LA PLAINTE DES FONTAINES
Quand le règne du gel occupe les fontaines, Ou qu'une extrême ardeur d'accablantes haleines 71 rompu l'éloquence et la marche des eaux. Si tu livres passage aux occultes réseaux D'où s'exprimait naguère une fraîcheur diffuse, La fontaine est tarie, ou compacte et percluse, "Et muette n'oppose en réponse à ta main Qu'une longue torpeur sollicitée en vain. "Ecoute cependant quelle plainte ambiguë Dans l'ombre recelée, avec sa pointe aiguë Qui s'élève à travers le silence attentif. Te dénonce un génie invisible et captif. Elle perce, et d'abord sa croissance lointaine Insinue une erreur confuse et souterraine, Et vibre comme, au choc d'un musical oubli. S'éveille sous la vague un orgue enseveli. Puis, ainsi que la mer par degrés débordante, Enfle et fait éclater d'une clameur stridente
Zln creux de coquillage à l'oreille inséré, Par le masque de bronze un cri désespéré T{ésonne, et l'on dirait qu'une fuite soudaine Se précipite, et va disperser la fontaine. C'est elle qui lamente, et veut se rassembler, "Et sentir au-dedans de ses veines trembler "La vive ascension de la force liquide. Tu croirais qu'elle affleure, ou qu'un esprit fluide J{anime le suspens de son cours menacé. Mais la source est déserte, ou le fleuve glacé. "Et, sans renaître au jour, pour longtemps écoulée. Tu l'entends de nouveau, contrainte et refoulée, Décroître, et n'être plus qu'un murmure enfoui, Dans la pierre insensible et sourde évanoui, Et laisser en retour, à sa bouche engorgée. Bruire une sirène étrange et submergée.