BAGNOLS-DE-GRENADE
Bagnols- de-Grenade y en octobre.
Sent l'eau courante, le brouillard d'automne,
La mousse et la feuille tombée.
Peupliers !
Veuilles qui tombent, o chute de soie
A travers les branches que tu froisses
Comme d'une pluvieuse mélodie,
Peupliers de Caroline,
0 colonnade élyséenne
Évanouie en blondes quenouilles
Si transparentes et si légères
Au moindre souffle.
Qu'elles deviennent l'air lui-même,
L'air bleuâtre et doré qui coule.
Si chargé de langueur et de paresse
Que tes feuilles, avec un frisson d'averse,
Se détachent, planent et tournent
Sans se résoudre à tomber !
Peupliers de Caroline, peupliers,
Vous agitez votre noblesse.
Votre élégance et votre tristesse
Comme sur un thème de Chopin,
"Et là-bas, au long de la grève décroissante,
Votre peuple assemble sans fin,
De l'autre côté du fleuve immense,
14 n bois sacré qui semble attendre,
Évaporé par la brume,
ta troupe et le passage des Muses.
Musiques !
Musique du silence, musique du calme,
Musique du ciel et des arbres.
Musique de cette eau dont la courbe infinie
Jlrrive de l'extrémité de la terre,
"Et qui s'étale et qui s'attarde,
En ondes contraires émue.
Puis se détourne, comme à regret,
De l'anse heureuse où se cache.
Sous une solitude toufi^ue,
Bagnols-de-Grenade !
A Bagnols-de-Grenade, je sais des pelouses Où l'on marche jusqu'aux genoux Dans l'herbe et dans la rosée.
Bagnols-de-Grenade, senteur d'Espagne Où soudain ajfiue une fraîcheur mouillée,
I iO
Bagnols qui brûles, l'été,
Que Je t'aime mieux, avec tes pâturages
Où des mufles de bœufs se posent aux barrières,
"Et tes jeunes gardeurs de chèvres
Accoudés sur la fontaine vide.
Qui ruminent, de concert avec leur troupeau.
Une aveugle et sourde mélancolie,
"Et tes étables où la vapeur des naseaux
Condense une tiédeur épaisse et fauve !
Bagnols, campagne de labour,
Bagnols d'automne, tu déroules
Zln intime horizon de bruine,
"El de tes confins, quand vient la nuit,
"Noyés d'une invisible lune.
Une telle douceur de pluie
S'exhale, éparse et suspendue,
Que ton sommeil a l'air de flotter
Dans un lait de nuage et de perle irisée.
De ce balcon de clématite
Qui domine la demeure endormie.
J'écoute le silence étouff^er sa marche
Et toute la plaine attentive
A quelque chose de divin qui passe
Et tout à coup s'arrête, l'espace d'un moment.
Pour surprendre toutes les choses vivantes
Dans l'insaisissable murmure
Que respire la beauté nocturne.
Qui que tu sois, qui vins ici.
Dis-moi, n as-tu jamais senti
Ton âme se gonfler de désir et d'ennui y
"Et regardant glisser, s'enfuir et disparaître
'Entre de vertes et moutonnantes cimes,
La villa blanche dont le maître
Est toujours là,
La maison à la balustrade
Qui sous son toit abrite et renferme
L'amitié, la grâce hospitalière,
Et de beaux enfants , que Dieu garde !
Et si tu y vins, quand l'automne est passée.
Tu remporteras dans ton cœur.
Avec celle chaleur qui t'accueille
Et te fait un autre foyer,
La bonté souriante et simple du verger
Tout habillé de rouille éteinte,
Où fleurissent dans leur touchante humilité.
L'humide chrysanthème et le dahlia simple,
Et l'odeur de ces feux de feuilles
Qui se consument sans brûler,
Et dont l'amère et lente fumée
Qui fait une autre brume plus bleue,
Est le suprême parfum de l'année...
Octobre i^oy.