CHAPITRE PREMIER
Epoque anténicéenne.
1. — Il ne faut pas nous attendre à voir^ dès les premières années du christianisme, une série de pnôres dont la récitation quotidienne fut obligatoire pour let ministres sacrés, chargés de continuer l'œuvre des Apôtres. Ces derniers, il est vrai, ont déclaré, au moment de l'ordination des diacres, qu'ils se donneront tout entiers à la prière et au ministère de la parole (Act. , VI, 4), et par là, ils ont tracé un programme pour leurs successeurs dans l'apostolat : dans quelle mesure et sous quelle forme la prière devait-elle y entrer, nous
ne le savons pas. Nous voyons bien, par le livre des Actes et les Epftres de saint Paul (1), que les premiers chrétiens sont convoqués à des réunions et appliqués au grand devoir de la prière, comme cela se pratiquait dans les synagogues juives : mais à quels jours devaientils s'y rendre, quelles étaient les formules mises sur leurs lèvres, quel était le caractère de ces supplications, impossible de lé dire.
Dom Baumer croit pouvoir résumer ainsi le résultat des recherches qu'il a faites sur la période apostolique : a Les Apôtre<3. à Tépoque de la séparation définitive des chrétiens a'avec la Syna^ogue^ vers Tan 65 (date de la composition de la première épltre à Timothée), ont, en dehors de la Liturjgie et de la Messe, adopté et perfectionné tout au moins une heure fixée pour la prière, et même vraisemblablement deux heures ; savoir : Laudes (qu'on appela primitivement Matines, parce qu'on les célébrait le matin^ dès l'aurore) et Vêpres. Des psaumes, la lecture des Saints Livres, des chants et des prières de composition libre, écrites sous rins()iration de l'Es-
Srit-Samt, formaient, avec la prédication de la parole ivine, le fond, la matière de ces œuvres (2). » 2. — II* siècle. — a) Il ne paraît pas qu'en dehors de Jérusalem, où les premiers chrétiens purent, dans les débuts du christianisme, prendre part aux réunions quotidiennes du temple, les assemblées aient été tenues plus souvent que toutes les semaines. Surtout, après la prohibition de l'empereur Trajan, on dut se borner à la réunion du dimancne, dont Pline le Jeune fait mention dans sa Lettre : « Affirmahant ehristiani quod esseni soliti STATUTo DIE ANTE LUCEM CONVENIRE, curmenque Christo quasi Deo dieerCj quibus peraetis, morem sibi diseedendi fuisse rursusque eoeundi ad eapiendum eibum. « A la vigile dominicale se rattachait le souvenir de la résurrection du Sauveur.
Saint Clément de Rome, disciple des Apôtres, se contente de dire que des ordonnances avaient été portées
(1) Act.. XX, 7. — I Cor., xiv, 26 et 28. — I Tim., iv, U. — Eplies., v, 19 - Coloss., m, 16.
(2) Histoire du Bréviaire, I, p, 58.
LB BREVIAIRE ROMALV \)
BUT le temps et la réglementation de la célébration du culte, sans préciser davantage : il ressort néanmoins du contexte qu'il s'agit d'offices, d'actes du culte autres que le saintsacrificedelaMesse. — Un document qui remonte à la fin du premier siècle ou au commem^ement du second, la Ùœtrina Apostolorum ou ÀfôaxT)^ dit au chapitre viii qu'une prière devait être récitée, trois fois le jour, mr tous les fidèles, le Pater Noster ; sans doute dans le but de suppléer aux réunions quotidiennes du matin et du soir qui n'eussent pu se faire sans péril.
b) Pour les années qui suivent jusqu'au commencement du m® siècle nous n'avons point de renseignement authentique qui concerne la prière officielle. Saint Justin n'en fait aucune mention expresse. Clément d'Alexandrie laisse entendre que la seule prière privée était en usage de son temps et regardée comme obligatoire. TertuTlien est un témoin plus explicite et plus important : il affirme Texistence d'une prière liturgique le matin et le soir {Laudes vel Maiutinœ et Vesperœ). Des détails qu^il fournit nous pouvons conclure avec assez de certitude qu'au m® siècle, il n'y avait dans l'Eglise latine aussi bien oue dans l'Eglise d'Orient, d'heures liturgiques officielles que Laudes et Vêpres, sans qu'on puisse déterminer d'une façon précise quelle était la constitution de ces heures, ni si elles étaient obligatoires pour tout le monde. De plus, ses écrits nous attestent que l'office avait lieu le dimanche, le mercredi et le vendredi (ces deux stations commencèrent vraisemblablement plus tard que la première) ; qu'il y a un temps de joie, de Pâques à la Pentecôte, où le jeune est supprimé. 11 ne nous parle point d'autres fôtes du Seigneur. « L'organisation, comme on le voit, est bien rudimentaire : la Passion, la fôte de Pâques et sa préparation, le cinquantenaire sacré, les dimanches, les jours de station sur semaine, quelques anniversaires de martyrs et des défunts de la famille, et c'est tout (1). »
La même réserve s'impose quand on lit les écritfi
(1) Dictionnaire cT Archéologie chrétienne et de Liturgie, I, col. 2Î)Ô, Art. Afrique.
i'Origène (f 251). Dans son ouvrage contre Celse il nous parle de prières prescrites, que les chrétiens accomplissent jijur et nuit avec zèle, persévérance et révérence ; mais cela pouvait s'entendre de la prière privée, obli* gatuire trois fois le jour d'après la Didachè ; — dans le De Oratione, ch. 12, il dit encore qu'on doit prier pendant la nuit, comme nous l'enseignent les psaumes 118 et 62, puis l'exemple de saint Paul et de Silas à Philippes (Act., XVI, 25) ; mais il ne s'agit que de ladévo* tion privée (1).
Quant aux Canons d'Hippolyte, sur l'authenticité desquels on a discuté de nos jours, mais oui représentent pourtant, sous leur forme primitive, la discipline de l'Eglise romaine et celle de toute TEglise latine occidentale, au commencement du m** siècle^ ils nous attestent lexistence d'une pratique en parfait accord avec celle que les écrits de Tertullien nous indiquent comme étant en vigueur dans les E^ ises latines vers l'an 2(X), avec cette unique exception peut-être aue, dans Tertullien, la prière commune du matin (ou office ad Gallieinium) n'était pas prescrite pour tous lesjours, alors que les Canons d'HippîoIyte disent le contraire.
Saint Cyprien de Carthage nous atteste qu'au milieu du m® siècle, on connaît cinq moments fixés pour la prière du jour (Laudes, Tierce, Sexte, None et Vêpres), puis une prière nocturne : mais ses expressions ne nous disent pas avec certitude si ces cinq heures étaient, isolément ou dans leur totalité, considérées par lui comme office public et célébré en commun.
Enfin dans les Actes de saint Saturnin de Toulouse (mort vers 250), nous avons un témoignage authenti(][ue qu'en dehors de la fête de Pâques, les anniversaires de quelques martyrs étaient aussi célébrés par des Vigiles en commun, irawuxtac, au m* siècle.
e) En résumé, durant les années que nous venons de parcourir, les heures canoniales de Laudes, Vêpres, Vigile nocturne, étaient célébrées solennellement et en commun dans les réunions des chrétiens : a) d'abord
(t) P. O. MiONB, tom. XI, crV. 1)59-]3G0, et col. 45U
dans la nuit du samedi au dimanche : ce fut la Vigile dominicale ; — b) un peu plus tard, le mercredi et le vendredi de chaque semaine : ce qu'on appela Vigiles séat tonales (le nom de station est donné pour la première fois, dans le Pasteur d'HermaSy au jeûne que l'on pratiquait ces jours-là) ; — e) puis enKn, aux anniversaires des martyrs ; on se rendait alors au cimetière où le martyr était enterré, d'où le nom de Vigiles eimétériates. Les autres heures, Tierce, Sexte et None, étaient des prières privées ou se récitaient en commun, tout au plus^ les jours de station. Des psaumes, une lecture des Saintes Ecritures, des prières et exhortations formaient le fond de ces heures (1).
3. — Au début du iv^ siècle, se prépare une évolution pour l'office des heures liturgiques : elle viendra de la Th<^baîde, des déserts d'Egypte, de Palestine et de Syrie, habités par les ermites et les moines.
En attendant que cette évolution se produise, le Synode d'EIvire en Espagne, tenu vers l'an HUO, et d'une grande importance pour la discipline liturgique de l'Occident, n'a pris aucune mesure pour la réglementation de l'office ; les documents fournis par les Pères sont encore très rares.
a) Eusèbe de Césarée, dans son Commentaire sur les Psaumes écrit entre 327 et 340, parle en divers endroits du chant officiel des psaumes dans l'office litui^ique : le vœu du prophète dans le psaume 65, est, dit-il, accompli et par la célébration de Pâques et par le chant partout usité dans les Eglises... A propos du pHsaume 91, Eusèbe fait la distinction entre la célébration de l'Eucharistie et une autre heure de la prière, qui avait lieu de grand matin et dont la psalmodie/avec d'autres prières, formait la matière principale. Sur le psaume 142, on peut remarquer que pour Eusèbe les Laudes matutinœ ou office du matin étaient l'office le plus important avec celui de la sainte Mes^e. Enfin, par le commentaire du psaume 64, il est manifeste qu'au temps de cet auteur, partout les Laudes et les Vêpres
(1) D. Baumrr» I, p. 78. — Batippol : Histoire du Brémaire romain, p. 1 4-15.
étaient célébrées dans TEglise comme des Offices publics et très vraisemblablement tous les jours (1^.
Dans sa biographie de l'empereur Constantin, le même historien dit que chaque jour cet empereur se renfermait dans le cabinet de son palais à des heures déterminées pour y réciter ses prières, qu'il s'était préparé à la solennité pascale par des austérités et des supplications ferventes, qu'il avait porté un décret ordonnant à tous les chefs de provinces (prœaides provinciarium) de veiller soigneusement à la célébration du dimanche, qu'enfin il avait recommandé l'observation des fêtes des martyrs et des époques saintes. Ces époques étaient, outre l'Epiphanie, 1 Ascension, et peut-être la Pentecôte, les jours de la Passion et de la Résurrection, une semaine avant et une semaine après Pâques.
b) En résumé donc, à cette époque. Laudes et Vêpres se célébraient chaque jour en public ; pour Pâques il^ avait une vigile nocturne, xawuxia, laquelle existait vraisemblablement aussi pour les fêtes des martyrs. Les autres heures étaient laissées à la dévotion privée : des lectures, psaumes, hymnes et courtes prières en constituaient la substance.
c) C'est à cette date, ou même un peu plus tôt, qu'il faut placer la composition de prières et d'hymnes introduites dans l'office, en partie sous forme d'antiennes. Saint Basile (f 379) invoquera bientôt comme preuve dogmatique en faveur de la divinité du Saint-Esprit, une de ces hymnes, le Lumen hilare encore aujourd'hui dans 1 ofnce des Grecs. Le saint docteur dit de cette hymne qu'elle avait été appliquée aux Vêpres par ses devanciers, et que depuis longtemps elle était chantée par le peuple sans que toutefois on en connût l'auteur. On cite encore d'autres chants des trois premiers siècles, mais sans pouvoir dire s'ils étaient employés dans la liturgie des neures.
4. — En terminant cette première étape, il faut dire un^^ mot de Tannée liturgique et du cycle des fêtes chrétien- 1 nés qui semble se former et se développer dans les
(1) Cf. MiGNE, p. G., toih. XXIII, Col. 647-448.
premières années du iv^ siècle. Pâaues était, pour les chrétiens, le jour de fête par excellence, et le dimanche ou jour du Seigneur n'était que la répétition de cette solennité. On jeûnait^ le mercredi et le vendredi, durant toute Tannée à Texception du Temps pascal (jusqu'à la Pentecôte), et, ces mêmes jours, après une prière faite en commun dans l'église (statio nUlitice Christi)j on célébrait la Messe à l'heure de None. En certains lieux, on jeûnait aussi une semaine après la Pentecôte. Au sujet du jeûne de quarante jours avant Pâques, les documents ne s'accordent pas : il semble qu'il n'y a pas eu de prescription avant le m® siècle, peut-être même avant le rv® ; il appartenait à chaque évêque de publier des ordonnances particulières pour ses diocésains. Le 5' canon du concile de Nicée est le plus ancien témoignage qui nous reste de l'observation du carême, comme temps de préparation à la réception du baptême ou de la pénitence, puis comme époque de recueillement spirituel. —Les Quatre-Temps furent, à l'origine, une institution purement romaine. Bien des obscurités planent encore sur cette origine. Dom Morin, dans un article de la Reçue Bénédieiine (1), ne croit pas qu'on puisse adopter l'hypothèse de Mgr Duchesne (Origines du culte chrétien, page 223) d'après laq[uelle les Quatre-Temps seraient un reste de l'ancienne semaine liturgique de Rome, un jeûne réel substitué au demi-jeûne des stations ordinaires ^mercredi et vendredi); car comment saint Augustm pourrait-il dire dans une de ses lettres que, de son temps, où les Quatre- Temps existaient à Rome, les chrétiens de cette ville avaient encore l'habitude de jeûner les mercredi, vendredi et samedi de chaque semaine f II y a donc, dit D. Morin, des raisons de croire que les Quatre-Temps existaient bien avant que l'antique ordonnance de la semaine liturgique fût tombée en désuétude... Ils paraissent avoir été institués comme une concurrence à quelque ï%«)lennité du férial païen en vigueur à Rome durant les premiers siècles de notre ère. Le Liber
(1) Reoaê Bénédictine^ année 1897, p. 337 et sqq.
-pontlficalis, qui en attribue Tinstitution au pape Calliste P*" vers le milieu du iii« siècle, dit que ter in anno ; dans le principe on ne retrouve pas trace des Quatre-Tem[)S de Carême ; de fait, il n'y avait aussi à Rome c|ue trois 'emps paiens, la date en était laissée au cht»ix des prêtres païens et annoncée d'avance par indiction. Dans la Liturgie chrétienne, à l'exception des Quatre-Temps He décembre, où tout converge vers la venue prochaine du Rédempteur, les autres ont dans leur liturgie quelque péricope éyangélique relative à l'expulsion des démons... L'Eglise voulait opposer au culte païen, dans leuuel elle voit un hommage public rendu au démon, les récits évan^éliques qui nous montrent l'esprit immonde contraint de sortir de l'hoamie. Jusqu'au milieu du vi® siècle, Rome seule observa cette pratique des Quatre-Temps.— L'Ascension et la Pentecôte furent célébrées peut-être dès avant la fin du m® siècle. Il est difficile de dire si c'est au commencement ou seulement après le milieu du iv« siècle que la fête de Noël devint une solennité distincte de l'Epiphanie... a Vers la fin du ni* siècle, dit Mgr Duchesne(l), l'usage s'établit dans toute l'Eglise de célébrer l'anniversaire de la naissance du Christ, mais on n'adopta pas partout le même jour. En Occident, on choisi; le 25 décembre; en Orient, le 6 janvier. Les deux usages, d'abord distincts, finirent par se combiner, de sorte (|ue les deux fêtes furent observées par tout le monde ou à peu près. »
Les fêtes de Martyrs furent célébrées dès le second siècle. Chaque Eglise un peu importante possédait ses dypti<|ues, son calendrier, ou ses /«a/*, ' comme dit Tertnllien. Le plus ancien calendrier de ce genre qui nous reste est une liste des anniversaires d'évêques de Rome ou de Papes, et d'un assez grand nombre Je martyrs fêtés à Rome. Cette liste a été composée par un certain Phi local us (d'où son nom de Calenlrier philocalien) avant le milieu du iv® siècle (vers 3:^0) et représente les principales fêtes de l'Eglise Romaine à
(1) Origines du culte chrétien, p. 250.
Tépoque de la restauration du culte public chez les chrétiens^ après la persécution de Dioclétien. On y compte vingt-quatre fêtes de martyrs (parmi ces fêtes il y en a six de papes) et de plus douze mémoires de papes.