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Ëtat du Bréviaire au xiii® siècle

En dépit des réductions et simplifications dont nous venons de parler, l'office liturgique qu'ont légué à l'Ëglise les héros de Tépoque des Pères parait être demeuré intact dans son ensemble : la curie romaine et les Franciscains n'ont fait que le rendre plus précis et plus court (2). D. Guéranger (3) fait observer qu'il y a peut-être un peu d'amertume et d'aigreur dans les reproches que Raoul de Tongres adresse aux Franciscains.

a) En ce qui concerne l'Antiphonaire, il ne parait pas qu'ils l'aient tant modifié : « Dans la collection liturgique du B. Tommasi, dit D. Guéranger, il y a un Antiphonaire écrit sous le pontificat d'Alexandre III (1159) ; or ce livre, qui renferme l'office réduit par saint Grégoire VII, est presque entièrement semblable au Bréviaire Romain actuel, lequel est tout à la fois l'abrégé de l'Antiphonaire grégorien et le Bréviaire

(1) Pour les détails de cette modification, voir D. Baumer, H» pam 89-4fi.

(2) D. Baumbr, II, p. 57.

(3) Mit. IJturg,, l, p. 32U

des Frères Mineurs... La collection franciscaine a donc laissé subsister l'ancien fonds grégorien. »

b) Le Psautier conserve intacte son ancienne division traditionnelle pour les heures canoniales de la semaine (neuf à dix psaumes pour Prime du dimanche) ; la structure de l'office s'y montre avec son ingénieuse succession, son enchaînement des psaumes et antiennes hymnes et versets, leçons, répons et oraisons. C'est pourquoi VOrdoRomanusXIàit : ^Sieui mos est, sieut Eeclesia consuevit (1). »

e) Les heures canoniales. A Matines, on trouve la môme ordonnance des psaumes qu'aujourd'hui : souvent encore, toute la péricope de l'Evangile de la fête était chantée. Il y eut upe modification dans la dénomination de cet office : le mot Vigiliœ employé autrefois pour le désigner fut réservé aux premières Matines des ^ours de fêtes (c'est-à-dire à l'office de la férié), les Matines de la fête s'appelèrent Matutinum ; les Laudes furent encore désignées par l'expression Maiuiinœ Laudes jusqu'à ce que plus tard on en vint à supprimer MatiUinœ pour garder seulement le mot Laudes. Durant l'Avent. l'office des Matines était plus riche qu'aujourd'hui ; les répons Aspietens^ Aspieiebam, missus est avaient plusieurs versets ; le Gloria, le Te Deum, le Gloria in excelsis à la Messe, étaient chantés, à Rome, les dimanches d'Avent.

A Laudes, la réduction consistait à réciter très souvent tous les psaumes sous une seule antienne. Excepté le samedi où l'on récitait VOfJieium de Beatâ, il y avait chaaue jour une commémoraison de la Sainte Vierge ; penoant le temps pascal, celle de la Passion et de la Résurrection. Raoul de Tongres nous atteste que les antiennes finalesà la Sainte Vierge : Aima, Ave Regina, Regina Cœli et Salve Regina ne faisaient pas encore partie essentielle de l'ofSce : en 1239 seulement, Grégoire IX prescrivit la récitation du Sahe Regina, le vendredi, après Complies. Au Benedieite et au Bene--

(t) Cf. Mabillon, Muséum ItaUcum. P. L. tom. LXXVIII, col. 951-954.

dietus, il n'y eut plus d'antiennes intercalées après chaque verset^ les dimanches et jours de fôtes : usage connu sous la dénomination de triumphare antiphonas, — Pour les petites heures^ pas de différence entre l'office du XII* siècle et celui de l'époque antérieure ; Raoul de Tongres se plaint seulement (jue déjà on commençait à supprimer les cinq ou six psaumes ^20-26) qui devaient se réciter le dimanche en plus des psaumes ordinaires (Ps. 53, commencement de 118 et Confitemini), Aux Vêpres, les réductions sont sans importance ; prescjue toujours, les dimanches 3t jours de fêtes, on chantait les cinq psaumes des premières Vêpres sous une seule antienne, comme on le fait encore durant le temps pascal. Le Magnificat ne fut plus chanté triumphaliter avec un grand nombre d'antiennes. L'heure de Complies présente à peu près la môme ordonnance qu'aujourd'hui ; la leçon : Praires sobrii estote y variait selon la fête ; l'ordre suivi était : Confiteor, Converte nos, Deus in adjutorium, quatre psaumes, hymne qui variait selon le temps, capitule, répons et verset, antienne et cantique, Kyrie eleison, Pater et Credo avec versets, sauf pour les grandes fôtes ; oraison Illumina ; bénédiction, et, au chœur, l'aspersion avec verset et oraison : Exaudi nos.

d) En ce qui concerne les leçons, comme on l'a déjà vu, le changement fut plus considéraole : jadis, comme le montrent les règles de saint Benoît et de saint Césaire, les Ordines Romani XI et XII ^ le président du chœur partageait les leçons comme il l'entendait ; on se contentait donc d'indiquer le livre qui devait être lu. Avec le nouvel usage d'abréger les leçons, s'introduisit celui de marquer avec précision les versets de la Sainte Ecriture ou le passage des sermons, homélies ou légendes qui devaient former la leçon.

Pour donner plus de place aux Saints Livres, on leur assigna les leçons du deuxième nocturne des dimanches ; saint Bernard et Raoul de Tongres nous apprennent que les livres de la Sainte Ecriture commencés à l'église devaient être continués au réfectoire, comme c'est encore l'usage dans différents monastères.

e) L'inconvénient de la multiplication des fêtes ne s'explique bien que si l'on tient compte du changement qui s'opéra à l'époque où nous sommes arrivés. Jusquelà, les fêtes des saints^ moins nombreuses, comme aussi les fêtes de Notre-Seigneur célébrées un jour sur semaine avaient un office parallèle à l'office du temps : c'est-à-dire qu'alors on devait réciter des Matines et des Laudes doubles, les unes de la férié, les autres de la fête ; les premières se disaient ordinairement dès la veille, quelque peu après le coucher du soleil (1), et comprenaient, moins l'invitatoire, trois psaumes avec antiennes et versets, trois leçons avec répons et le Te Deum ou Te deeet laus ; les secondes se récitaient vers minuit. Cette pratiaue, d'après VOrdo Bomanua XI An chanoine Benoit, s explique pour Rome, où les deux offices ne devaient pas être récités par un seul et même chœur, mais l'un par les chanoines de l'église où le pape se transportait pour y tenir chapelle, 1 autre par le pape et les cardinaux. On peut citer comme fêtes à deux offices, la Nativité, l'Epiphanie, l'Ascension, saint Pierre et saint Paul, l'Assomption et les fêtes de patrons particuliers ; nos offices actuels des Matines pour ces jours de fêtes sont, d'après VOrdo Romanus XI, des pièces formées des deux Matines de jadis (2) ; ainsi s'explique l'absence de l'invitatoire le jour de l'Epiphanie. Mais tout cela semble avoir été spécial à Rome, car les autres sources ne parlent pas de cette obligation d'un office double. La curie romaine, puis les Franciscains commencèrent à fusionner lesdeux offices pour en faire un tout organique. Les petites heures conservèrent leurs psaumes et leurs hymnes fixes sans que l'on tînt compte des joui*s de fête; aux grandes heures, les psaumes et les hymnes changeaient selon les fêtes. Ainsi, par l'intercalation de prières ou de loctures particulières ou par de simples commémoraisons, les fêtes des saints étaient comme enchâssées dans l'office du temps.

(1) Oa pense que de là vint' plas tard l'usage d'anticiper, dô8 la veille au soir. Matines et Laudes du lendemain.

(2) Migne, P. L., tome LXXVIII, coi. 1029 et 1031.

Ces fêtes venant à se multiplier, on en arriva à ne réciter Tofifice férial que très rarement : et c'est ce que nous avons vu provoquer les plaintes de Raoul de Tongres. De fait, les Franciscains accentuèrent le mouvement d'augmentation dans le calendrier des fôtes ; Grégoire VII avait commencé ce mouvement en décidant que l'office de la plupart des saints papes serait célébré dans l'Eglise universelle. Après lui, d'autres fêtes reçurent cette extension, dont deux méritent d'être signalées comme ayant été l'objet de controverses antérieures : la fête de la Sainte-Tnnité et la fête de l'Immaculée Conception. La fête de la Sainte-Trinité, établie à Liège au x® siècle, rencontra l'opposition des papes Léon IX et Alexandre II, fut néanmoins adoptée dans les pays les plus divers et étendue â toute l'Ëglise par le pape Jean XXII, avant 1334. D'après de récentes recherches, la fête de l'Immaculée Conception prit naissance en Angleterre, dans des monastères bénédictins, fut sanctionnée dans un concile d'évêques anglais tenu à Londres, en 1129 ; populaire de bonne heure en Normandie, elle fut établie à Lyon vers 1140, époque où elle soulève des réclamations de la part de saint Bernard, s'étendit par toute la France et fut reçue à Rome en 1246, puis étendue à toute l'Ëglise par le pape Sixte IV en 1496. L'office en fut copié sur celui de la Nativité de Marie ; on remplaça le mot Natioiias par Coneepiio.

3. Ce que devient ce Bréviaire Romain dans la suite du xni® et du xiv* siècle. — D'une part, comme nous l'avons déjà dit, les Franciscains accueillent avec joie l'office abrégé de la curie romaine ; d'autre part, ces religieux rendent cet office plus recommandable aux clercs de la cour papale, par la forme portative et les simplifications qu'ils tendent à lui donner : telle est l'influence réciproque qui forme le trait le plus saillant du développement liturgique au xiii® siècle. Dès l'an 1227, le synode de Trêves prescrit aux ecclésiastiques un petit bréviaire pour les voyages, « Breoiaria sua in quibus possini horas suas légère, quando sunt initinere. » Ces recueils furent appelés : Porieforia^ Poriues, Viatica, quand ils servent pour les voyages ; Cameraria,

quand ils sont employés dans les appartements priv(5s. Tel était bien le livre qu'il fallait au Frère Mineur, toujours en route pour ses prédications, empôchô par ses œuvres diverses de célébrer l'office du chœur ; celui qu'il I fallait aussi aux écoles épiscopales transformées, car on

I n'en était plus au xiii® siècle à ces anciennes écoles mo-

I nastiques où clercs et étudiants participaient tous les

I jours à l'office divin, étudiaient au chœur la vie litur-

gique, en même temps qu'ils faisaient des progrés dans la science ; le livre qu'il fallait enfin aux Universités dont l'activité fiévreuse ne laissait point aux jeunes clercs et aux étudiants en théologie le loisir d'assister à l'office divin célébré dans les cathédrales à l'ancienne façon et plutôt longuement. La nouvelle génération pouvait se contenter d'un petit livre portatif (jui contenait l'indispensable pour lui permettre de remplir son devoir, de s'acquitter rapidement du pensum quotidien de la prière officielle : elle le trouva dans le bréviaire de la curie papale adopté par les Franciscains.

Sous Innocent 111 ou ses prédécesseurs et successeurs immédiats, des modifications secondaires ont été apportées (entre 1192 et 1230), comme on peut le voir par la comparaison entre VOrdo Romanus XI du chanoine Benoit, et VOrdo RomanuB XII du cardinal Cencius ; le Te Ekum est supprimé pour le l**" dimanche de l'Avent (1) ; des grandes prières et des psaumes soit pénitentiaux soit graduels sont assignés seulement pour le Carcme.

Grégoire IX (1227-1241) prescrit de réciter ou chanter Saine ReginUt le vendredi après les Compiles, prend part à la composition de l'office de saint François. Puis, au cours des xiii** et xiv« siècles, nombre de fêtes en usage seulement à Rome deviennent universelles : saints Vincent et Anastase, le 22 janvier ; Apparition de I saint Michel, le 8 mai ; Notre-Dame des Neiges, le

5 août ; la Déilicace de la basilique du Saint-Sauveur, au 9 novembre, celle des basiliques de Saint-Pierre et Saint-Paul, au 13 novembre, etc.. ; les saints de l'ordre

(1) Migne, P. L., tora. LXXVIII, col. 1063.

LE BRÉVIAIRE ROMAIN t]

franciscain obtiennent dans le calendrier de TEglise universelle un degré de fête fort élevé par rapport aux saints anciens. C'est ainsi que les bréviaires seeundum U8um romance curiœ du xiv® et du xv« siècle ont la fête de saint François avec une octave privilégiée ; il y a également des octaves pour la Translation du même saint François, pour sainte Claire, saint Bernardin et plusieurs autres. C'est encore au xiii® siècle qu'il faut rattacher la fête du Corpus Christi que le pape Urbain IV établit en 1264 et dont saint Thomas d'A(]|^uin composa Toffice admirable de facture et de précision théologique.

En 1298, le pape Boniface VIII ordonne que les fêtes de tous les Apôtres et des Evangélistes et des quatre grands docteurs de l'Eglise latine, Ambroise, Jérôme, Augustin et Grégoire le Grand, soient célébrées dans toute l'Eglise comme fêtes doubles ; en 1389, Urbain VI ajoute la fête de la Visitation. S'il fallait poursuivre à travers le xv^ siècle, on aurait à signaler la fête des Sept Douleurs en 1423, qui fut célébrée d'abord à Cologne et en Allemagne avant d'être admise au calendrier de l'Eglise universelle ; la fête de la Transfiguration créée par Calixte III, en 1457 ; la fête de la Présentation de la Sainte Vierge, permise à l'Allemagne en 1464 par Paul II.

Il n'est guère possible de quitter le xni* siècle sans signaler une ramification de la poésie liturgique, les offices rimes. Le R. P. Dreves, S. J., dans ses Anaieeta hymniea, a publié un grand nombre de ces productions et permis ainsi de les étudier davantage ; l'examen qu'il en a fait l'a amené à en faire remonter l'origine jusqu'au XII® siècle ; il semble qu'on pourrait aller plus loin et signaler l'apparition d'un office rimé au x* siècle. L'office de la Sainte Lance et des Clous du Bréviaire Romain peut donner une idée de ce genre de composition.

Au xiv« siècle, les nombreux désordres dans la politique, l'Eçlise et la Société, ont laissé leurs traces dans la liturgie. — Le séjour des Papes à Avignon, qu'on a appelé rexil babylonien à cause de sa durée (1305-1378)^

fut, à notre point de vue, comme à tant d'autres, fécond en tristes conséquences : il donne à l'histoire de l'Eglise une physionomie particulière, et comme la liturgie est intimement liée aux faits, on peut juger dé ce qu'elle devint pendant cette période. Un changement dans le rite des heures canoniales devait naître de ce fait que la basilicjue du Latran, cette église mère et maîtresse de l'univers catholique, n'était plus le théâtre habituel de l'office pontifical. A Avignon, il n'y avait pas de basiliques romaines, l'église où devaient s'accomplir les fonctions liturgiques de la cour papale n'était, en comparaison de Saint-Pierre, de Saint-Jean de Latran, de Saint-Paul, de Sainte-Marie Majeure, qu'une chapelle improvisée. Les cérémonies y devaient être forcément écourtées, le texte sacré tronqué, les grands rites abrégés : et c'est ce qu'attestent en effet les Ordines Romani du temps.

Par VOrdo Romanus XI V on peut voir comment le « minimisma liturgique » fut favorisé parles vicissitudes de la curie papale, comment aussi le calendrier fut enrichi d'un grand nombre de fêtes et de saints célébrés seulement jusque-là dans la province: telles sont, par exemple, les fêtes de la T. S. Trinité, de saint Martial, de saint Gilles, de sainte Anne. On vit aussi s'opérer alors la séparation définitive du rite de la curie romaine et du rite des basiliques de Rome, le premier s'écartant toujours plus du second et manifestant davantage sa pauvreté.

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