‹ Le bureau du commissaireChapitre 73 sur 104 · LE MOUCHOIR DU CHARRETIER · texte numérisé non relu

LE MOUCHOIR DU CHARRETIER

Le mot qu'on a peul-êlre le plus détourné de son sens, c'est le mot « amour-propre »; les uns le définissent : « amour de soi, en ce que J'homme a de plus délicat, c'est-à-dire l'amour de ce qui parait aller à une satisfaction de l'esprit; » l'Académie nous dit que l'amour-pifjpre, bien entendu, « est le fondement de plusieurs de nos vertus et le mobile de beaucoup de bonnes actions. » De sorte qu'en prenant ces délinilions à la lettre, le charretier que voici devant le commissaire de police, en voulant relever, d'un coup de fouet, son mouchoir tombe à terre, au lieu de le ramasser tout bêtement avec sa main, et ce, par amour-propre, ainsi qu'il le déclare, ce charretier aurait obéi à un sentiment délicat le menant à une satisfaction de l'esprit, et étant le fondement de plusieui's de ses vertus et de beaucoup de ses bonnes actions.

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N'insistons pas sur la salisfaclion de l'esprit dans l'exécution du tour d'adresse susindiqué; quant à l'une des bonnes actions de notre charretier, elle a consisté à cingler à coups do fouet la figure d'un obligeant vieux monsieur qui voulait relever et lui donner le mouchoir, objet de ses efTorts.

Le vieux monsieur raconte le fait :

— Passant rue Saint-Jacques, dit-il, j'entends des rires partant d'un petit rassemblement ; je m'approche pour savoir ce qu'il y avait; c'éiait un charrelier qui avait, à ce qu'il parait, laissétomber son mouchoir et qui voulait le rattraper avec le bout de son fouet, pour ne pas descendre de sa charrette; ne pouvant pas l'atteindre, ça faisait rire le monde et on criait : « L'aura! l'aura pas! » Voulant absolument l'avoir sans l'aller ramasser, le charretier s'allonge à plat ventre sur sa charrette, tend le bras le plus possible et atteint le mouchoir. Alors les cris recommencent: «L'aura! l'aura pas! » Finalement, il parvient à passer le bout de son fouet sous le mouchoir, il l'enlève avec précaution aux cris: «Ah! il l'a! il l'a! «Pas du tout; le mouchoir, qui ne tenait pas beaucoup, retombe et s'en va plus loin; alors voilà des rires qu'on s'en tenait le ventre, vu que le charretier jurait à faire trembler le ciel et la terre.

Comme son fouet n'était plus à portée du mouchoir, on croit qu'il va descendre et la foule, qui s'augmentait toujours, crie : « Descendra! descendra pas! » En eflet, il s'entêtait à ne pas descendre; alors il se met

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à fouelter le mouchoir à grands coups pour "l'enlever

avec la mèche du fouet; impossible et le voilà dans

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LE liLKEAL" DU COMMISSAIRE

une véritable rage, et les coups de fouets de redoubler A tour de bras, et clic! et clac! et fouette donc I et va donc!

Moi, je me dis : « Ce pauvre homme! il a bien gagné son mouchoir; » là-dessus, je le ramasse pour le lui rei dre. «Touche pas! » qu'il me crie comme un forcené. Je me relève tenant le mouchoir, et je reçois en pleine figure une grole de coups de fouet avec accompagnement de jurements et de grossièretés : «Vieux daim! vieille rosse! vieille bêle! de quoi que tu te mêles? Yeux-tu remettre mon mouchoir par terre... » Enfin, tout le monde était indigné; on voulait tomber sur lui, mais des ageiit'^ sont îirrivés et l'ont conduit au poste.

Le Commissaire (à l'inculpé^ : On n'a pas idée d'une pareille brutalité; voilà un brave homme, un vieillard, qui veut vous rendre un service et vous le remerciez à coups de fouet.

L Inculpé : Il ?e mêle de ce qui ne le regarde pas; si j'avais voulu ramasser mon mouchoir, je n'avais pas besoin de lui.

Le Commissaire : Voilà tout ce que vous trouvez à dire comme excuse.

L'Inculpé : C'est le sale vent qu'il faisait qui est cause de ça; j'étais enrhumé que le nez me coulait comme une fontaine; je tire mon mouchoir: paf! un coup de vent qui me l'arrache de la main, et le nez me coulait; je veux l'attraper avec mon fouet.

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