U SIECLE. — XXXV
Les Angades, qui de loin observaient cette scène, no concevaient aucun soupçon et continuaient d'avancer.
L° brouillard sanglant s'était rangé sur leur droite, afin de les laisser pas.ser.
De temps en temps Elaï-Lascri se retournait pourjuger du moment propice.
Quand le goum de Sidi-Embartck fut h portée de pistolet de ses bandits, il cria d'une voix stridente:
— Chargez !
Alors une détonation violente retentit, un rideau do flamme se déroula devant le brouillard sanglant, qui apparut menaçant et terrible.
Cette première décharge fut si meurtrière, elle déconcerta tellement les Angades, qu'ils donnèrent le temps aux bandits de tirer un second coup de pistolet.
Une confusion inexprimable, augmentée encore par l'obscurité, se mit dans le goum. Des chevaux efl'rayés se cabraient, désarçonnant les cavaliers ; d'autres, buttant contre des cadavres, s'abattaient lourdement sur le sol. Le râle des blessés, les hennissements des coursiers. se mêlaient aux jurons des braves qui voulaient combattre, aux clameurs des lâches qui cherchaient à fuir.
Ce fut en ce moment que les bandits s'élancèrent.
En vain Meçaoud et quelques vaillants essayèrent-ils de leur tenir tête ; le goum fut mis en déroute et se dispersa comme un troupeau de moutons à l'approche de la panthère.
Mais Yousouf attendait les fuyards en travers du chemin ; et lorsqu'il vit cette masse confuse arriver sur lui, il se jeta avec ses vingt hommes au mi heu de la bagarre.
Les nouveaux combattants faisaient rage ; rien n'excite un guerrier comme les escarmouches; aussi les Angades, refoulés par ce choc violent, cernés, démoralisés, éperdus, demandèrent-ils grâce en jetant leurs armes.
Leurs prières furent inutiles, Elaï-Lascri avait défendu de faire quartier ; il fut .si bien obéi qne bientôt de ce douar puissant il ne resta plus que quelques cavaliers. Encore ne durent-ils leur salut qu'à leur énergie et à la vitesse de leurs chevaux.
Parmi eux se trouvaient Meçaoud et son cousin El- Kouffi, à qui la peur avait fait faire des efforts surhumains pour .sauver sa vie.
De son côté, Elai-Lascri avait enlevé Sidi-Embareck de sa selle, et il s'était laissé glisser sur le sol avec lui.
Il lui desserra un peu la gorge pour qu'il n'étouffât pas, et il le tint terrassé pendant toute la lutte. Ses hommes après leur triomphe, le trouvèrent un genou sur la poitrine du cheik, et l'œil avidement fixé sur lui.
Sa soif de vengeance était telle qu'il regardait son ancien maître comme le voyageur altéré regarde l'eau qu'on lui présente.
Après tant d'années d'attente il tenait enfin sa victime.
Les bandits crurent un instant qu'il était devenu fou.
Yousouf posa sa main sur l'épaule de son chef; celui-ci leva la tête ; il ressemblait à l'homme qui sort d'un rêve.
— Maître, — dit Yousouf, — nous avons détruit les Angades; que faut-il faire maintenant?
— Dépouiller ce misérable et l'attacher à un aibre, — ré(.oi)dit-il en montrant le cheik.
Cet ordre fut accompli avec précipitation ; la pnmelle fauve d'Elaï-Lascri étincelait dans l'ombre et faisai: frissonner ses bandits eux-mêmes.
Le cheik, avec cette résignation stoique si admirable chez les musulmans, se lai.ssa faire sans proférer une parole. Il pensait que les vainqueurs allaient lui infliger le dernier supplice, et il attendait la mori avec un calme superbe.
Elai-Lascri s'avança lentement verslecheik,et il fit pesef sur lui un décos regards magnétiques auxquels une passion e-xallée jusqu'au délire peut seule donner leur puissance étrange.
LOUIS NOIR
Embarfck baissa la lêlé; il lui sembla qu'un serpent le fascinait avant de l'enlacer de ses anneaux.
— Me reconnais-tu? — demanda Elai-Lascri d'une voiï à la fois émile et rnenaçante.
— Oui, tu es le Roi des Cliemins.
— C'est ainsi que l'on me noninae aujourd'hui, mais jadis je portais un titre moins noble.
— Je ne t'ai jamais vu.
— Cherche bien !
— Je ne trouve pas.
— Eh bien ! je suis le nèççre que tu as exposé aux hyènes. Te souviens-tu maintenant? — Sidi-Embareck frissonna. — Que ferais-tu à ma place? — demanda Elaï-Lascri.
— Je tuerais mon ancien maître ! — répondit avec énergie le vieux cheik.
— Eh bien! moi, je lui donne la vie. Oh! ne souris pas, vieux chien. Je ne mens pas comme toi, qui renies ta parole pour un douro. Tu vivras, mais tu vivras déshonoré... Tu ne comprends (las? Tu vas comprendre. Ici, vous autres ! — cria Elaï-Lascri à ses hommes, — et qu'on arrache à ce vieux singe sa barbe qui le gêne!
iJne vingtaine de bandits entourèrent le cheik et se disputaient à qui lui enlèverait le frlus de poils.
Grossiers, sans âme, féroces par instinct, les compagnons du nègre trouvaient dans cette torture une oceasion de s'amuser.
Le vieux cheik rugit dé rage. ~'" '
— Tous devez me respecter. Tnez-tnoij si vous voulez, mais ne me déshonorez pas.
— Ah ! vieux chacal, tu te décides donc à aboyer ; tu commences à comprendre ina vengeance, — dit Elaï- Lascri. — Eh bien ! allez, enfants, dépouillez son crâne comme son visage. Tu es djouad, n'est-ce pas? lu es lier, arrogant, et tu vas ressembler à un Icfireux. Qu'on me donne un bâton ! — ajouta le nègre. Puis il continua: — Tu as eu des esclaves que tu battais; soi.» donc frappé à ton tour comme un chien.
Et il le rona de coups.
Ce traitement igiioniinieux révoltait le cheik, qui Se tondait pour brider ses liens.
Il serait resté impassible devant la tnori, mais la honte de Son supplice lui insprraif une fureur impuissante. Bientôt il n'eut plus la force do remuer, cl son bourteau cessa de le battre dans la craint'' de le tuer.
Alors le nègre le fit transporter au milieu du douar, toujours garrotté. Les bandits amoncelèrent en face de lui les tentes et tous les débris susceptibles de prendre feu. Sur ce bûcher ils entassèrent les cadavres par centaines, et its y mirent lo feu.
La flanimc éclaira au loin la plaine, et, à quelque distante du brasier, Sidi-Embareck fut obligé de conlcfnpler ce speclacle lamentable. H respirait une odeur infecte de chair brûlée, il fixait un œil hagard sur ce brillant foyer, et il songeait que les derniers vestiges de ses richesses s'en allaient en fumée; il sentit de rhumidité sous son corps, et, approchant sa main du sol, il la relira rouge du sang de ses proches.
Alors ce vieiix guerrier au cœur de pierre sentit son cœur s'amollir dans sa poitrine, il se mit à sangloter en maudissant ..on crime.
Un rire sardonîquo lui fît lever les yeux: le Roi des Chemins était devant lui, témoin de sa faiblesse...
La main du nègre s'entr'ouvrit, laissant tomber un dûUro, et de ses lèvres descendirent ces paroles amères :
— Sè> he les pleurs, vieiix fou, voici ta première aumôhc.
Puis il s'éloigna, ricanant toujours.
Pendant que le ftdi des Chemins âccortipRssait sa terrible vengeance, Falma restait seule en face de Ben- Addou : le misérable s'ciait gli.ssé dân^ sa chambre au moment oil elle reconduisait son amant.
Grandes furent l'épouvante et lu surprise de la jeune
femme en l'apercevant; elle savait le chaoueh capable de tout. Ben-Addoa, la voyant trembler de tous ses membres, lui dit:
— Eh 1 ma fille, sprais-tu donc devenue muelte? tu ne songes pas à me demander ce qui m'amène. Est-ce la peur qui te lie la langue?
— Non, c'est le dédain, — répondit Falma.
— N'afl'ecte donc pas une bravoure que dément ta pâleur ! Tu frissonnes, tu as tort, pourtant. Je ne te veux aucun mal. Tu vois devant toi un amoureux, pas autre chose. Si tu es genldle, ma colombe, je joindrai quelques jrHis bijoux à ceux que déji tu possèdes.
— Garde ti!S présents: ni promesses, ni menace.5 ne me décideront à écouler tes propositions. Quand Aïdin vivait, tu fus souvent la cause des persécutions que sa jalousie me faisait subir; maintenant, tu continues à me poursuivre par des déclarations qui me son! odieuses; hors d'ici, Ben-Addou, et rappelle-toi que tu n'obtiendras jamais mon amour.
— Quelle superbe assurance! — s'écria le chaoueh en riant d'une façon sinistre. — On l'a dit et on a eu raison : les femmes sont des pies, babillant à la légère, le ne quitterai pas cette chambre sans avoir obtenu dès preuves de fa lendrésse.
— Tu parles auisi parce que lu me supposes sans protecteur ; mais tu seras moins audacieux (juand tu sauras que demain j'épouse un homtne dont le bras est assez fort pour te punir si tu né |p retires à l'instant.
Falma attendait de cette révélation tin grand effet; elle espérait intimider Ben-Addoa. n
Mais celdi^ti lui dit avec Ironie»
— J'avais raison de le comparer à une pie: partes paroles incoiisiiiérées lu me fais concevoir un. dangereux soupçon. E:tt-ce que par hasard ce bienheureux mari dont tu me menaces, serait le visiteur de tout à l'heure?
— Quel visiteur ? — murmura Fatma; sans parvenir à surmonter son trouble.
— Mais celui qui sait si bien contrefaire l'hyène, celui qui l'altend dans son ïeparre, cefuf que l'on appelle le Roi des Chemins !
— Allah ! Allah ! — s'écria Fatma en tombant à genoux, — il sait tout.
— Oui, tout Je tiens entre mes mains ta vie ou ta mort ; un baiser peut ni'attcndrir, une résistance ridicule te perdrait Choisis!
Et Ben-Addou attendit. Falma n'nésita pas dans celte horrible alternative; seulement elle essaya par un dernier elt'ort d'clfiayer le chaoueh.
— Malheur à toi si lu me touches! de près comme de loin, la vengeance d'Elaï-Lascri saura te poursuivre. Il est temps encore de te faire pardonner, ma bouche sera muette; mais, si tu insistes...
— Assez! — s'écria Ben-Addou, — tu viens de prononcer ton arrêt ; les morts ne parlent pas, lu iras garacr mon .secret au fond d'une tombe. Je te hais autant que je t'aime; h cette nuit l'amour, à demain la haine! — El le chaoueh, malgré ses larmes, malgré ses cris, la saisit dans ses bras. — Va, — lui disait-il, — lu peux pleurer, ta voix .serait-elle plus douce que la plainte d'une gazelle ble.ssée, je ne m'attendrirai pas. Une fleur n'est jamais si belle que quand elle est humide de rosée. — Et I œil du chaoueh brillait à la fois du feu des désirs et de celui de la vengeance. Quand à l'aube du jour il (luilla la maison, de ces deux passions l'une était satisfaite par d'infâmes violences; pour assouvir l'autre, il ne lui restait plus i|u'à dénoncer sa victime à l'agha... Il résolut de se hâter, car, en longeant le rempart, il aperçut les rcflels d'un incendie qui rougissait l'horizon, et il se |irit .'i treml)lcr, non de remords, des créatures aussi Iâ(h4>nicnt cruelles n'en ont pas, mais de peur. — C'est Elaï-Lascri, — pensait-il, — qui vient de faire une razzia, et s'il savait ce que j'ai osé cette nuit dans sa maison, pendant qu'il égorgeait là-bas, peut-être demain
r.l', BROUILLAUD SANGLANT.
lie trouverait-il pas la fort>t de Zobdoii assez vastp pour me servir de bûclicr... Allons, lo plus sûr est de tuer Falma. — Déjà le misérable reloiirnait sur ses pas, (luand une idée subite l'arrêta. — Décidément, — se dit-il, — il vaut mieux faire condamner cette négresse maudite par l'aglia ; au moins Elai-Lascri saura à (|ui s'en prendre. Taudis que, si je poignarde sa tiancée, il fera faire tant rie rochcrclies par ses espions qu'il finira par me connaître. Le lils d'Aidiu accusera, mon maître condamnera, un do mes camarades esécutera son jugement, et, si Elai-Lascri s'attaque à monseigneur, il recevra une leçon. D'un autre coté, si par hasard le Roi desi'.hemins triomphait, je fuirais loin d'ici, et, en cas do lutte, je prendrais mes précautions à l'avance.
Tel était le prestige d'Elai-Lascri qu'un serviteur de Ben-.\bdallah, agha puissant, presque roi, admettait la possibilité de voir son maître vaincu par le chef du hiouillard sanglant!
or BEN-ADDOU NE SE LAISSE PAS ATTENDRIR PAR LES PUIÈRES DE FATMA.
Afin d'exécuter son projel, habilement conçu, Ben-Addou s'en fut, quoiqu'il fît nuit encore, fraiipcr à la porte d'Jbrahim, le ûls u'Anlin, dont Fatma avait été l'esclave.
Celui-ci, après avoir laissé longtemps le chaouch ébranler à coups de bâton l'entrée de .sa maison, finit par enfin l'ouvrir d'un air furieux, et il reçut les visiteur trop matinal avec une mauvaise humeur qu'il ne se donna pas la peine de dissimuler.
Doux esclaves étaient à côté du jeune homme ; le chaouch lui fit signe de les renvoyer.
Ibrahim les congédia ; puis il demanda brusquement :
— Que veux-tu "? est-ce que l'on réveille ainsi les honnêtes gens ?
— Voyez un peu ce (jue c'est que les jeunes gens; on voit bien que tu es marié nouvellement, — répondit insolemment Beii-Addoii.
— Que t'importe mon mariage? Dis-moi ce qui t'amène, ou je lâche mes chiens sur toi.
— D'abord, je vais m'asseoir, — fit le chaouch en pénétrant dans la cour. Pi.is, quand il eut choisi pour siège un banc do pierre, il continua avec un sourire sarcaslique : — Tu [irélends, Ibrahim, <]ue tes allaircs niiiuportent peu ; eh bien! c'est une erreur. Je connaissais ton pauvre père, je l'aimais beaucoup même; or, je trouve que lu t'occupes trop d'amour et (las assez de vcngrance. Les ctia''mes de ta nouvelle épouse ont sur toi tant d'empire que tu oublies la mare de sang dont le champ paternel est encore taché. Entre nous, tu achètes trop de bijoux au juif Jacob; de sorte que tu n'as plus a-sscz de douros pour faire forger un yatagan.
Ibrahim était un jeuiu^ homme aussi doux (jue son père était féroce.
Ne sachant à qui attribuer l'assassinat qu'il devait [ninir, ne se sentant point au fond du coRiir une soif ardente d(! sang, il avait oublié, au pointde vue andic, que lu devoir d'un fils est de châtier celui qui lui a ravi l'auteur do ses jours.
Ben-Addou connaissait l'homme qu'il voulait transformer en instrument propre h servir sa iiaine.
En adressant ces paroles îi Ibrahim, son but était de stimuler ce caractère un peu mou, et il le faisait avec d'autant moins de crainte qu'il n'avai- rien à redouter de son naturel, sinon pusillanime, du moins faible et sans audace.
11 no se déconcerta donc pas quand le jeune homme s'écria :
— Tu I s bien téméraire de venir m'insuller chez moi ; prends garde à les paroles !
— Tiens, tiens, tiens! — fit Ben-Addou en graduant lo ton ironii|ue do ces trois mots par des nuances que la langue française no saurait repdre; — tiens, tiens, liens, voici Ibrahim qui se fâche! <]iiel prodige! Pourquoi faillit prendre garde, mon agneau 'i
— Parce que, .si tu m'otl'cnsais encore, jo te ferais sentir le poids de ma colère.
Ben-Addou partit d'un éclat de rire très-sincère. — - Voilà ce que uèsc ta colère, mon pauvre Ibrahim,— dit-il quand son hilarité se fut calmée. Et, ramassant dans la cour un fétu de paille qu'il trouva malgré l'obscurité, il .soufrta dessus. — Comment, — continua-t-il, — tu penses m'inlimider quand chacun se moque de loi comme d'un enfant timid(^ ; de par la ville on va répétant d(^s propos tels que le dernier des juifs te cracherait au visage si tu le menaçais. Juge un peu de la peur (|ue lu m'inspires, à moi qui ai des pistolets dans ma ceinture et un yaiagan sous la main. Je parie un chameau contre un âne que lu n'as jamais déchargé un fusil. Du reste, il ne faut |ias m'en vouloir ; jo viens te rendre un grand service en l'apprenant combien l'on te méprise. Peut-être mes conseils réveilleront-ils ton courage endormi.
Jusqu'à un certain point, le chaouch avait raison ; Ibrahim le sentit.
Voulant se disculper de cette accusation portée contre sa bravoure, il s'écria avec une chaleur qui fil plaisir à Ben-Addou :
— J'ai questionné tous ceux qui pouvaient me nommer l'assass n do mon père ; aucun n'a su me renseigner. On a tort de suspecter mon courage. Je suis un agriculleur paisible, c'est vrai ; mais, si je parviens jamais à connaître le meurtrier d'Aïdin, il périra par ma main, quel qu'il soit.
Le chaouch, ne trouvant pas son homme monté au diapason oîi il le voulait, lui plongea dans le cœur comme un poignard celle phrase terrible :
— Tous les serments du monde no valent pas une àc-, tion. Il y a des médisants qui assurent que ton père lé malmenait fort et que tu aspirais à un héritage considérable et à ta liberté.
Cette insinuaiion perfide obtint tout l'effet que le chaouch en espérail :
— Uli ! les misérables ! — gronda le jeune homme avec fureur; — oser exprimer sur mon compte un au.ssi horrible doute !... Tu as raison, Beii-Adilou, il faut i|u'à tout prix je découvre l'auteur de ce meurtre.
Ben-Addou avait enfin touché la corde qu'il fallait faire \il)rer pour tendre les ressorts do celle âme sans énergie.
Il résolut d'exploiter habilement l'élan qu'il venait do lui imprimer. Se redres.sant tout à coup, il posa brutalement au jeune homme cette question :
— Combien donneras-tu a celui qui le révélera le secret que tu cherches.
— Cent douros ! — répondit celui-ci ; — tu lo vois, jo no suis pas avare. Que l'on prononce son nom devant moi, on verra si je suis lâche !
— Alors, donne l'argent, je vais parler.
— Quoi ! tu sais"?
— Oui.
Et la main avide do Ben-Addou se tondait.
— Un instant ; le secret 1
— Jure quo tu me [layeras, — fit lo misérable avec la défiance d'un coquin.
— Va donc! jo suis honnôlo homme.
— Eh bien ! ra.s.sey()ii.s-iious, je vais te raconter ce quo j'ai vu ou entendu. — Ils .s'assirent tous deux. — Le l!oi des Chemins aiiuait Fatma, — dit le chaou-li, — il a tue son maître, il t'a ensuite acheté celte esclave, et il l'a installée dans une maison de cette ville.
— La preuve, je veux la preuve I — s'écria Ibrahim, qui n'en pouvait croire ses oreilles.
LOUIS NOIR
— Mais tu es donc sourd et aveugle! A qui fut vendue i ton esclave? i"
A un étranger, qui m'a envoyé Jacob pour interraé- |
diaire.
Encore un, — pensa tout bas le chaouch, — auquel
je ferai payer mon silence ; décidément cette affaire est un puits d'or. —Puis, tout haut, il ajouta : — Quel peutêtre cet inconnu, sinon le Roi des Chemins? Sans cela, à quoi bon tant de mystères? Fatma, riche comme une sultane, couverte d'or et de perles, ne peut devoir sa fortune qu'au chef du brouillard sanglant. Me crois-lu, voyons, quand j'affirme les avoir vus de mes yeux, enïendus de mes oreilles? Bien sot tu es do n'avoir pas compris cela plus tôt.
— C'est bien ; je suis convaincu. Mèiu-moi d'abord au- JII& de Fatma, que je la punisse la première.
— Boni — se dit intérieurement le chaouch, — la résolution de cet imbécile supprime le procès; point n'est besoin du cadi. Dans une heure toute la ville saui-a qu'il a poignardé Falma. — Mais, dans le cœur de Ben-Addou, Jes mauvaises passions étaient telloment nombreuses qu'elles se combattaient l'une par l'autre. Sa cupidité en éveil lui fit songer que Tagha, son maître, pourrait bien donner une forle récompense à qui lui livrerait le moyen de s'emparer d'Elai-Lascri. Or, tout en laissant Ibrahim accusera haute voix la mulâtresse, il pouvait, lui. faire observer en confidence à son chef que, par la jeune femme, il serait facile de tendre un piége à Elaï-Lisiri. Du même coup il raconlerait que l'on devait à son zèle intelligent la révélition de ce secrel, et il comptait tirer un grand parti de l.i reconnaissam e de l'aglia. Avec une rapidité qui faisait honneur à son im.igiii;ition, il changea immédiatement ses plans. — La mort de F.ilma, — dit-il,
— ne te suffit pas; il te faut aussi la tète de son amant. As-tu rénèchi que tu es bien peu fait au nieller des armes pour te mesurer ave.-, un guerrier comme Rliï-Lascri ?
— C'est vrai, — fil Ibr.ilimi, qui .ivait oublié dans son exaltation le sanglmt renom du Roi des Chemms. —Jamais je ne réussirai dans mon entreprise.
Et il poussa un profond soupir de découragement.
— Voilà un soupir qui te coûtera gros, —se dit le chaouch. — Oh! que si, tu réussiras, — reprlt-il; — mais à to faire brûler à petit feu... Viens donc un peu sur lo rempart, tu jugeras ton adversaire par ses œuvres. — Le jeune homme suivit avec une certaine inquiétude son interlocuteur, et il contempla avec etl'rol l'immen.se incendie qui dévorait le douar ang.'de. — Eh bien! qu'en penses-tu?- demanda le chaouch. Puis, voyant qu'Ibrahim atterré ne soufflait mot, il lui gll.ssi à l'oreille : — El si je faisais périr ce dangereux ennemi ?
Fais cela, Ben-Addou, el j'ajoute quatre cents douros
aux premiers. C'est la meilleure part de mon héritage, mais qu'importe, si je suis vengé et si l'on ne rit plus de moil
L'œil de Ben-Addou élincela dans l'ombre à cette promesse ; il prit le bras du j(!une homme avec une fainilianlo dont celui-ci ne s'oll'ensa pas.
Il éioutait avec avidité.
— Quand un chacal est trop faible pour lutter contre une panthère, il doit intéresser un lion dans sa queitlle, —dit le chaouch.— Imite lo chacal. Dénonce Fatma à l'aglia, qui exècre le chef du brouillard sanglant. Mon maître Icia mourir cette femme. De là une guerre à outrance entre ces deux puissants personnages. Sans doute Elai- Lascri succombera, el tu suivras tranquillement toutes les péripéties de la querelle sans exposer tes jours.
— Ohl merci, mille fois merci, mon bon Ben-Addou ! |
— s'ei ria le jeune homme en embrassant le chaouch avec trausporl. — Tu aimais réellement mon pauvre père. '
— J'aurais donné mon sang pour lui, — riposta lo clj.ijuc.i, qui trouva à propos une larme hypocrite.
— A.liMds-moi là, je veux le récompenser de suite. i Et Ibrahim courut à .sa nial.son :
— Est-il niais, cului-la !— T(îlle fut la réflexion de Ben- :
Addou. Quand Ibrahim fut revenu avec son argent, l'aoroit coquin se répéta à lui-même : — Celte affaire est un puits d'or; —mais, toujours ambitieux, il ajouta: — Elle deviendra peut-être une mine de diamants.
Quant au pauvre tisserand, il admirait avec la naïveté d'un honnête homme le génie inventif de celui qu'il appelait son sauveur; du fond du > œur il se promettait do le réhabiliter aux yeux de ses (oncitoyens.
Ben-Addou, en palpant ses douros, devinait les intentions d'Ibrahim, et il savourait à l'avance les joies de la popularité.
Fort contents l'un de l'autre, ils se dirigèrent vers le palais de l'agha. Comme les portes en élaient encore fermées, ils entrèrent dans un café maure, où ils trouvèrent à cette heure matinale une nombreuse société.
De même que nos ouvriers ont l'habitude de boire le matin un verre d'eau-de-vie, les Arabes avaient du café afin de combattre l'humidité de l'air.
Ben-Adaou ne pouvait pas trouver un lieu plus commode pour se poser en sauveur de ses compatriotes.
Le café maure, pour les cancans, équivaut à la boutique d'un de nos Figaros de province ; c'est là que se débitent les nouvelles et les médisances.
Assis sur des nattes, au milieu d'une salle à peu prés nue où pour un sou on boit une lasse de délicieux café, les Arabes savourent gravement leur pipe. Ces personnages immobiles, en apparence fort calmes, sont les ôlrcs les plus bavards de la création.
Ou se fait généralement une idée très-fau.sse du caractère des Algériens; il a deux laces. On n'en connaît qu une. Paresseux jusqu'à la fainéantise, actifs jusqu'à opérer des merveilles de rapidité, indillerents à rendre un Anglais jaloux, pétulants à étonner un Français, rêveurs et bavards, gais et mélancoliques, tels sont les indigènes de race arabe. Ces contrastes tiennent au climat et au carartère. D'un naturel ardent, inquiet, remuai:l, les Arabes se livrent par inl<'rvalles à des accès de passion (|ui dépassent tout ce i|u'on peut imaginer en Europe. Mais, comme toute dépense extraordinaire de force est suivie d'une réaclion d'autant plus longue que la crise a été extrême, il en résulte qu'ils lonibeut dans une apalliie profonde. Or, la chaleur excessive de leur ciel, qui en échauffaat leur sang a contribué à les exalter tant qu'ils sont restés dans l'état de surexcilation, ajoute encore à l'enervement qui suit de près leur lièvre de colère, d'amour ou de... bavardcigc.
L'aube venait de poindre au sommet des Traras ; les habitui's du café, assis en cercle, n'avaient pas encore secoue le sommeil; |{iM!-Addou, entre deux tasses, entama la conversation ; puis, trop prndciil pour secompromellro tout à fait. Il céda la parole à Ibrahim. Au réildu jeuno homme, il y cul à la fou une explosion de raffe, de menaces et d'admiration ; de rage contre le Roi des Chemins de menai es contre Fatma, d'admiration pour le chaouch.
— Oui, — réiiétalt Ibrahim, — Ben-Addou est l'œil de Sldl-Moliammet-Bcn-Abdallah ; Ben-Addou veille quand vous dormez; Ben-Addou est un brave ((ue les griffes d'un lion nellrayeiit pas. Vous verrez Elaï-Lascri traîné sur la place publique do Nédromah et décapité par lui... vous...
Le chaouch trouvait déjà que la popularité a des inconvénients ; les éloges raccaL)laieiit de peur et de joie, quant tout à coup retentit un grand brull.
Le bruit qui avait suspendu sur les lèvres d'Ibrahim l'éloge dé son ami Bei-Addou était cause par une vingtaine de cavaliers qui arrivaient sanglants, meurtris et pAlcs comme des hommes qui ont vu la mort sous soa plus sinistre aspect.
A leur tête était un vieillard que soutenaient deux guerriers.
— C'est sans doute le cheik du ilouar que le Roi des Chemins a attaqué, — dit Ben-Addou. Puis, après avoir examine lo vieux chef plus alleutivemenl, il reconnut Sidi-
Embareck. Aussitôt il s'élança vers les portes du palais : — Ouvrez! — cria-t-il, — c'est le beau-père de Sidi- Mohammed qui arrive.
Aussitôt les portes roulèrent sur leurs gonds, et des serviteurs nombreux s'empressèrent autour de Sidi-Embareck et de ses compagnons : la foule, avide de nouvelles, suivit les nouveaux venus.
Ben-Adallah, prévenu aussitôt de l'arrivée de son beaupère, se précipita à sa rencontre, et, avec l'exquise politesse des grands seigneurs arabes, il le combla de caresses et de salamalecs.
Le cheik, triste et sombre, l'écoutait sans répondre. Quand il fut parvenu au fond de la cour, il descendit de cheval, et, prenant la main de son gendre, il ût signe à la foule de s'écarter.
L'agha, surpris, remarqua alors le désordre et l'abattement de l'escorte.
— Par Allah ! — s'écria-t-il, — qu'est-il donc arrivé?
— Hier, — répondit Sidi-Embareck, — ma fille, qui est fa femme, avait des frères, des sœurs, une mère, une famille; hier, cent tentes étaient rangées autour de la mienne ; je possédais des troupeaux nombreux qui convraient les prairies de la plaine, des guerriers nombreux et redoutables, des richesses immenses ; hier, Ben-Abdallah, j'étais un chef, un chef puissant et vénéré. Aujourd'hui, celui que tu appelles ton père est un mendiant, à qui il ne reste plus ijii'nn pan de burnous pour se couvrir; un ruisseau dv sang a coulé sur ma tribu, et dans ses flots se sont noye.^ hk-a enfants, mes serviteurs, mes femmes et mes trésors ; de ma race il ne survit maintenant que ces quelques cavaliers, dont la terreur a tourné les tètes, et moi, vieillard débile donl l'âge et le chagrin ont usé les forces : pour relever le douar des Angades, reconquérir sa fortune, venger son honneur, il y a quelques fous qui fuient le danger et un vieux chef impuissant...
Un sanglot étouffa la voix de Sidi-Embareck.
La foule muette contemplait à distance, avec un respect religieux, la douleur de ce djouad blauclii par les années, qui, un pied dans la tombe, avait vu mourir avant lui tous les siens.
— Oh! — gronda l'agha pâle décolère et d'indignation,
— quelle tribu a doue osé triompher de la tienne? Parle, père, parle vite, dans une heure je l'aurai détruite!
— Mon {ils, un seul homme au luoude a pu nous vaincre: tout autre que lui serait à cette heure puni de son audace. Mais lui, vois-tu ! c'est un démon qui lasciue les guerriers et les desarm:» d'un regard ; les liommis les plus fermes ne peuvent pas tenir leur âme en sa présence; ce sont des tirebis en face du lion.
— Mais son nom ! son nom 1
— Elai-Lascri !
A cette révélation, Ben-Abdallah sentit une colère formidable s'élever dans sa poitrine. Dans sa fureur il oublia sa dignité, et s'exclama avec des gestes indescriptibles :
— Ce brigand maudit est donc la foudre qui aveugle, le simoun qui brùie, la peste qui tue! Comment! les Angades peuvent mettre trois cents cavaliers sous les armes; ils ont pour protecteur un agha qui commande à tout un peuple, et ils se laissent piller comme des juifs sans courage par des larrons de nuit ! Quelle honte sur mon nomi Par la barbe de mon père ! je veux exterminer ces hiboux et couper de ma main la tète du vautour qui les guide.
— Ces mots, prononcés avec une véhémence indicible, les lèvres écunicntes, l'œil en feu, étaient autant d'insultes. Des larmes de rage jaillirent des yeux du vieillard offensé. Mais Abdallah reprit avec douceur : — Allons, père, calme-toi; je te vénère et je t'ai:ne. .Mej reproches s'adressent aux gazelles qui se sont sauvées, et non au vieux lion qui s'est battu. Je vais mettre des chouafs sur la Irace U'Elaï-Lascri, et je t'apporterai sa tète.
— Tu le jures, n'est-ce pas? — dit solennellemenl le (heik.
— Oui, père.
— Eh bien ! apprends toute ma honte. J'ai été roué de coups, et cependant mon cœur est plus ulcéré que mon corps. Je n'ai même pas pu combattre. Je suis tombé ignominieusement entre les mains des bandits comme un lion pris au piège. Ils m'ont craché au visage, couché dans le sang des miens, avili, déshonoré. Sans Meraoud et mon neveu, qui me sont venus en aide après le départ des brigands, je serais mort de douleur là-bas. Le Roi des Chemins veut me laisser vivre pauvre, stigmatisé, flétri; je vais tromper sa vengeance. Il faut bien montrer à cette génération abâtardie comment on savait mourir jadis. Adieu, Ben-Abdallah !
Et, prenant un pistolet, le vieux cheik se fit sauter la cervelle.
Le suicide est chose rare parmi les Arabes ; aussi l'action de Sidi-Embareck produisit une impression profonde sur les assistants, qui furent pénétrés d'horreur.
Ben-Abdallah, ému jusqu'au fond de l'âme, fit enlever le corps de son beau-père, en recommandant de cacher celte mort à sa femme. Puis, se tournant vers la foule :
— Je promets, — dit-il, — mille douros à qui m'apportera des renseignements certains sur Elaï-Lascri.
A cette nouvelle, Ben-Addou sentit toute crainte s'évanouir dans son cœur; il s'élança vers son maître et lui dit :
• - Dans dix minutes je t'amène, si lu le veux, sa maîtresse, qu'il a visitée cette nuit.
— Eh bien! va donc, et, si tu dis vrai, je double la récompense.
Ben-Addou partit, suivi d'une multitude furieuse et exaltée.
Les masses sont les mêmes partout : ardentes au bien comme au mal, faciles à entraîner, difficiles à retenir, toujours prêtes à se porter à des excès.
Lorsqu'on leur signale un criminel à punir, toutes les haines, se multipliant l'une par l'autre, exaltent avec une prodigieuse rapidité la fureur de chacun, et, sans réflexion, sans examen, les multitudes déchaînées châtient avec férocité ceux qu'elles croient coupables.
Qu'il s'agisse au contraire d'acclamer quelqu'un, l'enthousiasme grossit démesurément la valeur du grand homme improvisé; en un clin d'œil le délire ne connaît plus de bornes, et l'on ne trouve pas de piédestal assez haut pour hisser la statue de ce demi-dieu du jour, qua le lendemain on jette dans la boue.
C'est pour cela qu'à Rome la roche Tarpéienne était si près du Capitole ; c'est pour cela encore que des bras d'un peuple en délire les héros de 93 passaient sous la hache du bourreau.
La populace suivit Ben-Addou en poussant des clameurs féroces contre Fatma, disposée à l'immoler sans savoir quel crime elle avait commis.
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ou JACOB TBAHrr LB ROI DES CHEMIIVS, COMME JCDAS SON ANCÉTHE TRAHIT JÉSUS.
Après le départ de Ben-Addou, Fatma avait attendu pendant deux longues heures l'effet do ses menaces.
Pour qui voit venir la mort avec la plénitude de ses facultés, chaque minute d'agonie est un siècle ; aussi la pauvre enfant soufl'rait-clle horriblement.
Eu proie à la honte et à la douleur que lui avait infligées le chaouch dans cette nuit sinistre, il lui semblait se réveiller d'un songe effrayant pour retomber dans un autre plus terrible encore.
Toutes les infortunes l'accablaient au moment où l'au>
LOUIS NOIR.'
rorc d'une ospérance magnifique empourprait l'horizon de son avenir par ses reflets spirndides.
L'ange du bonheur, sur son aile radieuse, l'avait emportée d"un enfer do souffrances à un paradis de voluptés, dont les portes s'entr'ouvraient déjà devant elle; et voilà qu'il lui fallait mourir, après avoir effleuré à peine, du fian de sa tunique, retto terre promise de la libfrté et de l'amour. Aux angoisses de son prochain supplice se mêlait l'amer regret îles félicités attendues.
Aucune chance de salut ne lui restait, car le chaouch, sachant qu'Elai-La«crI attendait sa maîtresse , devait faire tout son possible pour hâter son exécution.
En efl'i't, un murmure qui, grossissant pou ^ peu, se rapprochait de la maison, lui ai)prit que le moment suprême était arrivé.
Elle vit la populace furieuse, ameutée par Ben-Addou, se précipiter dans sa chambre, et, un instant, elle put croire qu'elle alkrit être massacrée de suite, tant la foule semblait exaspérée. Une grêlf de pierres pleuvait sur son corps, et vin^t bâtons levés au-dessus de sa tête la menaçaient d'un coup mortel.
Au milieu de ce torrent humain déchaîné contre eVc, la malheureuse femme pliait, triste et résignée, pareille au roseau que courbe le flot d'une inondation. Elle attendait qu'une pierre plus lourde que les autres l'écrasât tout à fait, ou qu'un bâton s'abattît, terminant une vie fatalement vouée au martyre.
Le peuple était acharné contre elle.
Au dire de Ben-A'ldou, la jeune mulâtresse servait d'espion au Roi des Chemins.
Peii-Addou, cependant, passait pour un être méprisable; n'importe! Tous voulaient tuer celle que, de bonni'foi.ilsconsidéraient comme une infâme traîtresse.
Personne ne songeait à délier la jeuxe fille, afin qu'elle prtt se justifier ; chacun, nu contraire, voulait l'approi'her pour In frapper et l'insulter.
Ce qu'il y avait de plus révoltant dans la conduite des habitants do Néiiromab, c'est (pie c'était la lâcheté qui leur insfiirait cette rage frénétique contre Falma. Kn la lorturanl, ils torluraient le clu'f du brouillard sanglant ; et ils se sentaient forts, derrière les remparts de leur ville, eux ()ui, dans la plaine, eussent pris la fuite au seul aspect d'Elai-La-cri.
Fiitnia était cependant bien touchante dans sa jeunesse et sa beauté ; si touchante, qu'Ibrahim ne put se décider à la frapper.
Le jeune homme, le poignard à la main, s'était élancé l'un des premiers, mais les doux regards de la jeune femme l'avaient desarmé. Honteux de ce qu'il croyait être une faiblesse, Ibraliiin se retira.
Bi'n-Addou eiilrail en ce moment dans la chambre. Comme son maître voulait obtenir sur Klaï-Lascri des renseignements qu'il avait primii-; i)e payer fort clier. le chaouch tenait à conserver les jours de Fatma. Il fendit la foule avec effort, et se plaçant devant lajeune femme, il cria d'une voix slii. lente :
— Arrière! arriére, tous! Mon maître veut parler à cette fen me, et vous avez l'audace de vous op|)0.ser à sa volonlé! Sortez, ou niallieur à \ous!
Ces paroles firi'nt sur les assistants une grande impression; ils reculaient peu à peu. effrayés de la menace du chaouch, lorsque le juif Jacob, à la grande surprise de Fatnia, dit d'un ton dolent et désespéré :
— Le Roi des Chemins nous a dépouillés de nos richesses, et c'est une injustice do nous priver du plaisir de la vengeance.
Cette hardiesse du juif donna de l'énergie à ses voisins.
— Oui. — cria un tisserand,— Jacob a raison. Elaï Lascri m'a ruiné en m'enlevant un convoi de soierie.s que j'expédiais à Ousda, je veux l'en punir dans celte dnile.s.se. Fais place, Heu-Addou I
— Moi,— nurihli un orlVjvre, — j'ai eu mes bijoux ravis par lui dans un marche, qu'il a attaqué en plein jour.
— Il m'a pris mes moutons !— vociférait un berger.
— Et à moi, —grondait un forgeron,— il a enlevé cin<j cents fusils.
Et les cris, les reproches recommencèrent de plus belle, se terminant par une clameur générale :
— A mort, la mulâtresse!
Ce qui surtout désolait Fatma, c'est que Jacob et un homme qui paraissait son ami se montraient plus agressifs que les autres.
Le juif prétendait avoir perdu toute sa fortune par la fait d'Rlai-Lascri. Quant à sou voisin, il résumait les griefs de tous dans sa longuo et maigre personnalité.
A toutes les accusations lancéas contre le brouillard sanglant, il répondait d'une voix aiguë:
— A moi aussi, les bandits ont ravi pareille choîe. Heureusement Ben-Addou, qui tenait à gagner la ré-
com|iense promise, ne se laissa pas intimider. Il tira ses pistolets de sa ceinture, et jura qu'il tuerait quiconque avancerait. Il se fit un grand silence, dont Jacob profita pour murmurer :
— Puisque l'on ne peut pas obtenir du sang, je m'ea vais chercher de For, il doit y avoir un trésor cacb«
Et il fit mine de s'éloigner.
Se doutant que le juif entretenait des relations avec le brouillard sanglant, Ben-Addou le retint par le bras :
— Comment as-tu appris qu'il y a des richesses dans cette maison ? — demauda-t-il tout bas.
Jacob répondit très-haut :
— Un nègre est venu un jour ra'éebangep des douros contre des lingots: or, Elai-Lascri est nègre; cette demeure lui appartient, et je pense que j'ai eu alfaire à lui. Sans doute il a déposé mes lingots dans quelque tiou. Lâcho-moi doue, Beu-Addou, que jo cherche la cachette.
On recueillit avec avidité les paroles du juif, et à peine eut-il achevé, que la foule se dispersa rapidement dans lcsapparten:ents, l'ouidant avec avidité les endroits les plus secrets de la maison.
Ben-Addou et Jacob se trouvèrent seuls en présence.
Le chaouch, qui en savait plus long que les autres, dit à Jacob :
— Tu sors de receleur à Elaï-Lascri, j'en suis certain. Ne nie pas. C'est toi (ju'il a chargé de racheter Fatma ; si je t'accuse, lu es perdu. Tu as su te (iébarrasser do ceux qui étaient ici, afin de pouvoir t'emparej- d'un trésor que sans doute tu connais. Si tu veux me révéler ton secret, je garderai le silence sur ce que tu as fait.
— Je connais ta fourberie, — répondit Jacob, — lu m© livrerais quand même.
— Imliecile lai je le trahis, ne pourras-tu pas révélera Hagba que je me suis emparé de richesses immenses qui lui r<'Viefinent de plein droit.
— Entendons-nous bien, — olijecta Jacob, qui n'avait [ins perdu son sang-froid ; — jo veux partager par moi- Ue.
— J'y consens...
— Viens, alors ; notre fortuneestassurée, une immens* fortune !
Le chaouch, oubliant Falma, suivit le juif. En compa-i raison de ce qu'il espérait, la récompense promise par l'agha était bien mesquine.
A peine Jacob eut-il entraîné le chaouch à sa .suite, que Falma vit bondir son compagnon ; cet homme s'emprjussa de couper ses liens, lui jela un burnous sur les épaules, l'entraîna vers la porte, et il lui aida à se placer sur un coursier <|ui se trouvait là.
Lui-même en enlourcha un second, et ils partirent au galop.
El-Chadi, car c'était lui, chargé de ramener la maîtresse de son chef, ne l'ayant pas trouvée au rendez- vous, avait instruit Jacob de ce relard. Tous les deux, en grande hâte, s'étaient dirigés vers la demeure de Falma au
momi.'nt où la foule l'envahissait. Avoc un sang-froid aHiiiirablo et une grauLlo habileté, ils avaient combiné leur plan de délivrance. Il no faut [las selonnor qu'il ait si bien réussi : il sortait du cerveau d'un juif et de celai d'un filou.
Tous ces événements qui se précipitaient avec une si effrayante rapidité avaient troublé le cerveau do Falnia; elle allait, l'ail hagard, le visage effaré, sans comprendre qu'elle était délivrée.
En traversant les rues de Nédromah , son cheval renversa un homme qui se releva en criant contre elle.
Elle n'y prit pas garde, quand El-Chadi lui dit:
— Par Ail.ih ! tu viens de jeter à terre Ibrahim, et cet imbécile nous a reconnus. Hàtons-DOUS,ou nous sommes perdus !
Excités par El-Chaiîi, les deux chevaux redoublèrent de vitesse.
Une fois hors de la ville, Fatma fut rappelée à la réalité par le mouvement de sa monture; un soupir s'échappa de sa poitrine oppressée, la mémoire lui revint, et cllequesiiontia son compagnon :
— Qui es-tu ■? — lui demamia-t-elle.
— Ln ami d'Elaï-Lascii; c'est moi qn'hier au soir tu as vu sur la muraille. J'ai tAché de te sauver ; mais voilà un nuage de poussière derrière nous, et je crains bien de n'avoir pas réussi.
Fatma se retourna avec inquiétude et vit en cflct une troupe de cavaliers qui lui donnaient la chasse. C'étaient les cavaliers angaiks que Ben-Abdallah conduisait luimôme à la poursuite des fugitifs.
Ibrahim, comme l'avaffidvt El-Chadi, ayant reconnu Falma, s'était élancé vers le palais de l'agha pour l'avertir de son évasion.
Le jeune homme, un inslant ému par la louchante résignation de la jeune tille, s'était éloigné, honteux de ne pas se sentir la force do venger son père. Il aurait volontiers livré la mulâtresse au cadi ; mais la tuer lui-même lui répugnait.
Cependant il se repépfit vite de ce bon mouvement; il lui sembla entendre lai voix de son père lui reprochant sa faiblesse, et, comme il arrive à tous ceux (jui reviennent sur une résolution prise, il se fit en lui une réaction violente.
11 reipurna .sur ses pas, résolu à poignarder Fatma ; c'estalors qu'il la rencontra.
11 bondit vers le palais on criant:
— Alerte 1 alerte ! le iloi des Chemins enlève sa mattresse !
Ibrahim se trompait, il prenait El-Chadi pour Flaï- Lascri, le renard pour le tigre.
L'ellet de son appel n'en fut pas moins magique.
— Qu'ya-t-il?— demanda Mohammed-Ben-Alidallah en accourant vers lui.
— Je viens de voir Elaj' le Maudit se sauver avec Fatma,—répondit Ibrahim.— Uâie-toi, mon seigneur, tu peux les rejoindre.
L'agha n'en attendit pas davantage, il fit .seller son cheval au plus vite, prit ses armes, ordonna au:; Angades dont les chevaux étaient tout prêts de le suivre ; puis il piqua des deux, interrogeant sur son chemin ceux des habitan'.s qu'il trouva à portée de sa voix.
Bicniot il fut .sur la trace des fugitifs, qu'il aperçut à une demi-lieue devant lui.
Au bout do quelques temps, les chevaux des Angades, épuisés par le couibal de la veille, ne purent .soutenir cette allure; l'agha leur fit signe de ralentir un peu leur galop, et, enfoiiçint ses éperons dans le ventre do son cheval, il devança son escorte, gagna une énorme avance sur ceux qu'il voulait atteindre.
L'agha croyait réellement avoir à lutter contre Elaï- Las^ri, et il fallait beaucoup d'audace pour oser l'affronter seul.
Si c'eûi clé le chef du brouillard sanglant, Ben-Abdal-
lah et!^t sans doute payé fon audace de .sa vie. Mais le pauvre El-Chadi n'avait pas assez de force pour se mesurer avec un cavalier, quel qu il lût.
Bientôt Abdallah no fut plus qu'à une une portée do pis».olel des fugitifs.
Quand Fatma se vit retombée aux rnains de ses persécuteurs, elle s'évanouit; si la selle arabe, où l'on se trouve assis comme dans un fauteuil, ne l'eùî retenue, elle aurait roulé sur le sol.
L'agha, sans se préoccuper de ce détail, fit feu sur El- Chadi, dont le coursier re(,u,t la balle destinée à sou maître. L'animal s'abattit et le cavalier sauta à terre avec la légèreté d'un oiseau.
L'agha allait tirer sur lui un second coup de pistolet, quand il reconnut qu'il n'avait pas affaire à un nègre ; do plus, son adversaire, dans la plus humble posture, lui demanda grâce pour lui.
Néanmoins il le tint eu joue jusqu'à l'arrivée de sob escorte.
Alors il ordonna à deux des Angades de garrotter le prisonnier, de lui amener la jeune femme, qui avait repris ses sens.
Un des cavaliers prit par la bride le cheval de Fatma, qui, plus tremblante, plus désespérée que jamais, attendit qu'on l'interrogeât.
— Femme, réponds, — demanda rudernerit l'aglià, — n'es-tu pas Fatma, la maîtresse d'Elaï le Maudit?
— Oui, mon seigneur,— répondit-elle.
— Et cet homme?— la jeune femme garda le silence, — Pourquoi te tais-tu ? — demanda l'aglia.
— Tu m'as questionnée sur moi, j'ai répondu la vérité; tu veux savoir qui est celui dont je suis accompagnée, je dois lui laisser le soin de parler s'il le veut, de cacher son nom si cela lui convient.
L'agha jeta à la jeune femme un de ces regards étonnés qui, dans un ennemi, prouvent sinon la pitié ou l'affection, du moins l'estime.
Ben-Abdallah était surpris de la fermeté de Fatma. Il fit signe de conduire près de lui El-Cliadi.
Celui-ci paraissait en proie à una indicible frayeur. ,
— Ton nom? — demanda l'agha. . , ".,'"
— Je suis Él-Chadi, sidi\ je sers d'espion à Elaï-Lasftri, et si tu veux me faire grâce de la vie, je te donnerai le moyen de le prendre vivant.
— Connais-tu son repaire?
— Oui, sans doute.
— La vie et cinq mille douros si tu m'y conduis de suite! — s'écria l'aglia, dont le regard brilla de joie et d'espérance.
— Un instant, sidi; la vie, c'est beaucoup ; mais cinq mille douros, c'est cinq mille fois plus, puisque l'on expose souvent ses jours pour un douro. Or, je, tiens beaucoup à la vie, énorniement aux douros. Pardonne si je suis défiant, mais j'ai souvent reçu du Roi des Chemins descoups d(^ matraque au lieu de la n'conipensc promise.
— Parle, chien ; i|uand je proiiiels, je donne.
— Sidi, —insista El-Chadi, branlant ta tèl(! d'un air do doute, — si je n'ai pas de toi un serment solennel, je no parlerai pas.
— Eli bien ! je jure par le Prophète.
— Par son nombril, — insista lil-Cliadi.
— Par son nombril !— répéta l'agha impatient.
— Alors, écoute bien... — ElChadi, en comrnenrant , cette phrase, jeta un regard vers Falma, dans l'intention 1' d'échanger avec elle un regard d'intelli;,'ence. — Alor.^ f écoute bien, — reprit-il, — le re(iairo du bandit oàt si- 5,:
tué...
Le malheureux n'acheva pas, une détonation relenlit et il s'affaissa sur lui-même.
Tous les regards se tournèrent vers l'endroil d'où le coup était parti, et Ion vit Fatma un pistolet encore fumant à la main
Incapable de répandre une goutte de .sang pour so défendre elle-même, la vaillante enfnnt avait puisé dans
aio
LOUIS Nom.
son amour le courage de tuer le traître qui allait livrer son maître.
Le voyant sur le point de révéler le secret de son repaire, elle avait cherché des yeux une arme, pour arrêter par la mort cette révélation fatale, et dans les fontes inAme do sa selle, elle avait trouvé deux pistolets chargés.
— Pourquoi tuer cet homme? —cria Ben-Abdallah, pâle de colère.
— Parce qu'il allait lâchement trahir un homme que J'aime.
L'agha était trop furieui pour être touché par cette Cére r.^ponse.
— Ah I chienne maudite, tu crois donc, — dit-il,— <]ue je ne saurai pas par toi où est l'immonde refuge de ce lache Elaï 1
— Oui, sidi, je le crois.
— Pied à terre, mes enfants! prenez-moi vos baguettes rte fusil et flagellez cette impertinente esclave jusqu'à ce nu'iile se siiumette. Allons, vengcz-vnus !
Sfiuf Meraoud qui regardait la jeune fomme avec admiration, les Angades descendirent de cheval et se mirent PI) devoir d'exécuter les ordres de leur agha.
Fatma fut dépouillée de ses vi^tements, et, avec une sauvage férocité, les Angades la flagellèrent comme avait été flagellé leur cheik.
La jeune femme se tordait sans pousser une plainte; le •■sang jaillit, la douleur devint intolérable.
Meçaoud, révolté de ce spectacle odieux, résolut d'y mettre fin.
Il avait envie d'enlever la jeune femme, de tuer l'agha et de fuir avec elle ; mais, comme il armait son fusil, Fatma, craignant d'être vaincue par la souffrance, se précipita sur un poignard passé dans la ceinture d'un desAn- Jfades et se leplongea deux fois dan? le sein.
Meçaoud descendit de cheval et courut à elle. Elle était à terre dans une mare de sang et ses bourreaux frappaient encore.
Meçaoud saisit l'un deux par le bras et lui asséna sur la tête deux ou trois coups de la crosse de son pistolet.
L'homme perdit connaissance : c'était El-Kouffi '...
— Arrière, lâches ! misérables chaouchs !— gronila Meçaoud.—N'a vez-vous pas honte de vous acharner ainsi sur une femme ?
— Les bandits n'ont pas eu de pitié, pourquoi en aurions-nous ?— répondit un Angade.
— Parce que vous ne devez pas être comme eux des vautours sans entrailles, ries hyènes sans noblesse. Allons, relevez celte jeune femme et emportez-la à Nédromah. — Puis, Meçaoud, le front haut, le regard assuré, so posa fièrement en fice de l'agha : — Ben-.\bdallah, tu ne t'es pas conduit en djouad ; je suis pauvre, mais pour cent mille douros je ne voudrais pas avoir une tache comme celle-là à mon nom.
Meçaoud était d'aussi noble tente que l'agha ; il disait vrai, et ce vrai il le disait bien.
Ben-Abdallah étouffa sa colère, ne répondit rien et donna le signal du retour.
— Que faut-il fSire des prisonniers?
— Le femme à Nédromah, — fit l'agha, — l'homme en pâture aux hyènes.
— Tu lui as promis la vie et cinq mille douros, — dit Meçaoud, — il faut voir s'il a rendu le dernier soupir S'il respire encore, tu lui devras tous les soins possibles, afin do le rétablir, et son argent après sa giiérison. Vo>ez s'il vit, vous autres, — ajouta Meçaoud. Les Angadcslâtèrcnt El-Chadi pour la forme; les membres raidis du pauvre homme les convainquirent de son trépas. — C'est fâcheux qu'il soit mort,— fit observer Meçaoud ; — lui seul nous aurait renseignés sur le brouillard mnglant.
— Et cotte femme donc?— lui dit l'agha.
— Elle ne parlera jamais.
— C'est co que nous verrons lorsqu'elle sera guérie.
— Il serait prudent pour moi de ne pas rentrer à Nédromah, — pen.sa Meçaoud ; — l'agha m'y ferait un mauvais parti.
Et Meçaoud avait raison en faisant cette judicieuse réflexion.
Cependant, il n'avait pas commis d'autre fautes que de protéger une pauvre victime que l'on violentait. Mais, malheureusement, cette action d'un cœur généreux con trariait le caprice d'un homme tout-puissant, dont un signe faisait tomber les têtes. C'est là une des tristes conséquences des Etats gouvernés autocratiquement. Si bon que soit un prince absolu, il est toujours un despote, quand il n'est pas tyran.
Meçaoud, intelligent, guerrier, comprit fort bien sa position. 11 résolut Je se tenir prêt à parer aux éventualités qui pourraient survenir.
Sur l'ordre de Ben-Abdallah, les cavaliers remontèrent à cheval , et ils regagnèrent Nédromah , emportant Fatma.
Meçaoud les laissa gagner un peu d'avance sur lui.
El-Kouffi, remis de l'étourdissementcausé par les coups de cros.se de Meçaoud, se tenait à côté de l'agha, et il lui parlait vivement. Il est à croire que ce n'était pas en faveur de son cousin. Mais quand la troupe rentra à Nédromah, tous deux tournèrent la tête et ils virent Mrçaoud au haut do la montagne des Caroubiers. Le jeune homme poussa le cri de combat, déchargea son fusil et disparut. C'était une déclaration do guerre.
xni
ou a. EST PBODVK QDE' LE PROVERBE : A BON CHAT, BON RAT, EST CONNU EN AFRIQUE.
Ben-Addou suivit Jacob dans les fossés des fortifications, avec le soin jaloux d'un vieux mari qui surveille une jolie femme.
Ce n'est pas qu'il eût pour lui la moindre afTection ; loin de là. Ben-Addou s'aimait d'abord, et après lui il ne jugeait personne digne de son amitié. Mais Jacob connaissait la cachette où se trouvaient enfouis les trésors d'Elaï-Liiscri, et de ce pas ils allaient les déterrer tous deux ; il avait bien peur que son associé ne le trompât, et il faisait bonne garde.
Ebloiii (lar des espérances magnifiques, il oubliait, et la jolie mulâtresse et les promesses de l'agha, et jusqu'à sa poltronnerie habituelle; car il supposait que la fortune ensevelie par le bandit devait être splendide.
Il marchait confiant derrière le juif, qui, poussé sans doute, lui avissi, par la cupidité, précipitait ses pas de façon à faire envie à un jeune homme.
— Toi, vieux singe, — pensait Ben-Addou, — tu n'irais pas aussi vite si tu pouvais deviner le sort qui t'attend. Ah ! tu crois que je vais l'abandonner la moitié du trésor; non pas, je te laisserai en gage à sa place, et Elai-Lascri se payera sur ton squelette, s'il le veut. — Puis il calculait, tout frémissant d'espoir, le nombre de lingots qu'il pourrait emporter, les pierreries que devaient contenir les cofTres, et il .se frottait les mains, co qui e.st un signe de joie partout, aussi bien en Afrique qu'eu Europe. La crainte reprenait parfois son empire sur son âme vile et basse; mais il se rassurait avec le raisonnement suivant : — Personne ne se doute de rien; je vais, pliant sous le poids de mes richesses, m'emparer du meilleur cheval de l'agha ; je coupe le jarret aux autres, je pa.sse au Maroc, et là je suis en sûreté contre la rancune de mon maître et contre la vengeance du Roi des Chemins. — El dans ses rêves dorés, il lui semblait déjà entendre les pièces d'or liuter joyeusemeul, agiltes par
2il
le galop de son chcvaL — Arrivons-nous? — demandat-il ; — le chemin me semble bien long.
— Patience! — répondil le juif; — nous touchons au but. Mais il faut nous arrêter ici.
— Et pourquoi cela? — fil le chaouch impatient.
— Parce que je veux prendre nies précautions contre toi. Tu es armé et lu passes pour êlre peu loyal ; or, il pourrait fort bien advenir que. tenté par la part de gain que je réclame, tu voulusses me brAler la cervelle.
— Ce serait un moyen tout comme un autre de me consliluer un bel héritage sans lien de parenté; mais rassure-loi, mes intentions sont honnêtes.
— Les paroles ne prouvent rien ; je ne fais pas un pas de plus si tu ne cèdes pas à ma prière.
— Que veux-tu ?
— Tes pistolets, ton poignard et ton sabre.
— Par Allah ! c'est un peu fort ce que tu exiges là ; j'irais me livrer pieds et poings liés à un homme assez rusé pour me supposer des idées aussi abominables que celles-là. Non, non, Jacob ; si tu es capable de le défier d'unguet-apens pareil, tu es capable aussi de l'exécuter.
— Tu refuses de faire ce que je demande?
— Oui.
— Alors je ne te montrerai pas la cachette.
Et le juif s'assit à terre, mit sa tête dans ses mains et attendit avec une impassibilité parfaite.
— Ah! tu crois que je n'ai pas le moyen de te faire retrouver tes jambes ; attends, vieux brigand ! — s'écria Ben-Addou.
Et il arma un pistolet dont il le menaça.
— Tire, — dit Jacob avec une froiile assurance qui intimida le chaouch ; — tu perdras une magnifique occasion de t'enrichir, voilà tout.
Ben-Addou réfléchit quelques instants ; il tenait essentiellement à conserver ses armes ; mais, d'un autre côlé, Jacob s'obslinait dans sa prudente exigence, et le temps s'écoulait. Le chaouch trouva un moyen terme; il proposa de jeter ses (lisiolets et le reste de son arsenal offensif ei défensif, afin de rassurer son allié, qui accepta. La convention fut scrupuleusement exécutée, et le juif passa un examen minutieux sur la [lersonne de Brn- Addou, pour voir s'il ne conservait rien sous ses vêlements. Puis, à l'aide d'une pierre, il cassa la lame du sabre et celle des poignards, et il brisa les crosses du fusil et des pistolets.
— Va. vieux chacal ! — pensait le chaouch, — j'ai encore mes deux mains pour t'étrangler tout à l'heure. — Sans doute, Jacob ne songea pas à ces armes naturelles, car il lui fit signe de le suivre de nouveau. Au bout de cinq minutes il s'arrêta court, et il s'orienia (juelques instants. En face de lui était la muraille à demi ruinée de la ville, et les pierres disparaissaient sous un rideau épais de mousse et de lierre. — Eh ! voyons, y sommesnous? — demanda le chaouch.
— C'est là, — répondit Jacob en désignant un puint du mur ; — aide-moi à soulever ces feuilles qui nous cachent l'entrée, car je suis débile et vieux.
Ben-Addou écarta quelques branches, et il poussa un joyeux cri en voyant, lians une pierre énorme, une petite excavation profonde qui était sans doute le trou d'une serrure singulière.
— La clef, la clef ! — demanda-t-il avec un accent fébrile.
— Fais place, — dit Jacob.
Et il tira de sa poche une énorme clef, qu'il introduisit dans la serrure ; les ressorts jouèrent en rendant un bruit sec; un pan du mur s'ouvrit, laissant apercevoir une galerie souterraine, dont l'air frais et humide vint frapper Ben-Addou au visage.
— Oh 1 — fit-il, — le Roi des Chemins est un habile homme, et ce lierre aux larges feuilles qui tapisse cette porto la dissimule aiimirablemi-nl. Seulement, je m'étonne que tu n'aies pas songé à l'approprier plus tôt ces richesses, — ajouia-t-il avec méfiance.