III
Le règlement a respecté tous les. droits acquis ; les particuliers qui par quelque titre légitime possèdent des terres continueront à en jouir, sans dépendance de nouveaux mesurages et de nouveaux titres; il leur reste toutefois le droit de les faire mesurer et de faire procéder à leur démarcation en tout temps par la voie des autorités judiciaires compétentes , et une fois la sentence de mesurage obtenue, les brevets respectifs leur seront immédiatement expédiés par Tadministration des terres.
Ceux qui possèdent des terres à titre seulement de les occuper et de les cultiver, sont obligés de requérir la légitimation de leur possession, qui se fait administrativementpar des employés nommés par le Gouvernement. Les questions de fait qui pourraient survenir seront résolues par des arbitres choisis par les parties intéressées; les autres différends par ces employés, avec appel de leurs décisions aux présidents des provinces, et ensuite au Gouvernement impérial.
Le règlement a si libéralement pris en considération les intérêts des possesseurs originaires, que non-seulement il leur reconnaît la propriété du terrain quMls auraient cultivé, faveur très-grande que le droit appelé d'achat antérieur a admise aux États-Unis, mafs encore il leur a concédé gratuitement un rayon de terres nationales contiguës équivalant à celles qu'ils ont fait valoir, pourvu que leur totalité ne soit pas plus grande qu'une 8e$maria, Les sestneiros originaires qui n'auraient pas satisfait aux conditions de la concession des terres sont obligés de les faire valider de nouveau dans un délai fixe, et ces mêmes employés nommés par le Gouvernement sont chargés de cette commission.
Malgré l'extrême libéralité qu'on a montrée envers tous les possesseurs et sesmeiros, il reste encore des terres vastes et fertiles sous des climats variés et salubres, sur les bords ou dans le voisinage de grands fleuves navigables, ou de ports de
mer, lesquelles appartiennent au domaine public et vont être divisées en lots de 250,000 brasses carrées ou 226 acres, et mises en vente aux enchères ou à l'amiable, comme il sera plus convenable, et aux prix minimes de 4/2 réal, i réal, i 1/2 réal et2réaux la brasse carrée, ou 555 rs.,4 p. i06rs., i p. 659 rs., 2 p. 212 rs. l'acre, selon la position et la fertilité des dits lots ; prix très-inférieurs au minimum des États- Unis, qui est de 2 p. 500 rs. ou 1 i/4 par acre.
Les terres vendues sont garanties non-seulement par la législation antérieure, mais encore, d*après le nouveau règlement, par les moyens rapides et peu dispendieux auxquels on peut avoir recours. Les juges municipaux condamnent de deux à six mois de prison et à une amende de 100,000 rs. les individus qui envahiraient les lots achetés, y mettraient le feu, ou y couperaient du bois. Les juges de droit, dans les courses qu'ils sont obligés de faire, doivent veiller à ce que les juges municipaux remplissent leur devoir, et, dans le cas où il les trouveraient en défaut, les condamner à la prison et à l'amende. Les délégués et subdélégués (agents de police existant dans les paroisses) reçoivent les plaintes et instruisent les procès ; quand ils sont en défaut ils sont punis eux-mêmes par les juges de droit.
Ainsi, outre les moyens de défense que fournit la législation antérieure, la propriété territoriale a reçu de la loi du i8 septembre 4850 une protection et une force nouvelles par le secours de l'action criminelle rendue plus expéditive.
Le colon qui achète un lot de terre, aux enchères ou à l'amiable, pour le quart de ce qu'il lui coûterait aux États- Unis, ne peut avoir aucune crainte d'être inquiété dans sa propriété; une simple plainte adressée au subdélégué qui demeure à peu de distance ou au délégué et au juge municipal, suflBt pour qu'il voie ses droits maintenus et ses agresseurs punis.
Si, d'après lout ce que nous venons de dire, toute la garantie désirable est donnée à ceux qui achèteraient des terres nationales, le prix pour lequel elles peuvent être acquises est si minime que, quoique le voyage d'Europe au Brésil soit plus cher que d'Europe aux États-Unis, le colon qui viendrait au Brésil et y achèterait un lot de terres ferait une économie de H 5,000 rs. sur celui qui irait aux États-Unis et y achèterait le même rayon de terrain.
L'administration générale des terres publiques, ayant à encourager la colonisation nationale et étrangère, veillera par elle-même, et par ses délégués dans les provinces, à l'exécution des contrats que les colons auront faits avec les entrepreneurs; elle examinera si les conditions sont remplies, et elle cherchera, par l'entremise des autorités compétentes, é les faire respecter.
Il est probable que dans peu de temps des sociétés plus ou moins protégées et surveillées par l'autorité, se chargeront de faire construire des maisons commodes, ou, pour des prix raisonnables, les colons puissent être reçus et traités en attendant qu'ils se rendent à leur destination.
La vente des terres étant faite dans des délais fixes, é l'enchère, et en tout temps à l'amiable, les colons apportant avec eux 1 75,000 rs. ou piastres 87,5, pourront acheter immédiatement 250,000 brasses carrées ou 226 acres; et s'ils ne veulent acheter que la moitié ou le quart de ce rayon, ils n'auront é dépenser que piastres 45,75, ou piastres ai, 87 pour devenir propriétaires ruraux.
Comme il existe au Brésil une grande disproportion entre le travail et les bras, le salaire est naturellement trés-éievé; aussi, soit que les colons s'engagent avec les fermiers pour cultiver les propriétés de ceux-ci, soit qu'ils s'occupent de toute autre manière, les colons qui arriveront au Brésil, même sans aucun capital, pourront, dans un espace de temps assez
court, acquérir le nécessaire pour Tachât d'un lot de terre et des objets indispensables pour s^établir; ils deviendront alors propriétaires, et outre qu'ils seront habitués au climat, ils auront alors Texpérience nécessaire pour faire fructifier leur petite propriété.
Le système d'association, si injustement stigmatisé par quelques individus en Allemagne, a perdu les couleurs sombres que lui prêtaient les adversaires de la colonisation au Brésil. Si de tout temps le travailleur de bonne conduite a trouvé au Brésil du travail amplement récompensé, et qui en peu de temps Ta mis à même de ne plus être salarié, aujourd'hui que les terres mesurées, démarquées, garanties par le gouvernement, et d'une fertilité et d'une salubrité proverbiales, vont devenir d'une acquisition si facile, il est impossible que le travailleur assidu et de bonne conduite n'amasse pas en trois ans (plus ou moins) la somme nécessaire pour acquérir une propriété rurale d'une certaine étendue.
Le système d'association concourra donc avec efficacité et promptitude à transformer d'honnêtes prolétaires de l'Allemagne en petits mais heureux propriétaires brésiliens; et l'augmentation progressive de leur fortune ne dépendra que de l'intelligence, de l'activité, et de la moralité qu'ils déploieront. Le système d'association ne profitera pas seulement à cette nombreuse classe, digue des soins des gouvernements et des philanthropes ; il sera en outre avantageux aux petits cultivateurs qui végètent dans différents États européens sans espoir d'un meilleur avenir pour eux, et dominés par la poignante conviction que le sort de leurs enfants sera moins heureux encore.
' Les Allemands principalement, qui se conforment en peu de temps à nos usages et s'habituent à notre manière de vivre, quand ils auront passe deux ou trois ans dans des fermes où ils sont très-bien traités, car le caractère brésilien est gêné-
reux, hospitalier et humain; quand ils auront acquis l'expérience nécessaire du climat et de la culture du pays, ainsi que les fonds indispensables pour l'achat d'un lot de terre, ils le cultiveront, construiront une maison et prépareront de cette manière un établissement qu'ils pourront vendre avec profit à un émigrant récemment arrivé. Les colons faisant partie du système d'association au Brésil pourront être les squatters américains, qui, à peine possédant dans le principe une hache et une bêche, deviennent en peu de temps des propriétaires plus ou moins à leur aise, selon l'activité et l'intelligence qu'ils ont développées.
Si le climat du Brésil est excellent, surtout dans quelques provinces; si quelques-unes de ses terres donnent spontanément des produits de valeur en grande quantité; si l'agriculture récompense généreusement les fatigues du cultivateur, les émigrants ne doivent pas pour cela se faire illusion et nourrir de fantastiques espérances. Nulle part, dans les pays même les plus fertiles, on ne peut avoir d'aisance sans travail. Là l'homme laborieux et rangé vit content et s'enrichit; l'homme paresseux et sans conduite, s'il ne meurt pas de faim et s*il ne craint pas que la subsistance lui manque, mène toutefois une vie malheureuse et méprisable.
Les colons ne doivent espérer en venant au Brésil que lavantage d'un plus grand produit de l'industrie à laquelle ils se livrent. S'ils veulent posséder des terres qui les fassent viyre dans l'aisance, il faut qu'ils aient les habitudes des cultivateurs, qu'ils soient robustes comme eux, et qu'ils fassent tous les efforts nécessaires pour faire fructifier leurs domaines. La terre, en général, n'accorde ses faveurs qu'à ceux qui cherchent à les mériter par des soins assidus.
L'oubli de cette vérité a été cause de grands malheurs et d'un tardif repentir. Des artisans de villes manufacturières, et, ce qui est pis, des hommes sans aucune habitude de quel-
que travail utile que ce soit, bercés par la flatteuse illusion de pouvoir, sans effort, jouir de toutes les commodités des anciennes sociétés dans les terres fertiles du nouveau monde, émigrérent comme colons agriculteurs; arrivés à leur destination, ils trouvèrent la réalité, et les songes d'une vie heureuse et sans travail s'évanouirent; au lieu des jouissances qu'ils s'étaient imaginées, ils rencontrèrent une terre vierge qui n'attendait que des bras robustes et intelligents pour produire des récoltes abondantes. L'artisan qui ne s'est jamais servi de la hache, de la bêche, ni de la charrue, qui ne connaît que les outils délicats de son métier ; le paresseux qui ne s'est livré à aucun genre d'industrie, ne savent pas changer l'aspect d'une localité, ni métamorphoser les belles, épaisses, mais jusqu'alors inutiles forêts et les vastes plaines, en champs ensemencés de grains alimentaires, ou en culture de plantes intertropicales : de là le découragement, le repentir et les malheurs plus ou moins grands , suivant le degré de prévoyance et d'intelligence de ceux qui ont dirigé l'entreprise.
La colonie projetée de Korou, dans la Guyane française, est le type des entreprises mal combinées et mal dirigées, ainsi que de l'entraînement des hommes incapables pour les travaux de l'agriculture. Des émigrations à peu près semblables se répètent aujourd'hui sur une plus petite échelle; un nombre considérable des individus qui vont, tous les ans, aux États- Unis, mourraient de misère s'il n'existait pas des sociétés de bienfaisance qui viennent au secours des imprudents qui, sans aptitude naturelle et sans capitaux, se hasardent à rechercher ce pays; les prisons de New-York et d'autres villes attestent les erreurs d'une semblable émigration.
Si au Brésil ce douloureux spectacle ne s'est pas offert jusqu'à présent, cela dépend moins du petit nombre d'éroigranls que de la facilité avec laquelle on y trouve les moyens de subsistance, et de ce que les colons y ont été, en grande partie,
55â LE BUDGET DU BRÉSIL.
liés par des contrats et avec une destination déterminée. Il est vrai que beaucoup de ceux qui se sont engagés pour la cal* ture des terres par le système d'association n*ont pas rempli les conditions de leurs contrats, soit qu'ils manquassent de la moralité nécessaire, soit que, ayant toujours été employés A des travaux trés^diffcrenls, le travail agricole leur répugnât. Il est très-fréquent de rencontrer parmi les colons engagés pour la culture des terres des étudiants, des imprimeurs, des horlogers, des coiffeurs, des tailleurs et des personnes de professions analogues. De là principalement les plaintes des entrepreneurs contre les colons et vice versa; de là les déclamations qu'on entend de temps à autre en Europe contre le système d'association. Tel fut le motif qui fit disparaître la colonie du Sahy du docteur Mure, et quelques autres; mais les colons en les abandonnant ne sont pas morts de misère, ils ont toujours trouvé du travail bien rétribué.
Les corps allemands engagés en i850 par le Gouvernement brésilien sont très-réduits par les congés que les soldats, trouvant des moyens avantageux de gagner leur vie, ont de> mandés, et qui ont été généreusement accordés par le Gouvernement. Débarrassés du service militaire, ils se sont avantageusement employés à des professions manuelles, ou dans les colonies delà province de S. Pedro, et se félicitent aujourd'hui de la résolution qu'ils ont prise de venir au Brésil, ou ils gagnent leur vie avec facilité, et où ils peuvent même amasser quelque aident, à l'exception seulement de quelques individus adonnés à la boisson ou de quelques paresseux* Si les colons qui sont venus au Brésil sans avoir les qualités requises pour devenir de petits cultivateurs n'ont pas souffert les fâcheuses conséquences qu'ils auraient souffertes dans d'autres pays, ceux qui dorénavant possédant ces qualités viendront au Brésil avec la certitude d'obtenir immédiatement et a très-bas prix des terres fertiles mesurées, démarquées et bien garan-
lies, pourront compter sur une fortune prospère et sûre, soit qu'ils apportent avec eux le petit capital nécessaire pour Tachât d*un lot de terre, soit qu'ils s'assujettissent à des contrats d'association, tout en amassant en môme temps, outre l'expérience, le capital suffisant pour l'achat des terres où ils voudront s'établir. C'est donc vers le Brésil que doivent se diriger, avec le plus de probabilité de bons résultats, ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas séjourner en Europe.
{Moniteur Belge, du 10 juin 1854.)
Service de navigation à vapeur entre A nvers et Rio de Janeiro.