LA GROTTE
Entre Oran et Nemours se dresse, au bord de la mer, une longue suite de ro(iii^rs qui forme un rempart infraiichissabl' conire l'envahissement des eaux. Ces iilocs de pierre rend' nt tout uébordement impossible, et quand gronde l'orage, iN devi nneiit de dangereux récils, oîi se brisent les vaisseaux que pousse l'ouragan. Ces parages sont funestes à la navigalion, et tous les ans ils sont attristés par de nombreux naufrages.
Au jour de la lempèle, les vagues furieuses viennent s'abattie sur la falaise, au liane de laquelle la violence du choc a creusé des gouffres p-ofoids; les flots s'eng'iautis^enl avec des mugissements si redoutables que le lion lui-mèmeéviie de Iréquenlor ces bords, où rugit un monstre plus puissant que lui.
Cest une de ces grottes qu'Elaï Lascri avait choisie pour en l'aire son nouveau repaire.
Quand il (ut arrivé avec ses compajinons sur le sommet des falaises, l'un d'eux, se penchant au-dessus des eaux, poussa le cri de l'hyène, auquel répondit une voix qui semblait monter du sein des flois. Alors, nietlanl pied à terre, ils descendirent un à un, tenant leurs chevaux par la bride, le long d'un sentier escarpé, en apparence impraticable.
Eiai Lascri porta madame de Saint-Val ; la cantinière marcha seule.
Au bas du .sentier se trouvait une voûte profonde, qui s'étendait .sousia falais ; au milieu, sedressiit un rocher élevé de vingt pieds au-dessus des vagues qui l'eiilouraient presipie entièrement, curil n'éiait relié au fond do la grotte que par une saillie large de quel(|ues mi-tres.
Pour arriver à ce rocher, les bandits traversèrent un espace asseî considérable où ils avaient de l'eau jusqu'aux genoux ; ils escaladèrent le rocher, tenant toujours leurs chevaux par la bride, et ils arrivèrent au fond de la grotte.
Une fois là, une porte, habilement cachée dans les parois de l'excavalion, s'entr'ouvrit et leur livra passage pour entrer dans une seconde grotte, plus spacieuse el plus vasie c)ue la première et à l'ntiri des vagues.
Au.ssi loin ([ue la vue pouvait s'étendre, on apercevait sous les voûtes des bandits accroupis et des chevaux errant à leur gré dans les profondeurs du souterrain.
Depuis longtemfis le Roi des Chemins connaissait celle retraite, mais, craignant une trahison, il n'avait conlié son secret à personne.
Quaml il se vit abandonné par Ali et .-liasse do NédroïTiah, il songea à cette grotte, el, comme nous l'avons vu, il y convoqua ses hommes.
Ceux Cl, 1 n le vuyani arriver avw deux femmes, lui firent une brilbinli; ovation. .Mais il leur lit si l' ne de se
calmer, conduisit les pris nnières dans une salle formé? par un reirait du roc et un mur grossier élevé nouvellement sur l'ordre d'EI-Chadi.
Quand il fut seul avec les deux femmes, il poussa la porie de cette chanibro derrière lui, et il délia la vieillo Madeleine. La mari|uise de Saint-Val avail ouvert h s yeux pendant le trajet ; mais il la vue des bandils, elle s'était évanouie de nouveau. Madeleine était exaspeiei-.
— ConiprcD.ls tu l'arabe, vieille hyènoif —demanda bruialeiiieni le nègre.
— Oui, chien,— répondit la caiitinière.
Llai-La.scri tira un pistolet de sa ceinture, le tourna contrit elle et continua :
— En-ore une insolence et je le brûle la cervelle; co qui serait déjà fait si je n'avais besoin de toi Tu prendras soin de celte femme et tu tâcheras de la faire revenir à elle. Je vais l'envoyer à boire et à manger ; apiès son repa.s, tu l'habilleras à la modo arabe avec les vèlenienls que je te ferai remettre; ensuite, tu annonceras à ta maîtresse qu'à partir de ce soir elle est devenue mou esclave.
Le nègre se retira, et deux bandits apportèrent des galettes arabes, du lait, et une caisse d'effets d'une richesse éblouissante.
La vieille Madeleine, à genoux aux pieds de madame de Saint-Val, lui prodiguait les soins les plus empressés, tout en pleurant sur le malheur qui l'allendait. ,
Lutin celle-ci ouvrit les yeux et demanda où elle sç .roiivait.
Madeleine n'osait lui annoncer l'affreuse vérité, mais la marquise se rappela tout à coup les circonstances qui avaient précède son évanouissement; elle comprit l'horreur de sa situation el londit en larmes.
— Ainsi,— dit-elle, — je suis au pouvoir de ce chef de bandils que mon liaiicé a combattu, et dans quelques instanis peut-êlre cet homme va venir.— Puis, voyant les ca^ chem res el les ceintur. s de soie dépu.sees prés d'elle, elle s'écria :— Il croit sans doute que je vais complaisainment revêtir ces ornemenis (jui ont appartenu aux es» claves d'un sérail; il pense ijue je vais me parer pour lo recevoir, ce ni'gre insolent! Eh bien ! non, entre une vie déshonorée et la mort, il n'y a pas à hésiter un seul instant pour lelle qui devait être la femme d'un héros comme iMerieul. J'ai un pistolet dont je n'ai pas su me servir tout à l'heure; il va m'eparf.'iier une honte dont l'idée seule m'effraye plus que le Irepas.
La jeune femme avail tire de son soin son pislolel, charge el amorcé; sans la inoindri^ hesiiation elle l'avait armé, el, les yeux fermes, elle allait s'ùter la vie, quand Madeleine l'arrêta.
— Nous soiniiies presque sauvées,- dil-ello.
— Comment cela ? — demaiiua la marquise qui n'avait pas lâché son arme.
— Parce (jue nous sommes ici dans une poudrière. Je sais que les Arabes ne boivent |jas de viii, et voila pourtant des jarres ; elli'S doivent èlre remplies de poudre. — La canlimère, en effet, alla vers l'une des jarres, en souleva le couvercli", el elle poussa une exclaniiitioii joyeuse, car en y plongeant la main elle senlil qu'elle ne s'était pas trompée. .Madame do Saint-Val se jeta à genoux et remercia le ciel de ce secours inespéré. Maileleine ne se possédait pas de joie. — Nous les tenons, maintenant, les Bédouins, — disait-elle, — qu'ils viennent, el nous sautons tous en l'air ! Moi, je suis assez vieille pour mourir conteiile en voyant une cinquantaine d'Arabes me suivre dans la tombe, et vous eliez trop bien deoidije tout à l'heure pour regretter la vis.
Elai-Lascri entr.ulen ce moment, tenant unelanlerneà la main, précaution qu'il jugeait nécessaire à cause de la poudre.
— Allons ! — dit-il,— sors cl'ici, vieille sorcière, el laissemoi avec la inaîiresM'! Puisque lu n'as jias l'ail sa loilelie, je vais la parer moi-niOmr!.
Mais la marquise avait bondi ilerr'ôr" h jnrre, «'•f deviin
LOUIS NOIR
elle, Madeleine, le pistolet dirigé sur la poudre, répondit au nègre :
— Viens donc, si tu l'oses ! et tu vas aller Chercher des houris dans le paradis de ton Prophète. Quant à des esclares françaises, tu n'en auras pas encorp aujourd'hui, parce que nous sommes décidées à mettre le feu à la mine si tu veux avancer.
— Vieille guenon ! — vociféra le nègre, — tôt ou tard je te ferai écart^ler.
La cantmière avait sur le cœur les insultes du handil, elle voulut les lui faire expier.
— Écoute, — lui dit-elb, — je vais le montrer la différence qu'il y a entre des femmes comme nous et un misérable comme toi! Tu m'as insultée et lu as de plus osé porter la main sur la personne qui m'accompagne, je veux que tu nous demandes pardon à toutes deux de ton audace.
Elaï-Lascri, furieux, s'écria :
— Ncn, jamais !
Et il fit un pas en avant.
— Encore un mouvement et je lâche la détente I — s'écria Madeleine. Le nègre s'arrêta, rongeant de colère la laine de ses moustaches.— Maintenant, à genoux ! -ordonna la terrible cantinière. La rage d'Elai-Lascri était à son comble ; mais la gueule du pistolet touchait la poudre, le péril était imminent. Cependant il ne pouvait se résoudre à courber à ce p lint son orgueil devant deux femmes.— A genoux, misérable! — répéta Madeleine,— ou ]0 fais feu!— L'œil de la cantinière étincelait dans l'ombre d'une si mâle résolution qu'Elaï-Lascri obéit ; mais tout son corps était agité par un tremblement convulsif et sa main crispée labourait sa poitrine. En répétant les paroles que lui dictait la vieille femme, sa voix était étranglée par les sanglots de son orgueil froisse. Il était entré en maître, il sortit en esclave, honteux et confus. — Souviens-loi,— lui avait dit Madeliine, — qu'à la moindre tentative de ta part, nous sautons en l'air.— Quand il fut parti, la cantinière se mil à rire de son exploit ; elle avait puisé dans la vie des camps cette gaieté insouciante du soldat français, que ne découcerient jamais \fs plus grands périls. Cependant, après le premier moment d'exaltation, la marcjuise songea que tout péril n'était pas passé, et que, malgré tout, elle était prisonnière. .Mais Madeleine la rassura, en lui faisant observer que Mérieul viendrait sans doute les délivrer bientôt. — Dormez,— ditelle;-moi, je vais veiller jusqu'au moment où le sommeil deviendra plus fort que ma volonté; alors, vous me remplacerez.
En quittant la salle où se trouvaient les Françaises, le nègre murmura entre ses dents:
— Je trouverai bien un moyen de les dompter et d'en venir à bout.
Le lendemain, un espion qu'Elaï-Lascri avait envoyée la découverte vint lui rapporter que les Français s'éloignaient pour faire partie d'une colonne dirigés contre une oasis du Sahaja.
— Es-tu sûr de ce que tu avances? — demanda le nègre.
— J'ai vu les spahis partir avec leur chef du côté de Tiemcen,— répondit l'espion.
— Eh bien ! dès ce soir, nous irons châtier les Traras pour l'hospitalité qu'ils onl donnée à nos ennemis. Nous détruirons leurs douars, et nous rétablirons notre réputation par un coup d'éclat. Les guerriers s'attendront sans doute à une attaque ; mais maintenant que os chiens de Français ne les soutiennent plus, nous en aurons bon niarché. — Elaï-Lascri ordonna à ses hommes de se tenir prêts au combat pour la tombée de la nuit, et il médita en attendant sur les moyens de venir à bout des deux prisonnières. — Par Allah ! — s'ccria-t-il après quelques instants de réflexion, — je suis un sot. — Et il appela un des bandits. Celui-ci accourut— Tu fumes de l'onium, n'estce pas t— lui uit-il.
— Oui, maître; mais seulement quand j'ai quelques heures de repos devant moi.
— C'est bien ! je ne te blâme pas : ici, chacun est libre de se donner les plaisirs qu'il préfère. .Mais, combien prends-tu de pilules pour t'endormir?
— Trente.
— Tu vas en glisser soixante dans le couscoussou qu'on doit présenter aux Françaises.
— Tu me permettras de ne pas fobéir à ia lettre. L'opium est très-cher, il est inutile de le prodiguer. Avec cinq pilules les prisonnières mourront 1
Elaï-Lascri bondit.
— Mais je ne veux pas les tuer ! — s'écria-t-il, — je tiens seulement à les endormir.
— Oh ! alors, il faut une dose bien moins forte, — reprit le bandit.
— Comment peux-tu avaler huit fois plus d'opium qu'il n'en faut pour causer la mort? — demanda le nègre.
— L'habitude 1— fit avec insouciance le brigand.
— Allons I va, et tâche qu'elles dorment bien.
Et le Roi des Chemins se fit servir le repris du soir. Un peu plus tard le hrouiUard sanglant quittait la grotte, sauf vingt hommes laissés à la garde du repaire.
— N'oublie pas l'opium ! - cria le nègre au bandit qui devait endormir les prisonnières.
— Non, maître, — dit cet homme.
xxrx
L'OPICM,
A peine le brouillard sanglant avait-il auitté la grotte que le bandit qui avait reçu les recommandations du Roi des Chemins vint frapper à la porte de la salle où les prisonnières se trouvaient.
— Qui va là? — demanda la cantinière.
— Je te dirais mon nom que tu n'eu serais pas plus avancé, — répondit le brigand.
— Enfin, que veux-tu ?
Selon la coutume algérienne, la cantinière tutoyait son interlocuteur.
— Je vous apporte à manger, — riposta le brigand.
— C'est bien ; entre.
Le bandit pou.ssa la porte d'un air défiant. La terrible cantinière, le pistolet à la main, se tenait prêle à enflammer la poudre.
— Par Allah ! — s'écria le fumpur d'opium, — pas de folie ! Tu nous ferais sauter, la vieille.
— Je le sais, — dit la cantinière. — Tiens-toi pour prévenu, comme ton chef, qu'à la moindre démarche suspecte c'en esl fait de nous tous.
— Ce .serait dommage. — La cantinière haussa les épaules. — Je ne parle pas pour toi, — reprit le bandit,
— tu n'es pas belle ; mais il serait déplorable que ta jolie compagne pérît.
— Tais-toi, et va-t'en !
Ceci fut dit d'un ton si menaçant que le fumeur d'opium se retira, après avoir ilépose son plat de couscoussou fumant au milieu de la salle.
— Mange, vieille folle ! — mange, — pensait-il, — et tu verras ! — Puis il alla s'accroupir au coin du mur. Une fois là, il tira 'a pipe, la bourra de tabac imprégné d'opium, et il allait l'allumer quand une réflexion traversa son cerveau : — Par le Prophète ! — songea-l-il, — je suis un sol. Depuis de longues années je m'abrutis en me procurant, grâce à ce poison, — il désignait sa pipe,
— des jouissances factices. Il y a là près de moi une femme ravissante, belle comme les houris de mes rêves. A quoi bon clierclier le songe quand je puis jouir de la
réalité! Mâaboul, trois fois mAaboul je suis î Elles vont dormir, ces Franraises ! elles seront en mon pouvoir. Jo ne parle pas de la vieille, bien entendu. — Le fumeur d'opium fit un geste de mépris. — Mais la jeune, oh 1 la jeune ! Mahomet ne la dédaignerait pas I — Il déposa sa pipe. Et il continua son monologue : — Comme elles seront plongées dans un sommeil de plomb, elles ne s'apercevront de rien. A leur réveil, le maître m'aura succédé. Personne ne songera à m'accuser.
Après avoir combiné ce plan qui menaçait d'une si terrible manière l'honneur de madame de Saint-Val, le bandit se coucha le long du mur, attendant patiemment l'effet narcotiiiue.
A travers les interstices des pierres mal jointes, il apercevait les deux femmes et il suivait leurs mouvements.
Le Roi des Chemins leur avait prêté sa lanterne, qui jetait des clartés lugubres sur celte prison humide.
Madame de Saint-Val, affreusement pâle, souffrante, affaiblie, se soutenait à peine. Ces émotions l'avaient brisée. La vieille Madeleine était ferme, vigoureuse, inét)ranlable. Elle n'avait pas perdu confiance. Elle prit le plat de couscoussou où le bandit avait jeté ses pilules d'opium et elle l'apporta auprès de la manjuise.
— Il faut réparer vos forces, — dit-elle. — Voici un plat peu délicat, mais substantiel ; ça ne flatte pas le palais, cependant ça nourrit. Tâchez d'en manger un peu.
La marquise fit un geste de dégoilt.
— Pourvu qu'elle n'aille las refuser d'avaler quelques morceaui, — pensait le bandit en observation.
— Ma bonne dame, — reprit Madeleine, — il faut surmonter votre répugnance. A la guerre comme à la guerre ! Voyez plutôt.
Et, joignant l'exemple au conseil, elle se mit à manger.
— El d'une, — se dit le bandit. — Mais l'autre? Bon ! la voilà qui se décide.
En effet la marquise, encouragée par la cantinière, se décidait à toucher au plat
— C'est bAte comme tout, les B'douins! — faisait observer Madeleine; — ça ne connaît qu'une manière d'accumiiioder les viandes. Faut leur pardonner, c'est des brutes. Pourtant, v'Ià un couscoussou i|ui n'est pas trop mal assaisonné. Sauf un petit goût.
— Oui, un goût étrange, — fit madame de Sainl-Val.
— Bah ! ça sent toujours un peu le sauv.ge. — Tout en essayant de mâcher quelques bribes de viande, la marc]uise pleurait. — Via les larmes, maintenant! — s'écria la cantinière.
— Oui, Madeleine, — répondit la marquise. — Mais il faut me pardonner cette faiblesse ; notre position est si triste !
— Triste? Pas du tout. Nous faisons trembler une centaine de scélérats qui inspirent une peur eflroyablc à tout le pays, et vous n'êtes pas heureuse et fière ! Vous êtes difficile. Tenez, moi, je sui.s contente. Jamais femme n'a exécuté un coup d'audace aussi superbe. Tenir tête au hrouillard sanglant, subir un siège dans son repaire et repousser l'assaut, voilà de quoi illustrer une cantinière !
— Ah I Madeleine, si nous n'étions pas menacées d'un sort atroce, je comprendrais votre enthousiasme ; mais notre victoire est bien éphémère.
— Allons donc ! Dans quelque temps nous serons délivrées.
— Je n'ose l'espérer.
— Est-il possible que vous ayez aussi peu de foi dans votre fiancé! Le capitaine Mérieul a juré de prendre Elaï-Lascri, il le prendra. Nous pourrons toujours bien prolonger notre résistance jusque-là. Plus de larmes I allons... Tiens! mais qu'avez-v^us?
— Je me sens la tête bien lourde !
— Dormez un peu, c'est la fatigue. Je veillerai. — Tout en disant cela, Madeleine prit un burnous dans les
lE SIECLE. — XXXV.
' effets envoyés par le Roi des Chemins, l'élendit à terre et y fit coucher la marquise. Celle-ci avait fermé les yeux , Elle était tout à fait endormie. — Ça lui a pris bien vile, ^ — pensa la cantinière. Puis elle .sentit comme un brouillard qui passait sur ses yeux. — Mais j'ai sommeil au.ssi, moi!— fit-elle avec inquiétude. — C'est drôle ! — Elle passa sa main sur son front ridé, se leva et marcha un peu pour lutter contre la torpeur (jui s Cmiiarail d'elle. Mais ses efforts restaient impui.ssanls. Elle frapfia du pied avec colère : — C'est trop fort! — groii(ia-l-elle. — Moi, un vieux troupier, — elle oubliait son se.xc, — je me laisse gagner par la fatigue I Tonnerre ! — Et elle .se raidissait. Ce fut en vain. Ses genoux ployèrent, son
corps fléchit, elle tomba... — S... — jurat-elle,
nous sommes empoisonnées !
Elle essaya de se traîner vers la jarre [deine de poudre. Mais ses membres refusèrent d'obéir à sa volonté, i)ui s'engourdit bientôt. Elle pous.sa un dernier juron dans un soupir étouflé, son pistolet roula par terre, et son corps inerte joncha le sol...
Le fumeur d'opium poussa un cri de triomphe et de désir ; il poussa la porte, fit un bond dans la salle et courut à madame de Saint-Val.
PBISB ET SURPBISE.
Lorsque Mérieul et ses spahis eurent quitté Nédromah, Ali qui suiva t le peloton vint rejoindre le capitaine Irançai.s. Ce départ on s'en .souvient n'était qu'une feinte.
— Nous allons gagner les bords de la mer, — dit Ali ; — en suivant un sentier qui se trouve a une centaine de pas d'ici, nous arriverons vers le soir auprès do la Méditenan.'i'.Mais, une fuis là, que lérons-iious'?
— Tu verras, — répondit laconiqu(>meiit Mérieul. — Guide-nous; c tte nuit peut-êlie le Uui des Chemins sera notre prisonnier.
Ali se tut. Il prit la tête de la petite colonne, et la conduisit par des chemins détournés vers les falaises.
A la nuit tombante, les spahis entendiri'iit le bruit des vagues. On arrivait.
Mérieul arrêta ses hommes. Il leur fit mettre pied à terre, leur ordonna de planter les piquets et d'attacher les chevaux. Il fut obéi avec rapidité.
L'endroit où l'on se trouvait était un ravin [jerWu, hors de toute voie battue; Mérieul laissa trois spahis .-i la garde des coursiers, plus le trompette. En cas d'alerte, celui-i;i devait sonner le rallieinenl. Il fit prendre les armes au reste du peloton, et commanda aux sfialnsde l'accompagner, Ali regardait faire.
Après avoir marché cinq cents pas avec des précautions inouïes, Mérieul montra à un de ses soldats un buisson de jujuhieis qui couronnait une fal.iise.
— Cachez-vous là, — dit-il. — Observez à droite et à gauchi-. Si une troupe sort du fond des rochers, laissezlà passer ; puis vous viendrez me prévenir.
Le soldat fit un signe d'assentiment.
Cinii ou six cents pas plus loin, Mi'iricul avisa un olivier. Il le montra à un autre spahi ; celui-ci comprit et grimpa sur l'arbre.
Et Mérieul continua ainsi à placer des sentinelles. Ali lui serra le bras.
— Je saisis ton idée, —dit-il.
Mérieul sourit.
Deux heures après la plage, sur une grande étendue, était en quelque sorte sous le regard f\u capilainc fiançais. Celui-ci se doutait bien que le Roi des Chemins s'était réfugié dans une grotte des falaises; il fallait ' savoir laquelle, le moyen qu'il employait élait bon.
LOUIS NOIR
En effet, vers les dix heures du soir, Mérieul qui, avec Ali se trouvait embusqué par un effet du hasard audessus du repaire, cntemiil UM biuit significatif. Il toucha du coude son compagnon. Tous deux se tenaient accroupis au milieu d'une touffe assez épaisse de palmiers nains.
Les brigands tenant leurs chevaux en main montaient peu à peu le sentier, et une fois sur la hauteur ils sautaieiil en selle, et à la file ils s'éloignaient du rivage.
La touffe de palmiers n'était pas à dix pas d'eux. Le danger d'élre découverts était imminent pour Mérieul et Ali.
Cependant près |ue tous les brigands avaient défilé. Il en restait un... le dernier. . . Celui-là, au moment d'enfourcher sa monture, fut désarçonné. Le cheval s'était cabré ; débarrassé du cavalier, il s enHiil dans la direction de Mérieul. Le brigand se mit à courir de ce côté. La situation était terrible. Tout à coup il aperçut deux hommes!... Il allait crier... iMais Mérieul s'élança, l'étreignit à la gorge et le terrassa. Ali d'un coup de poignard lui traversa le cœur.
Ce n'était pas tout... Les camarades du brigand avaient rattrapé le cheval, et ils criaient à leur camarade do venir. Il était mort.
Les bandits, voyant qu'il no venait pas et ne répondait rien, (larurent inquiets. Ils avaient fait cent pas au plus, et ils revenaient là où leur ami s'éiait trouvé désarçonné.
Heureusement la nuit était sombre.
Mérieul comprit qu'il fallait prendre une décision rapide. Il saisit le buinous du mort, se le glissa sur le dos, se leva et répondit en arabe:
— Me voilà 1 me voilà 1
— T'es-tu blessé? — cria l'un des bandits, croyant que c'était réellimenl celui iju'ils aiipelaient.
— Un [)eu, — lepoiidii Mérieul en boitant.
El, comme il approchait'du groupe qui l'allendait, il se hiss4 péniblement sur le cheval qu on lui pré.sentait.
— Vite, vile, maintenant!— firent les brigands,— nous sommes en retard.
Et ils se mirent à galoper.
Mérieul peu a peu les laissa gagner du terrain. Quand ils eurent disparu dans l'ombre, il retourna sur ses pas- Il retrouva Ali auprès du cadavre.
— liien jouél — lui dit le jeune homme avec ad mi ■ ration.
Mérieul le pria d'aller aussi vile que possible rallier les spahis places en vedettes, et de les ramener tous, Sauf ceux cpii gardaient les chevaux.
Celle ofiéraliun demanda un temps assez long pendant lequel Merieul observa les lieux et réfléchit à sa posilion.
Il fallait pi'iK'Irer dans la grotte, tuer tous les partisans d'Iilai-Lascri qui s'y trouvaient, et ensuite tendre un [liège au rcvsle du Itrouillard finiglatit.
Ouand les spahis anivèrent, Mérieul avait arri^té ses dispositions d'alla(|ue.
Un des boilTmes que le Roi des Chemins avait laissés dans la grolle fais.iit .senlinelle sur le roiher (|ui en conduisait à la porte. Un vent violent soulevai! les flols et les (loussait Jusqu'au pieil du bloc d(^ granit, de telle sorte que tout aulour la mer, d habitude peu [irofoiule, avait monte de |irès d'un mètre. Une ceinture de brisants (|ui s'étendaient devant la première excavation, dont nous avons déjà décrit la forme, empôchail les vagues do (leuir déferler sur le roc où l'Arabe se tenait accroupi ; et dans les plus mauvais temps on pouvait toujours traverser sans danger la napp ■ d'eau, qui auginent.ut ou dimiuuail selon que le veiit était fort ou faible, mais qui n'( tait jamais violeninienl agitée.
La senlinelle veillait dans iiiie immobilili' complète; nulle race ne possè<le à un plus haut degré que la nalion arabe la verlu de la patience. Envelopi»' dans sou burnous de couleur somlire, qui se confondait avec le soi, lu bauclit ue faisait pas uu mouvcmoat, écoutaut si au
milieu des sifflements de forage et des hurlements de la mer il n'entendrait pas quelque bruit inaltendu.
Ce n'était pas cho.se facile que de s'emparer do ce repaire défendu par dix hommes qui pouvaient braver les eft'orts d'une troupe nombreuse derrière les murailles épaisses où ils s'abritaient. Au premier aspect d'un danger, l'Arabe en faction aurait déchargé son arme sur l'ennemi et se sérail relire dans la grjtte avant qu'on no fi^l parvenu jusqu'à lui.
Au bout d'une demi-heure, le factionnaire entendit un bruit de chevaux et des voix d'hommes; il arma leutement son arme tout en se disant :
— Serait-ce déjà le maître qui revientî
Le hurlement de l'hyène retentit alors au-dessus des falaises: c'était le signal ijue d'habitude Elai-Lascri échangeait avec la sentinelle pour le prévenir du retour de la bande.
Le bandit répondit à ce signe de reconnaissance, et le long du sentier qui descendait à la mer il vit arriver des cavaliers qu'il prit pour ses camarades ; il frappa à la porte pour iju'on l'ouvrît aux arrivants.
C'était Ali et les Français, qui se précipitèrent dans la caverne, entraînant la sentinelle avec eux et repoussant aussitôt la porte derrière eux. Uu seul gardien était debout; c'était celui oui à l'appel du factionnaire était venu ouvrir; les autres donnaient autour d'un feu (jui flambait au milieu du souterrain. Uieii ne fut plus facllo que de les massacrer ■ comme c'élait des pirates de terre ferme, oii leur lendait (ironiple et bonne justice.
Les cadavres furent places dans un coin de la grotte; puis comme Elai-Lascri pouvait revenir d'une minute à l'autre, Merieul se hâta de prendre ses firecautions.
Il litd'abord préparer une mèche, (ju'il plaça sur le sn< après l'avoir entouiét' de poudre mouillée ; cette pièco d'artilice devait servir à éclairer la scène à un uiouu'iU donné; un spahi reçut l'ordre do se tenir auprès pour y mettre le feu quand il en recevrait le conimaiidemeiit. Les Français se placèrent ensuite dé chaque côté de l'entrée, et l'on attendu dans l'ob.scurité la plus comjilète le retour des brigands. Ali s'était mis sur le rocher pour remplacer la sentinelle.
Pendant ce temps, Madeleine et madame de Saint-Val <iorrnaient...
Le luineur d'opium avait entendu du bruit dans le repaire, au moment où il allait commellre un acte odieux. Déconcerté, il s'arrêta. Il enlre-bûilla la porte de la .salle pour se gli.-ser en dehors, et il aperçut la scène qui se passait.
Les spahis étaient en train de tuer ses camarades.
Il eut assez de prex lue d'esprit pour comprendre, assez d<! sang-froid (lour rentrer .>;ans bruit auprès des [irisonnières. .Mais que faire? Certainement la giolle était au pouvoir de l'ennemi; Elai-l.ascri revenant sans déliance serait tue avec la plus grande paitie du hrouilliird. L^' mieux étail d'altendre et d'agir selon l(>s événements, seulement, cumnK! le moindre bruit eût pu lialiiisa pri'seuce, le fumeur d opium se liui col, l'eiionçaut à ses projets sur la comtesse.
LA SOURICIEfiE.
Ela'i-Lascri, loin de se douter que son repaire fût au pouvoir des Français, guida sa bande vers Ain-Kebira. Eu route, il causait avec El-Chadi.
— Voilà donc ces Français maudits qui ont quitté la contrée ! —disait-il.
— Oui, — répoudit le chouaf; —c'est heureuxf •- liu effet.
— S'ils éiaiont restés, nous aurions été obligés do gagner le Maroc ou le dé?ert.
— Par Allah ! je n'aurais pas cédé si vite. Parce qu'ils ont vaincu une lois...
— DeuT, — interrompit El-Cha(ii.
— Di'UX, soit ! Je disais donc ; Parce qu'ils ont vaincu deux l'ois il n'est pas certain que nous n'en serions pas venus à liout. Seulement, dans les circonstances prési'nles, il vaut mieux (jue je n'aie pas ces enragés sur les bras. Je vais rétablir celte nuit mon prestige par le sac, d'Aïii-Keliira ; dans trois jours je rentrerai à Nedromah. Je saurai m'y maintenir désormais. Notre prisonnière est fort jolie, ellp remplacera Falma.
— Jamais ! — s'écria El-Cliadi.
— Pouniuoi?
— Fatma t'aimait.
— La Française m'aimera.
— Non. Ou ne force pas les femmes à l'amour. Elaï-Lascri poussa un soupir.
A travers les ténèbres il vit planer devant lui l'ombre de Fatma.
Tout à coup El-Chadi lui fit lever la tùle par une exclamation.
— ()u'y a-t-il donc? —demanda le nf-gre.
— Regarde ! — Lo Roi des Chemins (iromena autour de lui son regard ; on apercevait les croies des Traras, et sur tous les points élevés brillaient des feux. — Comprends-tu"? — fit El-Chadi.
— Par Allah ' les Kabyles se défient, et ils veillent. N'importe! marchons.
— Impo-^sible ! Autant de feux, autant de postes. Nous no pourrons passer inaperçus. Au moindre signal, les contingents de toute la monlagne se réuniront contre nous et nous envelopperont. Il faut rn-noncer à l'attaque. Je reconnais là les Français ! Partout où ils passent, ils laissent des trace*. C'est d'après leurs conseils que les Traras ont adopté cette lactique.
Elaï-Lascri, furieux, contemplait le tableau que présenlait la montagne ; il fut force de s'avouer qu'une tentative à main armé." eill été de la folie.
Il poussa une exclamation pleine de rage, maudit les Français, jura de s'en venger, et fit faire un demi-tour à .sa bande.
Vers deux heures du matin, le brouillard sanglant était de retour à la mer.
Ali faisait sentinelle Elaï-Lascri, sans défiance, échangea le signal ordinaire; le jeune homme y répondit. Le défilé commença. Les bandits pénéiraieiit déjà dans la grotte. .Malheureusement, le fumeur d'opium s'élança hors de la salle où il se tenait immobile, et il s'écria en fuyant :
— Sauve qui peut ! les Français sont là.
Un coup de saljre l^i trancha la tète, mais l'éveil était donné.
Tous les bandits .s'enfuirent, regagnant la cime des falaises.
Mérieul, voyant le piège éventé, jeta un coup d'œil rapide pour voir ce qu'était devenu Ali. Le jeune homme avait disparu.
Il ordonna aus.silôt à ses spahis de barricader la porto et il'allumer la mèche, qui flamba au-^silôt. Les S[iahis cherchèrent des yeux les matériaux (jui pourraient leur servir à boucher l'entrée du souterrain. Ils virent le mur qui formait la séparation do la .salle où étaient les captives. Eu un clin d'œil il fut atiattu. Sl.ilheureusement la lanterne s'éteignit; on ne vit pas les prisonnières.
Les circonstani-e.s étaient pressantes; .Mérieul donna tous ses soins à la barricade, ()ui s'(;leva rapidcnu'iil.
— Maintinant, — dit-il à ses spahis, — nous voilà assiégés. m<'s enfanis; iiiénagr-ons noire poudre. Il y a des vivres sans doute. Nous tiendrons assez longtemps pour lasser ces brigands-là.
Au mênje instant deux ou trois coups do fusil retentirent.
Elaï-lascri était parvenu à arrêter ses hommes au sommet des rochers, et là il avait calmé la panique (jui s'était emparée d'eux.
— Les Français sont dans notre repaire,— ilit-il ;— tant mieux 1 Nous allons les y anéantir. Ils comptaient nous surprendie, et ce sont eux qui sont sur(M-is. Nous les tenons dans un piège où ils périront tous. Il y dans In roc des fentes par lesquelles nous pouvons les fusiller h l'ai.se, sans qu'il leur soit possible de nous atteindre. Nous allons les descendre à coup slir.
El Eiai-Lascri, redescendant quelques pas le longilu senlier, montra à ses brigands une crevasse donnant à l'intérieur du souterrain.
Trois ou quatre hommes engagèrent par cette ouverture les canons de leurs fusils et les déchargèrent sur les spahis.
Deux d'entre ces derniers furent atteints.
Mérieul se ilemanda d'où parlaient ces projectiles. On n'apercevait rien.
Cependant la fusillade recommença ; un spahi fut encore blessé. Cette fois, Lassalle vit d'où venaient les balles. Il indiqua la crevasse h Mérieul.
Aussitôt celui-ci fil élein(Jre la mèche qui éclairait la grotte, et la nuit devint si profonde que les bandits cessèrent le feu, faute de pouvoir viser.
On prévint Elaï-Lascri.
— Le jour no va p is tarder à venir,— dit-il, — attendez- Bientôt, en elTet, le soleil émergea du sein des flots, et
quelques rayons de lumière, s infiltrant a travers la crevasse, permirent aux bandits de recommencer la fusillade.
Les spahis tombaieni un à un, décimés par les projectiles et ne pouvant riposter. Ils reculaient dans les profondeurs du souterrain. Alors le Roi des Chemins se mit à la tête d'une cinquantaine de brigands, et il essaya de forcer l'entrée.
Les spahis se ruèrent avec fureur sur les assaillants et les repoussèrent. Mais par la fente du roc les bandits dirigeaient un feu plongeant sur la barricade, et il fallait se résoudre à l'abandonner ou à périr un à un.
Mérieul jela un coup d'oeil au dehors. Il lui vint une inspiration.
— Tenez-vous prêts! — onlonna-t-il. —Nous allons charger. — Les spahis mirent le sabre à la niam. — En avant ! — cria Mérieul. i
Et le premier il bondit hors du .souterrain, renversa ce qu'il trouva sur .son chemin, et, suivi des siens, gagna le haut du sentier.
Les brigands, refoulés par celle vigoureuse sortie, no se rallièrent qu'à quelques cents mètres des falaises.
Les s[iabis profilèrent du moment de répit qu'ils leur laissèrent pour s'abriter du mieux (^u'il leur tut possible au sommet du rocher. Se dissimulant derrière des cpiartiers de roc, au milieu des broussailles, dans les palmiers nains, ils se trouvèrent dans une position [dus avantageuse pour lutter. Là au moins ils pouvaient aux ballc's répondre par des balles.
Elaï-Lascri résolut néanmoins de les débusquer à tout prix.
Il engagea conire eux une fusillade bien nourrie, qui, malgré lo soin avec lequel ils étaient cach'S, leur blessa linéiques lionimes, et puis, voyani leur feu se ralentir, il entraîna .sa troupe en marchant résolument contre les Français. Forcés de se battre d 'couvert, ceuxci montrèrent leur faiblesse numériijue. Leur petit nombre diinn.i du courage aux brigamls; ils engagèrent l'action avec un élan qui rejeia les sfialiis au lias de la grotte. Malgré toute leur bravoure, ceux-ci lû<lièrent lo terrain [lied à [lied et liiiirenl par être rc^loules tout à fait dans le .^oulcridiu, où le brouillard fanglant s'ciigage.i à leur suite.
Se voyant perdu, Mérieul ne pensa qu'à vendre chéremenl sa vie ; ses soldats jirirenl la mémo résolnlloii. No s'inquietant plus do [larer les coups, ils se piécipilaieiit
LOUIS NOIR
à corps perdu sur les brigamis et les sabraient avec rage. Néanmoins ils reculaient toujours.
Tout à coup Mérioul trébucha et tomba. Les combattants foulant le sol allaient piétiner sur lui.
Par un mouvement instinctif, il se jeta en avant, et, un genou en terre, il essaya d'écarter à coups de sabre ceux qui approchaient ; il fauchnit les jambes à hauteur des genoux. Tous ceux qu'il atteignait tombaient comme le blé sous la faucille.
A travers la demi-obscurilé Elaï-Lascri l'aperçut. Il lui tira un coup de pistolet I.e jeune capitaine tomba.
Les bandits presque entièrement maîtres du t'rrain jotèrent un cri de triomphe. Les ijuelques spahis qui restaient debout, épuisés, haletanis, allaient succomber.
Toutà couples notes de la irompclte vibrèrent. Un fl t humain envahit la grotte, écrasant les brigands sous une maiée de combattants nouveaux. On entendit pendant quelques minutes des cris terribles, des râles, des soupirs, puis plus rien...
Plus de cinq cents Nédromiens s'étaient précipités sur les brigands et les avaient écrasés de leur masse. Tout était fini, bien fini 1... Le bi-oiiillard saugantn'cxisld'H plus Le dernier homme avait exhalé son dern er fouille, excepté Elaï-Lascri tilessé gravement et El-Cbadi sain et sauf. L'adroit chouaf trouva le moyen de s'enfuir.
Des torches furent allumées, elles éclairèrent une scène sinistre.
Le spectacle que présentait la grotte était affreux. Une centaine de cadavres étaient étendus dans le sang; les Nédromiens piétinaient dans une boue rougeàtre.
On chercha Elai-Las ri. On le trouva incapable de se défendre. Il fut aussitôt garrotté.
Ali appela Mérieul, mais celui-ci ne répondait pas. Kntln, en soulevant les morts on le reconnut; il avait perdu connaissance. On le transporta hors du souterrain, et on lui jrta de ICau de mer au visage. Il revint à lui, îlais il était si faible qu'Ali ordonna de le transporter au plus vite à Nédromah.
Ali demanda aux spahis si tous leurs camarades étaient retrouvés. Lassallc répondit que oui. Il y en avait huit de tués et ilix-sept de nlessés.
Les Nédromiens s'assurèrent qu'aucun bandit ne respirait plus.
Bien certain de n'oublier aucun Français dans le repaire, sûr d'avoir anéanti définitivement le bruuilai'd sanglant, Ali donna le signal de la retraite.
Il ne savait pas ce qu'il laissait derrière lui !...
Madame de Saint-Val et sa compagne dormaient toujours ; le bruit du combat n'avait pu les lirer de leur léthargie. Personne n'avait songé à pénétrer dans la salle où elles se trouvaient; la muraille qui la séparait du reste de la grotte étant abattue, ses débris n'attirèrent l'attention de personne.
Les deut femmes furent abandonnées. Elaï-Lascri se garda bien de révéler leur présence. Il fut conduit à Nédromah sur un cheval, et déposé dans le palais où il avait commande en maître. .Merieul et ses spahis fun'ut rii>.talles dans 1« [letite maison de Fatnia.
Un spahi mmii.! à cheval, et courut <à Tlemcen clierfher un docteur qui vînt soigner les blessés.
Mérieul, dès qu'il put parler, ilicta à Las'^alle une lettre pour le gouvi rneur, et uiu' .seconde pour madame de Saint-Val, qu'il croyait toujours à Oran.
Lassalle partit.
on EL-CHADI REPARAIT.
Le 11 ndemain vers le soir, madame de Saint- Val et la cantinière secouaient enfin leur torpeur.
Elles se crurent le jouet d'un rêve en entendant la grotte retentir de clameurs efl'iayantes ; les hyènes et les chacals étaient accourus à la curée des ca^lavres et en faisaient leur pâture ; leurs yeux brillaient dans Toiiibre, et ils sft disputaient avec rage les lambeaux de chair humaine.
Madame de Saint-Val se leva épouvantée.
La cantinière plus calme essaya lie se rendre compte de ce qui arrivait Après avoir, examiné quelque temps la scène qui se passait en dehors de la salle, elle rassura la comtesse:
— Nous sommes sauvées ! — s'écria-t-elle, — le capitaine Merieul est venu et il a massacré le brouillard sanglant. Seulement il ne nous savait pas là et il s'est retiré.
— Mais ces affreuses bêtes? — demanda madame de Sain'-Val.
— Elles dévorent les brigands qui sont morts.
— C'est atroce ! — La cantinière fil un geste d'indifférence. — Mais, — reprit la comtesse, — pourquoi avons nous dormi ?
— Parce (jue ce gueux d'Elaï-Lascri nous a fait avaler de l'opium. Heureusement, les spahis sont venus fort à pro[ios.
La comtesse frémit du danger qu'elle avait couru.
— Comment allons-nous sortir? — demanda-t-cUo. — Je n'os(>rai jamais in'aventurcr parmi ces hyènes.
— Elles vont fuir. Attendez! — Et la cantinière en- Ir'ouvnt la porte, prit son pistolet et tira. Aussitôt les hyènes et les chacals, avec leur poltronnerie accoutumée, se sauvèrent au plus vite. — Vous voyez, — fit .Madeleine, — que ce n'est pas long à mettre en déroule. H n'y a pas au monde d'animaux plus lâches que ceux-là. En France, on les croit très dangereux, et les con.scrits qui viennent ici ont peur d'être dévorés. Ça est [.ourlant plus craintif qu'un renard. .Maintenant, partons!
Madame di' Saint-Val essaya de sortir ; mais .sou pied glissait dans le sang; Madeleine lui prêta le secours de son bras.
Elles allaient gagner la porte du souterrain, quand une ombre .se dressa devant elles.
C'était ElCI.adi.
Le I usé chouaf, on s'en .souvient, s'était esquivé; il venait rôder dans le repaire pour voir si quelque.s-un- de .ses camara<les ne pouvaient pas être sauvés. H fut e\trônieineiil surpris en reconnaissant les deux Françaises. Une idée subite traversa son esprit.
— Bon I — pensa-l-il. — les spahis n'ont point découvert ces femmes; tout ;i'est pas désespéré.
la \ieille .Madeleine ayant di''chargé son arme était sans défense : mais, en lemnie iutrcpide, elle demanda sans s'intimider à El-Cliadi.
— Qui es-tu?
— Un habitant de Nédromah, — répondit le chouaf.
— Tant mieux ! — reprit la cantinière. — Tu vas nous conduire dans cette ville.
— Volontiers. Mai? t]ui ètes-vous, vous-mêmes?
— Des parentes du clief français qui a détruit le bruu Ilard sanglant.
— Oh ! — s'écria hypocritement El-Chadi, — (ju'il soit béni quoiqu'il soit infidèle! Je lui .souhaite le (laradis île sa religion. Mais pourquoi nevousa-t-il pas emmenées ?
La cantinière expliqua son histoire.
ElChadi iiVut pas assez d'imprécations pour maudire le Roi des Chemins.
— Moi, — dit-il, — j'ai assisté au combat et je revenais pour chcrciier un poignard que j'ai perdu et auquel je tiens beaucoup; il me vient de mon père. Permetsmoi de visiter la grotte.
— Va vite et dépéche-loi, — dit Madeleine. El-Chndi parut se hâter.
— Nous sommes bien heureuses d'avoir rencontré cet homme ! — dit la canliniére à la comtesse ; — il va nous mener à Nédromah.
— J'ai eu do la chance, — pensait El-Cliadi; — ces deux femmes vont sauver la vie; à Elaï-Lasrri. Mais comment lis faire prisoiiiiii^Tes? la vieille paraît roliusle. Bah ! j'y song^Tai en route.
Et sur ce, El-Chadi ramassa un poignard pour rendre son prétexte plausible, et il rclouina vers les deux femmes :
— Me;tons-nous en chemin, — leur dit-il, — car la nuit s'avance.
— Tu as l'arme que tu cherchais? — demanda Madeleine.
— La voilà !...
Et ils partirent tous les trois.
Ils m.irchèi'cnt dans la direction de Nédromah. En route, El-Chadi réflcchissait à la ruse qu'il emploierait pour s'emparer des Françaises ; la canliniére lui inspirait une certaine crainte.
La vigoureuse Madeleine portait [iresque madame de Sainl-Vai. Celle-ci, brisée par la fatigue et les émotions, ne [louvait se soutenir. Elle n'était pas bien certaine d'être éveillée.
Cependant comme le nom de Mérietil avait été prononcé, comme elle espérait revoir son beau fiancé, elle essayait par un etl'ort de volonté de ranimer ses forces chancelantes.
El-Chadi de temps en temps jetait sur la comtesse un regard de pi lié.
— Par Allah ! — se disait-il, — c'est une femme plus charmante encore que Fatma : il est malheureux que jo sois obligé de lui causer le désagrément d'une captivité pour obtenir la mise en liberté d'Elai-Lascri. — Puis le chouaf ajoutait: — Mais comment les prendre? Cette vieille est une gaillarde à se défendre avec énergie. Ah ! je tiens mon plan ; c'est audacieux, mais il faut de l'audace dans les circonstanci'S difficiles. — Et El-Chadi se mit à gambader. On connaît les gambades d'EI-Chadi, elles étonnèrent à bon droit les deux Françaises. .Madame de Saint-Val poussa un cri d'effroi. — Rassurezvous, — dit El-ChaiJi, — je suis un des plus habiles danseurs de la ville; mon état est d'amuser par des cabrioles.
— Quelque chose comme un saltimbanque, — fit observer Madeleine non sans oédain. — Mais pourquoi ne te tiens-tu pas tranquille?
— Parce que je suis joyeux. En vous ramenant au chef français, je vais gagner une récompense ; quelques pièces d'or me feront beam oup de bien. Mon métier n'est pas lucratif.
— Paillasse, va I Ça ne pense qu'à l'argent ! — se dit Madeleine.
Néanmoins les réflexions d'EI-Chadi lui ôtaient tout soupçon ; elle croyait réellement avoir affaire à un Nédromii 11.
.Madame de Saint-Val, à qui elle traduisait sa conversation, se rassurait peu à peu. Enfin on aperçut Nédromah ••» travers la nuit.
— Nous arrivons, — dit El-Chadi ; — mais la porte de la ville est fermée. Il est lard.
— C'est ennuyeux ! — s'écria la canliniére. — Ça va nous causer des embarras.
— En elfei, les sentinelles ont ordre de tirer sur tous ceux qui se présentent; on n'ouvre à personne, on n'is-
coute même pas les demandes des voyageurs. C'est une mesure (irudente par le temps qui court.
El-Chadi mentait ; mais ce mensonge était nécessaire à son plan.
— Que faire? — fit Madeleine.
— Il y a un moyen ..
— Lequel?
— Je ne sais si je dois vous en parler.
— Va donc!
— Ce .sera sous le sceau du secret, alors?
— Soit !
— Jure de ne rien révéler.
— Ji^ l(! jure !
— Et la compagne?
— Elle sera muette.
— lili bien ! ma maison donne sur les murailles de la ville; ma cave a un passage sur h s fossés îles fortifications. Si vous vouli'Z, nous renlri-rons par là. — Madeleine eut un geste de défiance, El-^ hadi .s'en aperçut.— Je m'expose beaucoup en vous révélant ceci, — refirit-il, — car vous pouvez me faire arriver bien des désagréments. Glace à ce passage dont je vous parle, j'évite do payer les droits que les aghas imposent aux mnrcliaiidises venant du dehors. Mais j'espère que ma bonté pour vous ne sera pas reconnue par de l'iiigratilude.
— C'est un contrebandier, — pensa Madeleine.
Elle crut à la fable d'EI-Chadi et l'expliqua à la comtis-e.
L'adroit filou les conduisit dans les fossés des fortitications; il gagna le souterrain de l'ancienne maison de Faima, en ouvrit la porte dont il avait conservé la clef (t engagea .ses com|)agnes à le suivre.
Apiès quelques diflicullés, la comtesse toujours aidée de Madeleine s'aventura dans le passage.
Aussitôt, avec sa souplesse extraordinaire, El-Chadi .sauta par-de.'sus la télé d- s deux femmes, se précipita hors du silo, et en ferma la sortie.
Il élail arrivé à son but.
XXXUI
l'auour et le devoik.
En enfermant les deux Françaises dans le silo, El-Chadi avait eu une de ces inspirations audacieuses où l'on joue le tout pour le tout.
En eflet, les deux femmes se trouvaient à (jui'lques mètres à peine de leurs amis; Ali connaissait très-bien le silo et pouvait le visiter. Mais, d'un autre côté, lo brouillard sanglant étant détruit, il semblait peu probable que lo jeune homme conçût des inquiétudes sur le passage souterrain dont les murs épais devaient étouffer li s cris d'appel des captives. En outre, les ténèbres complètes qui régnaient dans cetli^ cave empêchaient qui que ce fût d'y marcher sans lumière.
El-Cliadi, après avoir pesé toutes ces circonstances en s'éloignant, regarda autour de lui; il n'était pas bien loin (le la porte de Nédromah. Il s'en approcha et hela la sentinelle. Celle-ci, après les reconnaisiances ousage, se décida à ouvrir, tout en maugréani contre le voyageur ijui arrivait si tard.
El-Cliadi s'était donné comme un pèlerin. Il se rendit à la mosquée. Les mosquées sont des asiles inviolaliles.
Le chouaf commença par faire sa prièie avec une dévotion qui édifia beaucoup l'uléma. Celui-ci s'était li vô pour recevoir l'étranger.
— Mon père, — dit El-Chadi après mille simagrées, — je viens de la Mecijue. Le marabout s'inclica. — C'est la troisiénu? fuis que je visiti; la ville sainte, — reprit lo clioual. Le marabout baisa avec vénération le pan du
LOUIS NOIR
hurnous d'El-Chadi. — J'ai besoin d'un service, — continua cr dernier.
— Parle, —répondit le marabout, — tes prières seron des ordres.
— Je voudrais voir un Kabyle nommé Ali. Je sais qu'il est dans cette ville.
— Je vais l'aller chercher. Mais peut-être refusera-t-il de venir si je ne lui di-; pas ton nom?
— Il lui sullira de lui montrer ceci.
Et El-Chadi tira de .son doigt une bague d'argent qu'il donna au marabout. C'était l'anneau dont Fatma lui avait fait présent.
Le marabout partit. Arrivé à la petite maison qui avait appartenu à la femme d'Elaï-Lascri, le marabout lit prévenir qu'il désirait lui parler. Celui-ci s'empressa d'accourir.
Le marabout lui rendit compte de sa mission et montra l'anneau d'argent.
— C'est El-Cliu iii — pensa Ali aussitôt — Quel est le but de sa visite? Dcniiinder l'aman ^jrobablcment. Allons 1 c'est un bon compagnon, moins cruel que le Roi des Chemins, et un co'ur excellent. Je lui ferai obtenir sa grâce auprès du capitaine frrtnçais. — Et il dit au marabout :— Je sais ce que désire celui qui t'envoie; retourne vers lui et anuiincc-lni qu'il peut sans crainte quitter la moscjuée pour me pailer. Après notre entrevue il sera libre, j v engage ma parole.
Le marabout ne comprenait rien à ce qui se pa.ssait. Oiiel rapport existait enlie le pèlerin et Air? Il l'ignorait, iséiinmoins, il rapporta tidèltuient au chuuaf sa conversation avee'le jeune homme. . „ .
Aussitôt El-Cbaji quitta la mosquée. En entrant dans la iiuiison oii AU l'ai'.endaii, il fut surpris de la voir tran>formée en ambulance; dix-sept spahis tilessés y étaieni soignés par un docteur de l'hôpital de Tlemcen.
Jleneul, dans un petit pavillon a droite du jardin, soulirnit cruellement de ses blessures; une douleur morale bien plus terrible allait l'atteindre.
Y,, jyis être her, Ali ! — ht El-Chadi quand il fut
seul avec le jeune homme.
— Pourquoi'.' — demanda le jeune homme.
— Pi ur deux motifs : Comme ancien membre du brouillard sanylanl d abord, vu la bravoure qu'il a déplny.-e el dont les preuves sont marquées sur la poitrine des spahis; comme Kabyle ensuite, vu que ces uurniers ont lini par anéantir le Oroutllard sanglant.
Il y avait dans ce coinphment une ironie a laquelle Ali
répondit : ,
Le Roi des Chemins n'a pas eu un compagnon plus lidèlequ.^ moi tant que ma destinée lut encliainee a la sienne. Une fois libre j'ai dû me venger de ses trahisons, et surtout du meurire de mou beau-pere. Tu as tort de me faire un reproche. Du reste, je veux te montrer de l'induigence; je le pardonne 1 Et Ali attendait letlel de ses paroles. -Tu me pardonnes, quoi? — lit avec une nuance d'impertinence El-Chadi.
— D'avoir i^nibaitu avec le Roi des Chemins, mon
ennemi. , . , ,
— Je n'ai fait que mon devoir. Tu as eu à te plaindre de lui, tu as lutte cuiitro notre chef, tu l'as vaincu ; je n'ai rien à dire. Mais moi, n'ayant qu'à me louer d'Eiai- Lascri, je suis reste près de lui ; tu u'as donc pas a m'en vouloir.
Ali réiléchit, puis il dit en souriant :
— Tu as raison. La lidehte est une vertu, mais maintenaui (|ue tu n'as plus do nidîlre à servir, veux-tH vivre près de moi?
— l'Iui de maître à servir 1 — s'écria El-Chadi en riant. — tu es fou ! Eiai-Lascri n est pas mortl
— Non. Mais il mourra.
— Ses blessures sont donc bien graves?
— Assez graves, en effet. Cependant il guérira. •— Alors pourquoi parler de son trépas?
— Parce que les Français le jugeront et le condamneront.
— En es-tu sûr?
— Certes, oui.
— Eh bien ! tu te trompes!
— Mon pauvre El-Chadi 1 c'est toi qui déraisonne? I
— Ecoire! — lit El-Chadi avec un fin sourire.
— J'écoute.-
— Le Roi des Chemins est prisonnierdu capitaine français, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Suppose que ce capitaine ait une sœur, une femme ou une mère.
— Après?
— Que cette mère, cette femme ou cette sœur tombp entre les mains d'un ami d'Elai-Las ri.
— C'est une simple supposition. Va toujours.
— Que cet ami d'Elaï-Lascri vienne dire au capitaine : Si vous ne rendez pas la liberté à votre captif, cette parente ou cette épouse que vous aimez, et qui est en mon pouvoir, aura la tète coupée. Que ferait lu Frainjaisî
El El-Chadi triomphant attendit la réponse du jeune honiuie.
Celui-ci répondit :
— Dans un cas semblable il est probable que le Roi des Chemins serait sauve; mais...
— Cliui ! — interrompit le cliouaf; — inutile d'achever ; ce que tu crois une suppo-itiun est une reatite. — Ali eut un sourire incrédule. — Ah! lu nies! — s'ecria El- Cliadi ; — je vais te donner la preuve de ce que j'avance. Tu te rappelles sans doute qu'un messager des Français a été tue auprès de la Tafna.
— Oui.
— Ce messager avait deux compagnes : une espèce d'esclave el une jeune femme. Elles furent toutes deux conduites ù la grotte du brouillard sanglant. Elai-Lascrj, voulant vaincre la resistaïuu' de la plus jeune qu'il aimait, rendormit avec de l'opium. Sur ces eiitreiailes l'attaque a eu heu. Plongées dans un sommeil de plomb, les Françaises n'ont rien eulendu; et comme elles étaient dans un Coin du repaire isole par un mur, on ne les a pas vues. Vous êtes partis en les Idis.saut là. Moi je suis revenu et lésai transportées dans un asile sur. Maintenant, Ah, avais-je lort de dire ; Elai-Lascii n'est pas mon?— Ali elaii stupeiail, il doulaii encore. — Mène-moi au capitaine français,— dit El-Chadi; — je lui donnerai des détails qui le coiivuiucroiit.
Ali vint trouver Mérieul. Celui-ci le reçut avec un sourire maigre ses suufiiances.
— As-tu une mère à Uran ? — demanda brusquement Âli.
— Non, — répondit Mérieul étonné.
— - As-tu une sœur?
— Non.
— Une femme?
— Non.
— Une maîtresse?
— Non.
Ali poussa un cri de joie.
— Alors El-Chadi a menti ? — s'écria-t-il joyeux.
— El-Chadi, l'ancien chouaf du brouillard sanglant? — demanda Mérieul.
— Oui ; tu le connais?
— Sans doule. C'est un drôle bien habile. Mais qu'avaitil prétendu {
— Que ton rnes>ager, mort à la Tafna, se trouvait suivi par une de tes parentes.
Meiieul pàlit.
— Ensuite? — demandat-il d'une voix sourde.
— Que le Roi des Chemins l'avait surprise.
— Et...
— Et qu'il l'avait enivrée d'opium. Mais qu'importe le reste, l'histoire est fau.sse.
-- Parle... — dit Mérieul d'une voix rauque.
LE BROLILLARD SANGLANT.
— Alors, loiijoiirs selon Kl-Cliaili. le Uai-tlps-Clicumis espérait trouver sa caplive liors d'état de résister à S'il retour... Tu sais ce qui s'est passé. Et maintenant El- Chadi allirnie »|ue la Française est entre ses mains; il oflre (le IVfhan^'er contre Elaï-l.asf,ri.
Mérieul était liviile. Il eut enrore la force de dire :
— Ejivoie-moi El-Chadi, et laisse-nous.— Ali sortit. Le chouaf, en entrant, a()erria Merieul, éclairé sur son lit de douleur [lar une anipe. La sueur perlait sur le front du jeune lioinnie. sa main crispée déchirait sa poitrine, son œil étincelait ; il loudroya El-Chadi d'un regard. — As-tu des preuves de ce que tu avances? — deniunda-t-il au chouai'. — Hâte-toi de répondre.
— En voici une.
El le chouaf montra une épingle d'or ayant appartenu à madame de Saint-Vi;!.
Un frisson passa par tout le corps du jeune homme; ses paupières s'abaissèrent un instant ; les veines de >c,s tempes se gonflaient d'une façon elfrayanle. Il semblait que son cerveau allait éclater. 11 se maîtrisa pourtant.
— J'otlre, pour la rançon de la Française, cinquante mille francs, — dit-il.
— Non, — répondit El-Chadi.
— Cent mille.
— Non.
— Deux cent mille.
— Non.
— Trois cent mille.
— Non.
Mérieul savait que la fortune de la marquise ne ilépas^ait pas ce cliifTre. Il disposait de ses biens pour la sauver. Élant sans fortune, il ne pouvait ajouter qui' quelques milliers de francs à sa rançon,
— Je l'épouserai, — pensait-il ; — noi... /ivrons do ma solde. — Mais El-Chadi pour trois cent mille Irancs refusait de la livrer ! Il tenta ua dernier effort. — Trois cent mille francs font soixante mille douros. Songes-y, — dit-il.
— Peu m'importe ! Je ne veux et ne demande que lu liberté du Roi des Chemins.
— Pour cela, jamais !
Mérieul prit sa tête à ileux mains; une lutte violenle, terrible, s'engagia dans son âme.
— A ta place, je n'éprouverais aucune indécision, — fit observer El-Chadi; — je consentirais à l'échange.
— Elaï-Lascri n'est pas mon prisonnier, — répondit Mérieul ; — je ne puis en disposer sans trahir mou pays. Je ne suis pas un simple particulier, je suis le capitaine Merieul, chargé d'une mission et devant la remplir. Les spahis qui m'ont secondé sont à la Franco et non à moi. Te donner Ihoinnie ((ui a coûté tant de sang à mes soldats serait une infamie. Appelle Ali !
El-Chaili, fasciné par ces paroles et le regard qui les accompagnait, obéit.
Ali parut.
— Il faul, — lui dit Mérieul, — assembler le meûjelès; dans une heure, le Roi des Chemins doit être jugé.
— El-Chadi a-t-il dit la vérité? — demanda Ali.
— Oui.
— Alors, tu veux faire ac(|uitter Elai Lascri par un ribunal arabe, afin démettre ta responsabihlé à couvert?
— Non. Le nègre sera condamné ei exécuté aussitôt.
— Pourquoi?
— Par».u ()ue la volonté s'use vile quand le cœur e^t ! en proie à une passion. Je suis fort ce soir, demain je serais faible. l
— N'oublie pas qu El-Cliadi a ma parole ; qu'il est venu de lui-même et doit (lariir sans obstacles.
— Je le sais.
— Il exécutera ses menaces.
Mérieul ne répondit rien. Son cœur se brisait. Ali attendait encore. Alors le jinine homme se releva, et dit avec une énergie pleine d'angoisse:
— D.ius une demi-heure, j'attends la tête du bandit; on la montrera à son chouaf, puis on la pUinleia audessus de la porle Ji! Nedromah. Va ! mais va donc 1
Ali se relira, au comble de i'aduiiratiou. Mérieul était à bout de force, il s'évanouil...
Une deuil-heure après, Elaï-Lascri était décapité. El- Chadi sortit par la porle où »a lôie était exposée.