‹ Le brouillard sanglantChapitre 10 sur 15 · CD LA MAGDBIMA REÇOIT UN MESSAGE · texte numérisé non relu

CD LA MAGDBIMA REÇOIT UN MESSAGE

Cette nuit même, Mérieul nomma agha, au nom du gouverneur dOran, un des membres iJe la députalion, el il alla pr( iiilie qucli|ue repos dans sa maison, où il lit demander Lassalle et La Maghrinia.

QuaiM ils furent arrivés tous deux, il leur dit :

— Je .soufïre un peu de ma blessure, vous allez on renouveler le fiansemcnt, puis La Maghriuia partira pour Oian.

— Capi'aine, — dit Lassalle après avoir examiné la plaie, — j(\ vous conseille de passer quelques jours à l'hi"ipital de TIeiiicen, ou le mal s'envenimera.

— Non. — répondit Mérieul ; — il faut me guérir ici.

— Mais c'est une vraie Idlie que vous faites là I — s'écria La Ma^ilinnia.

— Allons, tais-toi! — dit Mérieul sévèrement. — Souviens-loi que nous sommes en présence d'indigènes qui, quand ilsont un bras cassé, le coupent avec leur yatagan et cicatrisent l'amputation avec de la terre. Un capitaine de spahis doit être au moins aussi dur à la douleur que ces gens-là.

— Hum ? — fit La Maghrinia enire ses Oenis, — il est à croire qu(-, s'ils avaient îles docteurs et des drogues, ils en useraient comme les autres.

Pendant ce temps, Lassalle arrangeait les bandages. Quand l'opiM-ation fut terminée, Mérieul remercia le maréchal des logis el dit à La Magliiinia :

— lu vas, pour le punir de tes observations inutiles, aller trouver le gouverneur, et tu lui raconteras loui ce qui s'est passé; lu ajouteras ijue jo compte reiicoiilrer encore une fois Elai-Lascri, et que ce sera la dernière, attendu que je prendrai mes mesures afin qu'il ne s'éclia[ipe plus.

— Jlais, capitaine, — demanda le spahi consterné, — je pi'Use bien que vous n'avez pas rinlenlion de vous battn' sans moi.

— Et quand cela serait, maudit raisonneur?...

— Dame 1 écoulez, jo suis bien forcé de vous ol)éir mais si, au retour, on a livré bataille en mon aosence, je me brûle la cervelle.

— Allons, va! — dit Mérieul, ému par l'accent désespéré du vieux spahi, — nous t'attendrons, sois tranquille.

— A la bonne heure! merci, capitaine. Mais, ditesmoi, si vous vouliez écrire quelques mots pour legi'néral, ça ferait mieux mon ailaire, attendu que, si j'ai le bras dégagé, j'ai la langue assez lourde.

Mérieul dicta une lettre à Lassalle, la signa et la remit

LE Bnonr.i Av.D sanri ant.

à La Mayliriniu, qui partit à l'ranc étricr sur un cheval reposé.

Arrivé h Oran, le me'sagor porta au pouvorncur la Ipltro (ip son ra[iilainp, el le sénérai lut avec un vif conteiitciiient l'heureuse nouvelle que Mérieul lui envoyait. Dans un po^'t-fcriptiim, le jeune honune lui annonrait sa blessure, en le suppliant d'en frarder le seeret ; le j-'éuéral sourit, car il devina le motif de celle reconiinandalion. Il iloniia vingt franes à La Maghrinia, en l'engageant à bien dîner et aller se reposer ensuilo, afin de pouvoir repartir le lendemain matin pour porier la réponse.

Le vieux spahi, qui avait hàle rie retourner auprts de son chef, trouva la recommandation superflue; il avait trop peur que l'on se battt en son absence |)0ur perdre une heure; il fit un salut militaire au gouverneur, ser'a la pièce d'or dans sa longue bourse en ;^lo^-;, et conduisit son cheval aux écuries du bureau arabe. 11 commençait h faire nuit et le puvrc animal était harras>é ; après lui avoir donné tous les soins nécessaires avant de senger à lui-niénie, La Maghrinia pensa qu'il ferait bien d'aller demander à dîner à la vieille cantinière à qui Marie, la pelite chanleuse, avait élu confiée.

Eu entrant chez elle, après avoir salué affectueusement la bonne femme, il regarda s'il ne voyait pas la jeune fille ; mais elle n'était pas là.

— Al; çà ! mais, mère Madeleine, où est donc passée la pelile Marie, que nous avons amenée la veille du départ ■?

— Elle n'est plus chez moi, — répondit la canlinière

— Conunent ! — fit La Maghrinia en fronçant les sourcils; — vous l'avez renvoyée'.'

La mère Madeleine, qui avait l'habitude de tuloycr ton' le monde, répliqua :

— Ne roule pas ainsi tes gros yeux, et ne fais pas l'injure à une femme comme moi de supposer qu'elle se soit mal conduite vis-à-vis d'une pauvre orpheline. Assieds-toi sur celte table, je vais t'apporler à boire et à manger, car tu me fais l'cfl'el d'avoir faim et soif, et pendant ton reeas je te conterai ce qui est arrivé.

Le spahi radouci se mit à table, el, pendant que la vieille canlinière le servait, il ne put s'empét her. quoique rassuié un peu sur le compte de sa protégée, de dire :

— C'est égal, mère Madeleine, les autres ne seront pas contents quand je leur dirai que la petite n'est plus chez vous.

— Tais-toi, grognard I et écoute, — répondit la canlinière. La Maghrinia se résigna avec peine à ne pas murmurer davantage contre la mire Madeleine, (ju'il respectait, comme tous les spahis iiu regimenl, auxquels elle inspirait une sorte de vénéralioii a cause de ses longs services et de .sa belle conduite en maintes circonslances; il aliaqua un morceau de veau froid, déboucha une bouteille et pr.Ma l'oreille au récit de la vieille femme, (pij commença ainsi : — Il y a deux dames i\u\ sont venues de la part de ton capitaine réclamer la pelile fille; je l'aimais déjà autant que .si elle eût élé mon enlànl, car elle est bonne et genlill" ; mais, comme c'était l'ordre do voire chef, j ai cru devoir obéir. Du reste, je suis allée la voir chez la marquise de Saint-Val, c'est le nom de sa proti'Clrice, et j'ai été reçue admirablement. Deex fois aus.si Marie, qui est reconnaissant", est venue me visiter; elle .se trouve très heureuse. Mainienanl,si lu veux adresser des reproches à quelqu'un, tu peux voir que ce n'est pas moi qui les mérite.

— Ah ! mère .Madeleine, si le capitaine est là-dedans pour quelipie ( hose, il n'y a plus rien à dire. 'Voilà un brave jeune homme, n'est-ce past et qui" aime ses soldais. Nous nous intéiessons à une orpheline, il lésait, vite un bon coup d'épaule pour nous .■• ier à la placer. Ce n'est pas sans c<ju-e (ju'il a dit à La salle, quand celui-ci lui a raconté l'avenlure : « Ne vous inquiélcz pas, je me charge de réaliser vos espérances sur elle; » car nous voulions en faire une chanteuse.

— C'est cela; la dame a dit cpie plus tard on l'enverrai! à Pans dans une école où les femmes apprennent à chanter comme des fauvetles, et les hommes comme des rossignols.

En ce moment In porte s'ouvrit et livra passage à une jeune lillo velue d'une robe de soie et coilVee d'un charmant chapeau algérien (pii donnait à sa physionomie une expression de muline coquellerie.

C'était Marie; elle ncnail dans la voiture de la marquise rendre visite à la vieille Madeleiiu', qui la serra dans .ses bras.

La Maghrinia, d'abord, ne la reconnut pas; mais quand elle vint lui tendre ;)0n front fiour recevoir un baiser, ce ne fut pas sans un certain embarras qu'il l'embrassa ; il ne revenait pas de sa surprise, et il conlem|ilail ,ivec admiration les cbangemenis survenus dans la toilelte de la [letile orpheline.

on LE BROUILLARD SA\GLANT EST RECONSTITUE.

Après sa défaite, Elaï-Lascri était parvenu à reconstituer en partie le broitiltanl sanglant.

Presijue tous ses parlisans, ii est vrai, avaient péri dans la lerrilile nuit où Nédiomah s'était révoltée, mais une centaine de brigands s'étaient échappés et il les avait rallies.

Le courage du chef nègre n'élait pas abattu ; ce n'était plus l'agha de Nédiomah, mais c'était encore le Roi des Chemins.

Il ne se laissa pas aller au découragement, il n'abandonna aucun de ses rêves ambitieux, il se jura de punir les Nedromiens, les Tniras, el surloui les Français.

A ces derniers surtout il avait voué une haine violenle; se venger d'eux let' l'on sail comment il se vengeait) tel était son \œu le plus ardent.

Il songeait parfois à ceux <le ses compagnons qui avaient péri; il se disait que peut-être il irait les rejoimire dans la tombe avant (]ue son yatagan el'^t Iranché la tète de ses ennemis; celle pensée le rendait fuu de rage.

Ali et ses Kabyles, le nouvel aglia et ses sujets, Mérieul el ses spahis, devaient mourir, mourir dans les tortures les plus atroces ; il fallait des hécatombes d'hommes à sa .soif de représailles.

Il est vrai que parfois un fanlôme passait devant le nègre, drapé dans un suaire blanc laihe de rouge... Co fanlôme c'était l'ombre diîFalma! Mais, au lieu de calmer celte farouche nature en lécra.saiit par le souvenir d'un crime, le remords aignilhinnail eniore .ses désirs de meurtre. Elai-Lascri aurait voulu punir le monde eulier d'un crime commis par lui seul.

Dans ce noir bandit, (iresquo roi pendant plusieurs jours, il y avait foules les aspirations cruelles de Néron el la sauvage énergie de Domilien...

Treille ans plutôl, il ellt dominé le Tell et renouvelé sur les côtes barbaresques les scènes qui se passéreiil jadis sur les bords du Tibre, .sous le règne do certains vampires couronnés.

Au moment où la fortune lui souriait, au moment où il allait réussir, il s'elail heurlé à une poignée de Français, et tout léchulaudage de ses espérances s'elail écro'.lé.

Lo futur sultan redevenait un simble brigand. Il est vrai que le hrigan<l était encore redoutable.

Le ciel idlrail un contraste étrange : à l'orient, il était déjà voilé par la nuit, tandis qu'à l'occident les reflets inierlains du soleil à peiiio disparu l'éclairaienl encure. La première étoile avait brillé précisément au-dessus du vallon San-s-Eau.

LOUIS NOIR

On eût dit un œil ouvert dans l'immensité du ciel pour contempler ce petit coin du globe.

Une scène étrange se passait dans celte reiraite mystérieuse. Des groupes d'hommes, débouchant du ravin Maudit, arrivaient silencieux, sombres, enveloppés dans des burnous. Ils tenaient passée à leur bras la bride de leurs chevaux, qui suivaient leurs cavaliers la tète basse, quelques-uns boitant. Hommes et coursiers semblaient brisés. Ils allaient tous lentement .se ranger eti cercle au milieu du vallon, et à mesure (]u'ils arrivaient ils échangeaient .sans mot dire cpielque signe de reconnaissance empreint d'un cJocouragement profond.

Pendant une heure environ cette proces>ion dura; puis personne ne vint [ilus.

Alors une voix se fit entendre, lamentable et rauque, sur le sommet des montagnes.

Celait un cri d'hyène modulé par un gosier humain ; aussitôt un être fantastique sembla voler de rocher eu rocher.

A cette marche aérienne, à ce vol hardi, un nom sortit de toutes les poitrines ;

— El-Chadi 1 l'I-Chadi !

El la rumeur n'était pas apaisée que le célèbre chouaf, c'était bien lui, vint tomber au milieu de teux qui attend.iient.

A peine fut-il au centre du cercle qu'il se mit à compter un par un les hommes présents.

— Cent trois! — s'écria-t-il quand il eut fini, — cent trois, c'est assez !

— Mais le maître, où est le maître? — demandèrent plusieurs voit.

— Ecoulez! — dit El-Chadi en levant son bras maigre, long et velu comme celui d'un singe. Un silenee pr- fond SP (il. Vous dem:indez le maître, vous le verrez t)ientôt. H ?, su que, à la suite de la irabison dont nous avons été vielimes, plusieurs de ses compagnons s'étaient enfuis et rôdaii'iit dans la plaine. Il les a fait prévenir qu'il les allendait ce soir iei alin de reformer le h outllaid ainigl/int. V' us êtes accourus, vous avez bien faii. Nous allons bii'nlôl prendre une revanebe éclatant,'. Dès demain le sang des Français aura coulé. Un courrier est parti pour Oran, c'est un des spahis du caiiitaine français. Elaï-Lascri veut la tête de cet ennemi, et pour cela il \a lui dresser une embuscade à son retour. Il deinandG quatre d'entre vcuis pour (>xoeuter (C coup de nmin. Qui pn sera ? — Cent mains se tendirent en signe d'acr.efitalion. El-Chadi choisit (]uatre liamlils. — Allez vers la Tal'na. où (lasse le chemin d'Oran, — dit-il, — vous. y trouverez le chef. - lis partirent. Maintenant, — reprii le (diouaf en .s'adressant aux autres cavaliers.— suivez-moi !

— (U'j all'ins-nous? demnndèreni [ilusieurs voix.

— Dan-; une grotte, — ré[ionilit jil-i luTii, — une grotte que uni ne connaît, pas même Ali. notre ancien cmiarade. Nous y .serons en silrele. liientùl nous rentieroiis à Nédromali.

Les brigands poussèrent une joyeuse clameur, sauièrent en selle avec un entrain qui prouvait leur contiaiice, et disparurent au gal^p. Les chevaux .semblaient avoir repris des forces. Le bro>.iiltard sanglant allait recommencer ses exploits.

ou LA MAGHRIMA GARDE MAL SON SECRET.

La Maghrinia était resté un peu ébahi h la vue de la petite Maru' eiilrant chez la vieille canlin ère.

.Mérieul avait rec(unm.'in'ié à son mess.igei- de ne pas parler de sa blessure, mais le spahi ne songeait plus aux

ordres de son capitaine. Marie s'informa avec mi i nipressement touchant de ce iju'étai°nt devenus ses bienfaiieuis. et La Maghrinia, oubliant dans un ijcniier moment de distraction qu'il avait un secrel à garder, répondit que .Mérieul et trois spahis étaient blesses, mai^ qu'heureusement un seul était mort.

Marie pâlit en enten<luiit celte révélation , et deux grosses larmes vinrent rouler sur la main rude du soldat. Furieux contre lui-même d'avoir à In f is causé un chairrln à l'orpludine et trahi In confiance 'ie .son c; ef, In spahi se tro'ibla de plus en plus et crut réparer un peu sa faute en disant que la mort de (jnarante Arabes avait bien vengé les pertes subies [lar l'escadron.

Loin d'a|iaiser la jeune fille, cette déclaration l'eiïraya davantage; 1 idée d'un combat sanglant l'épouvantait.

La vieille .Madeleine parvint à adoucir sa p(-ine en prenant sur elle d'annoncer le prochain retour des spahis; La Maghrinia éiait sur le point d'ajouter <|u'aiiparavaut on passerait tous les bandits d FJaï-Lascri par les armes; mais un regarni de la cantinière l'arrêta court et lui ût comprendre qu'il n'entendait rien au rôle de consolateur.

Enfin Marie e.ssnya ses yeux et annonça qu'il lui fallait retourner auprès de madame de Saint-Vul, qui l'attendait auprès du gouverneur. Ele enibras.sa les|ialii. le chargea d assurer à ses camarades qu'elle prierait chaipie soir pour que les lialles ne puisent les atteindre, [lUis elle saula légèrement dans la vorure, i|ui s'éoigna avec rapidité.

Quand elle fut pailie, La .Maghrinia, désespéré, brisa un verre de colère et se prodigua toutes les épilbètes injurieu.ses qu'il put trouver. Con me son vocabulaire se composait de irois langues tiès-riches sous le rapport des jurons, il put donner un libre cours à son exasiiération en se traitant d'imbcH'ile, avec de nombriuses variantes françaises, arabes et espagnoles.

Pendant que La Maghrinia se lamentait, Marie retournait au Château-Neul', où madame de Saint-Val était allée reluire visite à son amie, la femme du gouverneur.

Madame de Saint- Val, ilepuis la leitre que lui avait envoyée Mérieul, était en proie à une S(imbre trisle.«se; elle se reprochait avec amertume la résolution qu'avait prise le vaillant jeune homme. Ede l'aimait plus ardemn;enl encore depuis qu'il lui avail prouvé la vi^ leiice de sa passion pour elle par la grandeur des périls auxquels il s'expo.sait.

Elle avail mis un son religieux à exécuter tidè'enient les vœux i|u'expriniait le capitaine au sujet de .Marie: elle conservait précieusement une lettre «jiii, l'criie en prévision d'un danger de mori, avait le caractère sacré d'un testament; quoii|ue Mérieul n'eût jamais connu l'orpheline, elle lui avail voué une afi'ection maternelle; sa vue lui rappelait son liance.

Le général avait ob.servé une dlscn-iion rigoureuse .u sujet des événements dont La .Maghrinia lui ava t apporté la nouvelle. Madame de Sanl-Val, assise auprès ue son amie, cacbail ses ani;oissi s .lu luiiu de son cœu', mais par mille détours elle essayait 'le savoir ce qu'était devenu Mérieul. Malheureusement la femme du gouverneur n'avait sur son compte aucun renseignen eut. Du reste, ne connaissant [las les inquiétudes qui rongeaient le cœur de la marquise;, elle ne comprenait pas poiiniuoi s:ins ce.sse elle cherchait à amener la c nversalion sur la guerre et les expéditions. Car madame de Saint-Val n'avait confie son secret h personne; son âme délicate avait une exiiuise pudeur; pour elle, l'amour était un sentim ni sacré que l'on uevait cacher au fond de son cour le dévoiler à qui que ce fût lui eûl semblé une prufanation.

Ed(^ faillit cependant se trahir quand la petite Marie entra; les yeux de la jeune fille étaieni encore rouges lies pleurs qu'elle avait versés, et quand sa protectrice, la pien int dans ses bras, voulut .savoir la cause de son chagrin, elle lui raconta ce (lu'elle avait appris.

Emue et tremblante, la marquise se sentit défaillir

lorsqu'elle sul que Méripul était blessé. Heureusement la femme du gouverneur n'entendit et ne vit rien de cette scène ; elle s'était levée pour recevoir une auire dame de ses amies qui entrait dans le salon. Jusqu'alors elle avait attribué à la pitié seulement la conduite de madame de Saint-Val au sujet de Marie : si elle avait vu sa pâleur et son effroi, elle aurait deviné la vérité. Profilant de l'arrivée d'une visite, la marquise se retira, et, (juand elle fut dans sa voiture, elle donna un libre cours à ses larmes.

Les jeunes cœurs, toujours plus vifs et plus ouverts aux généreux sentiments que ceux dont l'âge a usé les fibres sympathiques, s'attachent vite aux personnes qui leur inspirent de la reconnaissance et de l'atlVction ; Marie, partageant le chagrin de madame de Saint-Val, passa ses deux bras au cou de sa protectric(> et lui demanda pardon de la peine qu'elle lui avait causée; mais ni les baisers lie la charmante enfant, ni l'assurance d'un retour prochain annoncé par la canlinière ne [loiivaient adoucir la douleur de la marquise. S'exagéranl les souffrances de sou fiancé, elle le voyait sanglant et meurtri, privé de soins et de secours au milieu d'une tribu sauvage, et à chaque instant elle se faisait répéter les paroles du spahi, commentant chaque mot et lui prêtant une signification sinistre.

Madame de Saint-Val avait une imagination ardente. Exallée par sa tendresse, elle prit soudain une résolution qui fit étinceler ses yeux noirs à travers ses larmes, et d'une voix fébrile elle ordonna au cocher de la conduire devant la maison qu'habitait la vieille Madeleine.

Les femmes, arrêtées par leur timidité et leur faiblesse, manquent souvent d'énergie contre les obstacles matériels; ce qui les distingue surtout, c'est le courage moral. Mais parfois, sous l'empire d'une passion, elles Ion' preuve d'une audace surprenante. Madame de Saint-Val descendit chez la canlinière, et, sans saluer la bonne vieille, sans remarquer l'etonnement de La Maghrinia, elle lui dit d'une voix que faisait trembler la lièvre de l'inquiétude :

— Vous êtes un des spahis d'escorte du capitaine Mérieul, n'est-ce pas?

— Mais oui, madame, — répondit le soldat surpris et ne sachant que penser.

— Il est blessé, m'a-ton dit?

Plus embarrassé que jamais, n'osant mentir et cherchant cependant à ne pas répondre catégoriquement, le spahi hésitait.

— 0 mon Dieu! il e=t peut-être mort! — s'écria la marquise en voyant La Maghrinia balbutier.

Mais l'acceni d'effroi avec lequel la jeune lemme avait prononcé ces paroles le fit sortir de son indécision ;

— Non, — dit-il, — je vous jure que le capilaine n'est pas tué ; il n'est (]ue blessé. -Et puis, s'enliardissant tout à coup, et voulant au moins que .son in iLscrelion eût un résultat favorable, La Maglirinia continua : — Vous êtes sans doute parente du ca()itaine; eh bien! madann', écrivez-lui une btlre afin qu'il se fasse soigner dans un hôfdtal, car il s'entête à rester dans la tribu oii il est, et cela peut être nuisible à sa guérison.

— Je ferai mieux : quand vous retournerez près de lui jo vous accompagnerai.

— Mais vous n'y songez pas, madame; la course est longue d'ici là-bas, et il y a des dangers à courir.

— licoutez, mon ami, vous aimez votre chef, n'est-ce pas? vous voulez qu'il guérisse? Eh bien! consentez à me prot('ger jusqu'à ce que nous soyons arrivés au douar où il soutire, et ne cherchez pas à me l'aire changer de résolution, car ce serait inutile. Vous me le promettez, n'est-ce pas?

La Maghrinia trouvait la marquise si étrange et son action si surprenante qu'il était toui étourdi. Mais la vieille Madeleine, que son ancien métier de cautinièro avait familiarisée aux dangers, intervint et dit :

— Madame, ce que vous voulez faire est admirable, et

jo vous approuve; à votre place j'agirais de même; demain La Maghrinia partira, et je vai.s lui faire comprendre qu'il doit vous protéger et vous accepter pour compagne d'un voyage dont je ferai partie.

— Comment ! vous partirez aussi?

— Mon Dieu 1 oui, car le capitaine n'est pas le seul blessé, et les soins que vous lui donnerez, je les dois, moi, aux autres soldats, qui souffriront encore longtemps peut-être. Je suis bien vieille, mais je n'ai pas oublié mes devoirs de canlinière. Du reste je considère l'escorte uu capitaine Mérieul comme la gloire de mon ancien régiment, et j'ai pour les spahis qui en font partie une sollicitude particulière. Comptez donc sur moi et sur La Maghrinia pour demain.

La marquise remercia avec effusion la vieille Madeleine, salua le spahi et se retira avec Marie, laissant La Maghrinia stupéfait.

Quand elle fut partie, celui-ci s'écria :

— Voilà une femme qui a du courage à rendre des points à plus d'un homme; c'est sans doute une narente du capitaine.

— Parente ou non, elle a un cœur d'or, — répondit Madeleine, — et il faut lui adoucir ies fatigues de la route autant que possible.

— Je lui procurerai une mule qui aura le pas bien doux et dont le cacolet sera moelleux; mais elle aurait mieux fait de demander une escorte au général.

— Tâche plutôt de demander un dromadaire, — dit la canlinière.

Et, sur cette recommandation, le spahi s'éloigna.

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