‹ Le bureau du commissaireChapitre 9 sur 104 · UNE FUMISTERIE FÉROCE · texte numérisé non relu

UNE FUMISTERIE FÉROCE

vait pas rendu la physionomie plus aimable. La nouvelle venue ne pouvait songer à réclamer une autre voiture; toutes étaient combles, et, d'ailleurs, le signal du départ était donné!

Que se passa-t-il entre les deux compagnons de voyage? Nous allons l'apprendre au bureau du commissaire de police du chemin de fer.

Un Contrôleur : Monsieur le commissaire de police, voilà un voyageur que je vous amène, sur la plainte de Madame.

La Dame (haletante): Fouillez-le! monsieur le commissaire, fouillez-le... un grand couteau... dans sa poche.

Le commissaire veut s'élancer sur l'individu.

Le Voyageur (riant) : Ah! ah! ah! inutile; le voilà mon couteau (Il tire de sa poche un grand couteau à lame pointue): Est-ce que j'en ai frappé ou menacé Madame?

La Dame: Non mais... Ah! Monsieur le commissaire, cet homme m'a retourné le sang... avecsa figure de brigand et cet œil sur moi... Ah! si vous aviez vu son œil!...

(Le voyageur rit aux éclats).

Le Commissaire (au contrôleur) : Qu'avez -vous vu?

Le Contrôleur : MoVl rien; quand j'ai demandé les billets à la portière. Monsieur paraissait dormir dans son coin et Madame s'est élancée vers moi, en criant : « Arrêtez-le! arrêtez-le ! » Alors comme Monsieur niait

avoir rien dit ni rien fait à Madame, je les ai annenés tous deux devant vous.

Le Commissaire : Enfin, Madame, que s'est-il passé?

La Dame: Yoilà, monsieur le commissaire... d'abord quand je me suis vue seule avec cet homme qui a une figure effrayante...

Le Voyageur i rianfi : Effrayante!... est-ce que c'est de ma faute? Est-ce que je me suis fait ma figure?. .

Le Commissaire : N'interrompez pas! continuez, Madame!

La Dame : Alor?, Monsieur, je vais me mettre au coin opposé^ sans perdre cet homme de vue. A peine hors de la gare, il se met è me regarder fixement et avec une telle obstination que, ne pouvant supporter son regard, je détourne la tète; mais je me dis : « S'il allait me frapper par derrière!...» alors, je me retourne de son côté... il me regardait toujours d'un air sinistre. Je commençais à être inquiète. Bientôt^ et sans détourner ses yeux des miens, il se lève. Moi, fascinée comme l'alouette par Tépervier, je n'osais pas bouger. Jugez de mon effroi, monsieur le commissaire : cet homme... toujours avec ce regard fixé sur moi, tire de sa poche un long couteau et l'ouvre... les dents me claquaient... il s'avance vers moi, son couteau à la main... Je veux crier... impossible d'articuler un son... je me disais : « Je suis perdue... » etil s'avançait lentement... et toujours ce regard! Arrivé près de moi, il quitte son pardessus, puis sa redingote, puis son gilt-t... je ne

UNK FUMISTERIE FEROCE

compi-enais plus, j'étais folle... etje me disais : « Va-l-il encoie se dcshabiller davantage?» et une pensée révoltante me traverse l'esprit. Unne femme de mon âge,

me disn s-jo... mais non, ce n'était pas ce que je craignais. Cet humme saisit une des courroies de la vitre et la coupe... toujours en me regardant dans le blanc

des yeux; ceci fait, il coupe l'autre courroie : <( Il va m'étrangler, »me dis-je...Et cet œil... toujours. ..alors, monsieur le commissaire, de la pointe de son couteau il incise les deux courroies à chaque bout. . . je ne comprenais plus... puis, toujours en me regardant... des courroies il se fait des bretelles qu'il fixe à son pantalon, remet son gilet, sa redingote, son pardessus et va se rasseoir dans son coin. C'est à ce moment-là que le contrôleur a demandé les billets.

Le Commissaire : C'est tout?

La Dôme : Mais, monsieur, il me semble que c'est quelque chose de m'avoir épouvantée au point que j'en tremble encore.

Le voyageur rit aux éclats.

Le Commissaire : Ce n'est pas risible.

Le Voyageur : Si, de me prendre pour un assassin; je suis artiste et incapable de...

Ze Commissaire : Ah! artiste... c'est une charge d'atelier que vous avez faite?

Le Foyo^eî/?' ; Mon Dieu... espérant être seul et fumer tranquillement ma pipe... en me voyant coîloquer cette vieille dame... qui se met à me regarder avec épouvante... l'idée m'est venue...

Le Commissaire .-De vous amuser à ses dépens: eh bien, Monsieur, tâchez de trouver d'autres amusements; en attendant, je dresse procès-verbal contre vous, pour lacération d'objets mobiliers au préjudice de la Compagnie que vous aurez à indemniser, si vous

Page 1