CALYPSO
Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse.
(Les Jlventures de Télémaque.)
J'écoute, Calypso, dans mon âme attentive,
Avec une tendresse indolente et craintive,
"Encore résonner ta lointaine rumeur,
Et se nourrir aussi ta vue et ta douleur
D'une onde comme toi de désir agitée.
Oui, ce fut ton destin d'être toujours quittée.
Quand Ulysse, contraint vers un nouveau hasard,
Sur l'aulne et le cyprès assemblait son départ,
Sous ta grotte filant, assise et résignée,
La laine blanche ou fauve ou de pourpre imprégnée.
Tu conformais ta bouche à l'oracle des dieux.
Puis, seule et sans espoir, tu poursuivais des yeux
Sur les vagues la nef confuse et décroissante.
Mais, dans ton abandon, la grève gémissante
Où tu portais en vain ta tristesse et tes pleurs,
Chaque jour ne montrait à tes longues erreurs
Qu'une mer solitaire et veuve de présage.
Prévoyais- tu dès lors, sur un autre visage,
Ulysse revenu dans sa première fleur,
"Et que, pour consommer ton illustre malheur.
Deux fois lu te verrais, à l'aimer empressée,
Par un double héros séduite et délaissée ?
"Enfant, déjà captif de tes charmes divins.
Je regarde avancer à travers tes jardins,
Cette démarche libre, harmonieuse et belle
Qui, même reposée, accuse une Immortelle,
Et ta grâce surprendre avec un art vainqueur
Télémaque conquis à ta feinte douceur.
Je vois, négligemment, sur ton épaule nue,
Par une tresse d'or à peine retenue,
Pendre ta chevelure, et ce col élancé
Qui, sur l'inflexion de ton pas cadencé.
Elève de ta troupe une tète hautaine.
Combien tu m'es ainsi plus chère et plus humaine.
Cachant ce jeune prince aux replis de ton cœur.
Ou, le sein dévoré d'une obscure fureur.
Lorsque tu maudissais celle nymphe haie.
Tu n'es plus qu'une femme amoureuse et trahie
Que mène son délire en tous sens égaré.
Désormais réunie au chœur désespéré
Expirant vers le ciel vos plaintes confondues.
Inconsolables sœurs, amantes éperdues,
Ariane, Didon, Jlnnide, Calypso,
Qui faites retentir d'un éternel écho
Le rivage où la mer lamentable et profonde
Jîccueille vos douleurs grandes comme le monde !