‹ Le brouillard sanglantChapitre 7 sur 15 · LE SIÈCLE. - XXXV · texte numérisé non relu

LE SIÈCLE. - XXXV

Mais voilà qu'au milieu des bravos, des conjectures et du bruit, le cri Au feu! au feu! retentit tout à coup.

Une colonne de feu montait au-dessus du palais de l'agha, et de loBgs jets de flamme qui s'élançaient du sonmiet de la terrasse ne permirent plus de douter qu'un incendie ne liévorât la ville.

Ben-Abdallah s'élança vers sa demeure en feu, et derrière lui Ions les habitants. Ceux-mêmcs qui étaient étrangers à Nédromah se dirigèrent vers la ville, attirés par la curiosité.

Quant à Ali, profitant du désordre, il courut au palanquin de sa femme; Mériem, à son approche, se pencha vers lui.

Il la saisit avec amour et lui passa aux bras les bracelets, au doigt le brillant, donnés par Mohammet-Ben- Abdallah.

— Comme tu étais beau, mon Ali ! — lui dit la Rose dos Traras ; — il me semblait voir le Prophète volant vers le ciel sur son cheval ailé.

El, l'enlaçant de ses deux bras mignons, elle frissonnait sous ses baisers.

Ali, pressé d'échapper aux regards de la foule, lança sa monture au galop ; le sourire du vieux marabout accompagna ses deux enfants

Pendant la route, Ali pressait sa femme sur sa poitrine en murmurant à son oreille :

— Tu es belle comme les houris célestes, tu es le paradis sur terre!

C'est dans une étreinte passionnée, les yeux sur les yeux et les lèvres amoureusement pressées, qu'ils arrivèrent au village d'Am-Kébira. Ils entrèrent dans leur case, et derrière eux retomba la lourde porte de chêne, qui ne s'ouvrit que le lendemain, quand, au lever de l'aurore, retentit le chant de la fauvette.

11 était environ deux heures de l'après-midi quand éclata l'incendie. La brise de mer qui s'était levée passait sur la ville, courbant les flammes au-dessus des maisons et menaçant Nédromah d'un embrasement général.

Les habitants accouraient pour sauver leurs propriétés, et un désordre inouï s'était mis dans la foule. Une cité en feu présente un spectacle majestueux et terrible ; les âmes les plus fermes sont toujours impressionnées par la sombre poésie de ce tableau. Mais lorsque l'intérêt se joint à la terreur, l'émotion monte à son paroxysme, et c'est ce qui arrivait pour les sujets de Mohammet-Ben- Abdallah.

Ils se pressaient à sa suile pour lutter au plus vite contre le fléau; l'air retentissait d'imprécations; les femmes poussaient leurs inutiles gémissrnienls, et les enfants jetaient leurs cris aigus au milieu du tumulte.

Les Traras, que le malheur des citadins ne touchait pas le moins du monde; les Arabes de la plaine, qui payaient un impôt à l'agha, et par conséquent le détestaient, tous ceux qui avaient assisté aux courses enfin, s'avançaient derrière les habilanls d'un pas un peu plus tranquille.

Ces étrangers étaient poussés par la curiosité d'abord, puis par une joie envieuse qu'ils ne dissimulaient point, et même dans certains regards brillants de cupidité. Un observateur habile, El-Chadi, par exemple, aurait vu poindre l'espoir d'un pillage général en faveur du désordre.

Mais soudain l'agha et sa puissante escorte de cavaliers s'arrêtèrent ; derrière eux la masse du peuple se vit forcée de faire halte, et, comme les derniers rangs poussaient les premiers, il y eut une oscillation pareille à celle du remous qui suit le choc d'une vague contre une falaise.

Toutes les têtes se levèrent pour connaître la cause de ce temps d'arrêt; et soudain Elai-Lascri apparut sur le rempart, au sommet duquel sa silhouette se détacha imposante el somtire.

Il leva lentement sa main vers la multitude: une détonation retentit, chaque créneau s'illumina d'un éclair, et la fumée do la poudre monta enveloppant le Roi des Cho-

LOUIS NOIR

minsd'une auréole à demi transparente, que des décharges successives empourprèrent bientôt par les reflets du salpêtre enflammé.

Les fusils ■ rabes envoient des projectiles à des distances énormes; les cavaliers de l'agha qui se trouvaient les plus avancés essuyèrent des pertes considérables. Celte attaque imprévue leur fit tourner bride, malgré les efforts de Mohammet-Ben-Abdallah ; ils subissaient l'ascendant de ce bandit étrange, dont l'aspect, comme celui du lion, terriliait les plus braves.

— C'est lui ! c'est lui I — répétaient-ils avec égarement.

Lui! c'est-à-dire l'ennemi dangereux par excellence, le fléau qu'on ne peut combaltre.

Le goum opéra une relraite rapide, sans s'inquiéter des piétons que roulaient les sabots des chevaux.

A l'extrémité de la foule ou n'avait rien vu qu'un incendie, on ignorait ce qui se passait; des coups de feu avaient vibré dans l'air, mais on croyait à un nouvel épisode de la fantasia, à quelque surprise couronnant la fête.

Alors on se précipita pour jouir du coup d'œil ; on chercha à pousser en avant.

Par la double pression qui en résulta, le cenire fut comprimé avec une irrésisUble force; si bien que, pour ue pas élouller, il fallut y tirer les couteaux et éventrer ses voisins.

Les raisons qui suspendaient les colères n'e-^islaienl plus; l'exaltation produite par le combat simule durait encore; en pareille circonstance, la moindie uispule prend des proportions colossales.

C'est ce qui arriva.

Les Kabyles, refoulés par les Arabes de Nédromah, répondirent aux coups de couteau par des 'coups de y.ilagan. Une lutte furieuse s'engagea l.esgouuisiie la plaine avaient autant de haine contre les Kabyles que contre les Maures de Nédromah ; ils restèrent quelque temps ini passibles Mais l'impatience les gagna bientôt. L'occasion était si belle !

Ils chargèrent tout à coup avec impéluo.sité les deux partis h la fois, tHillantel hachant à l'aventure. La mêlée devint effrayante : pour échapper à la mort les plus lâches avaient du cœur, lin peu d'msiant.s, tous les partis se trouvèrent confondus dans un désordre cpouvautalilc.

Les cavaliers faisaient bondir leurs coursiers au nuiieu des piétons; ceux-ci cherchaient à couper les jarnts des ch(\MUX, qui s'abattaient avec fracas ; les fusils servaient de massues, briyant lescràues; les poignards se brisaient sur les os; le sang coulait de mille blessures, et des vociférations effrénées sortaient des poitrines que trouait l'acier des armes.

Les blessés tombaient dans une boue rougeâtre; sur leurs corps mutilés les combattants piétinaient, puis ils glissaient ;i leur tour sur le sol détrempé.

Pour ajouter à l'horreur de cet atroce massacre, l'incendie prit une extension formidable par la chute d'une terrasse; ses rauques sifllcinents se mélèren! aux mugissements de bêtes fauves que poussaient les hommes en s'ëgorgeant, et comme les bras tlejs guerrirrs enlaçaient les cor[is dans des étreintes furieuses, ilo ses ailes dévorantes le feu enveloppa le palais tout entier...

Sur celte multitude folle de rage, ivre, échevelée, qui se tordait à ses pieds dans un sanglant délire, Elaï-Lascri faisait pleuvoir une grêle de bailles qui tombaient sans relâche au plus épais des groupes.

— Voyez ces chiens, — disait-il au bronillarti sanglant, — ils voulaient faire une curée ne nos corps cl ils se dévorent entre eux. Ti\iis balles par fusil, maiiitenaut; visez plus haut. — Puis il ajoutait ; — C'est beau à voir comme un orage. Obi la belle fête, la belle fête! Ils tombent «omnie les épis sous la faucille!... Fulma sera bien vengée.

Il leva la lèle vers les montagnes, el il aperçut un groupe de cavaliers qu'il reconnut pour être l'escorte de

la jeune femme. Rassuré désormais sur son sort, il fit un signe à El-Chadi, qui s'éloigna sur-le-champ.

Cei endant l'aveugle fureur qui animait hs gens de la montagne et de la plaine diminua d'intensité.

Chaque parti, dissémine par les entraînements de ce combat désespéré, éprouva le besoin de se compter et de .serrer ses ranj;s.

Une trêve volontaire eut lieu, pendant laquelle Arabes et K byles comprirent enfin qu'Elai le Mau lit Sf tenait enfermé dans Nédromah, et de là les bnivait. lui a\ec cent hiimnies... c'est-à-dire presque seul; eux avec des forces impos.intes de cavalerie et d'infanterie... une véritable armée.

M lis que faire?

Tenter un assaut, on n'avait pas d'échelles; briser la porte, on manquait de haches; répondre aux balles par des balles, celles des bandiis semaient la mort, celles ues Arabes s'aplatissaient sur les murailles.

El l'mcendie grondait tûiijnurs, el ses sifflements aigus semblaient railler la multitude impuissante.

Les chefs s'assemblèrent pendant que les peuples s'observaient en silenci' : des monceaux de cadavres couvraient la plaine, mais il ne s'agissait ni de récriminations superflues, ni d'explications inutiles.

Il fallait prendre le Koi des Chemins mort ou vif.

On disi'iita sur les moyens à aiiopler [loiir s'emparer du brouillard sanglant ou laiiéimlir; mais on ne trcuivait que plans ini|iiissitdes à réaliser, lorsque Beu-Achinet proposa d'aller déposer auprès de la porte des brandies d'olivier, d'y mettre le feu et de s'ouvrir ainsi un passage.

L'agiia el les autres chefs approuvèrent celle idée; ordre fut donné au goum de couper des branches d'olivier et d'aller au grand galop des cuurMei-s les entasser à l'entrée de la ville.

Les cavaliers eurent bienlùl arraché et hé en paquets des rameaux extrêmement inflammables; ;dors Mohammet-Brn-.\lidallali .se mit bravement à leur tête, et il s'élança entraînant son guuin derrière lui.

Le feu des bandits ;^vait cessé; Elat-I.ascri était descendu du somriii t des remparts; les guerriers crurent que I» brouillard sanglant était en fuite.

A cent pas de la porte, pas un coup de fusil n'avait encore rett'iiti; l'agha demeura convaincu que les bandits effrayes chcrcliaienl à s'ichapper en sau.ant dans le» fossés des fortiticalions, à l'autre extrémité delà ville.

Il commanda à son fils de fiire le tour de Nédromah avec deux cents cavaliers, afin que personne ne put trouver un salut dans cette tentalive dé.sespéree.

Mais, au moment oîi ce détachement allait s'éloigner, une fusillade terrible éclata et se continua avi c une inlensiié telle que Ion dut croire qu'un contingent nombreux d'ennemis inconnus s'était joint au brouillard sanglant.

L'agha lui-même, voyant tomber tout son monde, ordonna do s'éloigner à toute bride; ses guerriers n'avaient pas attendu ce commandement.

Les Kabyles, en voyant le retour précipité du goum, poussèrent un cjù de triomphe.

Ben-At>dallah furieux laissa .ses guerriers hi rs de la portée des fusils des bandits, et il courut droit à Ben- .\chmet.

Les tribus de la plaine, san.? oser manifester leur joie de l'échec e.ssuyé par les Ni-dromicns, n'en élaieut pas moins disposées à prendre parti pour les Kabyles plutôt que pour l'agha.

Les iheiks vinrent entourer le vieux marabout de la monlagne ; en atK>rdant ce groupe de chefs, .Mohaninietlieii-Abdallah essuya un alfront sanglant. Sur presiiue toutes les bouches .se dessinaient des .sourires railleurs.

Il sentil combien sa position était critique ; d'un côté l'incendie devcirait son palais et sa ville, de l'autre les populations soumises à .sou joug semblaii'iit prêtes à se révolter.

LE BROlIl.LARn SaNjLANT.

Il lui fallut dévorer sa colère.

— Ton plan n'a pas réussi, Ben-Achmct, — dit-il, — les brigands ne sont pas seuls. Il y a au moins mille combaltanis ilans Nédromati.

— Si Ion goum n'avait pas eu peur, — répondit fièrement le m.iraliout, — il ser.iit déjà dans la ville. Lo irouitlard sanglant à trouvé dans les maisons et dans ton p;ilaisdes fusils en grande iiuantité; ces arir.es, chargées à l'avance et disposées le long des murailles, ont prrm s aux bandits de tirer sans ri'làche. Mais ils no sont pas nombreux. J'ai compté les créneaux occui)és, il n'y en avait pas soixante, et c'est pitié de voir une poignée de scélérats nous tenir ainsi en échec.

L'agha se mordait les lèvres avec rage, mais il ne savait que répondre.

Cependant la circonstance était pressante.

Il jeta vers la ville un regard désespéré et il murmura :

— Que faire?

— Rien ! — répondit le marabout, — car je vais lancer mes Kabyles contre le brouillard xanglant. Ben-Abdallah. retourne Vfrs hs tiens el regarde-nous à l'œuvre ! — Le vieux marabout assembla les aniins des villages, puis il fit signe aux Traras de se grouper autour de lui. Celait un spectacle ini[iosant de voir ce peuple écoutant religieusement la voix de son [latrinrchc. L'œil étincelant d'orgueil patriotique, le geste in>pir(', Brn-Aihmet s'écria : — Fils des Traras, le frophèle vous a choisis pour montrer à ces esclaves ce que valent des hommes libres. Un bandit les brave dans leur cité, les flammes ilévoreiil leur maison, et ils n'osent pas s'ouvrir un ctiemin pour arriver à celui qu'ils peuvent rendre captif aujourd'hui et qui les rançonnait hier ! Leurs femmes sont témoins de leur lâcheté; elles rougissent dr k'urs maris; leurs enfants ont sous les yeux l'exemple de leur poltronnerie, ils ont honle de leurs pères! A vous, guerriers, de me .suivre et d'éteindre le feu des bandits sous le vôtre! à vous, femmes, d'incendier cx>t obstacle de bois qui arrête des milliers d'Arabes 1 II faut prouver à ces pauvres passereaux des vallées que nous sommes les puissants aigles de l'Atlas!

A ce discours énergique, une clameur enthousiaste répondit. Electrisés par leur chef, les Traras, disséminés en tirailleurs, s'élancèrent vers la ville.

Habiles à la guerre d'embuscade, profitant du moindre abri, tireurs adroits, ayant à proléger leurs femmes, ils firent merveille.

Ils surent viser avec tant de sûreté que les balles criblèrent les créneaux, gênant les brigands, en tuant quelques-uns et ralinlissant leur feu.

Peu à peu ils génèrent tellement la défense qu'ils purent se rapprocher, s'installer jusque dans les fossés, ( t de là, en toute sûreté, envojer par ricochet des projectiles dans les embrasures.

Le brouillard sanglant cessa de combattre.

En ce moment, les femmes préparaient un bûcher immense, malgré quelques balles qui sifflèn'iit à leurs oreilles.

Achoud, qui un des premiers s'était jeté dans les fossés, en sortit; il versa de la poudre sur le bois et il y mil le feu avec l'amorce d'un pistolet.

L'olivier s'enflamma rapidement ; la porte de ch^'ne incendier tomba bientôt : le passage était libre; la bataille élail gngnée !

Alors la f(jiile voulut se précipiter pour éteindre l'incendie; l'agha se ijâlait aussi pour faire main-basse sur le brouillard sanglant.

Mais Bcn-Achinrt et ses Kabyles l'arrêtèrent.

— Qui t'a fait celte route? — demanda le marabout.

— Toi, — répondit Ben-Abdallah.

— J'ai donc le droit de la tenir fermée.

— Que veux-tu dire?

— Nous n'entrons sur les marchés qu'avec une clef d'or, nous te payons impôt pour vendre nos denrées; eh

bien! tu useras du même moyen avec nous. Je te \\vx^ cette porte moyeniKinl viugl-ciiiq mille douros.

— C'est une trahison !— gronda l'agha, eu lançant sur son goum un regard que surprit Ben-Achniet.

— Prends garde, — dit celui-ci, — si lu en appelles aux armes, je me jette dans ta ville et tu n'y rentreras jamais.

— Soit ! je te donnerai ce que tu exiges.

— Ce n'est pas assez Nous, hommes vail'anls, nous réclamons ici, le fusil en main, le droit de circuler librement dans tous les marchés. Il n'apputienl pas aux gazelles de rançonner les lions. Si tu ne jures pas pur lo Prophète d'accomplir ces conditions, tu ne passeras pas.

L'agha sentait s amonceler dans sa poitrine une formidable colère, mais son goum, vaincu déjà, ne sembl.iii pas dispo>e à faire son devoir. Il fallut jurer. 11 le lit à la condition que les Kabyles se retireraient immédiatement.

Alors Ben-Achmet le laissa entrer en lui disant :

— Songe au Uoi des Chemins !

— Ohl il payera pour tous, celui-là ! — dit l'agha.

Les Kaliyles s'éloignèrent après avoir ramassé leurs moitset leurs blesses. Tout joyeux de leur victoire, ils firent à leur vieux marabout une ovation délirante'.

Il y avait bien parmi les rires quelques soupirs et quelipies larmes; mais la gloire se paye toujours avec du sang et des pleurs.

Débarrassé des Traras. l'agha plaça un poste pour défendre aux étrangers l'eulrue de sa ville, et il se mit en quête des brigands. A la hauteur de son palais, il trouva une barricade qu'il fallut démolir et qui prit quelque temps.

Tout à coup une grande explosion retentit; on se hàla, on se pressa, el, l'olislacle enlevé, on aperçut uni' large brèche faite aux remparts; puis, au loin, les bandits qui fuyaient !...

Sur leurs burnous noirs se détachaient les blanches tuniques des f< '111 mes de Ben-Abdallah.

"Toulo la nuit c elui-ci resta sombre et désolé, assis sur une pierre calcinée, au milieu des ruines encore fumantes lie son palais.

Il entendait do là les hurlements des hyènes et des chacals qui dévoraient les cadavres dont la plaine était couverte.

Il avait été convenu que Falma, le lendemain de sa délivrance, recevrait la visite d'Elai-Lascri.

La jeune femme, giAce aux soins d'Ali, avait reçu l'hospitalité dans une case appartenant à une vieille négresse sur la discrétion de laciuelle il pouvait coniplcr.

Cette négresse, nourrice de Jleriem, l'avait bercée tout entant sur ses genoux; elle comprenait d'instinct l'ardent amour il Ali pour celle (lu'elle clleri^salt comme sa lille; aussi lui était-elle entièrement dévouée.

— Nanouss, — lui avait dit Ali,— je compte sur la discrétion et Ion amilié pour me rendre un grand service. J'ai une soeur mariée à un cheik niaroi ain dont le douar est à deux journée; d'ici. Les Beiii-Siiissen ont fait une razzia contre mon beau-frere. el ma seeiir a été bles.sée en clierchani à fuir. Son mari e.-t mon, il faut qu'elle Irouvis un asile, à l'insu de Mériem el de tout lo douar. En voici le motif : ma sœur a élé élevée d.i'is la religion chrélie; ne par sa mère, une captive que mon père avait aihelee aux pira'es du Rilf(r(M(du iMaroc). Quoique j'aie une aiilre mère qu'ellr, je l'aime beaucoup et je .serais désolé si on la persé'cuiail ; Ion maîiro est mahoniéian zélé pour son ruile. .M('riei!i i^st jeune et étourdie; il f.ml donc, se taire sur la présence d'une infiilèle ici. Tu la nourriras, tu en auras bien soin, et au.ssitôl que je le pourrai nous lui trouverons u'i asih^

Et la bonne négresse avait consenti avec empressement.

Nanouss possédait près de la maison d'Ali une petite case bâtie récemment, à son grand chagrin. Les amou-

LOUIS NOIR

reux n'aiment pas les témoins ; les femmes, par la pudeur charmante qui les rend si gracieuses et si louohanles; les hommes, parce qu'ils sont trop orgueilleux pour montrer leurs faiblesses. Les niais, ils rougissent quand on les surprend aux pieds d'une maîtresse, et c'est la place où ils se plaisent le mieux ! Nanouss eût gi^né quelque peu et même beaucoup le couple nouvellement uni ; de sorte qu'on lui avait construit une habitation à portée de la petite voix de Mériem, qui pouvait toujours réclamer les servi'-os de sa nourrice.

Quand Ali parlait, Mériem retournait habiter sa chambre de jeune fille chez son père.

Falma, un peu souffrante, plus inquiète encore, s'était donc vu recevoir à son arrivée par la vieille Nanouss; instruite du rôle qu'elle devait jouer, la jeune mulâiresse répondait avec assez d'adresse aux questions de la négresse, qui s'étonnait un peu de son teint légèrement bistré. Mais Nanouss, très-ignorante et très-naïve, se figura que c'était la couleur particulière aux chrétiens. et même elle se souvint à propos qu'une cantinière française entrevue [jendant la guerre avait précisément la figurp aussi bronzée.

Ni les prévenances, ni les attentions respectueuses ne firent faute à Fatma ; se voyant si bien traitée, la belle enfant rommcnçn à se rassurer beaucoup.

Elle passa une nuit presque tranquille; et, le lendemain, quand elle vit entrer un beau jeune homme qui lui assura que le snir même Elai-Lascri viendrait la distraire, elle se sentit heureuse et consolée

Lorsque l'on attend une pi-rsonne aimée, le meilleur moyen d'abréger les heures est de s'occuper d'elle. Falma questionna iionc Ali sur le Roi des Chemins; mais celuici, craignant d'êlre surpris par Mériem, se contenta de faire un très-court récit des événements de la veille, puis il se relira en promettant de revenir à la tombée de la nuit.

Quand il ouvrit la porte de sa maison, il trouva sa chèn^ petite femme parée et souriante, qui lui sauta au cou avec la pétulance d'un enfant.

— Tu me restes aujourd'hui, n'est-ce pas? oh ! je le veux !

Et, dans la crainte que la réponse ne fût mauvaise, elle l'arrêta par deux baisers sur les lèvres d'Ali

— Puisque tu le veux, je serai Ion prisonnier, — fit .Mi en riant, quand il eut la facilité de repondre et de rire.

— Méchant ! — dit Mériem avec ui.e moue charmante, — cette chambre où je suis si heureuse quand je t'y vois te semble donc un silo"?

— Tu sais bien que non, — répondit Ali en homme qui a trop bien prouvé son amour pour qu'on puisse en douter.

— N'importe, pour te punir, tu vas me conduire promener à travers la montagne, et...

— El tu monteras avec moi sur ma jument, comme le jour où je l'ai rencontrée.

— Du tout, mon seigneur; en ce temps-là, j'étais une petite sotte qui ne se doutait pas du pouvoir de vos yeux noirs et de vos manières câlines. Je prendrai la mule.

— Monture ombrageuse qui le fera rouler sur l'herbe au premier caprice ; puis, comme j'aurais honte d'être à cheval et toi à terre, je dcsc-ndrai et alors...

— Voilà qui vous ajiprendra à faire rougir votre petite femme, mauvais sujet 1

Nanouss, aux écoules, entendit le bruit d'un soufflet suivi d'un joyeux éclat île rire.

La vieille nourrice faillit être surprise par les deux ieunes gens, qui couraient aux écuries.

Elle les regarda partir tous les deux avec un regard i'afl'ection maternelle: longtemps elle les conl«'nipla ; e/.e saulilliuiie et étourdie, lui souriant aux laquiuerifS dont la mutine enfant le tourmentait avec une grâce provoquante ; leurs voix fraîches el sonores s'étaient perdues déjà au milieu des refrains dont les alouelles faisaient retentir les lauriers-roses que la nourrice écoulait encore.

En ce moment, le soleil x'enait de percer le voile dont le couvraient les brumes matinales, et il dorait de ses rayons radieux les cimes de l'Allas.

on LE ROI DES CHEMINS TEDT DEVEMB ROI DE TLEMCEN

Le soir, après une tiède journée, quand le soleil empourpra les flots de la Méditerranée de ses feux moulauls, la négresse vint à la rencontre de ses eniauLs. Ali et Mériem revenaient à pied : lui la soutenant île son bras enlacé sous sa taille, elle se laissant mollement bercer par une marche dont elle n'avait pas conscience. Elle était tout à ses souvenirs, à sa tendresse; la malice pétillante de son regard s'était éteinte dans une douce langueur, et aux soupirs de la bise qui commi'nçait à agiter faibît ment les feuilles des citronniers se mêiaient les aspirations étoulfées de sa poitrine, agitée par une délicieuse sensation.

Elles'arrèla pour désigner avec un geste plein d'abandon le village qui venait de se découvrir à eux, poéliquenicnt embelli par les splendides reflets du soleil couchant, el elle murmura :

— C'était là 1...

Là, eu eti'et, pour la première fois son cœur avait battu; là son amour s'était révélé subit, puissant, irrésistible; là enfin avait sonne pour |elle la première heure d'une vie nouvelle, d'une félicite sans bornes. Et son Aii, son ainanl, lui aussi, disait avec un accent passionna :

— Mériem, te souviens-tu? C'était là!

Depuis ce jour, Ali avait été si admirablement dévoué, si passionnément épris, si jaloux de la reinire heureuse, qu'un sentiniiiit u'ardenle reconnaissance s'en, para de l'ànie de la jtuiie fille. Elle joignit ses deux peines mains, qu'elle lendit vers lui dans un élan d'adoration exaltée; tremblante, éperdue, succombant sous le poids d'une émotion surhumaine, les yeux noyés dans une extase d'amour, elle se jela dans ses bras eu lui disant avec uue inellable el délirante ivresse :

— Ali ! oli ! Ali, je l'aime ! — Puis son corps frémit, se tordant sous un frisson de fièvre, la voix expira sur ses lèvres blémies, elle tomba évanouie sur le .veiii de son mari. Celui-ci, inquiet, etfiaye, la purla sur le bord d'un ruisseau qui murmurait sous l'heibe, et il parvint a la rrfP(ieler à la vie. Quand ses yeux s'ouvrirent, elle se mit à pleurer; aux queslions désolées u'Ali elle répondit : — Ce sont des larmes de joie, laisse-les couler, car le bonlii'ur m'étoull.iil.

— Bien vrari — demauda-t-il, — bien vrai?

— Oh ! oui. — El puis, par un de ces revirements subits si étranges, si inexplicables pour qui ne conuuit pas le cœur des lemmes, elle ajouta : — El pourtant, j'ai peur que lu ne m'abandonnes un jour; celle pensée me lue.

— Entant, je n'aime, n'ai aime el n'aimerai jamais que toi.

— Dis-tu \rai? d'autres fenimes n'avaient jamais aitiré Ion regard avanl moi'.' d'autres iiPiins que adles-t i iravaieiil jamais pressé les tiennes?

— Non.

— Tu es si beau ! — fit-elle d'un air de doute.

— Sur mon âme, je le jure !

Le visage de Mériem rayonna de plaisir à celle déclaration.

— Voilà pour le passé, mais l'avenir!

— OU : Merieni, cumnieiit peux-lu douter I

— Je doute parce que je suis jalouse, jalouse à en devenir méchante, — ajouta l-elle, honteuse tic cet aveu.

' — Hier, pendant la fête, toutes les femmes le regardaient

avec envie; hier, toutes leurs têtes étaient tournées vers toi, et tous ces regards me perçaient le cn^ur ; hier, j'ai entendu près de moi mes amies d'enfance qui proclamaient ta beauté, et les frères, les pères, les maris nit^me, personne ne trouvait cela mauvais, excepté moi que tortur.iient tes succès. Elles étaient toutes fascinées, c'est poiir(]UOi j'ai peur de le perdre,

Ali se releva cette fois, tendit la main vers la Mecque et lit ce serment solennel :

— Par le Prophète, par Allah qui m'entend ! je n'aurai d'autre femme que toi. je ne vivrai que pour toi, pour toi seule au monde. Si tu mourais, je mourrais aussi.

— El moi, — dit Fatma. — je te donne sans réserve tout ce qu'un cœur de femme peut contenir d'afleclion et de dévouement. Ali, mon seigneur et mon maître, je veux t'adorer à moi seule autant qu'elles pourraient t'aimer toutes ensemble.

Un long baiser scella ce pacte de fidélité. < La vieille négresse avait tout entendu sans oser se montrer; elle s'éloigna bien vite pour les recevoir à l'entrée de leur maison.

Une heure après, Ali se trouvait assis sur une natte à côté de Falma, (ju'il entretenait des exploits du Roi des Chemins. La jolie mulâtresse écoutait avec cette attention que les femmes apportent seulement à la voix qui parle de l'objet aimé.

La certitude de revoir bientôt Elaï-Lascri. son admiration pour les merveilleux coups de main racontés par Ali, donnaient à sa figure une expression d'intérêl 1res vif pour le beau narrateur; de plus, de temps à autre, elle observait la porte comme une amante qui craint une surprise.

Cependant elle ne songeait qu'à l'arrivée impatiemment attendue d'Elaï-Lascri.

— Il est longtemps sans venir? — dit-elle en interrompant le récit d'Ali. — Hélas ! peut-être mes malheurs ne sont point finis !

— Il te faut chasser ces sombres idées, — répondit Ali ; — le hibou des nocturnes volontés ne viendra plus attrister ton cœur ; tu ne dois plus désormais entendre que le doux chant de la colombe qui salue l'aurore des journées d'amour.

— Puisse ton souhait s'accomplir, et...!

Fatma n'acheva pas, un cri étouffé lui fit iever la tôle, ainsi qu'à son compagnon.

Ils aperçurent tous deux une femme pâle comme une de ces mortes que l'on expose dans nos églises avant l'inhumation ; la lum'ère de la lampe qui éclairait la case jetait sur ses traits la clarté blafarde des cierges funf^raires, et sa longue tunique semblait un linceul.

C'était Mériem ! mais Mériem effrayante à contempler; elle semblait sortir d'un tombeau, drapée dans un suaire. Par un mouvement convulsif ses lèvres s'entr'ouvrirent, laissant tomber ce seul mot : parjure I

Fatma restait muette de surprise et d'effroi ; Ali, atterré, ne trouvait ni un mol à dire, ni un geste à faire. La main de Mériem montait à ses lèvres, elle les touchait déjà!

La raison d'Ali était si troublée qu'il ne songeait pas à arrêter celte main. Et cependait elle contenait une petite liolc remplie d'opium.

La Rose des Traras allait mourir quand une voix sonore retentit derrière elle, lui disant :

— Femme, tu te trompes; ton Ali n'est qu'à toi, cette jeune fille est mon épouse. — Et le Roi des Chemins, car c'était lui, marcha vers Falma, sur le front de laquelle il déposa un bai>er. Alors de la prunelle de Mériem jaillit un éclair dont son visage resplendit ; elle bondit vers Ali comme une lionne qui retrouve le lionceau qu'on lui avait ravi, et, folle de joie, elle ie couvri de ses t)aisers, le dé- | vora de ses caresses, l'étoufl'a de ses embrassemcnts; ! puis, quand ses transports furent calmés, elle s'enfuit toute confuse, comme une gazelle effarée qu'un chasseur

a surprise. — Je suis venu fort à propos, il paraît? — dit Elaï-Lascri avec un sourire bienveillant.

— En vérité, pareille jalousie me fait mal, — répondit Ali d'im air triste.

— Ali! — murmura au dehors une voix de femme.

— Va donc à (lui t'appelle, — fit le Roi des Chemins, en poussant doucement le jeune homme vers la porto Celui-ci sortit, et Elaï-Lascri resta .seul auprès de Fatma... — Elle l'aime bien ! — dit-il avec un soupir.

— Elle n'aime pas plus que moi, — lui fut-il répondu avec un charmant sourire.

Quant à Mériem, dès qu'elle fut dans la maison de son mari, elle se jeta à ses genoux pour implorer le pardon de ses doutes et de son indiscrétion. La pauvre petite, timide maintenant comme une enfant prise en faute, n'o.sait lever la tète. Ali, le sourcil froncé, la laissait dans sa posturp de suppliante: elle s'enhardit jusqu'à saisir sa main, et à lui dire:

— Mon bien-aimé, pardonne-moi !

Celui-ci, brusquement, comme un homme qui fait un violent effort, la releva, l'assit sur ses genoux, et lui dit :

— Je t'ai caché mon passé, mais tu vas tout savoir. Je veux te révéler un secret qui a cau.sé ce malentendu ; si tu le peux, tu me retireras ton affection, après celle confidence.

— Et moi, — répondit-elle, — avant de rien écouter je veux obtenir ma grâce, car j'ai commis une grande faute.

— Le suppliant, c'est moi.

— Alors, lu ne m'en veux pas ; bien vrai 7

— Non, ma Mériem chérie ; mais permets-moi de l'expliquer...

— A quoi bon ! Garde tes mystères, mon Ali ; cette terrible épreuve m'a guérie de ma jalousie et de ma curiosité. Une femme doit s'abandonner aux bras d'un homme comme toi, avec la confiance d'un enfant pour sa mère. — Puis elle ajouta : — Surtout, oublie ce qui s'e«t passé dans cette case.

— Je veux m'en souvenir toujours, au contraire, afin d'éviter toute occasion de le faire souffrir.

— Tiens, tu es trop bon, — lui dit-elle en l'embrassant avec effusion.

Et ce fut sa dernière parole, mais non son dernier baiser.

Le lendemain malin, Ali et le Roi des Chemins étaient réunis lous deux au sommet des Traras, précisément au point où ils s'étaient abordés dès le début de celte histoire.

Ils causaient depuis quelques minutes sur l'éternel sujet do la conversation des amoureux -. la femme aimée.

Tout à coup le voile de vapeurs qui couvrait la plaine se déchira sous les premiers rayons du soleil, et Nédromah apparut resplendissante de lumière.

Ce spectacle changea brusijuement l'allure de la causerie.

Elaï-Lascri demanda à Ali d'un air profondément sérieux :

- Pourrais-tu, dans ton village, me trouver un homme auquel je (lourrais me fier entièrement?

Ali rélléchil pendant quelque temps ; puis il dit:

— Moyennant mille douros, j'ai ton affaire. C'est un pâtre, beau garçon, brave, adroit, mais pauvre tt amoureux. Ce jeune homme aime à la folie une cousine do Mériem ; le père do cette jeune fille exige une dot do cinq cents douros. Le malheureux est depuis plusieurs moi.s plongé dans un désespoir profond ; il est aimé par 1,1 jeune fille ; il se donnerait corps et âme à qui lui fournirait ce dont il a besoin pour pos-^éder l'objet de sa passion.

— Eh bien! tu lui offriras deux mille douros; seule ment, après ce qu'il aura fait, il ne pourra pas retourner à son douar. Il lui faudra donc se marier dès demain ;

LOUIS NOIR

reste à savoir si, après avoir été payé, il fera sa besogne.

— C'est un Kabyle 1 — dit fièrement Ali.

— Par Allah ! lu deviens susceptible à propos de tes nouveaux compatriotes, — s'é'-ria en riant le Roi des Chemins. - N importe! je \f verrai et je l'interrogerai mm-niême rp soir; prépare-le à cette entrevue. Si je le jugeca;iable de fiiielité et d'adresse, je lui confierai mon plan. De ton côté, souviens-toi que Ben-Achmet, ton beau-pére, sera compromis dans toute celte affaire : mais si lu suis tiien à la lettre nie.s rerommandations, il se tirera du péril sain et sauf. — Ali froneait déjà le sourcil, el il allait sans doute se refuser énergiqnement à mêler Ben-Aihmet dans une aventure eu le hrouillard snnglant devait jouer un rôle. - ■ Ne juge donc pas à l'avance, — dit Hai-Lasrri, qui comprit les répugnances du jeune homme. — Tu ne sais pas ce que je veux, et déjà tu me iiUlnies. Je te jure que ni la vie ni l'honneur du père de Meriem ne seront menacés. Bien mieux ; en te prévenant, je le sauve d'une mort certaine.

— Mais enfin quel est donc le but que lu cherches à atteindre ?

— Rej;ardp I — Et le Roi des Chemins montrait Nédrfimali. — Dans quelques jours, je serai l'agha de cette ville.

— Et pouniuoi cette ambition nouvelle?

— Mohammet-Ben-Abdallah a mis ma tête à prix; nialgré la terribe leçon qu'il a reçue, il veut me faire une guerre acharnée. Il a lancé tous ses chouafs en campagne ; il cherche à recueillir lous les renseignemenls possibles sur le hrouiltard sanglant, et dans quehfues jours il rassemlilera une nuée de cavaliers avec lesquels il fouillera la province jusqu'à ce qu'il me trouve. Quitter ce [lays c'est in'avoiier vaincu, perdre mou prestige, aiceper une houle. Tu le vois, à tout prix il me faut deviuir le chef de celte ville où l'on a conjure ma perle, l'ne fois maîtrede Néiiromah, je consoliderai mon autorité eu faisant de me.s compagnons le noyau d'un gouni redouiable ; j'imposerai un tribut à lous les douars de la plaine; si un jour ils s'in~urgent, je les ferai rcntnr dans leilevoir.

— Tu appelles la soumission à les ordres un devoir?

— Scius doute; pourquoi la lenimo obéit-elle à l'honmic? parce qu'elle est la [dus faible. Pour(|uoi l'enfjiiU est-il Soumis à son père? parce que l'enlanl esl chetif, débile; [lourqiioi l'esclave est-il sous le joug? pane qu'il a éié \a4ncu. Pourquoi l'homme enfin, prosterne ilevaul Diiu. l'adore-t-il humblement, même quand le Dieu le frappe? c'est que rtiomnie n'e.st rien dans lii main d'Allah, qui le pulvériseraii d'un regard. I-;li fiieu! lie même qu'aujourd'hui à Ben-Abdallah, agha (le Nedromali. ses sujel< <loiveut le respect, ils me de- \rout la soumi.-sioii demain, parce que j'aurai asservi leur seigneur.

— Mais, aver ce raisonnement, on peut justifier toutes les lyrannie> et lous les crimes.

^ — \-A je les justifie au-si, — s'écria Elaï-Lascri emporté pur la (ougue de .ses idées. — Le règne de la force est écril en leil-es rouges au livre de la nature, par- la main de Dieu lui-même. Comme il a donné à l'aigle des Serras (lour .-aisir sa proie, des dents au lion pour dévorer la sienne, il m'a donné à moi l'énergie et l'audace pour donqiter les hoiumes.

Le cœur dAil se révoltait contre les raisonnements sauvages du nègre; il lut heureux de trouver une objecliou. *

— Les chacals égorgent une poule, mais ne se dévorent pas entre eux, — dil-il, — un homme qui en tue un autre est un fratricide.

— Allons donc 1 — répliqua le nègre avec un rire sinistre, — n'ai-je pas vu les chacals se déchirer à belles dénis fiour une femelle. Depuis le plus petit insecte jusqu'au lion, ces lutie.s sont communes à tous les animaux de môme espèce. Du reste, si les marabouts n'ont pas

menti, qu'importe la forme de la c^iair? Puisque toutes les créatures .sortent, au dire du Coran, de la niênie boue, et ont été pétries de la même main, elles .sont .sfpurs. Tiens, Ali, il me semble moins cruel d'envoyer une balle à uh ennemi hiileu-i, qu'on exècre, ipi'à une jolie gazelle qui ne vous a rien fait. (,)u'en pen-e^tu?

— Je ne sais que repon<lrp ; tu es plus élo qnent ce matin quEI-Chadi, le beau parleur, mais j'ai la une voix qui me crie : « Ceci esl bien ou ceci esl mal. » J'écoute Cette voix. Si Ben-Achmet, mon beau-père, t'entendait, il le prouverai! par le Coran que lu as tort. Moi je n'aurai pas recours au livre saint pour te réduire au silence; je n'ai qu'un seul mot à prononcer.

— Oh ! oh ! — fit le Roi des Chemins en riant, — ce mot est donc bien terrible?

— Non. Il résonnera à ton oreille aussi doux que le chant de l'alouette.

— J'écoute.

— Eh bien ! c'est Fatma.— Le Roi des Chemins, h cette invocation, parut embarrassé. - Navais-je pas raison? — reprit Ali. — i elle femme, vois-tu, sera ton bon génie. Si tu candaiiines un malheureux, elle te demandera sa grâce à genoux ; tu ne sauras pas résister. Si tu commets une injustice, elle tpsiip[)liera d'accorder répiration, et tu te laisseras fléchir. Tu te sens convaincu, tu gardes le silence, Elaï-Lascri, tu seras bon; l'amour a triomphé. — Ali, d'instinct, sans autre guide que son cœur, venait de trouver celte grande loi, qui est le principe de tout bien, l'amour! L'amour, sans lequel Elai-Lascri aurait eu raison ; 1 amour, .sans lequel les rapports de la créature au Créateur ne seraient qu'une crainte servile d'une paît, une opiiression inique de l'autre. Supprimez la tendresse et la .sollii ilude de Dieu pour l'ouvrage de ses mains, et la révolte de Salan contre Jéhova devient une audace sublime, au lieu d'une ingralituue coupable. Que la 5ympalbie des créatures l'une pour I autre disparaisi-e, et le chaos renaît sur cette terre! Ali n'avait envisagé cette qucslioii profonde et multiple de l'amour que .^ous une seule l'ace, mais cela lui avait suffi pour riponure viclorieust ment au Roi îles Chemins. Ali continua : — Tu chercherais en vain, maintenant, à fermer tes yeux à la vérité ; tu distingues le tiien du mal. Tu renonceras à tes ambitieuses idées, tu chercheras le calme. Il était convenu que tu gagnerais une ville du Maroc pour y passer le reste de tes jours en citadin paisible; c'est là que le repos, l'amour elle vrai bonheur t'attendent.

I.e Roi des Chemins, pensif, avait écouté arec une attention profonde les paroles d'Ali In violent combat se livrait en lui.

— Ecoute, Ali, — dit-il, — s'il était en mon pouvoir de suivre ton conseil, je le ferais. Mais tu vas avouer loi-même, que j'aurais tort en agissant ainsi. Il m'est impo,ssible d'habiter une cité sans avoir la puis>ance de me défendre contre l'agha, le bey ou le sultan ()ui en sera le maînv Que cet homme soit un vieillard a>are, d'un gesie il m'enverra mourir sous le .sabre d'un chaouch, aiin de s'emparer de mes richess<'s ; que ce soit un jeune homuie amoureux, et pour ni enlever Falma il me ji'llera ;iux .serpents de (jnelque ."-ilo immonde. Vegeler ainsi, trembler sans cesse, se courber humb e et flalleur pour éviter le courroux du despide, c'est là une existence que peut supporter Jacob à Nédromali, mais que le Roi des Chemins n'acceptera jamais.

— Ce que lu dis est vrai, — réponilit Ali ; — il faut en ce monde être le chef ou l'esclave.

Il y eut entre les deux cavaliers une pause assez prolongée. Ils réfléchissaient lous deux à cette étrange nécessité qui poussait fatalement un homme résolu h revenir au bien dans la voie du mal.

Déjà Meçaoud, le djouad, s'élait vu forcé de devenir bandit ; il était impos.sible au bandit de se faire honnête homme.

Triste terre que celle où il fallait être mangeur ou

■mnngi\ voleur ou volé, virlime ou bourreau! Et telle était l'Alirério avant l'arrivée des Français.]

Nous insistons sur ce point, parce que nous avons écrit la première partie de cette hist. ire dans le liut do faire connaître les véritables mœurs des litats barbaresques, certain que nous étions de jusiitier par ce tableau, vrai dans ses [dus horribles détail>, la eonquAte de la France, choisie par Dieu pour cette noble mission civilisatrice.

Ali romjiit enfin le silence.

— Fais-toi Kabyle, — dit-il, — tu seras libre.

— Libre! — répéta le nègre indécis.

— Certes, oui, libre comme l'oiseau dans l'air. Qu'astu en' ore ci olijecter?

— Rieo. Seulement, tant que l'agha de Nédromah ne sera pas mort, je n'.uirai pas été vengé. — Ali jeta un lon^' regard sur le Roi des Chemins, puis il haussa les épaules. — Au coup d'œilqije tu m'as lancé, à ton mouvement de désapprobation, je vois que tu n'approuves pas ma résolution, — dit Elaï I.ascri. — Dois-je donc laisser la vie à mon ennemi? La dette de ia haine n'est elle plus sacri''e?

— LeProphèie, — répli(]ua le jeune homme, — a ordonné deren ire œil pour œil, dent pour dent. Or, tu as délivré

~ta l'emnie et livré les favorites de ton ennemi à nos compagnons, ijui les ont déshonorées et vendues comme esclaves. Déjà tu dépassais le but en agissant ainsi ; de plus, tu as incendié un palais, versé des flots de sang, causé un désastre immense. Mais Allah semble favoir pardonné ces excès. Aujourd'hui, insatiable comme une panthère altérée de meurtre, tu médites un plan ambitieux, qui coûtera la vie à bien des hommes, tu conserves une haine qui déviait être éteinte. A ta place, je m'tn tiendrais là. Une nuit, tu as voulu anéantir toute un tribu pour punir un seul crime ; et celte nuii-là un grand malheur est venu t'adeindre. C est un avertissement qu Allah fa donné. Tiens! — s'éciia Ali aV' c un aecent inspire qui frappa le Roi des Chemins, — il me semble lire dans le livre de l'avenir. Crois-le, si tu ne cherches pas à vivre désormais [laisible, dans un asile Iran luille, tu seras brisé par quelque catastrophe.

Elaï-Lascri demeura quelques instants rêveur; la voix d'Ali avait une inflexion si vraie qu"il se sentait ému.

Mais il surmonta I hésitation qui s'était emparée de son âme, et il s érria avec une sombre énergie :

— Non, pas de pardon, [las de pitié, (las de faiblesse. Je l'avais tnen dit jadis à cette même place : la femme est mauvaise au cœur des braves, comme la rouille à l'acier des armes. Pour amollir mon courage tu m'as parlé de Fntma : si je t'écoutais, le Roi des Chemin.", serait bientôt l'objet des risées de la province. J'ai déjà honte de moi-même. — Puis s'exallant encore, il continua avec force : — Ben-Abdallah mourra, Nedromah me saluera pour ctief, je soumettrai TIemeen, je serai tout-puissant, je veux devenir le sultan t\\i Tell. Nous verrons alors si Fatma ne préférera pas ma couronne de diamants au fez misérable d'un moruagnard des Tiares.

Ali com(irit que désormais toute (lande serait inutile pour ronibattre la décision d'Elaï-Lasrri ; mais il voulut séparer s^ destinée de la sienne.

— Tu as juré, — dit-il, — que tu me rendrais la liberté.

— Oui, — dit le nègre.

— Eh bien! di'sormais il n'y aura plus rien de commun entre nous. I, iK'ure [irésente est solennelle ; (i(\sc chacune de mes |iarole<. Je suis un clieniin, toi im autre ; mais dans le vnyage de la vie nos deux voies peuvent se croiser. Il est bon d'itablir.T l'avance la conduite que nous comptons tenir. Nous déctiirerons-nons comme deux chiens se ilispulHOt le n Ame os, oi> passeri>ns-iioiis fièrement, en nous saluant de I œil a\ec la courtoisie de deux lions (|ui se rencontrent en dehors do leurs domaines de chasse ?

Et Ali attendit.

En vain son compagnon e,ssaya-l-il de retenir le jeune hnninie parmi les membres du brouillard sanglant; il fut inflovible.

— Kh bien ! — dit enfin Elaï-Lascri, — si nous no sommes pas amis, ne soyons pas ennemis. Ne levons jamais nos yatagans l'un contre l'autre; je te demanderai cefiendant avant notre séparation un dernier service. Tu m'as parlé d'un Kabyle ipii pourrait mt^ servir, je désire (jue tu me mettes en relation avec lui. Vn échange, je te donnerai les moyens de sauver Beii-Aihmet d'un massacre où périront presque tous les chefs de la contrée.

— Soit! — dit Ali, — mais je to préviens à l'avanco que je répudie toute solidarité dans cette expédition, oii je jouerai un rôle malgré moi.

— C'est convenu ; à ce soir, aux rochers des Deux- Frères, — répondit Elaï-Lascri, — amène le pâtre.

— Il y sera etmoi aussi.

— Dieu te garde, Ali 1

— Dieu te sauve, Elaï-Lascri t Et ils se séparèrent.

Deux jouis après, vers la quatrième heure de la matinée, un [lâtre kabyle, nommé Lagdar-el-Asiz, abonlait i'agha de Nedromah au moment où celui-ci te rendait à la mosrpiée.

Mohanimel-Ben-Abdallah, depuis le malheur qui l'avait frap[)é, était devenu méconnaissable. Il avait pcrou à la fois ses femmes, son palais et sa gloire; il était en proie à une sombre mélancolie. Fidèle à ses .serments, il avait payé aux Kabyles la somiiK- promise, mais il les exécrait. A la vue du pâtre, il détourna la tèle en grondant quelques menaces ; mais le montagnard ne s'intimiua pas.

— L'agha de Nedromah, — dit-il, — détourne sa face de moi [larce que je suis un Trara, et il a tort, car ce Trara lui apf>ortedans les plisdc son burnous un soufflo d'espiM'.ince recueilli au sommet de l'Allas.

— Que dis-tu? — demanda l'agha en tressaillant.

— Je dis que pour Moliaminet-Ben-Abdallah l'heure de la vengeance est proclie ; je dis qu'il tient dans sa main \e broidUard fangUmî. Libre à lui de tenir cette main ouverte ou fermée.

— Parle, parle vite ! quas-tu vu ? que sais-tu ?

— Je suis un pâtre du villaye d'\in-Kéhira ; je faisai.s pâturer mes chèvres sur un [ilateau de l'Atlas, quand un cavalier survint et me demanda une jatte de lait, que je lui donnai avec empressement. Cet homme afierçut dans mon troupeau un agneau qui parut lui convenir, il iikî dit de le lui apporter. Pensant ipi'il voulait me l'acheter, je relevai à la hauteur de sa selle et lui en réclamai le prix; mais lui, eperonnant son cheval s'enfuit en nanl avec mon agneau. J'appartiens à la tribu d^ s Traras; mon amin se nomme Ben-Achmet. C'est un chef energii|ue qui punit l'injustice et prolége ses sujets. Je me mi.s à suivre les traces du voleur, atin de savoir à (]uel douar il appartenait, pour le dire à Ben-Achmet et obtenir une vengeance. Longtemps je marchai sur la pisto de cet lu nime, et enlin je parvins dans un lieu solitaire ip/e tu connais peut-être, et que l'on appelle le vallon Sans-Eau. C'est un plat<'au situé au sommet de l'Atlas et entouré rie montagnes inacce.ssiblrs. Pour y entrer, comme pour en sortir, il n'y a d'autre [lassage qu'un di'lilé étroit, que quelipies hommes peuvi nt facilemi nt defeiiilre contre les efforts d'une troupe nombreuse. Aucune foiilaine n'arrose cetlc^ vallée, et à ma grande surprise, j'y aperçus une centaiiuMle cavaliers (|ui y étaient campés. A leurs burnous noirs, je reconeiis le liroutlUird aarii/lanl. Sans doute le Roi des Chemins a choisi cetli; retrnite pour y braver tes efforts; il sait que tu dois le traïuer bientôt, et il a choisi ce lieu (loer en faire sa casbah. Je suppose que, dans les rochers, les bandits ont pratiqué; quelque sentier par où ils pourraient fuir, en

\ cas d'une défaite peu probable.

LOUIS NOIR

— Pourquoi peu probable? — demanda l'agha avec colère.

— Parce que cinquante hommes peuvent défendre facilement le défilé contre le goum le plus redoutable. Tu penses que je ne suis pas assez habile pour comprendre les ruses d'un homme aussi fin qu'Elaï-Lascri. C'est Ben-Achmet, notre grand marabout, qui m'a expliqué cela. Il m'a envoyé vers loi pour l'avertir de ce qui se passait ; il t'offre en outre le secours de .son bras et de son escorte de cavaliers. Elle n'est pas nombreuse, car, nous autres Kabyles, nous sommes fantassins. Ben-Achmet a ajouté qu'il •fallait te hâter, rassembler en secret et au plus vite des cavaliers bien montés, marcher toute celle nuit et surprendre demain malin les brigands. Le marabout croit qu'ils n'ont pas eu encore le temps de se fortifier complètement.

— C'est bien, — répondit l'agha, — je remplirai ton burnous de douros si tu dis vrai ; je te ferai pendre la tête en bas, jusqu'à ce que le sang t'étoulTe, si lu mens. Que l'on surveille cet homme, et que des courriers partent pour prévenir les vingt tribus le» plus voisines que j'attends leurs chefs et leurs guerriers avant ce soir ; que l'on avertisse surtout l'amin des Traras que je désire lui parler le plus tôt possible.

Les ordres de l'agha furent promptement exécutés, et des cavaliers s'éloignèrent dans toutes les directions, au grand galop de leurs chevaux.

Quelques heures après, Ali et Ben-Achmet, servis par Mériem, prenaient le repas du soir dans la maison du vieux marabout.

Celui-ci racontait à son gendre que bientôt il allait se mettre en route pour une excursion nocturne.

— Quel est le but de ce voyage ? — demanda Ali.

— Une chasse à l'hyène, — répondit Ben-Achmet en souriant.

— Mais, père, les hyènes ne sont pas loin d'ici. Il ne faudrait pas faire mille pas dans les environs pour en rencontrer. Du reste, c'est un gibier dont je fais peu de cas.

— Celle-là est dangereuse, c'est Elaï-Lascri.

— Ah ! le fameux chef de brigands ! — fit le jeune homme d'un air surpris ; — si je me nommais Mohammet-Ben-Abdallah, il y a longtemps que ce misérable aurait servi à fumer mes jardins.

— L'agha est brave, ne le dédaigne pas ; mais Elaï-Lascri est difficile à rencontrer. Les Français, qui -ont puissants et adroits, puisqu'ils nous ont forcés à reionnaître leur autorité, n'ont pu en venir à bout. Je déteste cet homme, surtout depuis le jour où il a troublé ton triomphe, après la fantasia donnée par l'agha. Un de mes pâtres a découvert sa trace, et je l'ai envoyé prévenir Mohammet-Bcn-Abdallah, qui va convoquer les guerriers et lui faire la chasse.

Ali connaissait mieux que le vieillard tous les détails de l'entreprise ; néanmoins il affecta un vif enthousiasme pour l'expédition probable dont son be^u-père lui proposait de faire partie.

En entendant son mari approuver le projet du ca'id, Mériem se mit à pleurer, et ses beaux yeux suppliaient Ali de détourner son père de sa résolution.

Insensible aux larmes qui tombaient des cils noirs de la jeune femme, Ali lui ordonna de? sortir de la case. Comme elle hésitait, il lui dit, d'une voix dure et les sourcils froncés:

— Mériem, la Clic d'un chef et la compagne d'Ali doit savoir cacher ses pleurs et sourire au départ des guerriers. Laisse-nous seu!s et va préparer nos burnous de voyage.

C.'etait la première fois que son mari la regardait avec colère; c'était aussi la première fois qu'il lui (larlait en maître.

Le cœur brisé par ses reproches, Mériem vint se jeter à ses pieds, en s'écriant ;

— Oh 1 mou icigiicur, calme ton courroux et paidoune

I àma tendresse ; je vous aime tant tous deux que moa cœur a parlé plus haut que ma raison.

Et, la tête baissée vers le sol, la pauvre enfant n'osait plus lever les yeux, dans la crainte de rencontrer encore le regard qui l'avait effrayée.

Ali la releva tendrement, et, la pressant sur son cœur, il murmura à son oreille:

— Ne tremble pas ainsi et sois moins triste; j'accompagne ton père pour le sauver. — Puis il ajouta à haute voix : — Allons, sèche tes pleurs, et va surveiller les préparatifs de notre départ.

La jeune femme sortit consolée, et elle attendit patiemment qu'Ali pût lui expliquer quels étaient les dangers qui menaçaient son père et comment il comptait les prévenir.

OD ELAl-LASCRI DEVIENT AGHA.

Pendant toute la scène que nous venons de raconter, le vieux marabout avait conservé une impassibilité apparente: mais, après le départ de son enfant, il pressa la main de son gendre et lui dit :

— Tu es digne de moi, mon fils. Tu viens d'épargner à ma tendresse de père une leçon que la faiblesse de ma fille méritait ; mais, crois-le, Mériem a le cœur aussi fier que moi ; elle saurait mourir pour nous sauver ; son amour l'égarait.

— Père,— répondit Ali,— tu m'as cédé un trésor que je sais apprécier; la colère était sur mon front et la pitié dans mon âme quand j'ai parlé à ma femme.

En ce moment entra le courrier de l'agha.

Après avoir salué Ben-Achmet et son gendre avec une déférence qui témoignait df la haute estime qu'éprouvait son maître pour eux, il annonça au vieillard que Mohamniet-Ben- Abdallah l'attendait.

— Je me tenais pn'^t à partir,— répondit Ben-Achmet ; — tu diras à ton maître que je lui amène aussi mon gendre, le vainqueur des dernières courses.

— L'Hgha te fait demander si c'est bien toi qui as envoyévers lui Lagdar-id-Asiz.

— Oui. et je désire que l'on traite ce pâtre avec beaucoup d'égards; nous lui devons une découverte précieuse.

— C'est bien ; je vais rejoindre celui qui m'a envoyé, et le prévenir de ton arrivée.

Le courrier repartit dans la direction de Nédromah ; Ali quitta le vieillard et S9 dirigea vers la maison où Mériem l'attendait.

Les yeux rouges encore des larmes qu'elle avait versées, elle accueillit son mari avec cette petite moue charmante que, dans tous les pays du monde, savent premire les filles d'Eve envers celui qui a un tort à faire oublier.

Qu'elles habilenl un sérail ou un boudoir, les femmes n'en sont pas moins toujours des démons pleins de coquetterie gracieuse et clu malice ravissante. Mériem, devinant sur le visage de son mari le regret de lui avoir causé un chagrin, résolut de se faire prier pour accorder un pardon

Malgré la domination absolue que le Coran accorde aux époux musulmans, une jolie femme, même en Algérie, règne tyranniquemenl sur les cœurs épris de sa beauté. Un retard rend toujours un désir plus ardent; aussi Ali, voyant sa femme lui refuser un baiser de réconciliation avec un charmant petit air mutin, se mit à genoux et lui dit en saisissant ses mains mignonnes :

— Méchant'.' enfant, lu ne sais donc pas ce qu'il m'a fallu de cour.igi' pour feindre de te giunJer t

— Mais enfin, — dit-pllp en cachant la joie qu'elle éprouvait de voir celui qu'elle aimait tant implorer tendrement une douce caresse.— pourquoi affecter un sentiment que lu n'avais pas? (iour(|uoi ces dures paroles qui me punissaient de trop te chérir ?

— Parce que ton pf-re ne te reverrait jamais s'ilaocomgnait l'a;7ha jusqu'au terme de son voyage. Il faul(ju'en chemin je trouve un moyen de l'éloigner, et s'il avait la moindre déllance je ne réussirais pas. Il sait comhien je suis épris de toi, et il est c i.nvaiiicu que, pour avoir surmonté ma passion au poml de le gronder sévèrement, il faut (jue je sois bien dévoué au\ inlérêls de l'agha. Il no m'accusera donc pas si un événement fortuit vient l'arrêter dans sa marche. Di-, maintenant que tu me devras ton pèr», me refuseras-tu encore ce baiser qui doit me porter bonheur.

Mériem se pencha vers son mari, mêlant les boucles ondoyantes de sa chevelure à la sienne, et elle posa sur son front ses lèvres frémissantes en lui disant '"«sa douce voix.

— Tiens, voilà la récompense de ton dévouei rient ! Bientôt la voi.t de Ben-Achmet vint arracher le jeune

homme aux bras de sa femme.

Il s'élança en selle sur sa belle jument noire, et, envoyant à Mériem un baiser d'adieu, il lui renouvela par un signe l'assurance qu'il protégerait son père.

Quand au vieux chef, il embrassa tendrement sa fille, et il se dirigea vers Nédromah, suivi d'Ali et des cavaliers de la tiibu.

Longtemps Mériem les mui^nipla s'éloigner, puis elle rentra rêveuse, songea: t : 'i- niysiérrs que lui cachait son mari.

Quand Ben-Achmet et si smlc ariivèrent à Nédromah, ils trouvèrent, comme l'avait prévu Ali, cinij cents cavaliers réunis aux portes de la ville et ;i!!iMidant que la nuit fût arrivée pour se mettre en route. A la tète de cette pelile armée se tenait Mohammet-Ben-Abdallah, que Ben-Achmet alla saluer en lui présentant Ali. L'agha parut enchanté de voir que le jeune homme eût épousé sa cause. Il remercia Ben-Achmet de son dévouement et du suide qu'il lui avait envoyé.

Ladgar-el-Asiz se tenait derrière l'agha, et il échangea un regard û'intelligence avec Ali.

Mohammet-Ben-Abdallah donna le signal du départ, et aussitôt la petite colonne s'élança derrière lui. Ces cavaliers, sans être organisés comme nos escadrons, marchaient avec une certaine régularité, et surtout avec un calme admirable. Ils prenaient rang par tribu, et conservaient dans ce voyage nocturne le silence habituel des Orientaux.

Entre un goum arabe et un régiment fiaïuais il existe une immense d.Térence.

L'Arabe all'ronte la mort avec un admirable sani; froid. Au plus fort du danger il répelc ce verset du Coran : «Ce n'est pas la balle i)iii tue, mais la destinée; » <■[ il s'elance malgré le fer et les balles, certain q'je l'ange de la mort, qui plane au-dessus des champs de balaille, ne l'effleurera pas de son aile noire, si l'heure de son trépas n'a pas sonné.

Un autre effet de cette croyance, c'est de rendre le musulman soumis aux décisions de ses chefs, dont il iw discute jamais les projets. Qu'importent les sages dispo- 'sitions du général, puisque c'est Allah qui donne la victoire"? Tunr lui, uncapilaine n'e>t pas plus ou moins habile. Non, mais il est plus ou moins favorisr^ du t'ro[>hèle, qui lui envoie des inspirations bonnes ou mauvaises, selon qu'il veut faire triompher son parti ou lui infliger une défaite.

Le soldat français, au contraire, discute les actes de .ses généraux, veut .savoir où il va et pourquoi il se bat. Se passionnant pour les pnmipes qu'il ■ fend, il n'hésite pas à leur sacrifier sa vie ; mais il ne sait pas se battre en aveugle, il lui faut une (■;in\'i(iion. Eu route, il songi; à la gloire; la décoration brille de-

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