LE JARDIN DE LA FONTAINE
Là, tout n'est qu'ordre et beauté.
Luxe, calme et volupté.
Baudelaire.
A Nîmes, la fontaine, pleine d'eaux claires canalisées.
André Gide.
Te plairait-il encore, au long de ces canaux Où serpente la fuite immobile d'une eau T{igide à sa prison de pierre condamnée. De gagner le versant où J\tmes fortunée S'abandonne aux douceurs d'une retraite ombreuse, "Et, consommant enfin sa royauté fameuse, A sa fière colline avec art accoudée, "Embrasse T{ome ensemble et Versaille accordées? Tu reverrais, formés sur un noble dessin. S'ordonner le parterre insigne, et les bassins Poursuivre un fastueux et calme labyrinthe, Et le ciel invertir dans leur miroir le cintre Des arceaux réfléchis sur leur propre contour.
£/, tous deux, remontant jusqu'au départ te cours "De cette onde étalée en sinueuses courbes, J\ous laisserions, du fond opaque de la source Y ers qui descend pendante une avalanche d'arbres, A nous monter le peuple aquatique des algues Où, ^orèt dont la pointe errante à peine ondule, Somnole un éternel et glauque crépuscule. Chevelure toujfue et vivante au passage D'une troupe argentée et mobile ! JSuage D'émeraude dissous dans un liquide éther ! T ont aine contenue et profonde à travers lin dédale de marbre et d'eau continuée, "Et de qui la naissance au loin distribuée Tait affleurer à l'air en silence une nappe Dormante, et la naïade, aussitôt qu'elle échappe. Suivant un nombre égal enchaînée et construite! T^ature à la raison souveraine introduite, Concours où la rigueur se tourne en volupté. Paysage qui pense, o classique beauté !
JMous regardions gravir et se perdre les rampes Tlvec des flexions si larges et si lentes Quelles forçaient tes pas d'assortir ta démarche A la haute mesure où s'assemblent leurs marches, Et, revenant sur ses détours, la balustrade Faire courir au flanc du jardin qui s'étage. Un balcon triomphant sur les terrasses prêtes
Pour un rythme royal de cortège et de fête, 'Et te déclin pompeux de ces grands escaliers D'après leur volonté secrète se plier Au promenoir fluide entouré de portiques Où, de leur blanc exil, princes mélancoliques D'un Trianon noyé dans le parterre d'eau, Les cygnes, sous des lacs de rose et de roseau En guise de festons alternant leurs trophées, Trompent la solitude humide du nymphée.
Et qu'il nous eût charmés, vous étant par les anses. Du vase à qui vous tresse une lourde abondance, D'offrir et de nouer, guirlandes, vos torsades Au Priape qui rit parmi sa barbe, hommage De ce jour à tel dieu panique et familier ! C'est lui seul dont la main paraissait délier Et partout disperser en ordre l'eurythmie Qui fait de ces beaux lieux la puissance embellie. Et vers lui les ramène en forme de couronne. Même il avait cessé de résonner, et comme S'il eût trouvé déjà que son œuvre est parfaite, 11 laissait retomber interrompu son geste, Pour mieux surprendre, par ce suspens de cadence, "L'instant où l'harmonie enfin devient silence. lin invisible vent balançait sur sa joue L'ombre des feuilles, et, dans l'espace qui joue Entre ses lèvres et la flûte décroissant
"En longueur, à ses doigts arrêtés se taisant,
S'entrecroisaient, seton l'arbre, par intervalles,
ta ronde heureuse et le concert des colonnades.
Le bassin où surplombe une route de branches,
ta nymphe dont l'oblique effusion s'épanche
Vers les enfants moussus gardiens des urnes torses,
tes Termes asservis à la gaine du socle,
"Et les pins habillés d'une pourpre sublime,
Qui, roulant sur la pente abrupte qui s'incline,
Tiennent dans leur frisson ineffable et serré
ta magnifique et noire horreur d'un bois sacré,
Et ce temple doré dont la voûte s'achève
En un libre chemin d'azur et de lumière.
Et qui, tant la musique y règne, et la clarté.
Par sa déesse absente est toujours habité.
Et les niches, honneur de la sainte muraille.
Plus sereines d'avoir dépouillé leurs images,
S'ouvraient, d'orgueil encore et de force vêtues.
Vastes comme les yeux aveugles des statues.
Mais le moment qui fit se confondre nos cœurs Dans un tendre transport de joie et de bonheur. Vint lorsque, ayant tourné la ruine où fleurissent te fenouil et la menthe aux amères délices, ISous vîmes ce puits bas, dans la terre altérée Et r herbe, découvrir sa margelle carrée. Qui brillait d'un feu rose et fauve. Tout auprès,
Droit et seul, et cherchant son climat, un cyprès. Vigilant comme sur une ancienne tombe, Jlttendait, s'y posant, qu'un soir plein de colombes Lui versât tout un mol Orient de langueur. "Et nous sentions glisser notre âme à la douceur De croire que le Temps, où tout heure est liée, vivait à nos genoux son aile repliée.
Et, puisqu'on dit qu'un Jour il faut tomber, d'élire Ce jardin où l'année a de si doux sourires, Pour nous mêler au souffle épars des dieux antiques. Et reposer enfin, sous des deux pacifiques. Dans une indifférence étincelante et belle Où la mort fût divine et la vie immortelle !
Trimes, juin J^oy.