LE CHRIST A LA COLONNE
Dans la triste muraille où ton marbre engagé Suscite par lambeaux une insigne mémoire. Tu rassembles de loin ton ancienne gloire, "Et survis sans honneur à ton socle outragé.
Tantôme qu'une horreur surnaturelle anime, Ta funèbre attitude éveille un dieu lié Qui laisse pour toujours son bras humilié Taillir à son audace impuissante et sublime.
Tes yeux sont obstrués d'un aveugle regard. Et ton visage où l'ombre affreuse de ta bouche Etouffa la clameur de sa plainte farouche. Exhale par son antre un silence hagard.
Insensible témoin d'une obscure victoire, Tu fais, à la colonne infâme rescellé, Surgir le torse épars de l'Homme flagellé Livrant à ses bourreaux son corps expiatoire.
Mais la molle douceur d'un fleuve ambroisien Divise avec amour ta noble chevelure, Qui dans sa chute égale et parfaite mesure Une onde sinueuse à ton chef olympien.
Tu respires, rompue en débris pathétiques. Par ton maintien quand même une stabilité Qui rattache d'abord ta fruste nudité Jlu contour disparu des figures antiques.
Dans la pompe autrefois vouée à ton autel. Tu siégeais sur un chœur célèbre de statues Comme toi par ton peuple entre elles revêtues D'un culte qu'à jamais tu croyais immortel.
Jlujourd'hui ton image horrible et misérable Superpose sans ordre un héros mutilé Qui, de son faîte illustre au hasard exilé. Voit sa splendeur descendre à ce trône exécrable.
Te siècle et la saison conspirent ton malheur Où l'homme ajoute encore une épreuve complice, Et leur lutte barbare achève ton supplice, Pour combler tour à tour ta suprême douleur.
Un opprobre sans fin t'enchaîne et te dévore Sous les traits de Celui, par toi-même attesté. Qui l'ayant de ses mains ravi ta majesté. Sur ton déclin funeste éleva son aurore. 4i
Dans la pierre en tronçons captif et suspendu, Jîux portes du Colosse où la Torce romaine Implante sans faiblir sa grandeur surhumaine 'Et le sang innombrable en ton nom répandu,
Tu rachètes l'orgueil immense de ton règne, Et, si bas dispersé de ce temple serein Où tu te renfermais dans une âme d'airain, Tu dévoiles ta chair lamentable qui saigne.
Comme si tu venais, sous l'étroite rigueur Où t'incline une extrême et rare ressemblance. Epuisant en un coup sa plus haute vengeance, M la face du monde assumer ton vainqueur.
Un semblable destin désormais vous accorde, Athlètes ennemis aux membres fraternels, T(edressés vers la voûte où les deux éternels Yous entendent en vain crier miséricorde.
Confondant l'un par Vautre un dieu substitué, Yous n'êtes plus tous deux qu'une seule substance, Qui proclame au grand jour, sous la même apparence, Le mutuel martyre en vous perpétué.
Qu'importe toutefois à votre solitude Que l'univers s'émeuve ou ne s'offusque point De cette indifférence où tombe et se rejoint Votre argile rendue à sa décrépitude ?
Car la poussière ouverte à vos communs aïeux Jlbsorbe sans retour votre erreur éphémère, Et vous réconcilie, embrassés à la terre, Dans le gouffre invincible où s'écoulent les dieux,
Trimes, Juin i^oj.
THÈME LUDOVISIEN
en souvenir de Charles Bordes
Jlssise et consacrée autour de tel bassin, Dans l'exacte rigueur d'un austère dessin A qui tu viens prêter ton magnanime empire, Force de la beauté classique, je t'admire. Ta mesure préside au plan de ces jardins L'un par l'autre accordés sur d'insignes gradins Où tu fais dominer tes lois et ta justesse, "Et, comme une couronne à leur ferme vieillesse Qui porte sans fléchir son illustre fardeau. S'évanouir la roche en transparence d'eau. Là, jaillissante au bas de la rampe hautaine, Le parterre à son faîte achève une fontaine Qui relève en cadence aux angles du fronlon Une guirlande torse enroulée en feslon, "Et rassemble, à la fin de sa longue poursuite, La nymphe dans l'espace érigée et conduite.
'Enclose, elle s'épanche, et son cours irrité Laisse dans sa fureur l'antre précipité S'échapper par la gorge et reprendre naissance, "Et soudain recouvrer sa molle intumescence Où rien de superflu ne se trouve agité. Du promenoir qui dresse à ta divinité Ce temple où, pas à pas, accède la terrasse, Torce classique, stable entre toutes, j'embrasse L'empreinte et la faveur de cette auguste main Qui, voulant convertir au seul pouvoir humain Le faste de son sceptre et ta magnificence, A contraint le génie extrême de la Trance De fonder à la fois ton règne et son orgueil. Ton siècle me dispose un immortel accueil Sous le vaste trophée où ce fameux portique Semble attester encore une victoire antique. Et dans la pierre enfler d'un souffle souverain Des cuirasses de bronze à des torses d'airain. Toi qui sus exprimer d'inimitables fêtes Par un simple concours de surfaces parfaites, Et, te continuant à leur marbre ajusté. Entre elles répartir l'ordre et la majesté. Ta puissance à jamais demeure sur ces marches Qui rompent leur degré superbe jusqu'aux arches D'où l'aqueduc royal, par un détour lointain. Commande à la campagne un horizon romain. El si, distribuant sa colonnade altière
Au jour qui lui compose un trône de lumière,
Sous l'ample pavillon du ciel splendide et pur.
Ton royaume doré triomphe de l'azur
Où nagent, comme au sein d'une coupe enchantée,
'La montagne vermeille et la mer argentée,
'Je te sens transporter et fondre dans mon cœur
Ta mâle plénitude et ta calme vigueur,
Devant ce paysage héroïque où ta gloire
'Proclame la JSature enchaînée à l'Histoire.
De l'esprit accompli, toi, suprême saison, "Fais prévaloir ta grâce et vaincre ma raison. Surtout contre moi-même exerçant ton égide, Concorde intérieure et Musique rigide.
Tais, de ta nudité sublime revêtu.
Qu'enfin je communique à ta sainte vertu. 'Et, me rendant toujours sensible ta présence, Torce classique, enseigne à mon intelligence, JMombre, Proportion, Sagesse, Dignité !
Le secret de construire, et pour l'éternité.
Montpellier, Décembre J^oj.