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LA BARQUE VIVANTE

à Monsieur Gaston Faucjlhon,

Jl travers le matin solitaire et beau,

A l'heure où s'élève dans l'aurore

Une bruine de jour étincelante et molle,

La barque s'en venait par le chemin de l'eau.

Sans secousse, sur l'onde élyséenne.

Légère, silencieuse et virginale,

Elle glissait aux moires lentes du canal,

Y ers l'attente de la ville prochaine.

Sous une voûte de platanes et d'ormeaux,

"Et les arbres aux branches calmes

Descendaient sur son sillage

Avec des flexions de palmes.

Comme pour lui faire au passage

Un royal cortège de rameaux.

M ses flancs étagée, une grappe vivante.

Aux couleurs de l'azur et de la pourpre.

Pendait nonchalamment,

Éparse de la proue à la poupe,

"En innombrables visages

Aux bouches éclatantes ou pâles,

Aux chevelures sombres ou fauves,

"En mains croisant au-dessus des têtes pressées

Des arceaux d'olive et de laurier,

Ou des sceptres de vigne aux hampes hautes

Qui palpitaient d'une fraîcheur d'éveil.

Et, de toutes leurs tendres flammes vertes,

Encensaient le Jeune soleil.

L'air était fait d'acacia, de rose et de rosée.

Et jusqu'à l'horizon des collines

Où tremblait de chaleur la naissante journée,

La terre étendait une promesse bénie

D'amour et de joyeuse clarté.

Or, la barque divisait l'obstacle liquide.

Comme par son propre vol soulevée,

Ou par le souffle de ces brûlantes poitrines

Dont elle était tout inspirée.

Elle suivait, au long des berges fidèles,

La route dépeuplant la montagne et la plaine

Sur les chars aux pesantes roues.

Secouant dans un tourbillon de poussière

Des tresses de fleurs blanches et rouges

Jlux crinières de leurs chevaux.

Et, fendant du poitrail la brise et la lumière,

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'Elle emportait ses Argonautes

Convergeant comme une épique montée humaine

Yers un inaccessible sommet

Où flottait, au front du triomphal exode,

"L'espoir d'une idéale Toison d'Or.

Tout à coup, au contour de la berge

Où s'incline un talus de cyprès,

T{alentissant à peine sa course victorieuse,

"Elle entra dans la bienvenue

Magnifique et tumultueuse

Des arches, des places publiques et des rues

Qui semblaient frissonner d'une seule muraille

D' écarta te, de soie et de feuillage.

Jllors, éclatant par cent bouches de cuivre,

De tous ses drapeaux braqués comme des piques

Aux gorges des vierges guerrières,

Elle salua la ville hospitalière.

Et, gravissant d'écluse en écluse,

Dans un tonnerre de clameurs et d'écume,

Yint faire escale dans le port.

Telle qu'un autre Bucentaure

Qui reviendrait d'épouser la mer.

Tout le jour, sur le bassin désert Où voguent des algues d'eau douce Et des escadres d'écorces d'orange,

Balancée au pli d'une houle

Dont les vagues invisibles et tentes

Se souviennent d'une senteur marine

De sable, de goudron, de sel et de navire,

Solitaire et la coque vide,

Elle attendit.

Cependant qu'à tous les détours de la ville,

Comme un torrent qui déborde,

Ivre d'ardeur, d'espace et de fatigue,

J{oulait l'intarissable horde.

Sous un toit de banderoles et d'arbres

Jlux couleurs de l'espoir et de la charité.

Toutes enseignes levées.

Branches de pin, faisceaux d'oriflammes.

Étendards cheminant d'eux-mêmes

D'un pas confus et splendide.

Superbes haillons qui s'avançaient

Au fond de l'air sublime

Où chevauchaient des manipules de pampres

Dominant la troupe héroïque

D'une forêt d'aigles rustiques et de lances

Dont les clairons et les peaux d'onagre

Scandaient la marche.

Sur l'anse torride, tout le jour,

La barque se berça, maternelle et sereine.

Épuisant le soleil et gonflant sa carène

Vour l'heure fatidique du retour.

Puis quand le soir, dispersant la mêlée.

Lui ramena ses hôtes poudreux et harassés

Du vertige des grandes batailles,

Elle reprit la même route.

Majestueuse, oscillante et lourde

Comme un antique monstre empenné de rames.

Qui s'en irait, enflé d'orgueil et de dépouilles.

Sur une mer amoureuse et calme,

"Et guidé seulement, pour voilure.

Par ses ailes à toute envergure

Immobiles, traînantes et répandues.

A l'arrière, comme autant de P allas,

Courait un pur bas-relief de jeunes filles

Jl baissant sur le lin et l'or de leurs égides

Un rigide adieu de bannières pendantes.

Au-dessus, glorieuse et flétrie.

Une frise pacifique de treille et d'épis

Où serpentait le chêne en guirlande,

"De mains en mains s'entrelaçait.

Et plus haut encore, en plein ciel.

Les hommes embouchaient leurs trompettes stridentes

Contre les flammes du couchant.

Ainsi que des buccins de bronze

Où vibrait jusques aux conflns de l'horizon

La fanfare des pourpres occidentales.

Et, devant ce prophétique départ,

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De toute l'énorme ville amassée,

De tout le crépuscule embrasé,

Zln unanime millier de lèvres

Poursuivit d'une salutation suprême

'La barque vivante et surhumaine

Qui dérivait, comme un tragique trophée

Jlppareillant vers une aurore nouvelle

Carcassonne, 26 mai t^oy.

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