LA FONTAINE D'APOLLON
... Le dieu rendait ses oracles, tantôt, comme à Délos, par le bruissement des arbres ; ailleurs, comme à Claros, par des sources dont l'eau inspirait ceux qui en buvaient
Sous un antre épaissi de roche el de feuillage,
Dans les airs suspendu.
Qui dresse un front ridé par la mousse et par l'âge,
De lierre tout fendu,
Au seuil de la fontaine opaque et scintillante
Où la source confond, T{ompu par son milieu drune pointe brillante,
lin abîme profond.
Tu m' apparus soudain, berger de ces collines
Tertiles en pipeaux.
Qui portais, enroulée à tes jambes divines,
La toison des troupeaux.
Tu laissais tour à tour, appuyé dans la grâce
D'un tendre peuplier, Sur ton col infléchi que la jeunesse embrasse.
Ta tête se plier.
Et, par l'orée ombreuse où ta lente stature
Surpassait l'horizon, Les campagnes mener jusques à la ceinture
14 n chemin de gazon.
Ou, sur les bois enfin, les chênes et leur cime
Décroître par degrés, Et se poursuivre au loin le frisson magnanime
De ces arbres sacrés.
Or, puisant à la gorge où la nymphe moussue,
Au sortir des roseaux, Coule, et creuse à travers leur tortueuse issue
Le détour de ses eaux,
Cette onde qui se cache, étincelante et noire,
Du reste des humains, Y ers mes lèvres penché, tu m'offris, pour y boire,
La coupe de tes mains.
Alors j'ai reconnu la source et la nourrice
Du sublime vallon.
Et versé dans mon sein ta bouche inspiratrice,
Apollon, Apollon !
Toi qui gardas Jadis les brebis chez Admète,
Céleste ravisseur Dont le nom seul exprime aux fentes de VJiymette
"Leur plus pure douceur.
Tu ne savais fouler cette claire prairie
Que d'un pas souverain Après qui je cherchais V asphodèle fleurie
Au séjour souterrain.
"Le chœur des peupliers à leurs bras qu'environne
Un feston de rameaux.
Comme un temple tressait d'une sainte couronne
Ses portiques jumeaux.
Et, dans leur troupe heureuse où le ciel ne respire.
D'aucun soujfle agité.
Qu'une âme incorruptible et le tranquille empire
De ta divinité,
J'entendis, sur un nombre égal et prophétique,
"Les Muses, tour à tour, "Entre elles alterner l'ambroisien cantique
De l'immortel amour.
Aujourd'hui, m' instruisant de leurs chastes haleines.
Ton sourire vainqueur.
Comme une flèche entrée au plus vif de mes veines.
Me reste dans le cœur.
Jîh ! qu'il brûle, ce cœur, ton ouvrage et ta lyre,
De toi tout transpercé, "Et ne se rende plus qu'à l'unique délire
Par tes traits exercé.
Dieu splendide et secret, de toutes mes épreuves
Le suprême soutien.
Par qui j'ai dessillé la source où tu m'abreuves
Au flot castalien.
Puisse- je, encore un soir, si l'été magnifique,
Sous ton calme berceau.
Exhale par ta grotte un murmure delphique.
Ouïr ce chant si beau.
Ou plutôt voir de près, sur la nappe où s'incline
Quelque aride rocher, JSos visages unis dans l'onde sibylline.
Aux tempes se toucher!
Mais, pour nourrir en moi tes forces incertaines,
Qui demeurent toujours.
Va, je n'ai pas besoin d'emprunter des fontaines
L'image ni le cours,
Si, même dépouillant d'une ombre poursuivie
Leurs bords céruléens.
Tu me fais, Apollon, goûter, dès cette vie.
Mes champs élyséens.
FONS SALSULAE
Jlu sortir de ce gouffre où la roche exhalée
Semble, dedans ton sein, "Ensevelir encore, o fontaine salée,
Son aveugle dessein,
Tu formes d'une bouche inconnue et recluse
Cette onde où je te vois Déborder par la fente une nappe profuse,
Sombre et pure à la fois.
Même s'il te détache une pointe enflammée,
"Le jour, de son ardeur.
Sans te vaincre jamais, laisse à peine entamée
Ta noire profondeur.
Mais la grève stérile où ton antre s'écoule
Exerce tes roseaux A l'insensible mer qui souffle dans leur foule
L'haleine de ses eaux.
J'écoute s'exprimer de leur vaine capture
Mon âme et son humeur, Et l'espace équivoque, à l'air qui les torture
Jîccorder sa rumeur.
Dès lors, éloigne- toi, soudain précipitée
De ce glauque séjour.
Vers l'impur marécage où ta fuite irritée
Consomme son détour.
Au seuil de ta naissance opaque et souterraine.
Je puis guetter du moins Si ta grotte fluide enfante une sirène.
Sans hâte ni témoins.
Et, ce bois dispersé dans la brise qui lutte
Avec son peuple obscur, Entendre le soupir de sa longue dispute
Enfler un double azur.
Car tu sais moduler une arène sonore
Sur le nombre du ciel.
Et, de ton amertume, o source, extraire encore
Le plus suave miel.
Que l'étang qui scintille aux bords mélancoliques
Par ton cours allaités, Tienne, pour le départ, loin de tes bucoliques.
Ses oiseaux apprêtés, 3o
D'ici, ne me rendant qu'à l'appel magnanime
De ta chaste raison, Je regarde passer la hauteur maritime
Qui monte à l'horizon.
JS'imitant point celui qui voit, de la marine,
ïln navire agité, "Et réjouit tout bas sa vue et sa poitrine
De sa tranquillité ;
Mais qui, malgré le sort, échappé de l'abîme.
Sur un rivage amer, Sans pouvoir l'épuiser, va, de son cœur sublime,
JSourrir la vaste mer.