L£ SIÈCLE. - XXXV
— J'ignorais leur existence. Hier seulement Elai-Lascri m'a confié cette clef, et il m'avait caché l'cxistcHce de son trésor. En cas de danger, je devais faire sortir sa maîlicsse par le souterrain. Je me suis douté que sa richesse élait là, et cette nuit j"ai cherché si bien que j'ai fini par trouver.
— De sorte que, après avoir possédé la femme d'Elaï- Lascri, je vais m'emparer de ses trésors. La chose est curieuse ; moi un chaouch me jouer ainsi du Roi des Chemins!
— Et moi un juif! j'allais faire mieux, mais le temps m'a manqué. Dans deux heures le bandit saura tout et viendra ici au plus vite ; or, il faut soulever une énorme pierre pour s'emparer du trésor, et mon fils n est pas là pour m'aider. J'ai pensé que, plutôt de tout perdre en attendant son retour, qui peut êtn- long, il valait mieux partager avec toi.
— Tu as donc déjà visité la cachette?
— Sans doute ; hier, mon fils m'a prêté le secours de ses bras robustes, et, sous un bloc énorme, nous avons trouvé un trou profond où l'on descend jusqu'aux genoux dans les pièces d'or J'ai envoyé mon enfant à Tienicen pour préparer notre fuite ; mais, puisqu'il faut agir sans lui, hâtons-nous.
— On n'y voit pas.
— Avance toujours, je vais allumer une torche un peu plus loin.
En effet, après quelques pas, Jacob battit le briquet, et un flambeau de résine, qu'il avait pris dans un lieu connu de lui, jota une clarté douteuse sur le caveau.
C'était une espèce de silo, qui jadis avait servi aux habitants à cacher leurs richesses ; car, sous le despotique régime des Turcs, chacun tremblait pour sa personne et pour ses biens, et chaque maison possédait son silo. Eiai-Lascri, voulant pénétrer n son gre dans Ncdromah et sachant qufi ce souterrain, par excès de prudence de la part des anciens possesseurs, se trouvait en communication avec la campagne, n'avait pas hésité à en devenir l'acquéreur.
Il pensait à bon droit qu'un jour ou laulreil aurait besoin de ce passage.
D,ms cette aflaire, Jacob lui avait servi de prêle-nom; et, jusqu'au jour de l'installation de Fatma, celte demeure était restée déserte.
Ben-Addou regardait avec attention les plus petits recoins de ce lieu sombre; impressionné maisré lui, il pensait que l'endroit choisi par Elai-Lascri pour enfouir le fruit de ses rapines ressemblait beaucoup à un tombeau.
En efi'et, la lumière que tenait le juif ne parvenait pas à dissiper les ténèbres, tant l'air était humide et lourd ; la flamme rougeàtre de la torche formait des ombres élranges lorsque ses rayons étaient inlerceptés par les piliers, et elle faisait étinceler de mille refiels bizarres les ()arcelles de salpêtre que l'eau, tomtiant goutte à goutte, avait déposées comme une brillante draperie moirée d'argent le long des murailles.
Il semblait même (|ue le juif s'était transformé; Ben- Aiidou lui trouvait un air .sardonique et farouche qui lui ins[)irait une vague inquiétude; toute son assurance était tombée.
Le remords accompagne souvent la peur; aussi, |e chaouch, à cet instant d'angoisse qui s'était .soudain emparé de lui, sentit ce (jue [lè.se un crime sur la conscience d'un homme. Le souvenir de ses forfaits passa rapide ilevant -ses yeux, et il revit comme dans une vision fantastique .son passé souillé de sang et de bave impure ; il treniblail. il frémissait ; à chaque instant il s'attendait à voir le spectre de Futma .se <lresser devant lui, et audessus d'elle le g'aive du Roi des Chemins.
Pour opérer cette Iransforniation. il avait suffi que le misérable se trouvât seul et dé.sarmé, loin de toute protection, en face d'un homme qui lui semblait redouta-
LOUIS NOIR
bip, quand jusi|u'alois il l'avait cru timide; au miliiu d'un souterrain nu et léné'Teuî, lorsqu'il s'attendait à déterrer un liesor en [liein air.
Il Piait j.i, indécis, liébuté, regardant d'un œil hagard, quand reiui-ci lui dit :
— Eli ! mais, qu"as-tu donc? es-tu devenu fou ?
— Non, — répondit le chaouch, se remettant iin peu de sou tinuble, — j'attendais que tu m'indiquasses ce qu'il y avait à faire.
— Riei) de plus simple, mon brave chaouch, — fit Jacob plus ironique, plus provoquant que jamais, — qunnd on lient dans un piège une bête aussi immonde que t(ji, on s'empresse d'aller chercher ses amis pour la tuer en commun.
En terminant ces mois, le juif, d'une main vigoureuse, frapfia Beii-Adiiou au visage avec le flambeau, lui appliquant sur la chair I ■ bout qui était allumé.
Celui-ci. poussant un e i terrible, fit un bond en arrière en feriiiant les yeux, et, quand il les ouvrit, la lumière était éteinte et Jacob avait disparu...
Ben-Addou était nsle seul dans le caveau.
I.a main vigoureuse du vieux juif lui avait appliqué la lorclie hrûlante sur le visage, et le chaouch, fou de douleur et aveugle par la résine bouillante, se mit à pousser des cris sauvages et ^ bondir comme un lion qu'un taon (loursuit ue ses piqûres.
D.ins une de ces gambades, qu'El-Cliadi lui-même eût regardées d'un œd envieux, le chaouch se heurta le fruiii à l'angle d'un pilier; cette nouvelle blessure lui lit l'etlet du coup de massue qui assomme un bœuf.
H tomba lourdement sur le sol huiiiiùe du caveau.
Une demi-heure après, il reprit connaissance et il se traîna comme il put vers l'issue par où il était entré.
Quand il y fui parvenu, il nct;uit la triste certitude qi.'i' était prisonnier, et pourtant le juif n'avait pas fui par là.
l'.u vain il sonda le terrain, les murs, les piliers, au milieu de l'obscurité il ue sut rien trouver. Il attendit avec une terreur profonde que le Roi des Chemins vint lui-même venger Fatma.
Beii-Aildoii savait tiès-bien ce dont le chef du brouillard s.ntglunl était capable, et Ben-Addou se demanilait s'il ne valait pus mieux prévenir ses cruautés, en se fracass.mt la lêlo sur les murs que de tomber entre les mains du nègre.
Mais Id couardise formait avec l'avidité le fond de son caraitèro. Il était de ceux qui ne savent pas se procurer un trépas relativement iioux et prompt, quand un supplice en'rayant les menace. A l'aspect de la mort, res pi. liions perlent la lètc, et de deux maux ne savent choisir le moindre.
Ben-Addou se Cl accroire h lui-même qu'il serait loujours temps de se tuer quand les bandits eiilreiaient, cl il écouta avec angoisse, pour surprendre le bruit de leurs pas.
Le chaouch ne possédait pas, comme les mahométans honnêtes, cette l'aialisle croyance qui les f.iit se sounii'tlre aux lois du destin en espérant le paradis ou Piopbèle. L'orgueil même, qui fanatise certains grands criminels marchant n l'ecliafaud u'uii pas assure, n'exerçait aucun empire sur cette âme basse, .'i laquelle l'appât du gain seulement inspirait de l'énergie.
Aussi, quand le chaouch entendit grincer au-dessus de sa tête les gonds d'une trappe qui s'ouvrait, (juaiid il vit descendre deux hommes le long d'un escalier que jusqu'alors il n'avait pas encore aperçu, n'eut-il pas le courage de se suicider.
(.'étaient Jacob et .son fils qui venaient s'emparer de lui et le conduire n Elaï-Lascri.
L'inslinct de la a.nservation lui inspira cependant une ruso habile: il se dissimula le mieux qu'il put derrière un pilier, et, quand ses ennemis eurent quitté la dernière marche, il s'élança pour fuir.
Déjà il se trouvait au sommet de l'escalier, il criait au
secours, il se croyait sauvé, quand une main de fer le saisit à la gorge et étoutfa sa voix.
Jacob et sou flls remontèrent tranquillement, aidèrent leur troisième acolyte à garrotter le chaouch ; puis ils le placèrent sur une mule, après l'avoir roulé dans une natte comme un paquet de marchandises. Jacob prit la mule par la bride, et les deux autres suivirent par derrière.
A peine furent-ils hors de la ville que le juif s'arrêta et dit:
— Où est ton cheval, Yousouf ?
— Dans ce ravin, à gauche, — répondit le bandit, car c'était lui.
— Va le chercher, il est temps. — Quelques instants après, Yousouf était en selle et plaçait l'infortuné chaouch en travers de son coursier, — Tu raconteras comment tout s'est passé à ton chef, el, si Fatma n'est pas sauvée, qu'il sache que ce n'est pas ma faute I — lui dit Jacob.
— ?ois tranquille, et qu'Abraham te protège!... El Yousouf piqua des deux.
Jacob, comme on le pense bien, s'était échappé par l'escalier que Ben-Addou ne connaissait pas; il était aile chercher son fils, qui n'était pas parti le moins du monde pour TIemcen, et en même ti^nips il avait trouvé Yousouf. qu'Elai-Lascri, inquiet, venait d'envoyer aux informations.
(îrâce à son adresse, le viens juif s'assurait l'impunité d'abord, car le chaouch aurait parlé, la reconnaissance du Roi des Chemins, ce qui n'était pas peu de chose ; enfin il se donnait la satisfaction de se venger, ce qui est un plaisir, même pour un juif... quand il n'en coûte pas un douro.
Et la vengeance fut terrible.
Yousouf, en retournant an repaire d'Ali, fut fort étonne de voir, au détour d'un sentier, deux hommes qui semblaient, eux aussi, se diriger vers la nier.
— S'Taieiil-ce des chaouch^? — se demanda Yousouf. Et aussitôt il .1 Hacha son coursier à un arbre, mil pied à terre et se hâta de faire un circuit, afin de dépasser les inconnus. Ciie fois arrive à (|ue|qucs centaines de pas en avant d'eux, il crut reconnaître El-Cliadi. Yousouf no fui pas le moins du monde surpris en retrouvant vivant le saraq, dont on lui avait dej?i annoncé la mort. El- Cbadi (D était à sa cinquième résurrection. Mais <e qui l'elonna c'est (|ue son camarade causait amicalement avec un cavalier que mille raisons faisaient supposer être un ennemi du brouillard sanglant. — Qu'Allah me prive de ma part de paradis si je ne vois pas de mcâ yeux Meçaoud, le cousin d'El-Koufli I — se dit Yousouf. — Voilà une occasion de lui allonger un coup de yatagan en échange celui (lu'il m'a porté.
Dans la nuit [irécédente, il avait en efTet reçu une blessure, a^sez légère il est vrai, de la main du djouad.
Voulant d'abord prévenir El-Cliadi do sa présence, Yousouf poussa le hurlement de l'hyène ; mais il imita (c cri eu le modulant si singulièrement qu'il semblait venir de fort loin.
El-C.hadi cires^a l'oreille.
Les hvènes ne sortent guère que ta nuil ; aussi Heçaoud dit-il:
— As-lu entendu?
— Oui.
— C'est assez étrange, n'est-ce pas?
— Sans doute,
— Je suppose que c'est un signal de quelqu'un de là bande.
— Bien, très-bien 1 — fit El-Chadi; — lu as une .sagacité admirable. Tu seras un de nos meilleurs compagnons.
— Attends, — conlinua Meçaoud, — je vais répondre, El, formant à son tour un emonnoir du creux île ses
deux mains, il aboya à la façon des chacals, en reproduisant l'etlet loinlain du premier cri.
LE lîROIJILLARn SANGLANT.
El-Ghaili semblait ravi. Youso»!' iif «avaii quo penser; il restait dans sa cachette ; mais coni.'iie les deux cavaliers approchaient de plus en plus, il sortit de son t'uisson.
— Le bonjour pour toi, — lui cria El-Chadi, — lu te trouves là tort à propos pour conduire ce nouveau caniard<le au liebir (chef).
— Reste il savoir comment El-Sbali, — nom que les bandits donnaient à Eldi-Lascri, — l'uciueilleru.
— T'J lui montreras ta joue, et tu lui diras (|ue c'est Meçaoud i]ui y a mis son cachet. A proiios, voilà la prennère fois qu'un lioninie le marque; et c'est une bonne lanii', (|ue celle fiar lai|uelle ta peau a été entamée. El- Sbih ne demandera pas d'autre preuve de courage et d'adresse à noire nouveau camarade. M'iiiitenant, Weçaoud, donne une accolaue trateruelle à Yousouf, et sois sur qu'il ne te garde pas rancune.
Eu effet, Yousouf einbra>sa sebju la mode arabe, sans arrière-pensée, celui qui cherchait à le tuer la veille. Puis il demanda à El-Chadi comment s'était passée son aflfaire.
— Oh ! c'est simple, — fit le saraq. — Soit dit sans offenser Meçaoud, les Angades ne sont pas dos chacals pour la ruse. La petite, croyant que j'allais trali:r le kébir, ni'a lâche un coup de pistolet. Je lui faisais si^tie du coin de i'o'il que je mentais, mais elle ne comprenait pas. Quand j'ai vu le pistolet entre ses mains, je me suis laissé tomber, la balle ne m'a pas atteint, et j'ai fait le mort. On s'occupait beaucoup plus de la petiie que de moi, de sorte que j'ai pu facilement nie Iroiier la poitrine avec la pointe de mon poignard. Quand les Angades revinrent, mou baïque était plein de sang; ils me tâtèrent et me trouvèrent raide comme un i iquel d'entraves. Je crois même que l'un d'eux assura quej'eiais froid. On me laissa, et me voilà ! Quant à Ib çaoud c'est une autre histciire; il a voulu défendre Fatnia, l'agba lui en tient rancune, et de la haine d'un agha à la iiiori, il y a juste la longueur du yatagan d'un chaouch. En lioinme sage, Merauud pensa à mettre une dislance [dus considérable entre lui et le trépas. 11 fuyait quand je l'ai reiiconlré. Tu connais mon éloquence, Yuus'ufr — demanda El-Chadi en s'interrompant tout à coup
— Oui, — fit Yousouf surpris de la question.
— Eh bien I mon fils, j'allais improviser un discours Splendide, un discours comme jamais marabout n'en a fait, pour convertir ce garçon-là à notre cause. Au premier mot, que dis-jel au premier geste, il m'arrête court. Et devines-tu ce qu'il me demande"?
— Non.
— Où est le repaire d'Elai-Lascri? J'ai étouffé un soupir de regret, et nous nous sommes mis en marciie. Mais te voilà, et je vous quitte.
— Pourquoi faire?
— Pour avoir des nouvelle^ d'un certain chaouch.
— Ben-Addou 1
— Tiens, tu le connais!
— Certainement, il est à cent pas d'ici.
— Montre-le-moi vite, — s'écria El-Chadi; — le scélérat, il est donc pris?
— Comme un rat dans une souricière.
— Qui a fait le coup?
— Jacob.
El V'uisouf raconta de quelle façon le juif avait su faire Ben-Addou prisonnier.
— Il a une tête à épouvanter une négresse, ce fils d'Israël, — (i* El-Chadi joyeux ; — mais la prem f-re f(ns que je le verrai, je lui sauterai au cou. Je l'avais chargé d'éloigner le chaouch, il a eu l'adresse de le prenilie, tant mieux.
— Oh ! oui, tant mieux. — dit a. 'si Meçaoud, — un misérable de «elle espèce doit Otre cruellement châtié.
— Sois tranquille, il le sera.
Et les trois cavaliers allèrent retrouver Ben-Addou, toujours garrotté et bâillonné.
El-Chadi le plaça sur sua cheval, iillumo une pipe et s'amusa à faire tomber la cendre brftlanle sur la peau du prisonnier. El pourlani El-Cbadi n'elait pas cruel par nalure... mais il exécrait cordialement lien-Addou.
— Le Roi des Chemins sait-Il que sa maîtrusse est captive? — demanda Meçaoud.
— Oui, j'ai envoyé pour le prévenir un de nos hommes qui m'accompagnait.
— Il doit être exaspéré?
— Tant pis pour l'agba.
— iMais la jeune feiiinie, que deviendra t-elleî
— La petite, — fil El-Cbadi en secnuaiit sa pipe sur Ben-Adduu, — la pelib; fera tourner la uHe à son neiM or. Une fois sa rage passée, l'agba va l'adorer. Ça ijous donnera du lem; s.
lit,en terminant celte phrase, El-Chadi pinça fortement BcMi-Adiiou, qui clieri hait à reniuer.
Une heure après, ils entraient tous quatre dans le repaire du hrouilliird sanglant.
Pendant la nuit qui suivit cette journée, lorsque le muezzin chantait pour la quatrième lois <lu hnnt de la ni()sc|uée son mélancolique appel à la prière, un boinnie, eincloppé d'un long buriiuus, se glissait à travers les arbres dr- la forêt des Caroiibi' rs.
Les pûles rayons de la lune ne pouvaient éclairer fa marche à travers les épais fourrés de ce bois loullu, l't ses yeux faisaient de vains ellorts pour percer l'obscurité.
FatigiK' sans doute de chercher en va'ii, il se cacha dans nue toulfe de caroubiers, et il se mit à [lousstir un cri de rcllienient p iticulier au bruuillaid /anglanl.
Do trois p(dnls ilifiérenls, des voix lui réponuirent, et queliiues instants après trois hommes entourèrent le foi rré où il .se lenait aicroupi.
Ces personnages, le fusil en main, l'œil au guet, prêts à fuir on à combattre, attendaieni avec une ceriaine inquiétude que Celui dont ils avaient entendu l'appel sn niontiàl.
Enfin il sorlit de sa cachette d'un air craintif.
— Allons, puliron, — dit l'un des Inds hommes, — lu es bien long à montrer ton museau de ei^eltc !
— La prudence est la mère nourrice <le la vie; Allah donne l'oxistence, les bonnes [irecaiiiiuns la conservent.
— Tu as lort d'appeler .lacoti poliron, — dit une voix grêle; — il a fait preuve d'une grande résolution eu matin. Cliacun a sa bravoure, You.souf.
— .Merci, HM.haiJi, — lit Jacob ; — mais, dis-moi, le kébir est-il là ?
— SIe voi à, juifl
Et Elai-Lascri, qui se tenait à l'écart, s'avança vers Jacob.
— Si El-Sbah se trouve près de moi, les panthères peuvent venir, — fit ce dernier, — je suisrassuré.
— Sache-le lien, juif; pour toi, si tu t'"niliais par trahison aux miiins de l'ugha. je ferais ») (iu« demain je ferai (loiir Fdina, ma rnadresse. Donc, ne tiemlde jamais (piand il s'agit de mon senice. On peut mourir [iDur moi, mais on est sur vl'êlre vengé.
En disant ctla, le Uoi des Chemins no mentait certes pas; il était .apable de se faire tuer pour sauver un des siens
Cependant la certilude d'être vengé après son trépas souriait fort peu à Jacob.
Il fai.sait trè.s-sombro; dans les ténèbres, on ne pouvait lire sur .son visage, mais El-Cbadi comprit tiès-bien ce qui se [las.sait dans son cœur.
— Tu lui parles de ven;^eance, — dit- il, — il vendrait le droit do fioignarder un ennemi pour un duurn. Le ilouro, c est le dieu des juifs ; leurs ancêlres ont adoié un veau d'or. Annonre à Jacob ipie lu lui doii'ies deux cents pièces d'or (loiir ce (ju'il a fait; prnrnets-eii aiiianl pour ce qu'il fera, et compte sur lui. Entie le siui U'une [nèco de monnai(! et le râle d'un ennemi inoiirani, le lils d'Israël entend le premier, l'enfant d'Ismaël écoute le
LOUIS NOIR
second. Maintenant, Jacob, raconte (fe que tu sais ; le kébir a soif de détails.
— J'ai vu Fatma ; elle n'est pas dangereusement blessée, elle a la fièvre, elle est abattue, mais ce ne sera rien.
— Comment as-tu pénétré jusqu'à elle?
— Un rabbin d'Espagne est venu visiter notre pays; il connaît la médecine, et il m'a laissé des remèdes avec la manière de m'en servir. Entre autres choses, il m'a cédé au poids de l'or un rpmède qui guérit la fièvre. L'elTet de cette liqueur est merveilleux; l'agha m'a fait demander, et il m'a consulté sur la blessure de ta femme. Sous ce rapport, tu peux être tranquille, je réponds d'elle. Ben-Abdallah en est amoureux. — Elaï-Lascri poussa un blasphème terrible. — Calme-loi, — fit Jacob, — je suis là. D'ici à huit jours, Bon-Abdallah ne pourra songer à autre chose qu'à rappeler la malade à la santé. Je lui ai donné à entendre qu'elle n'avait plus que le souffle.
Le Roi des Chemins respira.
— Ecoulez-moi bien tous les trois, — dit-il, — je veux sauver Fatma et la venger. Je sais que demain il y aura une grande fantasia, où toutes les tribus accourront. Après la fête, les cheiks doivent s'entendre avec Ben-Addou pour nous traquer. Il faut par un coup d'audace terrifier toute la contrée. Il y va de notre tète à tous, d'abord ; de plus, si Fatma est délivrée, je vous récompenserai magnifiquement. Juif, à toi de l'or tant que tu en pourras porter. Ali sera libre, et il emportera ma part du hutin que nous recueillerons ; Yousouf succédera à Ali dans son commandement et dans ses privilèges. Quant à toi, El-Chadi...
Elaï-Lascri s'arrêta; il ne connaissait au pauvre garçon aucune ambition. Il n'aimait ni l'or, par philosophie, ni les femmes, par tempérament, ni les honneurs, par paresse.
Dans ce singe arabe, il y avait quelque chose de la sages.se, de la malice et de la bonté de l'Esope grec.
— Va,— dit-il à son maître, — je te suivrai partout où tu iras. Tu es fort, tu me protégeras. J'aurai du bonheur à amuser tes enfants, quand Fatma t'en donnera.
— Merci, — dit Elai-Lascri ému, — ton cœur est un diamant.
— Tu as mis dix ans à t'apercevoir que je t'étais dévoué, et pour te faire croire à l'amitié d'un homme, il a fallu l'amour d'une femme.
Ali, You,souf et Jacob se regardèrent surpris ; celle parole profonde les avait saisis.
— Décidément, — murmura Ali enire ses dents, — je ne suis pas seul à penser que l'amour est tout-puissant.
— Il y a un sentiment plus fort, — répliqua El-Chadi.
— Lequel ?
— C'est la haine.
— Et pourquoi ?
— Parce (ju'elle exalte les facultés du cerveau, sans le troubler par des désirs qui rendent imprudent. Un amoureux est impatient ; l'homme vindicatif sait attendre. Ensuite on no saurait aimer toujours ; on peut haïr sans cesse. Le miel qui remplit la coupe de la volupté se vidî» rapidement sous l'avide aspiration des lèvres; tandis que l'outre gimflée par le fiel de la vengeance ne le laisse échapper que goutte à goutte.
— Assez de mots inutiles! — s'écria Elaï-Lascri d'un air sombre.
— Inutiles seraient mes mots s'il n'en sortait une conséquence.
— Quelle est-elleî hâte-toi.
— Cette conséquence est précisément do ne pas .se hâter.; amoureux comme tu le parais, tu vas commettre quelque folie. Déjà, grâce à un oubli, tuas laisséouverte la porte par où un iraîtro est entré ; tu pourrais bien, ce soir, fermer celle fiar laquelle Fatma sortirait.
— Mais je n'ai encore arrêté aucun plan.
— A tes yeux qui brillent, à ta main qui se crispe, à
( Ion corps qui frissonne, je suis certain que tu médites quelque violence maladroite.
Le Roi des Chemins sentit la justesse de cette observation ; il passa sa main sur son front brûlant, médita quelques instants, puis, se redressant soudain, il dit:
— Tu as raison , mais je veux redevenir le Roi des Chemins, ce n'est plus un amoureux qui parle, El-Chadi, c'est un chef. Rfgarde plutôt.
Et calme, solennel, Elaï-Lascri exposa nettement la situation, sa voix était lente et ferme ; l'esprit avait triomphé du cœur.
— Que proposes-tu, Ali? — demanda-t-il quand il eut terminé son explication.
— Attaquer l'agha pendant la fête et le tuer.
— Mauvaise idée,— fit El-Chadi ;— avec ta manie d'aborder de front tes ennemis, tu te feras sottement tuer quelque jour sans avoir réussi. Tu imites les allures du lion, qui brave en face les chasseurs ; il en égorge vingt et il périt sous la balle du dernier. C'est une glorieuse sottise.
— A toi, Yousouf,— dit Elaï-Lascri.
— Se mêler à la fantasia comme des Arabes de la plaine; la quitter au plus beau moment, pénétrer dans la ville et enlever Fatma.
— Elle sera gardée parles chaouchs de l'agfia,— observa encore El Chadi; — ils se défendront derrière les murs du palais. Au bruit de la lutte, on accourra ; nous serons cernés, pris et massacrés.
— Juif, quel est ton projet?
— Gagner à prix d'or un des chaouchs, et faire évader Fatma sous un déguisement.
— Ceci est mieux ; mais ou ne peut jamais entièrement compter sur un traître.
Et, après ces remarques successives, El-Chadi, croyant avoir beaucoup fait, regardait son maître:
— Tu n'as pas développé ton plan,— fit ce dernier.
— Dans le cas où ce que lu tenteras demain échouerait, j'essayerais d'un moyen extrême.
— Lequel ?
— Un enterrement.
— De qui?
— De Fatma.
— Tu es fou !
— Non pas. Je suis déjà mort plusieurs fois, etj'ai toujours ressuscité. Le juif endormirait ta femme avec de l'opium ; il réclamerait le droit de l'ensevelir lui-même ; à sa place, il substituerait une morte et cacherait Fatma, après l'avoir réveillée par (luelque remède. Puis elle fuirait sous un déguisement. Mais, pour acromplir tout cola, il faut absolument que je sois transformé, moi aussi, en savant rabbin. De plus, il est nécessaire d'avoir !e cadavre d'une jeune fille.
— Chose facile à se procurer,' — dit Elaï-Lascri.
— N'miporle ! je crois que, avant d'user cette corde do salut, il vaut mieux essayer les autres.
— Soil I Mais retournons tous au repaire; la nuit porte conseil ; vos idées ont du bon, je les combinerai, et j'en formerai un plan qui réussira. Je méditerai pendant que vous dormirez. Trois hcuresavant l'aurore vous partirez chacun de votre côté, munis de mes instructions.
— A la bonne heure!— dit El-Chadi, — tu es sage ; mais, son?e.s-y bien, la violence est comme la poudre. Trop de poudre, et un fusil éclate ; trop de violence, et une entreprise échoue. Dans les deux cas on ri.squesa vie.
— Maintenant, où est Ben-Addou ?— demanda Elaï-Las* cri.— Yousouf, amène-moi cette hyène immonde.— Yousouf s'éloigna et revint bientôt, tenant sur ses épaules un homme garrotte. Il le jeta à terre sans précaution ; il e(ït été difficile de reconnaître le chaouch, tant la peur défigurait son visage.— Délic-le,—con:mianda le nègre.
— Il va crier.
— Est-ce que l'oiseau use de sa voix quand le serpent le fascine? Délie, délie, Yousouf.
Elaï-Lascri avait raison ; lo chaoïich, débarrassé de ses lions, n'osa pas faire ini motivfmcnl.
— Jp vous ai consiiltps sur la rnnduito à suivro pour snuvpr Falma, Jp vais rnrore vous ilcinandpr d'invciilcr un supplirp disiie dp son mpuriripr. J'ai une toilurp toutp prpparpp, mais pput-étre ni'indi'jiicrpz-vous mjpux.
Lp.juif intprp'lléopia pour faire mourir lp prisonnier de faim pt do soif.
Ali POTispilla de le faire mangpr par les mouches.
Le jeune hommp ptnil cruel parce qu'il pensait à Mériem qu'il avait failli [perdre.
El-Chadi, lui, soutint que le mipux élait de placpr Ben- Adddu sur une pjanrhp hérissée dp verres brisés et do remuer le lit pour l'emiiéctipr de dormir.
— Est-ce que l'on meurt décela?
— J'ai vu périr ainsi mes deux frères, et c'est épouvanlahlp.
— .Moins encore que ma torture, re prit le nègre farouche. Elaï-Lascri ordonna d'aller chercher une outre qui se trouva t attachée à sa selle ; quand il ICul, il lit tirer les poignards de ses deux compagnons et leur enjoignit de l'imiter. Il creusa dans Ip corps du cliaouch des trous prolonds. Celui-ci ayant |iroferé des cris douloureux fui de nouveau attaihé et bâillonné. Puis le nègre baltit le briquet, alluma une lorclie doni il était muni, et cicalrisa les plaies en les bn'ilant. t)ans les caviies qu'elles formaient, il versa l'huile .jue contenait la gourde ; du cordon en poil de chauieau (pii ce'giiait sa lêle il pri'p.ira des mèches qu il lit flaniber avec la torche. Il coutenipla pendant i]ue|ques niiiuiles le spectacie horiiblo que présentait celle lampe vivante. Quand il eut satisfait sa soif de vengeance, il trancha la tète du cliaouch et donna le signal du départ. — Etait-ce bien trouvé ? — dematidat-il.
— Trop bien,— dit une voix..
C'était celle d'Alil
on l'on assiste a c.\e fa>tasia.
Le lendemain, dès que le soleil élincela sur la cime do l'Atlas, Ipspnvirtms dp Nédromah présentèrent un aspect élrangemcnt pittoresque.
De tous les sentiers ipii déroulent leurs circuits sur le flanc des montagnes, de tous les chemins (|iii serpentent à travers les ravins de la plaine, du nord au midi, de l'est à l'ouest, de près comme de loin, d'en haut et d'en bas. de parlout, accouraient des caravanes joyeuses, des groupes animés, de longues files de piétons, des pelotons de cavaliers, une foule iniinense enlin, qui débouchait sur le vaste plateau oii Nédromah s'élève.
La fantasia, mot magique, qui peint si admirablemeni les jeux guerriers et passionnés que l'Orient seul a pu créer, et dont nos tournois ne furent qu'une pAle conio ; la fantasia réunissait toutes les triiius, même les plus ennemies, en une seule assemblée, laquelle n'avait qu'une idée, un but, une voix, un désir: voir et admirer le splendide spectacle promis par l'agha Mohanimet-Beii- AddalLth.
Cette multitude formait un grand cercle à cinq portées de fu.sil au moins des remparLs, et cependant on y entendait la rumeur puissante qui, .s'élevant au-dessus du champ de course, pas'ait en grondant dans l'air.
Mais personne n'elait l?i pour recueillir le bruit sourd et terrible qui se dégage des grande» foules; bruit pareil au tonnerre annonçant su m.'^rjn ipie '' irage .s'amoncelle à l'horizon ; foules semblables aux vagues brisant h; navire, après en avoir amoureusement caressé la caréné.
Les citadins, désertant lenr foyer, couraienl aussi au lieu de réunion, avides de jouir des émotions que proni' liait celle U\e.
Pour le moment, chacun faisait trêve à ses hanes;
: les r.inctines s'oubliaient, les colères s'a=soupissaient ;
pourtant, toutes les races si divers"S et si hostiles l'une à
j l'autre, (pii peuplent le nord de l'Afriiiue, se rencon-
1 Iraient face à l'ace.
M;iis le plaisir, ce moliile si puissant, le plaisir es[ii'Té, atlendii, demandé avec une impatientes frénésie, leiiait ; suspendues les vengeances et les menaces; après la fêle, les rixes (louvaieiit éclater à l'aise, mais avant, ne fallait-il (las conlem[iler la fantasia"?
El les nations rivales s'observaient sans échanger do provocalions.
Treille mille personnes étaient là, se coudoyant, .se poussant et se heurtant; pas une dispute ne résulta de I celle cohue.
Chaque tribu formait un groupe à part qui se distin- . guait de son voisin.
1 Les Kabyles sb reconnaissaient à leur chachia de laine blanche et à leur figure moins anguleuse que celle des antres peu|ilades. Les Arabes se (iisliiignaient facileiiiint à leurs irails allongés et à leur burno'is en poil de chameau. Puis venaient les Maures, velus à la mode tuniue; les juifs à la calolle dorée ; les Marocains au fez rouge (.'elali enfin une masse énorme de [ieii[ilades diverses, dont les cosiniiies variés et pitloresqiies ofl'raientdescon- I tnisles saisissanis.
L'orilre régnait parmi tout ce monde, parce que cha- ' que village se giou|iail aiilour de son cheik.
Celui-ci, comme nos S' i^nenrs du moyen âge, .se tenait ,1 la lèle de son goum (troupe armée), velu avec ce luxe oriental dont les tableaux d'Horacj Vernet peuvent donner une idée.
Auprès de chacun des djouads se tenaient deux ou trois .serviteurs, portant sur le poing les faucons du maître.
(.'est là encore un des traits qui rapprochent l'Algérie d'alors de notre France féodale ; ce privilège d'élever des faucons est réservé seulement aux chefs, qui .sont extrêmement jaloux de cette prérogative.
Dans des palanquins, les femmes riches, cachées sous des rideaux de soie, pouvaient voir sans être vues ; autour d'elles, les cavaliers l'oiniaient un cercle protecteur. Puis venaient les proléiaires. la [dèbe do la tribu, ceux qui ne po.ssédaient ni cliaiueau, ni cavale, ni ânesse; ce jour-là ils oubliaient leurs misères : ils allaient voir la fantasia !
En ce moment, tous les yeux se tournaient vers l'agha, le pressant de dunner le sii:nal attendu. Monté sur un superbe coursier, Ben-.\bdallah faisait face à la ville ; il portait un costume splendide, et son escorte resplendissait d'or et d'argent.
Il possi'dait des richesses fabuleii.ses ; .ses troupeaux couvraient les pAtnrages; les cavales et les mules encombraient ses écuries ; sur les douars de la plaine, il [prélevait un tribut considérable, el lesKabyeseux mêmes, pour v(>ndre leurs niarcliandises dans ses marches, versaient un ini[)àt eiitn; ses mains.
Eulin, voyant les signes d'impatience de la loule, l'agha promima sur elle un fier regard qui fit baisser bien des têtes ; puis, se tournant vers son goum, il lui donna le signal.
Trois cents guerriers environ s'élancèrent , et ils inaugurèrent cette journée de plaisir par une fantasia brillante.
Les Arabes excellent dans les jpuxgiieriiers; leur imagination dp feu .sait improviser des épisodes émouvants ipii captivent l'attention des spectateurs.
Les ^'ueiriers se sé(iarèrent en deux troupes et .simulèrent un combat, qui couimença pir une fii^iillade si vive et si nourrie qu'un rideau de l'iimee envelijppa bientôt les combatlaols. Alors retentit le cri de guerre arabe,
LOUIS NOIR
clameur rauquc comme l'aboiement du cliacnl, puissante comme le rugissement du lion ; c'est en poussant ce iiurlement sauvage que les deux partis se chargèrent avec impétuosité. Ils étaient magnifiques à voir, passant rapides au milieu des nuages de poussière soulevés par leur course folle, le yatagan au poing et le burnous flottant au gré du vent.
Le choc fut d'un effet superbe. L'éclair des détonations illuminait la scène, et les sabres, en se rencontrant, lançaient des étincelles.
Imitant admirablement les phases diverses d'une lutte, des cavaliers se penchaient sur la selle, comme si un coup mortel les eût atteints, et leurs chevaux les emportaient loin de la mêlée ; d'autres se prenaient corps à corps, chiTchant à se désarçonner et à se frapper de leur poignard.
Dans les fantasias, un grand triomphe pour un guerrier c'est d'enlever dans ses bras un adversaire et de fuir avec lui. Deux fois déjà le fils de l'agha avait exécuté cette manœuvre hardie, et son père était radieux de son succès.
Quoique le sang ne coulât pas, la bataille n'en était pas moins acharnée ; ce qui ajoutait encore à l'illusion, c'est que les coursiers, échauftes par l'odeur de la poudre et le cliquetis des armes, se cabraient avec fureur et prenaient |iart au combat avec lardeuret l'instin. t admirables des chevaux arabes; la crinière hérissée et les naseaux sanglants, ils se décliiraient par des morsures cruelles. Il fallait à leurs maîtres une adresse incroyable pour maîtriser leur rage.
C'était un magique spectacle, que la foule contemplait muette d'admiration. Pas un seul habitant n'était resté dans Nédromah, excepté cependant les chaouchs de l'agha.
Dans les rues désortes de la ville marchait péniblement un vieux nègre. Il semblait courbé par l'âge et la misère, et il paraissait si fatigué que, (juand il fut en face de la demeure de l'agha, il s'assit sur les marches du portique.
Comme tous les bâtiments qui servent de résidence aux chefs musulmans des cites, l'habitation de Ben-Abdallah tenait de la forteresse et du palais.
On pouvait à la fois s'y défendre contre une émeute et protéger la foule; c'était une citadelle au petit pied, d'où il était facile do braver les ennemis du dehors et ciuix du dedans.
Etendus nonchalamment sur des nattes, les chaouchs veillaient à l'entrée. Quand ils virent le nègre se reposer sur l'escalier de marbre, ils (irent un geste de dégoût et de mépris, l'un d'eux même .se leva pour le repousser du pied :
— Va, — lui dit-il, — va porter ailleurs tes guenilles et ton affreux visage. Crois-tu ijue nous le laisserons souiller par la présence l'entrée de ce palais"?
— Je suis venu d(! la montagne pour afiporter à ton maître des remèdes dont une femme qu'il almt^ a le plus grand bcsdn, — répondit le nègre. — Un messager a visité hier ma solitude pour me prévenir, et j'ai pronds d'être ici aujourd'hui avec des herbes bienlaisantes ; mais, puis()ue vous me chassez, je pars!
— Vous ne voyez donc pas que c'est le vénérable Sidiel-iladji-BeiiKemourt — s'écria tout à coup un des chaouchs.
Ce nom appartenait à un marabout de race nègre, célèbre par les guérisons qu'il oblenail grâce h ses prières et à sa science médicale- Personne n'avait entendu dire, parmi les serviteurs de l'agha, ipic celui-ci eût fait mander Ben-Kemour; mais, puisqu'il venait, il avait dû être averti.
Tous s'empressèrent à l'envi ; on le conduisit dans l'inlériourdu palais, et en l'absence du maître li't chaouchs s'excusèrent de ne pouvoir lui oll'rir la dillu.
— Mes enfants, — 'eur dit-il, — je ne vi'ux qu'une chose, guérir la malade. Quant à vous, la figure tournée
vers la ville .sainte, prifz, afin que le Prophète m'éclaire; lors |uc que vous aurez récité trente fois l'oraison du salut, la personne à laquelle s'intéresse votre maître ne souffrira plus.
Lf's chaouchs, pour obéir à ce vénérable marabout, se mirent à genoux. Ils étaient dans la cour du palais, et, afin dp faire face à la Mecque, ils furent otiligés de tourner le dos à la porte d'rntrée ; mais, se préo ciipant peu de ce détail, ils entonnèrent à haute voix le Credo.
En ce moment, Ben-Keniour se faisait coniluire vers Fatnia par le chaouch qui l'avait reconnu, et il lui disait:
— Tu as vu Jacob, et il t'a tout dit.
— Oui, maître.
— Eh bien ! vite, où est Fatma?
— Dans la chambre qui le fait face.
— Cela suffit! va ouvrir la porie du palais à mes gens, qui se tiennent cachés dans la rue voisine, et fais le signal convenu.
— J'obéis, maître.
Et le chaouch, se glissant vers le seuil du palais, donna le signal.
Ses compagnons, tout à leurs oraisons, n'y prirent garde; ceux qui ont entendu la prière juive dans une synagogue peuvent se figurer le bruit dont la cour retentivsait.
Une cinquantaine de bandits s'élancèrent dans le bâtiment, et les chaouchs de Mohammct Ben-Abdallah passèrent (ie vie à trépas, sans pouvoir opposer la moindre résistance.
Elaï-Lascri, pendant ce temps, cherchait la chambre de Fatma.
Il la trouva pâle, inquiète, à demi couchée sur un sopha ; un cri de joie délirante .s'échappa de son sein quand elle aperçut son amant.
Celui-ci, l'entourant de ses deux bras, lui donna un brûlant baiser; puis, découvrant sa podrine, il vit ses blessures ; une larme humecta ses yeux.
— Ne pleure pas, — dit Fatma, — je ne souffre presque plus; quoique je ne puisse marcher d'un pas bien ferme, je ne me sens pas trop malade. Te voilà près de moi, je suis guérie.
Elaï-Lascri répondit à celle douce parole par une étreinte passionnée.
Mais l'heure n'était pas propice aux amoureuses caresses; Elaï-Lascri avait payé trop cher son imprudence pour en commettre une nouvelle.
— Tu es sauvée, — dit-il, — à la condition que nous ne perdrons pas une minute. Je vais le conlier à une escorte qui te conduira dans un village kabyle où j'ai des amis. Jacoh l'a sans doute avertie.
— Oui, — répondit-elle en pleurant, — je dois encore me séparer de loi !
— Pour quelques heures seulement ; allons, viens!
El, la prenant dans ses bras, il la porta dans la cour, où les chaouchs gisaient baignés dans leur sang.
T(dle est la force de l'amour que Fatma no s'occupa même pas des cadavres; seulement elle répelait:
— Sauvée! sauvée! quand j'allais te perdre; oh! merci, mon seigneur, d'avoir exposé tes jours pour une pauvre tille ( omme moi.
— Enfant, — lui dit Elaï-Lascri, — n'as-tu pas montré un admirable courage? Fatma, ma bien -aimée, je voyais en toi une niaîiresse adorée; aujourd'hui, tu es une reine que j'admire. Ta vaillance m'a rendu fier rte loi ; tu esta digne compagne ilii Roi .les Chemins. — Et i^ la mit en selle ave^' des précautions maternelles. — Emhra-^se moi encore. — ajouta-t-il quand elle fut bien assise, — sois brave comme hier, et tout ira bien.
— Je lâcherai, — lit-elle en souriant à travers ses larmes de reconnaissance et d'inquiétude.
— Je te promets de te visiter demain. Voilà dix de mes plus vaillants cavaliers qui vont l'accompagner... Allons, à bientôt!
Et ils échangèrent un dcrnior baiser, après lequel elle prit, guidée par son escorte, le chemin de la montagne.
Yousouf, avec le reste du brouillard ssa'glant, garilai J'uniifue porte do Nédromah. Quaii 1 Fatma passa, les bandits la saluèrent respectueusement.
Parmi eux, elle entrevit El-Chadi, auquel elle fil signe d'approcher.
Heureux d'être reconnu, celui-ci accourut en bondissant, et il entendit ces mots :
— Pardonne-moi si j'ai cherché à tuer El-Ghadi, je croyais que lu trahissais ton maître.
— four te prouver combien j'admire ta conduite, laisse-moi te donner un bijou comme les sultanes en désirent souvent et n'eu possèdent pas toujours, — lui dit le saraq.
— Qu est-ce donc?
— Le collier de perles destiné au vainqueur des courses. Je l'ai dérobé à Midianinn t-Ben-Abdallah.
Les bandits qui l'entouraient poussèrent une exclamation de surprise et d'enthousiasme.
— Comment as tu fait? — demandèrent-ils.
— Je me suis glissé dans la ville avant qu'il fût parti ; comme il montait à cheval, je lui ai ofl'ert deux tourterelles, qu'il a acceptées avec plaisir, parce que c'est un signe de bonheur ; puis j'ai tenu l'etrier pendant i|u'll enfourchait son coursier. Cela m'a sufli pour accomplir mon coup ; ils sont si vains, ces grands seigneurs, qu'ils ne se méfient pas. Du reste, j'étais déguisé en mendiant, il ne pouvait mp reconnaître.
— Le collier ! le collier! — exclamèrent les bandits.
— Tenez, et voyez 1
El-Chadi lira de sa ceinture la parure la plus riche qu'aucun bandit eût encore admirée, et il la donna à Fatma.
Si la prudence n'avait pas modéré les transports de ses camarades, on eût entendu leurs cris de triomphe jusqu'au champ de course.
Fatma, émue, laissa tomber sur le pauvre El-Chadi un «le ces regards de tendresse comme en ont les mères pour leurs enfr»nts disgraciés par la nature. Ce reniercîment muet fut plus sensible au saraq que la bruyante ovation du brouillard sanglant.
— Je ne (luis rien le donner en échange de ton présent aujourd'hui, — dit Fatma. — Plus lard, je tâcherai de m'a.()uiller.
— Je serais heureux, — répondit El-Chadi, — si tu m'oll'rais l'anneau que tu portes au doigt.
La jeune l( inrrie hésitait.
— Oh 1 sois tranquille.— fit El-Chadi avec un trisie sourire, — une bague est un gage d'amour pour un autre, mais pas pour moi. Elaï-Lascri ne sera pas jaloux.
Fatma lui tendit l'anneau, qu'il prit en frémissant involonlaireineiit. Puis la jeune femme s'éloigna rapidement avec son escorte.
Une fois qu'El-Chadi fut perdu parmi ses compagnons, il pressa avec boiiheur contre ses lèvres l'anneau d'or qui avait louché la main de la jolie mulâtresse. L'aimailil? Il l'aimait de cet amour sans désirs qu'un pauvre être difforme éprouve pour tout ce qui est beau, grand et noble ; il l'aimait comme on aime le soleil et les fleurs ; il eût repoussé, comme une monstruosité, l'idée de la posséder comme femme.
Il avait raison, Elaï-Lascri ne pouvait Atre jaloux 1...
Quand Fatma fut pariie, le Roi des Chemir:s ordonna â .ses brigands de fouiller le palais, de s'emparer des femmes et de les placer, bien garrottées, au milieu de la rue. Ensuite il uoiina l'ordre du pillage; en un clin d'a'il, les quarante hommes qu'il aviiii gardés avec lui eurent rassemblé dans la cour les objets précieux que contenait la demeure de l'aglia Ben-Abdallat>. Puis ils regardèrent leur chef pour attendre ses ordrt'S.
— Il y a des mules et des chevaui dans les écuries, n'est-ce pas î — dit-il.
— Peu de chevaux et beaucoup de mules.
— Ça ne iViil rien ; chargez ces animaux du bulin ! L'ordre fut exécuté, et les bandits attendirent encore.
— Vingt hommes vont prendre la direction de ce convoi, — commanda le nègre; — ils se dissimuleront autant qu'ils le pourront, en longeant les fossés de la ville, puis ils gagneront la grotte au plus vite. Nous ferons en sorte, ici, qu'ils ne soient pas poursuivis Quant à ceux qui restent, ils vont barricader la rue en face du palais, puis viendront me rejoindre à la porte de la ville; seulement, qu'ils n'oublient pas de laisser un passage pour deux chevaux au moins dans le centre de la barricade, et que ce trou puisse être fermé tacilement parquel(]ue grosse poutre. — Cela dit, le Roi îles Chemins s'en alla trouver Yousouf, dont les bandits toujours à cheval se tenaient derrière la porte de la ville. — Allons, pied à terre I — cria Elaï-Lascri ; — on doit apercevoir lafaniasia du haut des murs, montons-y. — Et, donnant l'exemple, il grimpa sur le rempart, s'installa tranquillement, les jambes pendantes, au-dessus du fossé, alluma sa pipe et fuma comme s'il eût été dans son repaire. Quelque habitués que fussent les bandits aux témérités de leur chef, ils firent entendre quelques légères exclamations de surprise. Le Roi des Chemins se retourna, et le seul froncement de ses sourcils fit taire ceux qui commençaient à murmurer. — Il faut que vous .soyez sfu[)ides comme des outardes, ou lâches comme des hyènes, pour ne pas profiter du spectacle que nous avons devant les yeux. Est-ce bien vous, mes vieux compagnons, qui n'avez plus confiance en moi? .le vous ai fait pénétrer sans brûler une amorce dans le palais de l'agha, que vingt hommes auraient pu défendre contre nulle; un convoi chargé d'un butin énorme .se dirige vers notre grotte ; jamais expédition conduite par moi n'a manqué, el vous semblez étonnés parce que je veux ni'anuiser un peu à une fête. Ne corn prenez- vous pas qu'il faut à nos amis le temps d arriver au bord de la mer?
— Oui, mais la retraite ! — exclamèrent quelques hommes.
— Dis donc, El-Chadi ; ils s'inquiètent de la retraite I — fit Elaï-Lascri avec un dédaigneux sourire.
El-Chadi exécuta une joyeuse gambade et s'écria:
— La retraite sera facile el amusante; je n'ai peur que d'une seule chose, c'est de trop rire pour me tenir à cheval.
Yousouf, qui était dans le secret, s'associa à la gaieté 1 il'EI-Chadi ; si bien que les bandits, un peu déconte- ' nancés par les railleries de leurs chefs, prirent le parti de s'asseoir pour regarder les course-;.
Ils se placèrent de façon à voir sans être vus ; on ce nioment Ali, le bras droit d'Elaï-Lascri, se dirigeait vers le groupe formé par les Traras. Ceux ci le saluèrent comme un ami impatiemment désiré; la veille, il avait fait prévenir son beau-père qu'il assisterait aux courses et qu'il en disputerait le prix.
Les bandits ne surent que penser de cet accueil ; ils coinmençaieiU à comprendre cependant que leur chef pourrait bien se tirer d'affaire.
Quant à Ali, Ben-Achmet, son beau-père, l'embrassa tendrement, et il le conduisit auprès d'un palaïKjuiu dont les ridi'aux s'entr'ouvrirent, laissant paraîlre une jeune femme d'une beauté ravissante.
C'était Mériem.
Elle secoua sa blonde chevelure, dont en se perchant elle avait fait ti^mber sur son front les boucles ondoyantes, et elle fixa sur Ali un regard passionné, attendant i|u'il l'interrogeât.
La léinme musulmane attend toujours (|ue son mari lui adresse la pande.
— Mériem, ma ben-aiiniie, — dit-il d'une voix douce et harmonieu.se, — j'ai [irié ton père de l'amener ici, pane que je veux gagner pour loi le prix du celle course.
— Je te suis reconnaissante, mon seigneur, — répon-
LOUIS KOIR.
(jit-e';le, — et y' me parerai de la gloire plus encore que des perles du collier. Mais tu as bien tardé à venir, depuis trois jours que tu n'as pas [laru parmi nous?
— Tu sais coniliien je l'aime ! Si iTimpêrieux motifs ne m'a\aient pas n-lenu loin de loi, je serais venu l'haque soir admirer celle que l'on a surnommée la Fleur des Traïas. Ne me refiroclie donc pas mon absence, car je soutVre assez quand je suis séparé de loi.
— Pardonne-moi d'avoir voulu pénéirer ton secret, Ali ; mais, lîefiuis noire union, je meurs d'inquiélude cliaqui' fois que tu nous quilles. Quand donc auras-tu ton foytr parmi nous? Je respecte ta volonté, — continua la jeune femme d'une voix trisie ; — mais songe, Ali, qi.c. si l'on m'a surnommée la Fleur des Traras, lu es mon soleil à moi. Loiscjue je ne vois pas luire ton ri'garil, mon cœur est sombre; prends garde, la rose se fane loin des rayons du jour.
— Jla bien-aimée, — répondi' Ali profondément ému, — encore quelques jours di' palience et nous serons unis comme la vigne et l'olivier de nos jardins.
— Fasse le Proplièle <iue ce soit bieniôt! — s'i'criat-elle joyeuse de ce lie assurance; mais permets, seigneur, que je lais>e tomber ces voiles, car tOus les reganls contemplent celle qui n'aime que toi.
Méricm laissa retomber les rideaux du palanquin, et Ali sentit une main assez lourde qui se posait sur son genou; c'élail celle d'Acle ud.
Le pauvre chasseur, plus sombre, plus triste qu(> ja- Tnais, causail rarement à Ali ; sans le liair, il ne 1 aimait pas; il le fuyait parce que >a pré^enci' lui rappidait son boniieur l'crdu, sa passion sans espoir, sa vie dcsoi'mais sans but. Mais, celti' fois, l'oigueil national l'emporlait sur lout autre; seniiment; los Kabyles avaii-nt toujours su garder leur indépendance contre les prélenlions du clnf arabe de Nrdromah ; ils vivaient siir le |iied de paix avec lis tribus de la plaine; le bi soin d'écliaiiger sur les marchés les produi lions de leur sol et de leur industrie forvail les drux peuples à observer les traités. Copcndant ils se di'lestaient et se jalousaient si bien que les Traras al tachaient un prix énorme au triomphe d'Ali Achoiid, le plus vaillant guerrier de son village et qui adorait ses nion'agnes, aurait donné sa vie pour voir les cavaliers aralies bumiliés, et Ali venait de promettre une victoire.
— Frèr.\ — lui dit-il, — les Traras sont di'sccndus en granil nombre iies cimes de l'Atlas pour contempler un de leiM' fils iiisputanl aux es-laves de l'aglia le prix d'um; course. Si lu succombes, comme il nous faut un triomphe aujourd'hui, une bataille acharnée s'engagera ; tous mes compagnons sont décides à [irendre une revanche en cas de défaite.
— Cela est vrai 1 — dirent les amins (|ui entouraient Ali, et (larlaient au nom de plusieurs ndlliers de Kabyles dont les reganls ardents, lixes sur leur clianquon, lui apprenaient que la di'Cision était connue <ie tous.
— Situ es vaini|ueur, — continua Achoml, — neus btniirons ton nom, et nosancéires, qui dorment là-haut, tressailleront de joie dans leur toinlie. Frèic, il est temps encore de rcnon-er ;i cette lutte; car il faut triompher, vaini-rc ou mourir.
— Dans une heure, la Rose des Traras se parera du collier di; perles, — répondit Ali avec assurance.
— Dépéche-tni, alors! — s'écria Achouii joyeux ; — voilà le lils de l'.'gba qui se dispose à te ilisputi r le pri^.
Parmi les chefs qui venaient [irendre part à la lutte, le lils d(; Iten-Abilallah se faisait remaripHT par sa bonne mine et l'éclat de ses deux trnunfilies dans la dernière fantasia. Tous ses rivaux étaient nobles ; lous étaient célèbres par des victoires signalées, rem[ioitées dans des circonslances snleiundles.
L'un d'eux même, Sidi-el-Aïda, a\ait oblenu le grand prix de Moslaganem.
Chacun prit le rang que le sort lui assigna ; Ali élail si sûr de lui-même et de sa monture (ju'il ne voulut
pas courir les chances d'un hasard favorable. Ouaiid tous les cavaliers furent placés, le jeime homme s'avança dans l'arène. Tous les yeux se levèrent sur lui. Il laissa tomber son haï(|ue blanc, et la foule accueillit par un murmure fl.itleur le |ilus beau cavalier qui eût jamais paru dans une fêle.
Ali port lit un coslume turc d'une richesse inouïe. Sa sédria (veste), si gracieuse que nos femrnes l'ont adoptée, était tissued'oretdesoie ; ses épaules élégantesse dessinaient admirablement, gr'ice à la coupe de ce vêtement co met, sous leiiuel la taille révèle ses contours sans être étranglée; celle d'Ali, moelleusemeni maintenue par un cachemire roulé en ceinture autour des reins, eût fait envie <n une jeune fille,
Sur ses botles marocaines, son souroual descendait en plis majestueux, dont les ondulations suivaient harmonieu>einent les mouvements du coursier.
A son turban blanc, poétique coitïure que rien ne saurait égaler, brillait un magniliquo diamant ; au flanc de sa monture pendait un yatagan dont la poignée était ciselée avec art, et en travers sur ses épaules il avait jeté un long fusil aux garnitures d'argent.
Les Arabes, si connaisseurs en beaux chevaux, trouvaient sa noire jument digne du cavalier qui la montait. File était l.ichéi^ au front par une étoile, et une couronne de poils blancs ornait ses jambes nerveuses et fines, audessous de* sabots. A des signes infaillibles, les spectateurs la reconnaissaient de la race la plus pure.
Ali la dirigi'ail avec une aisance et une grflce parfaites. En passant ilevant l'agha, il le salua, non comme un inférieur offrant à son chef une preuve de respect, mais (oumie un égal échangeant avec son hùte une marque de courtoisie.
Ben-Ablallah, quoiiiue ne connaissant pas ce jeune homme, dont le luxe égalait au moins le sien, répondit à son salut avec une déférence comtoise, ne doutant pas que ce ne fût un per-onnage d'une haute distinction. Quand Ai eut pris la dernière place, il donna le signal ilu départ.
Les coursiers s'élancèrent ; ils devaient faire deux fois le tour de l'arène. D'abord ils se maintinrent à la môme haiileiir, puis peu à peu le fils de l'agha prit la tête de la course et la conserva peinlant toute la durée du premier tour.
Les spectateurs penrhés en avant retenaient leur souffle [lour mieux voir, quand un (■iiange inciilent vint leur arrachiq' un rri de surprise. Ali avait arrêté subitement sa belle jument en face des Tiiras, et il a\ait déchargé s.iu fu.sil en l'iionneur de Meriem.
La main de la jeune femme était sortie du palanquin il avait agile un foulard désole. Ilésormais il semblait impossible ((u'AU [ult regagner le terrain perdu, et le fils de l'agha, qui avait une avance considérable sur tous, parut devoir renifiorler le (irix.
Les Kabyles furieux nrandis-saient leurs yatagans, et les tiandits du haut des murailles poussaient l'imprudence jusqu'à se lever lout dioits pour savoir ce qui pouvait relarder le jeune homme ; lar, à celte dislance, ils ne distinguaient (las parfaitement.
Allons, le bu au palais! — s'écria tout à coup Elai Lascri, — sur mon âme ! Ali est fou, et il se fuit liattre. Vite, dix hommes pour allumer l'incendie !
Les dix hommes s'elaii. èreni ! l-ji ce moment, la jument d'Ali, se relevant, bondit sous l'éperon el dévora l'espace avec une rapidité veitigineuse ; à chaque élan deson g.ilop furieux el echevele elle rasait le sol de son poitrail. Elle emporta .son c^ivalier, qui passa comme un trait devant tous ses ri aux, et (pii arriva le |iremier au but, aux acelamatioiis freiieijtpies de la multitude,
Inteiieuri'nu'iit fioi>^e de la défaite do son lils, l'agha n'en vint pas nimns félieiter le vaiiujueur, et il lui remit le hracelet, Quati: au Collier, il le chercha en vain. El- Cbadi s'en (Mail enifiaré.
Alors, pour ne pas avoir aiauvui.se grâce, l'aglu s'excusa
LE liROOlLLARD SANGLANT.
de ne pas trouver le prix promis, et il pria le jeune homme d'acrepter en échange un superbe brillant monté sur une bairue.
Ce iliamant valait au moins les perles.
Ali remercia gracieusement, et, à son tour, il tira do sou doigt un anneau fort simple en apparence, et il dit :
— Permets- moi de te donner un souvenir en échange de ton présent; ce bijou te sera cher quand tu sauras qu'il a louché le tombeau du Prophète.
L'aglia sourit, car il songeait que le présent était d'une mince valeur; il semblait en etTet n'être aulre chose qu'un aimeau de verre fort commun.
Voulant humilier un peu celui qui venait de ravir un triomphe à son fils, il tendit son caieeu anx chefs qui s'empressaieut près du vainqueur, et leur dit:
— Vous ne serez pas fâchés, je pense, de baiser un objet sacré.
Il cherchait à ridiculiser Ali, en montrant ce pauvre objet qu'il avait l'audace d'offrir à lui, prince riche et glorieux.
Mais Ben-Achmet, qui se trouvait lui aussi parmi les chefs, prit la prétendue bague de verre et la laissa tomber comme par mégarde. Aussitôt il se précipita à terre, la ramassa vivement, et, remontant en selle, la rendit à l'aglia, cH lui disant :
— Garde bien ce diamant, Abdallah, il est d'un prix inestimable.
— Quoi I — s'écria l'agha, — cette bague a été taillée dans un diamant?
— Oui, — répondit simplement Ali.
Une seconde fois, l'aglia l'examina, se convainquit, et faisant peser sur Ali son regard, lui dit avec solennité :
— Si tu es le fils du sultan, pourquoi nous l'avoir caché, monseigneur ? tu nous exposais à ne pas te témoigner tout le respect que nous te devons.
— Je suis le gendre de Ben-Achmet, — répondit assez sévèrement Ali, — et c'est là un titre qui me suffît pour obtenir toute la considération de ceux qui vénèrent les serviteurs du Prophète. Du reste, l'IiÔte de Mohammet- Ben-Abdallah est toujours dignement traité, j'en suis si^ir.
L'agha s'inclina en se mordant les lèvres. Il était impossible de recevoir une leçon plus impertinente et plus polie.
Alors tous les chefs s'empressèrent autour du jeune homme qui venait de faire une réponse si Gère et si habile, et ils lui adressèrent les plus vifs, sinon les plus incères compliments.
00 LE ROI DES CHEMINS EST ASSIÉGÉ DANS NÉDBOMAll.
Tous les chefs arabes se sentaient heureux de voir le fils de l'agha humilié; de plus, ils préféraient que ce fût un étranger, un inconnu, qui eût gagné le prix de la course qu'un de leurs amis.
La gloire voisine de notre médiocrité fait d'autant plus re>sortir notre impuissance. Elle nous fatigue, elle nous écrase. C'est pour cela que les génies ne sont placés sur un niéiiestal qu'après leur mort ; c'est aussi pour cela qu. nul n'est prophète dans son pays. Amère parole du plus doux des hommes.
Les bruits les plus contradictoires circulaient dans la foule au sujet du vainqueur.
Au dire di s uns, il descendait en 'igné directe de la fille du Prophète ; pour d'autres, c'était le fils du sultan; les uns le voulaient Touareg; beaucoup le prétendaient parent du dey de Maroc.