COMMENT ON FAIT UNE CONNAISSANCE DANS LES BAVINS D'AFRIQUE
Bientôt Ben-Achmet arriva en face do sa maison ; de toutes celles du viliage c'était la plus vaste et la mieux construite. Outre les dons considérables que de toutes paris les croyants envoyaient au pieux maiabout, il possédait de vastes terrains, de nombreux troupeaux, et ses richesses égalaient au moins celle de l'agha de Nédromah. Quoique les Kabyles n'aient pas l'Iiabilude de monter à cheval, il entretenait vingt jument'^, qui, soignées par autant de cavaliers à .=es gages, lui formaient un corti'ge brillant quami il marchait à l'ennemi.
Au milieu de tout ce luxe il restait simple et austère, et de lui surtout on pouvait dire a que sa main était toujours ouverte pour l'aumône et son cœur fermé à l'orgueil. » Ses revenus étaient consacrés au soulagement des pauvres, et il exerçait l'hospitahté la plus large et la plus généreuse.
Ses serviteurs n'étaient pas des malheureux que la misère pousse dans celle position obscure; la plupart avaient voulu s'attachera sa personne, mus par un sentiment pareil à celui qui réunis-ait jadis les jeunes gens d'Athènes autour des philosophes; c'étaient non des domestiques, mais des disciples.
Tous les marabouts célèbres de l'Algérie ont, à l'exemple de Socrale, du Christ et de Mahumel, des apôtres nombreux qu'attire leur réputalion de sagesse et de vertu.
Adoré de tous, Ben-Achmct sur un ordre aurait envoyé à la mort tous les guerriers de sa Iribu : ses paroles étaient des oracles, ses moindres désirs étaient satisfaits avec empressement,
Ben-Achmet avait un lévrier qu'il aimait beaucoup, et deux chais qui reposaient sur ses genoux ; ces trois animaux étaient devenus sacrés, et malheur à qui les eût frappés! Il est diflicilr de comprendre jusqu'à quel point
les Kabyles poussent le fanatisme pour leurs marabouts. On en jugera par ce seul fait que, la chèvre d'un de ces saints personnages ayant été tuée involontairement par un Beni-Katen, celui-ci se jeta de désespoir dans un préci[iice, où il trouva la mort: et le suicide esl chose bien rare chez les musulmans. Le fait s'est passé en 18,î2.
Que l'on se figure iiar là si Milriem, la fille adorée do Ben-Achmet, était chérie et respectée de tous. Ce[)endant, à la voir passer familièrement au milieu de .ses compagnes, n'ayant d'autre dislinction que sa beauté, on se serait à peine douté qu'elle élait plus qu'une reine.
Comment Ali l'avait-il épousée ? C'est ce que tiien des mères s'élaient demamié sans trouver la réponse. Un jour, Ali traversant la montagne avait reiiconiré Mériem faco à face. Jlontéo sur une mule, qu'elle maniait avec assez peu d'adresse du reste, elle se trouvait fort embarrassée. Comme en France, comme en Espagne, comme partout, les mules sont très entêtées, et celle là refusait énergiquement d'avancer. En vain Blériem avec une mutine colère fra|ipait la maudilo bête; elle avait la main trop légère pour vaincre une obslination qui résiste souvent aux coups les plus vigoureux.
Tout d'abord, Ali resta fort surpris de voir une jeune fille d'une si grande beauté se promener toute seule, à une lieue au moins de son habitation.
Eu Arabe bien élevé, il ne lui adressa pas une parole; il mit pied à terre, et de la pointe de son poignard il piqua la monture récalcitrante.
Il évita surtout de gêner Mériem par un regard déplacé ; selon ses idées, c'eût été manquer aux lois les plus graves de la bienséance; les Arabes sont fort méticuleux sur ce point.
Par exemple, s'il eut pour la jeune fille tous les égards désirables, il ne traita pas la mule de cette façon. Colleci se sentant vigoureusement piquée se décida à détiler; résolution fort louable en principe, mais fort condjninable par la manière dont elle fut exécuiée.
Car elle se mit à galoper si furieusement que Mériem, désarçonnée, roula sur le chemin tandis que sa monture, prenant à travers champs, disparut aux yeux d'Ali fort mécontent de l'aventure, fort inquiet de l'état do la jeune fille, et furieux surtout d'être la cause de tout le mal.
Quand il vit Mériem se relever en riant et accourir vers lui son embarras redoubla. Il l'entendit lui dire avec un petit air très-dégagé :
— La mule rouge est partie, et c'est une méchante ; mais toi, tu es bon et tu vas me conduire chez mon père, n'est-ce pas? — Force fut pour lui de regarder la charmante enfant, de l'admirer, de lui répondre et d'offrir galamment sa jument. — Elle est bien jolie, — dit Mériem en la caressant, — mais j'aurais [leur toute seule dessus, et puis il ne faut pas que tu te fatigues. Monte d'abord, tu me placeras devant loi ensuite, comme fait mon père quand il m'emmène dans ses promenades, et nous nous en irons.
Ali ne savait ijue pensor; il obéit cependant. Quand il tint entre ses bras cette adorable et naïve créature, il lui fallut toute la nobli'sso inslinctive de son âme pour no pas se laisser dominer par l'ardente passion (|ui s'empara soudain de lui. C'est qu'elle était bien belle celle candide enfant, et si pure qu'elle ne se doutait même pas du danger qu'elle courait.
Elle regarda son cavalier avec de grands yeux bleus un peu étonnés; son e.xamen fut à l'avanlage du jeuno homme, elle lui sourit comme savent sourire les enfants à un visago ami.
— Pourquoi donc, — demanda Ali, — personne ne t'accompagne-t-il ?
— Parce que l'on n'a pas vu que je quittais le village ; mon [père était allé à un grand marché; je me suis en niiyée toute seule et j'ai voulu aller à sa renconlie. Snf ma' [irière, un petit garçon do la tribu a sellé la niulo
LOUIS NOIR
rouge, sur laquelle je suis montée ; mais elle n'a pas voulu m'obéir et elle m'a conduite ici malgré moi.
— Ton père doit être inquiet s'il ne t'a pas trouvée à son retour.
— G mon Dieu ! — s'écria Mériem dont les yeux se mouillèrent de larmes à cette pensée, — hâtons-nous d'arrivpr à Ain-Kébira, car mon père est vieux, et il m'aime tant que dans son chagrin il voudrait me chercher iui-m^me ; il passerait la nuit à cheval s'il ne me rencontrait pas.
— Rassure-toi, — dit Ali ému, — essuie tes pleurs; si Ion père est parti, je suivrai ses traces et je le ramènerai.
— Oh ! merci, — répondit la jeune fille en embrassant Ali avec effusion. Et, tranquillisée par sa promesse, elle se mit à babillor comme une enfant insouciante. Quant à Ali, eu baiser si spontanément donné lui fit comprendre combien elle était ignorante de tout mal ; sa résolution de respecter tant d'innocence et de gentillesse s'enracina profondément dans son âme. Il lui parla comme un frère aîné parle à une toute jeune sœur, et le temps qu'ils passèrent ensemble leur parut bien court. Quand ils furent en face d'Aïn-Kébira, Mériem poussa un cri joyeux : — Nous sommes arrivés, — dit-elle.
— Ab ! — fit Ali, — nous allons donc nous séparer I — Ce mot produisit sur elle une impression extraordinaire; elle pâlit, le regarda avec une indéfinissable expression de regret, et de grosses larmes coulèrent sur ses jours. — Qu'as-tu donc? — demanda Ali ému jusqu'au fond de l'âme.
— Je pensais que tu allais rester avec nous. Mon père te garderait près de lui, si tu le voulais, et je serais bien joyeuse. Tu me mènerais promener tous les jours, comme aujourd'hui ; nous irions cueillir de belles fleurs dans les ravins. Je sais broder des ceinturons d'or et tis-ier des burnous de soie ; j"ai une négresse qui apprêterait pour toi le couscoussou d'agneau et des galettes de froment ; nous serions heureux.
Un avenir de bonheur s'onlr'ouvrait pour Ali ; cet amour qui se révélait si étrangement et à l'insu de la jeune fille il le partageait déjà, et cependant il n'osait se laisser aller à ses rêves.
— Mais ton père ne me connaît pas I — disait-il.
— Mon père t'aimera.
— Peut-être, — objecta le jeune homme.
— Mais puisque je t'aime, moi, il faudra bien qu'il fasse coinme moi. Vois-tu, je sens bien que si tu me quittais je mourrais d'ennui ; il me semlile que je t'ai connu toujours et que dans mes songes je t'ai déjà vu ; tu m'appelais ta sœur et tu m'embrassais. N'est-ce pas que tu es mon frère, que tu ne me feras pas pleurer en l'éloignant?
Et, l'oîil brillant d'un éclat fébrile, la voix entrecoupée de sanglots, Mériem serrait les mains d'Ali dans les siennes en le suppliant de demeurer prés d'elle.
Celui-ci prit une résolution suhite, il pressa la jeune fille contre son cœur et lui dit avec l'accent de la passion :
— Oh ! oui, tu seras à moi, ma bien-aimée; car c'est Allah qui l'a placée sur ma route, et maintenant je préférerais mourir que do renoncer à te voir toujours.
— Quel bonheur 1 — s'écria Mériem, et, saisissant dans ses deux mains la têto d'Ali, elle couvrit son front de baisers.
Ils entraient au village en ce moment. L'œil en feu, la poitrine o(iprcssée, le jeune homme arriva devant la maison do Beu-Achmet au moment où celui-ci lançait ses cavaliers dans toutes les directions à la recherche do son enfant, et où il se préparait lui-même à fouiller la montagne en tout sens.
Son inquiétude et son chagrin devaient avoir été poignants, car sa joie fut si grande à la vue de Mériem qu'il faillit tomber de cheval.
Il prodigua mille caresses à Ali, et quand sa fille lui
eut raconté son aventure dans tous ses détails, quand il sut combien la conduite du jeune étranger avait été noble, quand enfin, lisant dans l'âme de Mériem comme dans un livre ouvert, il comprit la sympathie profonde qui s'était emparée d'elle, il résolut d'étudier le carartèro de l'inconnu et de ne pas désespérer son unique enfant en éloignant d'elle celui qu'elle aimait avec tant de tendresse et d'ingénuité.
Ali captiva le cœur du marabout par son tact délicat, ses sentiments élevés, sa distinction native, et surtout par sa réserve exquise envers Mériem, qui toujours enfant, toujours ignorante, l'appelait son frère, et ne rêvait pas un bonheur plus grand que de le voir vivre sous le toit paternel.
Au bout de quinze jours, après une longue explication qui avait eu lieu entre lui et Ben-Achmet, celui-ci annonça à Mériem qu'il allait la marier avec Ali. Ce mot de mariage fut pour elle une révélation : rougissante et confuse, elle se jeta dans les bras de son père, cachant sur son sein sa jolie tète en pleurs. Chez les femmes, la sensibilité est si grande que la joie se traduit par des larmes aussi bien que la douleur.
Lorsque le jour du mariage fut arrivé, elle revit son fiancé que l'usage avait séparé d'elle; le gai sourire de l'enfance avait disparu de ses lèvres, mais, en revanche, son regard à demi voilé brillait des doux feux que l'amour allume dans le cœur de la femme.
Depuis ce jour ils étaient heureux, lui et elle, autant qu'on peut l'être sur la terre, où le ciel de la plus pure félicité est toujours obscurci par quelque nuage. Pour Mériem, le nuage commençait à poindre quand son mari s'éloignait d'elle. Pour lui, le nuage devenait menaçant et sumhre quand Elaï-Lascri le retenait trop longtemps dans une expédition.
Il avait caché son métier à son beau-père; lui si loyal d'habitude se voyait forcé de mentir, car l'amour avait triomphé de ses scrupules. Il s'était donné comme le fils d'un chef marocain tué dans une révolte contre le sultan, et a son dire il voyageait pour recruter des partisans et venger son père. A l'appui de cette assertion, il avait apporté la veille du mariage de si riches présents, sa jument pliait tellement sous des sacs de douros, que force fut à BenJAchmet de voir là une fortune princière échappée à la razzia d'un ennemi.
C'était la part du butin qu'Ali avait réclamée à son chef.
Cependant le jeune homme réfléchissait qu'un jour ou l'autre Bcn-Achmet s'étonnerait de ne pas le voir partir pour l'accomph.^sement de son projet ; heureusement, le jour même de son triomphe devant les Traras, il fut débarrassé de ce souci.
Son beau-père lui proposa de se faire définitivement adopter par les Kabyles, et il lui promit en ce cas qu'il serait nommé amin aux élections prochaines.
— Je suis vieux, mon cher fils, — lui dit-il ; — il y aura bientôt un héritage d'influence et d'autorité à recueillir dans la tritiu ; si tu veux suivre mes conseils, au lieu d'aller revendiquer bien loin des droits que le sultan a ravis à ton père, tu trouveras ici une place honorable à occuper. Sans doute tu ne seras pas le maître <le tes concitoyens comme les chciks de la plaine ; tu seias .seulement le premier parmi tes égaux. Mais, crois-moi, il vaut mieux guider une troupe de lions que do commander à des moutons.
Ali avait con.senti avec joie, et, après avoir remercié son beau-père, il était allé demandera son épouse hicnaimée la récompense de son exploit. Enfin, se dérobant avec peine à ses caresses, il se souvint qu'Elai-Lascri l'attendait, et il (juitta le village en jurant de revenir bientôt. Il était nuit, ce qui fit qu'en redescendiint v rs la plaine il ne s'aperçut pas malheureusement que deu.x hommes se jetaient de côté pour éviter sa rencontre; il conliiiua sa course avec l'espoir de revenir au bout de quelques heures.
LE BRODILLARD SANGLANT.
L'un des deux maraudeurs, car ils portaient le costume de voleurs de nuit, était le neveu du cheik des Angades i qui Elaï-Lascri avait voué sa haino ; l'autre était un de ses cousins.
Tous deux, montés sur des chevaux agiles, reprireit leur marche vers Aïn-Kébira lorsqu'Ali eut disparu.
Meraoud servait Embareck à titre de cavalier de son goum, quelque chose comme écuyer au bon temps des tournois.
Le vieil Embareck lui donnait un cheval à monter quand il se rendait à un marché ou à une fantasia ; il prenait rang à sa suite parmi les gens de l'escorte, et malgré son grand air, son mâle visage et sa pose digne d'un héros du Cid, le pauvre Meçaoud faisait triste figure.
Le msinlien du guerrier ne parvenait pas à relever la piètre contenance de sa monture, laquelle était un affreux bidet maigre, efflanqué, vacillant sur les quatre bâtons qui lui servaient de jambes, et harnaché à faire sourire de pitié le mulet d'un juif.
Le beau Meçaoud soutfrait de la lésinerie d'Embareck, et il maudissait régulièrement tous les soirs et tous les matins son ladre patron.
Mais il n'y avait pas possibilité de le quitter pour en chercher un autre plus généreui. Le vieux cheik était son parent; en restant avec lui il faisait partie d'une famille et ne pouvait être classé tout à fait parmi les serviteurs.
L'orgueil le tenait cloué à cette place, quoique son cœur y saignât des blessures de son amour-propre.
Quand il assistait à une fête où les cavaliers s'élançaient dans la mêlée brillante des fantasias; quand il entendait les coups de feu vibrer dans l'air ; lorsqu'il sentait trembler le sol sous le galop des chevaux et que la foule enthousiaste acclamait les vainqueurs, il frémissait de rage et d'envie.
A ses côtés, El-Kouffi, monté sur une jolie jument, contemplait paisiblement ces jeux guerriers, auxquels il se donnait bien garde de prendre part.
Alors Meçaoud se sentait pris d'un ardent désir de posséder cette monture dont son cousin ne savait profiler, et plus il essayait de repousser ce rêve plus le rêve le poursuivait.
Un jour enfin il fut tellement obsédé par cette idée fixe qu'il se dit : « Il faut en finir de gré ou de force ; par un meurtre ou par une ruse j'aurai cette jument. »
Et il s'était mis à songer aux moyens de se procurer l'objet de sa convoitise.
Il se souvint que son cousin aimait Mériem. De plus, Meçaoud connaissait la prudence d'El-Kouffl, et enfin il se savait très-brave.
De l'amour de l'un, de l'avarice de l'autre, de la lâcheté de l'amoureux et de sa bravoure à lui, Meçaoud conclut qu'il aurait la jument.
Une première fois, lors de la visite d'Ali au douar de Sidi-Embareck, il avait failli la gagner; mais le jeune homme s'était échappé en tuant beaucoup d'Arabes.
Depuis qu'ils avaient laissé fuir le mari de Mériem, Meçaoud et El-Kouifi ne cessaient de méditer au moyen de réparer cet échec.
Ce soir-là même ils allaient mettre à exécution un plan d'enlèvement arrêté entre eux.
— As-tu reconnu ce passant? — demanda El-Kouffi. El-kouffi était le neveu du cheik Embareck.
— Certes ! — répondit Meçaoud ; — c'est le gendre de Ben-Achmet.
— Si j'avais su, je lui aurais envoyé une balle.
— Pour mettre l'émoi dans la montagne, n'est-ce pas? — répliqua Meçaoud.
— C'est vrai, j'ai tort ; il nous faut de la prudence avant tout, car nous risquons nos têtcs, mais j'aime trop la fille de Ben-Achmet pour renoncer à mon projet. Oh ! si mon oncle n'était pas avare, avec une grosse dot j'aurais obtenu cette jeune fille sans péril ; enfin, s'il pl^ît à
u SIÈCLE. - xxxr.
Dieu, je réussirai... Es-tu sûr au moins que tu pourras arriver jusqu'à elle?
— Certainement, mais non sans de grands risques,— répondit Meçaoud exagérant à dessein le péril afin d'augmenter la récompense promise ; — la maison du marabout est bâtie sur le bord d'un rocher à pic ; toute une rue du village borde ce précipice. Aucun chien, aucune sentinelle ne veille par là, même en temps de guerre; on suppose ce mur do roc infranchissable. Néanmoins] en m'accrochant aux lianes, aux saillies de la pierre, en riS()uant ma vie enfin, je pourrai gagicr le sommet.Là, je suis sauvé ; hier j'ai scié deux barreaux d'une feiiôlrè qui donne le jour à la chambre de la jeune fille, je pousserai doucement le fer, qui cédera sous ma main, et une tenture l( ,-.''re me séparera de la Fleur des Traras.
— Si elle crie ?
— Je suis mort; mais lorsque l'on veut cueillir une rose il ne faut pas songer aux ci>inps.
— Tu es trop brave pour qu(i je craigne qu'aucun péril le lasse reculer ; continue de me renseigner,— répondit El-Kouffi.
— La natte où elle repose est à gauche; je serai favorisé par la lune, qui en ce moment plongera dans la chambre.
— Alors, — s'écria El-Kouffi, — n'hésite pas, surtout ; sois rapide comme le lion qui s'élance, léger comme la gazelle qui retombe. Mais, pour redescendre, comment feras-tu ?
— J'ai une longue corde que j'attacherai au tronçon de fer du barreau scié. Allons, El-Kouffl, ta jument pour un baiser de cette femme ce n'est pas assez ; tu y joindras trois cents douros! —El-Kouffi hésita. Meçaoud lui dit : —Tu ne consens pas! tente l'aventure toi-même, alors I
El-Kouffi était loin d'être brave, et cependant ce n'était pas précisément un lâche. Il appartenait à cette nombreuse classe de poltrons vaniteux qui dévorent une insulte reçue loin de la foule, et qui se battent pour un affront public.
S'agissail-il de porter secours à un ami dans l'em barras, si cet ami avait chance d'échapper seul au péril et de raconter à tous sa conduite, El-Kouffî lui venait en aide; sa vanité aurait trop souffert, si quelqu'un avait eu le droit de lui reprocher un jour son lâche abandon. Mais quand la mori de celui qui appelait à l'aide était imminente, quand, presque certainement il devait périr, El-Kouffi laissait dormir son yatagan au fourreau.
Les gens de cette sorte ont pour la vie un amour tenace ; et c'est chose digne de remarque que l'énergie sauvage qu'ils déploient en face du danger, lorsque la fuite est impossible ; si l'on sondait le cœur de certains héros, on aurait à rabattre beaucoup de l'admiration qu'ils inspirent.
Sauf Meçaoud, son cousin, tous les guerriers de la tribu des Angades croyaient à El-Kouffi le courage d'un lion, et ce beau courage était seulement celui du loup que la faim talonne et rend audacieux, ou d'un sanglier qui fait tète aux cniens.
Quand de pareils hommes marchent à l'ennemi dans les rangs d'une armée, la vanité et l'ambition les retiennent à leur place ; furieux d'être obligés de se battre, ils se grisent de la peur môme qu'ils ressentent; il'^ s'exaltent de la rage qu'ils éprouvent, et ils étonnent souvent leurs amis par des actes d'une audace insensée. Mais qu'un péril imprévu surgisse tout à coup, leur couardise apparaît. Gomme ils n'ont pas eu le temps de fouetter leur sang, ils se trouvent pris au dépourvu.
El-Kouffi frissonnait rien qu'en songeant au danger qu'il fallait affronter pour atteindre Mériem. Meçaoud demandait beaucoup, mais il ne se sentait pas assez de cœur pour braver la mort, et il aimait trop la Rose des Traras pour renoncer à elle. Il consentit à ce que Meçaoud exigeait do lui.
LOUIS NOIR
Les deux jeunes gens étaient arrivés au bas du précipice dont Mcijaoud avait parlé.
L<' jeune iiomme tenta sa périlleuse ascension ; El- Kouffi le suivit des yeux avec anxiété. Il parvint au sommet de l'escarpement et il disparut.
Quand lleçaoud fut arrivé auprès de la fenêtre, il enleva le barreau scié à l'avance et il s'introduisit dans la chambre de Mériem.
Mériem, coMchée sur une natte, reposait doucement. Un rayon do lumière éclairait sa gracieuse figure ; elle rêvait à son époux :
— Alil — murmurait-elle avec un accent passionné.
Meçaoud, en face de celte belle jeune femme, hésita à accomplir le rapt. iMais il songea à cettejument et à cette grosse somme i|ue lui avait promises son cousin ; l'oigueil l'emporta sur la pitié.
Il s'approcha en rampant rie Mériem, lui jeta un foulard de soie sur la tôle, la bâillonna et l'enleva dans ses bras.
Il redescendit avec son fardeau auprès d'EI-Kouffi. Celui-ci, avec une joie indicible, reçut la captive des mains de son cousin.
Deux heures après, la femme d'Ali et ses deux ravisseurs arrivaient au douar des Angades.
00 FATMA EST VENDrE A l!\ JUIF AUSSI LAID QUE SON ANCIEN MAITRE, MAIS PLUS CRASSEUX.
Le jour même où Ali remportait le prix du lir h la cible, Falma suivait pensive lerhemin qui, du champ où .son maître avait été tué, conduisait à la ville.
Elle allait lentement, levant do temps à autre ses yeux noirs vers le ciel ; et elle semblait en proie à unetristesse umèro.
L'homme que ronge un chagrin fronce les sourcils et lutte contre la douleur ; Dieu lui a donné la force pour combaltre. Mais la femme, dont le corps est frêle et dont le cœur est doux, cherche, au jour du péril, son appui dans celui qu'elle aime, et quand ce soutien lui fait défaut, elle en appelle à la toute puissance du Créateur. C'est pour cela, sans doute, que de tout temps elle fut plus relij,'ieus(> que l'homme.
Si la jolie mulâtresse jetait des regards mélancoliques vers les régions où, d'après ses croyances, résidait le Prophète, c'est qu'elle était restée sans nouvelles deson libérateur. Elle avait suivi ses instructions à la lettre, et Ibrahim, le fils de son maître, l'avait en vain questionnée :
— Aidin e-,t tombé frappé d'une balle, — répondaitelle à toutes les questions ; — je n'ai pu apercevoir le meurtrier.
Son sort n'était pas trop à plaindre, car Ibrahim se montrait fort humain pour elle ; néanmoins une douleur profonde la minait.
Elle qui jusqu'alors avait soufl'ert, toujours hai. elle venait de rencontrer un être sur lequel elle pouvait verser les trésors de tendresse qu'une odieuse tyrannie tenait refoulés au fond deson cœur. Elle se sentait attirée par une ardente sympathie vers l'homme assez hardi pour la défendre, as.sez bon et assez généreux pour lui demander son afleclion quand il pouvait l'exiger. Elle oubliait l'irrégularilé de ses traits pour ne se souvenir que du service rendu ; pressentant dans l'existence de l'inconnu quelque chose de terrible et d'étrange, elle se promettait d'eU'acer par des baisers les rides qui sillonnaient son front.
Cette ignorante enfant avait admirablement compris la mission de la femme, qui doit être un encouragement
pour celui qui chancelle, une récompense pour celui qui triomphe, une consolation pour celui qui succombe.
Cependant, comme Elaï-Lascri ne venait pas, elle s'était peu à peu reproché les douces illusions dont l'espérance berçait son ûme; nul indice ne lui avait révélé que l'étranger pensait encore à elle. Il devait être riche ; ses paroles, son costume, tout annonçait un personnage puissant, et la pauvre enfant se disait tout en marchant:
— Il ne reviendra pas. C'est le voyageur égaré dans la montagne qui rencontre une rose sauvage dont la tige est brisée ; il la redresse et l'admire ; puis il passe en se [irometlant de venir l'arroser Mais la montagne est bien loin ! et tout près, dans son jardin, d'autres fleurs plus brillantes attirent son regard ; il oublie la rose des champs qui .se dessèche ei se flétrit.
Tout en faisant ces réflexions, Falma était arrivée à la porle de Nedroniah, et elle se frayait un p.issage au milieu lie la foule, qui, le soir, enionibre les abords.
Celait l'heure où les cultivateurs rentraient des champs, poussant devant eux leurs bœufs ou leurs chevaux : bêles et gens, fatigués du labeur de la journée, allaient lentement le long des rues étroites et souvent voûtées ; les bert^ers ramenaient leurs troupeaux, el, comme dans nos villages, chacun sur Teur passage reprenait sa chèvre ou son nifiuton.
Les tisserands, les forgerons, les selliers, si nombreux à Nédromah, se plaçaient sur le seuil de leurs maisons» et ils échangeaient des paroles d'amitié, des compliments ou des injures, selon les rapports qu'ils entretenaient entre eux.
A travers les portes enlre-bâillée.s, on voyait les ménagères pa.ssant et repassant avec activité ; dans les cours, le feu du soir flambait avec des pelillemenls jojeux, cuisant le couscoussou et couronnant les maisons d'un panache (le fumée.
Sur 1rs places, les femmes se croisaient, allant à la fontaine ou en venant un vase sur l'épaule. Derrière elles, (les enfants se tenaient cramponnés à leurs voiles, qui, se soulevant parfois, laissaient entrevoir, tantôt une ligure laide et riilee, tanlùt un frais et beau visage ; et Jamais une de ces in.signifiantes physionomies comme il y en a trop sous nos climats brumeux.
Là-bas, .sous le beau ciel des tropiques, il n'existe pas lie milieu entre la laideur et la beauté, la jeunesse et la décrépitude, la haine et l'amour, pas plus qu'il n'y a de crépuscule enlro le jour et la nuit.
Dans la nature comme chez l'homme, tout est heurté, fortement accusé, neltenient tranché: c'est le pays des contrastes. Le Kabyle républicain, sédentaire, mdustrieux et jaloux de son indépendance, y vit à côté de l'Arabe pasteur, nomad(>, ignorant tous les métiers, et courbe sous le joug d'une puissante aristocratie.
Entre la mer aux flots d'azur et le Sahara, cet océan de sable aux vagues fauves, se dresse l'immense cliaîne de l'Atlas, (ligue imposante de granit jetée là par la niaia de Dieu. Au pied de la montagne, où l'eau suinte à travers chaque fente de rocher, la plaine, éternellement dévorée par la soif. Le lion, reposant sous la forêt qui abrite la gazelle, le palmier géant au milieu des palmieis nains, telle esl l'Algiirie. Terre étrange, où l'Européen se transforiue sous l'énergique influence d'un climat dévorant et d'émotions violentes, comme le fer soumis à la double action du feu et de l'enclume ; à ce point que lo paysan alsfxien, qui l'aborde avec sa iigure ronde et épanouie, y devient un zouave au mcnlon allongé, aux pommettes saillantes, au front découvert, à l'œil éliucelant.
Parmi ces oppositions, une de celles qui frappent le plus en Al^^ério, c'est la différence des mœursdc la tente avec celles de la maison, des usages du nomade avec ceux du citadin. Eu co muiueul surtout, Nédromab, villo
LE BROCILLARn SANGLANT.
mauresque animée par la foule de ses bnbitants, rap|iolait nos cités du moyen Age. et n'avait rien do commun avec les douars arabes, qui font songer au temps ou vivaient .Vlirahnm et Jacob.
Cejiendant Fatnia continuait à fendre péniblement la mulliludo qui t;ncombrait les rues, lorsqu'elle s'entendit afipeler. Elle se relourua et apei'çut un juif, nommé Jacob, (|ui, du seuil do sa boutique, lui faisait si.arne de venir à lui. Croyant qu'il s'ao;issait de qnelcjue emplette et voyant la nuit venir, la jeune tille cria au marcliand :
— Je suis obligée de rentrer chez mon maître ; demain je viendrai te voir.
— Il faut que tu me parles, ma fille,— répondit le juif, — ^j'ai qui'lque chose d'Iii'ureux à l'annoncer. — Un sourire bienveillant accompagnait ces paroles, (>t Fatma s'approcha de Jacob, drius l,i t)outique duquel elle entra. — Tu hésites bien à m'aborder, ma fille, — lui dit-il, — je ne suis cependant ni un chaouch, redoutable à chacun en général, ni un cavalier du goum, dangereux pour les jeunes lilles en particulier.
— Tu n'es pas mrchant, — répondit Fatma, — tu passes même f)Ourun être assez bon ; mais une esclave n'est pas riche et je n'ai pas d'argent à échanger contre les marchandises que je vois étalées dans ta noutique.
— Qui parle de te vendre quelque chose? Il s'agit d'un achat, au contraire.
El Jacob prit la main de Fatnia pour la guider au milieu des vieux meubles, des armes rouillées, des ustensiles lélés, des vieux débris de tous ^'cnres, qui encombraient ce qu'il appelait .sa b«utique et ce qui était uh véritable bouge, un réceptacle à chitlbns.
Là où il y a un israélile il y a un marchand de bricâ-brac; cela est vrai pour l'iùirope comme pour l'Asie, pour Calcutta comme pour Conslant^nople.
Mais ce qui dislingue aussi les juifs, c'est la haine sourde et souvent dangereuse qu'ils professent contre presque toutes les sociétés au milieu desquelles Ils vivent.
Ceci tient à la situation injuste et déplorable qu'on leur a faite, et non h une mécliancelé naturelle, à une basse envie, ([ui, au dire de beaucoup, les animerait contre les partisans des autres religions que la leur.
Quelle que soit la pla^o où le vent de l'émigralion ail poussé les débris de celte race, elle s'est conservée pure de tout mélange: le type juif est immuable; jusqu'ici, du niuins, il a peu changé.
Partout, grâce à son inlolligence, le juif a su amasser des richesses ; partout aussi la stupide jalousie des autres peuples et l'aveugle fanatisme des autres religions lui ont fait subir des vexations cruelles, des spolialions injustes. Forcés d'opposer la ruse aux plus brutales violences, les Israélites ont contracté des vices qu'ils n'avaient pas, et ils ont perdu les qualités qu'ils possédaient. Aujourd'hui, pour se justifier, les nations qui les bannissent du banquet de l'humanit'j leur reprochent des fautes qui doivent retomber sur elles-mêmes.
En rejetant de leur seuil ces pauvres exilés, elles les ont fiTcés à s'unir contre leurs persécuteurs, et à regarder tous les étrangers comme des ennemis nés de leur sang et de leur croyance.
On les accuse d'être usuriers ; mais le temps n'est pas loin où ils ne pouvaient trafiquer que sur rargeiil, puisque souvent on confisquait Imrs marchandises. Ils s'adonneiit peu aux arts et aux métiers, dil-on ; mais à Rome, à Vienne et ailleurs, on leur défend encore les professions libérales.
Ils ne se battent pas, c'est vrai. Mais pourquoi se battre? Pour défendre leurs oppresseurs peut-être"? ce serait une dérision. Ils sont braves cependant ; jadis, sous David, leur gloin^ militaire fut grande. Sous les empereurs, quelcjues siècles après, .is tinrent en échec les légions romaines ; l'histoire du siégi^ de Jérusalem atteste leur héroisme à lutter contre les plus redoutables guerriers du monde et conli-e la famine, plus terrible
encore que les soldats de Titus. De nos jours enfin, la défense de Méchouar par les juifs de TIemccn a excité ralmiralion de nos généraux.
Non, les iiTaélite^ ne méritent pas le dédain dont on les accable, et la France a donné un grand exemple au monde lorsqu'elle a ouvert ses bras à ces victimes de la siiciété. Elle les a généreusement adoptés, et aujourd'hui elle est fière de ces fils nouveaux, qui se .sont transformés sous le soul'ne régénérateur de 89. Parmi les hautes sommités de la magistrature, du barreau, de la finance, des arts et de l'industrie, brillent des noms juils dont le pays s'honore.
En Algérie, nous avons suivi avec eux la même voie; de sorte qu'ils sont devenus dans nos mains des instruments puissants do civilisation. Intermédiaires aclilset dévoués entre les indigènes et nous, ils nous récompensent amplement par les services qu'ils nous rendent do la liberté que nous leur avons apportée.
Quant au vieux Jacob, sauf pendant quelques voyages à Oian, il s'était peu res.scnti des bienfaits de notre civilisation ; comme tous ses coreligionnaires, il avait à subir les exactions de l'agha et le dédain des musulmans ; mais, en revanche, lorsqu'il pouvait .sans trop so comprometlre jouer quelque mauvais tour au premier (Ml extorquer quelciues douros aux seconds, il ne s'en faisait pas faute.
Tel était l'homme qui avait introduit la mulâtresse chez lui et lui parlait d'un marché.
— Oui, ma belle enfant, — disait-il, — il m'est venu en tête de faire une acquisition magnifique ; je suis certain que tu seras de mou avis si je t'annonce que cette acquisition... c'est toi.
— Moi ! — s'éria la jeune fille troublée, — moi I
— Oui ; et j'attends ton maître pour traiter cette affaire avec lui ; mais il larde un peu.
Jacob regardait Falma avec une expression qui donna beaucoup à penser à celle-ci.
— Tu as donc besoin d'une esclave pour travailler? — demanda-t-elle.
— Travailler, toi 1 — répondit Jacob, — oh i non. Je ne suis pas comme ton ancien maître, celle vieille hyène avare et féroce qui voulait se faire aimer en t'accaljlant de mauvais traitements. Tu es trop belle pour que je t'impose un dur labeur; tu n'auras qu'une occupation, une seule...
— Laquelle?
— M'aimer !...
Le juif prononça ce mot d'un Ion si ridiculement tcno're, que Fatma en eût ri si elle n'eût pensi; à son sauveur, auquel elle avait promis de resler fidèle. Et [luis ce Jacob était si laid, si sale, si rcpotissant, que son cœur se i-oulevait à la pensée de lui appartenir. A le voir tourner autour d'elle, admirant ses formes charmantes, on eût dit une chf^nille rampant vers une Heur.
— Je ne veux pas que ce marché se fasse 1 — s'écria Fatma, — et je supplierai mon maître de me garder.
— Moi, je ferai sonner à son oreille un sac de douros; nous verrons quelle musique il préférera, de la mienne ou de le tienne.
En ce moment Ben-Aïdin entrait. C'était un beau jeune homme, à l'aspect calme et doux ; nouvellement marié à uiu; femme qu'il ad(jrail, il était encore plongé dans la lune de miel, qui luit en Afrique comme en France pour les époux du lenilemain...
— Le salut pour toi, Jacob I — dit-il en entrant sans insolence chez le juil, bien dill'érent en cela de tous ses compatriotes.
— IMeri'i de Ion .souhait, Aïdin, — répondit avec douceur le vieil Israélite ; — j'y suis d'autant [ilus sensible que d'habituile tes coreligionnaires noi.s maudissent. Et pourtant Abraham est notre père à tous, Ismaél et Jacob étaient frères.
— Laissons cek de côté, — dit Ben-Aïdin d'nn ton
LOUIS NOIR
fort ennuyé. Pourquoi m'as-tu fait demander ? pourquoi Fatma est-elle chez toi T
— Maître, cet homme veut m acheter, — s ecria la jeune fille en se jetant aux genoux d'Âïdin ; — je t'en conjure, ne me vends pas !
Tu as tort de me déranger, —dit le jeune Arabe gy juif; je garde Fatma. Allons, petite, console-toi et suis-moi à la maison ; ma femme a besoin de tes services pour aller au bain.
— Un instant ! un instant ! — ût Jacob. — Ne m'as-lu pas marchandé quatre bracelets d'argent massif, il y a trois jours?
— Oui. Ma femme les voulait, mais ils étaient trop chers pour moi.
— Quand tu es rentré, — continua malicieusement Jacob, — tu as eu une querelle.
— Que t'importe 1 — répondit en élevant la voix le nouveau marié.
— Ne te fâche pas ; tu es un excellent cœur, et je t'aime beaucoup. Je suis peiné, vraiment, que tu n'aies pu satisfaire les caprices de ton épouse. Il y a un moyen de lui faire une agréable surprise. — L'amoureux mari dressa l'oreille ; Fatma tremblait. — Je te donne les bracelets, — reprit Jacob, — un collier de sequins et une bague ornée d'une émeraude, en échange de Fatma. Tiens ! regarde... — Et le juif étala les bijoux devant le jeune Arabe. L'œil de celui-ci s'alluma. Mais Fatma éplorée le suppliait de ne pas l'abandonner, et il hésitait. — Cent douros en plus, — ajouta Jacob, — et sois sdr qu'elle ne sera pas malheureuse; j'attendrai sans lui faire violence le jour où elle voudra m'aimer. Prends tout cela et cours sauter au cou de la femme. C'est un cadeau qui serait digne de la favorite de notre agha.
Aidin n'hésita plus.
— Marché fait, — dit-il.
Et il s'empressa de cacher ses richesses dans sa ceinture.
Mais Jacob, défiant et à bon droit, voulut que, par uti traité en bonne forme enregistré chez le cadi, la possession de Fatma lui fût authentiquement assurée.
On alla trouver ce magistrat, et, malgré les protestations et le désespoir de Fatma, elle devint la légitime propriété de Jacob, qui l'emmena tout en larmes.
Si^ulement elle remarqua qu'il ne reprenait pas le chemin de sa boutique.
— Où allons-nous?— demanda-t-elle.
— Dans un palais dont lu seras la reine, — répondit son guide.
— Tu plaisantes cruellement; tu es aussi méchant que le vieil Aidin.
— Tout à l'heure tu verras bien que je suis sérieux, et tu me béniras.
— Oh ! jamais!...
— Eh bien ! écoute... — et Jacob fixa sur elle son regard pénétrant, — je suppose qu'un grand seigneur inconnu, fort riche, t'ait rencontrée... par hasard ; qu'il t'ait trouvée jolie et qu'il m'ait chargé de ménager un rendez-vous entre lui et toi. Eh! ma belle fille, que dirais-tu?
A ces mots Fatma devint pâle, à tel point que Jacob s'en aperçut malgré la couleur bronzée de son teint. De sa main tremblante la jeune fille s'appuyait sur le bras du vieillard et de l'autre elle comprimait les palpitations de son sein. Peu à peu son émotion se calmant, elle put s'écrier -.
— Oh! je t'en prie, conduis-moi vile auprès de lui... Qui est-il î le connais-tu? Jo vais le voir, n'est-ce pas?
El les questions se pressaient rapides sur ses lèvres tremblautes.
Kn ce moment plusieurs Arabes s'arrêtèrent pour olis.Tvcr cette scène. Jacob s'en aperçut.
A .1 ! mon enfant, tu es folle, — fit-il en mettant un doigi sur ses lèvres; — je ne .-ais rien, je ne connais rien. Je suppose qu'en te conduisant dans une certaine
maison tu apprendras beaucoup de choses qu tu ignores, voilà tout.
Un clignement d'yeux imperceptible démentait lesiaroles du malin et prudent vieillard. Aussi Fatma pesat-elle non sans raison qu'il entretenait avec son sau^ui des relations dangereuses et secrètes. Sans hésiterJavantage, elle le suivit, le cœur plein d'espérances.
Quand ils furent arrivés en face d'une des maison les plus reculées de la ville, Jacob s'arrêta, en ouvr la porte avec une clef qu'il confia à Fatma, puis il lui :ésenta un rouleau de papier.
— Qu'est cela ? — demanda-t-elle.
— L'acte d'affranchissement passé entre ton nou^^u maître Aidin et moi, au nom d'un inconnu i)ui m'a -lé de te le remettre; de plus, il m'a assuré que celle ■> meure était la tienne : sans doute ce soir ton bienfait ir viendra lui-même t'en apprendre plus long.
Après avoir terminé cette explication, Jacob se reia en recommandant à Fatma de s'enfermer à clef.
Il s'éloigna, sûr de ne s'être pas compromis, heurex (i'un beau bénéfice réalisé, et content d'avoir joué ii leur à l'agha de Nédromah.
Quant à Fatma, elle se trouvait alors sous une vote conduisant à une cour ; elle ferma la porte avec soi ; et, non sans une indécision prolongée, elle litquelqis pas en avant. Le spectacle qui s'oft'rit à ses yeux éblcs lui arracha un cri d'admiration.
Le bâtiment où elle pénétrait, assez modeste d'apironce, avait à l'intérieur l'aspect d'un palais. Coini: iians la plupart des constructions orientales, des arca .; soutenues par des colonnes de marbre entouraient u cour ou plutôt un jardin d'un aspect charmant; l'hei s'y étalait en tapis moelleux, parsemés de buissons > fleurs qui saturaient l'atmosphère de leurs senteurs equises ; les arbousiers et les citronniers, entrelaçât leurs branches, formaient des berceaux ombreux, orni de fruits d'un rouge éclatant comme la pourpre ou d'u jaune étincelant comme l'or. Le long des colonii grimpaient des ceps de vigne dont les larges feuilles i pouvaient cacher les grappes énormes.
Mais ce qui enchanta surtout Fatma, ce fut un j' d'eau dont les gerbes s'élançaient dans l'air pour rt tomber comme une pluie de perles dans un bassin c marbre.
La nuit commençait à descendre des montagnes vo' sines, et les oiseaux sous la feuillée gazouillaient leui dernières chansons d'amour.
Aussi légère qu'une gazelle, Fatma parcourut en ton sens les allées du [larlerre, saluant de ses sourires et d ses exclamations chacune de ses découvertes ; enfii enivrée de pai fums et d'harmonie.s, tlle quitta ce parad: en miniature pour visiter l'étage supérieur.
A la poésie du jardin succéda la fastueuse abondanc du grenier, car les appartements élevés servaient à ci usage. Une main prodigue y avait entassé des provision sans nombre ; c'étaient des monceaux de froment, d'immenses jarres d'huile d'olive, des claies couvertes di figues, des régimes de dattes suspendus au plafond, devases pleins do miel ; toutes les productions du pays er un mot, entassées là, faisaient de l'esclave d'hier Ir femme la plus riche de la ville.
En redescendant, elle entendit les roucoulements de.' colombes, que couvrirent soudain les voix triomphante.des coqs enfermés dans la basse-cour.
Alors elle s'engagea dans un couloir qui conduisaii aux appartements du rez-de-cha\issée ; elle vit une salle de bain ; puis, au mdieu de plusieurs autres chambres décorées avec un luxe inouï, elle découvrit celle qui lui était particulièrement destinée; selon les usages musulmans, elle se trouvait située dans la partie la plus retirée de la maison.
Elle était meublée d'une façon splendide et avec un goût parlait; dans ses rêves, jamais Fatma n'avait rien entrevu d'aussi beau : des tentures d'or et de soie des-
indaient le long des murs en plis majestueux ; les jurrures les plus rares s'étendaient sous les pieds de la îune femme ; des divans aux bois sculptés d'arabesques intastiques semblaient y promettre un doux repos et e longues causeries. Un coffre entr'ouvert attira l'attenion de la jolie négresse, et, soulevant le couvercle d'é- )ène. elle en tira des vêtements turcs d'un tissu si fin et i richement émaillé de broderies éblouissantes qu'elle késila ionglemps à s'en parer. Mais rare et curieuse mereilie, une glace immense était là devant elle qui l'enourageait à s'embellir. D'une main timide d'abord, asurée bientôt, elle commença sa toilette. Quand le kohol \il relevé l'éclat de ses grands yeux ; quand une veste ODstellée de pierreries eut dessiné sa taille voluptueuse ; luand enfin elle eut revêtu tout un costume digne d'une ultane, lorsqu'elle eut attaché à ses bras et à ses jambes les bracelets d'or massif, et que sur toutes ces richesses îlle eut jeté un burnous dont tous les plis rassemblés enaient dans un anneau, Fatma se regarda, et elle ne put s'empêcher de sourire avec bonheur à la gracieuse image que lui présentait son miroir.
Entre l'homme qui se contemple avec complaisance et la femme qui se sent joyeuse d'être belle, il y a une immense différence : le premier ne songe qu'à lui, c'est un orgueil qui blesse ; la seconde pense à son amant qui l'aimera, c'est un désintéressement qui plaît. Voîlh pourquoi ce qui est chez l'homme une révoltante fatuité devient chez la femme une adorable coquetterie.
En se voyant belle de tous les charmes de la femme qu'elle possédait déjà et de toutes les grâces de l'enfant qu'elle avait encore, Fatma se disait tout bas : o Quand il viendra, peut-être sera-t-il content, d
En ce moment, un coup vigoureux frappé à la porte de la maison la fit tressaillir ; elle courut ouvrir et poussa un cri joyeux en voyant Elai-Lascri. Elle avait bien fTiVie de se jeter dans ses bras ; mais, la timidité l'emportant sur la reconnaissance, elle ne sut que balbutier ;
— Sois le bienvenu, mon seigneur. Ion arrivée fait bondir mon cœur dans ma poitrine.
— Est-ce d'amour î — demanda Elaï-Lascri d'un air de doute.
— Si c'est aimer qu'être triste loin de toi, ne songer qu'à te plaire, se sentir joyeuse en ta présence, alors c'est bien de l'amour que j'éprouve.
Et Fatma regardait Elaï-Lascri de telle sorte, qu'il eut honte de ses soupçons. Prenant la jeune fille dans ses bras robustes, il la porta dans la chambre qu'elle venait de quitter en murmurant avec passion :
— Grâces soient rendues au Prophète pour t'avoir inspiré cette tendresse, car tu es belle comme les étoiles du paradis...
Ni lui ni elle ne songèrent à pousser la porte de la maison, preuve certaine d'une passion profonde, car l'amour fait oublier la prudence. Elaï-Lascri n'entendit pas non p'us les pas d'un homme qui marchait dans la rue avec la lenteur d'un espion qui observe ou d'un paresseux qui flâne. Quoi qu'il en soi», flâneur ou espion, le promeneur nocturne ne s'en arrêta pas moins devant la porte enlre-bâillée en poussant une exclamation de surprise.
00 il est parle des chaoucbs e> general, et d'un certain ben-addou en particulier.
L'Arabe qui regardait avec tant de surprise la porte entre-baillée par laquelle Elaï-Lascri s'était introduit chez Fatma, et, sans s'en douter, s'exposait ainsi à se trou-
ver face à face arec le Roi des Chemins, était un des chaouchs de l'agha de Nédromah.
11 se nommait Ben-Addou.
Le chaouch est l'un des types les plus curieux, sinoŒ des plus beaux, que l'on puisse rencontrer en Algérie. C'est à la fois le valet, le gardien et le bourreau d'un chef musulman; de ces trois professions il réunit les vices ; disons mieux, il les exagère.
Constatons de suite un fait, c'est que, depuis notre conquête, le chaouch a beaucoup changé, en vertu de l'axiome : Tel maître, tel serviteur. Mais, avant l'arrivée des Français, comme valet, le chaouch était bassement et aveuglément dévoué à la tyrannie des beys, des kalifats, desaghas et des caïds, qui, sous les Turcs, rançonnaient le pays en prétendant le gouverner.
Comme gardien de l'autorité et des biens de son seigneur, iUe croyait obligé de pratiquer le métier d'espion; la plus odieuse délation ne lui coûtait rien. Enfin, comme exécuteur des hautes œuvres, il tranchait avec uno froide et révoltante cruauté les têtes qu'une sentence de mort venait de frapper ; et Dieu sait combien la justice, ou plutôt l'injustice des hauts fonctionnaires d'alors, a jeté de condamnés sous le yalagan des chaouchs 1
Les sentiments de la population pour ces êtres odieux étaient une terreur profonde, mêlée d'un dégoût insurmontable.
L'antique préjugé de nos pères contra le bourreau don" jrait à peine une idée de ce qu'inspirait un chaouch aux Arabes.
Eh bien ! Ben-Addou possédait à un degré si érainent les qualités de sa profession, qu'il avait réussi à se faire particulièrement exécrer dans Nédromah, parmi tous ses confrères.
Une mauvaise action lui souriait, comme une partie de plaisir à un viveur parisien ; toujours en quête des occasions de nuire, il surveillait avec un soin méchant la conduite de chacun, heureux quand il pouvait causer une catastrophe, plus heureux quand il parvenait à se l'iiire payer une délation ou à vendre son silence.
Pareil à ces chiens de ferme hargneux, sales, lâches et féroces, qui égorgent sournoisement les passants sans aboyer, il rôdait sans cesse et le jour et la nuit, la nuit surtout, pour surprendre les voleurs et les amoureux. Avec les premiers, il partageait toujours ; avec les derniers... quelquefois.
Comme les vautours, comme les hyènes et les corbeaux, ces êtres-là ont un flair qui les guide...
Cette nuit, Ben-Addou comptait bien avoir trouvé une proie. Seulement cette proie c'était le Roi des Chemins...
Chacal avide, mais sans courage, il allait se trouver ei face d'un tigre.
Arrêté devant la porte comme un chien sur une piste, le chaouch réfléchissait.
Par précaution, il avait une main sur un pistolet, de l'autre il poussait le battant de chêne, et, l'oreille tendue, l'œil aux aguets, le nez au vent, il sondait l'intérieur de la cour, tressaillant au moindre bruit.
A coup sûr il était fortement intrigué, car il se disait :
— Voilà qui me paraît singulier : cette habitation est déserte depuis longtemps; on dit qu'elle appartient à un pèlerin parti pour La Mecque, et dont on n'a pas eu de nouvelles pendant dix ans. Cependant quelqu'un semble y avoir pénétré. Est-ce que tout ceci cacherait un mystère. Voyons un peu. — El, avec les plus grandes précautions, notre homme entra dans la maison. Aussitôt qu'il fut dans le jardin, que la lune éclairait de ses rayons, il so pencha pour examiner le sol. — Oh I oh ! — pensa-t-il on apercevant des traces de pas sur le sable des allées,— celte empreinte est celle d'une botte éperonnée, et tout à côté, je vois la marque d'une babouche ; je suis sur la piste d'une intrigue d'amour. Tâchons de connaître le secret de ces deux tourtereaux qui se cachent. En pareille
LOUIS NOIR
fort ennuyé. Pourquoi m'as-tu fait demander ? pourquoi Fatma est elle chez toit
Maître, cet tiomme veut m'acheter, — s'écria la
jeune fille en se jetant aux genoux d'Aidin ; — je l'en conjure, ne me vends pas !
— Tu as tort de me déranger, —dit le jeune Arabe au juif; — je garde Fatma. Allons, petite, console-loi et suis-moi à la maison ; ma femme a besoin de tes services pour aller au bain.
— Un instant ! un instant ! — fit Jacob. — Ne m'as-tu pas marchandé quatre bracelets d'argent massif, il y a trois jours?
— Oui. Ma femme les voulait, mais ils étaient trop chers pour moi.
— Quand tu es rentré, — continua malicieusement Jarob, — lu as eu une querelle.
— Que t'importe I — répondit en élevant la voix le nouveau marié.
— Ne te fâche pas ; lu es un excellent cœur, et je t'aime beaucoup. Je suis peiné, vraiment, que tu n'aies pu satisfaire les caprices de ton épouse. Il y a un moyen de lui faire une agréable surprise. — L'amoureux mari dressa l'oreille ; Fatma tremblait. — Je te donne les bracelets, — re[irit Jarob, — un collier de sequins et une bague ornée d'une émerauile, en échange de Fatma. Tiens ! regarde... — Et le juif étala les bijoux devant le jeune Arabe. L'œil de celui-ci s'alluma. Mais Fatma éplorée le suppliait de ne pas l'abandonner, et il hésitait. — Cent douros en plus, — ajouta Jacob, — et sois sflr qu'elle ne sera pas malheureuse; j'attendrai sans lui faire violence le jour où elle voudra m'aimer. Prends tout cela et cours sauter au cou de ta femme. C'est un cadeau qui serait digne de la favorite de notre agha.
Aidin n'hésita plus.
— Marché fait, — dit-il.
Et il s'empressa de cacher ses richesses dans sa ceinture.
Mais Jacob, défiant et à bon droit, voulut que, par un traité en bonne forme enregistré chez le cadi, la posses' sion de Fatma lui fût authentiquement assurée.
On alla trouver re magistrat, et, malgré les protestalions et le désespoir de Fatma, elle devint la légitime propriété do Jacob, qui l'emmena tout en larmes.
Seulement elle remarqua qu'il ne reprenait pas le cl'.emin de sa boutique.
— Où allons-nous? — demanda-t-elle.
— Dans un [lalais dont lu seras la reine, — répondit son guide.
— Tu plaisantes cruellement; lu es aussi méchant que le vieil Aidin.
— Tout à l'heure tu verras bien que je suis sérieux, et tu me biMiiroF.
— Oh ! jamais!...
— Eh bien ! écoute... — et Jacob fixa sur elle son regard pénétrant, — je supfiose qu'un grand seigneur inconnu, fort riche, fait rencontrée... par hasard ; qu'il l'ait trouvée jolie et qu'il m'ait chargé de ménager un rendez-vous entre lui et loi. Ehl ma belle fille, que dirais-tu?
A ces mots Fatma devint pâle, à tel [loint que Jacob s'en aperçut malgré la couleur bronzée de son teint. Do sa main tremblante la jeune fille .s'ap[)uyait sur le bras du vieillard et de l'autre elle comprimait les palpitations de son sein. Peu à peu son émotion se calmant, elle |>ut s'écrier :
— Oh! je l'en prie, conduis-moi vite auprès do lui... Qui est-il t le connais-tu? Je vais le voir, n'est-ce pas?
Et les (lueslions se pressaient rapides sur ses lèvres tremblantes.
nn ce moment plusieurs Arabes s'arrêtèrent pour olis.Tvc r celte scène. Jacob s'en aperçut.
.\ 1 ! mon enfant, tu es folle, — fit-il en mettant un doigi sur ses lèvres; — je ne sais rien, je ne connais rien. Je suppose qu'en le conduisant dans une certaine
maison tu apprendras beaucoup de choses que tu
ignores, voilà tout.
Un clignement d'yeux imperceptible démentait les paroles du malin et prudent vieillard. Aussi Fatma pensat-elle non sans raison qu'il entretenait avec son sauveul des relations dangereuses et secrètes. Sans hésiter da*vantage, elle le suivit, le cœur plein d'espérances.
Quand ils furent arrivés en face d'une des maisons les plus reculées de la ville, Jacob s'arrêta, en ouvrit la porte avec une clef qu'il confia à Fatma, puis il lui présenta un rouleau de papier.
— Qu'est cela? — demanda-t-elle.
— L'acte d'aft'ranchis-semenl passé entre ton nouveau maître Aidin et moi, au nom d'un inconnu i|ui m'a prié de te le remettre ; de plus, il m'a assuré que celle demeure était la tienne: sans doute ce .soir ton bienfaiteur viendra lui-même t'en apprendre plus long.
Après avoir terminé cette explication, Jacob se relira en recommandant à Fatma de s'enfermer à clef.
Il s'éloigna, sûr de ne s'être pas compromis, heureux li'un heau bénéfice réalisé, et coulent d'avoir joué un lourà l'agha de Nédromah.
Quant à Fatma, elle se trouvait alors sous une voûte conduisant à une cour; elle ferma la porte avec soin ; et, non sans une indécision prolongée, elle fit quelques [las en avant. Le spectacle qui s'offrit à ses yeux ébloui.s lui arracha un cri d'admiration.
Le bâtiment où elle pénétrait, assez modeste d'apparence, avait à l'intérieur l'aspect d'un palais. Comme dans la plupart des constructions orientales, des arcades soutenues par des colonnes de marbre entouraient une cour ou plutôt un jardin d'un aspect charmant; l'herbe s'y étalait en tapis moelleux, parsemés de buissons de fleurs qui saturaient l'atmosphère do leurs senteurs exquises ; les arbousiers et les citronniers, entrelaçant leurs liranches, formaient des berceaux omtireux, ornes de fruits d'un rouge éclatant comme la pourpre ou d'un jaune étincelanl comme l'or. Le long des colonnes grimpaient des ceps de vigne dont les larges feuilles ne pouvaient cacher les grappes énornics.
Mais ce qui enchanta surtout Fatma, ce fut un jet d'eau dont les gi-rbes s'élançaient dans l'air pour retomber comme une pluie de perles dans un bassin do marbre.
La nuit commençait à descendre des montagnes voisines, et les oiseaux sous la feuillée gazouillaient leurs dernières chansons d'amour.
Aussi légère iiu'une gazelle, Fatma parcourut en tous sens les allées du parterre, saluant de ses sourires et do ses exclamations chacune de ses découvertes ; enfin, enivrée de parfums et d'harmonies, elle quitta ce paradis en miniature pour visiter lélage supérieur.
A la poésie du jardin succéda la fastueuse abondance du grenier, car les appartements élevés sei valent à cet usage. Une main prodigue y avait entassé des provisions sans nombre ; c'étaient des monceaux de froment, d'immenses jarres d'huile d'olive, des claies couvertes de figues, des régimes de dattes suspendus au plafond, des vases pleins do miel ; toutes les productions du pays en un mot, entassées là, faisaient do l'esclave d'hier la femme la plus riche de la ville.
En redescendant, elle enlendit les roucoulements des colombes, (|ue couvrirent soudain les voix triomphantes des coqs enlérniés dans la basse-cour.
Alors elle s'engagea dans un couloir qui conduisait aux appartements du rez-de-chaussée: elle vit une sallo de bain ; puis, au mdieu de plusieurs autres chambres décorées avec un luxe inouï, elle découvrit celle qui lui était particulièrement ilestinée ; selon les usages musulmans, elle se trouvait située dans la partie la plus retirée de la maison.
Elle l'taii meublée d'une façon splendide et avec un goût parfait; dans ses rêves, jamais Fatma n'avait rien entrevu d'aussi beau : des tentures d'or et de soie des-
rendaient le long des murs en plis majestueux ; les fourrures les plus rares s'étendaient sous les pieds de la jeune femme ; des divans aux bois sculptés d'arabesques fantastiques semblaient y promettre un doux repos et de longues caaseries. Un coffre entr'ouvert attira l'attention de la jolie négresse, et, soulevant le couvercle d'ébèno. elle en tira des vêtements lurcsd'un tissu si fin et si richement émaillé de broderies éblouissantes qu'elle hésita longtemps à s'en parer. Mais rare et curieuse merveille, une glace immense était là devant elle qui l'encourageait à s'embellir. D'une main timide d'abord, assurée bientôt, elle commença sa toilette. Quand le kohol eut relevé l'éclat de ses grands yeux ; quand une veste constellée de pierreries eut dessiné sa taille voluptueuse ; quand enfin elle eut revêtu tout un costume digne d'une sultane, lorsqu'elle eut attaché à ses bras et à ses jambes des bracelets d'or massif, et que sur toutes ces richesses elle eut jeté un burnous dont tous les plis rassemblés tenaient dans un anneau, Fatma se regarda, et elle no put s'empêcher de sourire avec bonheur à la gracieuse image que lui présentait son miroir.
Entre l'homme qui se contemple avec complaisance et la femme qui se sent joyeuse d'être belle, il y a une immense différence : le premier ne songe qu'à lui, c'est un orgueil qui blesse ; la seconde pense à son amant qui l'aimera, c'est un désintéressement qui plaît. Voilà pourquoi ce qui est chez l'homme une révoltante fatuité devient chez la femme une adorable coquetterie.
En se voyant belle de tous les charmes de la femme qu'elle possédait déjà et de toutes les grâces de l'enfant qu'elle avait encore, Fatma so disait tout bas : a Quand il viendra, peut-être sera-t-il content, b
En ce moment, un coup vigoureux frappé à la porte de la maison la fit tressaillir ; elle courut ouvrir et poussa un cri joyeux en voyant Elaï-Lascri. Elle avait bien f nvie de se jeter dans ses bras ; mais, la timidité l'emportant sur la reconnaissance, elle ne sut que balbutier ;
— Sois le bienvenu, mon seigneur, ton arrivée fait bondir mon cœur dans ma poitrine.
— Est-ce d'amour? — demanda Elaï-Lascri d'un air de doute.
— Si c'est aimer qu'être triste loin de toi, ne songer qu'à te plaire, se sentir joyeuse en ta présence, alors c'est bien de l'amour que j'éprouve.
Et Fatma regardait Elaï-Lascri de telle sorte, qu'il eut honte de ses soupçons. Prenant la jeune fille dans ses bras robustes, il la porta dans la chambre qu'elle venait de quitter en murmurant avec passion :
— Grâces soient renciaes au Prophète pour t'avoir inspiré celte tendresse, car tu es belle comme les étoiles du piiradis...
Ni lui ni elle ne songèrent à pousser la porte de la maison, preuve certaine d'une passion profonde, car l'amour fait oublier la prudence. Elaï-Lascri n'entendit pas non plus les pas d'un homme qui marchait dans la rue avec la lenteur d'un espion qui observe ou d'un |iaresseux qui flâne. Quoi qu'il rn soit, flâneur ou espion, le promeneur nocturne ne s'en arrêta pas moins devant la porte entre-bâillée en poussant une exclamation de surprise.
vn
ov il est pablè des cbaoucbs en général, et d'un certain ben-addou en particulier.
L'Arabe qui regardait avec tant de surprise la porte entre-baillée par laquelle Elaï-Lascri s'était introduit chez Fatma, et, sans s'en douter, s'exposait ainsi à se trou-
ver face à face avec le Roi des Chemins, était un des chaouchs de l'agha de Nédromah,
11 se nommait Ben-Addou.
Le chaouch est l'un des types les plus curieux, sinon des plus beaux, que l'on puisse rencontrer en Algérie:. C'est à la fois le valet, le gardien et le bourreau d'ut chef musulman; de ces trois professions il réunit les vices ; disons mieux, il les exagère.
Constatons de suite un fait, c'est que, depuis notre conquête, le chaouch a beaucoup changé, en vertu de l'axiome : Tel maître, tel serviteur. Mais, avant l'arrivée des Français, comme valet, le chaouch était bassement et aveuglément dévoué à la tyrannie des beys, des kalifats, desaghas et des caïds, qui, sous les Turcs, rançonnaient le pays en prétendant le gouverner.
Comme gardien de l'autorité et des biens do son seigneur, il se croyait obligé de pratiquer le métier d'espion; la plus odieuse délation ne lui coûtait rien. Enfin, comme exécuteur des hautes œuvres, il tranchait avec une froide et révoltante cruauté les têtes qu'une sentence do mort venait de frapper; et Dieu sait combien la justice, ou plutôt l'injustice des hauts fonctionnaires d'alors, a jeté de condamnés sous le yatagan des chaouchs I
Les sentiments de la population pour ces êtres odieux étaient une terreur profonde, mêlée d'un dégoût insurmontable.
L'antique préjugé de nos pères contre le bourreau donnerait à peine une idée de ce qu'inspirait un chaouch aux Arabes.
Eh bien ! Ben-Addou possédait à un degré si éminent les qualités de sa profession, qu'il avait réussi à se faire particulièrement exécrer dans Nédromah, parmi tous ses confrères.
Une mauvaise action lui souriait, comme une partie de plaisir à un viveur parisien ; toujours en quête des occasions de nuire, il surveillait avec un soin méchant la conduite de chacun, heureux quand il pouvait causer une catastrophe, plus heureux quand il parvenait à se fjiire payer une délation ou à vendre son silence.
Pareil à ces chiens de ferme hargneux, sales, lâches et fiToces, qui égorgent sournoisement les passants sans aboyer, il rôdait sans cesse et le jour et la nuit, la nuit surtout, pour surprendre les voleurs et les amoureux. Avec les premiers, il partageait toujours; avec les derniers... quelquefois.
Comme les vautours, comme les hyènes et les corbeaux, ces êtres-là ont un fl.iir qui les guide...
Cette nuit, Ben-Addou comptait bien avoir trouvé une proie. Seulement cette proie c'était le Roi des Chemins...
Chacal avide, mais sans courage, il allait se trouver ei face d'un tigre.
Arrêté devant la porte comme un chien sur une piste, le chaouch réfléchissait.
Par précaution, il avait une main sur un pistolet, de l'autre il poussait le battant de chêne, et, l'oreille tendue, l'œil aux aguets, le nez au vent, il sondait l'intérieur do la cour, tressaillant au moindre bruit.
A coup sûr il était fortement intrigué, car il se disait :
— Voilà qui me paraît singulier: cette habitation est déserte depuis longtemps; on dit qu'elle appartient à un pèlerin parti pour La Mecque, et dont on n'a pas eu de nouvelles pendant dix ans. Cependant quelqu'un .semble y avoir pénétré. Est-ce que tout ceci cacherait un mystère. Voyons un peu. — Et, avec les plus grandes [irécaulions, notre homme entra dans la maison. Aussitôt qu'il fut dans le jardin, que la lune éclairait de ses rayons, il so pencha pour examiner le sol. — Oh I oh ! — pensa-t-il en apercevant des traces de pas sur h- sable des allées,— cotte empreinte est colle d'une botte éperonnée, et tout à côté, je vois la marque d'une baixjuclie ; je suis sur la piste d'une intrigue d'amour. Tâchons de connaître le .secret de ces deux tourtereaux qui se cachent. En pareille
LOUIS NOIR
occurrence, si l'on risque un coup de poignard on peut , aussi grossir sa bourse.
Sur ce raisonnement plein de sens, Bon-Addou prit ses dispositions, afin Je voir sansêlre vu.
En S:* glissant comme un serpent le long des murs, Ben-Addou, guidé par un bruit de voix, parvint jusu'à la porte de la salle où Fatma s'entretenait avec son amant.
De Li il entendait parfaitement la conversation. La première phrase qui parvint jusqu'à lui fut celle-ci :
— Jlon seigneur, — disait Fatma, — reste encore près de moi ; si tu t'éloignes, je crains de ne plus te revoir.
Le son de cette voix n'était pas inconnu à Ben-Addou; il avait fait à la jolie mulâtresse une cour assidue, autant du moins que le permettiiient les usages musulmans et la surveillance d'Aïdin. Toujours il avait élé repoussé, et la rage de sentir près de lui un rival préféré lui inspira une pensée audacieuse, vu la prudence ordinaire liu personnage.
Il tira de sa ceinture un pistolet chargé, qu'il arma, avec la ferme intention de brûler la cervelle au fortuné cavalier qui se disposait à sortir. Mais la réponse de cet heureux mortel lui inspira assez de terreur pour étouflVr en lui celle résolution énergique. Nous disons énergique, car ce qui eût passé chez un vaillant guerrier pour un guet-apens odieux, devenait chez le lâche Ben-Addou un acte de témérité.
— Fatma, — disait Elaï-Lascri, — ^je ne puis demeurer ici plus longtemps. Souviens-toi seulement qu'un messager viendra te chercher ici demain, pour te conduire à ma grotte, où nous célébrerons nos noces. Tiens-toi prête à le suivre.
— Je t'en supplie, mon seigneur, — répondit F.itma, — retarde ton départ. Si tu savais combien ta présence me rend joyeuse, tu n'hésiterais pas.
— C'est impossible ; depuis longtemps le lion a quitté son repaire, et ses rugissements m'appellent, car je suis le compagnon de ses nuils.
— Mais qui es-tu donc, monseigneur ? — demanda la jeune fille, que ces paroles etiravaient. Et comme cette question amenait sur le front du nègre un nuage de tristesse, elle se laissa glisser à ses genoux ; puis, pressant ses mains dans les siennes, elle ajouta : — Oh ! je t'en supplie, satisfais le dnsir de celle que tu as choisie pour iemme ; calme l'inquiétude que lui causent tes sombres paroles.
— Eh bien !— fit-il a\ec efTorI,— je suis Elaï-Lascri.
Le nègre craignait à juste titre l'effet do cette révélation, car Fdima s'écria avec une profonde épouvante :
— Allah I Allah I c'est Elaï le bandit !
Et, tout épouvantée, elle s'était réfugiée sur un sopha.
Mais, à son tour, Elaï-Lascri courut se mettre aux pieiis de sa niaîtiesse, ei, de son bras entourant doucement sa taille, il lui dit:
— Non, ma bien-aimée, tu te trompes, je ne suis pas un bandit, mais un chef invincible qui lait trembler devant lui tout le Tell. Je possède à moi seul plus de trésors que les caïds de la province, et c'est en frissonnant que les plus braves prononcent mon nom. Oli ! non, je ne suis pas un bandit, car on m'a surnommé le Roi di-s Chemins, et je veux partager avec toi ma couronne, qui est parfois ruue à porter. Mais j'en garderai les épines et l'en offrirai les fleurs. Dis-moi, Fatma, le repens-tu d'êirenia femme?
Les femmes ont un tel sentiment de leur faiblesse qu'elles sont toujotiTs puissamment attirées vers leshomnes forts qui peuvent les proléger. Et dans la nature entière cette loi trouve son application.
Que l'on nous passe une comparaison qui n'est pas un rapprochement: de la lionne à la gazelle, toiile femelle Choisit lemAlequi a triomphé do ses rivamx.
De l'aveu que venait de faire Elaï-Lascri. il résulta d'abord que Fatma effarée s'enfuit et cacha sa Jolie tête sous les coussins d'un so[iha, comme eût pu le faire une enfant mutine à la vue d'un objet effrayant. Puis tjuand, rassurée par les douces paroles du célèbre chef, elle se décida à le regarder de nouveau, un revirement subit s'opéra dans s m 3me. Elle l'aima d'autant plus qu'elle l'avait redouté : elle se sentait fière et heureuse de voir à ses genoux ce farouche bandit que tous redoutaient.
Elle éprouvait bien quelques scrupules inspirés par la sanglante profession du nègre; mais elle faisait partie de celle classe opprimée qui au fond approuvait le brigandage comme un moyen de se venger aes oppresseurs.
Le Roi des Chemins ému la regardait anxieusement; elle ne put résistera la muelle sollicitude de ce regard humide. Ses lèvres vinrent se col er à son front, ses bras enlnurèrcnt son cou, et. après un long baiser, elle lui murmura ces mots ([ui caressèrent son oreille en même temps que sa tiède baleine caressait si joue :
— Je suis bien folle d avoir eu cette peur, et bien sotte de l'avoir montrée. Je l'ai causé un chagrin, à loi qui m'as rendue heureuse ; c'est un tort que je réparerai en l'aimant beaucoup.
— ïu es bonne, ma Fatma, de me parler ainsi. Oh ! je le sais, on me hait, on m'exècre. Mais où aurais-je appris à être humain? J'ai toujours eu sous les yeux des scènes de meurtre. Je suis devenu cruel, et je t'inspire de Il répulsion parce que tous et toujours s'en vont en disanlaux échos des montagnes et des vallées : Qu'Elaï sois maudit! Mais aucun ne pense à ce que ce nègre, brigand aujourd'hui, esclave jadis, à souffert dans sa jeunesse. Je demanderais demain une place dans un douar et un lambeau de champ à cultiver qu'aussitôt, désarmé et impuissant, je serais tué comme un chien, aNsassiné sans pilié. Fatma, si je suis bandit c'est qu'il faut vivre; une odieuse cruauté de mon maître m'a jeté dans ma carrière el forcément je dois y rester. Ne les crois pas quand ils le diront que je suis sans cœur; toi seule as montré de lal'feclion pour moi, et pour toi seule j'aurai de la lea- (iresse.
Après cette amoureuse déclaration, Ela'i-Lascri suivait d'un omI inqu.el l'effet de ses paroles; un éclair de joie jaillit de sa pïunelle quand la jeune fille lui répondit :
— Va, je suis lièro de toi. Si tu prends quelque chose, c'est au péril de ta vie, el lu fatlaques aux puissants de la terri' ; eux, au con'raire, ils dépouillent sans dangers les faibles, les petits. Ils peuvent te maudire ; moi, je ne puis que le bénir. Ma mère est morte sans que personne ait .songé à punir le crime d'Aïdin, el lu as tué cet homme. Je reconnais en toi le bras de Dieu ; Elaï-Lascri, je suis bien ta femme; seulement je Iremble en le voyant tout seul au milieu de Nédromali, à la merci de tes ennemis.
— Rassurf^toi, il suffirait de jeter mon nom à la brise pour faire fuir les guerriers à dix lieues à la ronde, — répondit Elaï-Lascri. En ce moment le chaouch entendit qui|i]ue bruit, il se relira précipitamment. Quand il revint coller son oreille à la porte, un profond silence régnait dans la .s.ille. Il ne put .se rendre compte de ce qui s'était passé. Le nègre, voulant rassurer complètement Falma, l'avait conduite par la main vers une tapis-serie qu'il avait soulevée. Telle était la cause du bruit entendu par Ben-Addou. Sous cette tapisserie la jeune fille aperçut un mur. — Voilà une porte de sauvetage, — lui dit le Roi des Chemins.
— Une porte, - fit Falma, — mais je ne vois que de la pierre.
— A ta place, tout le monde en effet se figurerait que c'est là une muraille; mais de ton doigt pousse l'anneau qui tient susfiendus les plis de la tenture.
Fatma obéit avec une enfantine curiosité.
— Il cède, — dit-elle.
— C'est vrai; mais, — continua Klaï-Lascri, — fais-lui faire trois tours sur lui-même, maintenant.
— Voilà ! — fit-elle encore.
— Retire-le à toi.— La jolie mulâtresse exécuta cet ordre. Aussitôt le mur s'enirouvrit... Un air frais vint par bouffées s'engoud'rer dans la chambre; une large ouverture, iloiit l'œil ne pouvait sonder les ténèbres, était là béante... Fatma jeta un cri de surprise et d'effroi ; elle vint se réfugier tremblante aux côtés a'Elai-Lascri. Celui-ci éprouva une délicieuse émotion à la serrer dans ses bras et à la rassurer. — Tu n'es cependant pas poltronne, ma peiilo Fatma, — dit-il avec un sourire. — Tu as résisté avec énergie à ce vieux scélérat d'Aïdin ; d'où vient que tu as peur maintenant?. ..
— Parce que, — répondit-elle, — dans ce grand Irou noir il fait nuit. Le jour, au soleil, je suis brave ; il me semble que le Prophète me regarde et veille sur moi; niais dans l'ombre son œil ne luit plus, je frissonne.
— Il faut surmonter ces craintes, mon bel oiseau du jour ; car maintenant tu es devenue la compagne d'un hibou nocturne dont le règne commence au soleil couchant.— Et comme Fatma regardait e nègre, étonnée du mut hibou, il ajouta : — Va, le titre (jne je me suis donné m'appartient bien. Je suis assez laid pour le mériter. Seulement, si ma figure n'est pas belle, j'ai des serres puissantes...
— Et surtout un bon cœur, — reprit Fatma.
— Pour toi seule, — ajouta Elai-Lascri. —A part mes compagnons, tu es le seul être que j'aime sur terre, et le seul aussi qui ne m'exècre pas. Aussi, me sachant beaucoup d'ennemis, ai-je pris mes précautions. C'est jiourquoi je t'ai choisi cette maison pour retraite, à cause de ce souterrain dont l'entrée est là. C'est un silo où les anciens propriétaires cachaient leurs richesses; caries chefs de cette ville n'ont jamais hésité à voler leurs sujets. Entre moi et eux il n'y a qu'une différence, c'est que je fais franchement la guerre à toute la terre tandis qu'eux ils rançonnent ceux qu'ils devraient protéger, ei les font traîtreusement mounr sous le sabre des chaouclis pour les oépouiller. Les habitanis de cette maison etai 'lit des renégats fort riches; connaissant les sanglantes convoitises des aghas, ils avaient construit ce caveau qui aboutit à la campagne. A partir d'aujourd'hui, j' viendrai par là. Ce soir, un de mes compagnons devail me remettre la clef du passage, mais il était en retard. Je suis entré par la porte ; ce qui ne m'arrivera plus, par prudence pour toi. Je te recommande, en outre, de ne jamais sortir pendant le jour pour n'éveiller l'attention de personne. Presque chaque soir je te rendrai visite.
— Bien vrai? — demanda Fatma.
— Bien vrai ! Ce n'est pas tout. Je suppo-e qu'un malheur arrive, que ta maison soit visitée par quelque envoyé de l'agha ; lu n'as qu'a te réfugier dans le souterrain. Nul te t'y trouvera, une fois la porte refermée.
— Et comment en sortirai je"?
— Chaque nuit, je te l'ai dit, je viendrai ; à mon défaut, un de mes comfiagnons s'assurera toujours si quelque malheur ne t'est pas arrivé. Ainsi donc plus de crainte. Tu es rassurée?
— Oui, — fit-elle.
Et elle l'cmbrai^sa.
C'est à ce moment que le chaouch était revenu aux écoutes. Mais le Roi des Chemins avait ete trop sensible à la caresse de Fatma pour songer à parler.
Cependant il fallut .songer à se quitter.
— Déjài — s'écria Fatma, quand le nègre manifesta cette intention.
— Pour nous revoir demain, — ré['Onditil. — Le juif Jacob viendra te chercher; vous quitte'-z la ville de bon matin, et un de mes comp.ignons, qui t'attendra hors des portes, te servira de guide.
— Où vas-tu celle nuit?
— Accom[i|ir une œuvre qui fut le but de ma vie jus-
qu'au Jour où je t'ai connue; cette tâche terminée, je ne songerai plus qu à toi. Je quitterai le métier de bandit, et nous irons vivre heureux et tranquilles dans une ville paisible, où mon passé ne sera pas connu.
— Oh! merci, — fit Fatma. —Mais sois prudent, — continua-t-ello, — tu es seul et bien exposé.
— Tu vas me reconduire jusqu'auprès du rempart, tit verras que je ne suis pas .seul, — dit le nègre.
Elaï-Lascri et sa maîtresse quittèrent leur chambre pour gagner les murailles ; ils n'aperçurent pas Ben-Addou, qui s'était caché derrière une colonne.
Les dents du misérable Ciaquaient d'épouvante, et, quand le couple amoureux eut disparu, il répétait en frémissant :
— C'est le chef du brottillard sanglant \...
Et cependant, si ce lâche eùl voulu, d'un coup de pistolet il eiU abattu le Roi des Chemins .. Il se serait fait une réputation merveilleuse, il eût reçu des honneurs splendides, ries récompenses magnifiques; par-dessus tout, son maître, Ben-Abdahah, lui aurait accordé Fatma, Falma, qu'il aimait!
En queliiues secondes, il avaitentrevu tout cela... et il n'avait pas osé...
Cependant sa balle aurait troué la poitrine d'Ela'i-Lascri comme celle de tout autre, et quelques instants auparavant le misérable était déterminé à assassiner son rival inconnu !
Il avait suffi d'un nom pour ébranler sa résolution ; pourtant ce nom, si terrible qu'il fût, ne changeait rien à la posit'on.
Presque toujours il en est ainsi ; un nom est tout puissant. Le génie, la force, le courage sont pour quelque chose dans les triomphes des grands hommes; mais le prestige qu'ils exercent sur leurs amis et leurs ennemis y est pour beaucoup plus encore.
D'où vient ce phénomène? De l'imagination, cette faculté étrange qui grossit tout, exagère tout. Sans elle il n'y aurait pas de paniques, [las de fausses renommées, pas de lâchetés éclatantes et incompréhensibles.
Si Ben-Addou n'avait pas eu l'imagination trop prompte, Ben-Addou serait passé parmi ses compatriotes à l'élat de demi-dieu; il eût pris rang itiimédiati'inent après le Prophète, un peu au-dessus des marabouts.
('e qu(î c'est que d'avoir l'imagination vive!
Il restait au chaouch une consolation : Démosthènes, qui faisait des harangues militaires si joliment tournées, demandait grâce à un chardon sur le champ de bataille; lui auisi il avait trop d'imagination. Il prenait cette plante si utile aux ânes pour un ennemi, et cela tout simplement parce que sa robe s'était accrochée à ses épines. Pauvre Démosthènes!
Ben-Addou on aurait bien ri un peu plus tard s'il avait été instruit de cette particularité sur le plus grand des avocats.
Malheureu.sement cette consolation lui manqua ; les Ar.'bes ne connaissent pas l'histoire grecque.
Toujours est-il que le Roi des Chemins passa à deux pas du chaouch sans que celui-ci os?t tirer son coup de pistolet.
Elaï-Lascri gagna la vieille muraille de Nédromah en tenant sa maîtresse eidacée dans ses bras; il la portait comme une mère |)ort(^ son enfant.
(Jiiand ils furent parvenus tous les deux, ainsi p.'e.ssés, sur 1(^ bord du rempart à demi ruiné, le nègre déposa sa comfiagne sur le sol, et d'un geste il lui montra la plaine qui s'étendait au loin, voilée [lar les ténèbri'S.
— Voilà mon royaume, — dit-il en souriant.
La jeune fille se pencha au-dessus des fossés pour écouter les bruits vagues de la nuit.
De ce côté, la campagne .semblait plus tranquille que d'habitude; on n'entendait aucun aboiement de chacal, aucun cri d'hyène. Cecaimo inaccoutumé frappa Fatma, qui dit à son amant ;
— Presque chaque nuit, j'écoute avec frayeur h urior
LOUIS NOIR
autour de la villo d'innombrables bêtes fauves ; d'où vient qu'elles se taisent à cette heure ?
— Quand le lion parcourt une contrée, — répondit le nègre, — les autres animaux se cachent; de même, en ce moment, tous les rôdeurs nocturnes dont tu parles ont fui parce qu'ils ont senti l'arrivée d'ennemis plus h craindre que le seigneur à la grosse tête (le lion). Tu vas voir.— Alors Elaï-Lascri se mit à pousser la plainte aiguë de l'hyène ; la voix stridente d'un chacal lui répondit aussitôt. Fatma aperçut quelques instants après une masse noire qui se mouvait vers la ville; peu à peu elle reconnut un groupe de cent guerriers environ qui traversèrent un ruisseau coulant à quelque distance des murs de Nédromah. A cent pas du fossé, cette troupe s'arrêta et l'un des cavaliers, sautant à bas de son coursier, se mit à grimper le long des murs crevassés avec l'adresse d'un singe. En quelques bonds il fut arrivé auprès du Roi des Chemins. — El-Chadi, — lui dit ce dernier, — voici celle que tu dois amener demain à la grotte.
Le bandit examina Fatma d'un œil curieux, puis il dit d'une voix grêle qui contrastait avec son cojps maigre et allongé :
— C'est bien ; je la reconnaîtrai.
Il attendit quelques instants encore, et, comme son chef paraissait n'avoir plus besoin de lui, il fit un bond énorme et vint retomber sur l'autre bout du fossé, qu'il avait franchi avec la facilité d'une gazelle.
En voyant cet homme traverser ainsi l'espace, Fatma fut effrayée ; mais, dés qu'il eut touché le sol, le bandit se releva prestement, se remit à bondir encore et se perdit bientôt parmi ses compagnons.
Le Roi des Chemins riait de l'étonnement de sa maîtresse.
— C'est un oiseau, — fit-elle en souriant à son tour.
— De vilain plumage, — ajouta Elaï-Lascri ; — mais il possède un cœur excellent, et c'est le plus habile de mes compagnons. Il nous servira de messager. Allons, je pars, Fatma ; que le Prophète te donne des songes d'or !
— Qu'il étende sa main sur ta tête pour la protéger t — dit-elle.
Puis ils échangèrent un dernier baiser, ce long et doux baiser des amants qui se quittent, après lequel le nègre sauta dans le fossé.
Quand il eut disparu, la jeune fille regagna sa maison, en songeant aux recommandations que son amant lui avait faites.
Fatma pensait, grâce à toutes ces mesures prudentes, ne courir aucun danger; elle rentra tranquillement chez clic et ferma sa porle.
Mais quand elle fut dans sa chambre elle se trouva soudain en face de Bcn-Addou, qui la regardait les bras croisés sur sa poitrine.
Elaï-Lascri n'était plus là pour la défendre.
— Bon, — avait pensé celui-ci en entendant pousser la porte, — Mahomet me favorise.
Il peut sembler étrange qu'un scélérat de la trempe de Bcn-Addou parle du Prophète à propos de ses vilaines actions ; mais une remarque à faire c'est que les coquins de l'Algérie, comme ceux de l'i;spagne, voire môme ceux de l'Italie, ont une dévotion outrée et osent faire intervenir de célestes influences dans leurs petites affaires.
Entre le bandit de n'importe quelle sierra et le saraq 'i; l'Atlas, il n'y a pas de différences sérieuses. On peut à ^'ine constater quelques nuances qui les distinguent.
Tous deux ont un troniblon ou un fusil, un ou plusieurs poignards et des amulettes; le tout accompagné lie haillons poétiques sur lesquels se balancent agréablement les grains d'un chapelet. En Algérie, ce saint objet a touché le tombeau de Maliomct; en Espagne, il a été «^posé sur les reii()ues de saint Jacques de Composlelle.
Le brigand musulman exagère un pou le type; il a ! une escopello si longue qu'ehe est à une cauârdière ce i
qu'un tambour-major est à un grenadier, et enfin son poignard peut sans inconvénient passer pour un sabre respectable.
Sauf ces détails superficiels, ce .sont deux frères, dignes en tous points d'échanger une cordiale embrassade.
D'où vient que la religion (qu'il s'agisse de celle du Christ ou de Mahomet, de l'Espagne ou de l'Afrique, de l'Amérique ou de Rome), d'oîi vient que la religion est impuissante à triompher du vice? d'où vient que le brigand calabrais, le bandit espagnol, le saraq arabe sont extrêmement dévots? C'est que là où les croyances ne sont pas éclairées par le flambeau de la raison, là où le fanatisme fait du culte une affaire de parti et le réduit à des momeries extérieures, là enfin où la foi est aveugle, la .saine morale, la probité sincère perdent leurs droits.
Alms, comme à Rome, on achète l'absolution d'un assassinat ; comme à Madrid, on dépose un couteau sanglant aux pieds de la Vierge ; comme à Alger autrefois, on paye telle somme à la mosquée, et le crime est racheté.
Alors enfin un scélérat comme Ben-Addou se dispose à violenter une femme, et il a l'audace de s'écrier : AUati me favorise.
ou IL EST PROUVK QCE LE CHAPEAU DC GENDàUHE EST l'emblème de la CIVILISATION.
A peine Elaï-Lascri fut-il arrivé parmi ses compagnons qu'il entendit au loin, sur la gauche, le galop d'un cheval.
C'était Ali qui venait lui apporter la clef du souterrain.
— Déjà au rendez-vous! — fit le jeune homme, — par Allah ! tu es bien pressé ; je croyais être en avance de beaucoup. Pour un homme qui niait l'amour il y a quelques jours à peine, tu es trop impatient. Allons, pr^'nds cette clef et cours vers ta joie maîtresse. — Elaï-Lascri cacha dans ,sa ceinture l'ohjet que lui présentait Ali ; mais il ne reprit pas le moins du monde le chemin de Nédromah. — Eh bienl — fit le jeune homme,— tu la laisses attendre?
— Oh 1 non. Je sors de chez elle; tu ne tiens plus tes promesses, tu me laisses passer des heures entières sans venir aux rendez-vous. C'est la quatrième fois, au moins, que tu m'oublies. Mais je te pardonne, car tu as disposé admirablement le nid rie ma colombe.
— Merci du compliment ; je l'apprécie ce qu'il vaut, tu me flattes pour éviter les reproches que tu mérites.
— Oh 1 — fit le Roi des Chemins du ton d'un homme qui se sent en faute et ne veut pas l'avouer.
— Certainement, — insista Ali ; — des reproches, des reproches très-graves même ! Comment ! tu es assez imprudent pour pénétrer dans Nédromah, au risque d'être reconnu par un espion de l'agha ? C'est de la folie.
— Le beau malheur si un espion allait me rencontrer I Je le tuerais, voilà tout.
— Oui, si cet homme était assez sot pour te prévenir qu'il va te dénoncera l'agha. Mais pas du tout; ces êlreslà sont fins comme des chacals; il rendrait compte à son chef de tes assiduités auprès de ta maîtresse; on te dresserait une embûche, et tu y tomberais.
— Tant pis pour ceux qui auraient tendu le piège ; ils verraient comment coupe la lame de mon yatagan.
— Oh! certainement que si tu étais seul tu parviendrais à te tirer d'affaire. Mais Fatma, tu l'oublies ?
Cette réflexion frappa le Roi des Chemins.
— Tu as raison, — dit-il. — J'ai commis une lauie ;
aussi, pourquoi rester si longtemps près de ta femme, quand tu sais combien j'ai hâte d'aller embrasser la mienne?
— N'était il pas convenu que je te rejoindrais lorsque la lune serait parvenue au quart de sa course?
— Sans doute.
— Lève donc la tête; tu verras qu'à peine elle a dépassé le sommet des montagnes. 11 semble qu'un cavalier, en levant son fusil en l'air, pourrait l'atieindre encore.
— C'est vrai, — répondit Lascri assez embarrassé ; — sans doute les nuages qui la couvraient tout à l'heure m'ont trompé, car il m'a .semblé la voir scintiller fort haut dans le ciel à travers la brume. C'était une erreur.
— Avoue donc plutôt, — s'écria Ali en riant, — que tu n'as consulté que ton cœur! Le temps a toujours été clair, et les nuages dont tu parles n'ont jamais existé que dans ton imagination troublée par l'amour. Mais que vas-tu faire cette nuit?
— Une petite razzia insignifiante, — répondit le nègre- —Il nous faut des moulons pour le repas de noces que jo donne demain. A propos, tu ne manqueras pas de venir à cette fête, n'est-ce pas?
— Certes non. Tu ne m'emmènes pas avec toi pour cette razzia ?
— A quoi bon, on ne se bat pas. Quelques coups de pistolet peut-être, voilà tout. Retourne à tes amours, Ali, et que le Prophète les protège!
— Même souhait pour toi.— Et, tout heureux d'avoir sa liberté pour cette nuit, Ali partit au galop en se disant : — Elai-Lascri est encore plus amoureux de sa maîtresse qne moi de Mériem.
Et il souriait à cette pensée.
Le Roi des Chemins pensait de son côté :
— J'ai bien fait de le renvoyer ; ii m'aurait gêné dans mes projets d'extermination. Allons, encore ce combat, et puis je tâcherai de vivre tranquille. — 11 sp mita la tôte des siens et leur cria : — En avant ! nous massacrons ce soir le douar de Sidi-Embareck ; il y aura de l'or à écraser vos coursiers.
Un murmure joyeux répondit à cet ordre, et les bandits piquèrent leurs coursiers, qui disparurent du côté do la mer. Tandis qu'Ali, forcé de mettre ^ jument au pas pour gravir la montagne, jetait à la brise le doux nom de Mériem, le Roi des Chemins répétait tout bas celui de Falma.
De ces deux femmes si passionnément aimées l'une était menacée d'un chaouch, l'autre venait d'arriver au douar de son ravisseur.
Nédromeh est séparée du ravin au bord duquel lesAngades étaient camr'és par une de ces plaines incultes dont nous avons déjà fait la description.
Ce vaste terrain désolé e' stérile ne produit que de rares palmiers nains et quebjues touffes d'alfa, dont la désespérante uniformité rend plus monotone encore l'aspect de ce site. Pendant le jour, la chaleur y est si intenst! qu'un silence de mort y jette l'âme du voyageur dans une profonde mélancolie. La vie y .semble suspendue, et il paraît impossible qu'aucun être vivant puisse respirer dans cette fournaise.
Les mornes solitudes des tropiques sont aussi attristantes que les déserts glacés de la Sibérie ; le soleil puissant de r'''iuatour dessèche la sève vitale, comme le froid la condense sous le pôle.
Mais quand la nuit, secouant son voile au-dessus do l'Algérie, en laisse échapper des souffles de brise, le désert s'anime de voix eft'rayantes et se peuple do fantômes étranges.
De chaque touffe d'alfa, du seit. des palmiers, de dessous les pierres, de trous creusés da"s le sable, sort tout un monde d'insectes, de reptiles, do petits quadrupèdes.
Les vipères noires au venin mortel, les lézards d'une longueur démesurée, les scorpions et les miile-patics gi-
tS glÉCXK. — XXXV.
gantesques aussi grands que les serpents, les araignées velues, les crapauds informes et hideux, les belettes, les fouines et les rat.s, toute une population innombrable enfin, se réveille, s'agite, grouille, siffle, combat, fuit et poursuit, emplissant l'air de bruissements mystérieux et indéfinissables.
Les bètes fauves, quittant leurs retraites, vont aussi errant à travers les ténèbres qu'elles illuminent de leurs yeux phosphorescents et qu'elles font résonner de leurs hurlements féroces.
Au-dessus de cette scène planent les chauves-souris et les hiboux, qui sillonnent l'air de leur vol lourd et sinistre, en poussant des houhoulements lamentables. Puis, comme un trait de feu qui passe, on entrevoit les ailes diaprées d'un scarabée qui dessine dans l'obscurité des dessins bizarres, comme les signes cabalistiques d'une conjuration.
L'ensemble de tous les sons menaçants ou plaintifs que l'on entend forme une harmonie puissante et sauvage, que certains poètes ont osé appeler l'hymne de la nature, la louange de Dieu, et qui serait bien plutôt le discordant concert dont les monstres affamés de la création en révolte feraient vibrer les échos de l'enfer pour réjouir les oreilles du démon.
Ce soir-là, un lion en quête d'une proie rugissait par intervalles, et sa voix vibrait, retentissante comme l'éclat du tonnerre, profonde comme le roulement lointain d'une carataracte, impétueuse et rauque comme le sifflement de la tempête.
Quand ce cri royal pass?U sur la plaine, tous les autres cessaient, et tout ce qui avait vie tremblait d'eft'roi.
Seuls, Elai-Lascri et les siens conliiiuineiil leur route emportés par leurs coursiers avec la rapidité d'une fantastique apparition ; sous les sabots de leurs chevaux le sol résonnait lugubrement, et il en jaillissait des milliers d'étincelles qui éclairaient leurcourse defantômes.
Au loin apparaissaient les feux mourants du douar des Angades, dont les lentes se détachaient en noir sur l'horizon.
C'est là que le brouillard sanglant allait porter la mort...
Elaï arrêta ses compagnons à quelque distance du douar.
D'après le plan de vengeance expliqué à Ali par le Roi des Chemins, le cheik angade devait être réduit à la plus profonde misère et survivre seul à sa famille, à sa Iribuà ses richesses.
Le terrible nègre avait combiné le massacre de façon à ce qu'il fût complet ; il s'était juré que pas une tête d'homme, d'enfant ou de bétail n'échapperait... Il tenait ses promesses... Aujourd'hui encore, après vingt années, parmi les tribus, d'un homme qui accomplit ses menaces, on dit ; « Fidèle à sa vengeance comme Elai-Lascri. »
Cependant pour anéantir le troupeau il y avait à vaincre une grande difficulté.
Au premier coup de feu, les animaux épouvantés pouvaient prendre la fuile ; il s'agissait de les en empêcher.
Un seul homme étaitcapable d'accomplircette mission; c'était le frêle personnage qui devait servir de guide à I'"atma le lendemain ; il .se nommait El-Chadi.
Celait un être chétif, quoiiiue très-grand, pa.ce que son buste était tout à fait disproportionné avec ses jambes, maigres et longues comme les écha.sses d'un pasteur basque. Son corps avait peine à porter ses bras immenses, décharnés et terminés par des mains sèches, osseuses et velues. La figure qui surmontait. son torse difforme s'harmoniait avec lui , le nez s'y confondait avec la lèvro supérieure pour former un museau de ouistiti grimaçant. En outre, son œil gris avait toute la malice des quadrumanes dont sont remplies les gorges de la Chiffa. C'est à cette ressemblance qu'il devait son nom d'El Chadi(lu singe).
LOUIS NOIR
Ne pouvant, comme ses camarades, briller par la force du corps et le courage bouillant ries batailles, il avait réussi à se faire néanmoins parmi eux une grande réputation. Il servait de chouaf (1) au brouillard sanglant.
Dans la mêlée, il se tenait à l'écart, sa main ne savait pas manier un yatagan ; mais s'il évitait les coups, anx'juels il aurait mal répondu, il n'en bravait pas moins audacieusement le péril en rôdant sans cesse dans les marchés et dans les tribus.
Ce n'était pas tout. A lui seul il commettait des vols qui rapportaient plus que les coups de main exécutés par la bande entière.
Marchant toujours nu-pieds, il savait user avec une habileté merveilleuse des doigts de ses extrémités inférieures pour dévaliser les marchands.
Voyait-il étaler dans un bazar quelques parures de prix, il les marchandait avec l'assurance d'un homme qui a de l'or dans sa bourse, et, pendant que l'honnèle tialiquant surveillait les mains de son client, celui-ci, mana-uvrant ses pieds avec deitérité, passait à un affidé les plus beaux bijoux.
Le compéro lilaii bien vile ; El-Chadi concluait un marché insignifianl, puis il faisait mine de partir.
Le vendeur découvrait le vol, l'accusait, le faisait fouiller par les chaouchs du cadi, et, comme on ne trouvait rien, il fallait bien le relâcher, après lui avoir fait des excuses.
Tri était l'homme qui a laissé la réputation du plus habile filou de l'Algérie.
Elaï-Lascri appela.
— Me voici, — répondit celui-ci.
Le Roi des Chemins se retourna ; E!-Chadi se tenait en croupe derrière lui, et telle était la légèreté de ce singe humain que le cavalier ne s'était aperçu de rien,..
—Sais-tu, Roi des Chemins, — dit El-Chadi, —que, tout redoulable que tu sois, il vaut mieux que tu m'aies pour ami que pour ennemi I Depuis une heure je le tiens compagnie et ton dus est à la perlée de nion pistolet; c'est une leçon pour toi, qui railles parfois mu faiblesse.
Elai-Liiscri savait que le cliauucb lui était dévoué; mais son orgueil humilié se révolta de lobservation d'El- Chddi.
— Misérable avorton !— s'écria-t-il,— si ma main pesait sur toi, elle t'écraserait...
Et il chercha à saisir le chaouch. Mais d'un bond celuici s'esquiva en riant.
— Certainement, — dit-il en riant une fois h terre, — le lion est plus fort que la mouche, et de sa grifte la tuerait... s'il l'attrapait. Mais le moucheron ne se laisse pas prendre.
— Silence, méchant singe, et écoute.
— J'écoute, mais ne rugis pas comme un tigre en fureur. J'entendrai mieux.
Le Roi des Chemins comprit la justesse de celte observation, il baissa le ton.
— Il faudrait, — dit-il, — que lu puisses l'assurer qu'aucun des animaux ijui font la richesse des Angades, dont nous allons brûler le douar, ne s'échappera. Tout
(11 Le sens textuel du mot chouaf est vnyant; il correspond à celui d'espion, avec celle dilTérence quB les Arabes, an lieu d'y altaclier une idée de mépris, le regardeut comme uue épitlièio llaiieuse.
l.e rùlc du chouaf consisti à éclairer la marche d'une troupe en ijoussanl des reconnaissances en avant, et à se procurer, sous des déguisements, tous les renseignements possibles sur les forces de l'ennemi. A ce métier on risque souvent sa I6tc; aus<i lîl-Chadi <^tai(-il en grande estime près les siens.
De tous les chouafa renommés, lil-Chadi est celui dont on parle le plus dans 1.1 irovince d'Oran. Il vit encore aujourd'hui à Ousda tville do Maroc). Il a sauvé dernièreineiil un zuuave fait prisonnier dans l'expédition de l!J5t> et emmené dans cette ville.
doit périr, bœufs, moutons et poules. Peux-tu me promettre que tu réussiras?
— Pour les moutons et les bœufs, c'est facile, pour les poules, c'est iniiiile.
— Pourquoi cela 1
— Les chacals et les renards les mangeront, quand les Angades seront morts.
— C'est vrai ; mais comment vas-tu t'y prendre afin que le troupeau ne se disperse pas au bruit de l'attaque? Une fois prises de peur, toutes les bêtes se sauvcraieut, et tu ne parviendrais plus à les rattraper.
— J'entrerai dans le douar avant que le fou commence, et je cernerai les bf's iaux ; tu me donneras dix hommes pour cette opération.
— C'est bien, prends-les I Mais, quand saurais-je que le moment d'attaquer est arrivé"?
— Je le déiaclierai iin de mes compagnons.
— Allons, va! Ou'Allah te protège 1— Kl-Chadi regarda le Roi des Chemins en riant.— Que siguille ce riro?— demanda ce dernier.
— Il signifie i\ue, pour un homme intelligent, tu viens dédire une grande tiêlise. Un chef do bande comme toi ne doit croire qu'à un dieu, son yalagan...
Le chaouch, on le voit, était très-philosophe. Sur celle réflexion, il se mit à prendre ses mesures pour pénétrer dans le village angade.
Au premier abord, il semblait impossible qu'il pût j parvenir.
Chaque village arabe est entouré par une ceinture d'épines entassées à profusion ; ce mur hérissé de dardsenvenimés est autrement re(ioutable qu'un rem(iart de pierre. On peut escalader celui-ci, on ne peut pas franchir celui-là. Qiieli]ues brèches, il est vrai, sont pratiquées dans cette fortification peu coilleusi», et cependant inabordable; mais une meule innombrable de chiens féroces veille tonte la nuit sur les points aicessiblos, et. sentinelles vigilantes, ils ne cessent pas d'aboyer avec fureur ; quand une hyène ou un maraudeur vient à passer à pnrlée de leur flair, ils redoublent de rage pour prouvera cet ennemi, qu'ils ont éventé sa présence.
Quand aux habitants, ils dorment, le fusil couché en travers sous leur lAte, et il semble qu'on ne peut arriver jusqu'à eux sans être dévoré par les chiens, déchiré par les épines, ou tué à coups de sabre.
Et pourtant des assassinats .se commettent presque chaque nuit, on (ilein douar, sans uue les auteurs de ces crimes payent leur audace do leur tête.
C'est que de toiiie la terre les Arabes sont les voleurs plus adroits, les filous les plus rusés, sans en excepter les célèbres peaux rouges dont Cooper a raconté les exploits.
El-<",hadi avait promis de pénétrer dans le douar des Angades. et, comme on l'a vu, ce n'é'aitpaschose facile. Mais ElChadi était un roué matois. Il Ut mettre pied à terre à huit ou dix de ses compagnons, qui confièrent leurs chevaux à d'autres bandits ; puis il leur ordonna de se déshabiller complètement.
Les vêtements roules en paquets furent placés sur les selles des coursiers qu ils abandonnaient, et ils suivireot leur chef.
Celui-ci les conduisit vers un petit ravin, où il se mit à couper des branches dont il forma des buissons artificiels très-légers. Il va sans dire que les brigands avaient conservé leurs armes ; à chacun d'eux El-Chadi confia un des buissons factices.
Alors il leur expliqua son plan.
Deux hommes devaient aliorder le douar au-<lessus du vent; pour reconi atiie la direction de la brise, il mouilla .:on doigtqu'ilétenoii en l'air. Au boni do ipielqiies secondes, il irouva par ce moyen le chemin que les deux brigands devaient prendre.
— Vous allez,— leur dit-il, — avancer lentement vers la tribu, en poussant devant vous vos branches d'arbies. A
I E BPOUILLAUD SANGLANT.
trois cents pas des tenles, vous vous arrêterez. Les eliiens, sentant les émanations de vos corps, ,s'as^p^lllleront tous du côlé où vous serez. Pour les y rrainlmir il suffit do remuer de temps en temps une pierre ou de casser quelque paille sèche. Pendant ce temps, nous pourrons hardiment nous glisser dans le villag-e, par le côlé opposé au vôtre, parce qu'aucun chien ne sera plus en cet endroit.
L'idée d'EI-Chadt était trop belle pour ne pas recevoir une approbation unanime.
Les bandits se mirent en devoir de l'exécuter.
Vingt minutes s'étaient à peine écoulées que la meute, grimpée sur la tente d'EI-KoulTi, hurlait contre les deux hommes qui détournaient son attention.
Quant k ElChadi, il rampait vers la tribu aA'CC ses compairnons, qui poussaient avec circonspection leurs broussailles protectri es. Un Aiigade se fût éveillé en ce m jment qu'il n'aurait pas pris givAc à la fureur des chiens. Il eût pensé que l'hyène rôdait dans le voisinage, voih tout.
Mais quand même, poussé par la dédance, il se serait misa inspecter les environs de la tribu, son oeil aurait vu quHques branches parmi d'autres, et il n'aurait pas soupçonné la vérité.
Avant la conqviête de la France, chaque nuit présentait quelque sc^ne aussi émouvante que celle dont nous traçons le tableau, et cetendant la situalion était terrible pour la plupart des acteurs de ce dram":
Mérlem était aux mains de Ben-Rnibareck; Falma se trouvait au pouvoir de Ben-Addou, le cliaouch; le douar desAngades dormait sous l'œil d'Elaï-Lascri, comme une gazelle peut doruiir sousie regard d'un tigre; El-Chadi bravait les plus grands dan^'ers, et les Kabyles d'Aïn-Kébira s'armaient à la voix d'Ali pour venger Blériem !
Et pour rendre à jamais impossible le retour de ces nuits sanglantes, il asuifl... qu'un tricorne de gendarme apparût à l'horizon.
Ceci n'est ni un paradoxe, ni une plaisanterie ; le gendarme est l'emblème de la civilisation, et quoi qu'on en dise, c'est une grande et noble figure.
Celui de nos vaudevillistes qui a le plus ridiculisé ce respectable militaire le trouverait tout à coup sublime si, menacé du poignard d'un brigand, il la voyait soudain paraître.
Bien certainement, le gendarme en ce moment lui semblerait aussi beau que rarchnnge qui terrasse Satan à la fontaine Saint-Miche!, et cola malgré... les bottes et le chapeau.
L'Algérie n'aurait -elle reçu de nous que \e gendarme, noire conquête se trouverait amplement jusliliée.
or LA PEOB GROSSÎT LES OBJLTS.
Pendant au'un danger de mort menaçait les Angades, ils dormaient d'un sommeil profond malgré le vacarme causé r)ar l'aboiement des chiens.
De même que les meunicis s'habituent au tic-tac du moulin, les Arabes s'accoutument aux hurlements d(! leurs féroces sentinelles. Déjà les soulouglis (lévriers), qui ne daii^ni ni aboyer qui' quand rhyène .s'approche trop près du douar, avaient fait entendre b'urs voix furieuses sans qu"aucun symptôme d'inquiétude se manifestât dans le douar.
Une seule lumière brill.iit sous une tente, allestnnt que, soit l'amour, soit la souffrance, tenait quelque fa- JBille ou i]uelque couple éveillé.
Celte tente était celle d'EI-Kouffi.
Le ravisseur de Mérienl venait d'arriver, et il se tenait
à genoux auprès de la jeune femme, qui, toujours évanouie, reposait sur une natlc.
Meçaoud, debout, regardait d'un œil h la fois narquois et ému le groupe qu'il voyait devant lui : pour El- Kouffi, il éprouvait In mépris le plus [)rofoMd ; pour Mériem, pâle et belle victime, il ressentait une vive pitié.
Do la pitié au remords il n'y a qu'un pas ; cependant Meçaoud ne se repentit point d'avoir jeté mx mains d'un lâche la Rose des Traras.
La joie de posséder la jument promise étouffait ses regrets.
Désormais plus de sourires moqueurs îi essuyer dans les fêtes, plus de remarques proférées à demi-voix, plus de souffrances d'amour-propre I
Il allait briller à son tour: il possédait un coursier, il n'é'ait plus pauvre.
Pour un Arabe, un cheval c'est la fortune, el pour un noble ruiné comme Meçaoud c'était la réhabilitation.
Cependant si Mériem efit été en état de le supplier, peut-être se serait-il attendri; mais elle était sans connais* sance.
— Cousin, — dit Meçaoud, — tu as la femme ; quand me donneras-tu la jument?
— Tu es bien pressé !— répondit El-Kouffi en relevant la tête.
— Sans doute,— fil Meçaoud avec une cerlaine aigreur; —donnant, donnant, ce sont le,-, termes du marché.
— Prends la clef du cadenas (1), cousin ; elle est sous le eolfre que tu vois M droite. Mais, en vérité, je pirds au change ; tu m'as livré une morte, et je te donne une bêle pleine de vigueur.
— Par Allah !— s'écria Meçaoud, — si tu parles sérieusement, ciusin, il est encore temps do rompre le marché. Je vais reporter cette belle évanouie à son père, el le vieux Ben-Achmet saura me récompenser sans lésinerie.
— Allons, je plaisante, tu le vois bien. Prends la clef et laisse-moi avec ma colombe.
Meçaoud ne se fit pas répéter cette invitation ; il souleva le coffre, trouva la clef qu'il cherchait et partit en -souhaitant à El-Kouffi un bonsoir ironique.
Il se dirigea donc vers le troupeau, distingua l'endroit où se trouvait la jument de son cousin, désormais la sienne, et avec une joie d'enfiint, il se mil à la caresser, à la flatter; puis enlin il s'en alla plus heureux qu'un sultan qui ne connaît pas encore les ennuis du trône, plus fier qu'un général qui a remporté sa premièrti vicloire.
Seulement, en passant devant la tente du cheik Embareck, il lui vint une idée bizarre.
Il tenait à troubler la première nuit d'amour de son cousin ; cotait une petite vengeance de certaines tracasseries dont il avait eu à se plaindre.
En conséquence, il s'amusa à décharger Un pistolet etl l'air, ce qui mit le douar en rumeur.
Enibiii-eck s'élança hors de sa tente, et demanda h Meçaoud ce qui se pa-sail ; d'autres têtes ne tardèrent pas 3 se nionlrcr en dehors des tentes.
Mfçaoud jurait comme un possédé sans répondre. Enibareck le saisit par lo bras et lui dit avec impatience:
— w'e.xpliiiueras-tu enfin pourquoi tu as tiré ce coup
de feu ?
— Parce que, depuis mon retour ici, une chauve-souris s'obstiiie'i voltiger autour de ma t.He, et, comme c'est un très-mauvais signe, j'ai brûlé de la poudre pour l'élcjgncr.
(1) Kn Alprério, les chevaux couchent en plein air, entravé» et allnchcs a des pi |Uots; seulement les coursiers dj i>r,x sont solidement maiulenus par de» chaîaetles d'acier uiUQies \ de cadenas.
LOUIS NÔÎR.
N'on donmi!-i! pas la prpuve en allant braver seul le lion que pas un n'osait affronter?
Jl avançait avec prudence, l'œil fixé sur la fente, le doigt sur la détente de son fusil, le corps penché en avant.
Toutes les poitrines étaient romprimées par l'émotion ; les regards de celles qu'il aimait se voilaient de larmes ; (lauvre Meçaoud I quelle explosion de sanglots s'il venait à succomber !
Il touclie la tente, les craintes redoublent ; il y pénètre, l'anxiélé devient poignante.
Au bout d'une minute longue comme une journée, on fut convaincu qu'il n'était pas dévoré; on respirait enfin, quand soudain on l'entendit rire, mais rite d'une scandaleuse façon.
Que pouvait-il avoir trouvé?
On se précipita en foule dans la demeure d'El-Kouffl, et l'on aperrut... deuTcliii-ns morts et toute la meute de la tribu blottie contre le sol !... Les malheureuses bêtes ne trouvaient pas de coins assez sombres pour se cacher, tant elles étaient effarées.
A ce spectacle, toute la tribu partagea l'hilarité de Meçaoud; on comprit ce qui était arrivé, à savoir que la tente s'était effondrée sous le poids des chiens du douar.
En effet, ceux-ci, agacés par certaines manoeuvres d'EI-Chadi le saraq, manœuvres que nous avons racontées tout à l'heure, ceux-ci, disons-nous, avaient grimpé sur le sommet de la tente d'El-Kouffi, afin de voir de plus loin et de hurler de plus haut.
C'est là une des habitudes des C'-rbères arabes ; elle n'est pas sans inconvénients pour les voyageurs européens qui rçoivent 1 hospitalité dans un douar, mais les indigè; es y sont accoutumés.
A force de monter, de descendre, de bon iir et de rebondir, les cliiens, enragés contre les bandits qu'ils sentaient, fatiguèrent l'étuffe, usée déjà par la pluie cl le soleil.
Pour comble de malheur, un lévrier, appartenant à El-Kouffl, méchant comme son maître et arrogant comme lui, se prit de querelle avec un requit de bas étagf^
Aussitôt la meute se divisa en deux camps : les soulouglis prirent fait et cause p^ur leur noble caninrade; les kcib.i ou roqui'ts, opprimés di'puis trop longtemps par la race aristocratique des soulouglis, se niircul en loto de secouer le joug.
Le vent étail à la guerre ce soir-là...
Il en résulta une mêlée épouvantable sur le toit d'étoffe de la tente où El-Kouffi violentait Mériem sans s'iu'iuiéter du sabbat infernal de la meute.
Des di ux cAles on se battait avec un acharnement héroïque, ijuand une catastrophe inattendue aliima les combattants et les ensevelit tous à la fois sous les débris du champ de bataille, qui s'écroulait sous leur poids.
El-Kouffi eut à subir les reproches de son oncle, les lazzi des mauvais plaisants et les railleries de ses amis.
Mais ce qui lui alla surtout au cœur, ce fut le compliment de condoléance que lui adressa Meçaoud au sujet de Mériem.
Comme la Fleur des Taras avait disparu, le jeune homme lui dit :
— Cousin, tu as voulu cueillir une rose, lu l'es piqué aux epinc-s de la tige pour l'arracher à son b ui-.sou, et, quand tu croyais en parer ta poitrine, les fouilles sont toniuées eparses .-ur le sol. Cousin, je to plains!
Sur ce Meçaoud s'en alla, lais-sint crier les femmes, que l'un ne dérange jamais impunément dans leur sonuneil.
Enfin les Angades renirèreiil si us leurs abris de loilo, et cf'ux qui avaient commencé un rèved'amour tûchérunt de le coniinuer; tous ne réussirent pas.
Une demi-heure après, lo silence n'était plus troublé que par les chiens, qui recommençaient de plus belle à
hurler sans que les indigènes s'inquiétassent de leurs cris, qui sont les mêmes pour une mouche que pour un ion.
Pendant ce temps, Elaï-Lascri attendait le moment d'agir.
ou LE SANG CODIB.
Quand El-Chadi et ses bandits entendirent toute la scène que nous venons de déirire, l'adroit filou se demanda pourquoi les Angades faisaient tant de bruit.
Le cri : Sbah ! sbah I lui en apprit le motif.
Comme les Arabes du douar, il crul à une invasion du lion; un des deux hommes chargés d'attirer les chiens sur la face opposée du village accourut le prévenir que ce n'était pas un lion, mais simplement les chiens qui avaient effondré la tente.
Les brigands s'amusaient beaucoup de l'erreur des Angades, lorsque soudain une forme blanche passa rapide à leur |)ortée.
Les brigands superstitieux eurent peur; ils pensèrent voir un fantôme ; mais El-Chadi, incrédule comme tous les philosophes, se mit à la poursuite du prétendu revenant, qui se trouva être une fort jolie femme.
C'était Mériem.
Elle aussi avait supposé que lo lion était entré par le toit dans la tente d'El-Koulfi, et elle s'était enfuie.
El-Chadi la questionna, mais n'obtint que des réponses incohérentes; il résolut de la conduire à Elaï- Lascri.
En conséquence, il laissa ses compagnons à l'embuscade, en leur recommandant do veiller avec soin sur le douar, puis il s'achemina vers le point où se trouvait le brnuillai-d sanglant.
Mériem cependant se remettait peu à peu des émotions violentes qu'elle avait ressenties. Elle se rendit compte de ce (jui lui (.'tait arrivé jusqu'au moment de sa fuiie, mais elle se demandait avi'c inijuiélude quel pouvait être l'homme éirango qui la conduisait.
El-Chadi, avic ses grandes jambes et son costume par trop primilif, lui semblait un èlre si mystérieux qu'elle n'osait lui parler.
Bientôt elle aperçut au fond d'un ravin une sombrï masse de cavaliers dont l'aspt-ct la fit frissonner.
Un homme se detachu de ce groupe et vint au galop au devant d'elle et de son guide.
C'était 1(' Roi des Chemins.
— Eh bien ! demanda-t-il avec colère, qu'est-il donc arrivé"? Pourquoi lous ces retards?
— Voilà uni,' jeune fille qui pourra le l'apprendre, maître, — répondit El-Chadi.
— Qui es tu, femme? d'où viens-tu? — dit le nègro étonné. Mériem se souvint qu'oile avait en vain imploré la pilié du vieux cheik ; elle pensa que .ses prières seraient repoussées par cet inconnu ; elle se mita pleurer. Contre son attente, le nègre sauta à terre, jeta la bride do son coursier à El-Chadi et prenant doucement une des mains de la jeune femme, lui dit : — lïcoute, mon enfant, ma voix est rude, p |c> fa efl'rayée; mais ra.vsuieloi, je u"» veux le faire aucun i.al. Tu parles le cvstume des fenim-s kabyles et lu as sans doute quelque raison de fuir ce douar maudit. Explique-mni donc pourquoi, loi fille des Traras tu te trouves a cettr- heure dans la plaine?
— Oh! tu es bon, mon >ei;,'neur! — s'écria .Merieiii avec erfusion, — tu vas me rendre à mon mari, à moi. père, n'esl-c- pas?
El elle couvrit do baisers la main du Roi des Cheœiug-
— Tu as donc été enlevée?
— Oui, mon seigneur.
— Quand cela î
— Cette nuit même.
— Et comment as-tu pu te tirer des mains des ravisseurs ?
— Le lion a sauté dans la.tente où je me trouvais.
— Je comprends tout, alors. Mais, dis-moi, ma fille : comment t'appelles-tu?
— Mériem.
— Et ton mariî
— Ali.
— Par Allah ! — s'écria le n^gre, — le lion est venu à propos. Tu échappes à un grand danger, ma fille; celle nuit ....—Le nègre allait en dire davantage, mais il se retint, quoiqu'il fût en proie à une agitation visible. Il envoya El-Chadi demander deux hommes, qui vinrent aussitôt.— Je vous confie cette jeune femme. — leur dit-il ; — sur votre tète vous en répondez. Traitez-la comme .si c'était une sultane; mieux, comme si c'était mon é|ioHse. Vous la conduirez au village d'Aïn-Kéhira, et vous la remettrez aux mains de son mari, (o mari se nomme Ali. — Les bandits firent un geste de surprise. — Vous direz à cet homme, — continua Elaï-Lascri, — qu'il ne se dérange p.is pour se venger, parce qu'à celle heure j'aurai moi-môme châtié ceux dont il a à se plaiudre. Allez! sa femme lui racontera ce que vous ne pourrez lui dire.
Alors Elaï-Lascri fit avancer un cheval sur lequel il plaça Mériem. et il lui dit adieu.
La jeune femme baisait avec transport les mains do son sauveur.
Elaï-Lascri songeait à Fatma et se disait : a Je lui raconterai cela, et demain elle sera heureuse. «
Mériem voulait savoir le nom du nègre, mais il lui répondit qu'il fallait le demander à son mari.
Ils échangèrent un dernier adieu, puis Mériem et ses deux guides partirent au galop.
L'un des bandits la précédait de quatre ou cinq fois la longueur de son coursier ; l'autre, à quelque dislance, se tenait prêt à rejoindre son compagnon, en cas d'alerte. Tous deux tenaient leur fusil en travers d^; leur selle; leurs pistolets, dégagés des fontes, étaient passés tout armés dans leur ceinture, et leur yatagan pendait à leur poignet.
Mériem croyait rêver; mais son rêve se dorait d'un espoir qui berçait aussi doucement son imagination r|ue le mouvement régulier de son cheval berçait son corps.
Tout à cmip, après avoir dépassé Ni'droma h. on aperçut le long des flancs do la montagne des lumières qui -semblaient descendre vers la plaine.
La jeune femme poussa un cri de joie ; elle comprit qu'elle était .sauvée.
En efïel, Ali, que son chef avait renvoyé à Aïn-K'-bira, n'avait pas trouvé Mériem dans sa pillle chambre. Les barreaux de la fenêtre sciés presque au ras du mur, une corde qui se balançait dans le vide et le désordre des meubles, lui tirent comprendre la vérité.
Il éveilla son beau-père, lui apprit avec des larmes de rage, ce qui s'était passé, puis il courut au fond du précipice .sur le bord duquel le village était bâti.
Les Kahyles d'Aïn-Kébira vinrent bientôt l'y rejoindre; Acboud et Ben-Achmet marchaient à leur tête.
Sur tous les visages, éclairés par des torches, brillait un désir oe vengeance ; une activité fiévreu.se animait la foule des guerriers.
Ali avait déjà relevé les traces des fugitifs; il indiqua la piste, que l'on suivit aussi vite que possible. Mériem était la bien-aimée delà tribu; la rage grondait ilans toutes les poitrines: des imprécations retentissaient a chaque pas.
Trois hommes seulement restaient .ilencieux, parce que tous trois ils é()rouvaiont la plus violente des émotions, celle d'un rœur aimant placé entre I espérance do retrouver un grand bonheur sérieusement compromis
et la crainte do perdre une personne passionnément adorée.
De ces trois hommes, l'un était le père de Mériem, qui chérissait son uni(]ue enfant avec cette tendresse si vive des vieillards dont la tombe est entr'ouvertn et qu'un berceau seul relient à la vie: l'autre était Ali ; follement épris de celle jolie fleur que l'amour avait l'ait éclore sur son chemin, il ressentait toutes les fureurs de la jalousie en délire. Le troisième enfin était Acboud, Achoud (jui jamais n'avait osé s'avouer que de tout son sang il eût payé un baiser de la Rose des Traras, Achoud que pas un regard, pas un sourire n'avait recompensé d'une passion qu'il se cachait à lui-même, Acboud qui soutirait d'autant plus que .son amour était profond comme celui d'un père, respectueux comme celui d'un frère, ardent comme celui d'un amant.
Au détour d'un sentier, ils afierçurent ensemble la robe de Mériem, et le même cri s échappa de leurs poitrines.
Seulement, tandis que Ben-Âchmet et son gendre s'élançaient avec joie vers la jeune femme, Achoud, vaincu par l'émotion, lonihail sur la poussière du chemin.
Les Kabyles saluèrent le retour de Mériem par une décharge de leurs fusils qui fil vibrer les échos de l'Atlas, et ils s'empressèrent autour d'elle pour connaître le nom du ravisseur.
Alors parurent deux cavaliers vêtus d'un burnous noir; l'un deux étendit son brus dans la direction du douar des Angades : un incendie immense illuminait l'horizon.
— Hommes des montagnes, — dit-il, — retournez à vos demeures ; les vautours (|ui ont ravi la colombe n'ont pas d'ailes assez puissantes pour échapper au feu dont leur aire est embrasée !...
Puis tous deux s'éloignèrent à toute bride.
Les Kabyles stupéfaits ne savaient que penser des paroles élrangi-s qu'ils venaient d'entendre.
Mériem raconta en quelques mots ce qui s'était passé ; Ali comprit alors qu'elle s'était trouvée en présence du Roi des Chemins.
— Frères, — dit-il en s'adre.ssant aux Traras, — n'allons pas plus loin. La justice d'Allah s'est appesantie suite douar des Angades, nul <rcntre ces chiens ne pourra se soustraire à la main qui les frappe.
— Mais enfin, — demanda Bun-Aclimet, —qui donc a allumé cet incendie?
— Pèi-e, — répondit le jeune homme, — cette nuit, en passant dans la plaine, le hasard m'a fait rencontrer un homme suivi de cent autres. Je me suis caché dans une broussaille. et j'ai entendu une voix qui disait -. « Compagnons, j'ai juré qu'avant l'aurore la tribu des Angades serait anéantie. » Et cent voix lui répondirent : « — Maître, la volonté sera faite. » L'homme était Elaï-Lascri, et les cent autres étaient le brouiltaid sanglant.
— Pourquoi )e Uoi des Chemins a-l-il protégé Mériem? — fit Ben-Achmet, étonné de la générosité du bandit.
— Parce que, sans le connaître, je lui ai sauvé la vie, un jour que son cheval ell'rayé reniporlait vers un i)récipico. D'une balle j'ai tué le coursier et arraché le cavalier à une mort certaine.
— Vous êtes quittes maintenant, — dit Ben-Achmet.— Il nous r.iut regagner nos maisons, c#r le nègre ne lait rien à demi. Allons ! en route, mes enfants, — ajouta le vieillard.
Dans son égoïsme paternel, le marabout prit sa lillo dans .ses bras, et, la posant devant lui sur .sa selle, il .savoura le bonheur <les pères en déposant sur le front j'cïle de la jeune l'emnio ses plus doux baisers.
Ali souriait, se promettant de savourer un peu plus lard le bonheur des amants.
Le lendemain, ijuand l'aurore dora le sommet de l'Atlas, Ali quitta Aïri-Kébira ; son visage rayonnait de !ionhenr, et, quand il repassa Ji l'endroit où il avait retrouvé sa femme, il aperçut Achoud, qui, accroupi sur l'i terre, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, avait
iSi
LOUIS NOIR
passé la nuit, immobile, sans dormir, sans songer, sans penser, sans pleurer.
Le pauvre chasseur était dans l'état étrange d'un homme qui aime sans espoir et qui en a pris son parti ; situation bizarre, où tout plaisir est une souffrance amère, toute reflexion une fatigue, tout désir une amertume, où les rêves sont impo.ssibles tant la tête est lourde, où le repos est difficile tant la douleur est tenace, où la souffrance seule est une volupté, parce qu'elle vient de l'objet aimé.
Pauvre Achoud! Ali, en passant, lui envoya un affectueux bonjour, et le chasseur se crut obligé d'y répondre gracieusement.
Il est vrai qu'il s'y prit à la façon d'un bouledogue qui joue avec un épagneul.
— A quoi pouvait penser Achoud? — se demanda Ali. —
A quelque embuscade sans doute, (]u'il veut dresser ce
soir contre une panthère ou un lion.
Meriem eiait sauvée, mais Katma ne letait pas.
Après avoir conduit Mériem à son chef, El-Chadi revint au|jrès de ses compagnons.
Le calme était revenu parmi les Angades
El-Chadi et .ses compagnons, aussi rapidement que possible, s'introduisirent dans le douar des Angades, et de là parmi les bestiaux, tous réunis dans une enceinte de broussailles.
Il parvint à son but en employant les moyens que nous avons précédemment décrits.
Une fois placé côte à côte avec les bœufs et les moutons, El-Chadi se sentait en sûreté, lui et ses sept camarades.
Tous les animaux ont une corde sensible ; comme nos biches d'Europe, les moutons d'Alger ont la gourmandise.
En Afrique, les voleurs flattent le palais des ruminants en leur pré.sentant du sel. Les gens de cette profession sont toujours munis d'un sac rempli de cette denrée, et El-Chadi n'avait certes pas négligé celle ulile provision. Il fit passer son sac à ses amis, qui apprivoisèrent ainsi les animaux que leur voisinage eflVayait.
Les filous se couchèrent au milieu d'un cercle de mouton": dont les corps devaient les prolégc-r contre les balles, qui n'allaient pas tarder à pleuvoir.
Lorsqu'il avait vu .«a ruse sur le point do réussir, El- Chadi avait détaché un de ses hommes au[irès du Roi des Chemins pour l'avertir que tout était prêt.
Elai-Lascri, à l'arrivée de ce message, d'un gesle impérieux fit ranger tout son monde autour de lui; puis, quand il vit .ses bandits attentifs cl penchés sur leur selle pûurécouler ses ordres, il leur dit rapidement, en montrant le douar :
— Les hommes qui dorment .sous ces tentes ont juré hier devant leur cheik de nous massacrer tous; ils se proposent de nous tendre une embuscade où nous serions accables par le nombre. Ils sont au moins trois cents. Ce matin même, ils devaient .se mettre en marche; j'ai pen.sé qu'il serait bon de leur fismier si bien les yi'ux cette nuit que demain ils ne pourraient voir l'aube du jour. Que pensez-vous, camarades, de ces liyènesquiosents'attai|uer à des lions comme nous? Ne croyez-vou» pas (jue nous devons taire un exemple terrible et les exterminer sans merci? — Les Angades ne songeaient en aucune façon à lutter contre le brouillard sanglant; mais par ce mensonge Elaï-Lascri voulait exaspérer ses bandits. Un murmure d'imprécations proférées à demi-voix lui prouva qu'il avait réussi. Il conliuua : — Tous ces chiens ont lait serment de ne pas rentrer auprès de leurs femmes avant d'avoir coupé nos têtes et jeté no"* corps en pAlure aux vautours; de leurs cadavres ils nous faut faire aux chacals une curée sanglante. Le soleil, en se levant demain, éclairera un tableau si efl'niyant qu'à tout jamais les tribus perdront l'envie de nous donner la chasse. Seulement, dans la mê- 16e, prenez bien garde de frapper le cheik, qui a conçu
la pensée de nous faire tomber dans un piège. A celuilà je veux moi-même infliger un châtiment.
— Mais, — demanda Yousouf, l'un des bandits, — comment reconnaîlra-t-on ce cheik?
— Voici mon plan, — répondit Elaï-Lascri. — Toi, Yousouf, tu vas prendre le» vingt cavaliers las mieux montés, et tu simuleras une attaque contre le douar. Quand les Angades sortiront du cercle des lentes pour te repousser, tu battras en retraite en combattant très-vivement. Il te faudra tirailler beaucoup et les harceler de tous les côtés à la foi< pour leur faire croire qu'ils ont en face d'eux une troupe nombreuse. De celle façon tu parviendras à les attirer fort loin d'ici. En leur absence, avec le reste du brouillard je ferai le sac du douar, où il ne restera plus que des fantassins à moitié désarmés, de» femmes et des enfants. En quelques minutes nous aurons eu bon marché de ces gens-là. Alors nous nous placerons sur le chemin que devront prendre les cavaliers en revenant de vous poursuivre, et nous les taillerons en pièces. I! va sans dire, Yousouf, que tu les suivras, de façon à leur couper la retraite quand je les chargerai. Quant à la manière de s'emparer du vieux cheik, j'ai un moyen de le faire prisonnier. Ceci me regarde. Vous avez compris, n'est-ce pas?
— Oui, — répondirent les bandits à voix basse.
— Ton plan est magnifique, — ajouta Yousouf, — je vais l'exécuter.
Et avec vingt hommes il s'élança vers le douar, contre lequel il engagea un feu violent.
Cette fois les Angades, entendant la fusillade et le sifflement des projectiles, comprirent qu'un péril sérieux les menaçait. Les guerriers prirent les armes, débarrassèrent leurs chevaux de leurs entraves et sautèrent en selle. Sidi-Iimbareck les conduisit au combat.
Yousouf, exécutant très-bien les ordres d'Elaï-Lascri, déploya tant d'activité que les Angades crurent avoir de nombreux adversaires à combattre. Par des allées et des venues fort bien conduites, par des mouvements oft'ensils suivis de retraites précipitées, les bandits parvinrent à attirer les cavaliers fort loin du douar.
Pendant ce temps, le gros de la troupe d'Elaï-Lascri se tenait en emt)uscade.
Au douar, les gens de bas étage qui ne possédaient pas de chevaux menaient grand bruit avec les femmes et les enfanis. Ces gens-là peuvent se comparer aux serfs du moyen âge; .serviteurs infimes, piltres ou fermiers, c'étaient des personnages qui ne brillaient pas par le courage. Fort mal armes du reste, ils étaient incapables de défendre les tentes.
Cependant, comme ils avaient vu fuir l'ennemi, ils se croyaient en sûreté, et ils comptaient bien voir revenir les guerriers avec les dépouilles des vaincus.
Soudain un galop rapide.se fit entendre; ils crurent que Sidi-Embareck rev enait avec les siens, et tout joyeux ils vinri Ht à sa rencontre. Mais les cavaliers qui accouraient mirent le sabre à la main, et le sang coula à larges flots avant que les Angades eussent reconnu leur erreur.
Bientôt cependant un mot lugubre circula parmi la foule épouvantée : le brouillard sanglant !
— Le brouillard sanglant! — répétaient de tous côtés des voix tremblantes.
Et chacun fuyait, sans chercher à lutter contre les brigands; ceux-ci hachaient sans pitié tout ce qui se trouvait à portée de leur yatagan.
Les Arabes es.sayèrent de s'échapper en moulant sur les chameaux, mais le douar était si bien cerné que pas un ue ces malheur'ux n'échappa ; sans ces.se des cavaliers rejetaient la foule au centre, où Elai-Lascri, avec une rage indicible, se ruait sur cvax qu'il voyait debout et les abattait à ses pieds.
Les bras rouges de sang, il frappait avec une ivresse féroce, sans relâche, .sans fatigue.
Il fut si bien .'•econdé qu'il acheva en peu de temps ^ son œuvre horrible de destruction. De tous ceux qu'il
venait de surprendre, pas un seul ne survécut à ce massacre acharné, inouï.
De son ciMé, El-Chadi avait consciencieusement accompli sa mission ; de telle façon que les bœufs et les moutons jonchaient le sol de leurs masses inertes.
Aussi, quand le Roi des Chemins, ne trouvant pins rien h tuer, promena ses regards autour de lui, vit-il de tous côtés des monceaux de cadavres que dépouillaient déjà ses farouches compagnons.
Aprf's avoir apaisé leur soif de sang, ils s'empressaient de satisfaire leur désir de pillage: pour les tigres, la curée vient toujours après le combat, tandis que le lion no dévore pas l'honmie qu'il a terrassé.
Les brigands allaient de tente en tente, de cadavre en cadavre, s'emparant de tout ce qu'ils convoitaient et achevant avec leurs poignards ceux qui respiraient encore.
Avec une sauvage brutalité, ils coupaient les jambes des femmes afin de leur prendre leurs bracelets; pour enlever leurs anneaux d'or ils arrachaient les oreilles auxquelles ils pendaient. Souvent, dans les sacs dont ils étaient munis, les bijoux tombaient pêle-mêle avec les membres mutilés qu'ils ornaient.
Quand le pillage fut terminé, Elai-Lascri rallia sa troupe pour aller à la rencontre du cheik, dont un bruit lointain annonçait le retour.
Il marcha droit à sa rencontre.
Quand les Angades furent à portée de la voix, le Roi des Chemins fit faire une halte à ses hommes.
— Je vais, — leur dit-il, — aborder seul le goum de Sidi-Embareck; vous vous rangerez de côté, afin de le laisser passer, mais à mon commandement, tenez-vous prêts à faire feu.
Les bandits ne comprenaient pas l'idée de leur chef; néanmoins ils ne hasardèrent aucune observation, tant ils avaient foi dans son adresse.
Elai-Lascri, qui distinguait très-bien, grâceà quelques rayons de lune, le cheik Embareck, lui cria :
— Arrêtez, là-bas ! Qui êtes-vous t
— Arrête toi-même, — dit une voix, — et apprendsnous ce que tu veux?
— Je me nomme Addar, — répondit Elai-Lascri, — et j'amène du secours aux Angades, mes alliés ; si vous êtes des ennemis, malheur à vous I mon goum va vous charger.
Addar était le chef d'une tribu voisine ; quoique un peu éloignée du douar angade, elle pouvait réellement avoir entendu des coups de feu et avoir pris les armes.
Aussi Embareck cria-t-il :
— Ne tire pas, Addar, je suis Embareck.
— Si tu dis vrai, viens seul vers moi, comme je vais vers toi, — répliqua Elaï-Lascri.
Sidi-Embareck lança son cheval au galop ; le Roi des Chemins l'imita, et tous deux s'abordèrent à deux ou trois cents pas de leurs goums respectifs.
Le vieux cheik tendit sa main à celui qu'il prenait pour un ami, mais le nègre lui lança sur la tête une corde terminée par un nœud coulant. Etranglé pur le lasso qui l'enlaçait, le vieillard ne poussa pas un cri, mais il essaya de se dégager. Elai-Lascri, par un mouvement habile, tourna autour de lui comme pour se pladT à sa gauche, et la corde eutoura les bras du cheik, qui essaya de sauter à bas do son cheval.
Alors le Roi des Chemins l'élreignit dans ses bras comme pour échanger un do ces embrassements dont les Arabes sont si prodigues, et il acheva de le garrotter tout à fait.
Serré comme il l'élait, Sidi-Emba-'eck perdit la respiration, et bientôt après la connaissance. D'une main vigoureuse, son ennemi le maintint en selle.
Pendant ce temps, les deux chevaux marchaient côlo h côte.