IZ SIECLE
yant lui au milieu delà fumée du combat ; c'est une étoile (jui l'attire comme le flambeau des nuits attire le papillon. Ce sont là les pensées de noble ambition qui font briller son regard quand, fatigué de parler ou de chanter, il réfléchit.
L'Arabe, lui, plongé dans une méditation profonde, ne cherche pas dans une ambition légitime un motif de courage; bercé par le pas de son cheval, il rêve aux joies du paradis.
Resigné à sa position en cette vie. il n'a pasl'espoir de
I améliorer. Il vit surtout par l'imagination, et aux biens matériels qui lui manquent, il supplée par Ins jouissances imaginaires que sait créer son esprit fantastique. L'usage du hastchich en est est la preuve
Telle est l'immense dilïérence qui sépare les deux peuples; tous deux, par des causes opposées, en arrivent à braver la mort avec un sublime dédain : le Français, par dévouement à un principe et [lar sentiment d'honneur ; I Arabe, par le fanatisme et l'indifférence pour la vie matérielle.
An mjlieu de celte nuit obscure, les cavaliers de l'agha marchaient donc silencieux; ignorant le but de leur voyage, ils ne songeaient pas à le demander.
.\bii;illah savait que Ben-Achmet delesiait Elai-Lascri, et il n'avait [las le moindre doute sur la véracité du récit fait par un pâtre de son village et garanti par le vieux rnaraboiil. Ci; dernier approuva fort le plan de l'agha, qui était d'arriver au fioiiit du jour à l'cnlrée du défile, de se précipiter sur les bandils avant qu'ils eussent pu se reconnaître et de les tailler en pièces.
Par ce moyen, on pouvait les mas-acicr sans iju'il leur fût possible de gagner le chemin qu'ils av.ii. ntdû .se ménager dans les montagnes.
L'agha avait bien songé à faire occuper les hauteurs qui dominaient le vallon Sans-Eau ; mais il eût fallu réunir au moins trois mille l'anlassins, et cela eût demandé du temps (>t du bruit, deux choses nuisibles au succès d'une expédilion.
En tète du goum était le guide, qui, au milieu des ténèbres, .souriait dételle façon que l'on n'aurait |iu iliresi c'était la joie de se voir iiclieou une |)rns(''e ironii|ue qui plissait ses lèvres. Certes, si l'a,^ha tùl iiitercef.dé le coi.p d'oeil échangé avec Ali, s'il avait vu ce sourire indécis du guide, il se lût proliablenient délié de lui ; mais heureux de se croire aussi près de .sa veiio-eance, il caressait la pensée d'un supplice à infligera Elai Lascri, et celte espérance soulageait son âme, oppressée piir la douleur que lui causait la perle de ses fenimis et l'affront sanglant qu'il avait reçu.
Derrière lui s'avançaient ses cavaliers -, la colonne suivait un chemin difficile, au milieu des défilés de r.\llas, digue inifiosante de granit soulevée par la main d(; Dieu entre le 'Tell et les vagues fauves du Sahara, cet océan de sable. La route traversait des sites d'un ast)ect grandiose et sombre. Tantôt c'étaient des abîmes sans fond, suspendus au flanc des montagnes, gonifrcs béants dont l'œil épouvanté n'o.sait sonder la profiimieur ; tantôt c'étaient des pics qui se [lerdaimit clans la nue et dont l'Iiomme, créature chélive, ne pouvait cnutcinpler la prodigieuse élévation sans se senlir écrase p.ir ces énormes masses. Partout les sublimes horreurs d'une nature puissante et sauvage apparaissaient liaiis toute leur nudité. La main de l'homme n'avait pas lucore enlevé à ces montagnes vierges leur cachet divin.
Depuis si'pt heures la colonne iiiaivhait, lorsque le guide se retourna (lour (irévenir l'agha i|ue l'on approchait d'un delilé au bout duquel se truuvail le vallon Sans-Eau.
II lui conseilla de recommander à ses hommes do serrer les rangs le plus possible, afin de pouvoir déboucher tous ensen.ble dans la plaine où .si! trouvait Elai- LasCri. L'agha voulut envoyer un cavalier pour s'assurer SI les bandits étaient toujours 15 où Ladgar-el-Asiz les avait vus. Mais celui-ci lit observer (juc, dans le cas où
LOUIS NOIR
Elaï aurait placé nno soiilinoilo, la vue 'le cet éclaireur pourrait donner l"éveil à toute la bande et faire mjn'iuer lVs[ii'iiiii(in.
— Du reste, — ajoufa-t-il,— nous sommes enrore à une demi-heure de la gorge, qui elle-même est fort longue, eh bien! regarde à travers la brume du matin ; et tu verras une colonne de fumée qui s'élève au-dessus des montagnes, preuve que les bandits ont établi un poste à l'entrée du défilé. Ils sont probalilemenl en train de préparer le repas du matin. Voilà le jour qui se lève.
— Tu as raison,— dit l'agha, — et lu feras un bon chef; nous pouvons arriver jusqu'auprès de la g'irge sans élre découverts; une fois là, je lance ma troupe au g- lop, et nous tombons sur ces briganus mauuits avant qu'ils aient pu se recoiinatire. De cette façon, les sentinelli s qu'ils ont placées deviencironl inutiles.— Après avoir firis cette résolution, Mohanimet-Ben-Atidalkili recommanda à ses hommes de mettre pied à terre el de se préparer au combai :— Elai-Lascri est entre nos mains,— leur dit il, — ne le laissons pas séchap[ier; il est campé derrière la montagneque vous voyi'Z ilevant vous.— Quand ils surent qu'ils allaient avoir à l'aire à Elo'i-Lascri, les guerriers éprouvèrent comme un .sentiment d'hésitation. Leur croyance fanalique dans la desliuee était combattue [lar le prestige de terreur qui entourait le nom du bandit. En ce moment, le cri de l'li>ène retentit, sinislrement répété (lar l'écho des ravins. L'agha remarqua sur tous les visages un tressaillement involontaire. Il rassura sa troupe en s'écriant : — Ne voyez-vous (las que le rôdeur de nuit (nom donné à la hyène par les Arabes) nous annonce la defaitedenos ennemis. Allons! préparez vos armes et vengeons la mort de laiil des nôtres qui sont tombés sous le yata;:an d'Elai-Lascri.
ï-ui\anl l'ordre de leur chef, les Arabes firent jouer les batteries, renouvelèrent les amorces et réparèrent le désordre causé par la route au harnachement de leurs coursiers.
Ali no voulut pas que son beau-père prît la peine de visiter ses armes II se chargea lui-même de ce soin avec une -sollicitude toute lilialf. Puis, avant de le laisser remonter à cheval, il lui préseiiia une gourde pleine d'eau, lui conseillaiit d'en boire une gorgée avant le combat qui se préparait, parce que cette eau, disait-il, venait d'une fontaine sacrée où il l'avait puisée lui-même. En cas de mort, cei'.e boisson salutaire lavait les souilluris de l'âme et ouvrait le chiinui du (laradis.
Croyant comme tous les musulmans aux morveilleu-es propriétés des puits sainis, Bcii-Achmet avala quelipies gouttes de cette eau, qu'il trouva d'un goût élrange. L'on se reniil en route, mais au bout de cinq minutes le vieillard sentit sa tête s'alourdir; en vain il voulut se raidir contre le sommeil qui l'accal) ait, il fini par abandonner les rênes et chancela sur sa selle; Ali le reçut dans ses bras en disant tout bas:
— Le sommeil de l'opium dure un jour, et celui de la mort dure éternellement.
Il avait mélangé un narcotique avec le breuvage qu'il avait oil'ert à son lieau-(ière.
Ali courut s'excuser auprès de l'agha de ne pouvoir suivre l'expédition.
Ben-Abdallah, en voyant le vieux marabout pris d'une défaillance qui ressemblait à "ta mort, songea (jiie hientrit il allait par ce trépas être dégagé du serment onéreu.x fait le jour de l'incendie.
Il ne sut i]u'à demi ilissinmler sa joie.
— Ton beau-père semble bien malade, — dit-il ; — je te conseille de le faire >oigner par un homme habile. C'est un grand guerrier que le maralio'.il Ben-Achmet : c'est à lui que les Trar.'s doivent la liberté de trafiquer en toute l'raiichiNe sur nus marchés.
— Si Allah rappelait à lui le père qu'il m'a donné, — répondit Ali, — je ju-e que je défendrais son héritage avec tant d'énergie qu'il reslerait intact.
Et lo jeune homme, sans plus s'inquiéter de l'agha, prit
toutes les mesures nécpsf a ires pour ramènera A'iii-Kébira le vieux chef endormi.
nix minutes après le départ des kabyles, le goum df Mohammet-Ben-Abdallah arriva enfin en face du défilé dont le guide avait parle avant sa chute.
En cet endroit, la montagne, fendue de la base au .sommet par un tremblement de terre, oITrait nn passag** étroit entre des rochers à pic qu'il était impossibl(> d'escalader. Cette yorge était si profondément creusée enirô deux murail es naturelles que les rayons du soleil n'y pé- Bétraient jamais.
Les traces du cataclysme qui l'avaient formée étaient encore visibles comme au premier jour; si la montagne était venue à se rejoindre, chaque saillie de roc aurait pu retrouver sa place dans la paroi voisine.
Ce ravin était d'une aridité désolante; l'irruption du feu souierrain avait desséché le sol pour toujours, en l'inondant de torrents de lave incandescente; aucune verdure ne poussait sur ce terrain volcanique, et l'on né voyait pas un seul brin de mousse entre les interstices des pierres.
Ce sombre lieu était encore attristé par un profond silence; aucun chant d'oiseau, aucun cri d'insecte n'en venait troubler la morne solitude.
Frappés par l'aspect sauvage et triste de ce site, les Arabes l'avaient surnommé le ravin Maudit,
A l'entrée du col était suspendue une roche énorme qui surplombait au-dessus de la tête des voyageurs qui s'y aveisluraienl à de rares intervalles; on ne pouvait avancer que cinq '^e front dans i e couloir ténébreux, et, comme l'avait ordonné leur chef, les guerriers avaient serré les rangs.
Le piistc de bandits que le guide avait montré à l'agha s'enfuit à bride abattue dès que la troupe lut en vue ; ils avaient quelques minutes d'avance et ils disparurent dans les profondeurs du col.
Les Aiabes considéraient d'un oeil inquiet la masse énorme qui menaçait de les écraser au passage; ils semblaient hésiter, car la roche no tenait que par un miracle d'é()uilibre.
Jlais ,Motiainmet-Ben-Abdallah commanda: En avant! et il s'élança sur la trace des fuyards, entraînant derrière lui tout son goum, qui poussa le cri de guerre. Les cimj cents guerriers s'engagèrent dans le défilé, en ébranlant de leurs clameurs l'éctio des montagnes.
Leuichef, l'œil en l'eu et les narines dilatées, galopait à leur tête, brandissant son yatag.m cl tenant un pistolet au poing (sflon Ttiabitude des Arabes, il dirigeait son cheval [lar la simple pression des genoux).
Déjà il croyait tenir .sa vengeance quand, à un détour de la gorge, il vit se dresser devant lui une énorme barricade lorniée de troncs d'arbres abatius et entassés les uns sur les autres. Celle barricade arrêta l'élan de toute la troupe. Il était impossible de la franchir, el les chevaux des bandits qui s'étaient sauves à l'approche du goum étaient restes abandonnés par leurs cavaliers au pied de cet obstacle insurnionuible.
Une corde qui se balançait le long des rochers, et que remontait une main invisible, iu'liqua à l'agha le chemiD qu'avaient pris les maîtres de ces lOursiers errant iani cavaliers. Il ne fallait pas songer h les suivre.
Il ordonna à ses hommes d'abattre la barricade, mais pendant qu'ils .s'épuisaient en ell'orls impuiss.ints on entendit comme le pétillement d'un feu qu'on allume. En un instant la flamme monia par-dessus les arbres et translorma la barri'-re en bûcher. Il fut bientôt impossible d'en approcher. Désormais le passage était impossible de ce côté, du moins a\anl longtemps.
Un doute terrilile traversa alors l'esprit de Mohammet- Ben-Abdallah : il chcrclia des yeux le guide ; il avait disp:iru.
L'agha .soupçonna une trahison. Voyant que le bûcher ne s'eieindrait'pas desilôt, il se mil en .selle et ordonna à son goum de le suivre hors du col, afin d'essayer dore-
LE BROUIHAI'.D SANGLANT.
joiii'liT 1rs baii'iils par un au rc clu min, 11 savait q i > le vallon Sans-lîau étui sans issuo et bordé lie renipuils naturels, mais poui-t^lre les brigands avaient ils eu ridée de tailler un sentier dans le roc.
Craignant de les lais-er ocliappcr, il se bâtait de sortir du delilé quand soudain retentit une explosion terrible, A travers un nuage de (joussière et de fumée, la rocbe qui dornmait l'eniréo du nivjn chancela, soulevée par une mine, et roula avec un fracas épouvanlable au fond du passage, qu'elle bouclia lierméti')uenient.
Un cri d'horreur s'eilia..pa decinii cents [>oitrines à la fois, et un ricanement sinistre y répondit sur le sommet des crêtes.
L"aghaet les siens comprirent qu'ilsélaient perdus: d'un côté un rempart de feu, de l'autre un mur de pierre, les tenaient enfermés.
En vain ils essayèreut de faire bondir leurs chevaux sur les débris de granit amoncelés par l'explosion ; aude.-sus d'eux se drrssait la roche principale, contre laquelle vinrent se briser les clans furieux de leur désespoir.
Les cavaliers se regariièrenl entre eux, en proie à un trorne découragement, cl le cri de l'hyène, qui vint encore retentir lugubrement à leurs oreill' s, résonna pour eux comme un cbanl i.e mort. Ils attendirent avec une angoisse inexprimable la fusillade qui allait les décimer sans doute. Ils se trompaient; Llai-Lascri ne vouldit pas user sa poudre !
Une pierre se détacha du sommet de la montagne et vint rouler en sifflinit au milieu lii'S rangs [.ressés, écrasant tout sur son pass.ige ; un autre quarlier de roc (lartit du côlé opposé, puis ce l'ut une vciritable avalanehe qui, roulant le long des p' ntes presque à pic du detilé, vint s'abattre avec un bruit formidable sur hs Arabes épouvantes.
En un instant, plus de trois cents cadavres jonchèrent le sol, et au milieu des cris d'effroi, drs pi lintes des mourants, des hennissements de douleur des chevaux, la pluie de rochers continuait toujours sans que l'on pût voir les mains qui les détachaient du haut de la montagne.
L'agha et son fils, qui l'avait accompagné, étaient moils des premiers. Les survivants, éperdus, les yeux hiigards, les cheveux hérissés, cherchaient une issue, en proie à une terreur innicible; les projectiles les poursuivaient pariput. Enfin, cédant à une frayeur superstitieuse. Ils tombèrent à genoux, iinploram la divinité terrible dont ils cioyaienl avoir encouru la colère; mais les pierres roulaient toujours, et l'œuvre de deatruclion continuait sans relâche 1
Quand le dernier homme fut tombé, qu^md le d( rnier cri de dé-espoir eut retenti, la noire figure d'Iïlai-Lascri se dressa au sommet du ravin, et autour d'elle apparurent les tôtes hideuses de ses compagnons qui se penchaient pour voir ia scène affreuse que présentait le champ du carnage.
La terre était couverte lie débris liumain.s, broyé,s et meurtris; c'était un amas confus de poitrines entr'onvertes, de crânes brisés, de membres séparés du tronc, Aux aspérités des pierres, di.» lambeaux de chair restaient attachés, et lesaiig, tiède eqcorc, coulait à larges ^ flots, uegagranl une vapeur rougeàtre qu'aspirait Eiai- Lascri avec la volupté d'un tigre.
A le voir ainsi planant, enveloppé dans son burnons sombre, au-dessus do ce tableau de meurtre, on eùl dit le génie du m<d entouré de son cork-ge de démons
Aux accents de la rage et du dés^spoi^ avait succédé un .silence funèbn^ et la flanmio nionrante du bûfher, qui commençait à s'éleind.;', semL..iil tMro le flain be:iu tristement symbolique qui brûle auprès dis liions....
Les bandits, à l'aide de longues cordes, de.scendirent dans lo ravin ; il leur restait encore une sanglante moisson j recueillir.
Comme les Indiens «l'Amérique, le» Aiahes ont l'iiahitiido de cou[:er les têtes de leurs ennemis [joiiT en laii'o les témoignages de leur victoire. Celle sauvage couUiie.e est profondément eiiiacinée dans les nimurs, et aujourd'hui encore ils la renonvellinl dans les combats iino leur livrent nos .soldais. Comme une nuée tk- vautours s'acliarnant sur des cadavres, les brigands, du haut des crêtes, .se laissèrent glisser au milieu îles moris, et.s.iisissant les cheveux de leurs ennnenns, ils leur faisaient sauter la t^te d'un coup do yaiagan.
Pemiant qu'ils accomplissaient cetle tâche barbare, le feu s'était éteint.
Ils déblayèrent le sol des charbons qui l'obstruaienl, et gagnèrent le vallon sans-Eau chargés des dépouilles ilo leurs victimes.
Comme l'avait prévu, mais trop tard, l'agha Ben-Abdallah, ilsavaiont taillé dans le roc un s"ntier que leurs chevaux arabes pouvaii-nt escal.ider grA e à leur merveilleuse agilité; iis parvinreni, en les lenanl (lar la bride, à leur Inire gagner le sommet des ruchers qui eniouraient cette vallei^ ; une fois arrivés sur les hauteurs, ils .se mirent en selle, et derrièie eux, ils aceiochèrenl le- sanglants trophées qu'ils avaient recueillis sur le lieu du massacre.
D'après l'ordre d'Ela'i'-Lascri, ils giilupèrent dans la direction de Nédromah, en poussant 1 ■ cri de l'iiyène, pour célébrer leur triomphe.
Ce soir-là l'on enieiiilit dans le r&vin Maudit un concert de mu.iiissemeiits efiroyaldes et de sons discordants. Des bandes innouibribles de chacals et do hyènes, attirées par les émanations sanglantes c|ue la brise em|iortaieiit au .oin eu passant an-des-us du défilé, s'étaient donné rendez-vous dans ce liiu pour se livrer à un horrible festin.
A leurs clameurs féroces se mêlaient les craquements des os qui se brisaient sous leur dent meurtrière, et pendant toute la nuit ces animaux alïann's ne cessèrent de iiévorer les eaiiavres ([ue la niain d'Klaï-Lascri avait entassés à profusion au fond de la gorge sombre.
Le lendemain, de ces cinq reiiis hommes ipii avaient péri SI niallieur(!usenient il ne ns'ait [ilusipie des o--emenls é()ars dont les bêles fauves avaient sucé la moelle.
Pendant que les chacals s'appelaient [i;irdes linrli-ments lamentables à ce lianquet de chair humaine, les habiianls de Né iroinah .sortaient de h'ur ville, étonnes de voir reiplenoir une illumination subito sous les oliviers des jardins qui entourent leur murailles.
llsiiccouraienl Joyeux, pensant que l'agha arrivait vainqueur de son expédition. Mais bieniôl leur allegre,->su so clian.:;ea en douleur,
A la famaslique clarté d'une qiianlité innombrable de torches, ils aperçurent suspendues aux branrhes diS arbres l. s tètes de tous les cavaliers qu'ils avaient vus partir la veille. Celait un spectacle effrayant que ces cinq Cl nts trophées hiileux et tachés do sang (|u+ se ba^ lançaient au gré du vent, ec:airés par les rellets incertains do la ré-ine.
Au plus gro.s olivier, la tète de l'agha et celle, do son (ils ressorl.iii'nl plus distimti'S ipie toutes lis autres; devant ces pai' s figures se tenait Elaï-Laseri, les bras croisi-s sur su poitrine et l'œil audacieusement fi>é 'Hir la foule. Un I eu en arrièii^ d<! la rangée d'arbres qu'éclairaient les flambeaux, on distinguait une ligne somlire dq cavaliers, qui, lo yata;,an au poing, semblaient n'attendre (lu'un ordre de leui' cind' pour s'elaucer sur cette mullitudo sans armes.
cette .scène était d'un ell'et .si saisissant que lo peuple, en proie h une profiuide épouvante, se prosterna devant ,-, banuità la renommée sanglante, et, l'enVoi eloulïant la douleur, il allemlil dans un .silence profond les conditions ()ue ce roi ilu mal alhut imposer.
Pendant queli|ues iusiaiiis, Elai-Lasrri promena sur cette multitude, hébétée par ia peur, un regard d'uiguril satanlque, Coiui que l'aDge des teuétiies ijul jeter sur
SSÙ
LOUIS Nora.
ceux qui so courbèrent sous son empire au jour de la grande révolte.
»uis il entra dans Nédromah dont il se déclara ahga.
xvm
od la fbancb commence a r>terte?nr socs la forme D'une jolie femme et d'un capitaine de spahis.
A l'époque où se passait l'histoire que nous racontons, Oran était déjà une florissante cité, disposée en amphithéâtre sur les boriis de la .Méditerranée, dont les Ilots bleus reflétaient ses blanches maisons et les minarets de SCS mosquées
Alors, comme aujourd'hui, la partie la plus pittoresque de la ville était le ravin profond qui la sillonne du nurd au midi. Il est dominé d'un côté par les débris antiques d'une forteresse en ruine, et de l'autre par le mont Santa-Cruz, dont l'aspect sauvage fait ressortir encore la riante beauté du site qui s'étend à ses pieds.
Les pentes de ce ravin, feililisées par de nombreux ruis-eaux, sont couvertes d'une luxuriante végétation, et le murmure des eaux coulant sons l'herbe épaisse se mêle au concert des oiseaux qui peuplent les bosiiuets.
A l'ombre des palmiers élancés et des orangers en fleurs se cachent de nombreuses villas qui, du haut de Sanla- Cruz, apparaissent à peine au milieu des berceaux de verdure.
La nuit avait étendu ses voiles diaphanes sur les beautés splendides de lu nature africaine. C'était une nuit des tropiques, plus transparente et plus belle qu'une journée d'hiver dans nos climats tirunieux ; les étoiles scintillaient dans l'azur u'un ciel sans nuages, et la brise du soir embaumait la terri' i!u parfum des eaux.
Sur la terrasse d'une maison entourée d'arbres qui l'entretenaient dans une déliciiuse fraîcheur, une jeune femme était assise respirant les senteurs exquises qu'exhalaient les fleurs dont cette terrasse était couverte.
Sous les plis d'un long burnous qui l'enveloppait, on devinait les voluptueux contours d'une taille souple et cambrée. Ses pantoufles niaruGunes chaussaient à peine ses pieds mignons, qu'elle agitait avec une grâce mutine. Si ses yeux étaient remjilis de flamme, si sa bouche aux lèvres roses semblait appeler les baisers, son front noble et sévère réfiandait sur ses traits cette imposante fierté qui force un amant au respect jusqu'au moment où l'amour fait triompher U: cœur de l'esprit, le sentiment de la pensée.
Ce n'était pas une jeune fille, car son regard n'avait plus la timide langueur de la vierge qui aspire vaguement vers un bonheur encore inconnu.
Elle n'était pas mariée, car, à l'expression heureuse et calme de son visage, on devinait qu'elle se livrait en toute liberté à des pensées d'amour, et que l'image importune d'un mari ne venait pas entraver l'essor de ses r^ves.
Une femme qui regarde le ciel la tête appuyée sur sa main, seule dans le silence des nuits, est évidemment amoureuse. On peut même affirmer qu'elle effeuille la première fleur de sa passion; car, du jour où un baiser a été échangé, la femme ne siuige plus, elle se souvient... et madame de Saint-Val (c'était le nom de la jolie rêveuse) s-e souvenait...
Veuve depuis di^ux ans, elle senlait au fond de son cœur un amour naissant.
Mariée toute jeune à un homme trop po.-itif pour comprendre son caractcri' euthouMasti' et poétique, trop âgé pour lui iiisfiii'er de la lindresse, elle n'avait connu que les lristrsse> de l'hymen.
Son mari) qui occupait uu poste élevg duos l'iutendauce
militaire, avait été envoyé en Algérie, où la mort l'avait frappé après une maladie longue et douloureuse.
Madame de Saint- Val avait accepté avec une admirable résignation la triste position que lui imposait une union aussi mal assortie. Elle avait accompli noblement ses devoirs d'épouse, et avait su comprimer au fond de son cœur les élans de son âme ardente.
Une fois libre , elle s'était juré de n'épouser qu'un homme digne de l'amour profond qu'elle se sentait capable d'éprouver, et qui saurait la rendre heureuse en le partageant. Elle n'avait pas voulu quitter r.\frique, dont le climat enchanteur et la riche nature lui plaisaient.
Son mari avait une tante qui lui avait voué une amitié profonde et dont la tendre affection lui était précieuse ; elle s'était retirée avec ele dans ce ravin ombreux et la considérait comme sa mèe.
Madame di^ Saint-Val vivait dans une retraite presque absolue, ne fréquentant que très-rarement les salons du gouvi rneur, avec la femme duquel elle était étroitement liée. Dans les commencements de son veuvage, de nombreux adorateurs araient rssayé de lui plaire, séduits par son esprit et sa beauté, peut-être aussi par sa richcfise, car elle possédait une fortune considérable. Mais elle avait accueilli si froidement leurs hommages qu'ils s'étaient retirés découragés. Pendant près de deux ans, la jeune veuve n'avait trouvé aucun [irétendant capable de touchiT son cœur, et l'on se demandait .si la jolie reclu.«e (c'est ainsi qu'on la désignait] voulait tirmiuer ses jours loin du moniie, au fond de sa vill i solitaire.
Les ce ibataires d'Oran avaient fini par adoptir celle opinion, que la tante de madame de Saint-Val ne partageait pas.
Elle venait d'arriver sur la terrasse et souriait en voyant (]ue sa nièce, tout à ses rêveries, ne s'apercevait pas do sa [irésenee. Elle vint s'asseoir à côté d'elle, entoura dans ses deux bras, avec une matirnelle tenuresse, la jolie taille de la jeune femme, el lui dit :
— Tu penses à lui ! — Madame de Saint-Val, surprise, poussa un petit cri de frayeur, baissa les yeux et ne réponilit pas. Seulement elle (loussa un soupir. — Je comprends, — - fit la tante, — il ne revient pas, tu t'ennuies.
— De qui parlez-vous'? — demanda la jeune femme.
— Tu le sais bien, mon enfant : de ce beau capitaine de spahis.
— Monsieur Mérieul?
— Précisément.
— En vérité, vous vous trompez si vous croyez que son souvenir me poursuit.
— Tu as tort si tu dis vrai Songe, chère petite, qu'à cette heure il est au ndlieii d'une tribu arabe à peine soumise et qu'il y brave de grands dangi-rs; tout cela pour loi. Tu n'ignores pas que c'est pour châtier ceux qui ont incendié une ronce.«.sion à toi appartenant (ju'il est parti avec ses spahis. Et, hier encore, le gouverneur était inquiet, n ayant de lui aucune nouvelle.
Ces mots tirent pâlir la jolie veuve.
— Mon Dieu ! — s'ecria-t-elle, — s'il allait se faire tuer ! Je serais la cause involontaire de sa mort.
— Rassurf^toi ; je voulais savoir si tu l'aimais; j'en suis siire maintenant. Il reviendra bientôt.
— Vous m'avez cruellement alarmée.
Et, en disant cela, madame de Saint-Val essuya une larme.
— Pardonne-moi, — reprit sa tante émue ; — avant de te donner un conseil, je tenais à connaître l'état de ton ca>ur. Certaine maintenant que tu as de la tendresse pour lui, je viens t'engagera accepter sa main.
— Il no s'est pas encore déclaré.
— A loi, non; mais à moi, si. Du moins il m'a clairement donné à entendre que la crainte seule du refus l'arrêtait. Toutes les fois qu'il veut parler d'amour, lu as, paraii-il, des regards qui l'intimident. Pourquoi? Ce scriiil un parti digue de toi.
La jeune femme réfléchit un peu, puis elle dit ;
— Ecoutez, ma tante, moi aussi j'ai peur d'un refus.
— Je ne comprends pas.
— Vous allez comprendre. Mon premier mariage a été malheureux.
— Hélas ! oui, — fit la tante.
— Le second pourrait l'Aire aussi. Afin d'éviter ce malheur, je n'accepterai la main d'un homme qu'après une long^iie épreuve. Je crains que monsieur Mérieul ne consente pas à se soumettre aux conditions que j'imposerai.
— Eli bien ! le voilà qui accourt; j'entends le galop de son cheval. Dis-lui quelles sont tes volontés, je crois qu'il obéira.
— Vous me quittez ?
— Eh ! oui. Ne faut-il pas que vous soyiez seuls quelque temps. Tu n'es plus une jeune Qlle; une veuve a quelques privilèges.
— Ma tante... je tremble. Il va peut-être me faire une déclaration.
— Poltronne! — s'écria la tante en riant. Et elle l'embrassa avant de la quitter.
Le galop qu'avait entendu la tante do madame do Saint-\al se rapprochait de plus on plus, et, toute frémissante, la jeune veuve se disait :
— C'est bien lui...
Le capitaine Mérieul était le neveu d'un riche banquier, qui l'avait déshérité parce qu'il avait voulu s'engager à dix-huit ans. Il s'était frayé un i lieniin rapide dans la carrière des armes, où le poussait une vocation irrésistitile ; à vingt-quatre ans il était déjà capitaine et décoré.
Il faisait partie des bureaux arabes, ot dans ce poste périlleux il accomplissait clia(jue jour di'S faits d'armes qui tenaient du prodige. Oblige de s'aventurer avec une faitile escorte au milieu des tribus à peine simniises, il s'était signalé par des exploits merveilleux qui nippelaient les prouesses des rhevalieis du Tasse et de l'Ariosle, dont il avait du reste le caractère aventureux.
Le récit de ces faits d'armes avait excit(^ au plus point l'admiration de la jolie veuve, et quand le jeune capitaine lui fut présenté, elle se montra pour lui d'une aniabililé charmante qui le captiva.
La première rencontre avait eu lieu dans les salons du gouverneur, aux soirées duquel madame de Saint-Val assisttiit de loin en loin. Dejiuis celle époque elle retourna plus souvent aux fêtes i|u'il donnait.
Il ne fallut pas longtemps à ces deux Smes sympathiques pour s'apprécier ( '. se comiircndre. Afnès quelijues entrevues, Meiieul fut amoureux fou de madame de Saint-Val, et celle-ci fut forcée d(^ s'avouer qu'il réalisait bien ses plus douce- espérances d'amour.
Le jeune homme avait su trouver un prétexte pour se taire ouvrir les portes de la villa qu'haintait la jeune femme.
Elle avait une concession dont les limites mal tracées étaient contestées par les tribus limitrophes. Cette ailaiic était du ressort de Mérieul, et il avait otlert à madame de Saint-Val de la lerininer à son avantage, en détendant ses intérêts contre les prétentions d'un caid fort intluent. En ce ninment nièine il était en tournée au milieu des douars où se irouvaierit situées les possessions en litige, et il avait prévenu madame^ de Saint-Val qu'il ne revie drait ras .sans avoir mis tin à tous les débats.
La jeune femme n'apprit (ju'aprés son départ qu'il s'exposait à de grands dangers en allant soutenir ses droits sur un territoire très-éloigné et toujours prêt à la révolte.
Tous deux savaient qu'ils s'aimaient, mais ils ne se l'étaient pas encore dit. Ce qui n^tenjit un aveu sur les lèvres du jeune capitaine, cesl que • our tout bien il no possédait que son epee ; pour litre de noblesse il n'avait que sa réputation de vaillant .soldat. Dans sa modestie, il ne songeait pas ipie sun nom, répété avec éloge par tous les Français de la colonie, avec terreur par leurs en-
nemis, valait mieux qu'un litre honorilique, il ne paraissait pas se douter que la glorieuse auréole dont la renommée ceignait son jeune front brillait d'un éclat plus vif que les trésors dont son oncle l'avait déshérité.
Madame de Saint Val ne .se trompait pas, non plus que sa tante. C'était bien le capitaine Mérieul qui arrivait bride abattue : celle, allure qu'il imprimait à son coursier prouvait son impatience.
La jeune femme sourit de plaisir.
Il sarrêta à la porte de la villa, un domestique l'introduisit sur la terrasse.
C'était un grand et beau cavalier, qui savait allier la grSce et l'élégance à l'attilude martiale et tière qui sied à un oflicier. Son front encadré de cheveux châtains était riche de poésie et d'intelligence, .sa bouche avait un sourire spirituel et franc, et ses yeux bleus, d'une douceur exlrênie quand ils se reposaient sur uni^ femme, lançaient de sombres éclairs lor.sque la colère venait les animer de son feu.
C'était le plus beau type de soldat que l'on pût voir, et un grant peintre qui voyageait en Algérie l'avait caractérisé en disant ;
— C'est la statue d'un Gaulois taillée par le ciseau d'un G rec.
Mérieul s'inclina en .s'approchant de la jeune femme; celle-ci, avant de réfiondre à ce salut, jeta un coup d'œil sur le costume du jeune homme; elle le vit couvert de pou.ssière.
— Vous regardez mes vêtements poudreux, — lui dit le cafiitaine en souriant ; — j'avoue que je n'aurais pas dû me présenter chez vous en pareil état. Mais croyez bien, madame, que, si je suis venu vous déranger si lard, c'est iju'il m'était impossible de remettre au lendemain pour vous annoncer l'heureuse issue de la mission dont vous avez bien voulu me charger. En arrivant ici, le giiuverneur m'a fait prévenir qu'il m'allendaitdans deux heures : et, comme un capilaine de bureau arabe ne sort guère de chez lui que pour monter à cheval, j'ai profilé du délai qu'il m'accordait pour venir vous rendre compte de mon voyage.
Cet empressement plut à la jolie veuve, qui invita Mérieul à s'asseoir.
Comme il cherchait un siège, elle lui dit avec un délici' ux sourire :
— Vous devez être fatigué, et si mon voisinage ne vous effraye pas irop, je vous offrirai la moitié du banc de gazon que j'occupe. — Puis elle apjiela un domestique pour lui ordonni r de servir des rafraîchissements. Mérii'iil s'.issit. frissonnant au coiilacl du burnous qui envelop- |iaii cette femuK- qu'il aimait passionnément ; ses yeux, mieux que ses lèvres, dirent à îiiadanie de Saint-Val le plaisir <|ii'il éprouvait. La jeune femme [\\a sur le beau capilaine un reu-ard où tirillait à son insu loute l'affection ((n'elle rcsseniait pour lui ; elle le remercia de son dévouement et du zèli' qu'il evait lémoigné |iOiir ede. — Savez-vous, — continii;i-telle, — (pie j'elais lrè.s-inquièle des dangers qui vous menaeaii'nl ! J'iii apfiiis ipie cette concession élail située sur des territoires fort éloignes et que peut>leut des Arabes Irè.s-daiigenux et Irès-f'analii|ues. J'ai regretté il'avoir accepti'; vos offres. Vrairni'iit, monsieur le capitaine, vous avez là une carrière bien périlii'use.
- Pas encore assez au gré de mes désirs! — .s'écria Mérieul avec feu, — et je souhaiterais une giurre européenne entreprise par la France pour quelque noble but. Vous êtes donc bien ambitieux.
— Sans doute, mais je suis plus amoureux encore. Madame de Saint-Val comurit le sens inlime de cett-
phrase; mais, atlectant de no pas en saisir la portée, elle s'ecria en riant :
— Je vous assure que je trouve voire raisonnement singulier. La guerre ne pourrait que vous éloigner de la personne que vous aimez.
— C'est que celle que j'aimo est si noble et si bellci
LOUIS NOIR
que je voudrais aller gagner l'épaulelte de général sur un champ de balaille, afin de me rapprocher d'elle.
Ea disant os mois, le jeune homme s'élait levé, et madame de Saml- Val sentait piser sur elle son ngard de feu.
Elle attendait un aveu plus clair, et cependant le jeune homme se taisait. La jolie veuve admirait le senlimint d'exquise délicatesse qui arrêtait les paroles sur les lèvres du beau capitaine.
Sa dignité de femme ne lui permettait pas de faire le premier pas, mais elle sut le provoquer avec une grâce enchanteresse.
— Vous l'aimez donc beaucoup l — murraura-t-elle à demi-voix.
— Oh ! oui, je l'aime, et pour arriver jusqu'à elle je braverais tous les dangers et je briserais tous les obstacles.
— Prenez garde; vous m'avez fait une demi -confidence, et le défaut des femmes est la curiosité. Si, au lieu de n'être que votre obligée, j'étais votre amie, j'oserais vous demander le nom de celle qui a su vous inspirer un atlachcment si vif.
Un regard charmant encourageait Mérienl.
En proie à une émotion indicible, il tomba aux genoux de la jeune femme, qui penchait la tète pour mieux écouter, en s'écriant :
— C'est vous ! — Puis, levant sur elle ses grands yeux pleins do tendresse, il l'attira doucement vers lui en répétant tout bas : — Louise, m'aimez-vous?
Une larme de bonheur qui coula sur son front et des soupirs elouftés lui répondirent.
Alors, emporte par sa passion, il voulut presser madame de Saint-Val contre son cœur; mais, surmontant son émotion , elle sut échapper à cette dangereuse étreinte. Klle releva Mérieui et le fit asseoir à ses côtés.
Après avoir réfléchi quelques instants, pendant lesquels il la regardait avec ivresse, elle lui dit d'une voix attendrie :
— Je crois que vous m'aimez sincèrement, du moins quant à présent. Mais l'homme le plus loyal peut prendre un capriw! pour une passion sérieuse. Je no veux pas ni'expo'^er au malhi ur de perdre un jour l'att'eelion de mon mari. Jai pu supporter les ennuis de l'iiulillerenco, je succomber.iis aux tourments de. la jalousie. Mieux vaudrait ne jamais posséder votre amour s'il devait être ^pliomère. Li^ temps seul piut me proiivL-r la solidité de voire alléction. Dans une année, si vous n'avez pas changé de résolution, je serai heureuse de devenir votre femme. T^La jeune veuve, en imposant cette coiuiilioii, n'était pas bien certaine de pouvoir la tenir jus(|u'au bout; mais elle était sincère en voulant éprouver Mcieul ; le malheur de son preinii r mariage jusiifiait assez la sagesse de cette mesure. Seultm ni elle se réservait intéricuremi nt le droit d'abréger les jours de latlenle. Les femmes savent manquer a\ec lanl de charmes a leurs seriiieiits de ré-
. sistttiice (jue Werieul, après tout, no l'en etlt adorée ijue davantage lo jour où, sa lidélité triomphant de ses rigueurs, elle lui aurait accordé sa main. (Juand il entriidit l'arrêt qui le condamnait à attendre pendant si Itinglemps pour devenir l'époux de madame <te SaiiU-Val, Meneul se jeia de nouveau à ses pieds et la conjura ue ne pas persister dans sa résolution cruelle. La tristesse ((ui assombrissait son front, l'eloqui'nce de ses paroles, reudaient la jeune femme heureuse, en lui prouvant la violiiiee do sa passion. — Voyons, — lui dit-i^llo, — en |ir(>Mant ses ma. lis dans les siennes et en cherchant à adoucir l'amertume de Si s refus, soyez raisonnable, et avouez avec moi que j'ai raison de redouter l'inconstance. Nous serons amis, ne sera-ce donc rient
Malgré ces roiisul.Uions, le jeune homme ne répondait pas. Les sourcils froncés, les traits bouleversés par le dés<spoir, il semblait si malheureux que déjci madame de Saint-Val sentait la pitié iiaîire dans son âme. i
Mais soudain un é' lair illumina l'œil du jeune homme i
— Ecoutez, Louise, — lui dit-il, — je ri specte votre décision et je m'y soumets, mais à une condition...
— Voyons, — dit-elle, heureuse de ce changement subit, -^ quelle e^t ci tte condition ?
— Je ne puis être commandant avant une année d'ici, d'après les lois militaires. Laissez-moi espérer que, le jour où j'obtiendrai ce gr.ide, vous devi.>ndrez ma l'emuie. Peut-être à force d'activité parvieudrai-je à abréger ce temps de quelques mois.
— Allons, j'accepte ; vous voyez que je suis bonne, n'est-ce pas?
— Oh 1 merci, alors. — Et d'un bond le jeune homme s'élait redressé, et son visage transfiguré avait pris une expression d'audace indomptable (ju'elle ne lui avait jamais vue. — Duis deux mois, — dit-il avec evaliation, — ma tête se balancera à la selle d'un ennemi ou vous serez ma femme.
— Mon Dieu I qu'allcz-vous faire? — fit-elle épouvantée.
— Je vais jouer mon existence contre une épanlelfe, afin d'abréger une épreuve qui me tuerait plus siiremcnt qu'une balle. Pour moi la hèvre de l'altente est une maladie mortelle ; mais, comme peut-être vous ne reverre? plus votre fiancé, j'ai le droit de vous dire adieu.
Et son bras entoura sa taille, et pour la première fois ses lèvres effleurèrent les siennes, faisant passer dans ses veines un frisson d'amour.
Puis il disparut avant qu'elle eût le temps de prononcer un mot.
Elle avait entendu sa voix qui disait : a Louise , adieu !... » Elle frémit en songeant que c'était peut-être pour la dernière fois que cette voix chérie résonnait à ses oreilles.
La terrible énergie de colle âme ardente venait de se révéler à elle. Femme, elle comprit trop tard qu'on ne met pas d'entraves aux amours qui brûlent dans des cœurs de lion.
Dix minutes après la scène que nous venons de raconter, Mi'rii ul entrait chez lo gouverneur de la province qui rs'sidail au Château-Neuf.
C'était un général d'un rare mérite et qui administrait cette partie de nos possessions avec un grand talent ; par son courage et ses qualités militaires il faisait respecter nos frontières de l'ouest, .sans cesse en but aux attaques des Marocains; par son génie colonisateur il avait su créer sur presque tous les points de l'intérieur des centres agricoles, ei transformer ainsi les solitudes en contrées lertiles et riantes.
Au moment où Mérienl pénétrait chez lui, il paraissait en proie à une sourdi' colère, et il se promenait avec agitation au milieu d'un vas'e salon où les merveilles du luxe euro|ieen se mêlaient aux splendeurs de la magnificence orientale.
A la vue nu jeune homme, dont il savait apprécier le beau caractère et la bouillante énergie, le général s'arrêta et il lui tendit la main avec celte n^ble cordialité dont quelques-uns de nos officiers supérieurs ont le secret.
— Vous m'avez fait demander, mon général, — lui dit Mérieui, —je viens recevoir vos ordres.
— Il s'agit d'un grand .service à rendre au pays, mon cher cafdlaine, — répondit le général; — vous sachant de retour, j'ai voulu me concerter avec vous au sujet il'événeiiienls qui me causent uie grave imiuiétude.
— Est-ce ipie quelque marabout prêcherait •encore la guerre sainte ?
— Non, depuis que vous allez enlever ces fanatiques à la barbe do leurs sectaires, ils n'osent plus soulever les tribus.
Le général faisait allus'on à deux chefs musulmans que Merieid avait eu l'audace d'arrêter au milieu de trois mille Arabes, à l'aide de quarante spahis seulement.
— Alors, mon général,— continua le jeune homme,—
c'est la rentrée de l'impôt qui s'opère difficilement peutêtre?
— Mon Dieu t non ; avec une colonne de dix mille homnn'S que j'enverrais faire une pronicnaile parmi les douars recalcitranls, l'argent abonderait dans les caisses de l'Etat, et nous aurions à eiiregi,sfrer quelques glorieux combais de plus dans les fastes de notre histoire. Il s'ajrit de Nédromaii. Vous connaissez cette ville'?
— Oui, mon général, j'ai assisté à sa reddition ; elle est fort riche et fort peuplée; mais, du haut d'une montagne qui la domine, on peut la foudroyer avec du Canon. Aurait-elle la folie dese révolter?
— Au (oniraire, elle vient me demander du secours.
— Et contre (|ui'? — s'écria Mérieul avec surfirise ;— sauf les Marocains (jui sont en paix avec nous, je no vois paS qui oserait atUiq\ier l'agha Moliammet-Ben-Abdallah ?
— Non-seulement ce chef puissant et dévoué à nos intérêts a eu une Inltc à souetnir ; mais il est mort avec son fils. Il a été surpris dans une gorge de l'Atlas, où il a succombé, lui et cinq cents cavaliers qui raccompagnaient. Enfermés entre un bûcher et les oébiis d'un roche, ils ont elé écrasés sous des blocs de pirne.
— C'est Elai-Lascri qui a dressé cette embuscade ; lui seul est capable d'une ruse pareille. Je vois d'ici comment s'est passé ce drame ; il a dû attirer l'agha dans le ravin Maudit.
— Vous avec deviné juste, capitaine, c'est bien Elaï- Lascri qui, à la tête de cent hommes a lutté contre l'agha le plus riche de la province, l'a vaincu, et, après avoir montré sa têie à ses sujets, a exigé d'eux une contribution énorme.
— C'est magnifique ! — s'écria Mérieul, qui, dans son admiration pour la témérité de l'homme, oubliait la flétrissure d!i bandit.
— C'est triste! — répondit le général, — car, aujourd'hui, Elaï-Lascri, avec sa bande de cent hommes, nous brave et nous insulte. Il lève des impôts, il ravage la plaine, répand partout la terreur; et cela dans ime contrée soumise à notre autorité. Pour arrêter les déprédations de ce nègre maudit, il faudrait l'aire occuper le pays par un corps d'armée ; et alors ce serait lui donner aux yeux des indigènes un prestige dangereux. J'ai envoyé des escadrons à sa poursuite; mais quand on le croit sur un point il révèle soudain sa présence sur un autre, en allumant un incendie ou en pillant un douar. Quand il voit le f)ays garni de troupes, il se réfugie dans un repaire introuvable et attend que nos bataillons soient partis. Il faut cependant en finir avec cet insaisissable ennemi ; je ne puis souffrir qu'une troupe de scélérats pareils nous raille impunément. J'ai pensé que nul ne pourrait mieux que vous purger la colonie de ces voleurs audacieux. Vous êtes habitué à ce genre d'expédition et vous en viendrez h bout. En vous emparant d'Elaï-Lasci vous aurez rendu à notre autorité un service plus grand que si vous aviez enlevé une ville d'assaut; je puis vous |)roineltre que, le jour où vous m'amènerez ce nègre mort ou vif, je vous ferai obtenir l'épaulette do commandant. — Un sourire d'espérance s'épanouissait sur lèvres du jeune capitaine, il songeait à la jolie veuve qu'il aimait. — Eh bien 1 — demanda le général, — acceptez-vous cette mission ?
— Je venais vous demander quelque chose d'impossible h fai'f. — répondit Mérieul avec joie, — et vous me donnez des ordres ijui ne sont que difficiles à exécuter; je voulais à tout prix gagner l'épaulette que vous me faites espérer en tcliange de la tête d'un bandit, et je serais allé chercher celle de l'empereur du Maroc au milieu de sa garde noire. Jugez maintenant de ma reconnaissance et de mon lonheur.
— Quelle tète nrdetU(i vous avez t — -"it le général d'un ton de reproche;— je ni' blâme [las votre aniliilion, puisqu'elle vous insfiire de nobles resolulions, mais si, au lieu d'être votre g('nércd, j'élais votre père, je serais effraye de cette soif insaliable d'avauceinonl.
Dans la manière dont le gouverneur prononça ces paroles, Mérieul vit percer le sentiment d'aniilié qu'il avait inspire à son chef; il comprit que ce .soldat loyal était froissé en pensant que sou zèle était inspiré par une ambition dénu'surée, et non par le feu sacré du patriotisme.
— Mon général,— dit-il,— vous m'avez mal jugé ; jedé^ sire un ^rade parce (lue, dans le fond de mon ca>ur, une fièvre d'amour fait bouillonner mon sang, l't (jue je no puis obtenir la main de celli- que j'aime (pi'après avoir monté eurore un écl'.elon de la hiérarchie mditidre.
— Alors je préfère cela, — lit le gouverneur avec la brusqi'C franchise d'un soldat. Puis il ajouta en souriant : — Vous avez à cœur d'imiier en tous points les [ireux d'autrefois; vous allez combatlre [lour la dame de vos |iensées. Si l'ardeur de mes officiers venait à se refroidir, je prierais les jolies l'emnics île la ville d'imiter votre belle inspiratrice. Heureusfment le courage de nos soldais n'a pas besoin d'être stimulé, et il serait inutile d'avoir recours à ce moyen. En France, la galanti'rie n'est pas la mère de la valeur, mais sa sœur jumelle. Je me souviendrai toujours, mon cher capitaine, que, avant d'être sons l'empire d'une passion romanesque, vous n'en étiez pas moins un des plus braves soldais de farmée. Mais, voyons, combien allez-vous prendre d'hommes avec vous?
— Mes quarante spahis d'escorte.
— C'est trop peu ; il faut au moins égaliser les chances. Les ennemis que vous allez reuconirer sont loin d'être à dédaigner.
— Je connais leurs habitudes et leur caracti^re: ils sont, comme les bêtes fauves, plus féroces que braves. Habitués à massacrer des Arabes épouvanlés et presque morts d'elfroi, ils ne sauront soutenir le choc de mes compagnons, qui sont de rudes adversaires, je vous assure; avec des gaillards de leur trempe on peut tout oser.
— C'est vrai, et un jour, en les voyant passer la têle haute et le regard assusé, j'aiadndré leur fière tournure f't lour aspect superbe. C'est un magnifique peloton que vous avez choisi pour escorte; si j'all.iis à la rencontro d'un prince, je voudrais les avoir pour gardes.
— Le chef et les hommes sont à votre disposition, mon général.
— Oh I quant à présent, ils sont trop utiles en campagne [lour m'accompagner à la parade. Je les réserve pour le jour où je me mettrai à la tête d'une colonne expéditionnaire. Quand partez-vous?
— De suite.
— On ne peut être plus pressé.
— Dites plutôt plus amoureux, mon général.
— Alors, au revoir, capitaine, et bonne chance I
— Merci, mon général ; comptez sur mon retour avant deux mois.
Mérieul prit congé du gouverneur et se dirigea vers le bureau arabe.
00 LON FAIT C0>>AISSANCE AVEC LES SPAIIIS DD CAPITAINE AIÉBIEUL.
Le bureau arabe où se dirigeait Mérieul était une vieille construction mauresqno aux longs couloirs, aux sombres voûtes ; à travers ses meurtrières étroites, quelques rayons de lune, tamisés par des vitraux coloriés, répandaient une lumière indécise dans une cour pavée de marbre et ornée d'un ji't d'eau.
Dans les pays du soleil, il semble que les musulmans (■i;;igneut une lumière indiscrète ; au fond de leurs demeures, ils ne laisser^ péuétror le jour qu'en reflets
LOUIS NOIR
ailoiicis, afin dévoiler d'une ombre protectrice les secrets du harem.
Jadis, un chef important avait habile ce palais ; mais de son ancienne splendeur il ne conservait plus que ses dalles en mosaïque, ses majestueuses colonnades et un certain ca'liet de grandeur que le temps ne peut enlever aux monumcnis tant qu'il en reste une pierre debout.
Les ruines de Palmyre attestent cnrore les prodiges d'une civilisation passée, et S'S débris grandioses rappellent toujours les gigantesques travaux d'une race ensevelie sous la poussière des siècles.
Dans une des salles de ce palais, des soldats veillaient en l'uiiant leurs pipes là où les femmes d'un forban célèbre avaient aspiré dans des n/irguilbés aux spirales ondulantes l'enivrante fumée de la plante qui berce le cerveau par des rêves sans nom ; les murs qui avaient entendu le liruit étoutfé des baisers et les soupirs de la volupté en délire retentissaient alors de jurons énergiques et de cris discordants. Ce sérail était devenu un corps de garde où, peu soucieux du passé, des militaires de toutes armes jouaient à la clarté d'une lampe fumeuse, posée sur un bidon rempli de vin.
C'était le lieu où les plantons .ies différents régiments de la garnison atlendai'-nl les ordres qui pouvaient être transmis à leurs chefs de la part du gouverneur.
Le jeu était fort animé et, le bidon qui cir.ulait de temps en temps à la ronde était rempli par le produit des perles.
Dans un coin de la salle se tenait assis un viens spahi, qui regardait faire ses compagnons sans prendre pirt à la partie. 11 avait une figure énergique, ornée d'une barbe grisonnante et sillonnée par une cicatrice profonde. Il temiilait être de fort mauvaise humeur, et son lion l ne se ueridait que quand son œil gris tombait sur une croix (] honneur qui brillait sur sa poitrine.
.\luis il souriait en haussant ses épaules trapues avec un mouvement joyeux, puis il reprenait sa pose mélancolique.
Un zouave qui venait de quitter la partie s'approcha de lui et lui dit :
— Eh bien ! La Maghrinia, qu'as-tu donc, mon vieux? Tu resseiuiiles à une vieille guenon de la Chifl'a, ce soir. Pourtant, nulle tonnerres ! tu devrais être content, puisque l'on t'a mis l'etoile polaire sur la poitrine.
Les zouaves appellent la croix ainsi parce que, pour eux, c'est l'étoile qui brille dans leur ciel nulilaire et les guide au pôle de rhonneur.
Ces bijoux-là. vois-iu, — répondit le spahi, — ça se
gagne avec du sang et ça veut èire arrose avec du vin, en dédommagement.
— Tiens, pourquoi ne bois-tu pas, alors?
Parce que le capitaine Mérieul m'a dit en arrivant:
a La Maghrinia, on nie demande chez le go .verneur ; peul-élre faudra-t il remonter à cbeval bientôt. Va au poste des plantons et tu m'y attendras ; tu sais où sont les camarades ; si j'ai besoin d'eux, tu iras les chercher. »
— Pourquoi toi plutôt qu'un autre?
— J'étais tout M ul auprès de lui ; je venais de recevoir la croix que le gouverneur lui avait accordée pour moi. Voilà qu'au moment où je lui faisais des rcmercîmcnts, il m'a intime l'urdrede venir ici.
— Et les autres, où sont-ils?
— lis sont dans le plus bcdu café de la ville; le Champagne doit couler de ce moment-ci, et je parierais qu'ils cbanlenl à faire écrouler les plafonds.
— Ils ont donc des sacs pleins de douros, tes camarades, (lu'ils sont toujours en noce?
— Dame 1 dans l'avant-ilernière tournée, nous avons dajà fait une belle razzi i,mais dans celle-ci c'était encoie mieux. Il y avait un caïd qui se donnait des airs de Grand Turc et ne voulait pas livrer un Arabe qui avait assassiné un colun. Le capiiairie m'envoie lui iiire ()ue si dans deux heures il n'amenait le bédouin en question, il al-
lait attaquer le douar. Pendant que je débitais mon chapelet au caïd, il faisait semblant de ne pas me comprendre, quoique je parle l'Arabe comme feu Mahomet. Tout d'un coup, voilà cinq cavaliers qui m'eniourent et veulent me faire (irisonnier. Moi, je couche le caïd enjoué aver mon pistolet, et je le préviens que si on m'approihe je fais feu. Et puis, atten^iu que ça m'amusaild'hiimilier ce morieaud-là, qui semblait fier comme un dindon quand il f.iit la roue, je lui ordonne de saisir la bride de mon cheval et de me conduire hors du douar aves des salamalecs, comme si j'étais un grand personnage. Pendant que je me rengorgeais sur mon cheval, mon gueux de caid l'évenlre d'un coup de yaiagan et, du temps où je sautais à terre, il se sauve à toutes jambes. Les cavaliers qui suivaient de loin arrivent sur iroi en tirant des coups de fusil. Je me couche derrière mon cheval abattu ; j'en vise un avec mon mousqueton, il tombe. Les quatre autres s'arrêtent un instant. Je rerharge mon mousqueton, je vi.se encore le plus grand pour avoir plus de chanf-es, et il tombe romme son camarade. Il en reslail trois; mais derrière ces trois-là tous les autres Arabes dn douar \ enaient, et il ne me restait que deux coups de pistolet à tirer, car, comme ilsarrivaieni au galon, je n'avais plus le temps de recharger. A dix pas, je lâche mes deux coup';, qui cassent un bras à l'un et trouent la poitrine de l'autre. Le dernier lève sonyata^'an pour me saluer, et il me croyait déjà mort ; mais je saisis mon mousqueton par le canon et je lui coupe la respiration d'un coup de crosse dans l'estomac. Il vide le.s arçons, en tenant ses deux mains sur sa poitrine, tant le coup avait porté au bon endroit, et bonsoir les amis! je .saute en selle et je disparais aux yeux des renforts qui galopaient bride abattue. Je rejoins mon cafiitaine, je lui conte mon alTaire, et il dit : « Ah ! ah I les sournois, lis vont me payer cher leur trahison.» Il frise ses mous'aches, fronce les sourcils et crie : En avant ! Noustmiihons sur les Arabes, qui ne se figuraient pas que quarante spahis oseraient v( nir les sabrer chez eux, à plus de cinquante lieues d'Oran. En dix minutes ils étaient taillés en [liè^'es et se sauvaient partout, laissant femmes, enfants, tentes et troupiaux en notre possession. Alors le capitaine rassemble tout ce monde-là et dit aux moiikaires (femmes) qui tremblaient : « Je pourrais vou»; passer toutes au fil de l'épée, mais, nous autres Français, nous ne massacrons pas les gens sans défense, nous no sommes pas des assassins comme vos maris. Cependant, comme il vous faut une leçon, je vais emmener vos moutons et vos chaim aux. D'après les lois de la guerre, j'ai le droit de vous prendre vos bijoux, de brûler votre douar, de ne rien vous laisser, enfui. Souvenez-vous que, si je vous abamlonne tout cela, c'est à la générosité et non à la crainte que vous le devez. » Après son discours, les femmes étaient toutes loyeuses ei nous avions grandi de deux mèln-s au moins à leurs yeux; tanilis que leurs maris devaient leur paraître aussi petiis que des Lapons. Nous avons emmené le troupeau, et Targent de la vente nous a mis à même de nous amuser. Quand je dis nous, je me trompe, car, moi, je ne m'amuse pas du tout.
Ah çà ! — uisait le zouave, — c'est un batailleur
enragé, ton capitaine ! Si jamais il a besoin de zouaves pour escorte, je me présente.
— Oui, mais voilà ! — répliqua G^rement le spahi, — il ne faut <iue des cavaliers.
En ce moment la voix bien connue de Mérieul se flt entendre ; il appelait La .Maghrinia.
— Bonsoir, vieux ! — dit le spahi, — le capitaine est arrivé.
— Bon.soir ! — répondit le zouave d'un Ion de liépit. Puis il murmura entre ses dents : — J'apprendrai à monter à cheval.
Quant au vieux La Maghrinia, il traversa fièrement le cercle de soi lals qui avaient ces.sé de jouer pour entendre sou récit.
Dans un saiou de Vhôtel de France, les spahis do Mé-
riciil i^laicnt ipunis. C'élnil un mafrnifl(|iip établissonient, qui rappelait les lioaiix calVs di" Paris par le luxe des appartements et les raftineinents du service.
On y linvail du vin de Fianef^ et l'on y mangeait ces mets déheals qu'ont su inventer nos ponrinets; à ee double litre il était le rendez-vous des snldals de Merieul, djfïnes a(i[irériatPurs de son mi'rite. Ils élaienl rangi'S autour d une taliie immense, chargée des débris d'un festin S(ilendide; sous l'inspiralion de la franche gaieté que le hoii vin fait naître, ils riaient et chantaient joyeusement, se livrant sans réserve à l'expansion de leurs co'urs généreux. Tontes les bouches avaient des sourires de (.laisir, car aux esprits moroses et aux bois.sons t'relaiées seulement sont ré.servees les sombres réflexions ou les halUieinations furieuses de l'ivre.sse abrutissante.
Presque tous les convives élaient des engagés qui. ayant dépense l'iiérilage pdie'rnel dans des folies de jeunesse, avaient préféré la mort glorieuse des batailles au suicide honteux qui termine trop souvent une vie de folles orgies et de prodigalités ruineuses.
Un long .séjour (ians la colonie leur avait donné le cachet parliculier à ceux de nos soldats qui combattent en Algérie. Leurs yeux brillants annonçaient une imagination ardente, échaullée par un .soleil de l'eu. Leurs joues amaigries par les fatigues faisaient ressortir leurs pommettes saillantes ; leurs fronts étaient rasés et découverls, et les plis qui se dessinaient entre leurs épais sourcils annonçaient qu'ils s'étaient contractés souvent à la vue du danger.
Quoique une couche de bronze eflt bistré leurs visages, il était facUe de reconnaître sous la rude apparence du soldat les viveurs li'aulrefois, à l'élégance de certains gesies et au choix de certaines expressions qui leur échappaient .souvent.
Mérieul les avait choisis parmi les plus braves soldats qu'il connaissait, et c'est à l'aide de cette poignée d'hommes intrépides qu'il tentait les coups de main les plus aventureux, et les accomplissait avec un succès merveilleux.
Ces hommes avaient pour la mort un mépris sans égal ; ils étaient venus la chercher .sous le climat meurtrier de l'Afrique, et lorsiju'elle les menaçail, au jour di; la liitle, ils la bravaient avec une insouciance héroïque. Vingt fois, sans pâlir, ils l'avaient alfroniee face à face.
Ils étaient heureux de servir d'escorte à Merieul, parce qu'à sa suite ils oubliaient les ennuis de la vie dans les inciilents lie la gueire. Puis, au retour, les produits des razzias leur permettaient de faire grande ligure et de passer quelques jours de repos au milieu des plaisirs qui les avaient réunis Ils reprenaient pour quelques jours leurs allures des temps passés, semaient l'or en grands seigneurs, aspirant à pleins poumons les voluptés dont ils avaient été longtemps sevrés. Quand leur main prodigue avait jeté au vent le dernier douro, ils reprenaient, à la voix de leur chef, leurs courses dangereuses à travers les tribus hostiles.
Si hérissée de périls que frtt une entreprise, ils s'y jetaient à corps perdu à la suite de leur intrépide capitaine.
Ce soir-là, ils célébraient la réception de deux nouveaux amis, qui venaient combler les vides que les balles avaient faits dans les rangs. Sans songer que la mort qui la veille avait frappé leurs camarades pouvait les atteindre h' lendemain, ils fêtaient les arrivants avec une verve éiourdissanttî et un entrain charmant.
Les saillies spirituelles se croisaient sans relâche, et les glouglous des bouteilles accompagnaient les plaisanteries et les bons mots d'une conversation piquante et animée.
A chaque instant dos explosions d'hilarité accueillaient des sorties pleines de sel et d'originalité, auxquelles succédaient des refrains de guern; et des chansons à boire, que redisaient en chœur les voix mâles de tous les convives.
i Mais .«oiidain retentit une douce mélodie, au milieu de ces éclais bruyanis.
C'était une petite chanteuse des rues ijui .s'élait gli.sséo dans la salle et en faisait vibrer les échos par les accents d'une voix harmonieuse.
La pauvre enfant était couverte d'une robe dont les lambeaux disaient assez sa misère; .son grand o^il bleu brillait d'un éclat fébrile ; .sa pâle figure avait la [dus touchante expression, et son chant avait une ampleur et un charme .saisissants: c'était une poétique ballade qui racontait les .soutfrances de I orphelin.
Parmi ceux qui l'éciuitaient, beaucoii|i avaient (>iilendu en ailinirateurs pa.ssionnés la divine musiiiue l'es wcber et des Ho.ssini ; aux accents suaves de celle enfant ils se crurent transportés aux Italiens ou h l'Opéra, el, sus- (leiidiis aux lèvres de cette artiste ignorée, ils écoutèrent silencieux el ravis, jusqu'à ce que la dernière note eût ce.s.sé de retentir à leurs oreilles. Alors ils léinoignèrent leur enthousiasme par des applaudissements et des cris de surprise.
Quanii la jeune fille tendit sa main tremblante pour recueillir une aumône, une pièce o'or y tomba, lançant un lauve reHet à l'éclat des bougies. Klle avait dit bien soutl'rir, car, en voyant celle olfrande, elle pâlit et chancela, obligée de se retenir au bras qui s'était ai^aissé vers elle.
C'était un jeune homme nommé I.assalle qui avait donné cet or a la chanteuse ; il la soutint et la lit asseoir dans un fauleuil.
Autour d'elle s'empressaient les spahis, effrayés de la teinte livide de son vi.sage. La.ssalle lui tendit un verro de vin, dont la bienfaisante chaleur la fil revenir à elle. Peu à peu ses joues s'empourfirerent, et, avec le sang (|ui affluait à son cerveau, deux larmes niontèrenl do son cœur à ses yeux, où se peignit un senlinienl de vivo reconnaissance.
On la lit asseoir à la table encore chargée de mets, qui apaisèrent sa faim ; ensuite elle raconta son histoire.
C'était un récit navrant.
Comme tant d'autres, elle était venue en Algérie avec une famille, pour fouiller le sol et y trouver du pain ; mais, sur cette terre in.salubre, celui qui le premier .sèmo .sa peine et sa sueur ne recueille que la fièvre (jui mine et la famine qui lue; ce sol ne devient fécond qu'apiès avoir servi de tombe à toute une génération de tra\ ailleurs.
Ses parents étaient morts ; quant aux amis, chacun dans le village naissant avait assez de cliarjes sans nourrir une orpheline.
lilie était donc restée seule, à treize ans, perdue au milii^u du flot de l'émigration.
Sa mère lui avait lai.-ssé une guitare et le souvenir des chansons dont elle avail bercé .son enfance en dus jours plus prospères.
A son tour, elle avait chanté, allant de village en village, SI! dirigeant vers la ville d Oran.
Elle avait bien soiill'ert le long des chemins, mais l'espérance de voir luire un jour meilleur dans fi opilalo de la provinci! la sonlenait un peu.
tiélas ! sa voix s'était perdue au milieu des bruits do la cité, et l'on passait .sans lui jeter un sou.
Depuis deux jours elle n'avait pas mangé.
Disons-le tout bas, car ils en rougiraient peul-Olre ces cœurs d(! bronze im[ilacables au combat, les spahis essuyaient des larmes qui glissaient furiives entre leur indignation. Au bivac. quand pour le soldat égare dans lessabl(!sa .sonne l'heure de la lamine, il partage le dernier morceau de biscuit qui lui resie avec ses frères qui n'en ont plus. Ils flétrissaient [lar d'finergiques paroles proférées à demi-voix la conduite égoïste de ce village qui avait abandonné l'orpheline aux <Jangereuses suggestions de la misère.
On est bien faible, quand la faim déchire la poilrino ' de sa griffe acérée, pour résister au puissaiil veiligo
LE SnXLE.
LOUIS NOIR
qu'exprco sur l'imagination le gouffre du vice. Alors la femme est près de l'inconduite, et l'homme regarde avec moins d'effroi le chemin du vol.
En ce niomeni, La Maglirinia entrait dans la salle.
Tous les spahis étaient occupés à considérer la jeune orpheline, et le vieux soldai aborda Lassalle, i]ui était maréchal des logis, sans avoir été remarqué. (;onime en rabscnce du capitaine c'était à lui que revenait le commandement, il lui communiqua les instructions qu'il avait reçues. Aussitôt Lassalie réclama le silence, et avertit ses compagnons que dans trois heures il fallait partir.
Un murmure de dépit accueillit cette nouvelle.
Mais Lassalie était un chef qui no souffrait pas qu'on discutât un ordre de son capitaine; du reste, dans les paroles des spahi-*, il y avait plus de surprise; que de regrets, el pas la moindre désapprobation.
Aussi, tousse repenlirent du mouvement qui leur était échappé, quand le maréchal di'S logis s'écria d'une voix grosse de reproches et de colère :
— Eh bien! voilà du beau, maintenant! vous avez le front de murmurer contre notre capitaine; mille tonnerres! s'il nous entendait, il aurait bonne opinion de nous.
— Allons! voyons, no te fâche pas, — répondit un spahi ; — tu sais bien que, tous tant c|ue nous sommes, nous nous ferions hacher par petits morceaux pour lui. Seulrnicnt, tu avoueras que c'est fort etinuyem d'aller au feu avec de l'or dans les poches ; il y a un proverbe arabe qui dit que poignée d'or à un yatagan alourdit la main ijui le tient ; moi je me sens plus léger et plus dispos quand ma bourse est vide.
— C'est vraij — dit un autre, — l'argent porte malheur à ceux ([ui se battent.
— Dép:msons-le, alors, — répliqua Lassalie.
— Oui, mais comment"?
Pendant que le jeune homme cherchait la meilleure manière de .se débarra.sser de son or, s^ n regard tomba sur la petite chanteuse, qui pleurait en apprenant que ses protecteurs allaient partir.
— Tiens 1 j'ai une idée, — fit Lassalie en souriant de plaisir.
— Voyons l'idée? — dsmandèrent les convives eu chœur.
— Vous allez voir. Mais d'abord ap[ielons l'hôtelier. — 11 sonna, et le maître de rélabli.«.s('ment se pi'esent.i devant lui avec une déférence qui prouvait son respcci pour des clients aussi fins connaisseurs et aussi prodigues que les spahis. — Vous avez une femme et des filles, j(^ crois? — dit Lassalie.
— Mais, oui, monsieur, — répondil-il tout étonné de cette question.
— Faites venir votre femme.
- Mais je vous ferai observer que, pour le moment, elle est couchée.
— En ce cas, — dit le jeune homme changeant de ton et devenant galant du moment où il s'agissait d obtenir un service <rune dame, — veuillez nous excuser auprès d'elle si nous la dérangeons aussi tard ; mais il s'agit d'une bonne action pour laquelle nous avons be,-;oin do son concours. Vous allez conduire auprès d'elle celte jeune fille, — el Lassalie désignait l'oipheline, — vous (nierez votre épouse de l'haiiiller convenablement avec les vêlements d'une de vos lilles, et, de plus, vous ajouterez (|ue je serais très honoré si elle voulait bien accepter celle bague comme témoignage do ma recoiinai>sap.ce pour i-es bons offices envers cet enfant. — Lassalie tira de son doigt une bague d'un grand prix, qu'il tendit à l'hôlelier. Ce dernier, à la vue d'un présent au.ssi riche, n'hésila plus h réveiller .sa moilié, el sortit en emmenant l'orpheline. Quand clic fut partie, Lassalie expliqua .ses intentions à ses amis. — Je propose, — leur dit-il, — do donner ce qui nous reste à cette malheureuse petite fille, qui dans cela risque fort de mourir de faim sur le pavé.
Nous lui demanderons à son retour ce qu'elle désire devenir, et nous laisserons à la femme rie l'hôtelier le soin delà placer honorablenienl, à l'aide de la somme assez rondelette que produira notre collecte.
— Hravo ! — répondent les convives, — lu as raison.
— Mais, — objecta Ld .Maghrinia, — qu'est-ce que vous racontez là, je ne comprends rien à ce qui se passe.
Le vieux spahi, en effet, sachant apprécier la valeur d'un ri pas avant d'entrer en vovage, s'était em|iresse do rattraper le temps perdu, au lieu d'écouler ce que l'un di.sait.
Lassalie le mit au fait de l'événement, el, comme les aulres, il accepta avec enthousiasme ; seulement il manilesta le désir de terminer la soirée par un punch, où l'on porterait la santé de la tille adoptée par le tielulon.
Sa demande fut approuvée, et Lassalie commanda le puiH-h, que l'on apporta bicnlôl ; au même inslanl l'hôtelier reparaissait avec la jolie chanteuse.
Elle était ravi.ssante, et le bonheur lui avait rendu toule la beauté do sa figure délicate et dislinguée, tandis que sa nouvelle toilelte faisait ressortir l'élégance et la dislinclion nalives de sa personne.
— Décidément, — murmura Lassalie, — c'est une arlisli'.
Elle s'avança rougfssanle et liniide devant .ses bienfaiteurs, qui lui liront premlre place au milieu de la table.
Alors Lassalie lui annonça la résolution qu'ils avaient [irise, et l'engagea à se choisir une carrière.
Sous l'empire d'une émotion profonde, elle saisit les mains du jeune homme et les couvrit de bai,sers, ne [louvanl trouver des mots pour exprimer sa reconnaissance.
Le jeune maréchal des logis la pressa de nouveau de dire quels étaient ses goills.
— Je ne .sais que chanter, — dit-elle, — mais je ferai tout ce qu'on voudra.
Ce mot fut un trait de lumière pour lui.
— Nous en ferons une aciiice, — fit-il joyeux. — Nous allons d'abord la remettre entre les mains d'une brave et digue femme que nous coiuiai-sons tous, la vieille canliniére du régiment, qui a pris sa letraile ici et lui servira de mère. Je nie charge de la faire débuter au café chaulant, dont je connais le propriétaire, et pour lequel je lui donnerai une Idlre de recoiiimandalion. Do là, uni; lois sou talent apprécié, elle pourra aller aussi loin qu'elle voudra, car (alléchante admirabli'inent.
Cet arrangi'nient plut à tout I*' monde.
La Magiinma, voyant i|ue tout allait (lOiir le mieux, so leva et proposa un toa^l a la santé de la jeune lille, dont il di'inanda le nom.
Elle repondit qu'elle s'appelait Marie.
— Alors, à vos débuts [irochains et à votre avenir I — dil-il.
Les verres s'cnire-choquèrent avec un bruit formidable, el l'on but à la santé de Marie. Puis Lassalie la conduisit clez la canlinière, qui accueillit celte enlant avec la plus grande bonté. Le maréchal des logis embrassa .sa protégée et .sortit. Devant la porte passait .Mérieul. qui allait chercher .sou cheval aux écuries du bureau arabe.
Le capitaine reconnut Lassalie, et l'aborda en lui demandant pourquoi il n'était pas avec ses camarades, et s'il savait (|ue l'on partait.
— Je ipiille mes amis à i'inslaiil, — répondit le maréchal des logis, — el je dois les rejoindre; .seulement, comme nous avons adopte une jeune tille orphrliue, je viens de In remettre aux mains de la vieille Madcileine, qui en aura soin.
— En vérité, c'est fort drôle I — fit Mérieul en souriant, — voilà mes spahis transformés en saints Vinceiil-de- Paul.
— Ma loi ! capitaine, il fallait partir, nous avions do l'argent et celte petite élail sans pain ; nous avons résolu d'en faire une actrice, car elle chante à ravir. A notre place, vous en auriez eu pitié comme nous.
LE PROliILLARD SANGLANT.
— Allons, c'est bien, je vous approuve, et je veux contribuer à votre œuvre.
nlérieul renlrn un instant chez lui, écrivit une lettre, et, avant de monter à cheval, la mit à la poste. F.lle était adressée à madame de Salut-Val, et voici ce qu'elle contenait :
ir
* « Je vais combattre en songeant à vous, mais comme » je puis mourir, je veux vous laisser un souvenir de « moi. Mes spahis ont recueilli une pauvre orpheline » que je n'ai pas vue, mais à laquelle je m'intéresse. Il : » par;iîl qu'elle peut devenir une grande artiste. Si je » meurs, veuillez prendre .soin d'elle ; elle a été confiée B à la cantinière des sfialiis, qui a pris sa retraite dans B une (letite maison de l;i rue des Juifs.
« J'ai quelques milliers de francs d'économie environ, » je désire qu'ils soient consacrf>s A l'éducation de celte » enfant. Songez que c'e.st une prière faite en face du » danger ; c'est ce qui me donne la hardiesse d'implorer » de vous ce service.
» Si je succombe, vous aur^z eu ma dernière pensée,
a MËRIECL. »
Les spahis, rangés en bataille sur la place d'Oran, attendairnt leur chef.
Oran dormait, bercée par le murmure des f]ots r| i venaient c^iresser le rivage ; on erdendait au loin la voix lamentable des hyênis, qui rappelait qu'à deux pas de la civihsalion se trouvait la barbarie. Les spahis écoutaient res cris des bêles f.iuvts avec un orgueil légitime, car ils songeaient que c'était giâce à eux soldats que les colons se reposaient tranquilles aprfts les labeurs du jour.
Mérieul arriva bientôt. Il jeta sur son escorte un coup d'œil rapide, et s'assura que tout était en bon ordre. Les armes brillaient dans l'ombre; les filels garnis de fourrage et les sacs remplis d'orge étaient suspendus n la Selle de chaque cheval. Il y avait bien ipielques tètes qui vacillaient, alourdies par le sommeil et les fumées tiu vin, mais le commandement En avant ! réveilla toute la troupe.
Le peloton s'ébranla et sortit de la vilU' par la porte Saint-André; pendant quelque temps il suivit une route qui conduisait à Tlemcen, puis il s'engagea dans un sentier arabe perdu à travers les broussailles.
Il fallait des chevaux arabes et des cavaliers habiles poursuivre sans accident un pareil chemin.
Les spahis suivirent ainsi leur chef [irnilant sept lieues, et, quand il commanda la haltes le jour n'avait ce|ieudanl pas paru. Mais les chivaux indigènes ont une allure particulière, tenant du Irol et de la marche, qui leur permet de parcourir rapidement et sùus fatigue des espaies cons dérabics. C'est ce que les chas.seurs d'Afrique appellent le pas arabe. Quand aux zouaves, ils ont caractérise celle matche en la désignant sous le nom de pas gymnastique des chevaux.
Mérieul ordonna de faire le café.
La manière dont nos soldats vivent en campagne est digne il'ôtre rapportée ; on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, de leur sobriété ou de leur adresse h tirer [jarti de fout.
Ouelques grains de riz, accommodés avec du lard, plus souvent au sel, un morceau de biscuit et du café, voilà leur nourriture.
Seulement, il est juste de dire que, grfice à leur industrie, ils savent souvent se procurer du gibier et découvrir des ressources là où d aulres moins habiles mourraient de faim.
Bientôt les spahis eurent fai' flambe, un feu de broussailles desséchées, et ils placèrent devant le foyer des marmites de campagne, où ils firent bouillir leur café.
Assis en cercle autour du feu, ils se chauffaient contre la rosée du matin ; le capitaine, placé au milieu d'eux,
distribuât des cigares et entamait la conversation ainsi :
— Seriez-vous contents de remplir vos calottes de dourns ?
— Dame! c'est selon, — répondit La Maghrinia ; — l'argent n'est l)ûn que pour Otre dépensé, et vous ne nous laissez plus le temps de le faire. Tout à l'heure nous avons été obligés de jeter notre monnaie par les fenêtres; heureu.sement qu'une pauvre petite fille qui en avait grand besoin l'a ramassé.
La Maghrinia était le grognard du peloton : il osait tout dire à son capitaine, qui souriait de ses boutades et les lui pardonnait toujours.
Mérieul, en homme habile, tenait à connaître les moindres griefs que ses hommesauraienl pu avoir contre lui ; lians la vie qu'il menait avec eux il fallait qu'il pi>t coniptiT sur leur allection.
Diin autre côlé, il avait besoin d'une obéissance passive ; et, pour concilier ces deux nécessités, il avait autorisé tacitement dans La Maghrinia une franchise d'expressions et une liberté de langage presque absolue.
Quand aux autres, il était pour eux d'une faniiliarilé digne et affable, qui lui avait valu leur dévouement .sans que jamais il eût compromis son autorité par un maui)ue de sévérité ou d'énergie.
Mérieul élait homme à faire .sauter la cervelle à celui qui aurait hésité devant l'ennemi, et à châtier une insolence l'épée h la main.
— - Il paraît, dit-il, que tu n'es pas content; mais, sois tranquille, après cette expédition-ci je donnerai un mois entier de repos à tout le peloton. Je vous conduis à une mine d'or.
— Quelque cho«e comme Garouban ?— fil La Maghrinia.
— Plus riche encore! on y trouve les pièces de monnaie toutes frappées.
— Oh ! oh ! — s'écria Lassalle, — cette mine, alors, doit être un [leu comme le jardin des Hespérides. Je parie qu'il y a des gardiens qui veillent à l'cntour.
— Mon compliment pour vos connai.ssances mythologiques, maréchal des logis ; vous avez bien deviné, il y a un dragon à cent bras, nommé El aï-Lascri, qui défend ce trésor.
— Mille bombes I —exclama La Maghrinia, — il y a longtemps que nous aurions dû le pendre, ce brigand 1 Voyez-vous, capitaine, moi et les aulres nous lui en voulons?) mort.
— Et pourquoi?
— Parce que cet homme et lessfens sont des rivaux de gloire pour nous, autant que des écumeurs de grands chi.'mins peuvent rivaliser avec des soldats loyaux comme nous. A chaque instant on disait ; lilaï-Lascri a fait ceci, il a attarpié un convoi, pris une ville; que .sais-je, moi. C'était toujours du nouveau. Si bien que je me disais: Tôt ou taril, faut que j'en parle au capitaine. Soyez tranquille, puisque c'est à son tour d'entrer en compte avec nou.s, nous allons lui faire bonne mesure. Pas vrai, vous autres';
— Pardieu ! — fut-il répondu à la ronde.
Méri'ul sourit des dispositions (ic .ses hommes. On prit le café, puis on remonta en selle, el le .soir \t) [>eloton avait fait vingt lieues et campait sur les bords de la Tafna, non loin du douar d'Aïii-Kéliira, où vont se reni.'outrer bieulôt tous les acteurs Je ce drame.
on FAT.MA VIEKT AU SECOCBS D'ALI.
Pendant que Mérieul et si>s spahis se dirigeaient sur Nédromali, Elai-Lascri et Ali .se Irouvaiint réunis dans une salle du palais de Moliammel-Bou-Abdallah, auquel
LOLIS NOIR.
le faroiiclip Roi des Chemins avait succédé par la violence.
— Eli liit'n ! — disait le nègre à son ancien lieutenant, — es-fu content? Je t'avais promis la liberté, je te lai donnée.
— Merci mille fois de la façon loyale dont tu as tenu tes serments! — répondit le jeune homme.— Je suis heureux, grâce à toi, et je t ai voué une vive reconnaissance?. Un jour viendra où je lâcherai de te prouver mon dévouement —En disant ces mois, Ali jetai laulour de lui un regard curieux ; il admirait la splendeur de l'appartement où il se trouvait. — Te voilà riche comme un sultan ! — s'écria-l-il en riant.
— C'est vrai, — répondit le Roi des Chemins.
— Et comment a-t-oa accepté ton pouvoir dans cette cité? — reprit Ali.
— Sans aurune dil'ûculté. Est-ce que les gazelles résistent aux lions'
— Et dans la plaine?
— Tous les cheiks sont venus faire leur soumission ?
— Vraiment?
— Hicn mieux, ils ont subi une augmentation d'impôl.s sans murmurer.
— C'est lâche.-
— C'est prudent! Tu ne sais donc pas quelle est ma force aujourd liui. Tiens, mets-toi à celte fenêtre et regarde.
Ali se pencha sur une cour.
Alors le Roi des Chemins frappa trois fois dans ses mains.
Aussitôt une Irenlaine de cavaliers sortirent des écuries avec des chevaux tout bridés et saulèrenl en selle.
— Allez I — cria Elaï-Lascri, — et rassemblez mon goum.
Les guerriers s'élancèrent hors du palais en brûlant le p;ivi' de la cour .sous les sabots de leurs chevaux, et ils parcoururent la ville en criant Aux armes!
En (luelqucs inslanis des nuées d'Arabes vinrent se rassembliT en l'ace de la résidence d'Elaï-Lascri, et se formèrent avec beaucoup d ordre en escadrons, à la tète des(]uels Ali reconnut des hommes du bruutllarU sauglant.
— Ou'est-ce (|ue cette troupe? — demanda t-il.
— l)es volontaires auxquels je paye une soMe sur les tribu ts que je levé. Ils sont au moins sept cents, prèls à marcher sur un sifine et décides à bien se bailre. Je les ai clioisis parmi les plus mauvais sujeis de la viUe et des environs. Il y a là di'S voleurs, îles mendiants, dcî bandits, des assu.ssins, lous gens d énergie et aimant la guerre. Avec eux je puis faire merveille, pourvu qu'il y ait du butin à recueillir. J'ai conservé sous ma iiiaiu le brouillard sanglant coiiinii' troupe d'elite.
— Je ne m'étonne plus, — dit Ali rêveur, — si tu as fait courber la tète aux cheiks de la plaine.
Elai-Lascri eut un éclair d'orgueil qui Dl resplendir suii visage : ^
— Ce n'est là que le noyau de ma future armée, — reprit-il. — Je veux être roi du Tell, je h; serai; tu m'y aideras, et je te ferai mou imam. Pour cela il est nécessaiiiî (|ue tu m'aides à" elaulir ma dominaiion sur les monl;if;nes des Tiaras, qui me coupent le chemin de Tleniceii. Je com|jle sur ton adectiuii pour mo faire arriver à ce résultat.
Ali jeta sur son ancien chef un regard stupéfait.
— Comment! tu veux asservir li's Kabyles? — d(>nianda-lil, — lu espères que je te donnerai le secours de mon iiilliieiice? que je trahirai mes compatriotes? iNoii, non.— Et, la main crispée, l'œil élincelanl, Ali repet.i encore ; — Non, jamais je ne commeltrai une trahison aussi odieuse !
Elai-l.ascn avait pâli sous la couche bistrée de iou teiiil ; son sang .--'était retiré, affluant au cœur. Il poussa un cri de colère et de surprise :
— Tu refuses! — dit-il.
<— Oui, — tit énergiquemont Ali.
— Prends garde 1
— A quoi? Ta colère ne m'intimide pas.
Le Roi des Chemins passa sa main sur son front où perlait la sueur; il réfléchit. Sa fureur parut se caimer.
— Au fait, — reprit-il, — tu as'raison. Quittons-nous et soyons ennemis, puisque nous nous rencontrons dans les sentiers de la guerre. Seulement, avant celle séparation pénible, fumons une dernière fois ensemble, mangeons au même plat, et ne nous éloignons pas sur d'aigres paroles. Nous nous combattrons sans nous haïr.
Ali consentit par un signe de tête.
Elai-Lascri donna des ordres, le café fut servi, on apporta des pipes et du On tabac des plaines de la Mouzaia .
Le nègre s'assit, Ali [irit place en face de. lui sur un tapis. Et les serviteurs allumèrent les pipes, et ils se mirent à fumer tous deux.
— Ta Mériem est-elle toujours aimante? — demanda le Roi des Chemins après un moment d(> silence,
— Toujours, — répondit Ali, — sans prendre garde que deux hommes s'approchaient sournoisement de lui.
— El tu l'aimes?
— Oh ! — fil le jeune homme avec un radieux sourire.
— j'en suis fou.
Les deux hommes préparaient sans bruit un lacet en corde de (hameau.
— Ce serait pour toi un cruel tourment d'être séparé de celte enf.int? — continua le nègre.
— J'en mouriais de de.sespoir!
En ce moment le lacet était suspendu au-dessus de la tête d'Ali.
— Nous verrons cela, — fit encore le nègre. — Allez!... — Le lacel relomba sur le cou d Ali. qui lut garrotté en un clin d'oeil. Elai-Lascri se mil à rire d'une façon sauvage:
— Je vais ce .soir brûler Ain-Kebira et m'emparer de ta femme et de ton beuu-fière. Si le vieux Ben-Achiiiet et toi vous ne consentez pas à me servir, iMériem sera décapitée devant vos yeux. Qu'Allah t'instiire !
Et il laissa Ali hâillimné, réduit à l'impuissance, se tordre dans les convulsions du désespoir.
Arrivé |irès de .son goum, il se mit à la tête du brouillard sanglant, laissa le reste de ses guerriers à Yûusouf pour garder la ville, et il partit emmenant Meçaoud pour lui servir de lieutenant.
— Où allons nous? — demanda le beau djouad.
— .Massacrer des Kabyles.
— Eu ma qualité d'Arabe, — répondit Meçaoud, — cette br.sogue me sourit. Quel village attaquons-nous?
— Ain-Kéhira.
— La Rose des Traras l'habite.
— Je veux la faire pri.-»onn;ère.
.Meçaoud devint songeur.
— Décidément, — peusail-il, — je suis fatal à cette pauvre .Méiieiii !
Les bandits avaient quitté Néilromnh à la brune, ils arrivèrent à la nuit noire aux environs d'Aïii-Kebira.
Le village dormait tranquillement.
Le Roi des Chemins fiartagea sa troupe en deux bandes et donna le commandement de la première à Meçaoud, se re.servant celui de la seconde. Il recommanda à son lieutenant do tourner le village et d'y pénétrer par le cAlé o|ipose, de laçon à couper la retraite aux Kabyles. .Meçaoud promit d exécuter cet ordre.
Alors le nègre ordonna à El-Chadi, lechouaf, d'incendier une iiiaison. ( elui-ci se glissa à travers les hiou.ssailles; avec son adresse ordinaire il parvint jiisqu'aujuè.s du iloiiar sans éveiller l'alteiition des chiens, et il lança une lorclii! enfl.immee sur un loit de chaume. L'iiicendio se déc ara au.ssilôt.
Alors l'émoi .se mit dans Ain-Kehira ; les bandits choisirent ce moment pour charger en poussant des cris effrayants.
Beii-Achmet. le beau-père d'Ali, se réveilla. Il sauta sur ses armes et sortit en appelant à lui ses guerriers. Mais.