LE CALICE EFFEUILLE
J(etranché de la fleur où, dans ta gloire vaine,
Contre un ombrage épais, Sur l'air tout accablé par ta suave haleine,
Mollement tu nageais,
"Entre l'herbe d'un mur de lierre vif enclose,
Et de pampre vermeil, Tier pétale qu'un poids secret hâte et dépose
Jlux flèches du soleil.
J'ai recueilli ta feuille encore qui me touche
De sa grave douceur, Et longtemps respiré d'une amoureuse bouche
Ta brûlante blancheur.
Jlu rameau surchargé de ton royal délice.
Qui te dressait au jour.
Tu ne savais, parmi l'unanime calice,
Qu'ajouter un contour.
Or, le souffle opportun qui s'élève et dispute
De ta maturité, Vers ta perfection te détourne, et ta chute
Jlccomptit ta beauté.
"Et tu gisais, corolle unique et modelée
Sur un noble dessin Tigurant dans sa courbe également renflée
"La mesure d'un sein.
"Le tissu de ta chair éblouissante et mate,
Taite d'un lait pressé.
Tenait à sa pâleur vivante et délicate
Ton destin embrassé.
Car ta pulpe où fermente un vertige invincible
Me venait avertir Que toute vie exhale un parfum plus terrible,
A l'heure de périr,
'Et qu'au plus tendre pli de tes veines candides.
Pour les décomposer.
Une pointe de rouille aux morsures perfides
Allait bientôt percer.
Mais mon cœur a gardé, comme une pure essence
Qui demeure sans fin, La forme qui fixait l'idéale substance
De ton moule divin.
"Es- tu l'urne où veillait une flamme captive,
Dans cet albâtre ami Dont Psyché ramenait la ferveur attentive
Sur l'Amour endormi ?
Ou la conque d'ivoire, à Yénus Aphrodite,
Tille du gouffre amer.
Offerte pour franchir le triomphe où l'invite
Le calme de la mer ?
Ah ! que n'es-tu plutôt la coupe qui renie
L' amertume du sort, "Et d'un trait laisse boire à l'âme rajeunie,
L'ambroisienne mort!
Marciac, Juillet i^oy.
A LA SOURCE FONTELIE
à André Gide
Sous ta haute muraille où verdissent confus,
"Le lierre et le figuier sauvage aux bras touffus ,
Parmi ta grotte épaisse et froide ensevelie.
Obscure et sans témoins, tu règnes, Tontélie,
'Et, vers toi ramenant et croisant leurs détours.
Les femmes de la ville, à toute heure du jour,
"Leurs cruches au long col à leur nuque penchantes,
Disposent une rampe élancée et mouvante
A l'escalier glissant, tortueux et secret.
Qui laisse pendre sur ton humide retrait
L'oblique et hasardeux abîme de sa pente.
Ta gloire te précède, insinuée et lente,
"Et, d'aussi loin qu'il vienne, attire à sa rumeur
L'inquiet pèlerin que hâte la ferveur
De te voir au jour libre inépuisable éclore.
Mais il croit te surprendre, et te recherche encore,
Soucieux de scruter une claire naissance
A travers les barreaux obstruant ta présence.
Et, pressentant tes eaux équivoques, à peine
Te discerne, à la fois reculée et prochaine.
Couche immobile et glauque affleurant à la pointe
D'une herbe par ton onde invisible rejointe.
Et qui force au regard d'hésiter la fontaine.
Déesse, ils t'ont contrainte et t'ont faite chrétienne.
Et, sur toi dirigeant d'injurieuses mains.
Comme un cloître muré ce temple souterrain
Où seules, désormais, aux fentes de la pierre,
Vous croissez, sombre foule, hélas ! pariétaires !
J'ai vu, j'ai vu percer du milieu de tes limbes.
Images qu'on devine au défaut de leur nimbe.
Les Saintes à qui fut ta source consacrée.
Elles vont s' effaçant, âmes décorporées,
"Lasses de mesurer aux tiens leurs tristes charmes
Que ta limpide humeur goutte à goutte désarme,
Et, dans l'ombre muette et la roche absorbées.
Célébrant avec toi des noces dérobées.
Te résignent en paix leur longue patience.
Heureuses de se fondre à ta fluide essence.
Jlinsi, dans ta caverne aveugle retirée. Tu l'emportes, en vain captive et conjurée, Arcadienne, o toi dont le souhait jaloux
Tut de ne desserrer un seul jour tes genoux.
Comme au siècle où par l'antre en silence pressée,
"Et d'un trait fraternel purement caressée,
Tu ne pouvais souffrir qu'un mortel eût guetté.
Se trahissant à l'air, ta chaste nudité,
Jlinsi, scellant la nymphe à tes flancs recelée,
Tidèles à ton vœu d'être toujours voilée.
Ils font, contre leur gré, se changer en honneur
L'off'ense convertie aux lois de ta pudeur
Par nul autre que toi réduite et dominée,
Et de tout soin profane à jamais détournée.
Je veux, un soir encore, entendre, o Tontélie,
Dont j'aime aux yeux humains l'apparence abolie.
Sous ta voûte, du moins, offusquée et profuse,
S'égoutter sourdement la déesse recluse.
Et ses pleurs, affluant à des bouches d'airain,
Je veux sentir encore une pieuse main,
Jlvant qu'elle se trace un chemin par les dalles,
A mes doigts amicaux tendre leur eau lustrale.
Une face d'enfant magnifique et rieuse.
Sur le mur inclinant sa crête sourcilleuse
Où des flammes de pourpre éclatent au soleil.
Balancerait son fruit mûrissant et vermeil.
Et revêtant, comme une adamantine écorce.
Ta magnanimité, ta justice et ta force,
0 Mère toujours vierge, o Courage, o Beauté,
J'élèverais bien haut, vers ton cœur indompté, Mon cœur trempé trois fois à ta vertu profonde. Substance incorruptible et divine du monde !
Lectoure, Jloùt J^o-j.