LES ROSES ET LES CYPRÈS
Je voudrais qu'un seul jour le souvenir ne meure,
'Embaumé dans mon cœur.
De ce rare novembre où s'allonge et demeure
Une extrême langueur,
"Ni du soir accablé d'une lente lumière
Qui traîne à l'horizon, Où nous avons foulé l'ancien cimetière
Tlux tertres de gazon.
En silence il retourne à la terre vivante.
Sous un libre soleil.
Et dérobe, écarté par la ronce mouvante
Son inculte sommeil.
D'une herbe vagabonde et folle divisées,
Et de pâle chardon.
Ses tombes que disperse en colonnes brisées
lin sauvage abandon,
Par le fruste détour de leur dalle enfouie,
A peine retracé, 'N'attestent au passant qu'une ombre évanouie
"Et son âge effacé.
Mais les cyprès toujours, avec leur tète altière.
Le surpassent en chœur, "Et, dardant à leur pointe inextinguible et fière.
Leur flexible longueur,
Jl travers ces témoins d'une éternelle fuite
Jlu cours universel.
Ils agitent sans fin l'immobile poursuite
D'un repos éternel.
Or, un tombeau qu'entoure une austère pénombre.
Sous leur foule étiré, Torme avec leur feuillage impénétrable et sombre.
Un temple retiré.
Là, tandis que le ciel à leurs flammes émousse
Un azur indécis.
Sur le marbre rompu d'une rouille de mousse.
L'un près de l'autre assis,
Nous suivions le poème où, d'une stance pure.
L'honneur du Yendômois Ne célèbre et ne veut pour toute sépulture
Qu'un antre et que les bois,
E/ ces vers embrasés d'une amoureuse envie
Dont l'excès empressé T^ous invite à goûter les roses de la vie,
Avant qu'elle ait passé.
Leur mètre aux noirs cyprès que la strophe environne
Sur un feston nouveau, Tantôt venait suspendre une molle couronne
Ou tresser un bandeau.
Et, rendant ces débris au nombre pathétique
Par nos lèvres scandé.
Transposait chaque pierre en une stèle antique
Au fût enguirlandé.
Donc, pour nous confirmer qu'à notre heure dernière,
Par nos soins mesuré.
Un refuge suprême à l'humaine poussière
J^'est pas même assuré.
Celui, qu'entre les siens l'harmonie et l'aînesse
Ont gardé de vieillir.
Chantait que tout est vain, hormis notre jeunesse,
Et qu'il faut la cueillir.
Et nous sentions entrer dans notre âme, déclose
Par le rythme indompté, Cette grave douceur où la mort se compose
Avec la volupté.
Sous îa brume qui tremble un crépuscule humide,
Jîu sillage rosé.
Sentait la feuille morte et le souffle perfide
D'un air décomposé.
Et l'arôme expiré par l'automne qui fume
Et va se consommer, Jlux tombes empruntait cette forte amertume
Qui nous hâte d'aimer.
Mais la jeune saison dure moins qu'une année.
"Les roses, à leur tour.
Sur la tige où s'effeuille une pourpre fanée,
TVe connaissent qu'un jour.
Ainsi meurent au soir celles de qui la grâce
J^ous décore le front.
Et de leur cendre où rien n'en conserve la trace.
D'autres refleuriront.
Unique, et partageant une race bénie.
Sur le commun déclin, Comme un feu propagé subsiste le génie,
Jl l'abri du destin.
C'est pourquoi, pour vouer reconnaissance et gloire
A ce jardin sacré. Je grave de mes mains la pieuse mémoire
Du funèbre degré
Où la lyre renflait les contours de son galbe,
"Et le divin hasard Qui désormais enroule aux cyprès de Yillalbe
Les roses de J^onsard.
Yillalbe, novembre ic^oj.