‹ Le bureau du commissaireChapitre 7 sur 104 · LE CHIEN TONDU EN LION · texte numérisé non relu

LE CHIEN TONDU EN LION

Nous ne sommes plus au temps des chevalins de la désœuvrance; Romieu, Henri Monnier, ces grands mystificateurs, sont morts, le célèbre corniste Vivier est passé à l'état de souvenir, la charge d'atelier a disparu avec le rapin, et les derniers représentants de la farce seraient les fumistes si l'on devait en croire la réputation qu'on leur a faite; pourquoi? Tous les gens qui font ramoner leurs poêles et leurs cheminées vous diront qu'ils n'en savent absolument rien, n'ayant qu'à se louer du zèle et de la politesse de ces modestes artisans.

Donc, à moins d'un travail sérieux traitant de l'influence de la saie sur la gaieté française, il faut faire des réserves sur le goût attribué aux fumistes.

S'ensait-il que ce goût a disparu avec ceux qui en ont poussé si loin la manifestation? Ce serait bien peu connaître « le Français né malin », comme a dit le poète, que de s'arrêter à cette supposition. Il est, au contraire, si bien acquis que nos compatriotes sont farceurs, qu'ils peuvent être pris pour tels, même en cas de simple malentendu. Est-ce le cas de M. Boulabert, amené devant le commissaire de police par un tondeur de chiens qui lui réclame 5 francs prix de la tonte en lion d'un caniche, plus 3 francs d'indemnité, pour le temps que ce monsieur lui fait perdre?

C'est ce (jue les ex.pUcations des parties vont nous apprendre.

Pillard (c'est le nom du tondeur de chiens) raconte ainsi le fait :

" Voilà. Je rendais à ma femme un chat que ses maîtres m'avaient dit qu'il avait du vice et que je disais à 'ma femme: « Tu peux leur garantir qu'il sera sage comme une image. » Pour lors. Monsieur s'arrête à regarder le chat et dit : « Pauvre bête! — Bah! que je réponds, il n'en deviendra que plus gras. Tous pouvez ressa}er par vous-même que je lui dis, en manière de rigoler. » Là-dessus, voyant que ce monsieur avait un chien, un sale barbet, une espèce de grifTon, enfm un chien à poil, je dis comme ça : « Faut-il rafraîchir un peu ce cabot-là, bourgeois? — Le rafraîchir? qu'il me fait; ça ne peut pas lui faire de mal. » Moi, là-dessus je prends le chien et je dis à ce monsieur : « Voulez-

LE CniEN TONDU EN LION 5

VOUS que je le tonde en lion? — En lion? qu'il me dit. — Oui, tondu seulement à partir des reins, et puis je lui ferai des manchettes aux pattes. — Dame, qu'il me répond, oui, en lion avec des manchettes, je crois que ça fera bon effet. »

Voyant ça, je tonds le chien en lion, avec des manchettes. Monsieur reste là, à me regarder travailler. Quand c'est fini, je mets le cabot sur ses pattes, et je dis: «Eh bien, bourgeoise, comment le trouvez-vous votre toutou? -^ Ça lui va très bien, qu'il me répond.

= — Un amour que je lui dis: 40 sous! — C'est pas cher qu'il me fait. » Là-dessus, il s'en va et son chien qui le suit en remuant la queue, comme un chien qui est content qu'on lui a fait sa toilette. Moi, je rappelle monsieur, en lui criant : « Eh bien, et les 40 sous? — Quels 40 sous? qu'il me demande. — Gomment quels 40 sous? Mais, pour avoir tondu vot'chien. — Mon chien! qu'il me dit; ça? il n'est pas à moi.

M. Boulaberl : En effet, il n'était pas à moi; c'était un sale chien que je ne connaissais pas du tout; il m'avait suivi dans la rue.

Le Commissaire : Yii y ows, le laissez tondre en lion par ce malheureux sans lui dire que le chien n'était pas à vous!

M. Boulabert : Je le lui ai dit.

Le Commissaire: Quand il a été tondu, oui.

Fillard: En lion et des manchettes. Pour lors je dis à Monsieur : » Allons chez le commissaire ! » Il m'envoie coucher et veut s'en aller ;je lui saute au collet, le monde s'amasse, des sergents de ville arrivent et nous mènent au poste. Voilà le chien qui nous suit en tortillant, remuant la queue, fier comme un coq; il voulait entrer au poste avec nous; les agents lui fichent des coups de pied pour le renvoyer; nous entrons et on le laisse a la porte; nous nous expliquons, dont le brigadier dit à Monsieur : « Voyons, ne nous la faites pas à la blague, donnez 40 sous à cet homme? »

Il refuse ; alors le brigadier dit aux deux sergents de

Page 1