt après avoir, au préalable, et je trouvai ce mouvement très-naturel de sa part, placé sa plume en vedette derrière l'oreille droite.
La lecture de cette lettre ne tarda point à donner à la scène une tournure favorable à mes désirs.
Le docteur Meyrelles (qu'il reçoive ici l'expression publique de ma reconnaissance, pour les soins désintéressés qu'il a donnés à ma pauvre Lison) disait, au milieu de ces épithètes élogieuses qui forment ici la monnaie courante de toutes les conversations, de toutes les correspondances, que j'étais un littérateur français de passage au Brésil ; que voulant, à mon retour à Paris, publier une relation de mon voyage, je désirais visiter les principaux établissements de Rio. Lb, Casa da Correcçào ne pouvait manquer de piquer ma curiosité de touriste. En conséquence, il priait M. le directeur de me faciliter les moyens de la parcourir, et de me fournir tous les reDseignements que je jugerais nécessaire de lui demander.
Le fonctionnaire auquel je m'adressais s'appelait le senhor'Joâo Paulo Ferreira Diaz. Il n'est que sous-direo téur, vcador, de l'établissement. Mais comme le directeur n'est point encore nommé, il remplit l'intérim depuis 16 mois. .
La lettre de l'éminent docteur, et un peu aussi, je suppose, le titre de litterador qui m'y était donné, venaient de changer complètement la nature de nos rapports.
Le veador avait probablement entendu ma première interrogation, et la seconde assurément. Mais il était brésilien, c'est-à-dire deux fois portugais, quant au respect exagéré que tout employé du gouvernement se doit à soi-même. Condamner un solliciteur à faire une heure d'antichambre, ne pas lui répondre immédiatement, se renfermer à son égard dans un silence hautain qu'on prend pour de la dignité au premier chef, cela se voit en tous pays, mais ici plus que partout ailleurs.
Que cette remarque, ainsi que celle qui a trait au singulier ornement de son oreille, soient donc légères à M. Diaz.
Il ne faisait que se conformer aux usages reçus, en agissant ainsi et, du reste, il a bien vite dissipé l'impression désagréable que son froid accueil m'avait d'abord causée, par l'empressement qu'il a mis à me guider luimême dans la maison qu'il dirige.
Nous avons commencé la visite par le Calabouço (littéralement cachot).
C'est sous cette dénomination un peu vague, qu'est connu le local spécialement destiné aux noirs esclaves et aux Africains libres.
Nous nous occuperons en temps et lieux de ces derniers; nous parlerons alors de la somme de liberté dont ils jouissent.
Quelques mots sur ce que l'on est convenu d'appeleï la Casa da Correcçâo.
Cet établissement se compose de deux établissements bien distincts : le Caiabouço et la Casa PenUenciariay à laquelle on travaille encore.
Le Caiabouço était dans l'origine une maison particulière. Les travaux d'appropriation commencés en 1836, d'après M. Diaz, n'auraient été terminés qu'en 1850. 11 y a nécessairement dans ces dates, dans la première surtout, une confusion regrettable. Je ne fais point cette remarque comme on pourrait le supposer, à cause du long intervalle qui les sépare, eu égard au peu d'importance des bâtiments; non vraiment, telle n'est point mon intention.
Aucune surprise de ce genre ne peut être donnée aux personnes qui connaissent le caractère brésilien. Ici l'on entreprend diilicilement une œuvre; mais aussi on ne voit jamais la fin de rien. Le Brésilien, en digne fils du Portugais, a toujours de la peine à conclure.
J'ai sous les yeux, en ce moment, une pièce qui contredit M. Diaz; c'est un décret émané du régent, qui nomme une commission pour inspecter les travaux de rétablissement de Correction et leur donner une direction meillettre. Ce décret qui porte la signature du ministre Aure^ lianode Souza e Olimira Coutinho est du 26 février 1834. Ce titre est authentique. Or, on ne commence pas en 183Ç des travaux qu'on inspectait déjà en 1834 et auxquels, à cette dernière date, on voulait donner une meilleure direction. Je n'établis cette rectification que par respect pour la vérité.
Du reste, soit manque de mémoire, soit même ignorance des faits, M. Diaz me paraît bien excusable. L'incurie traditionnelle des bureaux, l'absence de documents sérieux peut-être, et un peu l'insouciance native qui dis
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tingue les Brésiliens, expliquent Terreur dans laquelle il e3t tombé. Quelle nécessité pour le veador de connaître Texistence du décret du 27 février 1834? Il y a bien la chambre aux archives que Ton m'a indiquée; mais existe-t-il réellement des archives ?
Quoi qu'il en soit, le Calabouço se compose : T d'un bâtiment élevé d'un étage seulement, où se trouvent, au rez-de-chaussée et à droite, d'abord les bureaux qui communiquent avec la chambre du conseil ; à gauche une ou deux pièces que je n'ai point visitées, mais qu'on m'a dit contenir les archives.
Le local affecté aux bureaux est assez restreint. Il se réduit à une seule pièce de grandeur médiocre. La chambre du conseil, qui la touche, forme un salon carré d'une plus vaste dimension. Elle est ornée avec une simplicité assez rare dans ce pays. N'était le tapis rouge, un rouge éclatant, fatigant pour l'œil, qui s'étend sur le parquet, je dirais que l'ameublement offre, parla forme et la couleur, une sobriété de bon goût qui n'exclut pas une certaine élégance. Des chaises de damas sont adossées aux murailles, et un lustre recouvert de sa gaze descend du plafond. Au centre de la chambre, se dresse une estrade sur laquelle on a placé une table longue, cachée sous le tapis vert de rigueur. La table est ornée de divers registres, et d'un encrier de porcelaine bleue, armé de ses plumes en fer. Un crachoir ayssi en porcelaine, meuble indispensable à Rio, témoigne d'une délicatesse qu'on ne trouve pas toujours • à Marseille et à Gènes. Sur l'estrade et autour de la table, sont rangés cinq fauteuils, également en damas, pour le président et les quatre membres qui composent le Conseil.
Tel est le local où se réunit le conseil d'administra* tion, deux fois par mois.
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Sur le derrière du b&timent est établie la cuisine du directeur.
Les appartements occupent, au premier étage, tout Tespace correspondant aux bureaux, aux archives, aux offices et à la chambre du conseil. Ce n'est point là, assurément, une habitation de grand seigneur; c'est un logement commode, bien aéré, qui peut suffire à une petite famille.
Le bâtiment, en se prolongeant sur la droite, sert aux esclaves des deux sexes.
Au rez-de-chaussée couchent les noûrs.
Le W étage est réservé aux négresses esclaves et*aux Africaines libres.
Le premier objet qui frappe le regard, en pénétrant dans la cour, est une macliine à bras que tournent continuellement les nègres esclaves. Nous parlerons bientôt de cette machine et de son emploi.
En face de la porte d'entrée, mais un peu sur la gauche, on a construit ime bâtisse qui n'est autre chose qu'un long corridor; de chaque côté sont établis des lits de camp pour les Africains libres (Africanos livras)] telle est la dénomination administrative qui leur est appliquée.
Ce long corridor aboutit à une petite cour. Là, sous un grossier hangar se trouve la cuisine.
Enfin, on voit adossée au mur d'enceinte, une toiture des plus modestes qui abrite les magasins de l'administration : ce sont diverses cases contenant de la carm secca^ du cha de mato, de la farine de manioc, des/eijôesy du sucre grossier, du bacalhao (l), tout ce qui sert, en un mot, à l'alimentation de la maison.
(1) Came seeea, viande sèche qae fournit Rio-Grande du Sud. Cha de mato, thé des bois; son goût est excellent... pour ceux qui aiment le thé. Feijôes, haricots noirs, très-farineux, qui forment la hase de la nourriture des Brésiliens.
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Une de ces cases, la plus vaste, a reçu une autre destination,
La chicote de bacalhâo, pendue à une grosse poutre, et les deux planches creusées au milieu, qui touchent i cette même poutre, armes parlantes, s'il en fut jamais ! rappellent forcément au visiteur le nom de rétablissement qui Ta reçu. C'est là, en efifet, que se font les exécutions ; c'est là que les noirs sont châtiés par d'autres noirs. La chicote et les deux planches composent tout l'attirail du tourmenteur.
Rien n'est plus simple que le mode employé pour les corrections. On étend la victime dans le creux formé par les deux planches. Des cordes y sont adaptées : pourquoi 'pas des courroies? Elles servent à lier les pieds, les mains, le milieu du corps de l'esclave. Le bourreau, c'est toujours un Africain libre, prend alors la chicote. Cet instrument se compose de cinq petites lanières tressées, mesurant un pied et demi de longueur et tenant à un manche de bois. L'Africain laisse retomber la chicote sur le dos du noir, jusqu'à ce que l'employé qui préside à Texécution, lui ordonne de s'arrêter. On bassine alors les. plaies de la victime avec un mélange d'eau, de sel et de vinaigre, et tout est dit; le tourmenteur pourra recommencer quelques jours après, l'esclave sera guéri.
Une pièce garnie de lits de camp est pratiquée dans te mur d'enceinte, du côté de la rue Nova do Conde. Cette pièce sert de corps de garde à seize soldats seulement, commandés par un sergent. Us n'ont à surveiller que le dehors. Le service de l'intérieur est confié aux Africains, qui sont d'excellents cachorros pour l'administration, ainsi que me l'a déclaré en riant le senhor Diaz.
Telle est donc la bâtisse, toute la bâtisse affectée au logement des nombreux pensionnaires noirs que la loi
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brésilienne frappe ou protège, et l'administration qui doit s'occuper d'eux.
Et cette bâtisse, même en ne tenant pas compte du décret du régent, a demandé quatorze ans pour être terminée!
Un maçon y aurait mis deux mois en Europe.
Brésil ! ou plutôt : ô génie portugais!
Le Calabouço, répétons-le, était primitivement une propriété particulière, que le gouvernement avait louée pour y loger en 1833, et même dès 1831, des Africains libres. En 1838, pendant les travaux d'appropriation, on commença d'y recevoir des noirs captifs; mais ce n'est véritablement qu'en 1850, que l'établissement a fonctionné d'une manière régulière, et d'après une organi-* sation qui lui est propre. Avant cette date, les esclaves, pour être châtiés, étaient envoyés au Castdlo^ qui sert aujourd'hui de télégraphe.
L'humanité osait alors élever la voix en faveur des victimes de l'arbitraire, et cette voix indignée obtenait une certaine autorité. On n'assassinait pas des créatures humaines au Castello, ainsi que cela se pratiquait auparavant dans le 'Calabouço situé sur le bord de la mer. Ici la passion brutale s'exerçait sans contrôle, et, par conséquent, sans frein ni pudeur. Dans ce lieu humide et infect, les esclaves étaient entassés comme des ballots de marchandises ; ils recevaient autant de coups de fouet qu'il plaisait à leur maître de leur en faire administrer.
Ces faits déplorables se produisaient aux plus beaux jours de la traite, hâtons -nous de le déclarer, et l'opinion publique n'avait point encore énergiquement flétri dans l'Empire l'odieux trafic. Les noirs, pour les Brésiliens et les Portugais n'étaient autre chose qu'une denrée commerciale, comme le café et le
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tabac, ou bien des bêtes de somme à deux pattes, d'une autre conformation que les mulets et les chevaux, voilà tout.
Hélas! aujourd'hui encore, malgré l'assertion contraire du collaborateur du journal do Commercio, monsieur Emile Adôt, contenue dans l'article de lui, qu'a publié la Remte des Deux-Mondes en 1851, article déjà cité; malgré l'opinion de M. Charles Reybaud, qui soutient dans son dernier ouvrage — le Brésil — qu'en aucmipay s V esclavage n'est aussi doux que dans l'empire sud-américain, combien de gens, même de ceux qui appartiennent à la classe dite éclairée, ne considèrent les noirs que comme des animaux et les traitent en conséquence. On ne les appelle qaecachœros (chiens), burros (mulets), et ils justifient, en effet, jusqu'à un certain point, pour l'Européen nouvellement débarqué, les . qualifications méprisantes qui leur sont journellement appliquées.
Reste à établir si Blumenbach a tort; si la nature les a ainsi déshérités de toute intelligence ; ou bien, s'ils ne doivent pas l'état d'abrutissement où ils sont tombés, au système stupide qu'on pratique envers eux, ainsi que le prétendait l'Allemand de l'hôtel de Lafourcade, le lendemain du supplice de Jesuino. Quant à moi, ma conviction est complète aujourd'hui; je soutiens, pour l'avoir expérimenté pendant deux ans, que l'esclavage oblitère le sens moral, tant chez les oppresseurs que chez les opprimés, et que les uns et les autres s'entre-corrompent fatalement. J'ajoute que dans certains cas, les vices qu'on reproche aux noirs sont le fait de maîtres enivrés par l'exercice du pouvoir absolu et ayant oublié, avec le respect d'eux-mêmes, les notions les plus simples du droit et de la justice.
Je range dans cette catégorie le maître de Jesuino.
Sans l'abjection du blanc, sa lâcheté et sa tyrannie, le Doir, cela est de toute évidence, ne serait pas devenu un assassin.
Et les négresses donc ? Pourquoi, dès Vâge le plus tendre, ont-elles perdu tout sentiment de pudeur? Sans parler de ceux qui forcent par la terreur leurs jeunes esclaves et qui leur inoculent ainsi de bonne heure le germe de tous leurs vices, n*y a-t-il pas des senhores qui tolèrent, ce n'est pas là l'expression propre, qui favorisent ^ qvA provoquent les débordements des négresses?
Après le coup de canon qui part du port, tous les esclaves doivent être rentrés au logis de leur maître, sous peine, s'ils sont rencontrés dans la rue, d'être arrêtés par les Pedrestes et conduits en lieu de sûreté. On ne laisse circuler, lorsque la nuit est arrivée, que les esclaves munis d'une permission écrite de leur senhor. Cette permission doit constater la nature de la commission dont ils sont chargés, et l'endroit où ils se rendent. Qui croira en Europe que cette permission devient, en certains cas, l'objet d'un marché honteux ?
Lorsque j'ai entrepris cette étude, je me suis promis de ne rien écrire que ma conscience n'approuvât entièrement. Ma conscience me crie d'aller de l'avant et de déchirer sans hésitation les derniers voiles qui cachent encore à la civilisation les saturnales de Tesclavage.
Eh bien! oui, je le déclare, puisque personne n'a osé signaler le fait jusqu'à ce jour, et parce que cela est vrai, certains senhores vendent à de belles esclaves qui leur appartiennent le droit de circulation dans les rues pendant la nuit et le droit de s'absenter jusqu'au matin. Le texte formel des règlements a tort devant la basse cupidité des maîtres. 11 est tel petit ménage ne possédant pour toute fortune que deux ou trois négresses et qui vit relativement dans une grande aisance. Ses rêve-
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nus, il les trouve dans le produit de la prostitution de ces pauvres créatures.
On m'a cité une vieille dévote, riche autrefois, maintenant ruinée, absolument ruinée, puisqu'elle n'avî^it pu conserver que deux raparigas, après la vente de ses nombreux esclaves. Ces deux raparigas, il est vrai, étaient également jeunes et coquettes, également jolies, paresseuses et gourmandes. L'une partait dès le matin de là maison. Elle était censée faire un petit commerce de fruits, et chaque soir elle devait rapporter 2,000 reis (6 francs) à sa maîtresse qui ne s'inquiétait guère de l'emploi de son temps.
L'autre avait traité pour avoir 1^ libre disposition de ses nuits. Chaque jour, la senhora griffonnait une permission qu'elle lui remettait contre une pièce d'argent aussi de 2,000 reis. Si l'esclave était recontrée dans la rue, elle exhibait son papier aussitôt. Comme ce papier portait que la négresse allait quérir iin docteur, ou chercher un médicament, ou remettre un recado pressé à une amie de sa maîtresse, on lui laissait continuer son chemin sans difficulté et gagner la maison où elle était attendue.
Cela constituait donc à la dévote une rente quotidienne de 4,000 reis, soit 12 francs, qu'elle percevait sans le moindre scrupule.
Un matin, la seconde esclave ne rentra pas. Les heures s'écoulaient sans qu'on la vit apparaître. La senhora dit, redit son rosaire pour prendre patience. La cloche de^ vêpres sonna ; point de régresse encore. Au moment enfin où la dévote se résignait à lire ses prières au logis, l'esclave se montra. D'un bond la maîtresse saisit la chicote. La rapariga sourit, et, sans prononcer un mot, elle posa quatre billets de 1,000 reis sur la table. 2,000 pour la nuit, 2,000 pour la journée.
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La dévote trouva Texplication satisfaisante. Elle empocha gravement la somme et, prenant son livre d'heures, elle se rendit aux vêpres.
Quel était le plus abruti, le plus avili, le plus dégradé de la senhora ou de la négresse ?
On ne s'imaginera jamais ce qui fut répondu à la personne qui, raisonnant sur ce fait, prétendait*que la blanche aurait été condamnée en Europe, pour avoir excité ses subordonnées à la débauche:
— Allons, donc! lui fut-il objecté, le cas n'est pas le même. Ces subordonnées sont des négresses esclaves, ne l'oubliez pas, et il n'est pas plus défendu de laisser courir, la nuit, dans les rues, son esclave, que son chien ou son chat. Est-ce que le berger commet un crime pour provoquer ses brebis à lui donner des agneaux?
L'aberration peut-elle aller plus loin ?
Vous me pardonnerez cette courte digression, madame. De pareils détails de mœurs se trouvent naturellement à leur place dans un chapitre consacré exclusivement aux esclaves. Et puis, mon récit vous fera mieux connaître cette société multicolore, hétérogène, bizarre, au milieu de laquelle je vous ai introduite, lorsque je vous aurai fait mesurer toute la profondeur de l'horrible préjugé qui la gouverne encore.
Immoralité et Superstition sont les filles jumelles, naturelles et légitimes à' Esclavage et A" Ignorance,
Cette vérité a été courageusement proclamée par le senhor Moura au sein de la représentation natio^ale.
No BrazU, a educaçào publica esta pessima.
Voilà le premier terme de la proposition du député de Rio-de-Janeiro ;
Et voici le second :
paiz esta desmoralisado.
Ceci est clair, net et désolant.
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Vous n'avez pas oublié, madame, mon ami sir N... et sa théorie de l'influence fatale des odeurs sur les mœurs des individus et des nations.
Si l'Anglais humoriste se mettait en tête de retrouver le berceau des deux filles jumelles d'Ignorance, naturellement il le découvrirait aux alentours du Campo d'AcclamaÇâo.
Maintenant, j'en suis sûr, vous comprenez toute la portée des qualifications de burros, de cachorros, que les senhores appliquent à leurs, noirs ; vous serez également moins surprise d'apprendre qu'à l'ancien Calabouço, il n'existait aucun règlement qui pût protéger ces malheureux contre les passions haineuses de leurs maîtres. Aussi, d'aucuns d'entre eux restaient-ils estropiés pour le reste de leur vie; d'autres périssaient, ou sous les coups, ou des suites de l'horrible châtiment qui leur était infligé.
Ce lieu maudit,— véritable abattoir, plutôt qu'un établissement régulier de correction — nous rappelle un épisode qu'on nous a raconté à Rio. Cet épisode vous donnera, madame, une juste mesure du pouvoir discrétionnaire que la loi, ou, pour mieux dire, les mœurs, accordaient au propriétaire d'esclaves.
Un Portugais, c'était un riche fazendeiro de l'intérieur (1), se promenant par la ville, un palito de citronnier à la bouche (il venait de déjeuner), fut heurté par un noir de taille colossale.
Au lieu de lui demander bien humblement pardon, le noir se retourna, après qu'ill'eut dépassé, et le regarda en ricanant.
(1) Un 'fazendeiro est un propriétaire terrier. Les fazendeîros sont, en général, moins riches que les Senhores d'engenho, propriétaires d'usine. H en est toutefois qui possèdent une fortune considérable.
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Certes, c'était là une insulte grossière et qui hiéiitait une punition. L'esclave était pris de vin, il est vrai, ce qui peut être une explication, mais non pas une excuse.
Tout autfe colon, infatué de la supériorité que lui donnait la couleur de sa peau, se fût précipité sur le noir et l'eût y^, ja, roué de coups; c'était son droit. 11 aurait pu aussi exiger du senhor de l'esclave un châtiment proportionné à l'offbnse.
Le fazendeiro ne souffla mot, et ne fit aucun geste qui trahit son irritation; mais il suivit le noir jusqu'à sa demeure. Il y pénétra après lui, et demanda à parler au maître de la lûaison.
Celui-ci se présenta aussitôt.
— Je m'appelle... (Ici le fazendeiro déclina ses noms et qualités, sans oublier le nombre considérable de sacs de café qu'il récoltait, non plus que le chiffre énorme auquel se montaient ses revenus).
.— Et c'est moi qu'un de vos esclaves vient d'insulter! observa-t-il en terminant sa longue énumération. Le maître du noir s'inclina jusqu'à terre.
— Est-il possible, s'écria-t-il, qu'un vil esclave ail osé braver votre seigneurie?
— Oui, reprit le fazendeiro, il m'a heurté du coude dans la rue. C'est un noir de haute taille; aux balafres qui entaillent horizontalement ses joues, j'ai reconnu en lui un sujet de la nation Mina.
Le senhor da casa, nous l'appellerons Soares PintOj (il y a tant de Soares et tant de Pinto au Portugal et au Brésil, qu'on ne nous accusera point de faire ici une personnalité), le senhor ne chercha pas longtemps quel pouvait être le coupable.
— Ce sera Chicro, observa-t-il. Un bon sujet, cependant, qui me gagne de 2,000 à 2,500 reis par jour, mais qui aime fort la cachaça.
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— Après m'avoir heurté du coude, reprit le fazendeiro, il s'est retourné et il m'a ri effrontément au nez.
— Oh, le cachorro! Rire au nez de votre seigneurie ! Il aura bu un coup de trop aujourd'hui, c'est certain; mais il sera puni, et, sur-le-champ, je vais...
Sans achever autrement sa phrase, le senhor Soares Pinto se mit à siffler d'une certaine façon. Un noir parut aussitôt.
— Manoel, prends la chicote, dit-il.
Le fazendeiro l'interrompit.
— Qu'allezrvous faire, senhor? demanda-t-îl.
— Comment, votre seigneurie ne devine pas? répliqua lemaître. Un de mes esclaves vous a outragé; je vous dois une satisfaction et je vais vous là donner, eu faisant châtier le coupable devant vous.
Le Portugais haussa les épaules.
— Ce n'est pas cela qu'il me faut, dit-il; je vétix acheter le noir.
— Acheter Chicro?
— Oui. Combien l'estimez-vous?
-— Mais Ghicro n'est pas à vendre, senhor, observa le maître. C'est un excellent ouvriet qui me gagne 2,500 reis par jour, et je ne puis
— Combien Teslimez-vous? Fixe* vous-tnême le prix, proféra le fazendeiro, en l'interrompant encore.
— Mais je vous ai dit
— Je veux acheter l'esclave qui m'a outragé répéta le fazendeiro.
Le senhor Soares Pinto regarda son interlocuteur dont les traits, férocement épanouis et l'œil sombre, dénotaient une résolution bien arrêtée, autant qu'une rage implacable. 11 comprit alors, et il hésita à accomplir cette vente de boucher.
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Le Portugais reprit la parole. Sa voix tremblait, et les mots s'échappaient, en sifflant, de ses dents serrées.
— Je répète que cet esclave qui m'a outragé... eh bien! je le veux, je le veux à tout prix! dit-il. Voyons, un conto, un conto cinq cent mille reis; cela vous va-t-il ?
Et comme le maître stupéfié ne répondait pas encore:
— Mettons deux contos (1). Êtes-vous satisfait, dit-il. Cette soif de vengeance devait être bien grande pour
pousser un homme à offrir une pareille somme.
Un beau noir, bien découplé, dans la force de l'âge, ne valait pas, à cette époque, plus de 4 à 500,000 reis.
Le senhor Soares Pinto eut un moment, je ne dirai pas un remords — on n'a pas de remords quand on est blanc pour livrer à son bourreau une créature humaine qui a la face noire — mais quelque chose comme do la pitié, une pitié compliquée de peur et de froid.
— Trois contos! reprit le fazendeiro. Voyons, êtesvous sourd ou muet? Trois contos! Je vous offre trois contos deChicro!
— Vous me donnez trois contos de Chicro! proféra le maître, qui recouvra sur-le-champ l'usage de la parole.
— J'ai dit trois contos, et je répète que je paie le Mina trois contos, répliqua le Portugais.
Le senhor Soares Pinto hésita un instant encore; mais ses derniers scrupules ne tardèrent pas à s'évanouir devant l'énormité du bénéfice. Il gagnait cinq cents pour cent dans cette affaire.
L'œil du fazendeiro flamboyait toujours.
— Eh bien! Est-ce un marché conclu? demanda-t-il.
(1) ReiSf monnaie portugaise qui vaut la vingtième partie d'un vin* iem ou sou. Un conto vaut à peu près 3,000 francs.
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— Chîcro appartient à votre seigneurie, répondit le maître.
Un éclair jaillit de la prunelle du Portugais, en même temps que le palito s'agita brusquement entre ses lèvres, et prit une position perpendiculaire des plus menaçantes. Ce fut là la seule manifestation extérieure de ses sentiments.
•— Rendons-nous immédiatement chez le tabelliaô, qui dressera l'acte de vente, dit-il.
Quelques heures après, toutes les formalités étaient accomplies.
Chicro, la chaîne à un pied et aux deux maîng, venait de s'agenouiller devant son ancien maître ; il lui demandait sa hençûo ou bénédiction. Celui-ci, en adhérant au désir de l'esclave, ne put empêcher sa voix de trembler. Cette circonstance, qui n'échappa pas au noir, acheva de dissiper chez lui lés dernières fumées de l'ivresse.
Le senhor SoaresPinto, éprouver une émotion, même légère, à son sujet ! Le traitement qui l'attendait chez le Portugais était donc bien affreux !
— Vamos! allons! répéta deux fois le fazendeiro. Et il ajouta en s'adressant à un autre noir :
— Saisis cette brute par la chaîne et entraîne-la dehors.
Chicro chercha du regard le senhor Soares Pinto pour l'implorer ; mais celui-ci, qui se reprochait déjà son émotion passagère pour un noir, comme un acte*de faiblesse, avait disparu, afin de ne pas déchoir dans l'estime de l'acheteur.
Le Portugais, Chicro et l'autre esclave qui lui appartenait également, quittèrent la rue dos Pescadores, où demeurait le senhor Soares Pinto. Ils eurent bientôt atteint un bâtiment aux murailles noires, au toit bas, élevé sur un terrain fangeux, qui conservait, au de-
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vant de la porte^ des empreintes nombreuses de pieds nus.
* Tout le monde sait que les souliers sont interdits aux esclaves. Quels que soient leur âge et leur sexe; quel que soit même leur état de santé, ces malheureux sont condamnés à marcher sur la plante des pieds, sans aucun intermédiaire ni en cuir, ni en bois. La chaussure leur est formellement interdite; elle est un symbole de liberté.
Ces traces non équivoques devant la porte d'entrée, d'abord; mais ensuite, et surtout, une odeur étrange qui vous prenait à la gorge et qui vous suffoquait presque (odeur qui tient tout à la fois des os brûlés et d'une sueur acre) — symptôme caractéristique de toute agglomération de nègres, — désignaient suffisamment aux passants la destination du logis. Cette odeur, c'était la catinga; le bâtiment, c'était le Calabouço.
Au milieu de la cour s'élevait un poteau; le fazendeiro donna l'ordre d'y attacher Chicro.
Celui-ci, qui n'avait point desserré les dents, depuis sa sortie de la maison du senhor Soares Pinto, se précipita alors aux genoux de son nouveau maître. Certes, pour un sujet de la fière nation Mina, c'était là un acte de soumission inouïe. Un Mina tue son maître, lorsqu'il croit avoir à se plaindre de lui ; il est sans exempla qu'il s'humilie jusqu'à tomber à ses pieds. Mais un funeste pressentiment agitait Chicro, et tout moyen de vengeance lui était enlevé; et puis, s'il était Mina, il était noir aussi — partant, habile à dissimuler. Chicro joignait donc ses mains et suppliait le Portugais de lui faire grâce.
— Au nom de Mahomet! s'écria-t-il.
Et se reprenant aussitôt :
^Non! non! au nom de Jésus-Christ! pardon 1 sen-
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hor, pardon! disait l'esclave musulman d'une voix brisée.
— Ja! Jaî (de suite ! de suite !) qu'on attache le caclîorro et qu'on lui donne pour commencer cinquante coups de chicote! proféra le fazendeiro avec un accent qui excluait toute réplique.
Ctîicro se releva lentement; ses larmes avaient cessé de couler. II jeta sur son bourreau un regard chargé de haine et lui dit :
— Tu vas m'égorger^ je le sais ; mais Allah vengera ma mort, et moi, ô blanc! je te maudis!
Un éclat de rire servit de réponse au fazendeiro.
— Vai! commanda-t-il au tourmenteur.
Les lanières de bacalhâo, en retombant sur le corps du Mina, traçaient des sillons sanglants. L'esclave n'avait pas proféré une seule plainte. Au cinquantième coup, le sol, affreusement piétiné, ne formait plus qu'une boue rougie. Le noir chargé de l'oflice de bourreau avait l'air fatigué, et, du reste, croyant sa besogne terminée, il s'apprêtait à délier la victime; ce que voyant, le Portugais lui ordonna de n'en rien faire et de passer la chicote à un autre.
— Frappe fort, et je te donnerai dix pataquès (1), ajouta-t-il, tout en mâchonnant convulsivement son pàlito de citronnier.
Un affreux hurlement de rage, mais de rage impuissante, témoigna de la protestation suprême du malheureux, pendant qu'un frisson parcourut les membres de la noire assistance.
— Oh! Allah! Allah! venge-moi! s'écria Chicro en levant les yeux au ciel.
Et les lanières recommencèrent leur barbare office.
(1) La pataca vaut 16 yintems on 16 soixs.
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Vous devinez l'issue de ce drame colonial, madame.
Chicro possédait, je Tai déjà déclaré, une charpente magnifique, comme tous les sujets de sa nation, du reste. A la fin des cinquante coups de chicote, son corps ne présentait déjà plus qu'une large plaie ; à la reprise du supplice, le fouet, en se relevant, éparpillait çà et là des lambeaux de chair et des gouttes de sang. Au centième coup, la victime sentit ses jambes se dérober sous lui et son œil se voila; au cent douzième, le bourreau ne s'acharnait plus que sur un cadavre.
Horreur I Et Ton prétend qu'il y avait des lois dans ce pays qui punissaient les assassins!
On a beau l'afiirmer, mais je ne puis le croire.
Il est juste de déclarer que le Brésil était alors sous la domination portugaise.
Le fazendeiro, dont l'œil farouche et même le palito, par ses évolutions rapides, avaient fidèlement exprimé, pendant toute la durée du châtiment, l'exaltation diabolique qui remplissait son âme, s'approchaalors du poteau. Il examina le Mina pendant deux minutes avec attention.
Sa prunelle cessa tout à coup de flamboyer, et son palito devint immobile. Il reprit un air grave, et, tirant de sa poche une pièce d'or de 9,000 reis, il la jeta au bourreau sans proférer une parole.
Plaçant alors son palito derrière l'oreille, il alluma un charuto et sortit à pas lents du Calabouço, suivi de son autre esclave, sans plus de remords que s'il venait de tuer un chien enragé.
Indépendamment de ce lieu horrible, où il coulait plus de sang que dans un abattoir et où, moyennant une légère rétribution, chaque maître avait le droit d'égorger sa propriété humaine, on voyait encore par la ville, sur les points les plus centraux, des poteaux dont la destination n'était ignorée de personne.
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Le largo do Kosa/rio, le largo da Lappa et autres, possédaient chacun un de ces piliers, dressé en face même de l'église, où le premier blanc venu pouvait, pour quelques vintems, faire flageller son esclave.
Le voisinage du largo do Paco, où s'élève le palais de l'Empereur, n'était pas exempt d'une pareille souillure.
Il semble vraiment qu'on avait choisi à plaisir les lieux où se passaient plusieurs fois par jour ces scènes révoltantes, comme pour insulter plus cyniquement aux majestés du ciel et de la terre.
Un Européen aurait le droit de demander, quelle idée on a donc de la royauté et de la dignité humaine dans les pays à esclaves, et aussi, si on y professe une autre religion que celle des sauvages de la mer du Sud, puisque ces odieuses manifestations de la force brutale se produisaient précisément en face de celui de qui émane toute justice dans les deux, à côté de celui qui est la plus haute personnification de la justice sur la terre!
Dom Pedro I, dont la véritable physionomie n'a été qu'imparfaitement esquissée jusqu'à ce jour, ou môme n'a point encore été sérieusement reproduite de ce côté de l'Atlantique; dom Pedro I, qu'on a représenté tantôt comme un monstre et un brouillon, soit qu'on l'envisage comme époux et fils, soit comme homme politique; tantôt comme un philosophe éminent et d'un grand caractère, qui dédaigna deux couronnes ainsi qu'on dédaigne des hochets d'enfant; dom Pedro I, que nous aborderons un jour, fit cesser cet état de choses.
Les poteaux ont disparu des places publiques. Le Calabouço du bord de la mer, remplacé momentanément par le Castello, s'est vu définitivement substituer la Casa da Correcçâo.
Le sort des esclaves s'est bien amélioré sans doute depuis cette époque. On ne voit plus aiyourd'hui ces af-
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freuses exécutions qui se produisaient encore sous Joî.0 VI; mais, si dom Pedro I, puis son successeur, ont beaucoup fait, ce n'est pas une raison pour s'arrêter en si beau chenjin, et pour croire qu'il ne reste plus rien à faire.
La philanthropie éclairée de l'Empereur dom Pedro II a constamment cherché à concilier les droits sacrés de l'humanité, avec les droits légaux du propriétaire. Lié par le texte formel d'une loi païenne — bien qu'elle régisse un peuple catholique — le monarque constitutionnel a favorisé de tous ses efiForts la propagation des idées d'émancipation. Cette grande mesure n'a jamais cessé de le préoccuper; il l'élabore dans son cabinet de San-Christovâo; il prépare les voies, en attendant que Topinion domine d'égoïstes intérêts.
Il ne tient pas à lui que l'heure de la réparation n'ait sonné. Pour notre part, nous ne doutons pas que dom Pedro II — honnête homme, autant qu'homme instruit, avant tout — n'eût déjà pris une initiative vigoureuse à ce sujet, s'il avait reçu de la Constitution les pouvoirs nécessaires pour agir. Il est permis d'espérer, toutefois, que l'issue non douteuse de la lutte engagée, à cette heure, entre les États de la grande République américaine, précipitera, au Brésil, la solution de ce problème redoutable.
Le code modifié défend expressément au maître de battre ses esclaves. Le blanc traduit par un noir devant le chef de police, pour un délit de ce genre, est passible d'une peine déterminée. On comprend toutefois combien de pareilles accusations sont difficiles à établir, et, aussi, combien est dangereuse pour l'esclave une plainte formulée par lui contre son maître. Vous ne serez pas étonnée d'apprendre, madame, que chaque maison possède une chicote et un palmatorio (férule). Ces instru-
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ments font partie du mobilier, comme la marquera et le candélabre surmonté de son globe en cristal, et le fils trouve toujours ces objets dans la succession de son pore!
Par-ci, par-là, on parle bien de quelque blanc qui a été réprimandé, pour un fait de cette nature; mais Taccusateur n'y a rien perdu, comme on peut bien le penser. La vengeance du maître ne se fait point attendre, soit qu'il envoie l'esclave à la Casa da Correcçâo, soit qu'il le fouette au logis, mais alors, au fond de l'habitation, dans un réduit obscur, caché, sourd, si faire se peut, d'où les cris ûe puissent être entendus.
Nous le déclarons, sans crainte d'être démenti : ceux-là forment l'exception, qui ont recours à l'autorité compétente, pour obtenir que leurs esclaves dont ils ont à se plaindre, soient légalement fouettés. La plupart des maîtres, presque tous, ne chargent personne de les suppléer sur ce point; ils se font justice eux-mêmes, sans se gêner aucunement.
11 n'est pas rare, en se promenant par la ville, de jour
comme de nuit, d'entendre des cris, des hurlements, des
prières et des blasphèmes qui se croisent. Personne ne
se méprend sur la cause de ce vacarme; c'est un senhor,
plus souvent, une senhora qui bat son esclave.
Une coutume que la pudeur publique, à défaut de la législation, a consacrée, est celle qui autorise le premier passant venu à parler en faveur du noir qu'on châtie. On n'a qu'à frapper dans ses mains en criant : bastante, senhor^ hastante, c'est assez, monsieur} c'est assez; la chicote s'arrête aussitôt.
La Providence est intervenue en votre personne, et, pour cette fois, le coupable reçoit son pardon. Mais cet usage, auquel le Brésilien est forcé de sacrifier, sous peine de passer pour mal-criado, n'apporte souvent à
esclave qu'une cruelle mystification.
Il en est de même du parrainage, padrinhagem, fictif, que ce peuple éminemment formaliste, s'est avisé *d'imaginer.
Voici un exemple entre mille de cette institution toute de complaisance :
J'étais en visite dans une maison, dont le maître possédait une négresse créole de vingt ans. Cette esclave, issue de deux Minas, avait la taille avantageuse et la physionomie fière de ceux de sa nation. Son air, toutefois, était heureusement adouci par l'influence de la vie domestique et d'une demi-civilisation. C'était, en somme, une belle créature, majestueuse dans sa démarche et portant sa tête comme une fille de la Bible. Aussi se voyait-elle vivement recherchée par les caixeiros du voisinage.
Un de ces jeunes Portugais lui ayant promis de la rendre à la liberté, elle prêta l'oreille à ses discours, et bientôt elle mit au monde un petit mulâtre qui était tout le portrait de son père. Celui-ci ne se soucia plus alors ni de la mère, ni de Fenfent : il les abandonna tous deux.
L'esclave, qui s'appelait Margarita, en prit facilement son parti. Silencieuse et grave, elle nourrissait le fruit de ses passagères amours qu'elle paraissait aimer beaucoup.
Margarita était dans la force de l'âge et on ne lui avait point appris à vaincre ses passions. Elle disparut un soir avec le petit mulâtre qu'elle allaitait. Pendant trois jours, elle vécut en état de vagabondage, jouissant de cette ombre de liberté qu'elle avait conquise, et oubliant, au milieu des excès auxquels elle se livrait, qu'un cruel châtiment l'attendait au retour.
Son maître et sa maîtresse lui pardonnèrent cependant cette première escapade.
Margarita reprit son service dans la maison, comme si rien ne s'était passé d'insolite, et continua à donner le sein à son enfant qui se développait à vue d'œil.
Trois ou quatre mois s'étaient à peine écoulés, et la négresse prenait de nouveau la clef des champs, comme un écolier qu'ennuie la monotone existenpe de la classe.
Son absence dura cinq jours. Son maître commençait à être inquiet. Il allait mettre les Pedrestes à sa poursuite, lorsque Margarita se présenta à lui. Les injures et les menaces ne furent point épargnées à l'esclave. La senhora sauta sur la chicote; mais Margarita, qui n'avait point encore desserré les dents, soit pour s'excuser, soit pour apitoyer ses maîtres, tira une lettre de son sein et la tendit silencieusement au senhor. Celui-ci en prit aussitôt connaissance.
Cette lettre émanait d'un certain frégueze de la maison qui se portait garant de la conduite future de la créole. Comme son parrain, il demandait grâce pour elle.
Voilà le parrainage pur et simple.
La chicote tomba des mains de là senhora, et la négresse, heureuse de son stratagème, s'accroupit dans un coin pour allaiter son enfant.
Le résultat était prévu; la maison reprit sa physionomie habituelle.
Au bout de quelques mois, les sollicitations du sang africain se réveillèrent plus ardentes, plus impérieuses que jamais. Margarita ne parut point à la bençao du soir. Elle était partie de nouveau, mais, cette fois, sans emporter avec elle le petit mulâtre.
Cette circonstance lit croire à ses maîtres que la négresse ne prolongerait pas son absence. On l'attendit toute la nuit; au matin, Margarita ne s'était pas encore montrée. Son maître, craignant qu'elle n'eût été ramassée par les Pedrestes, alla aux informations; point de nouvelles de l'esclave.
Quatre jours s'écoulèrent
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La maîtresse de Margarita, qui se trouvait seule au logis, occupée à faire manger le mulâtre, me raconta toutes les tribulations que lui causait la mère.
— J'ai dû sevrer son enfant, dit-elle, pour ne pas le laisser mourir de faim. Ces cachorras-là, ça n'a pas plus de cœur qu'une pierre. On la traite ici moins comme une esclave que comme une servante qu'on affectionne ; mais rien ne produit de l'effet sur ces natures abruties, rien que les coups! Aussi qu'elle revienne au logis... son compte sera vite réglé. Elle n'aura pas trouvé un autre parrain, peut-être.
Précisément, elle terminait sa phrase, lorsque Margarita se montra à la porte du salon. La senhora ne lit qu'un bond sur la chicote. La négresse sans paraître aucunement effrayée, s'avança vers elle et lui remit une lettre.
^ Un parrain ! encore un parrain I s'écria la maîtresse exaspérée. Quel est l'animal qui ose répondre d'une pareille coquine !
Celui qu'elle qualifiait ainsi dans sa colère, n'était autre qu'un des amis de son mari. Margarita avait compris que l'autorité du fregueze serait impuissante à détourner de nouveau la tempête qui menaçait sa tête; par une combinaison adroite, elle s'était adressée à une personne intimement liée avec ses maîtres. L'idée n'était pas mauvaise.
— • Comment cachorra ! s'écria la senhora, tu es allée implorer la protection du senhor Coutinho ?
— Si, senhora, répondit gravement la négresse.
— 11 ne te connaît donc pas pour ce que tu es, puisqu'il consent à être ton parrain?
— Si, senhora, dit-elle avec le même sang-frôîd.
La maîtresse, forcée, par rintervei;ition de cet ami, de renoncer à punir la fugitive, torturait entre ses doigts crispés la lettre qui venait de lui être remise.
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Tout à coup un sourire railleur s'épanouit sur ses lèvres; elle appelle d'une voix retentissante un de ses esclaves.
— Joâo, Joâo, dit^elle, jette bas la robe de cette chienne et attache-lui les mains.
Margarita commença à trembler.
— Mais, senhora, observa-t-elle, mon parrain vous écrit...
Ton parrain écrit à mon mari et non pas à moi, répliqua la senhora. Mon mari est forcé de te pardonner, mais moi je te punis.
Cette distinction subtile vous révèle l'origine européenne de la maîtresse de la maison; celle-ci était française, en effet. Une Brésilienne n'aurait point imaginé cette échappatoire. Sans renoncer à châtier son esclave, par considération pour le parrain elle aurait renvoyé la punition. Au plus léger manquement, elle lui aurait payé l'arriéré, sans que le diable y perdît rien.
Plus formaliste encore que l'Américaine, la Française, à l'aide d'une subtilité, atteignait la coupable.
Margarita qui, en entrant, n'avait pas jeté un coup d'œil sur son enfant, courut alors vers lui avec précipitation et le saisit dans ses bras. Mais cette manifestation tardive de la tendresse maternelle ne lui servit de rien.
Mes instances pour obtenir le pardon de la négresse ayant échoué, je m'éloignai aussitôt, abasourdi, jusqu'au pied de l'escalier, par des cris qui ressemblaient à des hurlements. *
En sortant d'une maison française, je pourrais bien vous introduire dans un intérieur brésilien, afin de vous donner une idée du cas que les blancs font ici de leur propriété humaine; mais l'épisode de dona Francisca ^ous a initiée à un raffinement de cruauté qu'on pratique
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assez ordinairement dans ce pays ; et vous connaissez, par le supplice de Luizia, la manière dont s'y exerce la toute-puissance.
Je ferme donc cette longue parenthèse, et je reviens à la Casa da Correcçâo.
Je vous ai dit que les salles du rez-de-chaussée, atte- "nantes aux bureaux, servaient de logement aux esclaves. Ils y sont renfermés chaque soir à l'issue des travaux. Il n'y a pas bien longtemps encore qu'ils couchaient sur le sol humide, tout comme à l'ancien Calabouço. Les malheureux se vautraient dans la fange, ni plus ni moins que sils avaient été des pourceaux. Cet état de choses a cessé, disons-le pour l'honneur de la nouvelle administration. Le véador qui me servait de guide, le senhor Joâo Paulo Ferreira Diaz, poussé par un sentiment d'humanité, a fait établir des lits de camp à deux étages où reposent les noirs. Les salles offrent l'aspect de grandes cabines, comme celles des navires qui prennent des passagers. Cette mesure louable a produit d'excellents effets, sinon sur le moral, du moins sur la santé des prisonniers. Autrefois l'humidité, combinée avec la chaleur, développait rapidement les transpirations arrêtées, les fluxions de poitrine si communes à Rio-de-Janeiro , et qui frappent indistinctement les blancs et les nègres. Aujourd'hui, grâce aux lits de camp, les constipaçoés sont plus rares parmi les habitants du Calabouço.
La nourriture s'est également améliorée. Les esclaves ont, le matin, du dm de mcttto avec du pain; à dîner, ils reçoivent une demi-livre de came secca avec feijoês; à la cela (souper), on leur donne du riz. C'est, à peu de chose près, l'ordinaire qu'ils ont chez leur maître, sauf pourtant la qualité des denrées, qui laisse à désirer. En sonune donc et même sous ce rapport, ils ne sont pas à
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plaindre, bien qu'ils procurent encore un assez beau bénéfice à l'administration.
Le maître qui veut punir sévèrement son esclave, va trouver le chef de police, à qui il expose le sujet qui l'amène. 11 s'agit ordinairement de vol, d'habitudes invétérées d'ivrognerie, de tentative de fuite. Le chef de police délivre une autorisation, et le noir est conduit au Calabouço. Il en coûte au maître une pataque ou 16 sous par jour. Or, la portion de vivres que reçoit le noir ne dépasse guère un teston ou 5 vintems; c'est donc 1 1 vintems que gagne l'administration par chaque esclave, sans compter le prix de son travail, dont elle profite.
Le châtiment est le palmatorio; on applique la chicote quand le maître le demande. Le maximum de coups de palmatorio est de 60, et de 20 coups chaque fois. Le maximum de coups de chicote est de 150 et de 50 coups seulement par séance. Les esclaves se rient du palmatorio, mais ils redoutent les lanières de bacalhâo. La chicote devient un instrument redoutable dans les mains d'un Africain.
Nous avons dit qu'en pénétrant dans la cour, dh voyait des nègres occupés à tourner une machine, à laquelle s'enroule une corde. Cette corde aboutit à un wagon qui doit franchir le plan incliné qui conduit au-dessus de l'arcade. Là se trouve le pont jeté sur la rue Nova Do Conde, Ce pont forme la tête d'un chemin de fer aérien, construit sur pilotis, qui relie la Casa da Correcçào à la route carrossable de San-Ghristovào. Une fois que le wagon est arrivé au haut du mur, on décroche la corde, et deux nègres suffisent pour le pousser droit devant eux, suj le plan égal du rail-way.
Cette maciiine, qui fonctionne dans la cour, n'est autre chose qu'une grosse poutre renflée au sommet, à
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laquelle s'adaptent, en bas, quatre bras que font totii^ ner les esclaves. Deux noirs sont attelés à chaque bras.
Lorsqu'on vient à travers champ de FAtterado, on aperçoit ces malheureux divisés par escouades et occupés à combler les marais de cette vaste plaine, avec la terre que les wagons apportent de l'établissement. Us ont pour tou^ vêtement une chemise de grosse toile avec deux C. C. (CasadaCorrecçâo) sur l'épaule droite. Tous, ou presque tous, portent au cou un collier de fer surmonté d'une lame du môme métal, que le caprice du maître dispose souvent d'une manière bizarre. Ordinairement ce prolongement de fer est droit et rond; quelquefois il est plat et se termine en fleur de lis. Chez quelques-uns, l'appendice se recourbe derrière la tète et menace incessamment la partie dont elle est voisine. La gêne qui en résulte pour l'esclave est excessive; il doit sans cessé surveiller ses mouvements, s'il ne veut pas heurter avec son crâne l'extrémité du fer. Cette idée me fit frémir plus d'une fois.
Et ce n'est pas seulement à la Casa da Correcçâo que les noirs portent ce singulier collier. On en rencontre parfois Sans les rues qui le possèdent. Ce sont, m'a-t-on dit, de mauvais sujets, des incorrigibles. Le collier prouve qu'ils ont passé par le Calabouço ; c'est la marque aussi de leur endurcissement dans le mal. On espère que la vue de ce carcan produira un salutaire effet sur la population noire : erreur! Est-ce que l'aspect du boulet que traîne le galérien d'Europe a jamais corrigé un voleur et ramené une nature perverse?
Le malfaiteur du vieux monde et l'esclave du nouveau ne voient dans ces instruments de supplice que Tabus de la force, pas davantage. Ces instruments les irritent, mais ne les touchent point. L'enseignement ne peut venir ni du boulet, ni du collier de fer. Il m'est ar-
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rivé un jour d'apercevoir dans la ville une vieille négresse dont le cou était chargé d'un de ces carcans affreux. La lame qui lui servait de prolongement se bifurquait à un pouce de sa racine ; elle se recourbait alors et se terminait par deux pointes. Je ne pus rester maître de moi, et mon indignation éclata vivement. On m'apprit que la vieille esclave avait tenté d'empoisonner la famille de son senhor. Cela était bien possible : mais qui l'avait poussée à cet acte d'une horrible vengeance?
L'administration de la Casa da Correcçâo a entrepris une œuvre méritoire en desséchant les marais qui s'étendent jusqu'à Mata-Porco. Les ' exhalaisons qui s'échappaient de ces marais corrompaient Talmosphère; aussi ce quartier passait-il pour un des plus malsains de la cité. Le mode de comblement ne ressemble en rien, hâtons-nous de le déclarer, à celui que pratique 17?lustrissima camara mn/nicipal, au Campo d'Acclamacâd. Toutes les terres qui servent à égaliser le sol, proviennent de l'intérieur de rétablissement. Un triple but est ainsi atteint. On occupe les noirs du Calabouço ; on détruit une cause puissante de maladies, et on déblaye le terrain de IsC maison pénitentiaire. A mesure qu'une portion de marais a disparu, le chemin de fer se prolonge dans cette direction. Un embranchement a été établi depuis peu, qui touche au pont de TAtterado. Si le zèle de Tadministration ne se ralentit pas, dans peu de temps, une vaste plaine aura été conquise et il y aura de moins à Rio-de-Janeiro un foyer de corruption. Ce sera toujours cela de gagné.
Les femmes envoyées au Calabouço pour être châtiées sont au nombre de 18 seulement. Elles sont employées à la buanderie que nous avons également visitée, et dont nous parlerons plus tard.
La chambre qu'elles habitent fait suite aux apparte-
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ments du directeur. Elles couchent sur des lits de camp comme les noirs, et sont soumises aux mêmes châtiments.
Nous avons déclaré plus haut que le maximum des coups de chicote était fixé à 150. Cela est ainsi ordinairement, mais il est bon de consigner ici que le règlement écrit dédaigne de mentionner un pareil détail. Il ne contient point d'article spécial concernant le castigo des esclaves, qui est absolument laissé à l'arbitraire du chef de police.
Celui-ci est le supérieur naturel du directeur, pour le Calabouço seulement»
Nous terminerons ce chapitre par la constatation d'un fait qui vous suprendra beaucoup, madame.
Dans nos maisons de détention, comme dans nos prisons soumises au régime cellulaire, la parole évangélique console de temps en temps ceux que la loi a frappés ; elle leur rappelle que, si la société les repousse, ils ont une autre patrie ; et que, si les hommes sont parfois impitoyables, injustes même. Dieu, qui pèse les consciences, leur tiendra compte de tout ce qu'ils ont souflfert.
La Casa da Correcçâo possède un capellào ; celui-ci, toutefois, n a aucun contact avec les esclaves. Tous les dimanches on dit la messe dans l'établissement, mais les noirs n'y assistent jamais. Le saint parvis ne serait-il pas souillé, en effet, si les esclaves s'agenouillaient côteà-côte avec des Africains, des voleurs et des assassins? Le dieu qu'on adore dans la maison pénitentiaire est le dieu des malfaiteurs de couleur blanche ; on lui fait méconnaître les captifs. Pour ceux-ci, son ministre reste sans voix et sans pitié, et leur triste sort ne saurait l'émouvoir.
Quelle est dès lors la signification de'cette mauvaise
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croûte pendue au mur de la chapelle, et représentant saint Vincent de Paul brisant les fers des galériens ?
Il est vrai de constater que les galériens sont des blancs : on exclut donc les captifs de Téglise 1 on leur refuse jies consolations de la religion ! Leur patronne est sainte Chicote; c'est elle seule qu'ils doivent connaître et vénérer.
Et pourtant, si cette conduite excite votre indignation, madame, je suis forcé de déclarer qu'elle est on ne peut plus rationnelle.
La. parole divine développée par un prêtre vraiment chrétien, éclaire l'intelligence en même temps qu'elle fortifie le cœur et qu'elle élève l'âme. Or, tel ne peut pas être le but que poursuit l'administration. Du jour où l'esclave saurait qu'il pèse autant que son maître dans la balance de Dieu, il se demanderait pourquoi la loi des hommes établit entre eux une différence aussi énorme; pourquoi s'il fait partie de la grande famille humaine, il ne jouit pas des mêmes droits que possèdent les autres membres qui la composent? Il se demanderait bien des choses encore, et, ce jour-là, l'opprimé lèverait la tète; il regarderait en face l'oppresseur.
Cela ne peut pas être.
L'ignorance et l'abrutissement sont les plus puissants auxiliaires de l'esclavage. C'est sur cette base que repose l'institution ; ébranlez la base, l'édifice chancelle ; détruisez-la, l'édifice s'écroule.
La conduite de l'administration est donc parfaitement logique, lorsqu'elle refuse l'enseignement évangélique aux captifs.
Ceux-ci ne doivent pas même assister à la messe I
Qu'il me soit permis de répéter ici ce que j'ai dit ailleurs :
Le jour où les noirs ne seront plus ni voleurs, ni ivro-
su Ls ^K&m. nh qu'il est
gnes, ûi crapuleux, ni menteurs; ce jour-là, la cause de» blancs sera perdue j Tesclavage n'aura plus de raison d'être.
Os Afticanos îvcros (les Africains Iihrêâ}«
Ainsi que nous l'avons déclaré, telle est la dénomination administrative appliquée aux noirs capturés sur des bâtiments qui font la traite, et soustraits à l'esclavage par le gouvernement brésilien.
Les règlements qui les concernent datent seulement de la Régence. Avant cette époque, l'autorité n'avait pas à se préoccuper d'une classe d'individus qui n'existait pas encore légalement.
La traite se pratiquait autrefois sur une grande échelle au Brésil. La population de l'Empire, estimée à 6 millions d'âmes par M. Ferdinand Denis, et à 8 millions par M. Charles Reybaud, nous paraît devoir être fixée au chiffre intermédiaire entre ces deux statistiques. Nous croyons être dans le vrai en Tévaluant à 7 raillions d'individus, y compris les Indiens réunis dans des aidées ou villages (leur nombre est fixé, pour tout l'Empire, dans le travail de Répartition générale des terres publiques , au chiffre de 19,354 individus) et les hordes errantes, disséminées sur une superficie de 129,295 mètres géographiques carrés. Dans cette évaluation, il faut compter les esclaves pour un bon tiers. Or, ce tiers formant plus de 2 millions d'individus, se maintenait constamment au même niveau, et par les naissances, et par l'importance des cargaisons humaines annuellement introduites dans le pays.
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Le Brésil se trouvait dans une situation très-difficile & l'époque de la croisade entreprise par l'Angleterre, à propos du droit "de visite. Beaucoup de commerçants, les fazendeiros, lesSenhores d'Engenho, tous les propriétaires grands et petits de l'intérieur, repoussaient énergiquement la suppression de la traite. Cette mesure devait, à leur point de vue," causer leur ruine. Aussi n'en voulaient-ils à aucun prix.
D'un autre côté, l'Angleterre exerçait une pression violente sur le gouvernement brésilien. Méconnaissant les véritables intentions de ce gouvernement, elle lui créait sans cesse de nouveaux embarras, par des actes inouïs que réprouvent également, et le droit des gens et le droit international.
Un bill fut voté dans le parlement pour la répression de la traite, qui armait les bâtiments de la marine britannique d'un pouvoir à peu près illimité. Ce bill assujettissait les navires brésiliens au jugement des tribunaux anglais (1).
Yous pourriez refuser de croire à un fait aussi énorme, madame, si ma déclaration ne s'appuyait pas sur des dates authentiques.
Le 20 octobre 1845, le gouvernement impérial protesta de la manière la plus énergique contre cet abus de la force ; mais sa voix ne fut pas même écoutée. L'acte du parlement auquel le Brésil n'avait pas concouru, fut appliqué immédiatement au Brésil.
Le jeune Empire vit ses ports bloqués ou à peu près. Les croiseurs anglais pénétraient dans ses rades, pour y exercer une surveillance tracassière ; ils violaient sans hésitation comme sans pudeur ses eaux intérieures.
Aussi les navires soupçonnés de se livrer à la traite,
(l)BmAl)eideen.-1845.
étaient visités, capturés, brûlés et coulés à fond, sans notification aucune au gouvernement brésilien. Plusieurs furent enlevés dans la baie môme de Rio-de- Janeîro.
Entr'autres exemples je citerai : un brick de commerce pris entre les îles dos Buzios et de Victoria et brûlé à la hauteur des îles de Marica (1 ) ; un autre brick, livré aux flammes en face du port de Paranagua, à la portée des batteries impériales. D'aucuns furent dirigés sur Sainte-Hélène pour y être jugés : le brick Mogano était de ce nombre.
Tous ces actes, qui constituaient une violation flagrante du territoire, suivirent le refus du Brésil de signer le traité du droit de visite et de reconnaître l'autorité du parlement.
En 1850, un bâtiment brésilien serré de près par un croiseur anglais, franchit hardiment Tembouchure du San-Francisco, qui sépare Sergipe de la province das Alagôas, et disparut dans les terres.
Le croiseur ne pouvant, à cause de son fort tirant d'eau, pénétrer dans la rivière, n'hésita point à mettre les embarcations à la mer. Grâce à ce moyen, l'Anglais remonta à son tour le rio San-Francisco et la chasse continua dans les eaux intérieures.
Jamais violation ne fut plus manifeste ; mais il fallait exécuter le bill du parlement.
Les embarcations s'engagèrent donc résolument dans le fleuve, comme si ce fleuve eût été la Tamise ; elles parvinrent à atteindre le bâtiment suspect. 11 était vide.
(1) Cq brick, le Piratinim, transportait 4,000 alqueiras de sel et 94 esclaves que le sieur Joâo da Cosla Gomes envoyait à sa fazenda de Campinas. H fat brûlé le 25 juillet 1851 par le commandant du vapeur anglais Sharpshooter.
Négrier ou non, il fut brûlé sur place en présence d'une population frémissante.
Cette persistante coaction de TAngleterre fut sur le point de causer une conflagration sanglante dans tout l'Empire.
Déjà en 1850, le commerce européen de Rio avait parlé de repousser la force par la force et de réprimer de pareils excès. Tous les étrangers, quelle que fût leur nationalité, —remplis d'une môme indignation, — voulaient prendre les armes contre les insolents agresseurs.
L'agitation ne pouvait être plus grande.
Déclarons tout de suite que la conduite du gouvememenl central fut noble, digne et courageuse.
La secrète pensée du parlement avait été pénétrée, on le croyait, du moins. Cette prétendue question de la traite aurait caché la poursuite d'un traité de commerce, que l'Angleterre voulait obtenir à tout prix et que le Brésil se refusait obstinément à signer,
— Définissez clairement, loyalement, la situation d'un navire négrier; que les conditions soient nettement posées; que rien ne soit laissé à Farbitraire, et nous adhérerons aussitôt au droit de visite, disaient les Brésiliens. — Concluez un traité de commerce, si vous voulez vivre en paix avec nous, répétait lord Howard, alors représentant à Rio de la Grande Bretagne.
Le ministre des affaires étrangères, vicomte de TUrugay, se tint à la hauteur du rôle qu'il avait à remplir.
— Vous pouvez brûler tous nos vaisseaux et même incendier la ville de Rio, répondit-il au ministre plénipotentiaire. Nous sommes forcés de subir tous vos outrages, car nous sommes les plus faibles ; mais jamais vous n'obtiendrez votre traité de commerce.
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A la bonne heure, celui-là, du moins, savait conclure (1)! '
Cette correspondance a été publiée; elle témoigne d'une fierté, d'une noblesse de sentiments qui font le plus grand honneur à l'Empereur Dom Pedro II et à ses ministres. C'est bien là le langage des représentants d'une nation libre, opprimée par la force.
Après avoir constaté l'énergie dépensée en cette circonstance par le cabinet Brésilien, nous serons plus à l'aise pour dire ici toute notre pensée.
La suppression de la traite était-elle le mobile, sinon unique, du moins, principal, de la conduite des Anglais ; ou bien, cette question, habilement exploitée, n'était-elle en réalité, qu'un prétexte, un moyen, pour obtenir le traité de commerce ?
Pour ceux qui connaissent les traditions de la politique britannique, le doute ne saurait être permis.
Nous ferons cependant une remarque qui ne manque pas d'importance :
Qu'ils aient agi avec ou sans arrière-pensée, les Anglais
(I) PaoUûo de Souza, nomme vicomte de ITJrugay, après l'issue heureuse de l'expédition contre le dictateur Rosas.
M. Paolino de Souza est un des hommes d'État les plus remarquablés de l'Amérique méridionale. Les vrais amis du BrésU regrettent son éloignement prolongé des afifaires.
Sa puissante initiative, de même que son patriotisme intelligent, ne seraient pas inutiles pour résoudre une question autrement grave que la guerre avec Buenos- Ayres et le traité de commerce avec l'Angleterre; je veux parler, — en pré§ence de la mortalité des noirs et du lefus persistant de l'émigration européenne de s'arrêter sur les terres de l'Empire, — de cette question vitale pour le Brésil : La substitution du travail libre au travail esclave.
Problème redoutable dont la formule a été trouvée par HaïQiet ;
To be or no to 6«,
défendaient, au bout du compte, la cause de rhumanité* Or, ne l'oublions pas, Thumanité possède des droits supérieurs aux droits souverains des nations.
Malgré les embarras qu'ils rencontraient au dehors et au dedans, l'Empereur et son gouvernement ne persistèrent pas moins dans leur courageuse initiative.
A la séance de la troisième session de la huitième législature, qui se tint au palais du sénat, Dom Pedro II déclara qu'il continuait et qu'il continuerait à employer les moyens les plus énergiques, jusqu'à ce qu'il eût réussi à détruire complètement la traite des noirs (1).
Ces nobles paroles excitèrent un vif mécontentement parmi les propriétaires brésiliens. Les esclaves murmuraient hautement, et môme, dans certains districts, excités par la propagande anglaise, ils prirent une attitude menaçante. On soulèvement pouvait éclater tout à coup, qui aurait mis en question l'existence même de l'Empire.
Doni Pedro engagea résolument dans cette lutte l'immense popularité dont il jouissait et il continua à poursuivre son but.
Ainsi que vous le voyez, les nuages s'amoncelaient à l'horizon et le ciel était gros de tempêtes.
Toutefois, ces redoutables écueils furent prudemment et vaillamment évités.
Malgré la modicité de ses ressources, le Brésil multiplia les croisières. De nombreux bâtiments explorèrent l'océan et surveillèrent le vaste prolongement des côtes de l'Empire. Néanmoins la traite poursuivait toujours son infâme négoce, et des débarquements clandestins avaient lieu de temps à autre.
D'aventureux capitaines se présentaient, soldés par
(1) 14 septembre i351* Discours de clôture.
des négociants avides, ou commissîonnés par les fazendeiros de l'intérieur, qui jouaient cette partie hardie. Quelques-uns parvenaient à surmonter toutes les difficultés, à triompher de tous les obstacles. Les entrepreneurs réalisaient alors des bénéfices d'autant plus considérables, que le prix des esclaves avait subi une forte élévation.
Cependant l'introduction des noirs devenait de jour en jour plus difficile. La rareté des arrivages, en triplant le prix de la marchandise, irritait les propriétaires. Toutes leurs sympathies étaient acquises aux audacieux capitaines qui bravaient les croiseurs, et qui réussissaient à déposer leur cargaison humaine sur un point du territoire. Ils recevaient les noirs, les cachaient pendant quelque temps, aidaient à les transporter dans une localité plus éloignée et à faire perdre leurs traces. Quelquefois, favorisés par une administration timorée ou peu scrupuleuse, ils finissaient par se répartir les têtes du troupeau, comblant ainsi les vides causés par la maladie et l'acclimatation.
Devant cette faiblesse de ses agents dans les provinces et l'hostilité déclarée des riches fazendeiros, le gouvernement brésilien redoubla d'efforts. 11 fit emprisonner en 1852, Joachim daFonseca Guimarâems et Antonio Gomes Brandâo, tous deux habitant le n. 19 de la rue das Violas, après la découverte de papiers établissant qu'ils se livraient au trafic.
Déjà, en juillet 1851, le sujet portugais Manoel Joachim Teixeira, suspect de s'employer à la traite, avait reçu Tordre de sortir du territoire dans l'espace de 50 jours.
Les Tnoyens énergiques annoncés dans le discours de Tempereur n'étaient pas épargnés. Le but était indiqué. Il fallait l'atteindre.
Lord Howard, refroidi par la réponse du vicomte de rUraguay, n'osait plus parler du traité de commerce.
Chaque fois qu'un bâtiment, signalé au gouvernement brésilien, échappait aux croisières anglaises,une flottille, l'attendait au lieu où devait s'effectuer le débarquement. Le bon vouloir et la bonne foi des Brésiliens ne pou valent plus être contestés.
Les croiseurs de l'Empire se montraient impitoyables, pour les négriers qui tombaient en leur pouvoir; il fallait enlever tout prétexte aux Anglais. Le dernier fait enregistré témoigne môme d'un acharnement égal, au moins, à celui que montraient les agents de la Grande- Bretagne. 11 se produisit après la capture, par le yacht Itapagipe, de la barque qui venait de débarquer sa cargaison humaine dans la province de Bahia.
Un négrier, pourchassé par la flottille brésilienne, s'échoua sur la côte de Maranhâo. Canonnés à outrance par la flottille, les marchands chassèrent devant eux à coups de bâtons le reste de leur troupeau. Les boulets et la mitraille firent de ces malheureux une horrible boucherie. La cargaison se montait, en quittant le sol africain, à six ou sept cents têtes. Huit ou dix noirs seulement échappèrent aux balles, aux coups de bâtons, aux privations et à la misère.
Les Anglais étaient maintenant édifiés.
Ayant 1830, l'importation des noirs s'élevait encore à 60,000 par année ; et même elle atteignait dans lés dernières années, d'après M. Ferdinand Denis, le chifire énorme de 90,000 individus. En 1853 elle était tombée auchifi'redel,200.
Ce magnifique résultat était dû presque entièrement aux mesures vigoureuses prises par le gouvernement brésilien.
Aussi la pression des Anglais, si violente en 1850,
322 LE BRÉSIL TEL QlfVL EST
1851 et 1852, pendant que lord Howard était ministre plénipotentiaire; en 1853 et en 1855, sous son successeur, M. Southern — qui fut emporté, dans le courant de cette dernière année, par la fièvre jaune — s'affaiblit considérablement à partir de cette époque.
On peut affirmer aujourd'hui que cet infâme trafic a complètement disparu, ou à peu près. Quelques faitsisolés se produisent bien de temps en temps (1) ; mais ce sont là des cas exceptionnels qu'on ne saurrait imputer au gouvernement local. 11 y a des voleurs et des assassins à Paris comme à Londres, et cependant, aucune ville ne possède une police plus intelligente et mieux disciplinée que la police de ces capitales. Partout où il y a des hommes, il y a des abus ; partout où il y aura des lois, il se trouvera des gens qui s'appliqueront à les violer.
Du reste, ce qui établit jusqu'à l'évidence que la traite a perdu toute son importance, c'est le chifi're porté sur le budget du ministre de la justice, exercice 1854, pour la répression du trafic des Africains. Ce chiffre s'élève seulement à 25 contos, ou soit 75,000 fr.
Un fait qu'a enregistré le Daily-Neivs^ en le signalant à M. Buchanan^ nous montre le gouvernement brésilien fidèle à la ligne de conduite qu'il s'est tracée, et repoussant énergiquement l'infâme trafic de ses côtes.
Au mois d'août dernier, une goélette américaine, la Mary-Smithy partit de New-York sur lest avec des papiers de bord pour Montevideo, mais ayant en réalité, la côte occidentale d'Afrique pour destination. Arrivée sur cette côte, elle embarqua 500 nègres et se dirigea vers le Brésil, où elle espérait se défaire facilement de sa marchandise humaine. La goélette n'avait pas d'agent au Brésil; il lui fallait par conséquent, chercher un point
(i) Le débarquement de Serinbaem ^ 1857.
L% B&JSIIi TU QI^IL EST 30
de débarquement et un marché convenable, fille looToya plusieurs jours, puis enfin elle se présenta successivement dans deux petits ports de la province ^sj^rikh Santo.
Dans le premier de ces ports, îl n'y avait point de police organisée. Mais le gouvernement local tient si relt» gieusement la main à Tabolition de la traite ; la population des villes s'est associée avec tant d'unanimité à cette œuvre de justice, que les habitants ont empêché le dé^ barquement. Ia Mary-Smith, devant une pareille manîiestation, a dti reprendre la mer à la hâte, bien cpi*elle manqu&t complètement d'eau et de vivres.
Dans le second port, la manifestation fut encore plus significative. Les autorités réunirent toutes les forces nécessaires pour opérer la capture de la goélette. La Mary- Smith voulut s'éloigner, mais elle fut aussitôt poursuivie par un brik de guerre brésilien, — Œinday — et finalement elle fut p^ise et ramenée à Bahia. Là, il fUt constaté que des 600 noirs pris en Afrique, 384 seulement vivaient encore, sur lesquels 64 se trouvaient dan» un état déplorable : ils sont morts, en effet, quelques heures après leur arrivée.
Ce qu'il y a de plus grave, c'est qu'il résulte de l'enquête ouverte à cette occasion par le Brésil, que ce ne serait pas là un fait isolé; mais bien le produit d'une formidable organisation d'hommes, de capitaux et de navires nord-américains, dont le siège est à New-York, et qui ne tendrait à rien moins qu'à, faire revivre sur une immense échelle l'odieux commerce des esclaves.
Cela est-il bien possible?
Eh quoi ! Dans la cité républicaine de New-York, une compagnie a pu se former qui, disposant de capitaux considérables, n'a pas craint d'abriter TinfàBae trafic jious les plis du drapeau étoile f
324 LE BRÉSIL TEL QlflL EST
Est-ce & dire que Topinion publique était favorable à ces marchands de chair humaine?
Que les autorités locales ont fermé volontairement les yeux, sur leurs détestables opérations ?
De telle sorte que, tandis que le Brésil esclavagiste poursuivait la ruine de la traite, ceux qui s'intitulent si fièrement « les soldats de la liberté » auraient toléré^ peut-être même encouragé^ un négoce condamné par les principes absolus du droit humain et réprouvé par Tesprit vivifiant, expansif du christianisme !
La guerre engagée aujourd'hui entre le Nord et le Sud, . et le but forcé de cette guerre, défendent aux hommes de bonne foi d'arguer des faits révélés par Tenquête, pour adopter une pareilUe conclusion.
L'enquête — en la tenant pour loyale et sincère '— n'a prouvé qu'une chose : c'est qu'il se trouve en Amérique comme en Europe, dans les républiques comme dans les monarchies, des consciences frelatées, des caractères abjects, des gens privés du sens moral, avides de jouissances grossières, et toujours prêts, sur un signe du dieu Dollar, à lui vendre leur àme.
Or, estril logique de rendre une ville de 300,000 habitants, solidaire du crime de quelques-uns?
Non, sans doute.
A plus forte raison, la réprobation dont on voudrait envelopper la cité de New-Yôrk tout entière, ne saurait atteindre une population de 20 millions d'individus combattant, à cette heure, pour la destruction de l'esclavage.
Donc, aux capitalistes qui ont armé la Mary-Smith ^ à eux seuls incombe la responsabilité flétrissante de la tentative signalée par le Daly-News.
Revenons maintenant aux Africains libres.
Après avoir donné une bonne place à l'éloge, nous
LE BRÉSIL TEL OU'iL EST 325
nous trouvons plus à Taise pour continuer notre récit. Nous allons apprécier la somme de liberté dont jouissent les malheureux noirs, et les suivre à partir du moment où ils sont tombés entre les mains du gouvernement brésilien.
Dans les instructions émanées de la secrétairerie d'Etat du ministère de la justice, à la date du 29 octobre 1834, et signées Joâo Carneiro de Campos, nousf lisons :
« Paragraphe 3. — Un curateur sera donné aux Africains, comme chez nous aux interdits et aux enfants au ventre, qui devra être approuvé par le gouvernement; ce curateur veillera à ce qu'ils soient bien traités, à ce que leur liberté soit maintenue, à ce que le salaire stipulé pour le prix de leurs services, soit intégralement payé dans le délai fixé ; il remettra ce salaire au juge des enchères avec Tenregistrement nécessaire.
» Le curateur percevra pour sa peine dix pour cent sur les sommes par lui remises au magistrat. »
Telles sont les garanties données par le gouvernement aux Africains. Ces garanties nous paraissent insuffisantes et l'autorité pensera bientôt comme nous, lorsqu'elle lancera le décret du 19 novembre 1835.
Examinons d'abord les Instructions du 29 octobre
a Paragraphe 1"* — Une commission composée : du chef de police, des membres de la commission préposée à l'inspection des travaux de la maison de correction, et l'administrateur d'icelle, est instituée, pour choisir parmi les Africains ceux qu'on peut utilement employer dans l'établissement. La commission doit préférer ceux qui ont une industrie, et ceux qui montrent le moins de répulsion pour le travail.
Les autres seront mis 'aux enchères et leurs services
,326 LE BEÉSa TEL QU'iL EST
appartiendront à qui de droit, selon les conditions suivantes :
Art. !«''. Moralité et probité reconnues sont indispensables aux personnes qui veulent faire des offres. Les noirs seront livrés à ceux dont Fenchëre sera la plus élevée.
Art 2. Les loueurs s'engagent, aux termes du cahier des charges, à représenter les Africains qu'on leur a confiés, loTsqfie rassemblée générale Bm^prononcé sur leur sort, ou lorsque le gouvernement aura résolu de les réeoDporter; ils s'engagent de plus aies vêtir, à les traiter avec toute l'humanité possible, à permettre que le curateur les visite mensuellement, afin de s'assurer par lui-même que cette condition du contrat est loyalement exécutée.
L'article 3 porte que les personnes qui loueront des femmes, seront obligées de prendre avec elles quelques enfants en bas âge, et qu'elles agiront pour ces faibles créatures des soins tout particuliers; dans ce cas le chiffre de la location sera abaissé par le magistrat.
Art. 4. En cas de mort d'un Africain, le loueur devra porter immédiatement le fait à la connaissance du juge de paix, par qui Finspection du cadavre devra être faite, aux termes du décret du 12 avril 1832 ; il avertira également le curateur, pour assister à la vérification, et le procès-verbal sera communiqué au juge des enchères. Celui-ci le transmettra au chef de police, qui fera mention du décès sur un registre particulier.
Art. 5. En cas de fuite d'un Africain, le loueur sera tenu de prévenir le juge 'de paix de son district et le chef de police, qui prendront les mesures nécessaires pour sa capture; s'il néglige cette formalité, il devra justifier cette fuite ijustificar a fuga. Nous ne comprenons pas ici le sens de ce mot justificar) et les diligences qu'il a employées pour rattraper le fugitif.
tE BRÉSIL TEL Qïï'iL EST 327
Art. 6. Ea les remettant au loueur, le juge, par le moyen d'un interprète (à quoi sert ici l'interprète?), déclarera aux Africains qu'ils sont libres, qu'ils vont donner leurs services en échange de la nourriture, de l'habillement et d'an modique salaire. Ce salaire, payé annuellement au curateur qui va être nommé, sera déposé dans la caisse du juge des enchères, pour servir à leur réexportation.
Paragraphe 2^. Après l'acte de location, le juge délivrera aux Africains un certificat constatant qu'ils sont libres, que leurs services sont acquis au senhor X. Ce certificat mentionnera aussi les signes particuliers à chacun, le nom, le sexe et l'âge probable; il sera renfermé dans une petite boîte en fer blanc, que les Africains porteront à leur cou.
Paragraphe 4«. Les enchères une fois terminées, on publiera par la voie des journaux le nom des personnes qui auront loué des Africains, le nombre échu à chaque personne, comme aussi le nom, le sexe, l'âge, les signes de ceux que chaque individu a emmenés. »
Des changements et modifications importantes ne tardèrent point à être apportés, dès l'année suivante, aux instructions du 29 octobre.
Ainsi, plusieurs des loueurs n'habitaient point les grands centres; ils emmenaient avec eux des Africains dans des localités éloignées, où la surveillance de l'autorité ne pouvait pas les atteindre. De graves abus naissaient de cet état de choses.
Par son décret du 19 novembre 1835, article 1*', le Régent ordonne que les Africains œ pourront servir désormais que dans les municipes des capitales des provinces. Pour les transporter en dehors des municipes, on devra obtenir l'autorisation du gouvernement central et des présidents des provinces.
3S8 LE BRÉSIL TEL QU'iL EST
Art. 2. Nul ne pourra louer plus de huit Africains, à moins qu'il ne les emploie dans un établissement national : dans ce cas, il sera nécessaire de demander Tautorisation, consignée dans un acte spécial, et que pourront délivrer seulement le gouvernement central et les présidents des provinces.
Art. 3. L'individu qui aura besoin de deux Africains, sera admis à choisir le sexe et Tâge. Si ce nombre est dépassé, il devra recevoir des noirs des deux sexes et d'âges différents. Ceux qui ont moins de 12 ans, sont loués uniquement pour le traitement et Y éducation.
Voilà un mot encore dont le sens me paraît bien vague. Quelle est cette éd/ucation dont veut parler le décret?
L'article suivant contient une disposition destinée à remplir une importante lacune.
L'expérience est arrivée depuis un an, et une louable sollicitude va la mettre à profit. Nous citons textuellement :
Art. 4. Lorsqu'une distribution d'Africains doit avoir lieu, le juge Tannoncera huit jours aumoins à Favance, soit par les feuilles publiques, soit, dans les localités qui en sont privées, par des affiches, afin que tous puissent faire des offres.
En se présentant, on est tenu de déclarer : 1° sa position sociale et sd, résidence; son état et ses moyens d'existence; 2® le but qu'on se propose d'atteindre en louant des Africains, et le lieu où ceux-ci seront déposés; 3" enfin, la rétribution offerte pour leurs services.
Le changement de résidence doit être communiqué au juge, trois jours au plus tard après qu'il s'est effectué.
Art. 5. Le juge est autorisé à fixer lui-même le nombre de têtes que chaque personne emmènera; il pourra
LE BRÉSIL TEL QU'lL EST 329
également de son autorité privée, repousser la demande de ceux qui ne lui paraîtraient pas réunir les qualités voulues, quand bien même ceux-ci offriraient un prix plus élevé que celui de leurs concurrents.
Art. 6. Le juge, ayant recueilli le nom de toutes les personnes qui ont comparu devant lui, devra, dans le délai de huit jours, envoyer un procès-verbal, accompagné des pièces à l'appui, au gouvernement de Rio et aux présidents des provinces, pour que ces autorités aient à approuver son travail ou à le modifier, s'il y a lieu.
Art. 7. Comme cela est prescrit dans la note de 1834, les loueurs sont tenus de rendre les Africains, lorsqu'ils en seront requis par le gouvernement de Rio et les gouverneurs des provinces.
Art. 8. Cette mesure sera exigée : 1» quand on donnera une position légale aux Africains; 2*^ quand il sera avéré, par l'inspection oculaire, par les plaintes motivées du curateur ou par quelque autre genre de preuves, que les Africains ne sont pas vêtus et qu'on les traite avec inhumanité; 3® quand ils tf auront pas été présentés au curateur trois jours après le terme fixé, qui, primitivement, d'un mois seulement, est porté définitivement à trois mois; 4^ quand le prix de la location tf est pas payé depids plus d'un mois ; 5* quand on découvrira que les loueurs ont pris des noms supposés, ou que, à l'aide de personnes interposées, il§ ont obtenu un nombre d'Africains supérieur à celui que porte la loi, et, enfin, quand ils n'auront pas rempli quelques-unes des conditions qui leur auront été imposées.
Art. 9. Le produit des enchères sera appliqué, ou pour aider aux dépenses de Idiréexportation^ ou pour les bejsoins des Africains. »
Certes, ces modifications aux instructions du 29 octo-
330 LE BRÉSIL TBL QU'lL EST
bre 1834, ces modifications, signées Antonio Paulîno Limpo de Abreu, font le plus grand honneur au ministre et secrétaire d'État au département de la justice qui les a rédigées, ainsi qu'au Régent qui leur a donné sa sanction. Mais il ne suffit pas, dans un décret, de se délivrer un brevet d'homme de progrès et d'ami de l'humanité ; il est nécessaire qu'une application loyale suive immédiateipent la promulgation d'articles courageux.
Or, toutes les prescriptions contenues dans le décret précité ont-elles élé exécutées rigoureusement? Nous ne le pensons pas ; nous ajouterons que l'action du gouvernement a été paralysée, en bien des circonstances, par l'ignorance et les préjugés nationaux. En effet, aucune loi ne parviendra à contra,indre un Portugais ou un Brésilien de couleur blanche, à voir un égal dans un Africain.
On a beau lui déclarer que celui-ci est libre ; sa face est noire et il ressemble en tous points aux autres esclaves; pourquoi dès lors serait-il traité autrement qu'eux? La boite en fer blanc pendue à son cou, n'est rien autre chose qu'un insignifiant jouet dont il se moque à chaque occasion.
Et puis, ces fazendeiros si opposés à la suppression de la traite ne peuvent voir sans colère les sujets qui devaient leur appartenir, eî que la loi leur a enlevés, injustement, suivant eux. La présence seule de ces noirs les irrite. En les plaçant sous sa protection, le gouvernement les a dépouillés eux-mêmes et a préparé leur ruine. Quoi d'étonnant alors, si les dispositions haineuses des propriétaires produisent un traitement rigoureux et souvent cruel?
Nous savons bien qu'il a été nommé un curateur ; mais celui-ci n'est pas toujours sur les lieux où s'exercent les sévices. On lui en dérobe la connaissance avec soin, et si parfois il en est instruit... eh bien I ne partage-Ml pas,
lui aussi, le préjugé qui place le noir en dehors de la grande famille humaine? Et s'il; est propriétaire donc, peut-il s'apitoyer sur leur sort ? Le gouverneur de la province auquel la victime pourrait s'adresser, est lui-, même imbu de ces idées. La loi a eu beau l'inscrire dans son texte, l'égalité du blanc et du noir ne lui a jamais paru être qu'un facétieux paradoxe.
Résumons-nous : les Africains ne trouvaient pas, à cette époque, malgré le langage si précis des décrets, la protection vraiment paternelle à laquelle ils avaient droit.
L'autorité supérieure se voyait impuissante à obtenir pour eux de bons traitements. Comment aurait-elle pu exiger qu'ils fussent considérés à l'égal des artisans et des ouvriers libres ? Leur certificat n'effaçait point la couleur noire de leur peau, et c'est cette couleur qui leur valait le mépris de tous.
Le Régent avait devancé l'opinion; il l'a préparée, et, peu à peu iî l'a amenée, à se modifier considérablement, voilà ce qui est incontestable. Par son décret du 19 novembre 1835, le Padre Diego Antonio Feijô, a marqué de la manière la plus honorable son court passage au pouvoir (1),
Et puis, car il faut tout dire, cette situation sans précédents dans l'Empire, créait des embarras réels à ceux qui tenaient le timon des affaires.
Déclarer les noirs libres, absolument libres, et les lâcher à travers une société ennemie, sans leur procurer des moyens d'existence, c'aurait été une folie.
11 fallait trouver une autre solution qui présentât moins de dangers.
(1) n prêta sennent le 12 octobre 1835 et donna sa démission de Régent le 19 septembre 1837
Les transporter en Afrique et les déposer sur un point quelconque du littoral, où ils seraient devenus ce qu'ils auraient pu ?
• Ce moyen était tout aussi impraticable. En agissant ainsi, on aurait renvoyé tous ces malheureux à leurs ennemis qui les avaient vendus. C'était les exposer de nouveau à la mort, ou du moins les livrer à l'esclavage'.
N'oubliez pas que le Brésil, ce pays si riche, n'a qu'un budget excessivement restreint. Les ressources du gouvernement sont des plus modiques. La répression de la traite grève chaque année le trésor public d'une somme, relativement assez forte, et cela sans compensation aucune.
On a donc commencé par louer les Africains à des individus qui paraissaient offrir des garanties sérieuses. Cette mesure, en exonérant d'autant le budget, lui permettait en outre de réaliser quelques économies.
Le gouvernement, à cette époque, a fait ce qu'il pouvait, et je lui rends, à ce sujet, pleine et entière justice.
Ce que je lui reproche, c'est de n'avoir pas obéi fidèlement à la lettre du programme qu'il avait lui-même dressé.
Je m'explique :
Les instructions du 28 octobre 1834 et les modificor tions (alteraçôes) du 19 novembre 1835 parlent très-explicitement d'une position légale à donner aux Africains (quando houver de dar — se destino ' légal aos Africanos) ; du produit des enchères qui doit être appliqué aux frais de réexportation (para ajudar as despezas da reexportaçào) (1); de l'éventualité enfin où se
(i) Paragraphes 8 et 9 des AUeraçoe9.
LB BBiSTL TEL QU'iL EST 833
trouvera le gouvernement de les réexporter (logoque o govemo os tiver de réexportar (1).
C'est donc là un point acquis : le gouvernement, qui leur pend au cou une boîte contenant un certificat d'hommes libres; le gouveraement qui prévoit le cas où il faudra les réexporter sur la côte d'Afrique, usurpe momentanément sur eux un droit souverain, auquel il se déclare disposé à renoncer à un moment donné. Ce moment arrivera après un service de quatorze années, c'est la loi qui le dit. S'il tenait un autre langage, le. gouvernement justifierait en quelque sorte la conduite des Anglais; il imiterait les traficants qui ont enlevé les noirs de leur pays. Disons mieux : il ferait la traite, sans courir aucun des dangers qu'offre ce commerce infâme ; il se ravalerait au dessous des négriers.
Donc, le gouvernement impérial voit des hommes libres dans ces malheureux ; il ne les garde en dépôt que pour se couvrir des dépenses faites à leur occasion, et il les dirige sur les terres de la couronne, ou bien il les loue à des gens honorables, afin de îes soustraire aux conseils de la misère, à l'influence des mauvais exemples, à l'exploitation immorale dont ils seraient l'objet. Voilà, certes, des précautions toutes paternelles et que nous approuvons fort.
Mais le gouvernement a pris là un engagement formel; voyons s'il l'a tenu.
Les premiers Africains capturés furent distribués à Bahia entre quelques personnes qui offraient toutes les garanties demandées. Après un service qui dura quatorze ans — quatorze ans employés à se racheter! ils montèrent à bord d'un bâtiment de l'Etat qui les débarqua sur le littoral africain.
(1) Paragraphe !•% article 3, des instrucçôês relativas à arremataçâo dos Africanos iUicitamente introduzidos no império,
334 LE BRÉSIL TEL Qïï'iL EST
Voilà qui est précis, sans aucun doute.
Mais, depuis lors, d'autres captures ont été fidtes; d'autres lois ont été édictées à l'endroit de cette intéres^ santé population, et nous ne sachons point que de nouveaux voyages en rapatriation se soient effectués.
Ce que nous ne pouvons ignorer, par exemple, c'est que le gouvernement, après chaque saisie de navires négriers, a choisi dans la cargaison les sujets les plus vigoureux, les plus intelligents, et qu'il les a envoyés sur les domaines de la couronne. Telle est l'origine de cette nombreuse population noire agglomérée dans les résidences impériales, telles que San-Christovao, Santa- Crux, Petropolis, etc., etc.
Esclaves, ils étaient entre les mains de négriers; esclaves, ils sont restés entre celles du gouvernement impérial. Les malheureux n'ont fait que changer de maîtres. Cen'étaitguère la peine, vraiment, de protester d'une manière aussi solennelle contre le bill du parlement anglais I Mais poursuivons : • ' Un article de la loi, n» 581 , détruit toute la législation antérieure qui traite du mode de location des Africains. Elle déclare en termes formels que cette location à des particuliers est désormais interdite.
Voici du reste le texte de la loi :
Todos os escravos que serem appréJiendidos^ serao reeœportados por conta do estado, para os portos d'onde tiverem vindo, ou para qualquer outro ponto fora do imperiOy que mais convenienïe parccer aô Governo, e emquanto essa reexportaçao se nào verlficar^ serào empregadosem trahaïho débaixoda tutela do Governo; nao sendo, em caso algu/n^ concedidos os seus serviços à particulares.
Ce qui signifie :
« Tous les esclaves capturés seront réexportés aux
I£ BRÉSIL TEL QU'lL EST 355
frais de l'Etat ; ils seront déposés aux lieux d'où ils sont partis, ou sur quelque autre point hors de Tempire, qui sera plus à la convenance du gouvernement; cette réexportation ne s'effectuant pas, ils seront employés à des travaux sous la tutelle du gouvernement, mais, dans aucun cas, leurs services ne seront loués à des particuliers. »
Voyez quel pas rapide le gouvernement a fait dans cette voie funeste de l'arbitraire! Combien la lof du 4 septembre 1850 diffère des décrets de 1834 et 1835.
Déjà, dans l'intervalle, une autre loi avait détruit ce terme de quatorze ans, primitivement fixé pour le rachat de ces malheureux en négligeant de déterminer l'époque de leur libération.
Maintenant on parle encore, il est vrai, de les réeoh porter chez eux, ou sur quelque autre point étranger de l'empire ; mais on prévoit le cas où cette mesure ne se réalisera point, et alors le gouvernement, devenu leur tuteur, utilisera leurs services à son profit.
C'est là où l'on voulait en venir; c'est cela aussi qui est arrivé.
Une fois installés au Calabouço, ils se sont transformés en ouvriers, et le prix de leurs sueurs a été acquis au gouvernement.
Je reconnaîtrai volontiers qu'ils sont mieux vêtus, mieux nourris, mieux traités que chez les loueurs, mais leur condition n'en est pas moins déplorable. Depuis longues années leur pensée a pu interroger l'avenir, sans découvrir la liberté promise à l'extrémité de l'horizon f Depuis longues années, le gouvernement impériala failli à ses engagements ; il a commis, en agissant de la sorte, un crime ignoré de nos codes, mais prévu par le législateur portugais, ce crime que la loi définit :
Reduzir a escravidâo hv/mapes$oa Kvra.
336 LE BRÉSIL T£L QU'lL EST
« Réduire en l'esclavage une personne libre , » et qu'elle punit très-sévèrement.
Heureusement pour les Africains du Calabouço, un courageux défenseur surgit un beau matin, qui réclama en leur faveur auprès du cabinet de Rio. Ce défenseur était le représentant d'une grande nation bien connue, trop connue au Brésil; mais il parlait cette fois au seul nom des droits sacrés de l'humanité; il faisait valoir hautement l'engagement formel pris par le gouvernement. Il fallut compter avec lui.
Dans cette circonstance, l'Angleterre prenait décidément le beau rôle. Sans préoccupations mesquines et personnelles, sans penser au ► fameux traité de commerce refusé à lord Howard par le vicomte de l'Uruguay; mû seulement par une pensée de justice, M. Southern plaida chaleureusement la cause des opprimés. Au nom de son gouvernement, il demanda que la situation fût nettement définie, et que cette importante question reçût enfin une solution décisive.
Cela se passait en 1854, l'année même où la fièvre jaune l'emporta. Le décret rapporté — celui qui fixait pour la libération un terme de quatorze ans — revit donc le jour; mais il reparut modifié dans un sens qui en paralysait l'action bienfaisante. Il était déclaré que les Africains capturés seraient libres de droit, -après quatorze ans de service, à la condition expresse toutefois qu'ils réclameraient le bénéfice de cette disposition»
Un pareil amendement rendait tout simplement la loi inapplicable, et en détruisait tout l'eflet.
Comment les noirs auraient-ils pu rédamer ^ eux qui ne savaient ni lire ni écrire? eux qu'on maintenait dans une ignorance profonde? eux qui ne connaissaient absolument rien de la législature qui les régissait?
C'était^une dérision.
Le représentant de la Grande-Bretagne protesta énergiquement contre cet amendement jésuitique. Il exigea que les Africains, après l'expiration de* la quatorzième année, et sans qu'ils eussent besoin de rédamer ^ fussent déclarés libres de droit et de fait.
Après un débat qui dura plus d'un jour, la rédaction anglaise fut enfin adoptée.
Aujourd'hui, la position légale dont parle le paragraphe 8 des alteraçôeSj est décidément un fait accompli. La justice et l'humanité ont reçu une égale satisfaction. Les dépenses du gouvernement sont couvertes par quatorze années de travail, et le noir reprend la place que la nature lui destinait. Dédompiagement et liberté, tels étaient les deux termes de la proposition qu'on avait à résoudre ; cette proposition est désormais résolue.
Quelques mots maintenant sur le régime auquel ils sont soumis dans le Calabouço, debaixo da tutéla do go^ verno, suivant le texte de la loi du 4 septembre 1850.
Lorsque j'ai visité la Casa da Gorrecçâo, les Africains libres étaient au nombre de 223. Parmi eux se trouvaient des enfants de huit, dix et douze ans ; ce qui prouve, en effet, que des actes de traite s'étaient produits depuis peu de temps, et ce qui justifie alors la somme de 25 contos (75,000 fr.) allouée pour la répression du trafic. Vingt-quatre négresses libres seulement habitaient le Calabouço.
La nourriture de ces pensionnaires est la même que celle des esclaves. Le senhor veador m'a déclaré toutefois que les vivres sont de qualité supérieure. Une marmite leur est spécialement destinée.
Il est défendu de les frapper avec la chicote. Lorsqu'ils ont commis une faute, ils reçoivent un nombre déterminé de forules avec le palmatorio.
Tous apprennent un état dans l'intérieur de rétablis-
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sèment, et, en général, ils deviennent d'excellents ou- Triers. L'administration les emploie pour son compte; elle en loue mênie au dehors. Tout ce qu'ils gagnent lui appartient, sauf un léger prélèvement qui varie depuis 3 vintems jusqu'à une pataque, et. qui leur est abandonné. Il en est dont la part s'élève jusqu'à une cruzada soit un franc. Pendant toute la semaine, leurs services sont acquis à la maison de correction ; le dimanche seulement, il leur est permis de travailler pour eux.
Ils ne peuvent se marier sans la permission du gouvernement. Cette permission • doit être difficilement accordée, puisque aucun d'eux n'était marié à l'époque où je visitai l'établissement.
Des entraves de toute sorte, en efifet, s'opposent à ce qu'un Africain prenne une compagne.
Où la verrait-il ? à quelles heures ? comment pourraît- 11 vivre avec elle?.
Les journées sont consacrées au travail. Son lit est placé, parmi les lits de ses compagnons d'infortune, dans une salle qui leur est commune. Le soir il doit être rendu au Calabouço.
Je communiquais les réflexions que m'inspiraitce sujet au veador, et je ne lui cachais pas que ces obstacles à une union légale, poussaient forcément les noirs au libertinage et aux vices qu'il entraîne avec lui.
— Supposez, lui dis-je, un Africain marié, lors de sa capture par les croiseurs du gouvernement : où le logerez-vous? Le séparerez- vous de sa femme? de son enfant, s'il en a un?
Le senhor Joâo Paolo Ferreira Diaz parut étonné de ma question.
— Est-ce que ces brutes se marient ! réplîqua-t-il en haussant les épaules. Us s'accouplent ici, comme ils s'ac-
^ couplaient chez eux, voilà tout; mais jamais un prêtre
n'a béni leur union, f Après une pareille réponse, je n'avais plus qu'à me
taire.
Ainsi que vous avez pu en juger par ce qui précède, madame, la Casa da Correcçâo tire un bon profit des Africains; ils lui sont surtout d'un grand secours, lorsqu'un esclave prend la fuite. Il n'est pas un limier de police qui puisse leur en revendre, tant pour l'agilité . que pour l'adresse et la ruse qu'ils dépensent dans ces occasions. Ce sont de véritables cachorros^ pour me servir de l'expression du veador, qui dépistent et traquent le gibier. 11 est rare que le fugitif échappe pour longtemps aux poursuites et aux investigations dont il est l'objet.
Voici une anecdote qui vous donnera une idée de la manière dont opèrent les Africains.
Un esclave, nomraons-le Bonifacio, afin d'éviter un châtiment qu'il avait mérité, prit la fuite dès qu'il fut arrivé sur les travaux, et se sauva à travers champs du côté de Mata-Porco. Deux Africains furent envoyés à sa poursuite ; ils se mirent en chasse aussitôt.
Le soir, lorsqu'ils revinrent à la Casa da Correcçâo, ils déclarèrent qu'ils avaient retrouvé les traces de Bonifacio à Engenho-Velho, et qu'ils l'avaient suivi à la piste jusque du côté de San-Clémente; mais là il s'était complètement dérobé à leurs recherches. Ils ajoutèrent qu'ils ne doutaient point qu'il ne se fût réfugié dans les montagnes qui enserrent la baie de Bota-Fogo, àmoins qu'il n'eût déjà pris la direction de la Tijuca, . Le lendemain au matin, le directeur manda devant lui l'Africain Aureliano, le plus fin, le plus audacieux aussi de ses limiers.
— Tu n'ignores pas, lui dit-il, que l'esclave Bonifacio
340 tE BRÉSIL TEL QU'iL EST
s'est enfoi hier, dans raprès-midi. Je compte sur toi pour le ramener au Calabouço. Va, et tu seras bien récompensé, —Quel est lesenhor de Bonifacio? demanda l'Africain.
— C'est un despachante de TAlfandega ; il demeure rue das Marecas, u\... et s'appelle le senhor Bénigne Nascentes dos Reys.
— C'est bien, dit Aureliano.
Après avoir reçu ses dernières instructions, il partît.
Le senhor dos Reys se trouvait à la douane lorsque l'Africain se présenta chez lui. Il fallut du temps pour le joindre; mais Aureliano finit par le découvrir.
La colère du despachante fut vive en apprenant la disparition de son esclave. Il se calma un peu cependant, devant la promesse que lui fit l'Africain de le lui ramener.
— Il y a trente mille reis pour toi si tu réussis, proféra le despachante.
Aureliano questionna le senhor dos Reys sur le compte de Bonifacio. 11 apprit qu'il appartenait à la nation Anguiz ; qu'il fréquentait une négresse nommée Baptista, dont il avait un enfant, et un nègre — tous deux Anguiz comme lui — qu'on appelait Fulgencio.
Dès qu'il eut l'adresse des senhores de Fulgencio et de Baptista, il s'éloigna.
Arrivé à la Casa da Correcçâo, il demanda qu'on lui adjoignît un de ses camarades de la nation Anguiz. Ce secours lui était nécessaire, puisque lui, étant Cassango^ ne parlait pas la langue du fugitif. Après avoir expliqué son plan au directeur, il obtint d'enmiener un Africain Anguiz nommé Bernardo.
11 savait que Baptista était jeune et coquette. Il commença par faire l'acquisition de pendants d'oreilles en verre rouge, imitant grossièrement le corail ; puis il se rendit dans un botequira qui donnait sur le largo da
LE BIUÊSIL TEL QU'lL EST 341
Lappa, avec Bernardo. Deux verres de cachaça et une demi-douzaine de sardines furent apportés sur la table devant laquelle ils s*étaient assis. Les Africains se mirent à'déjeuner.
C'était au plus fort de la chaleur. On ne voyait dans les rues que des Français, des nègres et des chiens, comme disent les Brésiliens. Les deux noirs causaient tout bas, sans cesser de tenir l'œil fké sur la place. Aureliano communiquait ^ Bernardo ce qu'il aurait à faire, lorsque celui-ci s'écria :
— Voilà Baptista I
Une négresse, jeune encore, à la démarche nonchalante, ayant les épaules et la poitrine nues, s'avançait du coté de la fontaine. Elle portait un baril sur la tête et avait, serrée autour des reins, une pièce d'étoffe qui servait de berceau à un nourisson. La négresse, un bras passé autour du corps de son enfant, le tenait attaché à un sein immodérément allongé et flétri avant l'âge. Le regard de Baptista interrogeait la place, pendant qu'elle se dirigeait vers la fontaine adossée au Passeio publico.
Un noir, accroupi sur les dalles de l'église où il paraissait endormi, s'élança alors vers elle.
— Voilà encore un Anguiz, observa Bernardo.
— Ce doit être Fulgencio, dit Aureliano.
Baptista, par un mouvement des reins particulier à ces créatures, ramena la pièce d'étoffe et l'enfant derrière son dos. Déposant alors le baril sur la margelle de la fontaine, elle s'entretint avec le noir.
Aux premières paroles de celui-ci, la négresse ne put retenir un geste d'étonnement. Elle planta ses deux mains sur ses hanches et prêta une oreille attentive aux discours de l'esclave.
— Elle ignorait tout! dit Aureliano. Fulgencio vient, de lui apprendre la fuite de Bonifacio
342 LE BRiSIL TEL QJ^ïL EST
— C'est cela, oui, c*est cela, observa Bemardo.
Tout à coup Fulgencio se pencha vers la figure de Baptista, après s'être assuré que personne ne pouvait Teatendre. Il proféra quelques mots à voix basse qui firent tressaillir la négresse. Celle-ci enlevoppa son enfant d^la ardent regard et hocha la tête. Fulgencio devint plus pressant ; sa pantomine expressive trahissait une communication importante.
Baptista, ébranlée par ses arguments, hésitait encore toutefois. Elle finit cependant par se décider. Elle étendît le bras du côté de la baie par un geste solennel, et leva les yeux au ciel, comme quelqu'un qui prend un engagement.
— Vois-tu? disait Aureliano à son compagnon. J'aî aussi bien entendu les propositions de Fulgencio et les réponses de Baptista que si j'avais été près d'eux.
— Vraiment Mit Bernardo.
— Fulgencio a reçu des nouvelles de Bonîfacio, cela est sûr. 11 a résolu de déserter la maison de son matîtref lui aussi, afin de rejoindre Bonifacio, et il a engagé Baptista à fuir avec lui. Baptista a reftisé d'abord, puis elle s'est laissé vaincre, et maintenant elle vient de promettre de porter son enfant à Bonifacio.
— Cela pourrait bien être, observa Bemardo.
Le Gassango reprit :
— Tout est convenu entre eux. Fulgendo s*éloigne; je vais le suivre et je te jure qu'il ne sera pas un embarras pour nous. J'en fais mon affaire. Quant à toi, prends ces pendants et aborde Baptista. Tu connais ton rôle; tâche qu'elle donne dans le panneau. Je t'attends à la Costa d'Africa (1), près du ruisseau où les négresses
(I) Quartier situé sur le bord de la mer« lorsqu'on a dépassé le large, da Lappa; ainsi nommé à cause de l'excessive chaleur qui y règne.
du quartier vont Javer leur linge. J'y serai dans moins d'une heure.
— J'y serai avant toi, repartit Bernardo.
Aureliano, pendant que son compagnon marchait à la
rencontre de Baptista, suivit Fulgencio. Il traversa avec lui la Costa d'Africa, et le vit entrer dans une petite maison, établie sur le terrain fangeux où Ton vient d'ouvrir la rue Luizia. Cette maison, placée au bas de l'éminence que couronne la riante habitation du docteur Sigaud, a été remplacée depuis peu par une bâtisse neuve. Elle appartenait à cette époque à un commis de leilao (encan). Aureliano y pénétra à la suite de l'esclave. Le commis venait précisément d'arriver pour le dîner.
— Senhor, dit le Cassahgo après qu'il eut justifié de sa position sociale, vous avez un esclave qui s'appelle Fulgencio, de la nation Anguiz?
— C'est lui qui vient de rentrer, déclara le commis.
— Je ne m'étais pas trompé, observa l'Africain. Eh bien I senhor, je vous engage à enfermer Fulgencio peadant quelques jours, jusqu'à demain surtout, car il a l'intention de s'enfuir ce soir, pour aller rejoindre un de ses camarades qui est marron depuis hier. Vous voilà averti; maintenant agissez à votre guise.
Le commis ne fut pas long à prendre son parti. Aidé d'Aureliano, il mit les fers aux pieds de Fulgencio, ainsi qu'à ses deux mains, et il l'enferma à double tour dans la pièce la plus reculée du logis.
— En voilà un qui n'est plus à craindre, proféra Aureliano.
11 se dirigea alors vers le lieu du rendez-vous.
Cependant Bernardo avait accosté Baptista, au moment où la négresse s'apprêtait à s'éloigner de la fontaine.
Il commença par la saluer dans l'idiome des Anguiz,
3U us BRÉSIL TEL QU'iL EST
ce qui prévint Baptista en sa faveur. Il lui demanda ensuitQ si ce n'était pas Fulgencio, le frère Fulgencio, qui venait de la quitter. Sur la réponse affirmative de Baptista, Bernardo fit mine de courir après lui, afin de serrer la main au frère. .
— Laissez-le s'en aller, dit la négresse. Fulgencio est en retard, et si son maître ne le trouvait pas à la casa lorsqu'il rentrera pour dîner, il lui donnerait la chicote.
Bernardo parut se résigner.
— Je vois, dit-il, que mes renseignements sont bons. Je retrouverai Fulgencio sous peu^ qbserva-t-il en accentuant ses mots, s*U persiste dans ses intentions^ Quant à vous, je ne puis me tromper ; vous êtes bien cette Baptista dont mes camarades m'ont parlé si souvent?
Je me nomme Baptista, répondit la négresse.
— Baptista, la maîtresse de Bonifacio?
— Plus bas! plus bas! dit la négresse en entendant prononcer le nom de son amant.
— Vous êtes donc instruite? demanda Bernardo. Baptista enveloppa l'Africain d'un regard profond,
mais elle ne répondit pas.
— Écoutez, reprit celui-ci ; Bonifacio a eu tort de partir seul et d'être plus pressé que nous.
La négresse se tenait toujours sur la réserve. Bernardo comprit qu'avant d'avoir une réponse d'elle, il fallait dissiper ses soupçons. 11 continua donc, en conservant un air naïf et sincère, la confidence commencée.
— Oui, il a eu tort de ne pas nous attendre : nous sommes une douzaine de noirs Anguiz qui avons résolu de briser nos fers; je- suis du nombre, moi, et de plus l'ami de Fulgencio et de Bonifacio. Us ne vous ont jamais parlé de Gaêtano vendu à Pernambuco, et amené à Rio-de-Janeiro depuis un mois seulement ?
LE BRÉSIL TEL QU'lL EST 3^5
La négresse fit un signe de tête négatif.
— C'est singulier, dit-il.
— Il y a plus d'un mois que je n'ai pas vu Bonifacio, déclara Baptista.
— Ah! oui, depuis que son senhor Ta fait conduire au Calabouço, obsen^a Bernardo. Tout s'explique maintenant. Je suis moins lié avec Fulgencio, et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas prononcé mon nom devant vous. Je m'appelle donc Gaôtano; je suis arrivé ici depuis peu. Hier au soir, envoyé par mon maître en commission, je me dirigeais vers la demeure du senhor de Bonifacio, qu'un camarade m'avait indiquée, lorsque je rencontrai mon vieil ami. Je le reconnus aussitôt, mais lui paraissait vouloir m'éviter. Je l'abordai cependant, et il m'apprit, dès que je me fus nommé, ce qui s'était passé dans la journée. Il rôdait aux alentours du Largo da Lappa, dans l'espoir de vous apercevoir et de vous parler. La crainte d'être surpris l'a forcé de disparaître, en entendant sonner VAve Maria. Doutant de rencontrer Fulgencio à cette heure, il m'a chargé de ses instructions, et c'est pour les remplir que j'ai cherché à vous joindre.
— Il a vu Fulgencio, dit Baptista, quelque peu dupe de cette fable.
— Alors vous connaissez notre projet? demanda Bernardo.
La négresse fit encore la sourde oreille.
— Vous vous défiez de moi? observa en riant Bernardo. Eh bien! vous avez tort; mais, cependant, je comprends votre conduite et je l'excuse.
— Il y a tant de faux frères ! observa Baptista. -^ Parmi les Anguiz?
— Parmi les Anguiz comme parmi les noirs des autres nations.
349 Ifi BBÉStL TEL Qtj'lL EST
— Quand vous me connaîtrez mieux, vous me rendrez justice, reprit Beraardo avec tranquillité. Bref, avant ' de me quitter, hier au soir, Bonifacio m'a chargé de vous parler, et, en vous apprenant sa fuite, de vous déterminer à le rejoindre avec votre enfant. N'est-ce pas ce que vous a déclaré Fulgencio ?
— C'est cela môme.
— Vous voyez bien ! Enfin, pour vous donner une der^ nière preuve que Bonifacio m'envoie vers vous, voici des pendants d'oreilles qu'il vous destinait et qu'il m'a prié de vous remettre. « Baptista est soupçonneuse, m'at-il dit ; ces objets livrés de ma part te gagneront sa confiance. »
En parlant ainsi, Bernardo tirait de sa poche la parure de verre, achetée le matin même par Aureliano, et la présentait à la négresse»
Celle-ci poussa une exclamation de joie, en la recevant : la femme avait vaincu l'esclave, et le stratagème d' Aureliano obtenait un succès complet.
•— Pardonnez-moi, dit Baptista [à Bernardo; je ne vous avais jamais vu, c'est là mon excuse.
— Je comprends cela ; à votre place j'eusse agi comme vous, répliqua l'Africain. Maintenant vous pouvez me dire ce que vous avez résolu avec Fulgencio.
La négresse promena ses regards autour d'elle. Quand elle se fut assurée qu'ils étaient bien seuls, et qu'ils se trouvaient par conséquent à Uabri de tout espionnage :
— Nous partons ce soir avec Fulgencio, dit-elle. Le signal est le tvv da peça, le rendez-vous à la première ruelle, à gauche du Caminho novo de Bota-Fogo.
— Et le lieu de la réunion ? Fulgencio vous l'a-t-il indiqué ?
— Sans doute.
— C'est celui que m'a désigné hier Bonifacio ?
LE BR£sa î£lr QU'lI. fiSt 347
— Jugez-en: derrière l'hôpital dos Doudôs (des Fous).
— C'est cela même, observa Bemardo, avec un remarquable aplomb,
— Mais c'est assez causé, dit Baptista ; aidez^noi à charger mon baril.
— Un moment encore, proféra l'Africain ; fje vous al déclaré tout à l'heure que nous étions une douzaine d'Anguiz qui avons résolu de devenir marrons. C'est aujourd'hui que notre fuite doit s'efiFectuer : or, je me dois à mes amis, aussi bien qu'à vous. Ne vous impatientez donc pas, si, par aventure, Fulgencio ou ipoi nous nous faisions quelque peu attendre. Notre projet, pour réussir, demande de grandes précautions; mais, quoi qu'il arrive, à moins que je ne meure d'ici à ce soir, je serai au rendez-vous, seul même, si mes compagnons ne sont pas prêts.
Il aida alors Baptista à placer le baril d'eau sur le eoussinet qui protégeait sa tête.
— Ce soir vous verrez Bonifacio, dit-il.
— Le père embrassera son enfant I répliqua la néjgresse.
Et elle se dirigea vers sa demeure.
— Le piège est bien tendu, murmura Bernardo. Le gibier ne peut nous échapper.
Il rejoignit alors Aureliano. Celui-ci félicita son compagnon sur le succès qu'il venait d'obtenir, et ils attendirent avec impatience le moment d'agir.
On entrait dans le mois de décembre. A cette époque, on tire le canon tous les soirs, sur la rade, à neuf heures; c'est ce qu'on appelle o tiro da peça da tarde. Le coup de canon qui retentit le matin à l'aube, s'appelle o tiro da peça da madrugada. Pendant les grands jours^ e'est-à-dire du 22 septembre au 21 mars, le tiro dapeça
348 LE BRÉSIL TEL ÛU*a EST
a lieu à neuf heures du soir. Du 22 mars au 21 septembre il s'effectue à huit heures. Les jours diminuent alors, et les esclaves doivent être rentrés de meilleure heure.
La détonation du tiro da peça venait d'ébranler Tair.
Aureliano et Bernardo, tous deux armés jusqu'aux dents, tous deux ayant une corde autour des reins, deux bouteilles de cachaça, du sucre et des cigares dans les poches, pénétrèrent dans le Caminho novo. En abordant la ruelle indiquée, ils aperçurent une ombre qui s'effaçait contre le mur.
— Baptistaî Baptista! proféra avec précaution Bernardo.
L'ombre tâchait de dissimuler sa présence du mieux qu'elle pouvait. Aucune réponse n'arrivait jusqu'aux deux Africains.
— Elle a peur, en nous voyant deux, observa Bernardo.
Et, se détachant de son compagnon, il marcha vers le mur.
C'était en effet Baptista, arrivée la première au rendez-vous. La pauvre mère portant toujours son enfant— en calconde^ comme disent les noirs, c'es^à-dire derrière le dos, enveloppé dans une couverture de laine qu'elle avait dérobée à son maître, consentit à s'approcher, dès qu'elle eut reconnu Bernardo, qui, pour elle s'appelait Caëtano. Celui-ci expliqua la présence de son compagnon. Les autres esclaves n'étaient pas prêts encore pour la fuite. Ils s'étaient emparés d'une barque pour franchir la baie, croyant ce moyen moins dangereux que de traverser la ville à une heure aussi indue. Mais tous n'avaient pu arriver au moment fixé, au lieu où la barque les attendait. Alors, lui, Caêtano, avait prié un de ses compagnons, c'était Aureliano, de prendre la
L£ BRÉSIL TEL QTI^a EST 3^9
terre ferme et de Taider à servir d'escorte à la maîtresse de Bonifacîo.
La fable. était bien agencée; Bernardo la débita avec un accent qui surprit la bonne foi de la négresse. Celle- • ci remercia les deux Africains.
— Et Fulgencio ? demanda Aureliano ; ne m'as-tu pas dit qu'il était des nôtres ?
— A propos, ouest Fulgencio? dit Bernardo. Comment se fait-il qu'il ne se trouve pas ici ?
— Je ne sais, répondit Baptista. PeuWtre lui sera-t-il arrivé quelque accident.
— Cela est possible, observa Aureliano. Quoi qu'il en soit, les moments sont précieux et nous ne pouvons l'attendre davantage.
— Partons I dit Bernardo.
— Partons I répéta Baptista.
En traversant la praia de Bota-Fogo, l'enfant se réveilla et geignit.
— Nhonho nous portera malheur I murmura Aureliano en faisant un geste d'effroi.
Baptista attira doucement l'enfant à elle et lui présenta le sein. Les vagissements cessèrent aussitôt ; l'enfant venait de s'endormir.
Aureliano, Bernardo et Baptista, marchèrent encore quelque temps sans proférer une parole. Ils atteignirent enfin l'hôpital des fous, appelé aussi hôpital dom Pedro II.
— Ici, je m'arrête, dit Aureliano. Vous autres, enfoncezvous dans les gorges et faites le signal convenu. Moi, je vais guetter nos compagnons de la barque. Dès qu'ils arriveront, nous irons tous vous rejoindre. Allumez du feu, afin que nous nous ne égarions pas.
Et se penchant à l'oreille de Bernardo :
— Veille au grain, dit-il ; je ne serai qu'à quelques pas de vous.
350 lE BRÉSIL TEL QU'lL EST
Le plan d'Aureliano était des plus simples. Connu personnellement de Bonifacio, il ne voulait pas s'offrir à sa vue. Bernardo, au contraire, employé habituelle- . ment dans les ateliers, pouvait dérouter les soupçons du fugitif; il n'y aurait rien eu d'impossible à ce que Bonifacio n'eût pas remarqué sa figure, et môme ne l'eût jamais aperçu.
C'est donc son camarade qui doit se présenter le premier aux regards du nègre marron, afin de lui laisser le temps, à lui, et les moyens aussi, d'assurer le succès de sa ruse.
Bernardo et Baptista gravirent la rampe des collines. Ils ne tardèrent pas à atteindre un petit monticule abrité, du côté de la rade, par un massif de palmiers nains et de cocotiers.
— Arrêtons-nous ici, ^it Bernardo et allumons le feu.
— Mais vos camarades ne pourront pas vous apercevoir, observa Baptista.
— L'essentiel est d'être distingué par Bonifacio, répondit Bernardo, avec une intention dont le sens échappa à Baptista.
La pauvre mère ne se doutait guère qu'on lui faisait jouer, en ce moment, le rôle de ces oiseaux apprivoisés qui attirent dans les filets du chasseur leurs frères joyeux et libres. L'air de Bernardo lui plaisait, et ses manières la laissaient sans défiance. L'idée de revoir son amant absorbait maintenant toutes ses facultés.
Ils s'assirent sur l'herbe, et Bernardo alluma du feu.
Il avait déposé près de lui sa provision de cachaça, de sucre et de cigares.
— Bonifacio boira un coup volontiers et il fumera avec plaisir un de ces charutos, dit-iL
— Il a été privé de viande depuis deux jours, proféra
LE BRÉSa TEL QU'IL EST 351
la négresse ; il ne sera pas fâché de manger un morceau de celle-ci.
Ce disant, elle tira d'un petit sac contenant déjà de la farine de manioc, une bande de carne secca, Elle en coupa un morceau qu'elle approcha du feu.
— Voilà une excellente idée, dit Bernardo; Bonifacio va faire un repas de fldalgo.
— Bonifacio a pensé à moi en m'envoyant ces pendants d'oreilles, et moi je ne l'ai pas oublié, répondit Baptista,
— Va-t"il être heureux de vous revoir et d'embrasser son petit nhonhol observa l'astucieux Africain. Mais voilà le feu qui a pris et les flammes qui brillent. Veillez à l'entretenir, Baptista ; moi, en attendant l'arrivée de Bonifacio, je vais essayer de faire un somme, après avoir goûté toutefois à* cette cachaça.
S'étendant alors tout de son long, la figure à moitié cachée par son bras et un couteau dans la main, il feignit de s'endormir.
Baptista venait de jeter de nouvelles branches dans le foyer, lorsque des miaulements plaintifs, pareils à ceux que pousse le jaguar, retentirent par trois fois.
La négresse tressaillit et serra son enfant contre son sein. Mais son effroi ne dura pas longtemps. A la troisième reprise des miaulements, elle hocha la tête et un sourire glissa sur ses lèvre^.
— C'est Bonifacio ! murmura-t-elle.
Pour répondre au signal parti des hauteurs, elle imita à son tour les miaulements de la bête féroce, puis elle tendit l'oreille.
Bientôt un bruit de feuilles sèches qu'on écrase avec précaution arriva jusqu'à elle.
Dans ce moment, nhonho, qui ne se trouvait pas à l'aise, apparemment, dans son berceau trop étroit; nhonho^ que l'humidité de la nuit pénétrait peut-être,
s'agita dans sa couverture et poussa des plaintes fréquentes.
— Bon! la criança nous vient en aide, elle aussi! murmura Bernardo, dont l'œil ne perdait aucun des mouvements de Baptista.
Celle-ci berça doucement son nourrisson, et comme ses petits cris ne discontinuaient pas, elle lui donna force baisers et iinit par lui présenter sa mamelle flélrie.
— Ton père va venir ; tu vas voir papaï (diminutif redoublé de paï^ père)] calme-toi, mon enfant; papaï va venir, proféra-t-elle d'une voix émue.
Le bruit causé par le feulement des feuilles sèches avait cessé; un autre lui succéda, imitant les cris aigus d'une macaca en colère.
— C'est bien lui, c'est Bonifacio ! dit Baptista, en se tournant vers celui qu'elle prenait pour Caëtano.
Mais Bernardo paraissait profondément endormi, il ne répondit pas et conserva son immobilité.
Les cris aigus retentirent de nouveau, tout près, cette fois, de l'endroit où se trouvaient l'Africain et la négresse. Celle-ci se pencha et interrogea le taillis. Elle distingua deux prunelles ardentes qui flamboyaient à travers les arbres. A son tour, elle imita la macaca, afin de répondre à l'interrogation de son amant et aussi pour le rassurer.
Une forme humaine s'avança avec précaution; éclairée par les flammes, cette forme se dessina plus nettement, Baptista reconnut le marron. Celui-ci s'approcha, jetant des regards inquiets autour de lui, et faisant des signes à Baptista. Quand il ne fut plus qu'à quelques mètres d'elle, il tendit un lourd bâton, dont il était armé, du côté du foyer.
— Est-ce Fulgencio? demanda-t-il à voix basse.
~ Non pas, répondit la négresse; Fulgencio n'a pas
I£ BRÉSIL TEL QU'iL EST 333
paru. Ce compagnon est Caëtano de Pernambuco; c'es! ton ami Caêtano.
Le marron fit deux pas en arrière.
— C'est Caetano, le frère que tu m'as dépéché hier au soir, et qui m'a remis ces pendants de ta part, repritelle en portant la ma^n à ses oreilles.
— Caëtano ! dépéché ! pendants d'oreilles I répéta Bonifacio, dont les traits se contractèrent soudain.
— Eh bien I oui, c'est Caëtano, un Anguiz, un frère t maïs viens donc embrasser nhonho.
Ce disant, la pauvre mère avait saisi des deux mains son nourrisson, et le présentait à Bonifacio.
— Est-il seul ? demanda de nouveau le marron; mais sans faire un mouvement.
. — Seul! tout seul ! répondit Baptista. Les autres doivent venir par la baie, dans une barque dont ils se sont emparés. Us ne tarderont pas à nous rejoindre,
La physionomie de Bonifacio s'assombrit encore à ce discours qu'il ne comprenait pas. 11 venait de prendre son parti cependant; il s'approcha.
— Donc, il est tout seul, proféra-t-il, c'est bon. Ah ! des bouteilles ! de la cachaça, sans doute ? donne-m'en une que je me rafraîchisse le gosier. Cela fait du bien, dit-il après avoir lampe la moitié de la bouteille.
— Embrasse donc nhonho, papaï, reprit avec plus d'insistance Baptista.
— Attends encore un peu. Caëtano! ohél Caëtano! s'écria-t-il. Comme ton compagnon a le sommeil, dur? et sa figure que je ne peux pas voir ! Ohé 1 Caëtano ! reprit-il en se faisant un porte-voix de ses deux mains. 11 dort comme une noix de coco I 11 aura bu trop de cachaça, sans doute.
Il s'avança tout près de l'Africain et le secoua. -^ Ohé! frère, dit-il, ne veux-tu pas répondre enfin?
S54 £■ BlÉia TEL OV'lL EffT
Bernardo releva sa tdte, et, comme unhomme qui Tient de se réveiller, il se frotta les yeux. -*• Puis, saisissant son moment, il se dressa d'un bond et jeta ses deux bras autour du eorps de Bonifado. Au même instant, un braime surgit du milieu des buissons et se précipita vers le foyer en s'écriant : •
— Tiens-le bien, Bernardo; me voilà, me voilà!
Bonifaeto et Baptista poussèrent un cri de rage. Le marron roidit ses membres, et, par une secousse violente, il parvînt à se débarras?er des liens qui Tétreignaient. Il fit un saut en arrière. Gomme Bernardo allait fondre sur lui, le couteau à la main, il leva son bâton et le laissa retomber sur la tête de son ennemi. Ce fut comme un coup de massue. L'Africain chancela, et, perdant réquilibre, il roula dans le feu.
Âureliano arrivait en ce moment sur le théâtre de la lutte. Bonifacio mesura de Teell la distance; brandissant son bâton, il le lança avec force dans les jambes du second agresseur; tirant alors un couteau de sa ceinture, il se précipita à sa rencontre.
Hais Aureliano étaitun compère hardi autant que rusé.
D'abord, il esquiva l'atteinte du bâton en se jetant vivement de côté ; puis, au mouvement de Bonifacio, il se tourna vers la rade en s'écriant :
•^ A moi, les Africains, nous le tenonsî
Et, comme s'il eût attendu, en effet, des secours, il s'élança au-devant du marron.
Celui-ci, trompé par cette manœuvre, et croyant avoîf à ses trousses une bande d'Africains, fit aussitôt volteface et s'enfuit à travers le taillis.
La chasse se prolongea pendant une grosse demiheure. Fossés, ravins, précipices, Bonifacio franchit tout, serré de près par son ennemi, que n'arrêtait aucun obstacle. De temps en temps, Aureliano élevait la
voix, comme s'il parlait à des compagnons qui le suivaient.
— A moi \ par ici ! Joâo, Bento, prenez par la gauche, et vous autres, suivez la droite, afin de lui couper la retraite! Rabattez-le de ce côté! Bien! très-bien! s'écriait l'Africain.
Bonifacio, qui se croyait environné d'ennemis, comniençait à perdre la tête ; au lieu d'aller droit devant* lui, il se jetait tantôt à droite, tantôt à gauche, sans suivre une direction arrêtée, mais ayant sans cesse sur ses talons le farouche cachorro du Galabouço,
C'est ainsi que, courant au hasard, il était revenu sur ses pas, et qu'après force tours et détours, il se trouvait maintenant au lieu où le piège lui avait été tendu. Aurelîano n'était plus qu'à quelques mètres de lui. Le marron eut l'idée de se ruer sur l'Africain et de l'immoler à sa rage, avant de tomber au pouvoir des agents de la Casa da Correcçâo
Aureliano, comme s'il eût deviné sa pensée, reprit à haute voix :
— Bien, bien , Francisco ! Holà! Antonio, prends-le par derrière, avec Bento et ses compagnons.
Bonifacio, se croyant cerné, et persuadé que toute résistance était inutile, jeta des yeux égarés autour de lui. Avisant alors un superbe tamarin, il embrassa son tronc rugueux, et, agile comme un singe, il gagna en deux élans le faite de l'arbre.
— Maintenant tu m'appartiens ! murmura Aurélîano. Cependant Bernardo, assommé par le coup de bâton,
avait roulé au milieu des tisons ardents, en perdant connaissance. Les morsures des flammes ne tardèrent pas à le tirer de cette léthargie. Ses vêtements qui brûlaient, sa chair qui fumait, et mieux que cela, les souffrances aiguës qu'il ressentait par tout le corps, rendirent
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à son esprit toute sa lucidité. Il se mit sur son séant et avala quelques gorgées de cachaça. Dnbâton qu'il trouva à ses pieds, les gémissements que poussait Baptista achevèrent de lui rendre la mémoire. Il prit le bâton pour assurer ses pas, et il enjoignit à la négresse de le suivre ; il s'enfonça alors dans le taillis. Guidé par la voix d'Auréliano il né tarda pas à retrouver la trace du tgibier.
. Malgré une grande douleur qu'il ressentait à la tête, et une plaie assez large qu'il avait au côté, Bernardo parvint parla force de sa volonté à suivre la piste de la chasse. 11 parut dans le fourré où se tenait Auréliano, quelques instants après que Bonifacio se fut reipisé sur les plus hautes branches du tamarin.
' — Ah ! te voilà ? s'écria Auréliano. C'est bien ! Et avec la négresse encore ? c'est au mieux I
— Traîtres ! traîtres! proféra Baptista. Le fétiche des Aguiz vous punira. Oh! les traîtres! les traîtres!
— Dis au fétiche de délivrer Bonifacio, observa Auréliano en ricanant, et aussi de te délivrer toi-même, si cela est en son pouvoir.
Prenant alors la corde roulée autour de ses reins, il attacha la négresse à un cocotier.
— Misérables! brigands ! s'écria le marron, en tendant son bras armé du couteau du côté des deux Africains.
— Traîtres! traîtres! répéta Baptista, Auréliano haussa les épaules.
— Assieds-toi au pied du cocotier, dit-il à son compagnon, et surveille la bête du tamarin, pendant que je vais la forcer à descendre de son gîte. Ohé ! brute ; reprit-il en levant la tête, veux-tu ou ne veux-tu pas te rendre?
— Misérables! cachorros du Calabouço! traîtres aux
noirs ! esclaves volontaires des blancs l répondit la voix du marron.
— Va, continue à dire tes litanies, s'écria Aureliano en riant; nous te ramènerons mort ou vif au senhor Benigno Nascentes dos Reys, et cela ne sera pas long, tu peux me croire.
Et s' adressant à Bernardo :
.— Prends ce pistolet et tiens-le armé dans la main. Si ce burro essaie de se sauver, tue-le comme une brute qu'il est; du reste, je ne m'éloignerai pas.
En achevant ces mots, il ramassa des herbes sèches, de menues branches, et les entassa au pied du tamarinier. Quand tout fut prêt, il somma une dernière fois le marron de se rendre à discrétion. Cette proposition fut accueillie, comme la précédente, par des invectives et des injures.
Aureliano frotta une allumette sur sa manche, et alluma le bois mort. Il s'assit alors auprès de Bernardo et attendit.
La fumée s'éleva par tourbillons; elle entoura bientôt l'arbre qui servait de refuge à Bonifacio. Celui-ci raillait toujours ses ennemis. Le tronc du tamarin fit entendre quelques sourds craquements, en même temps que la voix du marron perdait de sa sonorité. Cette épreuve ne pouvait pas se prolonger davantage. Aureliano le savait bien.
— Assez I je me rends, proféra enfin Bonifacio avec un accent étouffé. •
— Jette ton couteau, ordonna l'Africain.
La faca tomba à ses pieds à l'instant.
— Donne-moi tes cordes, dit-il à Bernardo.
— Maintenant tu peux te laisser choir, reprît-il en s'adressant au marron.
Une masse noire roula plutôt qa'élle ne. doscendit,
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après ces laot», du haut du tamarin, et s'affaissa parmi les flammes.
Aureliano la saisit à bras le corps et la traîna à quelque distance du bûcher, pendant que Baptista se démenait dans ses liens, sanglotant et chargeant tout à la fois d'imprécations les cachorros du Calabouço.
Bonifacio qui suffoquait, n'opposa aucune résistanee. Une fois que ses bras furent solidement attachés derrière le dos, une corde passée autour de ses reins entoura, par l'autre bout, la ceinture de Baptista. Ainsi accouplés, les deux amants descendirent du mato, escortés par les deux Africains.
A Tâube, ils étaient rendus au Calabouço.
Le senbor veador a bien raison : les Africains libres sont d'excellents cachorros, pour l'administration de la GasadaCorrecçâo.
Os prêtas (les prisonniers).
Passons maintenant à la Casa Penitenciaria, qui est la partie la plus importante de la Casa da Correcçâo.
Après avoir coupé la première cour par une ligne oblique, on arrive devant le bâtiment affecté aux condamnés de condition libre, appelés os presos, c'est-à-dire les prisonniers. '
11 me faut ici consigner un fait singulier, qui vous donnera une idée du sans-gône avec lequel certains soldats bréâliens pratiquent la discipline.
Nous traversions la première cour, lorsqu'un coup de sifflet frappa mes oreilles. Je n'étais pas prégaré à cette surprise; nous n'étions ni sur un navire de guerre, ni
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dans un bois infesté de banditS) mais dans un établissement public où Tusage d'un pareil instrument devait être interdit. Aussi je me retournai aussitôt, pour chercher l'explication de ce signal. Mon étonnement fut yif| je l'avoue, en apercevant aux lèvres du sergent des Permanents le siMet qui venait de retentir. Et, afin que rien nerestàt obscur pour moi dans la manœuvre qu'acomplissait le chef du poste, j'avisai un soldat qui accourait du dehors et qui se dirigeait de son côté. Ce soldat entra au corps-de-garde, y prit un fusil et rdeva le factionnaire avec les foraialités ordinaires.
— Les ordres militaires se donuent donc avec un sif-flet au Brésil? demandai-je au veador.
Mais celui-ci, sans prendre le temps de me répondrei s'avança vers te sergent; je le suivis»
Pour être juste, je dois déclarer que le senhar Diaz tança le sergent d'importance ; il lui reprocha le relâ* chôment de la discipline et le sans-façon avec lequel il remplissait ses devoirs. Justement, un visiteur étranger parcourait en ce moment la Casa da Gorrecçâo; quelle idée emporterait-il du Brésil, s'il pensait que les soldats peuvent quitter le poste à volonté et n'y rentrer que sur un coup d'a^^o (sifflet).
— On ne connaît pas cet instnunent dans l'armée nationale, ajouta-t-il.
Ceci était à mon adresse.
—Si pareille infraction aux règlements se raiouvelle, reprit-il, j'enverrai mon rapport à vos chefs*
Je signale à qui de droit l'indignation patriotique du veador, désirant qu'elle lui soit comptée parmi les titres qu'il peut posséder déjà à la bienveillante attention du gouvernement.
Le sergent n'avait soufflé mot pendant tout le temps qu'avait duré la mercuriale; toutefois» il ae paraissail
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pas très-convaincu d'avoir mérité d'être si fortement réprimandé, et il me sembla, peut-être à tort, qu'il ne comprenait pas bien le motif de la colère du senhor Diaz. Telle fut l'impression que j'éprouvai ; aussi, me demandaî-jesi, en effet, l'apito n'avait pas toute l'autorité d'une tradition, parmi les gardiens du Calabouço.
Donc, après la première cour, on a à franchir un péristyle assez étroit ; derrière une seconde porte, se trouve une autre cour qui a la forme d'un triangle. Au milieu de ce triangle, on a cultivé de petits carrés de terre où croissent pôle-méle, des légumes et des fleurs, caves (espèce de choux), salades et œillets rabougris.
Le veador a la complaisance de cueillir un certain nombre de ces œillets et de me les offrir.
Déclarons tout d'abord que l'aspect général de cette cour triangulaire est loin d'être gai. Le coup d'œil n'est guère réjoui par cette rare verdure des carrés de terre, — potagers et parterres tout à la fois — où l'on cherche à pratiquer le précepte d'Horace : UtUe diUci. Les fleurs ont l'air triste, et les coves paraissent phthisiques. Rien ne rappelle en ces lieux les riantes plates-bandes des prisons françaises, et surtout les coquets jardins de la cour de la Madeleine dans l'ancienne Force. Cependant, le regard se repose volontiers sur la bordure des carrés, formée par une plante à feuilles rouges nommée mangerone do Para.
De cet endroit, on embrasse tout le corps du bâtiment. D n'y a là rien de monumental sans doute. Toutefois, on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'ensemble est assez satisfaisant, surtout lorsqu'on pense qu'on est au Brésil.
D'abord, c'est la cuisine placée sous un hangar, comme celle du Calabouço ; elle se compose d'un double fourneau devant lequel se tiennent deux cordons-bleus
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de couleur noire, A côté, sont de petites cases avec un rez de chaussée seulement, pareilles à celles qui servent de magasin à Tadministralion. Là, sont établis des bureaux qu'occupent divers employés.
Ceci, hâtons-nous de le dire, n'est que provisoire.
La Casa Penîtenciaria, est loin d'être terminée. Il n'y a de prêt que le local destiné aux condamnés. On se propose de commencer bientôt le bâtiment où s'instal* leront l'administration et les bureaux d'une manière définitive. Mais Dieu seul peut savoir quand le drapeau blanc, ou la branche de laurier, couronnant le faîte de la prison, annoncera la fin des travaux.
Nous ne saurions trop le répéter : nous sommes au Brésil. Dans ce pays, on entreprend diflcilement une œuvre quelconque, mais aussi faut-il convenir qu'on ne termine jamais rien.
Faut-il citer l'église du Largo do Machado, celles de la rue da Quitanda, du Largo da Lappa, etc., et tant d'autres constructions d'utilité publique, qui restent in- . achevées depuis nombre d'années.
A notre arrivée à Rio, on procédait â quelques réparations dans la rue do Ouvidor, la plus commerçante, la plus fréquentée des rues de la cidade, ainsi que nous l'avons démontré plus haut. Il s'agissait tout simplement de' remplacer les dalles usées, ou en mauvais état, par des dalles neuves. Eh bien! ce travail a demandé près de 12 mois, une année entière! C'est à ne pas y croire. Après ce laps de temps seulement, la rue des Français^ comm.e on la désigne ici, n'offrait plus ces trous, ces • dégradations, ces fâcheuses solutions de continuité qui attristaient le regard, tout en présentant des dangers sérieux pour la circulation (1).
(1) Henri Heine nous apprend dans sa correspondance, qu'il enten-
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Mais revenons à la Casa Penitenciaria.
Les devis sont en règle, le plan est approuvé; rétablissement aura la forme d'une croix de Malte.
Nous avons en face de nous, pour le moment, un bâtiment à trois étages construit avec une pierre marbrée qui est particulière à Rio.
Cette pierre, nous l'avons signalée déjà, présente m gneiss porphyroXde, dont la couleur blanchâtre est veinée par de petites couches de quartz, de feldspath et de mica. Sa physionomie est agréable à Tœil, et, de plus, elle est d'une excellente qualité, ce qui permet de l'employer aux constructions.
Le rez-de-chaussée est occupé par les of^mas et les ateliers de serralheiro (serrurier), carpmteiro (charpentier), tanodro (tonnelier) et encadernaçoo (reliure); au
dit un joar à Cologne, un enfant qui demandait à sa mère pourquoi Ton ne finissait pas de bâtir les cathédrales commencées f Cette question embarrassa fort la mère. Henri Heine répondit pour elle que les hommes avaient, de notre temps, bien anUre eK&$e à faire, que de s'occuper de cathédrales.
L'enfant parut satisfait. Comme lui je me contenterai, à défaut d'une autre, de l'explication de Henri Heine, en lui donnant, toutefois, une plus grande extension.
Les Brésiliens ont nécessairement bien autre chose d faire, qu^à terminer les cathédrales, à paver et assainir les rues, à \ïonstraire des chemins de fer sérieux, une habitation royale pour leurs souverains, et un théâtre lyrique digne de la capitale de l'Empire ; à organiser le service des pompes à incendie, à loger convenablement les gouverneurs des provinces, la bibliothèque publique, la faculté de droit de Pernambuco, la faculté de médecine de Rio-de-Janeiro, etc., etc.
Imitez la discrétion de l'enfant de Cologne, madame; ne me demandez pas à connaître les graves préoccupations qui absorbent à ce point les Brésiliens, car vous m'embarrasseriez beaucoup, moi aussi ; je me verrais forcé de répéter les paroles du cher docteur que mon coeur a salué, dans la préface de ce volume, et d'accuser avec lui le génie portugais — ce symbole de l'immobilité et de la pétrification.
LB BBBSn. TSL QD'IL EST ^Z
dessus sont les alfaiate (tailleurs) et les Bopateiros (cordonniers) , en tout six ateliers possédant chacun som chefi^ d'officina libre, qui va tous les soirs coucher chez: lùL Ce chefe dirige les travaux et démontre aux apprentis les principes de l'état.
Dans l'atelier de reliure, nous avons trouvé un: condamné pour meurtre qui continuait un ouvrage commencé, quoique ce fut l'heure du repos. Il avait fait assassiner l'amantde sahelle-sœur. C'étaitun jeunehomme de vingt-cinq ans, de honne figure, n'ayant pas l'air honteux, ni même embarrassé du tout. On pouvait croire que sa conscience ne lui reprochait rien, et qu'il ne connaissait pas le remords. Le veador nous dit que c'était un des meilleurs ouvriers de l'administration ;qu'il était doux,^ facile à conduire, et aussi gai qu'on peut l'être dans sa position. Ce malheureux avait fait verser le sang de son semblable, pourtant. Pour ce crime, le tribunal l'avait frappé d'une peine de 20 ans de détention. L'assassin, c'était un esclave^ avait été pendu!
Au rez-de-chaussée se trouve aussi le réfectoire. Nous avons remarqué avec plaisir, et non sans un certain étonnement, qu'il était d'un aspect convenable et proprement tenu. Les tables; recouvertes d'une toile cirée, font un bon effet. Chaque condamné a son. couvert à part, sa caneca (gobelet en fer blanc avec une anse) et sa moringha (pot en terre qui contient l'eau).
C'est là un progrès, un progrès réel, puisque, aujourd'hui encore, il est nombre de familles qui se passent fort bien de canecas et de verres à tabte. La moringha est le seule vase dont elles se servent pour boire; elle circule à la ronde, et chacun, sans répugnance aucune, l'approche de ses lèvres pour étancher sa soif.
Le premier et le second étage sont affectés aux cellitles des prisonniers. Chaque corridor en compte 25; il y
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a huit corridors, soit 200 cellules, qui ne sont pas toutes occupées.
En traversant les corridors, nous voyions dé tristes figures apparaître à la porte des cellules; elles appartenaient à des condamnés. Les pauvres diables se teqaient debout, dans une attitude respectueuse; et saluaient humblement, en apercevant le sous-directeur.
Ainsi l'exige le règlement de la Casa Penitenciaria.
Le senhor Diaz, sur notre désir, nous fit visiter le logement de ses pensionnaires.
Les cellules mesurent 17 palmes de long, 8 de largeur sur 20 de hauteur. Le mobilier se compose d'un lit de camp avec une cabeceira (oreiller) en bois, adhérente au lit, un tabouret pour s'asseoir, une moringha pleine d'eau et une chaise percée. Tout cela a bon air, Il est expressément défendu aux prisonniers de cracher par terre, ce qui laisse le parquet dans un état de propreté satisfaisant.
Les cellules s'ouvrent sur un corridor aéré, d'un coté, par une porte en fer, à jour; de l'autre, par une lucarne placée hors de la portée de la main. Près de chaque fenêtre se trouve un tuyau, auquel s'adapte une petite lampe recouverte d'une plaque en fer blanc. Cet abatjour a son utilité; grâce à lui, la lumière est projetée dans la cellule^ qui est alors constamment éclairée, pendant que l'employé de garde reste dans l'ombre. La surveillance est facile par ce moyen.
Le sol est planchéié. Le senhor Ferreira Diaz nous a déclaré que l'administration se proposait de faire cirer les cellules. Voilà un soufflet donné sur la joue à la civilisation européenne, n'est-il pas vrai? Faire cirer les prisons et laisser subsister le campo d'AcclamaçâoI c'est bien là une idée brésilienne, qu'en pensez-vous? Quand nous vous disions que dans ce pays on prenait le progrès
par la queue ! Cette mesure luxueuse, par cela seul qu'elle n'a pas sa raison d'être, aura Certainement été appliquée. Nul doute qu'aujourd'hui, le parquet de la Casa Penitcnciaria ne soit aussi luisant que celui de nos ministères et de nos hôpitaux, et qu'à défaut de glaces, les détenus ne puissent se mirer dans les planches qu'ils foulent aux pieds.
La chapelle est au premier étage.
C'est un petit trou qui n'a pas dix pieds carrés, et que remplit un autel dés plus modestes. Les murs sont ornés de quelques tableaux de dévotion. Derrière le tabernacle est suspendue une croûte, ohl une croûte détestable, représentant, dérision ! saint Vincent de Paul brisant les . fers des esclaves.
Nous soupçonnons l'auteur de cette toile grotesque, d'être le même savetier qui a voulu peindre lé purgatoire, contre la porte du cimetière de Catumby et dont nous avons parlé dans le Pays^ en publiant la Grande prêtresse de Panga. C'est la même ignorance de composition, le même luxe de membres mal attachés et d'attitudes impossibles. Nous respectons sans doute l'intention de l'artiste sapateiro; mais nous préférerions lui voir manier le tranchet que le pinceau. Qu'il renonce aux tableaux et qu'il confectionne des bottes et des tamancas. S'il ne fait pas fortune, du moins, il gagnera de quoi vivre.
Nous ferons remarquer que le sujet traité n'est pas autre chose qu'une antithèse navrante. Cette peinture n'est pas à sa place ici; l'on ne comprend point la présence de saint Vincent dé Paul^ dans un lieu où les esclaves ne sont pas admis.
Tous les dimanches et les jours de fêtes on célèbre la messe dans la chapelle, hespresos y assistent et aussi les Africains libres. Ils ?c tiennent les uns et les autres dans
les ateliers du premier étage ; mais les Africains sont séparés des voleurs et des assassins de couleur blanche.
Les esclaves, nous l'avons déclaré dans le chapitre qui les concerne, sont exclus de la sainte cérémonie, de par le règlement.
Nous avons dit les raisons qui expliquaient, si elle ne la justifiaient point, la conduite de Tadministration, en cette circonstance. La vue du Saint brisant les fers des captifs, pourrait donner de mauvaises idées aux noirs du Calabouço. Us n'ont pas à élever leurs regards au dessus de la sphère bornée, où se traîne leur misère. Pour eux, le ciel est désert, et Dieu dédaigne d'écouter leurs plaintes.
Que pourraient-ils lui demander, du reste?
Ne sont ils pas contents de leur sort?
Ils sont vêtus — les maîtres le prétendent du moins — nourris, logés au frais des senhores; que peuvent ils désirer encore?
Si leur cœur à besoin de s'épancher, qu'ils se prosternent, en l'adorant, devant Sainte Chicote; c'est elle qui est la patronne authentique des noirs; San-Domingo ne doit venir qu'en seconde ligne.
Le troisième étage a été consacré jusqu'à ce jour, aux débarras de toute sorte et aux objets de rebut. Mais ces lieux vont recevoir une autre destination. L'administration nourrit le projet d'établir d'autres officinas, qui compléteront le système de travail appliqué à la Casa Penitenciaria.
C'est à cet étage que se trouve le cachot par excellence, Yiri'-pace de l'établissement.
Que votre imagination n'évoque pas l'ombre de Torquemada, madame. Nous sonjmes au Brésil, il est vrai, mais nous sommes aussi en plein dix-neuvième siècle. Vous acquerrez bientôt la preuve, du reste, que le jeune
Empire sud-àméricain, en fait de système pénitehtiaire, est plus avancé qu'on ne devrait le supposer d'un Etat à esclaves,
Imaginez-vous un espace étroit, resserré entre quatre murs épais, sans meubles aucuns, pas môme un siège, et où n'entre pas le plus mince filet, la plus simple lueur de jour.
C'est là la chambre obscure, le cachot noir, où l'on jette les prisonniers révêches. Indisciplinés, ceux enfin dont les punitions ordinaires ne peuvent avoir raison.
Vous voyez qu'il n'y a là rien de bien effrayant et que ce châtiment, le plus grand de ceux qu'ait adoptés laCasa Penitenciaria, n'a rien de contraire aux principes d'humanité qu'on invoque si souvent, lorsqu'on traite de cette matière.
C'est le secret avec une aggravation considérable sans doute, résultant de Teff'roi qu'inspirent toujours les ténèbres; mais c'est le secret pour quelques jours seulement, juste le temps nécessaire aux examens de conscience et aux méditations salutaires.
Nous allons aborder maintenant le régime intérieur de l'établissement.
Le décret (n° 678) du 6 juillet 1850, relatif à la Casa da Correcçfîo porte :