‹ Le bureau du commissaireChapitre 35 sur 104 · LA LETTRE D AMOUR · texte numérisé non relu

LA LETTRE D AMOUR

marquée, que c'est moi à qui vous distribuez, des deux et trois foispar jour, suivant que l'idée m'en tourmente d'3^ aller pour vous voir, des adresses d'un restaurant à trente-deux sous, café et cognac compris ; oh ! oui, vous l'avez bien vu que je vous regardais toujours, car

vous me regardez toujours, dans un petit sourire qui me fait bien voir que je vous ai fixé voire co^ur, comme vous m'avez fixé le mien. Ah ! j'en pleure des larmes amères, de vous voir avec votre air si distingué, distribuer des adresses d'un restaurant à trenfe-deux sous.

« Cher ange, je suis veuve, jeune, et vousavoz vu que je suis jolie, ayant 8,000 francs de rentes et demandée partout pour nie remarier ,• mais depuis que je vous ai vu, je n'en veux plus d'autre.

« Je vous attendrai ce soir pour en causer, et vous verrez plus de deux cents adresses du restaurant à trente-deux sous, que je les ai gardées comme souvenir.

'< A ce soir, 8 heures.

« Amélie, veuve Champion, rentière.

" Rue Pigalle, 2:2, au premier, sur le derrière. " P. -S. — Cependant, écrivez-moi un petitmot de hillet pour à fin de savoir si vos sentiments correspondent aux miennes, sans ça, je n'y serais pas à vous attendre.

« Amélie, qui vous aime. »

Dont, mon commissaire, mettez-vous à ma place, si vtjus receviez une lettre comme ça; non, mais, mettez-vous à ma place ; j'étais comme fou de joie, de la lettre. Pour lors, je vas chez le marchand de vins, je prends quelques verres pour me dissiper et je demande les matériaux pour écrire à cette personne, dont j'envoie ma lettre, et puis je reprenJs encore deux verres, que le bouleversement dont j'étais m'en donnait la pépie.

Chataignon : C'est le croup des serins.

LA LETTRK d'aMOUR 105

/.^ Coinmi^sah'e : Tai.»ez-s'Ou? !

Hifflet. : Ajirès, je me dis : G'< si pas tout ; j'ai Augustine, ma bonne amie, que je ne peux plus la garder, devant épouser une veuve qui a 8,000 francs de rentes. Seulement que ne voulant pas que celle pauvre fille soit réduite aux fondions de mourir de faim, je me dis : J8 vas pourvoyer à son sort avant de la quitter. Je l'ai donc recédée à un fei'blanlier pour une demi-livre de labac, ayant fait à Augusline celle proposition très salubre et qu'elle avait dit : « Je veux bien I » et le soir, quand je vas au premier, sur le derrière, je trouve un homme immense qui me fiche à coups de pied du haut en bas d'un escalier qui était susceptible de me rendre infirme.

C'est donc après, que relisant la letlre et connaissant récriture du sieur Chalaigiion, dont je n'y avais pas fait attention comme élant si coulent, je me dis : C'est lui qui ma fait celte rosserie-là.

Chatairjnon : Ca ne vaut pas de se fâcher comme il fait à mon égard; d'.iutant, mon commissaire, que le sieur Uifflel et moi élant liés comme Oresle et Pilatte qui servaient conjointement dans lancien testament. Si on ne peut plus rigoler enli-e amis...

Le Commissaire : encore une fuis, qu'est-ce que vous demandez ?

/lifflr't : ]\Iai?, mon commissaire, je demande que ça ne peut pas se passer comme ça, ayant éléjeté du haut en bas de l'escalier.

/.c Commissaire : Ce n'e;t pas celui-ci qui vous y a jeté.

Ilifflel : Non, mais c'est de sa faute.

Le Commissaire: El bien, poursuivez l'homme qui vous a maltraité.

Rif/îet : Puisque c'est le sieur Chataignon q.,i... Ckataignon: C'est pas moi.

Uifflet : Non, mais c'est loi qui...

Le Commissaire : Assez I

LA LETTRE d'aMOUR 107

lîi'f/let : Cesi. lui qui me procure des interruptions insignifiantes.

Le Commissaire: Allez-vous-en !

Chataignon (à Rifflel) : Amis comme nous étions... Hifflet : Je te méprise ! Voilà ce que tu es. Chataignon : Tu en es un autre.

Le Commissaire : Je vous dis de vous retirer ! C hatuignon [en sortant): Voj^ons mon vieux Rifflet... lUfflet (furieux) : Sors de mes yeux !

Li\ JOLI TOUR DE SOCIÉTÉ

La bourgeoisie d'il y a quarante ans encore était convaincue que tous les artistes, particulièrement les peintres, étaient des va-nu- pieds et des meurt-de-faim. Aujourd'hui que nombn; d'entre eux ont renies sur l'État et hùlel dans l'avenue de Villiers. force est bien à la bourgeoisie nouvelle de reconnaître qu'ils ont des bottines et dînent tous les jours; elle n'est même pas étrangère à leur fortune, grâce aux goûts artistiques qui se sont emparés d'elle, depuis déjà quelques années, et ont fait remplacer les estampes et les photographies par des tableaux... de maîtres seulement, qu'ils apprécient d'après la signature qu'ils portent.

Restent donc les i)einlres dont le nom n'est pas encore coté sur la place; ceux-là ont bénéficié de i*a considéralion qui entoure aujourd'hui leurs confrères arrivés; et, de rapins qu'on les appelait jadis, ils sont

devenus les jeunes artistes de Tavenir. La haute bourgeoisie ne leur achèterait pas une toile, il est vrai, mais ils ont, pour eux, les petits bourgeois qui encouragent les arts par des acquisitions de deux ou trois louis et produisent dans leurs salons les futurs maîtres, comme ils y attirent, d'ailleurs, la jeunesse artistique de toute sorte, dont la gaieté et lesjo\euses farces sont une bonne fortune pour une société.

Seulement, le maître de maison peut tomber sur un artiste qui n'aime pas bien qu'on l'invite pour faire rire la société, auquel cas on est exposé à quelque fumisterie comme celle racontée aujourd'hui par M. Marion, chef de bureau dans une administration et père d'une demoiselle qui joue du piano.

C'était comme compensation ofierte à ses invités que les morceaux variés de la jeune personne n'auraient peut-être pas suffisamment amusés, que M. Marion s'était assuré la présence de M. Cari Huret à sa soirée.

'Or, ce jeune homme a, paraît-il, rossé d'importance un extra loué par M. Marion, et voilà, au commissariat de police, le bourgeois, l'artiste et l'extra.

Que s'est-il passé et comment M. Cari Huret, invité dans une maison respectable, a-t-il été amené à administrer une grêle de coups au domestique de son amphitryon? Ne le demartdezpas à ce serviteur, il n'a pas vu la scène. Quant à l'artiste, il reconnaît le fait, ajoute qu'il ne veut pas qu'un bourgeois l'invite pour amuser sa petite famille et ses amis, et explique enfin

Page 1