‹ Le buission ardentChapitre 2 sur 31 · L'ARBRE QUI FILE · texte numérisé non relu

L'ARBRE QUI FILE

à Eugène Rouart

Saules, vous qui laissez votre verte vieillesse Croître sur le marais formé d'une herbe épaisse. Quel insecte, ourdissant son voile ingénieux, Yous environne ainsi d'un réseau captieux, Et, tenant votre écorce à son piège insérée. Vous fait cette pâleur prophétique et sacrée ? On admire quel art, dans le lin et l'argent. Entrelace avec soin ce tissu diligent Qui, sous une tunique exacte et sans coutures. Dérobe étroitement vos jalouses blessures. Mais si, voulant percer un occulte ouvrier Jusque dans le repli de son subtil métier. On divise au hasard la soie insidieuse, Jl n'apparaît soudain qu'une enveloppe creuse, Un arbre dégradé par l'âge, et dont le tronc Caduc et ruineux tombe en poudre et se rompt.

Je ne puis éclaircir l'ennemi qui vous presse "Et trame à vos rameaux sa mortelle caresse. Car, dans votre parure étouffés, l'on dirait Que, vous-mêmes filant vos Parques en secret. Vous puisez au-dedans votre propre contrainte, "Et, portant la rançon d'une aussi belle étreinte, Yous vous taillez, drapés d'un funéraire orgueil. Sur ce manteau candide un précieux linceul Qui, pour chacun de vous, saules, suscite un spectre.

Tel, celui qu'une Muse a touché de son plectre, Et qui fait, de son âme au dehors sécrété. Distiller un trésor intime de beauté. Tu crois qu'un cher démon insinue en silence Ces nombres où respire une heureuse cadence. Si tu scrutes pourtant, écoute dans son cœur Une veine rampante et fauve de douleur Sourdre et s'entrecroiser à travers sa chair vive. "Lui, de son propre sang industrieux convive. Dans un exil splendide à jamais retranché. En soi-même il poursuit son despote caché, Et, sans cesse allaitant leur divine souffrance, Incorpore à ses vers sa plus pure substance. Mais lorsque, secouant, de tant d'honneurs lassé. Sa pourpre où l'univers innombrable est tissé, 7/ dépouille à tes yeux la source intérieure D'où son génie au jour qui le salue, affleure,

C'est une cendre amère où brûle un sombre feu Qui, frappant ce mortel tout ravagé d'un dieu. De son souffle opprimé géhenne étincelante, Lui forge une agonie harmonieuse et lente.

Bagnols-de-Grenade, Juillet Jçoy.

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