A ANDRE CHENIER
Que j'aime, André Chénier, si l'année environne Le jour et la saison d'une lente couronne, M mesurer d'un pas solitaire et caché.
Sous un branchage épais que septembre a touché, "La tranquille campagne où ton adolescence Coula dans une aimable et riante abondance ! "Là régnent, dominant sur un chœur évasif Qui mène, de sa course innombrable captif, T4n soupir alterné d'espoir et de silence, L'agile peuplier dont la cime s'élance "Et va chercher l'azur à son vœu disputé. Le tremble, d'une erreur incessante agité, L'aulne à la faible écorce, et le saule fluide Qui dérobe sur l'onde une demeure humide. Le chêne entrelacé d'héroïques rameaux, Et, sa tige grandie entre tous les ormeaux Qu'il surpasse déjà de tout son jeune lustre. Celui-ci qui, bien loin, dresse une tête illustre,
"Et, par sa magnifique et verte puberté, Tait pressentir l'éclat de sa virilité.
Tel, ici tu croissais sous leur chère retraite, Tprouvant à plaisir dans ton âme secrète Une muse inconnue et ce mode nouveau Sur qui ta lyre allait former un chant si beau. Le langage sacré dont la Grèce, ta mère, Dès tes plus tendres ans instruisit la première. Ton enfance adoptée au conseil des neuf Sœurs, Tu l'accordais sans peine aux sévères douceurs Que le parler français dans sa marche respire, 'Et, pliant ton génie à leur égal empire. Tentais de ramener, par de rares détours. Cette double éloquence à rendre un seul discours. Impatient de l'heure où ton cœur magnanime Pousserait au dehors dans un élan sublime Te mobile univers sous ton front fermenté, D'une haute et charmante audace tourmenté, Tu remuais ainsi de profondes pensées, Sur de vastes desseins à ton souffle empressées De descendre à la fois enfler ton franc pipeau.
Alors, appréhendant d'un captieux appeau Leur foule effervescente et sa rumeur dorée A ton piège accompli par ta voix attirée, Tu fis entendre enfin ce mètre fortuné En un rythme profus strictement ordonné.
Tu célébrais Tanny, Camille, et d'autres belles,
D'être peintes par toi désormais immortelles.
De Pange, et tes festins où l'étroite amitié
Partageait tes ardeurs d'une égale moitié.
Et, recréant d'abord une flûte oubliée.
De ses nœuds trop restreints sous tes doigts déliée
Tu distillais tout bas un nombre parfumé
De tout le chaste miel sur ta bouche exprimé.
Et savais, par l'accent hardi qui les accuse,
Unir dans tes roseaux Mantoue et Syracuse.
Puis, quittant aussitôt pour un prix plus ardu.
Par le siècle qui s'ouvre à ton souhait tendu.
Ces jeux d'où la raison n'était pas même absente;
Jaloux de consacrer ta gloire mûrissante
Sur de fameux travaux dans ton airain coulés,
Tu gravissais l'éther et ses plans étoiles
Jusques aux lois où l'ordre unanime se fonde.
Et pesais à tes vers l'équilibre du monde.
Tel Hermès, ravisseur de l'extrême retrait
Où se forge sans fin l'originel attrait,
A qui tu méditais des louanges occultes
Et ce poème épars dont les membres incultes,
Dans leur vive croissance à jamais entravés,
Dispersent leurs lambeaux hélas! inachevés.
Tu pénétrais l'essence invisible des choses
Et les subtils ressorts de leurs métamorphoses.
Et, dans le tourbillon des sphères transporté,
Tvre d'une brûlante et sainte votupté, Tu suspendais les deux à des chaînes savantes. Et fondais ta ferveur dans ces grâces vivantes Où la pure raison n'est plus qu'un Jeu divin.
Je songe à toi, Chénier, sur te catme chemin Que prête à mes loisirs un peuple de feuillage. C'est ici qu'autrefois tu vis, à son ombrage Où leur foule splendide et neuve t'a souri, "Naître, de ton haleine inventive nourri. Et par toi détourné des sources maternelles. Cet Olympe où le trait des forces éternelles Emprunte les couleurs d'un visage animé. Quand même, tu l'avais dans l'esprit imprimé, Bien que sous ton pinceau je cherche en vain sa trace, Jlndré, ce paysage où le regard n'embrasse Qu'un fertile horizon de paisibles vergers. C'est lui qui, l'inspirant d'harmonieux bergers, Par sa mollesse infuse à tes graves distiques. Inclinait leur églogue aux cadences antiques. Et ce bel Aude aussi dont il presse le cours A travers les replis de ses larges contours, "Persuadait sa courbe aux festons de la Seine, Lorsque tu déroulais la nymphe élyséenne Pour toi seul dévoilant ses liquides lambris En retour de l'honneur à tes lèvres appris. Mais au faîte des jours où, prévoyant l'outrage
Ef tes tristes revers promis à ton courage, Enflammé d'une mâle et bouillante vertu. D'un pas que le destin n'avait pas abattu, Sans témoins tu suivais ces bois et ces fontaines Dont Versailles déserte assemble ses domaines, Dans ce royal parterre où de nobles jardins Subjuguent la nature asservie à leurs fins, Peut-être cherchais-tu la nombreuse indolence Et la rive lointaine et calme qui balance Dans ses arbres touffus où triomphe l'été, lin concours naturel de classique beauté. Car tu venais ainsi dans une amour commune. Embrassant ta première et dernière fortune, Confondre un seul asile où ton riche matin Empourprait de ses feux ton précoce destin. Toi qui mourus sans voir ta gerbe dispensée. Et dont l'automne encor n'était pas commencée, Bucoliaste épique, o chantre ambroisien.
Des hommes et des dieux élu musicien.
Qui nous verses toujours ta leçon souveraine De juste mélodie et de sagesse humaine!
Carcassonne, Septembre J^oj.