‹ Le brouillard sanglantChapitre 3 sur 15 · GOMMENT AM CUEILLAIT LES GRENADES · texte numérisé non relu

GOMMENT AM CUEILLAIT LES GRENADES

Huit jours environ s'él.iient écoulés depuis^ le meurtre qui avait délivré Fatnia de son escl' nge, lorsque, vers l'heure de midi, Ali et le chet l'u brouillard sanglant so rencontrèrent h l'endroit même ou Aïdin avait été frappé.

Elaî-Lascri sembliit fort joyeux, et même, chose rare,

sa ngure avait une expression déboulé. Ali,aucoulniire, pHrai>-sait contrarié et inquiet.

— Eh bien 1— lui demanda le nègre,— tout va-t-il bien ?

— Oui, tout va bien pnuT toi.

— Cela veut dire que ce qui fait mon bonheur no fait pas le tien, sans doute ?

— Jugis-en ; aujourd'hui la tribu de mon beau-père donne une fête; j'ai promis d'y assister; ma femme m'attend, et tu restes deux longues heures sans venir au rendez-vous !

— Que veux-tu ? j'ai une excuse, moi, et une excuse meilleure que celle dont tu te prévalais il y a huit jours près d'Ain-Kéhira. J'ai rencontré un certain maraliout qui se perniettait, m'a-l-on dit, des réflexions incenven^intes sur ma personne et sur celles de nos amis, toi com[iris, bien entendu. Il m'a semblé [ilaisant de tourmenter un peu ce saint homme; et, après lui avoir fait, réciter vingt fois la [irière du silut, à mon iuteulion,jo lui ai coupé la langue et les mains.

— Toujours des cruautés inutiles.

— Comment, inutiles ! Nécessaires, tu veux dire, car, une fois di'livré, ce vénérable personnage n'aurait pas manqué de lever les bras vers le ciel pour appeler sur niid la malédiction d'Allah, et soir et matin il se serait échappé de ses lèvres sacrées des sup[iliqiies au Pro[ihètn pour l'aiiéiintissement du brouillard sanglant. Or, il n'a plus do mains, la voix est éteinte dans son gosier, et notre seigneur iMahomet restera sous la bonne impression que ses oraisons lui ont donnée sur notre compte.

— Ce que tu as fait là te portera malheur, Elaï-Lascri! — dit Ali d'un ton grave et [lénétré.

— Bah ! lu prêches toujours depuis quelque temps, et Je vois bien qu'il faut l'envoyer près de ta femme pour chas.ser ta tristesse. As-tu sur loi la clef du souterrain?

— Non, elle est entre les mains du juif Jacob.

— C'est fâcheux; tu seras forcé de revenir cette nuit pour me la remettre ; car je ne puis entrer dans Nedromah .sans être reconnu. Rend.s-toi à celle lôle dont tu m'as parti' : .seulement, en [lassaut, tu te feras donner la clef, et, quand la lune sera à la moitié de .sa course, je serai, moi, aux pieds des murailles de Nédromab. Fais en sorle d'y arriver en même temps que notre bande surtout.

— C'est bien, In m'y trouveras,— répondit Ali.

Et prenant congé de son chef, il partit au galop vers la vide, taudis que celui-ci so dirigeait tranquillement du côté de la mer.

Vingt minutes après, li- jeune homme qiiiltail Nédromab pour suivre le sentier qui menait sur la crête d'Aiii- Kébii.i, et il pressait sa monture afin d'atf indro [ilus vile le but de son voyage; mais le chemin élail tracé sur le flanc escarpé d'une montagne trè.s-élevée, et il décrivait de nombreux circuits.

Ali, furieux île ce relard, éperonnait sa jument, car, .'i chaque instant, l'écho des ravins retentissait du bruit des détonations et des cris enthousiastes d'une foulo nombreuse.

Comme il arrive .souvent dans les pays montagneux, on eftt dit aiie, pour loucher le village ipi'il l'iaitsi pressé d'atteindre, il eOt suffi d'étendre le bras. .Malbeureusemeut. ces détours étaient si longs, si fréquents, ipio les heures s'écoulaient, au grand désespoir du jiMine homme, qui maudissait le sort, personnifié en ce moment dans la personne d Elaï-Lascri.

— Quelle tyrannie i\uo. celle decet homme î — répétaitil ?i drmi-voix, — me Telemr ainsi pour me répéter des recdinniandations que j'ai entendues vingt fois d('j.i I Si son bienfait ne me forçait pas à le regarder comme un père, je m'atfrancliirais de ce joug trop pesant. Et dire que, cette nuit encore, il me faudra nloiirner à Nedromah ! — Puis un coup de fusil résonnait de nouveau, et

LOUIS NOIR

Ali, levant mélancoliquement la tête, continuait : - Que doit penser ma chère Mériem î Je n'arriverai jamais assez tôt ; mon beau-père sera furieux.

Si le jeune homme soupirait avec tant de chagrin, c'est que la tribu des Traras, dont son beau-père faisait partie, s'était choisie un amin, et, pour célébrer cette nomination, les guerriers avaient, selon l'usage, organisé un tir à la cible, oii les plus adroits se faisaient applaudir par une nombreuse assemblée.

Ali avait promis à sa femme de gagner le prix réservé au plus habile, et il craignait avec raison de ne pouvoir tenir son serment, car le temps s'enfuyait rapidement. Il aurait d'aulant plus désiré s'illustrer ce jour-là que les Traras forment la plus puissante des tribus qui occupent le massif de l'Atlas situé entre Tlemcen et Nédromah.

Comme une immense différence sépare les Kabyles des autres races qui couvrent les Etats barbarasques, il est nécessaire de dire en quoi elle consiste.

Les Berbères ou Kabyles sont le peuple primitif des Etats barbaresques ; ils n'ont jamais changé de mœurs : ce qu'ils étaient jadis, ils le sont encore.

Du haut do l'Atlas, le Berbère d'alors (le Kabylo de nos jours) a assisté à toutes les révolutions sanglantes qui se sont accomplies dans les plaines du Tell.

Depuis la chute de Carthage, il a vu passer tour à tour es hordes ennemies ; il a contemplé le sol couvert d'une mer de sang, par le choc 'les nations qui s'égorgeaient sans pitié ; il a regardé l'incendie qui rougissait l'horizon du nord au midi, de l'est à l'ouest, et qui achevait l'œuvre de destruction commencée par le glaive ; et, comme l'aigle dans son aire, il est resté indifférent à ce spectacle.

Que lui importaient, à lui, ces migrations sans cesse renouvelées qui des triomphateurs de la veille faisaient les esclaves du lemlemain ! Il savait bien que des cimes neigeuses du Djurjura et de l'Ouarenserisilpouvaitbraver l'étranger !

Après avoir soumis le monde, les Romains ont tenté d'escalader ces rouiiers abruptes, et, malgré la puissante organisation des légions et leur bravoure tant vantée, les Romain^ lurent battus ; la sauvage tactique du barbare l'emporta, cette fois, sur la savante stratégie des généraux civilisés.

Plus tard, les Vandales se ruèrent sur l'Afrique, qu'ils couvrirent de ruines et de cadavres, et la soif des massacres et du pillage les poussa contre les montagnards berbères ; les Vandales furent jetés à la mer, et un grand nombre d'entre eux laissèrent leurs têtes aux mains des Kabyles, qui en firent les trophées de leur gloire.

Puis vinrent les Arabes, dont la cavalerie s'élança avec la confiance que donnent des victoires récentes, le long des pentes rapides qu'occupaient les Beni-Ralen; cette vaillante tribu écrasa cette avalanche d'hommes et do chevaux sous une avalanche de terre et de granit.

Enfin, pour couronner l'œuvre, les Turcs, ces tyrans insolents, envoyèrent leurs janissaires redoutés ; et lesjanissaires, enfermés dans des gorges profondes comme des goullros, sombres comme des sépulcres, y trouvèrent une mort sans gloire et presque sans combats.

Il a fallu trente années d'cfi'orls héroïques, le courage irrésistible de nos suidais, le talent do nos plus habiles généraux, el par-dessus tout cela le génie militaire de la France, pour ouvrir une voie à la civilisation à travers cette contrée vierge encore de toute domination.

Tel est le Kabyle, peuple industrieux et énergique, en tous points supérieur à l'Arabe, excepté peut-être sous le rapport do la poésie.

Il habite des villages solidement construits ; les maisons y .sont souvent de deux étages, et la toiture est composée de tuiles qui feraient rougir le chaume de nos bourgades du Midi. Sans doute l'aménagement intérieur laisse beaucoup à désirer ; comme cela arrive souvent

dans certaines de nos provinces, une partie de la de-

meure sert d'étable, et peu de meubles garnissent les compartiments réservés à la famille. Mais si le Kabyle est pauvre, il est fier et laborieux. Il cultive avec patience un sol ingrat, dont il tire à la force du travail sa nourriture et celle de sa famille ; il fabriqueses armes dans des manufactures renommées; il broie sous la meule de ses moulins l'olive, dont il vend l'huile aux commerçants du littoral; il sait extraire le minerai que recèlent ses montagnes, el il transforme le fer en instruments aratoires, l'or et l'argent en bijoux.

Quand il est en âge de .se marier, il lui faut amasser la dot de sa femme, et il n'hésite pas à s'expatrier. Tour à tourmaçon, jardinier, forgeron, il parcourt les villes où son adresse et sa fidélité lui procurent et l'estime et l'ouvrage.

Grâce à sa sobriété, à son énergie, il amasse vite de quoi acheter sa femme et un fusil pour la défendre; puis il retourne au village natal, où il épouse sa fiancée.

Quant aux institutions politiques, un auteur illustre, le général Daumas, a dit de la Kabylie que c'était une Suisse sauvage, et il est impossible de trouver une comparaison plus vraie. Les tribus kabyles forment une fédération républicaine, dont les fractions ne se groupent qu'au moment du danger: chaque village élit un amin, dont le pouvoir, fort restreint du reste par une sorte de conseil municipal sorti aussi du libre suffrage, ne dure qu'une année. Dans cet état de choses, la commune est tout, et c'est à peine si, dans les circonstances graves, les forces militaires de toute une tribu consentent à recevoir les ordres d'un seul chef.

A l'époque où se passaient les événements que nous racontons, les Kabyles et les Traras avaient été obligés de reconnaître l'autorité de la France; après une lutte acharnée et meurtrière, le drapeau des Français avait flotté sur la crête d'Ain-Kébira, et, malgré l'héroïsme de leur défense, les montagnards s'étaient vus forcés de se soumettre.

Mais, lout vaincus qu'ils étaient, ils ne consentirent à traiter qu'à la condition de conserver leurs lois, leurs coutumes et leurs privilèges, menaçant de se faire tuer jusqu'au dernier, si on leur imposait des chefs.

Ces conditions acceptées par les vainqueurs, ils payèrent l'impôt de guerre el continuèrent, comme par le passé, à nommer leurs amins eux-mêmes. Celui d'Ain-Kébira venait de mourir ; ks habitants avaient résolu de donner à l'élection de son successeur une solennité inaccoutumée, afin que leur droit reçilt ainsi une éclatante constatation. Ils avaient donc annoncé à tous les villages voisins qu'une lutte d'adresse à la cible suivrait le vole, et qu'ils offraient au vainqueur un fusil, acheté à Tlemcen sur le produit d'une souscription qui s'était élevée à cent cinquante douros.

Le tir à la cible est en grand honneur chez les Kabyles; aussi, de toutes parts, descontingents nombreux s'étaientils empressé» d'accourir; plus de dix mille personnes de tout âge et de toul sexe, rangées en demi-cercle sur un grand plateau, assistaient à cette joule, qui durait depuis plus de deux heures.

La journée était magnifique ; la foule, joyeuse d'avoir sauvé ses institulions les plus chères, saluait do ses acclamations les coups d'adresse des plus habiles; parmi eux, elle applaudissait surtout ceux qui s'étaient signalés entre les braves lors de la lutte contre les Français.

Parmi ces fiers républicains, tous les rangs étaient confondus hommes, femmes et enfants se pressaient à l'envi pour voir les héros des derniers combats. Ceux-ci, au contraire des Arabes, où les plus vaillants sont presque toujours les nobles et les riches, n'avaient pour la plupart qu'un vieux burnous usé jusqu'à la corde; leurs pieds étaient nus ou enveloppés de nattes d'alfa tressé. A se battre vaillamment ils n'avaient gagné ni lortune ni puissancftt Ua revanche, ils sentaient que les regards de

tout un peuple pesaient sur eux; ils pouvaient tendre à tous leurs mains calleuses, certains de les voir pressées avec effusion ; sur toutes les lèvres enfin des sourires affectueux se dessinaient pour eux.

Chez les Kabyles, les services rendus à la tribu sont un litre à l'estime publique, et jamais un marchepied pour arriver à dominer les autres.

Une semie place d'honneur avait été décernée à deux personnes; elle était occupée par Mériem,la femme d'Ali, et par Ben-Achmet, son père.

Mais cette distinction de la part des Traras devait être regardée comme une marque de vénération donnée à un patriarche aimé de tous, et non comme le signe de respect accordé à un chef redouté. Ben-Achmet était un beau vieillard qui portait fièrement le poids de quatre-vingts ans.

De toute la contrée il passait pour le marabout le plus vénéré, et grande est la foi des Kabyles dans ces saints personnages. Eux si jaloux de leurs prérogatives, ils obéissent comme des enfants dociles à la voix respectée de leurs prêtres; ils leurs gardent leurs plus beaux fruits; ils leurs réservent leurs moutons les plus gras, et ils prélèvent pour eux une dîrne volontaire sur leur récolte. Par sa vaillance dans les combats, par ses vertus et sa mâle éloquence, Ben-Achmet s'était fait une sorte de royauté paternelle au milieu de ces républicains. C'est lui qui les avait réunis par ses prédications, pour lesconduire au-devant des Français ; et malgré le succès de ces derniers, il avait déployé tant de bravoure comme soldat, tant de prudence et d'habileté comme général, que son ' influence s'était agrandie au point de fanatiser tout son peuple.

Comme ses compagnes de la tribu, Mériem, sa fille, assistait aussi à la joute. Les femmes kabyles, réputées du reste pour leur beauté et le soin qu'elles prennent de leur toilette, jouissent d'une libertéinconnueauxfemmes arabes. Elles ont le visage découvert, elles prennent part aux délibérations et s'asseoient à la table de leurs maris, même en présence des étrangers.

Ce sont des épouses et nun des esclaves. Si Ben-Achmet était roi par sa noblesse d'âme, Mériem était reine par sa beauté.

Le vieillard et la jeune fille formaient un groupe charmant que l'assemblée contemplait d'un œil ému. Le marabout était assis à l'ombre de l'unique grenadier qui ombrageât le plateau en cet endroit ; un bras jeté autour de son cou, Mériem, qui n'avait pas quatorze ans, offrait son visage d'ange au-dessus de la figure patriarcale de son père; les tresses ondoyantes de longs cheveux qui se mêlaient aux boucles argentées d'une barbe blanchie par les années, une tête douce et expressive, une enfant déjà nubile à côté du profil énergique et calme d'un vieillard encore robuste, les plis cle mousseline d'une robe de femme souple et légère qui flottaient auprès de la sombre étoffe du burnous d'un guerrier austère et simple, offraient un ravissant contraste que la foule admirait avec un respect profond.

Les guerriers avaient surnommé Ben-Achmet le Lion de la montagne ; les jeunes gens, quand ils se parlaient tout bas de Mériem, l'appelaient la Fleur des Traras.

En ce moment, elle était si rêveuse qu'elle ne s'occupait ni des regards qui se dirigeaient vers elle quand la joute cessait un instant, ni des coups de feu qui retentissaient à ses cArés. Elle songeait à son mari qu'elle n'avait pas vu depuis trois jours ; trois jours.... trois siècles quand deux beaux jeunes gens sont mariés depuis deux mois à peine!...

De plus, Ali n'était pas connu dans la tribu ; au village même, peu de personnes l'avaient vu ; or, il avait juré de se faire proclamer vainqueur dans cette grande réunion ; chacun ilevait dire son nor avec éloge, et les femmes sont si fièrcs, si heureuses de voir acclamer celui qu'elles ont choisi, que Mériem était tout attristée d'un si S)ûg retard*

Soudain un long murmure qui agita la foule lui fit lever la tête, de sorte qu'elle dut forcément suivre les phases d'une lutte suprême entre deux rivaux qui, après avoir battu tous les autres concurrents, cherchaient à se surpasser par des miracles d'adresse.

L'un était un amin reconnu depuis longtemps pour le chasseur le plus habile des Traras ; il excellait à abattre les perdrix au vol et les lièvres à la course ; sa supériorité consistait surtout dans la rapidité de son coup d'œil et dans la légèreté de sa main.

L'autre, grand affûteur de sangliers, de panthères et de lions, passait ses nuits à l'embuscade, et, malgré l'obcurité, il se serait cru deshonoré s'il avait touché un animal ailleurs qu'aux yeux. Son tir était moins brillant que celui de l'amin ; il prenait son temps, st's précautions, toutes ses aises; il ajustait avec unsoin minutieux; mais la balle atteignait avec une merveilleuse justesse le centre du point visé. Il se nommait Achoud.

L'amin avait appelé un de .ses fils, qui tenait sous son burnous un pigeon réservé pour cette circonstance ; le jeune homme avait lâché l'animal, et son père venait de le tuer au vol avec une balle.

Des bravos saluaient ce beau coup d'adresse, ell'auteur se croyait sûr de la victoire.

— Vois donc, Mériem, — disait Ben-Achmet, — l'amin vient de lâcher un pigeon et il l'a tué d'une balle.

— C'est vrai, père, — répondit Mériem, — c'est un homme dont le fusil est enchanté, il gagnera le prix.

— Peut-être,— répliqua le marabout, — car Achoud va prendre sa revanche.

En effet, ce dernier, un genou on terre, épaulait gravevement une arme longue et lourde, et la foule gardait un silence profond, car il s'agissait d'enlever une pierre grosse comme un œuf, placée surun piquet, sans toucher au bois, et cela à cent cinquante pas de dislance.

Pendant uii'% demi-minute au moins la détonation se fit attendre ; puis un grand cri s'éleva quand il fut bien constaté que l'épreuve avait réussi parfaitement.

Achoud reçut les félicitations de ses amis ; mais l'amin déclara qu'il voulait faire mieux que cela. Il désigna le grenadier sous lequel le marabout se tenait assis, et il ordonna à son fils d'aller cueillir un des fruits qui se balançaient à ses branches.

— Je vais,— dit-il bien haut,— lancer cette grenade, et, quand elle sera à la distance où Achoud a touché sa pierre, je la percerai d'outre en outre.

— Si tu fais cela, — lui répliqua son rival, — je m'avoue vaincu. Envoie donc ton fils cueillir le fruit.

— Va, — dit l'amin à son enfant,— et hâte-toi.

Quand chacun sut le projet de l'amin, une curiositéardente s'empara de tous les esprits ; les uns pariaient pour lui, les autres conire, et tous suivaient impatiemment du regard le messager qui courait vers lui.

— Père, — disait Mériem, Ali ne vient pas, et le dernier coup de feu va partir.

— C'est peut-être un bien, mon enfant, — répondit le marabout en se levant pour que le fils de l'amin pût monter sur l*arbre ;— je crois qu'il aurait été vaincu par nos tireurs.

Tout à coup le galop d'un cheval retentit; un instant l'attention de l'assistance fut détournée de son but, et l'on vit un cavalier accourir avec une rapidité vertigineu.se. En un clin d'œil il fut auprès de Ben-Aclunet. Il mit pied à terre avec une légèreté qui fit l'admiration des Kabyles, en généra! mauvais cavaliers, et, baisant les genoux du vieillard, il lui dit :

— Que toutes les bénédictions du Prophète descendent .sur la tête, mon père, et que ton jour .soit heureux!

— Le salut soit sur toi, Ali,— répondit le vieillard affectueusement,— mais hâte-toi d'embrasser ta lemme et arme ton fusil, car il est temps d'agir ; je idis des vœux pour ton succès.

Ali serra Mériem sur sa poitrine, et il sentit des larme»

LOUIS NOIR

de joie qui des yeux de la jeune femme tombaient sur son visage.

Pendant ce temps, les deux rivaux s'impatientaient un peu, car leur envoyé se tenait par défc'rence éloigné de l'arbre. Oiielques guerriers dans la foule souriaient en voyant le gpndre de Ben-Achmet si jeune et si erpansif envers son épouse. Pourtant, en général, on lui trouvait une mine noble et fière, et les femmes redisaient entre elles que la Fleur des Traras avait trouvé un époux digne d'elle.

Lorsque Ali se retourna, il vit le Kabyle qui, à vingt pas de l'arbre, attendait la fin de cette scène pour avancer, il marcha droit à sa rencontre. .

C'était comme lui un jeune homme de dix-huit ans ; il lui tendit la main, échangea avec une courtoisie parfaite les politesses d'usage, et le pria de lui expliquer ce qu'il désirait.

Son affahilité lui avait déjà concilié le cœur du jeune homme, lorsque survinrent son père, Achoud et leurs amis, (|ui tous voyaient Ali d'un mauvais œil ; d'abord, parce qu'il étnit binn mis, élég.nl et beau cavalier. Pour chacun en parliculirr, il y avait là un motif dele détcsler plus ou moins, selon le degré de jalousie qu'il inspirait; en oulrc. ils ne l'aimaient pas parce (juc c't'tait un étranger, et le patriotisme des Kabyles souffrait de W voir marié h la plus belle fille du pays; leur indépendance se froissait des craintes que son influence leur inspirait pour l'avenir.

Aciioud, résolu de lui donner une idée de ce qu'étaient les Traras, substitua sa grosse voix, rude comme le mugissement d'un taureau, à cpjle du fils de l'amin.

En quelques mots secs, durs, presque grossiers, il fit comprendre à Ali que les guerriers de la tribu voulaient un des fruils qui pendaient à l'arbre sous lequel était assis son beau-père, afin de le trouer d'une balle à cent cinquanle pas.

L'boslilité de ce discours était visible, Achoud avait souliirné en parlant les mois guei-riers et voulaient: cependant Ali fit semblant de ne pas y altacber d'importance :

— Il est inutile de déranger un vieillard pour monter sur cet arbre, — dit il, — je vais te donner ce que lu demandrs. Quelle grenade désires-tu?

— Celle qui pend à l'extrémité do la plus haule branche,— répouilit Achoud en sonnant malicieusement, — je crois que tu trouveras diflicilenient une perche assez longue pour l'atteindre, lors mémo qu'elle aurait vingt condcps.

— Je n'ai pas besoin de perche ; je ne bougerai pas d'ici et tu auras la grenade, — fit Ali avec assurance.

— Tu es magicien, alors, et je ne m'étonne plus que tu réussisses dans ce que tu entreprends.

Achoud, en parlant ainsi, regardait Mériem.

Sans relever celle aigre plais, interie, Ali rejeta sur son épaule un pan de son riche burnous avec un geste decoqiiotterie élégante qui plut à toutes les fonmn's ; ensuite il visita les amorces de son fusil avec le soin minulieux d'un homme habitué aux armes; ce qui fil revenir de leurs préventions ceux qui avaient ri do sa jeunesse.

— Que va-t-il donc l'aire?— se demandait-on do tous côtés.

Alors le jeune homme, désignant la grenade, annonça que sa balle allait la détacher de la branche sans endommager ni l'écorce de l'arbre, ni celle du fruit.

La nouvelle circula de bouche en bouche; il y eut un instant de tumulte extraordinaire; puis, quand Ali épaula, tout bruit cessa comme par cnchantemenl.

Lcjr'uno homme échangea un rapi<le regard avec son beau père, que l'émotion générale avait gagné, et avec Mériem qui souriait confiante.

L'un avait le doute que l'amitié no suffit pas à effacer, l'autre avait l'assurance que l'amour sait inspirer.

Le canon s'éleva progressivement vers la grenade,

puis il resta Immobile pendant quelques secondes à peine et le coup partit.

La grenade avait disparu, et Mériem, aux pieds de laquelle elle était venue rouler, s'en empara avec une fierté bien légitime et la présenta à son père.

Due immense aclamation salua ce coup prodigieux.

Le miracle d'adresse qu'Ali venait d'accomplir était si extraordinaire que les Kabyles l'avaient cru impossible.

Achoud, nature franche et rude, ne s'était pas donné la peine de cacher ses doutes ironiques; l'amin, par déférence pour Ben-Achmet, avait dissimulé sous sa moustache un sourire incrédule, et tous les assistants étaient bien convaincus que le jeune homme s'en tirerait à sa honle.

Les Arabes, eTi général, sont de mauvais tireurs qui brûlent leur poudre aux moineaux et préfèrent le brUità l'elfe I.

On ne connaissait pas dans la tribu l'origine d'Ali, mais on supposait qu'il appartenait à un douar de la plaine, et c'en était assez pour que l'on fût prévenu contre lui. Son beau-père avait annoncé cependant qu'il complaît Ifi faire adopter par les Traras comme un des leurs, et c'était dans ce but qu'Ali avait tenu à se signaler ce jour-là.

Quand l'événement eut prouvé que nul ne pouvait lui disputer le prix du lir ; quand sa supériorité eut éclaté dans une épreuve que personne n'aurait osé tenter, un revirement se fit dans l'opinion.

Non-seulement on l'admira pour son habileté prodigieuse, mais, en voyant sa noble contenance, l'intelligence qui brillait dans son regaril, l'élégance native de toute sa personne, la foule se sentit dominée. Un instant, chacun resta cloué à sa place pnr la surprise, cherchant des yeux la grenade qui avait disparu ; puis l'enthousiasme éclata ardent et spontané.

Mériem s'était emparé du fruit, et,avecuno joie enfantine, elle le montrait à son père. Un éclair de satisfaction dérida le front du vieillard, qui oublia un instantle poids des années et la réserve que lui imposait son caracièro pour se jeter dans les bras de son gendre avec un empressement juvénile.

— Sois béni, mon fils, — lui disait-il,— pour le bonheur que tu me donnes au déclin de ma vie! Je puis mourir maintenant, car tu es digne de porter mon nom, et tu l'illilslreras parmi les Traras.

Les rangs de l'assemblée s'é'aient rompus ; on entourait Ali, on le pressait, on palpait le fruit, preuve do son Inomphe, on louchait ses armes, on lui serrait la main.

Acbond, avec sa franchise brusjue, lui dit;

— Nous savions ([uo Ben-Arhniet, notre chef vénéré, avait choisi un étranger pour gendre, et nous étions peines, car il y a parmi nous des bras robustes, des âmes loyales et des cœurs énergiques ; mais, maintenant que nous le cOnnni.ssons, nous sommes forcés de convenir que, celle fois comme toujours, il a été sage et inspiré par le Prophète. Tu seras grand parmi les plus grands guerriers des Traras, lu seras un soleil parmi les étoiles de nos montagnes.

Et tous, vieillards et jeunes hommes, pour confirmer les paroles du farouche chasseur, .s'empressaient de comjilimenter Ali.

Les senlimenls do rivalité et de défiance avaient disparu; le patriotisme avait étouffé la jalousie dans tous les coeurs; car les Traras comptaient un défenseur de [ilus.

Les femmes, pressées autour de Mériem, la félicitaient aussi, puis elles conduisaient leurs petits enfants auprès d'Ali el leur faisaient embrasser .son burnous, dans la naïve croyance qiie cela leur donnerait du courage.

Au milieu de ces vaillants monlagnards, l'amour de fe patrie est une religion qui a aussi ses sainis et .ses ma^> tyrs ; aux reliques des héros on allribue des vertus mer

fhi

voilloiisos: pn'jiigé ridicule pour les esprits étroits, conviclion sublime pour les giMii'is cœurs!

Pou .î peu i'enltiousiasnie se calma, et les contingents des villages alliés et voisins se relirèront par groupes. Après que cha(]ue amin fut allé saluer Ben-Achmet, lo patriarche de la tribu, la foule s'écoula le long des sentiers, en devisant sur l'exiiloit d'Ali. Le soir, toute la contrée sut l'événement du jour.

Au milieu de tous ces hommages, Ali avait gardé une dignité simple, qui l'avait encore grandi davanlage aux yeux des KabjMes; quand le moment de la séparation fut arrivé, il alla chercher sa jument, qu'un des serviteurs de Ben-Aclim^t tennit à distance, et il offrit lui-même l'étriirau vieillard, qui fut touché jusiju'aux larmes de celle déférence. Puis Ali et sa femme regagnèrent doucement le village en suivant leur père, qui se retournait souvent pour les contempler.

Perrière eux venaient les serviteurs du marabout, et enfin les habitants du village ; ceux-ci, par familles, longeaient lentement le sentier, les mères portant leurs petits enfants, les jeunes gens soutenant la marche chancelante de l'aïeul, et les pères protégeant les leurs un long fusil sur l'épaule.

Ceretour au village d'une tribu kabyle offrait l'image des temps bibliques, bien mieux que la migration d'un douar arabe. Si l'on veut retrouver la touchante simplicité de mœurs des temps primitifs, il faut aller la chercher sur les cimes de 1 Atlas, oii depuis vingt siècles les traditions et les coutumes des ancêtres se sont conservées avec un soin religieux.

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