‹ Le brouillard sanglantChapitre 11 sur 15 · OO MADAME DE SAINT-VAL SE BEPENT DE SA TÉMÉHITK · texte numérisé non relu

OO MADAME DE SAINT-VAL SE BEPENT DE SA TÉMÉHITK

Le lendem.ain , après avoir été chercher la réponse <lti gouverneur, La Maghrinia conduisait devant la demeure de la canlinière une mule et un dromadaire chargé d'un palanquin; il était accompagné par un Arabe dont il avait loué les services. La marquise, voilée de façon à ne pouvoir être reconnue, monta dans le pavillon portatif que les Orientaux ont inventé pour transporter leurs femmes à l'abri du soleil au milieu des sables de leurs déserts ; quant à la vieille Madeleine, elle se plaça sur la mule avec rai.sance d'une ancienne canlinière de cavalerie. Le spahi prit la lête de la petite caravane, et il la guida à travers les chemins, à peine tracés alors, qui conduisaient sur les bords de la Tafna.

Ils voyagèrent ainsi pendant deux jours: la première nuit, ils s'arrêtèrent à la redoute d'Ain -Temouchen; la seconde, dans un caravansérail sur les rives de l'Isser. La marquise supportait avec courage les fatigues de la route; elle songeait à Mérieul, et l'espérance de le revoir bientôt soutenait son énergie.

Du reste Madeleine avait pour elle les soins délicats dont les femmes ont seules le secret ; la vieille canlinière avait comiiris que sa présence serait une garantie aux yeux des étrangers qui, dans les villages et les redoutes où l'on passait, auraient pu s'étonner de voir une f<mme voyager seule avec un soldat. Grâce à elle, madame de Saint-Val put éviter bien des questions indiscrètes que la canlinière sut détourner avec adresse, et .ses attentions lui épargnèrent bien des soulfrances physiques, toujours pénibles pour une personne élevée au milieu de l'aisance que donne la fortune.

Si La Maghrinia eût été seul, il aurait fourbu son cheval pour arriver en une journée; mais il fallut que le vieux soldat .se résignât à faire le chemin à petites étapes.

Le matin du troisième jour on n'était plus qu'à quel»

LOUIS NOIR

qiips lnuiTS ilp marchps if Aïn Kébira ; il se féliiitait intcrieurenifut d'avoir pu faire gagner sans accident aux doux fctrimes le but de l'ur voyage. Madame de Saint- Val, sachant i^ue l'on approchait, avait soulevé les rideaux du palani|uin pour tàctier de découvrir le douar ; quant à Madeleine, elle prpssait sa mule, qui à chaque instant s'amusait à arracher des touiïrs d'alfa le long du sentier, au lieu d'imiter la marche grave et cadencée du dromadaire.

Peu à peu, aux palmiers nains qui bordent les chemins en Algérie succédèrent des bou(]uets de lauriers-roses en fleurs , l'air se rafraîchit sensiblement, et La Magtiniiia annonça que bientôt on aurait à traverser la rivière de la Taina.*

La Maghrinia était un trop vaillant soldat pour s'inquiéter desdanffers qu'il pouvait courir personnellement. Mais il avait cieux coiiipagues à défendre, et, mieux que personne, il savait que les assassinats étalent Iréquenls parmi ds Inhus à peine soumises. Plus d'une fois, en voyant passer le long des chemins des indigènes à mine faïuurhr, il avail pressé la (Miignéede son sabre, suivant d'un a'il iiupiiet les mouvements des Arabes suspccis. Aussi elait-il heureux d'être au terme de son voyage.

D^iiis U'S oiCrtsions où un péril semblait menacer la caravane Madeleine caressait la crosse de deux pistolets d'arcon avec l'inlrépidité u'un troupier rompu an métier des 'armes. Alors la marquise, m.ilgré tons ses etl'urts, pàlissail et devenait aussi tremblante qu'une feuille agitée par la brise; elle aussi pressau un jidi pelit [lislolel, un véritable bijou, dont elle s'était munie pensant qu'elle saurait s'en servir avec audace en cas de besoin. .Mais elle é ait forcée de s'avouiT (pielle n'oserait jamais en presser la détente- et si quelque regard menaçant s'arrôlait sur elle, sa main lâchait son arme, elle se sentait prête à s'e-

vanouir.

l-.ile rouo'issait de sa faiblesse, mais elle ne pouvait surmonter son trouble.

Le courage moral ne suTit pas toujours à la bataille, il faiil ci'lle clfervcscence du sang qui grise le cerveau et que l'on appelle si bien l'ivresse du combat. Sauf quelques exceptions (comme Miidefine, par oeiuple), la nature refuse aux femu es cettf ar.ieur t>elliqueuse, parce (]ue, mères, elles sont vouées aux saintes et doues joies de la famille et non aux horreurs de la lultfî. Il y a dans la guerre des cruautés dont certaines natures ne [leuvent sufiporter l'idée, et lel qui saurait co irageusemelit suppoitrr la mort m- pourrait se décider à la donner.

Mauame de Saint-Val aurait sacrilié sa vie pour .son fiance; elle avait pris sans hésiter l'héroïque resolution d'alfroiiter les plus grands dangers pour lui proiiguer les soins les plus doux; elle n'avait jamais eu un seul iiisiant do regret depuis son départ; n.ais elle tremblait d'( flroi à la moindre apparence de péril.

Quand elle apprit que la ïafna n'était [)lus qu'à une couite dislance, la marquise respira plus à l'aise et se .sentit rassurât*, car elle savait que la rivière coulait au pied des montagnes où était situé lu territoiro des Traras.

Kii effet, au bout d'un quart d'heure on enlendil le murmure du courant, et l'on fut sur la rive. La Maghiinia s'fiigagea le [iiemier dans légué; derrière lui vint l'Arabe et le palanquin, puis enfin la caiitinière.

A peine élait-on au mili.'U du gue que le spahl^ se dressant sur ses elriors, cria aux deux IVinmes : — Sauvez-vous!

Après avoir poussé son cri d'alarme, La Maghrinia leva son mousqueton à la hauteur d un buisson qui se trouvait sur l'autre rive, puis il fit l'eu. Un cri retentit, et un corps humain roula dans la rivière, rougissnit l'eau de son sang. La man|iiise éioiivantce -'elait [leiuli" hors du palanquin ; en ce moment, quatre coups de fusil parliri'iit du buisson où La Maghrinia avait visé ; une balle vint casser la jaintie de la moulure de Madeleine, une autre frappa le spahi en pleine poitrine. L'Arabe qui con-

duisait le droma laire se sauva; Madeleine saula h bas de la mule, et, sans perdre son sang-froid, fil rebrousser chemin à l'animal. Mais le Sfiabi, blessé h mort, sentait la vie rabaiidonner ; Il rassembla toutes ses forces, et par un suprême efi'orl lança son cheval en avant. Il tomba épuisé en lâchant un coup de pistolet, qui, mal dirigé, nianijua son but. Alors cinq hommes se précipilèrent hors d'un bosquet de lauriers-roses où ils se le« naient cachés. C'étaient Elaï-Lascri et ses compagnons, qui, embusqués au bord ce la rivière, attendaient leur proie.

Le nègre, indiquant tes deux femmes à ses bandits, leur fil signe de s'en emparer; aussitôt ceux-ci passèrent la Tafna et coururent après le dromadaire.

Pendant ce lemfis, Elaï-Las'ri avait tiré son yatagan, et il se menait en devoir de couper la tète du spahi. Deux détonations le surprirent an milieu de son action barbare, et il vit deux des siens tomber sur le sol ; la vieille Madeleine tenait à la main ses pistolets, et ch rchait avec les crosses à .se défendre contre les brigands qui avaient survécu ; la marquise, malheureusement, avail perdu connaissance et ne [louvait seconder la courageuse canliiiière, qui bientôt fut garrottée et réduite à rini[iui.ssance. Alors les brigands la placèrent sur le droniadaire, à côté de madame de Saint-Val, et ils traversèrent le gué, maugréant contre Madeleine et l'accablant de coups.

— Par la barbe du Prophète ! — s'écria E[aï-I,asrri, — ces Français sont enragés. Ce soldat nous a découverts h Iravers des branches de lauriers-roses où l'œil d'un lynx ne nous aurait pas devinés, et celte vieille femme s'est défendue comme une panthère blessée. Allez, vous autres, jeter les cadavres de nos camarades à l'eau, et que celte humide .sépulture leur soit douce ! Ensuite nous partirons au plus vite, car ces maudits spahis pourraient bien nous surprendre. Pendant que les deux brigandsacco'i'plissaienl ses ordres. Elai-I.ascri levait les rideaux du palanquin pour exaiuiiier ses captives. — Oh ! oh t — s'écria-til à la vued(> la marquise, — voilà une Française i)ui vaut certes bien Falma. Le Prophète me l'envoie .sans doute à la place de la femme (pie j'ai perdue.— xMadeleinn se tournienlait iniililenieni pour briser ses liens, et des larmes de désespoir coulaient le long do .ses joues ridées. — Tu peux remuer comme un chacal pris au piège, — dit le nègre,— tu ne t'échapperas pas, ni loi ni ta jolie compagne.

En disant ces mots, il souriait de la plus hideuse façon.

Bientôt les deux brigands ip rejoignirent, et tous trois regagnèrent leur grotte, emmenanlleurs captives et la têle de leur tléfen.seur.

Qiielcpies heures plus lard, des habitants d'Âïn-Kébira, qui p.issaient par là, ramenèrent la dépouille du spahi à Nédromah.

Mérieul, à la vue de ce cadavre mutilé, poussa un cri sorrd, et .ses traits prirent une ex[iression de colère terrible. Il montra le cadavre de La Maghrinia à tous ses soldais rassemblés, et il dit :

— Vous voyez comment ces bandits sans cœur l'ont la guerre, il faut que ce lâdie assassinat soit vengé 1

Près du tronc mutilé et horrible à voir de leur camarade, les spahis juriTenl de le ven,:;er, et leurs martiales ligures, péniblement contractées, annonçaient 1 inébranlalile résolution de [luiiir sans pitié le meurtre du vieux soldat.

Sur l'ordre de Merieul, on fouilla le mort, et. comme le capiiaine s'y attendait, on trouva sur lui la répcuise du ^'(uiverneur. Elle ne contenait que des élo;,'es pour la conduite du jeune homme; mais celui-ci, se louriiant vers le* Kabyles et le peloton, leur dit, d'un air contrarié ■•

— Je suis désespéré de ne pouvoir tenir de suite me« sennents; le gênerai me rappelle pour faire partie d'une expédition dans le Sud ; il nous faut partir dans une

houre Que l'on entprre La Maghrinia, je reviendrai le plus tôt pos.sii)le châtier ses mouriiiers.

Les Tr.inis et les sp iliis étaient désolés de co contretemps, niais il n'en fjllul pas moins mouler à cliu\alel quitter le douar.

Seulement, personne ne remarqua qu'Ali, revC'lu d'un Imrnous roiigc, suivait le peloton.

L.i nouvelle du départ des spahis se répandit dans toutes les trit)us. et les Kabyles ileploiaient lomiiie une eaiainité l'ordre (jui forçail les Fiançais à s'éloigner avant d'en avoir fini avec le uèy:re niauuit.

Mais le prestige du terrible chef était bien diminué; les guerriers ties douars faisaient des pré[iaralirs de dé-fense contre lui, et se disposaient il imiter le glorieux exemple que les soldats leur avait donné.

Page 1