PRÉFACE. XI
Voilà, entr'autres choses, ce que je me proposais de demander au ministre de S. M. Brésilienne.
Certes, si une démarche implique la bonne foi et le désir d'être impartial, c'est celle-là assurément.
Eh bien! M. Marquez Lisboa n'a pas voulu, ou n'a pas pu, apprécier la loyauté de mon initiative. Devant son patriotisme farouche, j'étais un ennemi de son pays ; en conséquence, il a refusé de lire la note que je lui présentais, et dont je venais de lui apprendre l'objet.
Je me suis retiré alors, mais en déplorant sincèrement que les véritables intérêts du Brésil fussent si mal compris.
J'avais cité,— dans un travail qui avait apparemment quelque importance, puisqu'il a été traduit en portugais et reproduit par une Revite de Rio-de-Janeiro, et à côté de considérations de diverses natures sur les causes d'insuccès que rencontre en Europe la propagande brési- ' lienne, — un fait énorme, incroyable, qui était comme im audacieux défi jeté au progrès et à la civilisation.
« Dne femme Kerch (leJornal do Commercw l'appelle Schopp) protestante^ mariée à un protestant^ par un ministre de sa confession, a pu, du vivant de son mari, épouser un catholique, son amant, nommé Lima, et cette union scandaleuse, au lieu d'être considérée comme un acte effronté de bigamie, a été consacrée par l'autorité ecclésiastique de Rio, conformément aux canons du Concile de Trente. »
La presse .brésilienne, il faut lui rendre cette justice, s'était émue. A la chambre des députés, les préoccupa-
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tions avcîîent été vives sur les conséquences d'une pareille situation, et un passage du discours de la couronne donnait à entendre qu'on remédierait bientôt à l'état imparfait de la législation sur les mariages.
Le retentissement de l'affaire Kerch avait été grand en Europe. Les journaux protestants, armés de ce fait d'intolérance religieuse, avaient établi à leur manière le dagré de civilisation auquel l'Empire sud-américain était arrivé.
Ai-je tort en croyant qu'il était d'une bonne politique de travailler à effacer la fâcheuse impression produite parmi nous par la solution étrange donnée aux coupables amours d'une épouse éhontée?
Celui-là même, qui, le premier, avait signalé cet acte abominable, d'abord dans le Courrier de Paris et ensuite dans la Revue Contemporaine^ venait s'offrir à enregistrer la réparation accordée à la morale publique, à la famille, à la religion, si, en effet, cette réparation, promise après des débats solennels, avait été accordée.
Il me semble, suis-je dans l'erreur? que le représentant officiel du Brésil devait accueillir avec empressement, avec bonheur, Toccasion qui lui était offerte de réhabiliter la législation de son pays ; il me semble que sa reconnaissance était due à l'écrivain consciencieux, qui, sans déserter le terrain de la vérité, était prêt cependant à remplacer le blâme par l'éloge et à guérir ainsi le mal que, dans sa légitime indignation, U avait pu faire au Brésil.
Attester, sous la garantie d'un nom peu suspect de
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partialité en cette matière, que les étrangers et les protestants privés jusqu^alors d'une partie de leurs droits civils, trouveront désormais dans FEmpire une protection suiSsante pour leur conscience, leur culte et leur famille, n'était-ce pas la meilleure réclame que le Brésil pût adresser à Témigration européenne?
M. le représentant officiel de S. M. Dom Pedro II n'en a pas jugé ainsi.
Son accueil, strictement convenable, ne m'a point piqué, partant, il ne m'a pas inspiré de sentiments hostiles au Brésil. Il serait peu digne d'un écrivain sérieux de modifier, à cause d'un homme, son opinion sur un- pays qu'il a déjà étudié. Je ne puis m'empêcher, toutefois, de représenter à M. Marquez Lisboa, avec toute la déférence que mérite sa qualité, qu'en étalant une susceptibilité aussi ombrageuse, il risque fort de ne donner qu'une idée fausse de l'aménité de mœurs que produit une civilisation avancée, et dès lors de ne pas gagner de nombreuses sympathies au Brésil.
Si une plume loyale mérite des égards de la part de ceux-là même qu'elle critique, d'un autre côté la politesse — cette politesse de bon goût qui préside aux rapports des hommes bien élevés, —n'a jamais nui à une cause.
Quanta moi qui ai la prétention d'être de mon siècle, je distingue entre le patriotisme et le chauvinisme, de même que je ne confonds pas l'orgueil avec la vanité.
Je respecterai toujours le patriotisme, à condition qu'il sera intelligent.
xrr PRÉFACS.
J'espère que mes lecteurs seront de cet avis.
Si ma plume n'est pas dévouée, du moins elle est impartiale; c'est là un titre sérieux à l'attention des hommes qui veulent qu'on leur dise la vérité sur le pays où on les a conduits.
J'ai vécu à Rio avec des travailleurs et comme un travailleur. J'ai donc mieux vu que tous les écrivains — officiels et oflBcieux, — dont il vient d'être question, et mon appréciation (pourquoi une fausse modestie m'empêcherait-elle de le déclarer?) peindra mieux l'état réel des choses.
Mes relations suivies, et comme négociant et comme littérateur, avec des personnes appartenant à toutes les classes, me permettent d'examiner la société brésilienne jusque dans ses plus secrètes profondeurs. L'atelier et le salon, le marchand et l'homme de cour, le Portugais et le Brésilien — ces deux types si différents à tous égards ! — le maître et l'esclave, me sont également connus.
Si mon récit est triste par moments; si les couleurs en sont quelquefois sombres, la faute en est aux faits produits par de vicieuses institutions.
Vous me pardonnerez ma franchise un peu brutale peut-être, esprits distingués, cœurs dévoués que j'ai rencontrés, heureusement, mon Dieu ! sur la terre brésilienne.
Votre cordiale et confortable hospitalité, docteur Pacheco daSilva; votre intelligence élevée, constamment nourrie des meilleures traditions françaises et anglaises ; l'affabilité élégante de votre charmante famille, ont été
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pour mol un grand dédommagement des rudes épreuves qu'il m'a fallu traverser.
Vous vous rappelé» de cpielle oreille attentive je vous écoutais lorsque, dans votre enthousiasme patriotique, vous dérouliez devant moi, et dans un français des plus purs, le magnifique tableau des destinées réservées au Brésil.
• Pendant trois siècles, disiei*vous, les Portugais ont comprimé Télan du génie national; aussi, aujourd'hui, à une époque où le progrès a parcouru de si splendides étapes, arrivons-nous à peineà vîvré'deJa vie des nations libres. Nous sommesencore un peuple neuf,il est vrai; ce peuple, toutefois, ne demande qu'à marcher en avant, les yeux toujours tournés vers les deux phares lumineux que Dieu a placés au front de l'humanité : la France et l'Angleterre. Pour nous le passé est triste ; le présent poursuit sans relâche l'œuvre de transformation, — œuvre fbujours lente et difficile ; mais combien l'avenir brille d'un pur éclat! combien il rayonne à mes yeux charmés! »
Et la prunelle étincelante du feu de l'inspiration, vous me montriez l'Amérique du sud pacifiée ; les républiques espagnoles se constituant sérieusement et formant une confédération qui faisait contre-poids aux États-Unis du nord ; les races espagnole et portugaise se posant en face de la race anglo-saxonne et le Brésil placé naturellement à la tête de cette ligue formidable.
Quel beau rêve! docteur, quel beau rêve ! Et combien vous devez croire aujourd'hui, par le fait de notre expédition au Mexique, à sa prochaine réalisation!