‹ Le buission ardentChapitre 24 sur 31 · PAQUES MOUILLÉES · texte numérisé non relu

PAQUES MOUILLÉES

J'ai franchi le seuil comme un voleur,

Lorsque tout reposait dans la demeure

Sonore de sommeil el silencieuse,

"Et je me suis trouvé dehors.

Devant l'aurore

Couleur de perle pluvieuse.

7/ n'y avait d'autre bruit au monde.

Tant l'immobilité de l'heure était profonde !

Que le gravier mouillé qui criait sous mes pas.

Quand je me retournais vers la blanche façade,

"Entre les arbres je la voyais encore

M'accompagner de ses fenêtres closes.

Le grand sureau marquait le départ du chemin

Qui s'en allait, mangé de pâles marguerites,

Sous les ormes que l'humide matin

Avertissait d'une menace de pluie.

Et par-delà le fossé d'herbe creuse,

Commençait, sur une nappe plane et unie

De trèfles et de fèves en fleur,

Une solitude infinie

D'où se levait, posé sans barrière ni haies,

Sur les champs, à même la terre,

"Et rien qu'avec le ciel après lui.

Dans une confiance bénie.

Le hameau somnolent dont les maisons éparses

T(assemblaient comme en rêve un humble clocher

Dont la pointe fragile avait l'air de veiller

Dans V attente des matines de Vaques.

Quelle est douce, la mélancolie.

Laissant derrière soi ses hôtes endormis,

De s'enfuir, les paupières lasses et lourdes,

Seul par la campagne nue,

"Et de la sentir toute qui coule et s'insinue

Au long de vos membres, comme un souffle.

Si bien qu'on se croit nu soi-même!

Yoici le pont de bois sur le canal qui tourne

Jlu ras des berges.

Le talus où surplombent des branches basses,

La route qui m'est déjà familière.

Et qui poursuit un horizon si lointain, si vaste,

Qu'il se reforme sans cesse.

Aussitôt qu'on a passé.

Je vous retrouve aussi, vergers.

Qui gardiez, quand je vous vis, à l'automne,

Une tardive opulence,

"Et qui frissonnez maintenant

De tant de longues guirlandes

Qu'on ne reconnaît plus d'entre vos murs tremblants

"Le village de briques roses

Qui perce vos rameaux et lentement s'éveille

Avec un chant de coq et des bruits de volets.

C'est là, voilà bientôt deux ans, que j'écoutais

Trois jeunes gens qui partaient pour l'Afrique,

Ils riaient tout bas, résignés et sans tristesse.

De peur sans doute d'éveiller des larmes secrètes.

Ils échangeaient des propos tranquilles,

Ils parlaient de la fête de la veille^

De leurs amis.

Et cette mer inconnue où ils allaient.

Cette Jllgérie,

Répandaient dans la brumeuse après-midi

Je ne sais quelle lumineuse nostalgie

Où Von goûtait un espace immense.

Longtemps, toujours, je me souviendrai De ce lever furtif de dimanche Où les cloches de Saint-Caprais Sonnaient l'Annonciation aux prairies.

Et de ce printemps bruineux où la vie Était chose si tendre et si légère Aux mains et aux lèvres

Qu'il me semblait que ce fût du fond de mon âme Qu'émergeât toute cette aube de Vaques.

"Bagnoîs-de-Grenade, avril j^o8.

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