‹ Le brouillard sanglantChapitre 9 sur 15 · I.L; UKOUlLAKU SANliLANT · texte numérisé non relu

I.L; UKOUlLAKU SANliLANT

surpris dans leur sommeil, ils ne savaient (ijus où donner de la tête, et c'est à peine si une trentaine d'hommes vinrent se ranger autour du vieillard, qui courut à leur tête an-devant de l'ennemi.

Il rencontra sur son chemin la troupp que conduisait Elai-Lascri lui-même, et il lui livra un combat désespéré. Pendant qu'il arrêtait pour quelques instants la marche du chef, l'autre troupe envahissait le village et massacrait tous les Kabyles à mesure qu'ils sortaient de leurs demeures.

Ben-Achmet. pris entre deux feux, fit une résistance désespérée, raillant ses Kabyles et soutenant la lutte avec héronme.

Elai-Lascri ne s'attendait pas à tant de vigueur. Meçaoud tomba mort. Les Kabyles se battaient comme des lions. Enfin, Ben-Achmet, frappé au cœur, roula sous les pieds des chevaux ; et le passage fut libre.

Le Roi dos Chemins en profita pour s'élancer vers la demeure de Jlérlem.

Pendant que la jeune femme courait un si grand danger, Ali restait étendu à la place où l'avait laissé son amin ; il mordait son bâillon avec rage, et il parvint à le couper avec ses dents.

Alors il poussa des cris de rage qui ébranlèrent les voûtes du palais. Les hommes auxquels Elai-Lascri avait confié la mission d'arrêtpr Ali accoururent ; comme ils avaient ordre de le surveiller, ils voulurent le réduire au silence. Mais une femme parut: c'était Falma.Elli' flf un geste d'élonnement en apercevant Ali, et enjoignit au : deux gardiens de se retirer.

— Toi ici ! — dit-elle au jeune homme, — et prisonnier !

— Oui, — répondit-il.— Et à cette heure ton mari brûle mon douar; Mériem va devenir sa capture; mon vieux père sera tué.

— Cest impossible 1 — s'écria Fatma atterrée. — Elaï-Lascri ne peut commettre un crime aussi odieux.

— Ecoute, Fatma, — dit Ali, — je t'ai accueillie chez moi, j'ai contribué à ta délivrance ; je t'en supplie, coupe mes liens, que je sauve Meriem !

Fatma était indécise. Cependant elle demanda :

— Si je consens à te rendre la liberté, jureras-lu de no pas tuer Elaï-Lascri 1

— Je le jure ! — fit Ali précipitamment.

— Tu ne chercheras qu'à enlever ton épouse?

— Oui, oui, hâte-toi, je t'en prie. — Et il y avait dans la voix d'Ali un accent de détresse tel, que Fatma prit un poignard à une paioplie et coupa le lacet dont ses mains étaient entourées. Ali, dès qu'il .se sentit libre, jeta rapidement ces motsà Fatma : — Tu viens de faire une généreuse action ; merci, merci mille fols! Mais prends garde à la vengeance du Roi des Chemins. Fuis, car il ne te parilonnera pas.

— Il m'aime, il pardonnera, — répondit avec confiance la mulàtres.se.

Ali n'attendit pas la réponse, il sauta par la fenêtre dans la cour, courut aux écuries, monta sur sa jument noire encore toute sellée, et partit bride abattuesans que nul songeât à le retenir.

Quand l'ébahissement des gardes fut passé, il était trof) fard pour rattraper le fugitif.

Ali arriva au douar au moment où Ben-Achmet succombait : il «"omprit que déco côti' tout secours serait inutile; il courut à la case de Meriem et l'appela. Elle sortit tout etfarée. Il la prit dans ses bras, la coucha sur sa .selle et enfonça ses éperons dans le vetitre de sa jumi-nt, qui partit dans la direction de la Tafna, où les spahis étaient campés.

Quand le Roi des Chemins fut a.iprès de la demeure de Mériem, il la fit fouiller... la jeu"" femme n'y était plus. Seulement, à la lueur de l'incendie allumé par El-Chadi, on apercevait Ali galopant sur la route de Tlemcen.

ou LES SPAHIS ET LB BROUILLARD SAXCLANT EN VIENNENT AUX MAINS.

Pendant ce temps, les spahis de Mérieul étaient h une lieue de là environ, campés sur les bords de la Tafna, au pied d'une ruine romaine Ils dormaient étendus sur le sol auprès du feu du bivac, et les chevaux, attachés à des conles, se reposaient aussi, non loin de leurs maîtres tandis c]ue les armes, rangées en faisceaux, étaient gardées par une sentinelle.

Pour faire face à tout événement, les selles étaient dis posées de façon à pouvoir être placées sur les chevaux en peu de temps, et au premier signal les spahis auraient été prêts à recevoir l'ennemi.

La nuit était silencieuse et l'on n'entendait que le murmure de l'eau, dont le courant rapide courbait les joncs sur son passage.

Outre la sentinelle, deux hommes veillaient : c'étaient La Maghrinia et Lassalle.

Le premier, la tête appuyée entre .ses deux mains, lançait de temps à autre une bouffée de fumée, qu'il aspirait dans une pipe au tuyau raccourci par de fréquents accidents. Il semblait livré à une méditation inquiète. Le second, au contraire, fumait sa cigarette le plus gaiement du monde, en sifflant entre ses dents un joyeux refrain.

— Le capitaine ne vient pas vite, — dit enfin La Maghrinia au maréchal des logis ; — je ne suis pas du tout rassuré sur son compte.

— Tiens 1— fit son compagnon, —c'est cela qui te tient éveillé ?

— Oui, parce que j'aime le capitaine, qui est un bon I hef, et, quand il s'en va du camp sans m'emmencr avec lui, je suis toujours inquiet. Au moins, quand je suis là. je me dis : Il y aura moyen de le défendre ; c'est une manie qu'il a là do quitter ainsi tous les so'rs le bivac pour faire une tournée tout seul aux environs.

— Moi, ce n'est pas cela qui me l'ait veiller, je suis tran()uille sur le compte du kcbir. (C'est le nom familier que doiment les .soldats d'Alriiiue à leurs supérieurs; ce mol arabe signifie chef.)

— Eh! quel est donc le motif qui t'empêche de dor niir?

— C'est que. quand je sommeille, je n'aime pas êtro éveillé en sursaut. Or, le c.qjilaiiie est parti depuis lungleuips, et il serait rentré s'il n'avait pas découvert la piste de quelques ennemis.

— C'esl là précisément ce que je crains. Ce pays-ci est dangereux ; j'y ai combattu avec Lamoricière, et je sais que, dans les montagnes qui se diessiiil di^vant nous, il y a des défilés où le bon Dieu n'envoie jamais les rayons de sou soleil ; ils sont si .sombres qu'on assure que ce sont les chemins de l'enfer. Les habitants sont aussi sauvages que la contrée: — Et dans .son mépris pour eux, le vieux guerrier ajouta : — Ces singes-là, qui se croient des hommes parce,(]u'ils sont affublées d'un burnous, nous regardent comme des chiens enragés qu'il est bon de tuer au coin des routes. Ils n'osent plus se soulever eu masse, mais ils nous tuent en détail autant qu'ils le peuvent. J'ai peur que notre chef no soit pris dans une embuscade.

— Alors, tant pis pour les Arabes l

— Comment! tant pis?

— Mais oui, on dirait que tu ne connais pas le capitaine. C'est un lion pour le courage et un chacal pour la ruse i quand il tombe dans un piège, il est comme un

LOUIS NOIR

chat ilans une souricière. D.'puis l'avenlure qui m'est arrivte avec lui. je suis rassuré sur son compte.

— De quelle aventure veux-tu parler?

— Une fois, nous sortions lie TIemcen ; les Arabes étaient encore en insurrection, et le cafiilaine allait porter une dépêche à un ilétaulii'menl campé à une lieue de la ville. C'était un pari quM avait fait, attendu que celte dépêche était tout simplement une invitation adressée au chef du détachement, pour venir dîner le lendemain, dans le cas où le capitaine aurait gagné la gageure. Il éiait convenu qu'il pouvait se faire accompagner par un spahi, et c'est moi qu'il avait choisi. Pendant la journée, il n'y avait aucun danger à suivre leihcmin qui conduisait du camp à la ville, mai.'., la nuit, c'était un trai- 1 fort périlleux. Celte nuit-là, iMahnmel, comme disent hs Arabes, iiue tu traites de sinttes et qui ont des conq)arai- Sons fort jolies pourtant, Maliomei, le voluptueux Prophète, avait étendu .son hurnoiis dans le ciel pour cacher ses amours avec la lune ; il faisait noir comme dans un four. Les chevaux tàtaient le terrain avec leurs sabots, alliMidu qu'y voir clair était chose impossible, excepte pourtant pour le capitaine, car ii me dit .soudain : «Suis moi ! » el il s'élance hors du sentier. Moi, j'imite sa manœuvre. Au même instant, cinq coups de leu .se font entendre successivement; les Arabes ne savent pas même faire un feu de peloton. Les balles passent sans nous toucher, vu que par ce temps obscur no.? ennemis liraient dans la direction du chemin i|ue nous venions de quitter. « Eu avant! » me crie le capitaine. El nous tombons sur nos Bédouins, dont trois lurent sabrés tandis que les deux autres s'enfuyaient. C'est là (pie l'ai ramassé le plus beau mouhaia (fusil arabe) que j'aie jamais vu de ma vie. Je l'ai vendu trois cents fran<s à un juif, qui m'a volé de la moitié au moins. Le pari fut ga:,Mie, on m'invita à dîner, et le général de TIemcen me lit nommer maréchal des logis. Nous avions tué un chef dangereu.x qui, ne pouvant [ilus se baitre au soleil, nous dressait des embuscades la nuit.

— D able 1— fil La .Miuihrinia, — ça chautVait à cet endroit-là comme quand j'ai gagné la croix.

El les deux spahis se reniirenl à fumer. Mais ils entendirent la voix de Mérieu! qui accourait au galop et criait:

— Aux armes !

— Vois-lu, mon vieux,— s'écria Lassalle triomphant, — j'avais raison de ne pas m'endormir !

Et d répéta le cri du capitaine.

Habitués à ces alertes, les spahis furent debout en un clin d'œil, et ils furent prêts à marcher au uoul de quelques minutes. I

A son arrivée au bivac, Mérieul, comme on l'a vu ' par le dialogue de La Maglirinia et de Lassalle, était allé inspecter les environs. '

Les montagnes desTraras, soumises dans une expédition récente, payaient le tribut et reconnaissaient notre autorité; mais les habitants de cette chaîni' de l'Atlas conservaient toujours vivaces au fond de leur cœur les souvenirs de leur indépendance, et ils noiirn.ssaient contre nous une haine qui se nianifeslail par des assassinats fréquenis. Les bienfaits de notre administration intelligente et paternelle ne les avaient pas encore ralliés à notre cause. A celte époipie, nous étions pour eux des guerriers vainqueurs dont le joug leur pesait, tandis qu'aujourd'hui ils nous considèrent connue leurs frèreaînés en cvili.salion, venus pour les arracher aux niisère-de leur vie errante et aux ténèbres de leur barbarie; ils savent maintenant que ce n'est pas une conquête que la France a faite en Algérie, mais une adoption ; ils l'siment comme une mère et lui .sont tout dévoués.

Mais au temps où se passaient les scènes que nous de C.ivons, les Kabyles des bords de la Tafna n'en étale: pas enccu'e venus \\ bénir notre num: ils avaient eu ■' soutlrir de nos vertus guerrières, et ne connaissaieMi i ■ ■ encore nos qualités.

Mérieul pouvait donc redouter une attaque de l.i part des tribus voisines, et comme le douar d'Aïii-Kébira éiait le plus rapproché el le plus considérable des centres da population epars dans les montagnes voisines, il avait résolu d'aller le surveiller, afin de s'assurer si les habitants ne méditaient pas quelque trahison nocturne.

Il s'était donc dirigé vers le village du vieux Ben-Achmel, et à quelque distance il avait attaché son cheval au milieu d'un massif d'odviers sauvages qui le cachaient entièrement; ajires avoir pris celte précaution, il s'approcha le plus possible des cases occupées par les Kabyles.

Autour des habitations des indigènes, il existe des haies pruteclrices de figuier de Barbarie el d'aloès, dont les pousses vigoureuses forment un rempart a.ssuré contre la voracité ues chacals et des hyènes, qui viendraient enlever les boliaux dans la nuit, et contre les larcins des voleurs, toujours fort communs là où domine le droit du plus fort

L'aloès oppose à toutes les attaques ses dards durs et acérés comme la pointe d'une épée. el !e figuier de Barbarie arrête voleurs et bêles féroces par la pi i lire douloureuse de ses épines, qui renferment un suc venimeux.

Jlérieul s'abrita derrière un de ces cactus gigantesques, et il attendit, avec la patience et i'immubilile de ceux qui ont l'habitude de vivri' au milieu des dangers dont les solitudes algériennes .sont parsemées.

La nuit tomba avec la rapi.iilé particulière aux climats tropicaux, et le jeune capitaine vil pa-ser peu à peu les Kabyles qui revenaient des champs, ramenanl leurs troupeaux.

Ils rentrèrent paisiblement dans leurs cases, et ne lardèrent pas à s'endormir, landis que les bandits d'Ela'i- Lascri leur prefiarai nt un réveil terrible.

Convaincu que son [x)l Ion n'avait rien à redouter de ce côté, .Mérieul regagna le lieu où il avait lais.sé son cheval, et il sauta en selle, se disposant à regagner le bivouac. .Mais un bruit imperceptible pour toute autre qu'un voyageur aussi experimeiile que lui vint le faire tressaillir. Il descendit de cheval, colla son oreille sur le sol et écouta.

11 entendit un bruit sourd que, grâce au merveilleux dévelupfiement de.>-on ouïe, il reconnut pour être le son des sabols de ptusieurs chevaux frappant h s pointes do rochers dont les sentiers de la monlagno étaient couverts.

— Ah ! - se dit-il, — est-ce que je me serais trompé î attendons encore.

Le cri de l'Inèn^ retentit alors, admirablement imité, mais une particularité apprit à Mérieul qui! c'était un signal humain. Les hyènes voyageni toujours à la suite des chacals, dont le flair subtil les guides vers les cadavres. Chaque Ibis que sa voix se fait enlendre, les chacals y répondent par des aboiements furieux contre un ennemi qui vient leur disputer la [>roie qu'ils ont éventée.

Or, non-seulement des cris du chacal ne suivirent pas le huri ement de l'hyène, mais au bout de ([ueb^ues instants un outre cri, pareil au premier, partit d'une direction opposée.

C'étaient h's b'igands d'E-lai-Lascri qui .s'approchaient.

Mérieul. fort inquiet, .se demandait en vain quel étaitlo ••ut de celte marche vers le douar, exécutée par deux Iroufies dilléientes avec de pareilles |>récautions.

Il était place admirablement pour observer cette manTuvre singulière; mais l'une des deux bandes se dirigeait directement vers lui. Il fallait se résoudre à quitter ce poste ou s'exposer au danger d'être surpris.

Il employa un stratagème auquel il avait dressé son cheval en prévision de circonslaiices pareil, es à celle-ci, h nécessite de recourir à ces sortes de ruse se renouvelant souvent en Afrique.

Il enleva è son coursier sa selle el ses harnais, qu'il

Uî BROUILLARD SANGLANT.

dissimula hnbili'nicnl an milieu dps liiiissons, puis il l-ii laissa la libpilé de s'éloigner, certain qu'il accoiirrail aussilôt qu'il le siffl ■rail.

Cela fait, il monta ilans un olivier dont les brandies le mirent à l'abri des regards de ceux qui [jourraient passer auprès de lui.

A peine avait-il pris toutes ses précautions que les pas des chevaux- devinrent très-<listincls, et bientôt il aperçut une cinquantaine de cavaliers passant silencieux à portée de l'arbre où il était.

A quelque distance du douar il les vit s'arrêter, échanger un dernier signal avec l'autre troupe, et s'élancer soudain contre le village.

Mérieul en savait assez ; il avait deviné que c'était la bande d'Elai-Lascri : il appela son cheval, et l'animal, admirablement dresse, rejoignit son maître, qui s'éloigna rafiidement du côté de la Tafna.

Quand il arriva, le peloton, éveillé par son cri d'alarme, était prêt à le suivre.

— En avant, — commanda Mérieul, — nous allons surprendre Elaï-L^scri I— Les spahis, sans rien dire, mirent leurs montures au galop et suivirent leur chef, fai.sanl en chemin leurs préparatifs de combat. Ils renouvelaient les amorces de leurs pistolets et de leurs mousquelons, s'assuraient que leurs sabres jouaient tiien dans le fourreau, et disposaient leurs gibernes à portée de leur main. L'incendie du douar illuminait la montagne, et à mesure qu'ils .se rafiprochaient ils entendaient le bruit de la fusillade Puis lis coups de feu cessèrent subitement, et, h la clarté des flammes, ils virent un homme, ftoursiiivi par les bandits, s'engager dans le chemin qu'ils suivaient.

— C"est quelque chef qui se sauve ! — dit alors le capitaine, — nous allons arrêter ceux qui lui donnent la cha.sse.

Le peloton était encore trop éloigné du douar pour que l'incendie pût éclairer le point où il se trouvait.

Mérieul plaça vingt homnn>s à droite et vingt hommes à gauche de la route, et il recommanda île ne faire feu qu'à son commandement. Puis il enjoignit aux deux trompettes de sonner la charge aussitôt apiès que les armes seraient décha'-gée.^, afin d'ap[irendre à l'ennemi qu'il avait affaire à des Français.

Les spahis, le sabre suspendu au bras droit, le corps penché en avant, se disposaient de façon à recevoir par un feu meurtrier les brigands qui .s'approchaiont rapidement, serrant de près Ali et sa compagne évanouie entre ses bras.

Lorsque les ennemis furent à deux cents pas environ, ils armèrent les batt.-ries de leurs mousqueton; les cris sauvages îles Arabes, qui galopaient en désordre, les empêchèrent d'entendre le craquement des ressorts.

Ali passa, tenant sa femme sur .sa selle, et ne se doutatd pas du secours iiui lui arrivait.

Les Français couchèrent en joue les hanilits et attendient, dans une immotiilité complète, le moment de .semer la mort parmi leurs léroces adversaires, tandis que Mérieul impassible les laissait arriver à dix [las.

Alors sa voix pui.ssante cria ; Feu ! une détonation formidable retentit, et un rideau de flammes monira aux Arabes les uniformes redoutes des spahis. Une quinzaine d'eidre eux avaient été frapfiés par les balles, et les autres, elfrayés et surpris, s'étaient arrêtés soudain.

Mais aussitôt les tromtieites résonnèrent, et les spahis tombèrent avec fureur sur ces cavaliers farouches, dont on leur avait vanté la tiravoure.

Du premier choc, ils s'ouvrirent un large passage au milieu de la bande d'Elaï-Lascri, renversant, dans leur élan irrésistible, toul ce qui se trouvait devant eux. Puis, Quand ils eurent pénétré au cœi^r de la iroupe, ils se mirent à sabrT les tiandils avec une rage contre la()uello ceux-ci ne purent tenir.

Les français avaient une grande supériorité sur leurs

adversaires; ils maniaient leurs armes avec une adresse (ju'ils ilevaient à la science de l'e.scrime ; ils paraient les coups avec une agilité merveilleuse et alleigiiaient toujours le membre qu'ils voulaient toucher. En quelques minutes, les Arabes furent tailles eu [dèces, et maigre les cris lie leur chef ils se débandèrent et .s'enfuirent, suivis par les spahis, qui .s'acharnaient contre eux.

Elaï-La.scri, cependant, n'avait pas perdu son sang-froid, et il avait reconnu bientôt la faiblesse numcriiiue des assaillants.

11 (larvint à rallier autour de lui une vingtaine d'hommes, et il fondit sur Mérieul, qui n'avait plus sous 1$ main que cinij ou six de ses soldats, les autres s'élatit dispiTSf's à la poursuite de l'ennemi.

Pendant la luite, les Arabes avaient déchargé leurs fermes, i.-indis que les spahis, qui par expérience avaient reconnu l'uiilile de conserver un pistolet pour les cas critiques, se trouvaient en mesure de tirer chacun un coup de feu au moins.

Il y avait un trompette qui ne quittait jamais le capi^taine. Celui-ci, voyant l'ennemi revenir à la charge, fit sonner le ralliement et dit à ses .soldats :

— Voilà le moment de faire parler la poudre; il faut que chacun de vous briilu la cervelle à un Arabe. Visez bien.

Cependant Elai-La.sc.ri et les siens accouraient à bride abaltiie, pensant avnir bon marché de cette [loignée d'hommes et rélal)lir avantageusement le combat par la mort du rapitaine français.

Mais ils avaient à lutter contre de rudes champions» qui les reçurent intrépidement ; à bout portant, les spahis lâchèrent leur dernier coup de feu, et cini] bandits roulèrent à bas de leurs chevaux; puis Mérieul s'élança à corps perdu au milieu des ennemis.

Les spahis imiièrent leur chef, et, malgré la dispropor* tion do leurs forces, ils déployèrent une telle valeur que le cercle des bandits dont Us étaient entourés recula peit à peu.

Voyant ses compagnons hésiter, Elaï-Lascri, pour ranimer leur couragCj bondit à la roncontre de Mérieul, et il les entraîna encore une fois à .sa suite. La mêlée fut affreuse, et pendant quelques instanls les Français, enveloppés de lous côtés, eurent h repousser une attaque désespérée. Mérieul, s'étant trouvé face à face avec le lameux chef, pou.s.sa un cri de joie, et il engagea avec luj un combat furieux ; mais au moment où il levait son sabre pour en asséner un coup sur la tête de .son adversaire, celui-ci lit faire un bond à son cheval, et la lame vint .se briser sur le dos de la selle.

Aussi prompt que la pensée, le vaillant jeune homme saisit un mousi]uoton, qu'il portait comme ses hommes en travers di' ses épaules, et, par un moulinet rapide, il tinta distance les bandits, qui s'étaient précipités sur lut en le voyant désarmé. Aux rayons de la lune, il avait reconnu le nègre dont on lui avait fait la peinture, et il maudissait le .sort qui l'avait privé de son sabre et le forçait à rester sur la défi'nsive.

Rappeir-s par la .sonnerie de la trompette, les autres spahis revinrent enfin au serours de leurs camarades ; mais, vaincus par leur courage héioïque, les Arabes se sauvaient en déroute, (U les Français triom[iti.ints gilopaient sur leurs traces et cherchaii'nt à les atteindre dans leur tuile.

Mérieul, à la tête des nouveaux arrivants, donna la chasse au nègre; il -était près de l'atteindie, mais eeluici, en se sauvant, avait pu recharger son pistolet; il blessa à l'épaule le capitaine.

Mérieul chancela, et pondant que ses soldats lé secouraient, le bandit disparut, échapfwnt eette fois aux niainà des Français, qui entouraient leur capitaine avec inquiétude.

Soutenu pai eux, le blessé descendit de cheval, et icS spaliis, étendant leurs buraoïis siirl-i terre, voiilment l'y

LOUIS NOIR

faiioasspoir; mais lui, surmontant la douleur, Ir^ur affirma en souriant que la balle n'avait lait qu'effleurer la peau, et il défit sa tunique, afin de taire bander la plaie avec un mouchoir.

Sur ces entrefaites, on entendit encore le bruit d'une troupe de cavaliers.

— Mille tonnerres! — s'écria Lassalle furieux, — les voilà encore qui reviennent, nous allons les exterminer I

Alors loute l'escorte environna Mérieul, et les spaliis, rechargeant leurs mousquetons, grondaient sourdement contre l'audace de leurs ennemis.

— Ils ont donc l'âme chevillée au corps, ces scélératslà ! — murmurait La Maghrinia; — j'ai cependant bien senti mon sabre trouer leurs poitrines.

Et tous, pleins de colère, étaient déterminés à en finir avec les brigands. Leurs figures, noires de poudre, avaient pris une expression menaçante; l'œil étincelant, les sourcils froncés, ils écoutaient le galop des e hevaui. Ils étaient au comble de l'exaltation, et leur capitaine, qui au retour du péril avait oublié sa souffrance, était remonté à cheval, et disait :

— Il faut que pas un n'échappe ! Mettez deux balles dans les mousquetons, et ils vont payer cher leur entêtement.

Déjà les canons s'abattaient dans la direction de ceux qui s'avançaient, quand une voix s'écria:

— Ne tirez pas, nous sommes des amis!

C'étaient les guerriers d'Aïn-Kébira.

En etl'et, Ali s'était retourné au bruit de la lutte: voyant que les Français n'étaient pas nombreux, il avait regagné le douar aussi vite que possible, et, déposant Mériem dans sa case, il s'était empressé de réunir les guerriers de la tribu.

A sa voix, ceux-ci avaient surmonté la frayeur qui, dans le premier moment de surprise, s'était emparée d'eux, et, prévi'uus qu'ils allaient au secours de soldais français aux prises avec les brigands, ils avaient fait toute la diligence possible.

Mais les spahis éiaieiil maîtres du champ de bataille lor.squ'ils les rejoignirent; 1 s Kabyles restèrent émerveillés en les voyant eu si petit nombre.

Ali surtout admirait leur bravoure. Il s'avança vers Mérieul, et il lui dit :

— Tu commandes à des lions et tu as vaincu des tigres: si lu veux venir reposer .sous le toit de ceux que tu as secourus, je .serai fier d'offrir l'hospitalité au plus grand chef que j'aie jamais rencontré.

— J'accepte, — dit Mérieul, qui parlait parfaitement l'arabe ; — mais, auparavant, il faut que je fas.se rechercher quatre des miens qui sont morts ou bles.sés. — Les Français et les Kabyles se mirent à parcourir le Heu du combat, et ils trouvèrent parmi les cadavres un des leurs qui avait perdu la vie ; les trois autres n'étaient que blessés. Les Kabyles remarquèrent que les spahis n'avaient été atteints que par des ballis ; ils conçurent une haute estime pour l'adresse de ces hommes que pas un coup de sabre n'a\'Sit pu toucher. Quant aux brigands, une quarantaine d'entre eux jonchaient le sol Mérieul voulut que leurs corps fussent conduits au douar, car il avait un projet à leur sujet. Les Kabyles les emportèrent, lamlis que les Français se chargeaient de leurs compagnons blessés et du cadavre de celui qui avait été tué. Une demi-heure après, ils entraient dans le douar d'Ain-Kébira. Les femmes, en l'ab.sence de leurs maris, étaient parvenues à éteindre l'incendie ; elles avaient allumé des torches pour recevoir les Français, dont un cavalier leur avait annoncé l'arrivée; et, (|uand elles les virent passer fièrement, les vélemeiilsen desordre et couverts du sang des bandits, elles les saluèrent par leurs acclamations. Lu nuit étant fort avancée, Ali engagea le capitaine à prendre quelque repos ; mais celui-ci lui dit : — Non, car j'ai quelques ordres à donner, et, si tu y consens, j'ai besoin de ton a'de (luur arriver au IjuI ,uc je nie piopuso.

— Que veux-tu donc faire?

— Viens, tu vas le voir. — On était au milieu de la place du douar; le capitaine ordonna à ses spahis do mettre pied à terre; puis il dit aux Kabyles: — Mes hommes ont besoin de boire et de manger; pendant qu'ils vont préparer leur repas, il faut abattre des arbres el les amener sur cette place; eu'^uite, on les plantera en terre pour y pendre tous les bandits. Maintenant, — coiitinua-t-il en se tournant vers Ali, — si tu veux envoyer des courriers dans les tribus voisines et à Nédroinah, demain nous pourrons montrer à tous qu'Elai-Lascri n'est pas invincible.

— Tu as raison, — répondit Ali. Et il fit ce que demandaii Mérieul. Quant aux spahis, ils n'eurent pas la fieine de fouiller dans leurs sachets de vivres; les Kabyles leur servirent une diffa splendide. Le lendemain matin, Mérieul eut avec Ali un long entretien. Le jeune homme raconta l'histoire de sa vie au capi'aine fiançais, lui déclara qu il était déterminé à faire une guerre acharnée au Roi des Chemins, et lui proposa de se mettre à la lAte des Kabyles, pour marcher contre Nédromah. — Tout à l'heure, — dit-il, — lesamins des douars et un grand nombre de Traras viendront ici ; ils voudront châtier Elai-Lascri de son audace, et venger mon beau-père, qu'ils vénéraient pre.sque à l'égal du Prophète. Si tu le veux, je convoquerai les chefs en conseil de guerre et nous arrêterons un plan.

Mérieul accepta.

Une heure aprèî, Aïn-Kéhira était rempli de Kabyles accourus de toutes parts. Pendant qu'ils contemplaient les cadavres des brigands suspendus aux potences, les amins tenaient une djemnuià devant la case d'Ali.

Il y eut un projet d'attaque combiné séance tenante, el un cliouaf fut dépêché aussit(M en si>cret aux mécontents de Nédromah, afin de s'aboucher avec eux.

Après avoir pris toutes ses di.^pusitions, Werieulsoiiyea à sa blessure, qu'il fit panser par La.ssalle.

Le jeune sous-officier avait été étudiant en médecine, et, quoiqu'il eût négligé les cours pour dissiper sa fortune, il n'en avait pas moins des connaissances chirurgicales qui, plus d'une fois, furent très-utiles à ses compagnons.

Il déclara que la balle avait troué les chairs sans rien fracturer, et il la retira ; seulement il engagea Mérieul à .se faire soigner à Tleincen.

Celui-ci y envoya ses trois blessés, mais il refusa d'y aller, voulant exécuter lui-même le plan arrêté.

COMMENT ELAÏ-I.ASCRI PUMT FATMA DB SA GÉNÉROSITÉ ENVERS Ail.

Elai-Lascri rentra dans Nédromah furieux et désespéré de sa défaite.

Il ne savait rien de l'évasion d'Ali ; il avait bien vu un cavalier fuyant en tenant une femme évanouie ilans ses bras, ma's il ignorait ijue ce fût .son ancien lieutenant.

Tout en galopant à travers les nies ob.sciires et silencieuses de la ville eiidoiinie. il répétait un nom en grondant. C'i'tait celui d'Ali. Il espérait se venger sur iul île l'humiliation de son revers.

A mesure <iu'il apnrocliait de sa demeure, il éperonnait plus tiévreusenient son coursier qui dévorait I e'i[iace.

A ehaijue insiant la course de celui-ci devenait plus folle et plus rapide; il arriva en face du palais, laiieo d'une SI vigoureuse façon qu'il iHait impossitile à soû cavalier de l'arrêter court.

Elai-Lascri aperçut soudain en face de lui la porte de chêne cuiiUe laijuelle il allait .se biiM r ; l'iinininLncc du

danger l'arracha à ses réflexions; il enleva énergiquemciit sa monture, qui se cabra avec violence et vint retomber les deux pieds de devant sur les battants de la porte.

Au bruit du choc, les gardiens ouvrirent, et le Roi des Chemins, lançant de nouveau son cheval, traversa la cour comme un trait, saula de sa selle sur les marches qui conduisaient aux appartements, et arriva dans la chambre où devait être détenu Ali.

Il la trouva vide...

Il poussa un terrible juron, et il se livra à toutes les fureurs de la rage.

Les d(Hix gardiens se présentèrent tout tremblants.

— Où est le chien que je vous ai confié ? — demanda-

t-il. — Pourquoi l'avoir emmené d'ici? Conduisez-moi vers lui ; liâlez-vous, ou je vous fais sauter le crâne!

En disant cela, le nègre avait de l'écume aux lèvres.

Les deux serviteurs effrayés se jetèrent à genoux en criant :

— Grâce, maître! grâce 1 c'est ta femme qui l'a fait évader!

— Evadé ! — s'écria Elai-Lascri en saisissant à la gorge un des deux gardiens, — évadé ! tu l'as laissé partir ? Ah ! misérable, il faut que je te broyé dans mes mains!

Et il le serrait à l'étrangler.

— Grâce ! — répéta d'une voix rauque le pauvre diable ; — grâce, sidi 1 c'est ton épouse qui a tout fait.

— Tu mens, chien !

— Il dit vrai, — fit une voix.

Elaï-Lascri se retourna. Il aperçut Fatma.

Dans l'état d'exaspération où il se trouvait, rien ne pouvait le calmer.

Il lâcha l'homme qu'il étranglait, et jeta sur Fatma un regard terrible.

Les muscles de son cou se tendirent, des rides profondes sillonnèrent son visage, ses yeux s'empourprèrent d'un retlet sanglant.

Il était arrivé au paroxysme de la fureur.

— Toi aussi, — hurla-til, tu me trahis ! Ah ! tu l'aimes, ce bel Ali I ah ! tu me trompes ! eh bien ! malheur à toi I

Cette supposition insensée dictée par une aveugle colère, celte accusation ri'licule indigna Fatma.

— Tu es un sot, — dit-elle, — et...

Elle n'acheva pas.

Cette injure malheureuse mit le comble à l'exaspération du nègre, qui d'un coup de yatagan fendit la tête de la jeune femme.

Elle tomba baignée dans .son sang.

Alors une réaction violente s'opéra dans l'âme de son meurtrier.

A la vue de ce cadavre étendu devant lui, le Roi des Chemins se prit à trembler.

L'ivresse qui égarait son cerveau s'était dissipée; il contemplait d'un œil hagard le corps de Fatma ; cette enfant qu'il adorait était morte... morte de .sa maini

Rien au monde ne pouvait plus lui rendre ni son doux so'irire de femme, ni ses naïves caresses de jeune fille.

Alors un sombre désespoir s'empara de ce bandit au cœur de roc ; ses jambes fléchirent, et il s'agenouilla près de sa victime ; ses yeux s'humectèrent, et ses larmes .se mêlèrent au sang...

Trois heures après, il était encore là, inerte, insensible aux appels des siens, murmurant des phrases incohérentes, appelant des plus doux noms Fatma qui ne répondait plus.

LE BURNOUS NE FAIT PAS L'aRABK.

Une caravane de quarante Mozabites ou habitants du désert entrait dans Nédromah le soir même.

Le chef prit possession du caravansérail, y fit déposer ses marchandises, installer .ses chameaux ; puis il demanda à être conduit devant l'aglia.

Il était environ sept heures du soir ; la nuit commençait à venir. Selon le désir qu'avait manifeslé le chef mozabite, il fut mené devant Elai-Lascri ; deux de ses compagnons le suivaient, portant des cotl'res.

Les trois étrangers trouvèrent Elaï-Lascri couché sur un sopha, triste, abattu, ennuyé. Rien n'avait pu encore le distraire du souvenir de son crime.

Le chef mozabite s'inclina profondément et fil les salutations d'usage; mais Elai-Lascri lui dit d'un ton bref:

— Que veux-tu?

— T'apporler mes hommages et t'offrir des présents,

— répondit le Mozabite.

— Les hommages, j'en fais peu de cas ; les présents sont de trop mince valeur pour moi.

Et, sur cette sèche réponse, Elai-Lascri se retourna dédaigneusement. Les étrangers furent forcés de se retirer.

Quand ils furent revenus au caravansérail, le chef s'assit au milieu des siens.

La nuit était venue, étendant son ombre sur la ville; les chacals commençaient à hurler dans la campagne, et leurs voi.x se répercutaient, sini>lres et glapissantes, à travers les échos des rues silencieu,ses.

En ce moment un homme se glissait avec des précautions infinies dans la cour du caravansérail, observant ce qui se passait. Cet homme était El-Cliadi.

Le chef mozabite écarta un peu le haique qui couvrait son visage, afin de parler à ses compagnons.

El-Chadi ne put retenir un mouvement de surprise.

— Voilà une étrange ressemblance ! — pensa-t-il ; — on dirait que ce Saharien est un des spahis français par lesquels nous avons été battus. Il lâcha de serapproclier davantage. Des mots français frappèrent son oreille : — Bon ! — se dit le chouaf, — ce sont eux ; je vais aller les dénoncer. Evidemment un grand danger menace Elaï- Lascri.

Et El-Chadi se dirigea vers l'unique porte du caravansérail. Mais un spahi .se levait en ce moment et venait se placer en sentinelle à cette porte. La retraite était coupée. El Chadi se résigna à rester dans .sa cachetle.

Bientôt deux Arabes de Nédromah pénétrèrent à leur tour dans le caravansérail. Ils échangèrent avec les faux Mo/abiles des signes de reconnaissance.

— Eh bien ! — demanda Mérieul, car c'était bien lui,

— tout est-il prêt?

— Oui, -répondit un des nouveaux venus.— Comme tu lésais, nous sommes allés demander augouverneiird'Oran du secours contre Elai-Laseri, et nous lui avons annoncé que la plupart des habitants de la ville avaient liàle do secouer son joug. A cette heure, nous n'attendons que le signal du combat,

— Asseyez-vous, l'heure va bientôt venir.

Au moment où Mérieul achevait ces mots, un troisième personnage arriva. C'était Ali.

— Le salut soit sur toi I — dit-il en pressant la main du capitaine français.

— Que ta nuit .soit bonne! — répondit ce dernier.— Les Traïas sont-ils dans la plaine?

— Ils attendent dans les fossés de la ville le moment de monter à l'assaut ; ils sont munis d'échelles pour es-

ta BltCLE. — XXXT.

LOUIS NOIR

calader les murailles. Moi-m^me j'ai passé par-dessus les remparts pour t annoncer uetle nouvelle.

— Tout est bien, — fil Mérieul. — Il y a au pliis une trentaine d'hommes dans l'intérieur du palais d'Elaï-Lascvi ; je me charge de les faire massacrer par mes spahis- Que les habitants de Nédromah montent à cheval et tuent les |)artisans du Roi des Chemins à mesure qu'ils voudront se rallier; que les Kabyles se joignent à eux pour les aider dans cctle extermina ion. Allez ! qu'un de vous monte sur le sommet de la mosquée et y tire un coup de feu; à ce moment l'attaque commencera sur tous les points à la fois. — Les Arabes et Ali s'inclinèrent. Ce dernier, avant de se retirer, demanda h Wérieul des nouvelles de sa blessure. — Je soutire un peu ; je ne pui.s combattre; mais j'ai la tête assez bbre, le cœur assez ferme pour guider mes spahis.

Ali se retira.

El-Cbadi avait tout entendu. Il vit bientôt les spahis monter à cheval et quitta le caravansérail derrière eux ; il .s'élança et courut au palais... Trois minutes après, un coup de fusil partait du sommet de la mosquée. Aussitôt des cris de guerre relfutirent dans toutes les rues; designés d'avance à la haine des habitants, les partisans d Elaï-Lascri furent attaqués dans leurs maisons avec une rage inouïe.

Toute la population de la ville avait à se venger de leurs in.'^olenccs et de leurs déprédations. Elle fut impitoyable. Les Kabyles de Mérieul vinrent se joindre aux Nédromiens, et le massacre prit alors des proportions gigante.sques.

Celte vaste conspiration avait été organisée avec un soin admirable; chaque iroufie avait un chef, et celui-ci guidait la foule vers les demeures des brigands d Elai- Lascri.

Rien de plus sinistre que les luttes nocturnes, rien do plus terrible que le soulèvement d'un pruple.

La multitude éidievelee, furieuse, sillonnait la ville, l'illuminant du reflet des torches, l'ernp-is^ant de clameurs léroces, se ruant sur ses ennemis, frappant, brûlant, tuant avec un acharnement inouï...

Pendant ce ten ps, les spahis se hâtaient d'arriver au palais du Roi des (lliemins.

Mérieul en fit enfoncer la porte h coups de hache ; pas une balle ne fut tirée [lendant cette opération.

Quand le passage fut libre, les spahis se ruèrent dans la cour; personne ne les arrêla. Les appartements furent fouillés; on n'y trouva pas un bandit. El-Cliadi était arrivéà temps pour prévenir Elaï-Lascri du complot. Ciluici voulait combattre, mais le chouaf le fit penchera uno fenêtre et lui montra l'étrange aspect que déjà présentait la cité.

Le Uoi des Chemins comprit que toute résistance eût été lie la folie, et que. s'il demeurait une minute de plus dans Nédromah, il serait fait fuisonnier. Il lit monter eu selle les trente cavaliers qui legardannt cette niiil-là, et il chercha à s'éeiiapper avec eux par la porti^ de Nédromah ; il trouva la une vingtaine du ses guerriers qui y formairnt un poste.

Il leur ordonna d'ouvrir les deux battants.

En ce moment un détachement de Traras s'avançait pour fermer cette sortie.

— En avant ! — cria le Roi des Chemins.

Et lui et sa troupe passèrent comme un ouragan sur les Kabyles déconcerlés.

Ceux-ci, vovaiit l'impossibilité de rattraper les brigands, accoururent se joindre aux massacreurs, et ils les aidèrent ,t achever leur œuvre sanglante. Comme les Nédromiens, ils furent sans pitié; ils avaient à venger leur chef vénéré, le marabout Ben-Achmct.

Mérieul il ses spahis, convaincus que le Roi des Chemins avait dû se sauver, sortirent de Nédromah pour lui donner la chasse.

Aux rayons de la lune, ils entrevirent le Roi des Chemins et son escorte qui se dessinaient sur le sommet du

mamelon des Caroubiers; ils se mirent à sa poursuite; pendant deux heures au moins ils le talonnèrent vigoureuspiiierit; déjà même ils gagnaient sur lui quand tout à coup ils virent sa troupe s'engager dans un ravin et disparaître.

Mérieul connais.sait le pays; il comprit que le Roi des Chemins était sauvé.

En eft'et, ce ravin se partageait en plusieurs branches à un certain endroit; là, il fut impossible de deviner quel chemin les brigands avaient pris.

Les spahis retournèrent à la ville. Quand ils y entrèrent, tout était fini, Ali vint l'annoncer à Mérieul.

— Nédromah est délivrée, — dit ce derniA, — mais le Roi des Chemi.is n'est pas mort, notre tâche n'est pas finie. Retourne dans trs montagnes, j'espère d'ici à peu de jours avoir la tète d'E ai-Lascri.

— Alors seulement, — répondit Ali, — Ben-Achmet sera vengé.

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