TD0N1E. S
c'est une charmante promenade. Ha QUe, n'estu point fatiguée déjà! tu pourrais prendre la Toilure....
— J'aime bien mieux marcher et rester avec TOUS, mon père, * répondit-elle en s'appuyant d'un air caressant au bras du baron.
Le comte de Boisgueydon offrit le bras h Mlle Benoit avec la bonne grAce d'mi jeune homme bien élevé, qui, sachant que l'on doit à toutes les fenmiea les mêmes égards, est également poli pour les douairières en 'cheveux gris et les jeunes filles aux tresses blondes. Celte simple marque de savoir-vivre , cette at- . tention pour une personne qu'elle chérissait, disposa favorablement Sydonie : elle se prit & considérera la dérobée son jeune parent, etles prévisions qui se présentaient confusément & son esprit ne lui causèrent aucun effroi. Le comte- Alfred de Boisgueydon était un homme de vùfigt-six ans environ, brave, honnête et fîer autant que quiconque. U avait ce qu'on appelait alors un physique intéressant, des traits réguliers, de grands yeux bleus, une b(mche
88 SVDONIE.
Yermeille, un leinltrop frali peul-élre, mais que .l'influence du climat des colonies devait infailliblement pâlir. Ses cheveux, d'un chAlain clair, étaient couverts d'une couche de poudre et nouis en queue, ce qui, à cette époque, semblait d'une prétentioii tout aristocratique; car les adeptes des idées nouvelles, les partisans de 1.1 Révolution, avaient adopté la cadeneUe et renoncé à l'amidon parrumé, qui depuis cinquante ans saupoudrait toutes les tètes.
Mlle de Kerhadec chercha dans toute la jeune noblesse coloniale quelqu'un qui pàt être comparé à M, de Boisgueydon , et elle - décldn secrètement qu'il n'y avait pas du Cap- ■ Français h Porl-au-Prince , un cavalier aussi accompli.
Il n'y a point de crépuscule sou» les tropiques; celte iiiMancolique clarté qui sépare te jour des tànëbres n'y dure que quelques minute» : dès que le disque rouge du soleil se Tut noyé dans les flots étincelants do la mer, les noires ombres enveloppèrent loups la création ; les étoiles ouvrirent Ieur9 yeux hrillanis, et la duit sereine régna dans les cieui. Les bosquets
i,G(Hl«^lc
An jtrdjq IbnSaieni de gr^det: masses obscures autour desquelles voltigeaient coipine des éUncelles : c'étaient Ifls mfiuches à fpu qui sortaient réveillées de dessous Iëb feuilles pt se baignaient i^ps l'air butnîde du soir. La nature eotiâre semblait frissonuer so)is les caresses d* la brise et aspirer sa délicieuse fraîcheur; jee fleurs 6'eptr'pnïraip|i( comme pour lui liïrer . leurs parfums, et le palmiste cqurbait soi;s son haleine ses feuilles sopores,
Upe obscurité profonde régnait sous les allées que traversaient les promeneurs ; la robe blanche de Sydonie se détachait à peine sur ce fond sombre. Pourtant la jeune fille ne s'appuyait pas oralntivement au bras de son père ; elle allait d'un pas ferme et iégçr, tournant de teipps en fepips la lâle «ers H. de Boisgueydon qui Bui?ait du regard cette ombre svelle, cette forme oharmante, dont il distinguait vague- -ment les mouvefuents gracieux.
, ■ Mon cher comte , je vous demande bien pardon de vous pi^oilieser ainsi au milieu des ténèbres ! e' écria le haroti ; j'avais eu la pr£-
60 STDONIB. *.
tenlion de vous faire voir mesjardiog, cependant!
— Ils me semblent magniAquesl répondit M. de BoisgueydoQ avec le sincère enthousiasme du voyageur que ravit l'aspect d'une terre nouvelle, qu'enivrent les parfums divins qu'il n'avait jamais respires.'
— Demain vous verrez! dit le baron; et puisque vous avez été k Versailles, vous nie direz si mes cliarmilles de citronniers nains ressemblent à celles du bosquet d'Apollon. >
La façade blanche de l'habilation élait illuminée par les candélabres allumés dans le salon, dont toutes les fenèlres ouvertes laissaient apercevoir la décoration simple et magnifique. C'était, comme dans l'appartement de Sydonie, des peintures éclatantes, des lambris de marbre, des meubles sculptés en bois indigènes, et recouverts de nattes d'un travail admirable.
M. de Rernadec introduisit son bote dans ce grand salon, ot lui dit avec cordialité :
i.=rtNGoo«^lc
SYDONIE. 61
t Considérez cette maison comme Iv "Wttre , mon cher comte, et laissez-moi espérer qu« vous TOUS y arrêterez longtemps....
— Monsieur le baron, comment reconnaître un accueil aussi bienveillant? répondit le jeune homme avec effusion et en serrant la main que lui tendait M. de Kemadec.
— Je n'ai pas beaucoup de relations en France, reprit le baron ; les rapports entre nos deux familles ont été rares : pourtant je ne TOUS ai pour ainsi dire pas perdu de vue depuis votre sortie du collège, mon cher comte. J'apprenais de loin en loin vos succès dans le monde ; et, lorsque les événements sont venus interrompre votre carrière, j'ai conçu avec joie l'espérance que vous viendriez à Saint- Domingue régler les vieilles affaires de cette succession, pour laquelle monsieur votre père plaide depuis vingt ans.
— D'après ce que j'ai appris en arrivant, mon voyage aurait été complètement inutile s'il n'avait pas eu d'autre but, répondit le comte; mais ce que je voulais surtout, c'était m'éloigner pour quelque temps et me dls-
62 8YD0NIE.
rralndes événementa qui s'aceompIÎMenl en
*raiw:e.
— Il y a bien eu ici quelques perlurbalions , dit le baron ; mais k présent tout est tranquille , gr&ceauciell •
Sydonie, assise dans un fauteuil profond, le coude appuyé sur le marbre d'une console , ses pieds d'enfant ci-oisés sur un tabouret de cuir , se reposuit de sa longue promenade et se balançait pareaseusetncni sur son siège suivant la conversation sans y prendre part.
Le barpn prit familièrement le bras du comfp Alphonse pqur faire le tour du salqn, et, s'aprélant devant pn portrait en pied qui décorait l'un des panneaux , il lui dit :
■ Voilà le premier poaspBseur*4e cetta baliilalion , te genlilliomme duquel nous descendons ; il fut le premiitr colon <)ui vint s'établir sur les bords de l'Esterre. Ne IrouvBï-ïous pas qu'il avait t'itir d'un hardi compagnon I »
En elfet , le irisaieul du lai^oa avait un pvo-
i.=rtNGoo«^lc
STDONIE. 68
fli d'aigle, un front impérieux ,' (te tonsoee mousinches, une n-aJe figure de flibiuHer, enfin.
< C'était un cadotde la maÏBon de Remadpc, continua le baron ; après la paix de Rysnlcli, il passa aux lies avec tout ce qui lui revenait de l'héritage paternel, c'est-à-dire le droi^ de s'appeler le chevalier de Kernadec et la bénédiction de ses parMits. Dieu aidant, ses affaires prospérèrent, et il était, à sa mort, l'un des plus riches planteurs de la colonie. Ses descendants vécurent comme lui sur l'habitation et entretinrent toujours de bons rapports avec In Tamille de France. On se faisait part réciproquement de tous les événements importants : c'est ainsi que j'ai trouvé dans nos papiers des lettres relatives aux alliances avec les Boisgueydon. Il y a quelque trente ans, la branche aînée s'étant éteinte en Bretagne , la branche cadette fut appelée k succéder aux titres et aux biens de la famille. Mon père passa en'France pour prendre possession de sa seigneurie. Elle était bien plus considérable par les honneurs
i.=rtNGoo«^lc
tk STDONIE.
que par les revenus. HaiDtenant je poSBëde encore sur la côte du Morbihan une lande couverte d'ajoncs , dont la rente aunuelle s'élève bien à trois cents livres , et un vieil édifice environné de grosses morailles , couronné de toits pointus, qu'on appelle le ch&teau de Kemadec.
— Nous irons quelque jour le visiter , n'estce pas , mou père î dit doucement Sydonie. Il faudra bien que nous connaissions cette France dont nous parlons toujours.
— Oui, mais rien ne presse, répliqua gaiement le baron; j'ai bien d'autres projets à accomplir auparavant. >
Ce mot fort simple, dit tout naturellement, troubla pourtaat Mlle de Kernadec; elle regarda furtivement Mlle Benoit : l'institutriee l'observait en souriant; et, tournant les yeux vers la galerie où. l'on dressait le couvert , elle dit à voix basse :
* Cette pauvre Pallas!
— Oli 1 ma bonne amîe , murmura Sydonie
i,G(Hl«^lc
en rougissant, vous pensez loujours à la symétrie du couvert ! »
Au souper, lorsque le comte Alphonse prit place à côlé de Mlle de Kêraadec, le baron comidéra d'un œil ravi le jeune couple, et adressa à Mlle Benoit un regard d'intelligence , auquel la bonne insUlutrice répondit par un sotirire de mystérieuse satisfaction : en une minute ces deux personnes venaient de former des projets, d'heureuses espérances pour toute une vie, la vie de l'être qu'elles aimaient le mieux au monde.
L'hospitalité créole était semWable i l'hospitalité antique : l'arrivée d'un nouvel hôte était un événement heureux, une fête pour la famille , qui l'associait aussitôt k son intimité. Le baron observait scrupuleusenient ces bonnes traditions : celui qui avait vécu ' chez lui avait une idée complète de la vie facile, élégante, somptueuse, des anciens colons de Saint-Domingue, des mœurs simples et polies de cette noblesse ruinée par les guerres du xvn' siècle, qui était venue fon-
i.=rtNGoo'^lc .
66 STDONIE.
der de si balles eeignenries dans le qanveati
monde.
Qnoique fort habilué au luxe de la métropole , U. de Boisgueydon était un peu ébloui du luxe créole; ce qui le frappait surtout, au milieu de la richesse prodigieuse du service, c'était le contraste de ces richesses magnifiques avec la simple toilette des maîtres de la maison : le baron avait quitté son hahit de taffetas, et s'était assis devant ce eplendide couvert avec une petite jaquette de toile et une cravate dont les bouts retombaient négligemment gpr sa chemise de batiste ; Sydonio portait Ulifi robe de mousseline blanche serrée & la taille par un ruban. Au moment oiX elle avait passé du salon dans la galerie, une ies suivantes cuivrées était venue liii nouer autpur de la tête un mouchoir des Indes ; celte espèce de turban, rayé de couleurs éclatantes, laissait échappar quelques boucles de sa cheTclnre dorée sur son cou d'albâtre et lui seyait à ravir.
Il y avsil dans l'accueil que le baron faigaïl il son jeune parent quelque chose de particulièrement affectueux , qui déjà décelait ses \n->
i,G(Hl«^lc
BTDONIE 61
tentloiii 1 il se complaisait à former une foule de projets auxquels le comte était mêlé comme s'il eût dû passer (oute sa vie sur l'habilation. L'exoelfent homme lui expliqua avec une bonhomie charmante son existence de millionnaire campaRnard.
< J'ai une aiatson au Gap, lui dit-il; mais ma fille préfère le séjour de l'habitation, et nous allons rarement à la ville. Comme il Tant amuser lin peu cette petite sauvage, je donne parfois des bals qui durent trois ou quatre jours, et auxquels on vient de toutes les paroisact environnantes; il faudra, mon cher comte, que nous ayons bientôt une de ces petites fêles et que je vous présente à tous nos bons voisini.
-~ Oh ! ce sera un beau bal I s'écria Sydonie en leviut sur le baron son regard heureux et brillant.
— Bl j'espère que lu profiteras de cette occasion pom^ te parer de ton collier, dit gaiement H. do Rernadeo.
— Le collier que vous m'avez donné pour
;iz-MnG00«^Ic
es SYDOHIE.
mes élrennesT répondit Sydonie, auquel ce mot rappela U grâce qu'elle avait obtenue. Savez-TOus, mon père, que dès ce soir Youna passe à uotre service! j'en ai dit en rentrant un mot à l'économe.
~ Bien, ma fille; j'approuve tout ce que lu feras en faveur de ton protégé, dit le baron ; H. Fantin m'a raconté qu'il s'était très-bien comporté hier. ■
Gn quittant la table, le baron, précédé de deux esclaves qui portaient des flambeaux , conduisit le comte Alphonse dans la chambre qui lui était destinée, et où il le laissa au pied du grand lit d'acajou k colonnes environné d'un moustiquaire, dans lequel il allait se reposer entre des draps de toile de Hollande, garnis de dentelle pareille à celle que les femmes élégantes portent autour de leurs mouchoirs.
Sydonie passa dans sa chambre avec Mlle Benoit. En traversant la galerie, elle aperçu Youna qui, déjà couvert d'une jaquette à la livrée de Kemadec, se "tenait dans le vestibule.
SYDONIE. 69
< Eh bien! -lui dit-elle avec bonté, es-tu conlentî •
L'esclave balbutia quelques paroles d'un aii' morue.
« Qu'a doncTounaï dit Mlle Benoit eu suivant Sydonie, je lui trouve la face crispée. »
La jeune fille rentra dans sa chambre et se laissa déshabiller silencieusement, en effeuillant d'un ail- heureux et pensif le bouquet qu'elle portait à sa ceinture.
" Ma chère Sydonie, il me semble que M. de Boisgueydou est d'une société infiniment agréable, dit Mlle Benoit avec intention ; M. le baron lui fiait grand accueil, et il paraît enchanté d'être ici.
— li y passera probablement quelque temps, dit Sydonie.
— Je suis bien sûre que M. le baron se figure qu'il y restera toujours, s'écria l'institutrice , si toutefois vous y consentez , ma reine! ■ .
i.=rtNGoo«^lc
Le soleil levant baignait l'horizon d'une lumière vermeilie, et les mornes appelés les Grands-Cahaux projelaienl leur ombre allongée sur la vaste plaine au fond de laquelle le ciel et la mer formaient deux zones tranquilles, l'une d'un azur clair et radieux, l'antre d'un bleu
i.=rtNGoo«^lc —
72 SVbONlE.
foncé , moiré par les courants de reflets vcrls et bleuâtres. Quelques voiles rapides fuyaient dans le lointain entre le ciel et l'eau, semblables à l'aile blanche des oiseaux qui se jouaient k la surface des flots endormis. Celte heure m^nale est la plus belle de la journée sous les tropiques; des bruits doux et confus, des parfums ravissants s'élèvent de toutes parts ; t'amoureux coGOt-zin soupire dans le feuillage des gojar viers; l'abeille sauvage et lo joyeux colibri bourdonnent autour des haies de citronniers, dont ils sucent, comme le papillon, la fleur odorante. La végétation, ranimée par l'air humide et frais de la nuit, a des nuances plus vives; et les fruits, qui, sur cette heureuse len'e , ont un arôme aussi suave que celui des fleurs, embaument la brise qui souffle sur les vergers où le bananier mêle sa feuille satinée aux noirs rameaux du pommier-cannelle.
Le lendemain de son arrivée, M. de Boisgueydon descendit dans le jardin , tandis que l'ombre des mornes s'étendait encoie jusqu'au pied de l'habitation. Déjà M. de Kernadec et sa
i.=rtNGoo«^lc
SÏ1I>0N1Ë. 7.1
lilie se promcnuiciit dans les allées sablées du parterre.
• Déji levé, mon dier cotnle ! s'écria le baroD en allant au-devant de son hAte; je vois avec one salisracHon infinie que vous tous faites à nos habitudes créoles. Avez-vous bien reposé cette Buitî le bruit de l'atelier ne vous a-t-il foint réveillé de trop bonne heure?
— Vitiiuient, monsieur, je ne pouvais me décider à dormir, répondit le comfe; la nuit élait si sereine el si belle que j'ni veillé fort tard accoudé sur ma fenêtre. C'est 4 regret que j'ai donné quelques heures au sommeil , tant je me complaisais dans mes pensées et mes impresàons. »
En disant ces derniers mots, il regarda involontairement Sjdonie qui, suspendue au braS de son père, i'écoutait sans lever les yeux, après avoir répondu par une timide révérence au salut qu'il lui avait adressé.
■ Ma Bile a un charmant projet en tète , dit le
iWnGooj^Ic
74 SYMNIli.
baroo ; eUe s'est levée de gmod matiD pour me le communiquer : il s'agit d'une nirpriw, ajoula-t-il d'un ton mystérieux.
— Ab ! mon père , je ne tous CMiâeral plus cticun secret! interrompit Sydonle en riant; vous n'arez pos bien saisi loaté mon intention . •
Bt, se tournant Ters le comte, die ajouts :
« Cest atijonrd'hm sainte Paule , ta patronne de Mlle Benoit; j'ai imaginé de lui donner mte petite fête.
— Un bal, s'il vous plaltl dit gaionent le baron; c'est s'y prendre un peu lard, mais n'importe , ce soir noQS danserons. Dans une heure les lettres seront prêtes; vingt nègres monteront à cheval sur-le-champ, et à midi les invitations seront dlslribnêes dans toutes les ttatnlations, depuis la Petit»-Rivtère jusqu'aux Gonalves.
*- Il ne s'agit plus qne de donnée des ofdrés, • dit Sydonie en faîsatrt un signe.
AnssilAt, comme dans les cmites des Mille
et noe Noils , an esclaTe-panit, prêt à exécuter .ses commandemenls.
( Approche, Toana, conlinaa Mlle de Kernadee; approche, et écoute bien ce que mon pire Ta t*ordoniier. *
L'esclave s'arança avec on moUTement d'automate. Tandis que le haron In) donnait ses Instracfions, Mlle de Keniadec Rassit sur un des sièges à claire-vole disposés dutoar du parterre , et dit en levant sur le comte Aiphonse ses beftot yeux languissants et doux :
« Nous fêtons aussi votre arrivée ce soir, et je voulais vous foire une snrprise de ce bal improrisé; mais Toflà que mon père vous met tout de suite dans le secret et que mon plan est & moitié manqué-
— Je n'en suis pas moins reconnaissant, ré^ pondit le comte avec émotion; l'intention u mille fois plus de prix à mes yenx que la chose dlMuème.
^ Maintenant , monsieur, reprit SydoniA
iz=rtNGoo«^lc
"76 SÏUONIE.
avec vivacité , vous uU«c m'aiiler, je vous prie, à décider ce que nous devons faire pour empêcher que Mlle Benoit ne s'aperçoive des préparalirs du bal. Pour cela, il faut que nous passions toute la journée hors de l'hahitation. Où iroDSnousT II y a dans les mornes de charmantes promenades, des bois où l'on peut passer la grande chaleur du jour, et où vous chasseriez peuNëlre volontiers une heure ou deux avec ■non père. Nous pourrions aussi descendre l'ËsIcrre en canot jusqu'au Iwrd de In mer et aller dîner dans l'ajoupad'un de nos halliers. Voyons, monsieur, décidez, choisissez vousmême le but qui vous plaira le mieux.
■ —Eh! que m'importe? murmura M. de Boisgueydonavec une expression qui troubla Sydouie; ne scrai-je pas heureux de vous suivre partout où vous voudrez aller?... >
Le baron se rapprocha en souriant; il lui semblait que ce qu'il souhaitait le plus au monde commençait à s'accomplir, et, dans le fond de son âme, il se dit qu'il était un heu-
i.=rtNGoo«^lc
SÏDONIÉ. 77.
reiix père, un homme heureux, el il rendit grâce au ciel.
Deux heures phis lard , un canot élégant glissait avec k rapidité d'un oiseau aquatique sur les flols iranquillea de l'Estcrre. Un tendelet de soie abritait les promeneurs assis au centre de la légère embarcation ; Mlle de Kernadec et l'institutrice avaient pris place sur une espèce de sofa recouvert avec des nattes; le haron et M. de Boisgueydon se tenaient b, leur cdté : l'un fumait à la mode créole, paresseusement renversé au dossier de son siège; l'autre, absorbé dans un ravissement silencieux , tournait alternativement ses regards sur la belle Sydonie et sur le magnifique paysage à travers lequel l'Esterre roule ses eaiix indolentes. Deux mulâtresses debout derrière leur jeuUe maîtresse agitaient lentement en guise d'éventail des feuilles de latanîer cueillies sur lu rive. Ces figures d'un bistre foncé, coiffées de madras couleur de pourpre, contrastaient avec la blanche et délicate figure de Sydooie, comme la morne corolle de l'ancolîe ou de la cinéraire avec les frais boutons de la rose dn Bengale.
i.=rtNGoo«^lc
78 SVDBHIE.
Oualn nignê runeurs se peacbaimt en csk deoce sur leurs avirons et fcndaiept l'aau d'un fiiïwi figouraux. Youpa, iniaiobile au g:ouvernail, le ttwle et la Ute nus sous cet ardent soleil, rewernblait à une colossalfl statue àt «Tuiit noir arracbôe aux oécropolH de l'antique Egypte.
Parfoji rembarealiaQ quittait les eaux pro* fondes de la rivière et ■'engageaii dans d'étroits eanaux , au-^lessut deupiels les branches entrelacées des oampèches fornaient d^ dônies de verdure impénétrables aux rayons du soleil. lies Uuies qui nouaient leurs souples rameaux anx trôna des aibres jetaient d'une rive i l'autre leurs guirlandes élégantes et se balançaient entraînées par le courant. Aucune voix bu* - tnaine ne s'élevait le long de cm rives solitaires; on n'entendait rien que le murmure égal de l'eau et le bible cri des crabiera qui eherdutent leur proie entre les joncs. Cependant une espèce' d'édat de rire se faisait entendre de loin en loin sous le feuillage : c'était l'oiseau moqueur, qui, réveillé par le bruit des rames, prenait son vol en chantant. Quand les grands arbres
i,G(Hl«^lc
SYMHie. 7» '
épatauMaicant l'ooibre e{ que leurs haute* nmées acbevaietit de cacher l'anir du del, un frais courant d'air renaît sous ces longues routes de Terdure et agitait les roseaux sonores. Alors Sjdonie ^'eaveloppait eu frissonnant dans son mantelet de iinoa et se rapprodiait «Dcore de MUa Benoit, qui aspirait avidement ces Tires frdchflurs et disait aree un soupir :
• ■ Ail ! quel boQbflur ! i'aï presque froid I -
L'embarc&tioQ desoeodît ainsi jusqu'à l'embûucbure de l'Ësterre. Il y avait en cet endroit plusieurs petits étangs qu'on appelait les Lagw* et dont les bords étaient couverts d'uae végétation admirable. L'immense troupeau de l'habitation p&turait dans ces prairies naturelles, et les hattiers y avaient leurs ajoupas recouverts de feuilles de latanier, Quelques-unes de ces demeures rustiques étaient environnées de bananiers , de paknietes et d'orangers. Caa petits vergers, diseémioés au milieu des eaux, ressemhlaient aux jardins flottants de Monlezuma, aux
l.='rlNG00«^lc
BO SVDONIE.
corbeilles immenses de fleurs et de feiiillage que des mariniers promenaient sur le lac fameux de Mexico.
. A cet aspect, le comte Alphonse, ravi d'admiration , s'écria que le plus beau i-oyaume du Tieux monde , sa patrie , ne valait pas & ses yeux ce coin de terre où étaient réunies toutes lei merveilles de la création, et, dons son en- Ibouaiasme, il accusa la Providence divine d'a- .voir inégalement distribué ses dons à la surface du globe : d'un c6lé une nature inerte, morte la moitié de l'année sous un linceul de brouillards glacés ; de l'autre, un ciel resplendissant , une verdure éternelle , les couleurs les plus vives el les plus doux parfums. Sydonie l'écoutait avec un Bourire pensif.
«Hélas! dit-elle enfin, ne croyez pas que Dieu ail fait un si injuste partage. Cette terre, plus riante et plus belle que la vAtre, a des attraits perfides. Le ciel n'est pas toujours bleu comme aujourd'hui ; h chaque pas, au milieu de celte magnifique végétation , Von rencontre des dangers terribles. »
SYDONIE. 81
Et, comme le comte regardait autour de lui d'un air peu couYaincu,' elle ajoula ;
• Vous voyez celte jolie liane dont la fleur, couleur de nankin , ressemble à la campanule d'Europe ? Eh bien I c'est un poison si violent qu'il tue presque sur l'heure. Et là-bas, dans ces halliers, ne distinguez-vous pas de petites pommes d'un rose vir, sur uit arbre que vous prendriez pour im myrte s'il n'était pas couvert de son fruit maudit? Il s'appelle le mancenillter, et son ombre est mortelle , dit-on ; dos nègres n'en approclieiit jamais.
— Mademoiselle , répondit le comte en souriant, ceci ne prouve rien en faveur de nos tristes climats. J'ai vu dans nos campagnes de fort vilains champignons, qui sont aussi des poisons redoutables.
— Mais il y aici des bètes féroces que certaine* nient l'on ne lencontre jamais sous vos froides latitudes, - dit alors le baron, qui depuis un moment suivait d'un regard attentif le léger remous des ondes.
i.=rtNGoo«^lc
tu fiYMMIE.
Sur un ligM qu'il fit, lea rameurs s'irrAtèrent, et la barque demeura immobile au miU«u (lu couraot. L'eau était si claire et si traosparente en Mt endroit, qu'on apercevait diilin» tement les myriades de criutsc^ qui tratniùent leurs lonffues pattes «ir le fond desable blan* rhitre , et les plantes aquatiques qui couvraient le lit de la rivière. M. de Kemadec attira le comte près de lui , et , désignant du doigt quelque chose de BembUble au tronc dépouillé d'un bananier qui flottait entre deux Mux , il lui dit h vois basse :
• Voyez-vousî... »
I^ comte aperçut alors un glf^antesque lézard qui nageait lentement et sans troubler les flots; ses yeux verts et fixes ressemblaient h des boules de verre; il tenait sa formidable mftchotre entr'ouverte comme pour saisir une proie. Sydonie s'était levée aussi. A l'aspeet de l'horrible amphibie , elle s'écria avec effroi :
«Un caïman!-., mon Dieul on dirait qu'il suit l'embarcation!...
iz=rtNGoo«^lc
SVOONIE. 83
— Enfant, n'aie pas peur, dit le baron en s'as8ç;ant auprès d'elle : nous sommes parTaiteT ment en sûreté ici. Voilà pourtant les rencontres auxquelles on est exposé sur ces eaux limpides , eijouta-t-il en se tournant vers le comte Alphonse ; l'imprudent qui serait tenté de s'ï baigner risquerait d'être dévoré. •
M. de Boisgueydon était brave, il en avait donné la preuve en pluueurs rencontres: pourtant la vue de ce hideux lézord lui causait une sorte de frisson, une impression instinctive d'étonaemenl et d'horreur qui ae peignait sur sa physionomie. Youna s'en aperçut. Depuis un moment U «vait abandonné le gourvemail à l'un des rameurs et il suivait au3si des yeux l08 mouvements du monstre. Tout & coup il se redressa d'mi air d'orgueil »iuvage, en jetant snr le comte un regard indéfinissable, et d'un bond il se précipita daus l'eau, son couteau k lame droite et bien affilée entre les dents. A cet acte de folle intrépidité , Sydonie et Mlle Benoit jelèreiit un cri de surprise et de terreur; H. de Boi^foeydofi sa penclia en dehors de l'embar-
iz^rt^Googlc
Stt STDONIE.
<ation comme pour porter secoui's & l'esclave , ou voir du moins comment il allait sortir de ce péril extrême ; et le baron dit tranquillement :
■ Voilà bien l'aveugle bravoure des nkgres ! folui-ci veut nous prouver qu'aucun danger ne l'épouvante.... Ceci est un jeu, un amusement pour lui. ■
Le comte et M. de Kemadec suivaient avec ùixiélé ses mouvements ; Sydoate se détournait en frémissant et cachait son visage contre l'épaule de Mlle Benoit; les deux mulâtresses re< gardaient l'eau d'un œil fixe, attentif el calme. Youna nageait dans ta direction du caïman , qui depuis un instant paraissait l'attendre immobile : il s'apprélait à l'attai^er; mais l'instinct timide du monstre l'emporta cette fois sur sa férocité : il plongea précipitamment et disparut entre les maogles. Alors l'esclave demeura .encore un moment sur l'eau, comme pour constater que la fuite de son redoutable ennemi l'avait laissé maître du champ de bataille; puis il arracha quelques feuilles de codapail
STDONIE. SS
flotlant, et, revenant vers l'embareation , il MQta par-dessus le bord et se remit à son poste.
* Youna, s'écria Mlle de Kemadec, à l'aveDir je le défends de chasser ainsi le caïman : tu n'essayeras de tuer ces horribles bétes qu'avec le bon fusil à deux coups que te donnera mon père.
— Un fusil à deux coups! s'écria l'esclave, l'œil brillant de joie ; merci, maltresse 1
— Tu es brave et de sang-froid, mon garçon! dit le comte Alphonse; c'est hardi, ce que lu viens de faire. >
Au lieu de répondre k cet éloge, Youna se détourna d'un air indifférent, et, jetant k l'une des. mul&tresses les larges feuilles de codapoil qu'il venait de cueillir, il dit Hvec un flegme singulier :
«liens, Finette; tu as laissé lomlier ton paquet de feuilles de latanier, Jesuii; alli^ le cherdier un autre éventail. -
iz=rtNGoo«^lc
8« SYMKIE.
L'amlMTcalion aborda cependant au fond 4'.Ufle petite crique formée par uo bras de }'£»• terre, et qu'on appelait le lagon des PatmiAiei, parce que ces beaux arbres y croissaient en abondance. Un vieux hattier, qui depuis quarante ans soignait le barat de l'habitatioa, f iTsit construit son ajoupa; c'était un n^e d« la c6te d'Or, tatoué «u visage d'une £icon bizarre; l'&ge n'avait pas diminué sa vigueur, et sa léie était encore couverte d'une laine noire et frisée.
« Bonjour, papa Vulcaiu, lui dit familièrement Mlle de Kernadec ; nous venons déjeuner chez vous, et j'entends qu'il ne nous en coûte pas moins de vingt escalins , enlendezvousT ■
Le vieux n^re 6t claquer les doigts en signe de satisfaction et sortit en courant.
■ Monsieur le comte, dit Sydonie ave« une douce gaieté, mon père oublie de vous faire tes honneurs de céans; prenei la peine de
i,G(Hl«^lc
SYDONIS. 87
VOUS a«Beoir h càté de HUe Benoît sur ce-tronc d'arbre ; il a'y a pat d'autres siâgeq ici. *
£n eOet, l'ameableinent du Iialtier était tout à fait primitif; sa demeure n'étvit ijn'un raftc hangar recouvert de feuiilcs de lataïUer, au centre duquel deux groaset pierres et un Ifi» de cendres marquaient la place du fojrer. Des lilocs de bois grossièrement ëquarris tenaient lieu de cliaites, et un filet suspendu aux Bolives par des cordes d'agave servait de lit. Quelques calebasses et diverses coquilles, qui peut-être auraient été d'un grand prix aux yeux d'un tialuraliste, composaient tous les ustensiles de ménage, dont la pauvreté ne ressemblait pas à la misère, car elle n'impliquait l'idée d'aucune privation. Le site était admirable. Les eaux du lagon baignaient d'un cAté le petit espace circulaire el anvirotm^ de palmistes, au centre duquel le battier avait élevé son ajoupa. Un figuier marron avait poussé naturellement contre celte demeure rustique, et ses rameaux couverts de grandes fleurs roses cachaient une grande partie du toit. Plus loin que le
i,G(Hl«^lc
88 SYDONIE.
rideau de pdmistes qui bordait le lagon, s'étendaient des terres submergées où croissaient des forêts de maugliers, puis, encore au delà, la mer immense qui déroulait sa nappe azurC-c jusqu'à l'horizon,
M. de Boisgueydon, arrftié à l'entrée de l'ajoupa, contemplait ce paysage avec une admiration silencieuse ; il était dans cette situation ' de cœur et d'esprit ofi une sorte d'émotion se mêle à toutes nos impressions et les rend à la fois plus vives et plus concentrées. Mlle Benoît, voyant le comte Alphonse si absorbé dans ses pensées, lui dit en souriant :
* Votre curiosité ne se lasse pas, monsieur; tout ici TOUS frappe, tout est nouveau pour vous.
— Il est vrai, mademoiselle, répondit-il; je n'avais jamais rien vu, rien éprouvé de semblable, et mes propres impressions méine me causent une sorte d'étoanement : januis je n'ai senti l'existence avec tant de puissance; jamais je ne me suis trouvé aussi heureux! •
STOONrE. 89
Sydonîe leva les jeux sur M. de Boisgueydon aTec une natve satisraction, et lui dit timidement :
■ Ainsi, dans noire fie à moitié sauvage, TOUS lie regrettez ni le grand monde, ni la société de Paris, ni la vie que vous meniez en France? ■
M. de fioisgueydon la regarda avec -une expression tout k la fois tendre et sérieuse ; puis il dit d'un ton grave :
■ Je ne sais, hilw! quelle sera ma destinée ; mais, s'il me fallait retourner en France, si je me retrouvais un jour au milieu de ce monde brillaiit où j'ai vécu, seul, comme je l'élais autrefois, je me rappellerais avec un inexprimable regret le temps que j'aurais passé à * Sunt-Domingue ; et, dans les salons de Versailles, j'envierais le sort de l'esclave qui vit sous cet ajoupa, dans cet endroit cbanoanl où j'aurais passé les meilleun< moments de ma vie. »
i.=rtNGoo«^lc
M STMWfB.
U vieux battier smit allumé un grand ' i«i sur la savane , et ou l'apercenit de loin faisant en plein air les prëparatiEg du repas.
< C'eri Vulcain qui est uijourd'hui notre cuiainter, dit le baron ; il n nm» faire déJMi-
ner k la mode des anciens flibustiers, et certainement, mon cher comte, vous lut ferez compliment de ce régal. Allons, mes filles, ajouM-il en s'adressant aux mulâtresses, meuea vile le couvert. *
Les bancs des ninrars lyu^éa pandlèlemait et recouverts de feuilles de buianier servirent de table; une pyramide de fruits encore atbchâs au rameau et entremêlés avec les panir cules embaumées des palmistes remplaça le lurloul d'orfèvrerie. Bientôt le hat^r posa sur la nappe verte et lustrée un calalou avec des heÂagea et du poisson , un qiurtier de calvi hoocané et une tortue cuite dans sa carapace et arrosée de jus d'orange aigre mtié de piment. Ces mets indigènes étaient accompagnés
iz=rtNGoo«^lc
STMHI8. 91
de quelque» bomêiites de vieux via de Franc», fluxijueilei l'oQ goftta gaîetaeat dans des lasses de noix de coco.
Cepeoduit ]e8 heuns de la maliaée s'écoulaieot rapidement ; le so]wi attei^iait au zénitlt et embrasait l'atmo^ib^e. La brite de mer qui coaunencait à souffler terapénùt h peine cette lourde clialeur, dont l'iofluence jetait dans oqe . sorte de gomnoteoce tous les èb'es animés. I^es convives réunis autour de la table cédaient peu à peu à UD mol accabl^meut ; comités i demi sur les brassées de feuilles fraîches dont 1« sol de l'ajoupa était jonché, ils tombaient graduellement dans cette langueur des sens qui précède le sommeil. La conversation cessa en» fièrement ; dans ces moments d'iueâable repos, c'est une fatigue même de parler, quoique la pensée demeure nette et précise. Au bout d'une demi-heure, le baron et Mlle Benoît étaient tombés dans un l^er asstHipisseoient; mais Svdonie demeurait éveillée eu face du comle AI[^Dse, dont elle n'était séparée que par la largeur de la taMe.
Mlle de Kernadec, un peu embarrassée de
os SyDONlE.
celle espèce de t£le-&-tèle, Appuya son front sur sa main et ferma ses blanches paupières ; mais apparemment elles n'étaient pas aussi bien closes que pendaot le sommeil, car le regard du comte Alphonse pénélrail comme un amoureux rayon jusqu'au cœur de la jeune flile qu'il contemplait avec une inuetle admiration.
Tandis que les blancs faisaient la sieste dans . l'ajoupa du ballier, les nègres assis dehors k l'ombre du figuier marron fumaient leur cai^imbo en achevant les vins de France. Touna s'était éloigné sans prendre sa part du déjeuner, et avait été visiter le haras. Le vieux Vulcain, tout en conlinuant de trinquer avec les rameurs, tournait de temps en temps les yeux vers la savane , et disait enlre ses dents :
' « Oe grand garçon, c'est le diable même!... le voilà à cheval sur Typhon.... une bête enragée qui rue comme un poulain et mord comme un caïman.... Ah! Dieu! bon Dieu! il va se faire tuer!... »
iz=rtNGoo«^lc
SVUONIE. 93
L'oD eût dit en effet qa'Youaa, poussé par UQ soUTogc instinct de courage, prenait plaisir à affronter le danger d'une chute qui aurait été mortelle ; penché sur le cou du cheval qu'il monlail à cru et dont ii serrait les flancs entre ' ses genoux robustes, il galopait à travers ks cardasses et les buissons de bayonde, dont les mille dards l'eussent couvert d'horribles bles-> sures s'il était tombé. Hais il semblait se faire un jeu de celte rude fatigue et de ce péril, et il continua son étrange promenade jusqu'au moment où le son rauque et prolongé du buccin retentit dans la savane. C'était le signal de rejoindre l'embarcation. Youna abandonna alors le clieval indompté, qui prit la fuite en hennissant, et il descendit en courant vers le rivage. Les promeneurs étaient déjà remontés dans l'embarcation.
En se remettant uu gouvernail, Youna jeta les yeux sur le comte Alphonse qui venait de reprendre sa place à cAté de Mlle de Kernadec, cl, le désignant aux rameurs, il leur dit h demivoix dans son patois créole, avec une expression bizarre d'orgueil et de défi :
iz=rtNGoo«^lc
94 SVDOniG. '
• Guetté petit blair riancc ^ lala! il n'a pas cRpab' numté Tn^roo comme YfMma)... •
Le canot remonta lestement llelerre en suivant les stnaosHés du rirage, qnl, parrots ëdiancré prorondément , formait des baies traniïnlltes totites courertes de plantes aqaatigoes, on bien de longnes passes bordées d'tlols dont le terrain composé d'allnvions nourrissait une Tégétdtîofl pnisflnte. I/aspeet de cette natnre riante et sanrage, la douceur de raie, le silence et la tranquillité de ces solitudes, éreiltaient dans l'âme de Sjdonie des impressIoDt inconnaes; pour fa première Tois elle sentait dans son conir le ngne pressentiment d'antres émotions, et, rérense, ètotmée, elle n'osait pins lerer les yeox sur H. de Boisgneydon, qui, absorbé lui-même dans ses sensations, la contemplûl avec im secret raTissement.
Le sirieil disparaissait dans les flots de la loer lorsque le canot aborda. Aocritôl Sydonie prit Mlle Benotl pas la main en loi disant :
< Venez vile, ma bonne amie] allons chan-
SYMNIK. 95
gm- de Uràtettt!. J'arais oDbHé de vous dire que iwat avons dn moaie k swper ce soir. *
En feisnnt un signe dlntelHgence à son père, elle le laissa scol atec M. de Boii^ucydon el emmena l'institotriee.
Une heure pins tard, les appaMmients étaient Hlomlttés et Sydoriic ftmcnsit triomptialwnenl Mlle Benoit dans le salon. La bonne institutrice reconmtt parfont son cbiflh; entouré de guirlandes, et, lorsque Mlle de Kemadee s'avança en toi présentant un magnlflqae boniptet, elte se jeta tout attendrie dans !es bras de la charmante jeoDe fille en s'écH&nt :
> Cest anjoturdlml ma (Me!... je l'arais oublié, ma reine I et tous me donnez un bal!... nn bal è moi!... &i bieu, je prè* tendt rourrir avec M. le baron.... et tous, ma tonte belle! Allons, donnée la main k votre candier. n
Le cotnle k]^oa» d'avant et eonduisH Mlle de Kentadee k rentrée dn «Ion dont i^le
iz=rtNGoo«^lc
S6 " SVbOKIi:.
Hllait faire les lionneui's. Les voilui'es coiuiiieDçmeot à armer , tous les riches plaDteura* de la contrée se rendaient avec leurs familles à l'invitation du baron; la fleur de l'aristocratie était là , ol certainement l'on n'eût pas rencontré , à celle époque , dans les salons de la noblesse de France i des femmes plus gracieuses et plus él^antes , des cavaliers d'un plus grand air.
La fête fut animée, brillante, magnifique. Aux colonies , le goût de la danse esl une passion commune & toutes les castes ; les créoles , quelle que soit la nuance de leur épiderme , s'y lÏTrent avec emportement , avec délice. Le nègre danse le bamboula tant que ses muscles vigoureux ont assez de puissance et d'élasticité pour le soutenir : il ne s'arrête que quand il tombe. La jeune fille blanche, élevée dans l'indolence, qui ne marche presque jamais, pour laquelle le plus léger travail est une fatigue , passe toute une nuit à mouvoir en cadence ses pieds d'enfant; une force factice anime son corps délicat et souple comme un roseau ; et lorsque les bougies pâlissent , lors-
iz=rtNGoo«^lc
SYDONIB. 97
que le premier rayon du jour pénètre dans la salle du bal , elle figure encore , vive , animée , infatigable, à la dernière contredanse.
Mlle de Kemadec dansait ainsi. Elle était divinement belle cette nuit-là. Par une intention de simplicité , qui était à son insu une coquetterie rafllnée, elle portait une robe de satin blanc des Indes , sans aucun ornement ; un seul rang de perles séparait sur son front les boucles de sa chevelure blonde , et elle avait attaché à son corset un bouquet de jasmia de Goa , dont la couleur , d'un rose p^e , se confondait avec la suave blancbeur de son teint En la voyant dans cette parure, qui était presque celle d'une mariée, traverser le salon, conduite par le comte Alpbonse, M. de Kernadec dit à l'oreille de l'institutrice :
■ Ne trouvez-vous pas que notre petite fêle ressemble à un bal de fiançailles ?
— Je crois que, le jour où il vous plaira d'avoir un bal de noces , Sydooie ne fera aucune objection , répondit Mlle Benoit du même ton. Monsieur le baron , vous avez réussi : si je
iz^rt^Goo'^lc
98 SVDONIE.
ne me trompe , le gendre de votre choix est le
loari Belon son coeui-. ■
Comme elle achevait ces mots , elle vit derrière elle , & traren la jalousie baissée d'une fenêtre, le Tigage noir d'Youiia qui du dehors regardait dans la salle du bal. Les traits de l'esclave avaient une expression qui la frappa , et elle murmura en s'éloignent ;
* Quelle figure a cet homme ! on dirait qu'il voit encore devant lui la gueule ourerle du caïman. ■
. Dès le lendemain , le baron annonça qu'il voulait donner à M. de fioisgueydon le plaisir d'une partie de chasse dans les mornes. Il s'agissait d'aller , comme les anciens boucaniers , poursuivre , dans les sombres forêts qui couvraient le versant des Grands-Cahaux, les cabris et les bœufs sauvages dont la race avait été apportée des cAtea d'Espagne par les premiers vaisseaux qui abordèrent au Nouveau-Honde. Celte chasse n'était pas sans dangers, et Sydo-
STDOHIE. gg
nie en royalt les pr^paratift avec une secrète inquiétude; au montent du départ, elle ftccompagna lei chasseurs Jusque sur le perron , devant lequel on avait amené les chevaux, et, considérant d'un œil alarmé la meule impatiente, les piqueura nègres armés de leurs longs coutelas et prêts h marcher en avant de cette- petite e^ipédition , elle dit en soupirant el en regardant le comte :
« Ah! mon père, je ne serai pas tranquille jusqu'à votre retour! »
Les chasseurs et leur suite se mirent en marche , et Ulle de Kernadec , arrêtée au seuil de l'habitation , les suivit un moment des yeux puis , toujours préoccupée d'une crainte vague, elle appela Youna. L'esclave assistait au»i au départ ; ou eût dit qu'il se faisait u»e obligation d'être toujours à portée de recevoir les onlres de Sydonieetde pouvoir accourir sur un mot, sur uo signe.
« Younn , lui dit>elle , la chasse est parfois
,^lz=rt^.GoO«^lc
100 SÏOONIE.
dangereuse dans tes momes; suis ton maître; tu es le plus courageux , le plus brave de ses gens; te sachant près de lui , je serai sans inquiétude.... *
En entendant celte recommandatioa et cet éloge, l'esclave répondit d'un air triste et ravi :
t Oui , petite maltresse , mon pied sera toujours dons son ombre et j'aurai ma mancelte à lamaiiK ■
11 montra , en disant ces mots , la lame affilée qu'il portait à la ceinture , et qui était en effet une arme sûre , redoutable , dans la main d'un homme déterminé.
Toute la journée, les travailleurs occupés dïns les pièces de cannes au pied des momes entendirent les coups de fusil qui , répétés par les édbos , ressemblaient au bruit du tonnerre. Dès que le soleil commença à baisser sur l'horizon , Mlle de Kemadec se rendit dans la galerie pour y attendre le retour des chasseurs. Mais l'astre, radieux se coucha dans les flots de
i,G(Hl«^lc
SYOONIE. 101
la mer , la nuit sereine et sombre s'étendit sar la plaine, qu'ils n'étaient pas revenus encore. Sfdonie, effrayée de ce retard, envoya des noirs munis de torches de bois-chandelle sur le chemin des mornes; elle sojtit elle-même accompagnée de Mlle Benoit, suivie de ses mul&tresses , et gagna l'allée de palmistes par laquelle les chasseurs avaient passé le malin. Inquiète, saisie d'un funeste pressenUmenl , elle versait des larmes, et disait à Mlle Benoît qui tâchait de la rassurer.
< Je suis certaine qu'tm accident funeste est arrivé à mon père ou à H. de Boisgueydon.... Ah ! quelque chose me dit que je ne dois rien craindre pour mon père. . . . Youna était près de lui en cas de danger.... D'ailleurs il est accoutumé à chasser dans les mornes; il connaît le péril, il sait l'éviter.... Mais le comte est exposé à des attaques dont il ne saura pas se défendre.... II peut avoir succombé!... Mon Dieu !... s'il était mort!... >
Elle tremblait de tous ses membres et invo-
iz=rtNGoo«^lc
102 3YD0NIE.
quait le ciel tout éperdue. Mlle Benoîfj ne pouvant obtenir qu'elle rentrât à l'habitation , la fit asseoir au bord de l'allée , et envoya prévenir le gérenr , qui alla de son côté , avec une partie des noir» d'atelier , au-devant du baron. Les nègres qui travaillaient du c6té des mornes déclarèrent que jusque vers la tombée de la nuit ils avaient entendu des coups de fusil dans les gorges des Grands-Gahaux , mais qu'au moment oïl ils quittaient les pièces de cannes ce bruit avait cessé et la chasse semblait finie. Il était évident qu'un accident imprévu , et non une poursuite obstinée , attardait les chasseurs , et Mlle Benoit elle-même , tout en essayant de rassurer Mlle de Kernadec , commença à former les plus sinistres conjectures. Enfin , sur les onze heures du soir , l'on entendit dans le chemin qui descend des mornes, deux cavaliers arrivant à toute bride: c'étaient M. de Kernadec et le comte de Boisgueydon. En apercevant , à la lueur des torches , un groupe arrêté dans l'allée , ils mirent pied à terre , et le baron prit sa fille dans ses bras en s'écriant :
D,i-.iz=rtNGoogle
SYDONIG. 103
« Ma pauTre cbère enfant!... j'ai craiutuQ moment dti ne plus le revoir L.. ■
Elle le regarda avec mie expression indicible de frareiir et de joie ; puis se tournant vêts le comte , elle lui dit les larmes aux jiUl :
« Vous non ptns fousd'ftlea paableteéT-..
— Nous sommes saias et saufs l'un et l'autre, répondit le baron; mais c'est uil miracle du ciel!....
— Youna vous a quittés? reprit Sydonie, s'apercevant qu'il arrivait seul avec le eomle.
— Le pauvre Youna est mort peut-être en ce moment, dit M. de Kemadec d'une voix triste; ma tille, il m'a sauvé la vie....
— Ab I j'en avais le pressentiment ! ■ mtu*' mura Sydooie pénétrée d'une douloureuse émotion.
L'on regtra & l'habitation) et alors seulement Mlle de Kemadee s'aperçut que les vêtements de Son père et ceux de M. de Boisgueyden étaient Aéehirés et couverts d'éclabou^ures
iz=rtNGoo«^lc """
10& SYDONIE.
sanglantes ; ce dernier avait une des manches de sa veste de chasse emportée et le bras bandé avec un mouchoir.
•> Voiis avez reçu une blessurel s'écria Sydonie en pâlissant.
— Une blessure légère , répondit avec sangfroid H. de BoîsgueydoD ; je la sens & peine ; monsieur , ajoula-t-il en s'adressant au baron , veuillez me dire maintenant quelles sont ces bêtes féroces qui nous ont si rudement attaqués.
— Ce sont ces animaux carnassiers qui tiennent du loup et du chien sauvage et qu'on appelle des casques, répondît M. deKemadec; ils sont devenus fort rares et je n'en avais jamais rencontré. Nous avions chassé fort heureAisement tout le jour , continua-t-il en s'adressantàSydonie, et nous regagnions l'endroit , où nous avions laissé nos chevaux, lorsque les chiens s'arrêtèrent tout à coup en manifestant une grande inquiétude ; ils se couchaient à nos pieds malgré les cris des piqueurs é( tremblaient de tous leurs membres. Nous
iz=rtNGoo«^lc
STDOMB. lOS
étions alors k plus de deux lieues dans Ses mornes , au fond d'une goi^ bordée de bois d'une grande hauteur et à Irarers laquelle les eaux avaient frayé un sentier étroit qui serpentait entre les halUers, de manière que souvent on De voyait rien k deux pas devant et derrière soi. Tout & coup je vis dans l'ombre noire d'un hallier deux prunelles brillantes comme celles d'un cbat lie comte , qui marchait devant moi s'avança en levant le canon de son fusil; au même instant le casque s'élança sur lui, le saisit au bras qui teaait le fusil et le renversa.... Alors.... alors.... je n'ai plus rien vu. Racontez vous-même ce qui s'est passé, monsieur le comte....
— Alors j'ai pris le pistolet que j'av^ & la ceinture , et , l'ipj^yont contre la gueule ouverte du casque, je lui ai fait sauter le cr&ne , dit tranquillement H. de Boit* gueydon.
— Le casque ât en tombant un hurlement lernble, continua le baron; au même instant je vis la croupe d'une bêle fauve qui bondissait dans le feuillage, et je sentis sur mon épaule
lOé STDONiÈ.
un poids qui me fit Iftcher mon fnsili Hais aussitôt Youna , qui était derrière moi , enfonça son couteau dans le cou de l'animal , qui se précipita alors sur lui et le renversa dans le ravin.... Youna se remit sur ses genoux et plongea son couteau dans le ventre de la bète, que J'achevai d'un coup de fusil. C'était la fenielle du casque ; en entendant lé eri dil mftle blessé à mort, elle était vetilie à son secours. Elle expirait aussi, mais aprfes avoir horriblement mordu le pauvre Youiia , qut , couché près d'elle, perdait tout son sang. Nos piqoeiirs l'emportèrent à demi mort jusqu'à l'endroit où nous comptions retrouver nos chevaux; mais ces animaux , ayant entendu les hurlements des casques , avaient rompu leurs longes et s'étaietit échappés. Il a fallu plusieurs heures pour les chercher et les ramener. Nos gens étaient excédés de fatigue , nous les avons laissés en arrière ; ils ont fait un brancard sur lequel ils rapporteront le blessé , si toutefois il peut arriver jusqu'ici «
Lorsque le baron cessa de parler, Sydonie ,
i,G(Hl«^lc
STDONIB. 1S7
qui l'écoutait deboUl près de lUl « M mil à genoux, et diteb saiBiBBant ses miiitlb, qu'elle mouilla de larmes :
< Mon père, promettez-moi qae tous n'irez pliis jamais chasser dans les mornes....
— Jamais qu'avec ta permission , répondit le baron en serrant contre sa poitrine cette belle tête éplorée.
— Et vous aussi, monsieur, tous faites la même promesse î reprit-elle en se tournant vers le comte avec un mouvement naïf; si vous saviez combien j'ai pleuré ce soir! »
M. de ioi^ueydoD, fort émui prit la maia qu'elle avançait vers loi et U pressa de ses lèvres.
- Remets-loi , ma Sydonie ! dit le baron ; tu tols bien que nous sommes virants et bien portants, pourquoi pleures-tuï Emmenez-la
danssacbambre, mademoiselle Bénotf, i^oula-
iz=rtNGoo«^lc
108 SYDONIE.
t-il en se tournant vers l'institutrice, t&chez de la calmer, Nous avons besoin de repos aussi ; le comte souflre de sa blessure peut-être plus qu'il ne le dit. ■
Le lendemain matin de bonne heure, Mlle de Kemadec , ayant été avertie qu'Youna avait été transporté k l'infirmerie , s'y rendit aussitôt avec Mlle Benoit. L'intirmerie , était un grand corps de logis situé & l'écart , derrière les cases à nègres, et divisé en plusieurs suites. Au lieu de mettre Youna avec les autres malades , on l'avait déposé dans la pièce qu'occupait le chirurgien attaché à l'habitation. Le blessé était couché sur une espèce de lit de camp et ne donnait pas signe d'existence ; sa tète était rejetée en arrière, son regard fixe, son corps immobile et roide ; tout annonçait qu'il était frappé du mal redoutable qui, sous ces brûlantes latitudes, complique souvent les blessures même légères et les rend presque toujours mortelles. Le baron était déjà accouru près du malade et interrogeait le chirurgien avec anxiété, lorsque Sydonie entra.
SYDONIE. 109
« Juste ciel ! dit-il, tous croyez que cet homme est perdu sans ressources? :
— Sa blessure n'est pas profonde , répondit le cbinu^en ; mais les premiers symplômes du tétanos se déclareol, et je n'ai pas grand espoir. Ce n'est pas le premier noir que vous voyez succomber à cette maladie, monsieur le baron . vous savez qu'il n'y a pas de remède....
— Elle se guérit quelquefois par une violente commotion morale, dit vivement M. de KenUH dcc: je vais essayer.... >
Il se rapprocha du malheureux et lui dit à haute voix :
■ Youna , en récompense du dévouement que tu as montré hier, je faffhuichis; dès à (irésênt tu n'es plus mon esclave , tu es libre.
— Tu es libre , Youna , répéta Mlle de Kernadec qui s'était rapprochée aussi ; allons , aie bon courage... et prends ceci , je le veux..,.*
Elle s'empara de la tasse qu'une négresse présenlait en vain au malade, et, l'appuyant
iz=rtNGoo«^lc —
110 STDOHII.
contre ses dents seirtes , elle essaya elle-même
de le fiùre boire.
YouDB RI un effort comme pour joindre les mains, ses traits s'enimètent, il remua les lèfres, et un éclair de bonhênr brilla dans son regard. Le chirurgien, qui l'observait attentivement , dit alors au baron :
■ Je crois qu'il ne mourra pas ; monsieur , vous lui aves véritablement sauvt la vie en lui donnant la liberté. •
nGoo'^Ic
fini d'tm mois d'fttslt écoolè âepais l'aniTie de M. Boisgueydon. Il «toit élabli à l'habitation Ker&adec comme uu homme qu'on ne laissera jamais repartir ; pourtant aucune proposition directe n'avait eu lieu , et le mot de mariage n'avait pas même été prononcé. Le baron , k
iz=rtNGoo«^lc
lis SVDONIE.
peu près certaio des sentiments de sa Qlle , ne la consultait pas sur ses projets; il la laissait s'abandonner sads inquiétude , sans prévision , au penchant qui l'entraînait et dont elle i^orait encore le nom. Elle devinait sans doute les desseins de son père ; mus , dans la chaste ~ ignorance de son cceur , elle voyait dans U. de Boisgueydon non l'homme qu'elle aimait, mais celui que la volonté paternelle avait préféré : dans cette âme docile et tendre, le sentiment du devoir se confondait avec l'amour. Le comte était dans la situation tout h la fois douce et pénible d'un homme dont la félicité est mêlée d'inquiètes espérances. Malgré les encouragements tacites que lui donnait le baron, il n'osait croire encore à son bonheur. Il était éperdament épris de Sydonie, et souvent il se demandait ce qu'il deviendrait s'il était abusé dans son secret espoir , si , àa lieu du fumr époux de sa fille, H. de Kemadec ne voyait en lui que le parent digne d'une cordiale hospitalité , si la belle Sydonie ne répondait que par une froide bienveillance, une faible amitié, à l'amouF qu'elle lui avait inspiré. Lorsqu'il concevait ces
SYDONIB. 113
aqpréhenMons , ii iombait dans d'amères tristesses qae la présence même de Mlle de Kernadec ne pouTÛt dissiper, et qu'il expliquait par l'inquiétude où le jetait le silence de sa fomiUe, dont il n'avait reçu aucune nouvelle depuis son arrivée k Sainl-Domin^e.
Un malin, de très-bonne heure, le comte Alphonse entra dans la chambre de H. de Rernadec, une lettre à la main , le visage triste et troublé.
( Vous avez des nouvelles de France \ s'écria le baron.
— Oui, monsieur, répondit-il; de mauvaises nouvelles ; le parti républicain a aboli la noblesse, il abolira aussi la royauté. Mon père, consterné de la tournure que prennent les événements, a résigné ses emplois, il est rentré dans la vie privée. Hais il n'y a pas trouvé le repos ni la sécurité. Depuis mon départ il s'était retiré à Boisgueydon, pensant y vivre tranquille; mais les révolutionnaires ont pillé et incendié le ch&teau. Mon père a couru les plus grands dang«rs ; et maintenant , retiré chez un de ses
,niz=rtNGoO«(lc
Ilh âTMNlE.
anciens compagnons d'armes, il attend In manant d'aller rejoindre tant de bons gentil»honitnes passés Jt l'étranger. Hélas I c'est un exil 1 et peut-fitre mon devoir eerait d'aller le partager.
— Monsieur le comte, dit spontanémentle baron de Kemadec , puisque Tolre père se décide h quitter la France, c'cBt iai qu'il doit venir. Partes, allez le chercher, et, pour le décider à passer la mer, dites-lui qu'une famille qu'il peut considérer comme la sienne l'attend à Saint-Domingue, que vous y avez laissé nn père et qu'il y trouvera une fille,
— Quoi I monsieur , balbutia le comte avec une profonde émotion, vous me permettez d'espérer.... de prétendre à un si grand bonheur!...
— 11 y a longtemps que Je vous destinais Sydonie, dit le baron attendri-, quoiqu'une foule de prétendants se soient oETerls , je vous l'ai gardée t rendez-la heureuse ...,
— Ah I son bonheur est certain s'il dépend de moi I s'écria le comte Alphonse ; mais, monàeWi elle ne connait-paBvosintentîonB, je n'ai passonatea.... : - ; .
iz^rt^Gooi^lc
STDONIE. 119
— Allons la troiiTer , dit le baron en souriant.
— Oh! monsieur, pas tom de suite.. .je tremble!... répondit le comte respirantà peine; si elle démentait votre promesse, s'il fallait renoncer à l'espoir que vous me faites confieroirl
— Venez! s'écria le baron en l'entraînant ; quand je voua dis que je réponds de son consebtement. -
I^ déjeuner était déjà servi datte la galerie; Sydonie et MHe Benott attendaient.
• Ha Qlle.dit le baron en entrant, voilà hotre h6le qui se dispose à nous faire ses adieux ; il s'en va en France chercher son père , M. le marquis de Bois^eydon. Mon cher Alphonse , ajouta-t-il en s'adressant au comte, voulez-vous dire à quelle intention vous allez nous l'amener?
— Pour qu'il ait l'honneur [de vous demander mademoiselle votre fllle en mariage, répon* dit en tremblant M. de Boisgueydon î
~ EJh bien I ma flile , dit gaiement le baron »
iz=rtNGoo«^lc
118 SYDONIE.
que répondroDS-nous alors h ud boa ¥ieiix gentilhomme qui aura Tait deux mille lieues pour demander ta main? ■
Sydonîe se jeta tout éperdue dans les bras du baron; peut-être ce qui la louchoit et la frappait te plus & ce moment , c'était celte idée d'une prochaine absence et le chagrin de voir partir le comte Alphonse; elle |>Ieurait et gardait le silence, si bien que H. de Kemadec un peu inquiet murmura :
< Est-il possible que lu hésites, mon enfant! Si tu Toyais la physionomie de ce pauvre comte !... ■
Elle se retourna alors, lui tendit la main, et dit avec tm sourire mêlé de larmes :
■ Vous serez de retour bientôt? -
Il ; avait plusieurs navires en partance dans la rade du Gap, et il fut décidé que H. de Boisgueydon quitterait l'habitation le surlende-
i,G(Hl«^lc
SYDONIE. 117
main, afin de s'embarquer sur le -premier vaisseau qui mettrait à la voile. On pouvait complei' sur des traversées de trente à quarante jours, et le comte devait selon toute apparence être de retour à Saint-Domingue vers le milieu de l'été.
Le soir qui précéda son départ, la famille demeura réunie plus tard que d'habitude dans le salon. Le baron et Mlle Benoit faisaient par cqptenance une partie de cartes ; Sydonie était assise un peu à l'écail, près d'une fenêtre, avec M. de Boisgueydon. Tous deux gardaient le silence, absorbés dans la douleur d'une si prochaine séparation. La jeune fille tourna les yeux vers la pendule, dont l'aiguille allait sonner l'heure de ces tristes adieux, et elle murmura en frissonnant :
• Minuit déjà I »
Le comte lui dit alors :
■> Dans un moment nous serons séparés.
Demain je serai loin d'ici. Que deviendrai-je
iz=rtNGoo«^Ic
Jl« flVDONIE.
alorsî... quelle i^r«ute Bolitade autour de inoil je ne virral que par mes souvsaini.... Ahl je voudrais pouvoir emporter, arec votre image, une partie de CB qui vous environne, ce bouquet que vous aves gardé tout le jour, cet éventail, ce ruban qui touctie votre braB, le parfumde vos cheveux!...
— Ainsi, murmura Sydooie en ret^anl ub larmes, vous seriez heureux d'avoir soui Ififi yeux quelque chose qui vous rappel&t fccba^e instant d'une manière vive ce paye, celte maison, ce» personnes que voua regrette» î Vous sériel heureus d'emporter un tel souvepirî
— Ahl s'écria le comte, c'est dono votre portrait que voua voules me donner!...
Elle se leva sans lui répondre et alla chercher le petit tableau que Mlle Benoît lui avait donné pour ses étrennes.
■ Tenez, dit-elle, c'est la chose du monde qui a le plus de prix à mes yeux ; emportez-la, elle est à vouS'
■^ Un moment viendra où yeus reprendrez
SYDONIE. H9
ce don précieux, s'écria le comte; alors tout mon bonheur me sera rendu, aucun pouvoir humain , aucune nécessité , aucun devoir ne pourra plus nx'éloigner de vous! •
Au point du jour, M. de Boisgueydon se mît en route avec le baron, qui avait voulu l'accompagner jusqu'au Cap. Sjdonie, cachée derrière les jalousies de sa chambre, les vit monter dans la chaise que le postillon nègre lança aussitôt au grand trot. Lorsque la légère voiture eut disparu au fond de l'avenue, la Jeune fille se jeta tout en larmes dans les bras de Mlle Benoit, et s'écria saisie d'un fatal pressentiment :
« C'en est fait, mon Dieu ! les heureux jours de ma vie sont passés!.., tout mon bonheur s'en va avec lui !
iz=rtNGoo«^lc
i.GcHl'^lc
Le jour même du départ de M. de BoisgueydoD, à l'heure de la promenade, Youna se trouva sur le passage de Mlle de Kemadec ; c'était la première fois qu'il paraissait devant elle depuis qu'U était guéri de ses blessures. En le voyant «lie s'arrêta et lui dit avec bonté :
iz^rt^Googlc
tS2 SVDONIE.
< Eh bien ! Youna, tu as quitté l'infirmerie ; te voilà guéri tout à fait, n'est-ce pas?
— Oui, gr&ces au bon Dieu, c'est fini ; je n'ai plus de mal, répondit-il avec une expression de contentement qui ne lui était pas ordinaire. Maîtresse, si vous sortez en voiture aujourd'hui, je monterai sur le siège.
— Tu n'y es plus obligé, dit Mlle ue Kernadec en souriant ; maintenant tu peux te reposer tout le' long du jour, aller où bon te semble et faire ce qui te plaît ; tu es ton
maître. »
Youna secoua la tête d'un air attristé et garda le silence.
* Mon père t'a affranchi, continua Mite de Kemadec ; il l'a dit au géreur, qui a dû faire les formalités nécesSatfes ; n'flB-tu pM reçil ta patente de liberté T
— La voici, maltresse, fépondit-il en tirant im papier renfermé dans la pothc de êa ja* quelle.
-^ Mon brftve Yonnk, tu voil bien que tti
i,G(Hl«^lc
SYDONIE. 113
nfl nous ippartieDs plus, reprïl Sydonie avec bienreillance ; c'est fini, je ne peux pins rien -te cotnmander; tu es ton maître, te dis^e, tu es libre.
— Je suis libre de tous rendre ma patente de liberté , répondit-il en tendant le papier k Sydonie; tenez, maîtresse , je n'en veux pas.... Je veux toujours tous obéir et tous servir.
— Je te garderai près de moi de grand cceur, dit Mlle de Kernadec, touchée de ce déTOuetnent et de cette simplicité ; mais je ne veux pas reprendre ton titre d'affranchissement. C'est bien, c'est entendu, Youua, lu restes à mon service, et dès demain tu reprendras tes fonctions. Aujourd|hni lu peux le reposer encore ; je ne me promènerai pas en voiture. »
Le départ du comte, l'absence momentanée de M. de Kernadec, avaient jeté Sydonie dans uçe extrême tristesse ; il s'était fait tout à coup autour d'elle une sorte de sofitude et de silence qui l'accablaient d'une peine inconnue, d'une
iz=rtNGoo«^lc
iil* SYDOHIE.
vague et continuelle souCTrance. Le temps, qui naguère emportait si rapidement les belles heures de sa ¥ie, se traînait maintenant d'un pied de plomb pendant ses longues journées et, comme toutes les âmes nouvellement éprouvées par la douleur, elle ne savait ni s'y soumettre ni s'en distraire ; inquiète, étonnée des mouvements de son propre cœur, elle disait ingénument & Mlle Benoit :
• Hélas! ma bonne amie, je ne me faisais point d'idée de l'attachement qu'on peut concevoir pour une personne que l'on connaît à peine, et de la douleur que cause son absence.... Par moments, je me reproche cette tristesse excessive. J'éprouve une sorte d'eE(t*oi de ce qui se passe dans mon &me!... Âhl si mon père m'ordonnait maintenant de ne plus songer k M. de Boisgueydon, que j'aurais de peine à lui obéirl Combien j'aurais été mallieureuse s'il m'avait choisi un autre mari ! Je le sens à présent, ma bonne amie, il n'est gfis toujours facile d'être une 611e soumise et de faire son devoir! Kt même quand tout vous
iz^rt^Gooi^lc
SYDONIE. an
sourît en ce monde, quand on a comme moi le père le plus tendre, et qae l'avenir promet la plus heureuse destinée, on n'est pas à l'abri du chagrin ; car je me trouve bien malheureuse en ce moment et je pleure sans pouvoir me consoler. >
Quatre jours plus tard, un exprès venant du Cap apporta à Mlle de Kemadec des lettres de son père et de son âancé. Le comte était au moment de s'embarquer, et il écrivait à Sydonie des adieux mêlés de tristesse et d'espérance; la pensée du retour tempérait la douleur du départ. M. de Kemadec annonçait à sa niie qu'après avoir conduit k bord le cher voyageur, il reprendrait immédiatement le chemin de l'habilation. D'après la date de ces lettres, le navire sur lequel s'était embarqué M. de Boisgueydon avait àù mettre à la voile ce jour-là même de grand matin, et le baron en route déjà devait probablement arriver la nuit suivante.
Après cette lecture, recommencée plus d'une fois et interrompue par des soupirs et des
iz=rtNGoo«^lc
IM SYDONIE.
larmes, la pauvre Sydonie alla vers la fenitre
et munnura en regardant la mei' :
< C'est là qu'il est maùlenant, et peut-être bien loin déjft.... Peut-être en ce moment tourne-t-il pour la dernière fois tes regards vers notre tle. Oh ! triste , triste séparalion I
— Hais voire père revient , dit Mlle Benoit en relisant ta lettre du baron ; sans doute il sera ici ce soir. Ma Sydonie, nous veillerons pour l'attendre.
— Que cette journée va me paraître longue ! ■ murmura la jeune fille.
— TAchons de noua distraire un peu , mon cœur, reprit vivement l'institutrice : je vous propose d'aller fiiire une visite k ces bonnes petites demoiselles de Mibrail, qui n'ont pas pu venir à notre dernier bal.
— Nous irons si cela vous plati ou vous paraît convenable, ma bonne amie, > répondit Mlle de Kernadec d'un ton mélancolique.
Il était alors huitheures dumatin.etMlle Be-
iz=rtNGoo«^lc
STDOMB. 127
nolt décida qu'il foUait partir tool de suite : avec dé bons chevaux l'on pouvait arriver & l'habilation Hibrail avant la grande chaleur du jour; le temps était favorable d'iùlleurs; une légère brume répandue dans l'atmosphère afTaiblissait les rayons du soleil dont la lumière semblait plus pAle , et le vent qui soufflait par intervalles devait fraîchir encore, selon toute apparence, vers l'heure de midi. Mlle Benoit donna ses ordres, et un quart d'heure après la voiture s'avança au perron. C'était une espèce de cabriolet monté sur quatre roues et fermé par des rîdelets de soie qui interceptaient le jour et la poussière' sans empêcher i'air de circuler dans l'intérieur. Youna était but le siège, et un grand nègre mozambique, faisant fonctions de v^elde pied, se tenait à la portière. Mile Benoit remarqua qu'au lieu de chevaux l'on avait attelé des tnuJes , et elle en demanda la raison.
< C'est que nous allons traverser les Mornes, répondit Youna. La route est assez belle, mais elle longe des précipices. Les mules ont le pied
iz=rtNGoo«^lc
12a SYDONIE.
.plus sûr qoe les chevaux, et, en cas de mauvais
temps, elles ne sont pas si effrayées.
— Il n'y a pas d'apparence d'orage . dit Mlle Benoît en regardant le ciel; le temps est magni-
Youna hocha la tête et répondit :
■I Les oiseaux de mer volent en troupe du côté des lagons; le crabier se tient tranquille au bord de l'eau :. peut-être que la journée ne s'achèvera pas comme elle commence. ■
Sydonie, assise au fond du léger équipage, n'entendit pas l'observation d'Youna ; Mlle Benoit n'eut pas l'air d'y prendre garde, et l'on partit.
A vol d'oisean , il n'y avait guère que deux lieue^ de l'habitation Remadec k l'habitation Mîbrail; mais les sinuosités du chemin triplaient la distance. Une fois qu'on avfùt quitté la plaine on entrait dans une route tracée & travers la chaîne de montagnes appelée les PeUts-Gahaux, et l'on parcourait un paysage solitaire où l'on .
iz=rtNGoo«^lc
SYDONIE. 129
apercevait à peine quelques traces de culture. Des forêts vierges couvraient les collines de leur base à leur sommet, et formaient ainsi d'immenses cônes de verdure déchirés çà et là par des roches nues et calcinées.
- L'habitation Mibrail, située au milieu, des Mornes , surun vaste plateau environné de bois, appartenait à une famille d'anciens créoles qui, comme les Kernadec , s'étaient établis dans l'Ile dès les premiers temps de la colonie. Mais leur fortune n'avait pas prospéré comme celle de leur voisin de la plaine : ils n'étaient pas riches et vivaient, en simples campagnards, du revenu borné de leur domaine. Une vingtaine de noirs cultivaient leurs caféières et leurs plantations de cotonniers, et quelques tialtiers conduisaient jusque dans les savanes de la partie espagnole le nombreux bétail que deux fois l'année " on allait vendre siu* les marchés de la plaiue. La grande case, construite en bois et recouverte d'un toit d'essenle, était la même qu'éleva le premier possesseur du sol ; ceux qui l'habitaient aTdent conservé dans toute leur simplicité les mœurs des anciens colons; en i^e
iz=rtNGoo«^lc
130 STDONIB.
moment, trois générations y vivaient réunies sous l'aulorité patriarcale de l'aïeul, un beau vieillard encore plein de vigueur et d'activité. Lorsque Sydonie arHva, les dames de la famille étaient réunies dans la galerie qui servait de saloD el de salle à manger; l'Edeule el la inëre, assises dans leurs grands Tauteuils d'aca^ jou, surveillaient le travail d'une demi-douzaine de négresses qui cousaient assises par terre , et les deux demoiselles de Hibrail faisaient réciter le catéchisme à une troupe de négrillons aussi turbulents, aussi malins que les gamins de nos écoles primaires. En entendant une voiture , elles coururent sur l'esplanade qui s'étendait devant la case , et firent une exclamation de joie en reconnaissant Mlle de Kemadec et sa compagne; ces visites de bon voisinage étaient les seules distractions, les seiUs plaisirs de leur solitude. Glles s'emparèrent de Sydonie et l'amenèrent dans la galerie en lui Taisant mille caresses. A l'aspect des nouvelles venues, les négrillons partirent de tous cAtés cOmme un vol de corneilles , et allèrent s'abattre sur l'esplanade autour de la voiture, dont ils se prirent
iz=rtNGoo«^lc
STBONIE. lai
k considérer avec admiration les harnais élégants et la doublure de damas cramoisi.
Il n'y avait pas la moindre trace de luxe chez les Mibrail ; mais l'aisance et le bien-être se révélaient dans tous les détails de leur intérieur. L'ameublement de la galerie consistait seulement en une longue table de bois de cèdre et en quelques sièges commodes, quoique grossièrement façonnés. De vieilles gravures tirées dei' Ancien Testament ornaient les lambris, et de grosses nattes fabriquées par les négresses de l'habitation servaient de tapis ; mais les dames de Mibrail avaient des robes de toile des Indes d'une éblouissante blancheur , des souliers de soie qui tenaient & peine sur leurs pieds Sns et cambrés , des madras de couleur noués autour de la tête, et cette fraîche et simple toilette ne différait en rien de celle que portail ordinairement la allé du baron de Kemadec , la plus riche héritière du quartier de l'Ouest. M|ue de Mibrail embrassa Sydonie, la fit asseoir & l'endj-oit de la galerie le plus exposé au courant d'air, comme l'on met chez nous les gens qu'on veut bien recevoir près de la cheminée; puis
iz=rtNGoo«^lc
tn SYDOMIE.
elle fit apporter le café. Après cea premières
formalités de la politesse créole, la conversation
s'engagea.
- Nos messieurs seront bien désolés en rentrant ce soir, dit l'aïeule; ils ne soupçonnaient pas que nous aurions une aussi aimable visite , et ils sont allés dans nos vieilles plantations de café du Morne-Noir chasser les pintades marronnes. Jésus! c'est qu'il fout aller loin pour trouver le gibier maintenant ; depuis que les gens de couleur prétendent aller de pair avec nous, il n'en est point qui ne se promène hardiment, le fusil au bras, jusque sur nos habitations. De mon temps cela ne se passait pas ainsi.
— Jusqu'ici le dommage, est peu de chose, ma mère, dit Mme de Mibrail avec douceur; nous n'avons pas trop k nous plaindre des petits propriétaires nos voisins.
— Plus lard, vous verrez! vous verrez!.,, murmura la vieille dame en hochant la tête.
— Allons , ma bonne maman , ne nous attristons pas de tout cela ! s'écria l'one des jeunes
iz=rtNGoo«^lc
STDONIE. 133
filks avec l'insoucianle gaieté de son âge. Tant pis si les grifTes, les marabouts , les mulâtres , les métis et toute cette race noir&tre chassent □olre gibier , il nous restera bien toujours un quartier de cabri marron à mettre sur la table lorsque Mlle de Kemadec nous fera, comme aujourd'hui, le plaisir de venir dîner avec nous.»
Les deux demoiselles de Mibrail élûent de jeunes personnes mignonnes, fraîches et jolies, deux fleurs charmantes écloses dans un désert. L'aînée, une belle bmne aux yeux doux et brillants, dit à Sydonie avec un soupir:
« Je sais que le bal auquel vous nous aviez invitées a été charmaDt ; mais jugez si nous aurions pu y danser de bon cœur : mon frère s'était embarqué la veille pour retourner au Mexique.
— Hélas ! dans quel chagrin vous deviez être alors I dit Sydonie en lui serrant la main.
— Ma mère ne pouvait d'abord se consoler, reprit d'un ton plus bas Mlle de Mibrail ; main-
iz=rtNGoo«^lc —
13b STDONIE.
tenant, cela va mieux; on s'accoutume k tout, même & l'absence de ceux qu'on aime, surtout quand Us sont heureux ; mon frère est retourné h Mexico pour se marier.
— Que Dieu le protège ! que bientôt il sôit de retour, après un heureux vopgel » ditSydonie en soupirant au souvenir de celui qui en ce moment TOguait aussi sur la mer immense.
La température n'est jamais trës-élévée sur les plateaux des Mornes, et les courants d'air étaient ménagés arec tant d'intelligence qu'on ne s'apercevait pas de la chaleur dans la galerie de l'habitation Mibrail. Après le dîner, les dames restèrent assises autour de la table dans un doux far-ntente, s'entretenant, & la mode des créoles oisives, de tous les peUts événements arrivés dans le pays. On était malheureusement h une époque où des faits insignifiants en apparence avaietat leur importance. La vieille Mme de Mibrail raconta que, le soir précédent, l'on avait eu une espèce d'alerte sur l'habitation : les noirs d'ateUer étaient sortis furtivement de leurs cases et avaient passé une pariie de la
iz=rtNGoo«^lc
SYDONIG. 13S
nuit dans les bois , où ils avalent caché une de leurs idoles,
. Ma mère, il vaut mieux paraître ignorer leur faute que de les en punir, dit Mme de Mibrail; ce n'est pas la première fois que nos nègres vont adorer ainsi leur fétiche.
— Oui, depuis quelque temps l'on tolère cette abomination , répliqua vivement la vieille dame ; mais le ciel sait où celte indulgence va nous conduire! Mes enfants, je vous dis que le noir est l'eimem! du blanc, comme le diable est l'ennemi de Dieu !
— Voilà ma bonne maman qui retombe dans ses idées sinistres, dit l'une des demoiselles de Hibrail à l'oreille de Sydonie ; nous ne savons comment la distraire des prévisions qui la tourmentent, depuis que les gens de couleur ont faitconpattre leurs prétentions et que quelques ateliers se sont révoltés dans le quartier du nord.
— Il faudra l'amener' chez nous pour quelques jours, répondit Sydonie; là elle verra quelques blancs vivant en toute sécurité au mi-
138 SYDONIE.
lieu d'an millier de nègres. D'ailleurs, n'esl-ce pas ainsi dans toul le quarlier de l'ouest? Pourquoi nos esclaves se révolteraient-ils ? nous ne leur avons jamais fait de mal. >
Vers quatre lieui-es après midi, les aboiements des cliiens qui gravissaient le plateau se firent entendre.
( Voilà nos chasseurs qui rentrent déjà ! > dit Mme de Mibrai) étonnée.
Les deux jeunes filles coururent au-devant de leur père et de leur aïeul.
" Vous voici de bien bonne heure, s'écria l'atnée : vous avez deviné que nous avions aujourd'hui charmante compagnie; Mlle de Kernadec et Mlle Benoît ont dîné avec nous.
— Tespère que nous les garderons jusqu'à demain ; car, selon toute apparence, nous aurons un orage dans la soirée, dit gaiement M. de Mibrail.
iz=rtNGoo«^lc
STDOME. 137
— Quel bonheur ! Vous allez rester avec nous, raa chère Sydonic, s'écria; la- jeune fille..
— C'est impossible, répondit-elle; ma bonne Julie, il faut que je retourne ce soir à l'habitation, il le fiiut absolument. *
Le vieux Hibrail alla cousnlter le baromètre suspendu près de la fenêtre.
( Mademoiselle , dit-il , j'ai reconnu vers midi les premiers signes de l'orage : au lieu de continuer la chasse, nous avons rebroussé chemin; le baromètre confirme mes observations; l'orage n'éclatera peut-^tre qu'au coucher du soleil. Cependant il serait imprudent de TOUS mettre en route.
— Mon père arrive cette nuit , dit vivement Sfdonie; quel serait son étonnement , sonJoquiétude même , s'il ne me trouvait pas à l'habitation!
— En ce cas, mademoiselle, partez, partez sur-lcrchamp , reprit H. de Hibrail après avoir attentivement observé l'état du ciel; Vous arriverez probablement plus tAt que le mauvais
i,G(Hl«^lc
ISS STDOMIB.
temps ; mais il fout que votre cocher ne ménage pas son attelage.
— C'est Youna qui nous conduit ; je suis tranquille, > dit Mlle de Kernadec.
Les dames de M ibrail raccompagnèrent jusqu'à la voiture.
« Ha chère Sydonie , vous êtes légèrement Tèlue, enveloppez-vous de ceci, dit Julie de Mibrttit en déployant un grand carré de sole potu^re brodé de rosaces blanches qui se détachaient sur le fond comme des fleurs d'argent.
— Quel magniUque tissu ! s'écria Mlle Benoit ; c'est comme un manteau royal!
— Il n'y en a point de pareil dans toute l'Ile, dit Mlle de Mibrail ; c'est mon frère qui me l'a apporté de Mexico. »
A ces mots, elle s'avança pour le jeter sur les épaules de Sydonie ; mais Youna , se détournant sur son siège , montra du doigt au fond de la voiture une mante que sa jetine
iz=rtNGoo«^lc
SYDOItlE. 139
mallresse mettait de coutume lorsqu'elle m hasardait à sortir les jours de mauvais temps.
< Merci, Youna, dit-elle avec surprise; tu avais doue deviné que nous aiuions peut-être de la pluie aujourd'hui!
— Ce matin , le crabier se tenait tranquille entre les joncs, je l'ai dit, » murmura-Uil, et, relevant la tfite , il ajouta : « Maîtresse , sans perdre une minute , à présent il faut partir. >
La voiture descendit hardiment au grand trot le versant du morne , et Tfoima lança ses mules au galop dans un chemin uni, mais bordé de précipices. Les deux femmes , effrayées de ce trdn désordonné , se serraient l'une contre l'autre sans proférer une parole. Pourtant le soleil brillait encore, quoique environné de Tapeurs qui semblaient se condenser dans l'atmosphère; la brise était tout à fait tombée , et un silence profond régnait dans les airs. Vers l'est, uu nuage noir flottait sur la croupe des montagnes de la partie espagnole et grandissait rapidement; bientAt ses flancs, d'un
iz=rtNGoo«^lc ~"
IM SYDONIE.
bleu plombé , altei^irent les cimes plus rapprochées des Mornes , et en quelques moments une sorte de crépuscule blafard remplaça le jom*. Ia voiture franchissait alors une rampe étroite qui tournait entre les Homes. D'un c61é s'élevait la crête chauve de ces masses granitiques , dont la base était ensevelie dans d'inextricables halliers qui s'étendaient jusqu'à la marge du chemin ; de l'autre s'ouvraient des gouffres, h demi masqués par des réseaux de verdure qui se balançaient entre les deux bords de la ravine , semblables à des ponts aériens. Le long de la route croissaient de hauts palmistes , dont le tronc droit et couronné d'un chapiteau de feuillage s'élançait du milieu des obscures ramées et dominait les plus grands arbres.
Au point culminant de ce passage , Youna arrêta les mules et descendit de son siège. Après avoir observé d'un œil attentif les nuages amoncelés, les profondeurs désertes du ciel et la nature immobile et muette , il se rapprocha de Mlle de Kemadec et lui dit avec une inquiétude contenue -
i.GtHl'^lf
SYDOKIE. ilii
1 Petite maîtresse, il n'y a pas un oiseau dans l'air; les bfttes fauves se taisent et se cachent au fond des bois : voilà le mauvais temps qui vient.
— L'orage menace, répondit Sydonic en avan<^uil U (ële; mais il n'est pas encore tombé une goutte de pluie. Allons , mon brave Youna, nous sommes à moitié chemin, tu as un bon attelage , tu es un habile cocher : en avant.
— Maîtresse , je suis sûr que mes mules raseront ces précipices sans broncher, répondit-il ; mais , par un temps comme celui-ci , il n'est pas prudent de courir.
— Cet homme a raison , dit Mlle Benoit ; le tonnerre va éclater, et nous l'attirerions sur nous peut'élre. Au lieu de poursuivre notre route , cherchons un -abri sous les arbres. >
Tout à coup un bruit sec et semblable au siffiement d'un boulet lui coupa la parole. La vibration de l'air agita les feuilles des arbres qui frémirent comme par un grand vent , etla montagne trembla jusque dans ses profondeurs
141 SYDOHIE.
caveraeuBes. Youna s'était jeté à la t£te des mulea qui se cabraient et reculaient épouvantées. Mlle Benoit, fort effrayée, Ht descendre Sydonie et l'entraîna sous un bouquet de palmistes au bord de la route. En ce moment la foudre éclata de nouveau , une raie de feu déchira les nuages et l'on entendit dans les airs un coup sec suivi d'une détonation comparable i celle d'une ligne d'artillerie.
< Le tonnerre eat tombé ici I i murmura Youna, aveuglé par les éclairs et frappé d'une sorte de commotion qui l'ébraola de la plante des pieds & la racine des cheveux.
Aussitét il chercha des yeux Ulle de Kemadec : elle était assise au bord de la route , le visage appuyé sur ses mains ; Mlle Benoit était derrière elle; droite comme le tronc d'un palmiste , la tète baissée sur la poitrine et les bras' pendants. Pendant quelques minutes , les éléments semblèrent se confondre dans un impétueux tourbillon qui menaçait de détruire tous les êtres animés ; puis un mugissemeot aotu'd
STDONIE. 1L3
que la nuée crevait, el la pluie commença k tomber.
Alors Youna remit le soin de contenir l'attelage au nègre mozambiquê , lequel , frappé de terreur, s'étail accroupi sons la voilure ; ensuite il alla vers Mlle de Kemadec en s'écriant :
« Rassurez - vous , maltresse; cette grosse pluie empêchera le tonnerre de tomber. •
Au même instant il s'aperçut que le déshabillé de Mlle Benoit était brûlé sur le cAté du haut en bas, comme si l'on eût promené sur elle un tison enflammé. Il la regarda au visage ; elle avait les yeux fixes et ouverts , la bouche légèrement contractée. Il l'appela ; elle ne répondit pas. Il U toucha légèrement au bras ; elle tomba comme un corps inerte privé de son point d'appui par une faible secousse. La malheureujse institutrit» était morte frappée pat* ta fondre qu'avait attirée sur elle la flèche élevée du palmiste. Youna se pencha vers Mlle deKernadec , et , n'osant la toucher , il l'appela d'ime voix tremblante.
iz=rtNGoo«^lc
ikk STDONIS.
< J'ai peur!... mon Dieu, j'ai peur! s'écria ta jeune SUe éperdue en se couvrant le visage pour ne pas voir la lueur sinistre des éclairs.
— Oui , maîtresse, fermez les yeux et restez ta tranquille , > dit Youua.
Et , avec une singulière présence d'esprit, il imposa silence d'un geste au nègre épouvanté; puis, soulevant le corps de l'institutrice, il te cacha non loin de là sous les halliers. Il attendit encore quelques moments, ensuite il se rapprocha de Mlle de Keniadec , qui n'avait fait aucun mouvement , et il lui dit :
« Venez , maltresse ; U font essayer de traverser la ravine avant que tes grosses eaux barrent le passage. »
Elle se releva en appelant Mlle Benoît, et, ne l'apercevant pas à ses côtés, elle s'écria :
< Ha bonne amie !... où èles-vous T
iz=rtNGoo«^lc
SVDONIE. ikn
— Elle a marché devant, petite maltresse, répondit Youna ; nous la retrouferons.
— Que dis-tu?... Mlle Benoît s'est éloignée sans me parler 1 Elle m'a laissée seule et s'est mise en marche à travers celte tempête effroyable! s'écria Sydonie avec un ëtonnement qui domina pendant quelques-instants ses angoisses et sa terreur.
— Oui , [maîtresse , elle s'en est allée , - répondit Youna.
Mlle de Kemadec regarda autour d'elle avec une expression de doute , de stupéfaction ; ensuite elle s'écria :
« Allons , allons la rejoindre ! >
Elle s'élança dans la voiture, qui aussitôt partit rapidement et l'emporta tout éperdue. Lorsque Youna fut ainsi parvenu à l'éloigner de l'endroit funeste où un si grand malheur était arrivé à ses côtés , sans qu'elle s'en fût doutée , il arrêta la voiture et apprit à Mlle de Kemadec cet étrange et terrible événement.
iz=rtNGoo«^lc
U« SYDONIE.
D'abord elle ne voulat pas le croire , et lui commanda de retourner sur ses pas; mats bientAt, succombant il son eaisissement et à sa douleur, elle éprouva une sorte de déE^lanco et demeura renTersée au fond de la voiture dans une,complëte immobiUlé. ïouna profita de l'anéantissement où elle était plongée , et , lançant son attelage avec une hardiesse incroyable , il descendit & fond de train le versant dangereu:ï des Mornes. L'ouragan était datic toute sa furie , le tonnerre ne cessait de gronder et ta pluie tombait à torrents. Il fallait l'adresse et le sang-froid d'Youna pour passer dans les terrains déjà inondés et traverser la plaine. Il y parvint ; avant la nuit close , HUe de Kernadec arrivaU à l'habitatiorii Ses mulâtresses l'emportèrent tout éplorée dans sa chambre et la mirent au lit, tandis que le géreur , averti du triste événement, envoyait un exprès au-devant du baron pour le prévenir et h&ter son retour.
Mlle de Kemadec passa la nuit dans une sorte de délire. La tempête continuait et ses bruite formidables la faisaient frissonner et
iz=rtNGoo«^lc
SYDONIE. 147
trembler. Elle appelait en pleurant Mlle Benoît; puis elle se levait et se traînait jus^'à la fenêtre ; les yeux tournés vers la mer , qui se confondait avec le ciel noir , et dont elle croyait entendre les vagues irritées , elle priait Dieu {lour les voyageurs , pour les pauvres naufragés près de périr dâus eette tourmente. Il lui semblait qu'un navire en «détresse tirait des coups de canon près du rivage, et qu'elle voyait sur les flots des lueurs vacillantes.
Le jour parut enfin et éclaira un sinistre tableau. La pluie avait cessé, mais les vents soufflaient par rafales de tous les points du compas ; la mer était horrible , et les vagues Jetaient leur écume blanche bien avant dans les terres basses qui bordaient l'embouchure de l'Esterre. A cet aspect , la malheureuse Sy* doute leva les mains au ciel en s' écriant i
«Mon Dieu l j'avais vécu trop heureuse jus^ qu'ici !..i Vous m'avez punie de mon bon* heur... Vous m'avez tout 6té peut-être dans ce jour funeste !;.. »
iz=rtNGoo«^lc
K8 SÏDONIE.
Le baron arriva dans la matioée. Sa douleur, sans être aussi violente que celle de sa fille, fut extrême. Il éprouvait aussi de vives inquiétudes pour H. de Boisgueydou ; le na- . vire sur lequel il s'était embarqué avait dû ' courir de grands dangers s'il n'avait pas gagné la haute mer avant l'ouragan ; la moindre faute dans sa manœuvre avait pu causer sa perte, et il fallait attendre dans de cruelles anxiétés des nouvelles qui pouvaient larder trois ou quatre mois.
Le même jour, , six nègres conduits par Youna, allèrent chercher dans les Mornes le corps de la pauvre institutrice ; elle fut inhumée dans le cimetière de l'habitation , au fond d'une vallée solitaire où reposaient déjà plusieurs générations de mattres et d'esclaves , car les Kemadec avaient voulu qu'une même sépulture les réunit dans cet enclos funèbre. La triste cérémonie se fit à l'insu de Sydonie , et ce ne fut que longtemps après qu'elle apprit où étaient les restes mortels d'une personne qui lui avait été si chère.
iz=rtNGoo«^lc
vu
Le temps, qui apaise les plus vires douleurs, calma les regrets de Sydonie. Quoiqu'elle n'eût aucune nouvelle de M> de Boisgueydon, les mortelles inquiétudes qu'elle avait conçues d'abord s'affaiblirent aussi, et il ne resia plus enfin dans son ftme qu'une tristesse mêlée de
iz^rt^Gooi^lc
ISO SYDONIE.
mélancoliques espérances. Quatre mois s'étaient écoulés depuis le départ du comte, et le moment approchait où l'on pouvait attendre son retour. Mlle de Kemadec commençait à ressentir l'espèce de félicité, que donne la seule espérance d'un événement longtemps souhaité ; mais ce bonheur était mêlé de passagères angoisses. Bien que l'on n'eût mentionné aucun sinistre causé par l'ouragan, elle n'était pas complètement rassurée, et elle frissonnait lorsqu'en sa présence on parlait d'un naufrage.
Les événements qui s'accompifssaient d'ailleurs dans la colonie la tenaient dans une certaine inquiétude. Tout était tranquille encore dans l'ouest ; mm la lutte entre les blancs et les hommes de couleur avait commencé dans le quartier du nord et il s'en était suivi de grands désordres : les esclaves en avaient profité pour se révolter, et plusieurs habitations avaient été incendiées.
Une lettre de M. de Boisgueydon arriva enfin : elle était datée de Soutbsmpton. Le comte avait appris, en arrivant en France, que son père s'était réfugié en Angleterre ; il était allé le
iz=rtNGoo«^lc.
SYDONIE. 1S1
rejoindra immédiatement, et tous deux se disposaient À s'embarquer pour la Jamaïque, d'où il leur serait facile de passer h Saint-Domingue. Ce parti était plus sûr, et surtout plus prompt, attendu la difficulté de trouver un navire faisant TOile directement pour un des ports de la colonie française. A cette nouvelle, Sydonie Éprouva une sorte de réaction morale : son &me, longtemps comprimée par la douleur, sembla renaître à toutes les espérances, k la Sérénité, au bonheur de son existence première; il lui sembla qu'elle allait encore être heureuse ; après avoir lu la lettre de M. de Boisgueydon, «lie la serra contre son cœur, et murmura en levant en ciel ses yeux baignés de larmes d'attendrissement et de joie :
cHonDieulmcsmauvais jours sont passés....
mon bonheur revient avec lui !..- ■
Trois semaines environ s'écoulèrent. Tout était tranquille sur l'habitation Kemadec etaux environs ; pourtant le [baron éprouvait des inquiétudes sur la situation généralede la colonie.
Ht SYDONIE.
De nouvelles insurrections avaient éclaté dans le quartier du nord: les nègres révoltés incendiaient les habitations et tuaient, avec des cruautés iooules, les blancs qui tombaient entre leurs mains ; la plaine du Cap était dévastée, et l'on craignait de nouveaux malheurs. La grande Assemblée coloniale avait eu recours à l'étranger dans cette situation extrême. Ne pouvant être secourue àtemps parla métropole qu'elle accusait d'ailleurs de ces désastres , elle s'était adressée k lordSffîngham, gouverneur de la Jamaïque, et avait invoqué le protectorat de l'Angleterre.
Un soir, vers la fin d'août , le baron et sa fille veillaient seuls dans la galerie ; la journée avait été bi-ûlante eU'almosphère était encore remplie d'une lourde chaleur ; la brise de mer était si faible, qu'elle n'agitait pas le feuillage léger des tamarins, et que son doux murmure s'éteignait sur le rivage. Mlle de Kemadec, nonchalamment renversée dans son fauteuil et les yeux fermés à demi , était tombée dans une vague rêverie. Le corps aflaibli, ta poitrine oppressée par cette tempéralure énervante , elle
iz=rtNGoo«^lc
SYDONIE. 153
avait dénoué ses longs cheveux , dont le poids la fatiguait, et une de ces brunes suivantes, les soulevant à deux mains, séparait lentement entre ses doigts cuivrés ces magnifiques tresses couleur d'or; une autre mulâtresse, assise aux genoux de Sydonîe, agitait un grand éventail déplume emmanché d'un bambou, et répandait sur le visage moite de la belle créole de passagères boufTées de fraîcheur. Le baron , assis à quelques pas de sa fille , fumait sa longue pipe chargée de macouba.
■ Mon père, lui dit tout & coup Sydonie, avez-vous eu des lettres ce soir?
— Oui , mon enfant, répondit-il; mais il n'y a rien de nouveau. Les ateliers se battent toujours contre la milice dans la plaine du Cap. Sur la demande de l'Assemblée coloniale, le lord Ëffingham a expédié des armes. L'on dit aussi qu'il a envoyé un vaisseau de cinquante canons en croisière de ce côté de l'Ile.
— Pourquoi donc î Nous sommes bien tranquilles ici, •• observa Sydonie; h\, après un silence, elle ajouta timidement :
i.GtHl'^lc
154 STDONIE.
■ n me semblait que vous auriez pu recevoir quelque lettre de la Jamaïque !
— Ce n'est pas une letlre que j'attends, c'est U. deBoisgueydon lui-même, répondit le baron en souriant.
— C'est vrai; vous avez bien raison, mon père, dit vivement Sydonie : & quoi bon écrire quand on peut venir?... >
Elle se releva à ces mots et s'accouda sur la Tenêtre en regardant dehors.
• Jésus! s'écria-1-elle, que c'est étrange! Voyez, mon père , voye? cette clarté qui brille là-bas dans le ciel : on dintit la fumée d'une fournaise. ■
En effet, une lueur rouge&tre apparaissait & l'horizon, tantAt vive et brillante, tantôt subite- ' ment obscurcie par un nuage qui se dissipait promptemenf dans les airs. ^ crête des Mornes se 4<^coupait en noir sur ce fond lumineux, et tout le reste du paysage était plonge dans une obscurité profopde.
iz=rtNG<:x>«^lc
SYDONIE. 1S5
« Il y a certainement un incendie là-bas derrière les Mornes, dans la direciion de l'habitation Mibraill dit H. de £emadec.
— Il faut envoyer au secours, ■ s'écria Sydonie avec une douloureuse émotion.
Presque au même instant le géreur, M. Pantin, entra dans la galerie, }e visage pâle et bouleversé.
- Monsieur le baron, dit-il, une troupe de
nègres révoltés descend des Mornes Ils ont
mis le feu à l'babitation Hibrail et commle les atrocités les plus exécrables. En ce moment, ils sont déjà dans la plaine. Certainement nous allons être attaqués. >
Le baron se leva avec le geste d'un homme de cœur qui se trouve tout i coup eu face d'un péril imprévu, extrême, et qui sent que ie salut de tout ce qui l'environne dépend de sa résolution et de son courage.
* Monsieur Fantip, dit^ d'une loa brève,
iz=rtNGoo«^lc
186 SÏDONIE.
retournez à l'atelier, réveillez les commandeurs et que personne ne bouge, si ce n'est par mon ordre, sous peine de la vie. Faites fermer les portes de la sucrerie; qu'on apporte ici toutes les armes, que tous les employés se réunissent autour de moi.»
Gomme M. Fantin sortait pour exécuter les ordres du baron, il rencontra Youna à la porte de la galerie.
" Tu viens du dehors? lui dit-il.
— J'ai été jusqu'à la lisière du verger, répondit Youna. Malgré l'obscurité de la nuit, j'ai reconnu une troupe de gens qni s'aiancent dans le plus grand silence de l'autre c6té de l'Esterre.
— Il faut couper la corde du bac! s'écria le géreur.
— C'est déjà fait, dit Youna ; la barque est en dérive.
— N'importe, malgré les caïmans, ils passeront à la nage, murmura M. Fantin; et, s'ils
iz^rt^Googlc
SYDOMIE. 157
ânt des intelligences dans l'atelier, nous sommes perdus ! >
Mlle de Keiliadec ne proférait pas une parole , ne versait pas une larme ; elle se tenait près de son père, une main appuyée sur son bras, les yeux fixés sur lui dansl'attilude d'une impassible résignation. En voyant Youna, elle lui fil signe d'approcher et lui dit :
• Cette nuit , entends-tu , pendant toute cette nuit , tu te tiendras près de mon père.
— "Youna , fais fermer exactement partout , ajouta le baron ; dès que M. Fantin et les autres employés seront ici , qu'on barricade la grande porte , que tous les gens de service s'enferment avec moi ; nous avons des fusils, des balles , de la poudre de chasse, et nous saurons bien nous défendre ! •
Dès que Youna fut sorti , le baron prenant entre ses mains la tète de sa fille, lui dit en la baisant au fiont :
iz=rtNGoo«^lc
188 SYDONIE.
■ U a Sydonie , mon trésor , il faut que je te cache pendant que nous allons repousser ces misérables à coups de fusil. Tu aurais grand'peur si tu restais ici.
— Mon père, je ne tous quitte pas, s'écria Sydonie en étreignant le baron avec l'énergie d'une résolution désespérée ; si vous êtes en danger, je veux rester près de vous...'
— Enfant! est-ce que j'ai quelque chose à craindre; moi! interrompit M. deKernadec; regarde ces murailles , ces épais contre-vents. Nous sommes ici comme dans un fort, à l'abri d'un rempart que cette négraille ne pourra pas démolir.
— Mds le feu ! le feu ! interrompit Sydonie ; ils ont brùlé l'habitation Mihraill
— Une maison de planches! répliqua le baron avec une tranquillité affectée; ma Sydonie, je te le répète, 11 n'y a point de danger; ta présence & mes c6tés est inutile, elle m'inquiéterait ; je vais te conduire dans un endroit oil tu n'entendras pas les coups de fusil. Je t'en supplie , viens avec moi > Tiens, ma fille! "
iz=rtNGoo«^lc
SYDONIE. IB»
Il l'entratna avec une sorte d'autorité dans sa chambre à coucher et referma la porte derrière lui. Cette chambre, très- vaste, était située au centre de rhabltattoa , dont les divisions intérieures étaient formées par d'épaisses murailles. Le baron ouyrit une porte cintrée masquée par les lambris , et , descendant deux marciies , il éclaira avec le (lambeau qu'il tenait il la main une petite pièce où il n'y avait pas d'autres meubles qu'une lourde table , liae chaise et un coffre-fort.
* Ma fille , reprit le baron, tu m'as quelque-, lois demandé ofi je mettais tout l'argent que m'apporte M- Fantin, c'est ici. Ce réduit n'est connu que de moi seul ; tu vas y demeurer mie heure ou deux.... Je te laisse cette lumière, fteste, mon «D&mt; reste là, tranquille , je le veux...."
Il la terra contre sa poitrine et sortit précipitamment en refermant la porte. Ensuite il allti ouvrir à Youoa qui revenait prendre ses ordres; et , lui montrant la porte secrète, il lui dit ;
iz=rtNGoo«^lc
i 60 SÏDONIE.
* Ma llUe est là.... quoi qu'il arrive, je te la confie. Allons 1 allons la défendre! >
Les esclaves du service intérieur étaient armés déjà; c'étaient pour la plupart des nègres créoles, nés sur l'habitation , et dont la fidélité n'était pas suspecte. Les femmes avaient d'abord cherché leur jeune maîtresse ; ensuite , saisies d'épouvante, elles se réfugièrent dans sa chambre, où elles se mirent à prier Dieu.
M. de Kernadec et tous les blancs de l'habitation étaient réunis dans la galerie et dans le grand salon où quelques mois auparavant dansaient les joyeux quadrilles. Debout derrière les fenêtres , ils observaient par les lucarnes pratiquées dans les solides contre-vents ce qui se passait au dehors. Tout paraissait tranquille; . un silence lugubre régnait dans la campagne ; seulement les chiens enfermés dans le chenil aboyaient avec fureur. Tout à coup la flamme brilla dans l'obscurité, et sa clarté sinistre fut le signal de l'attaque. Une troupe de noirs s'avança vers la terrasse en poussant d'affreux hurlements.
i,G(Hl«^lc
SYDONIE. 161
« Us ont mis le feu et la sucrerie, s'écria le géreur, la flamme monte.... Ah! voilà nos uègresqui ont quitté les cases!...
— Gerlainement , ils ont déjà égorgé leur commandeur , et nous allons avoir affaire à toute cette légion de diables, dit froidement Youna.
— Tu crois que les révoltés entraîneront l'atelier? s'écria le baron,
— A présent j'en suis certain, répondit Youna; voilà l'incendie qui gagne, et les nègres des cases jettent des brassées de cannes sèches pour augmenter le feu. »
Les révoltés s'avançaient en désordre. L'un d'eux tenait une espèce de drapeau dont l'on reconnaissait à la lueur des flammes la forme et la nuance. C'était un grand carré de soie rouge semé de rosaces d'un hlanc d'argent et attaché à l'extrémité d'un bambou par un lien informe , quelque chose de semblable à une longue cbevelure de femme dont les ondes noires flottaient sur les plis du drapeau couleur de sang. Youna reconnut l'écharpe de
i,G(Hl«^lc
162 STDONIE.
Mlle de Mibrail , et les tresses soyeuses dont l'extrémité balayait le sol lorsque le hideux Africain, qui tenait le bambûtt. abaissait ce sinistre étendard.
■ Oh t murmura-t-il les dents serrées , ils ont tué la jeune demoiselle ! -
he baron l'entendit , et , tournant la léte , II lui dit avec une expression singulière :
< C'est son père qui aurait dû la tuer , pour qu'elle ne tombit pas entre leurs mains 1 ■
Alors , appuyant le canon de son ftisil à la lucame, il ajusta le nigre qui portait le fatal drapeau et l'étendit roide mort. A ce signal , .les hommes postés aux autres fenêtres firent feu tous à la fois, sur cette multitude, qui recula avec d'horribles cris , laissant le sol de la terrasse couvert de morts et de blessés. Ils étaient cinquante nègres contre un blanc. Pourtant l'avantage des armes et.de la position rendait la défense possible. Cette horde féroce
SYDOME. 163
aurait àté repoussée, si un funeste hasard ne lui eût fourni le moyen d'attaquer la porte que leurs armes n'auraient pu ébranler. Des bois de charpente avaient été apportés ce jour-là même pour des réparations; les nègres roulèrent une énorpie poutre sur la terrasse, et s'en serrirenl comme d'un bélier pour enfoncer la porte. Tandis que les uns faisaient jouer cette esi>ëce de machine , les autres apportaient des planches et s'en couvraient de manière à arrêter les balles, qui tombaient amorties sur tes assaillants. Bientôt les ventaux de cèdre se disloquèrent, et la porte tomba. Alors il n'y eut plus de lutte ni de défense : les blancs furent égorgés sans avoir le temps de recoouoander leur Ame à Dieu.
Le baron était h l'entrée de la galerie ; il avait jeté son fusil et tenait son épée à la main ; mais avant d'avoir feit un mouvement il avait reçu dii blessures mortelles. Il s'affaissa , perdant tout son sang , et roula sur les degrés du perron , en murmurant le nom de sa fille. Youna était près de lui ; il le vit mourir.
Les nègres allumèrent de grands fexa au mi-
i,G(Hl«^lc
164 SYDONIE.
lieu de toutes les salles de l'habitation; bientôl d'ardents brasiers rouvrent les pavés de marbre , et la fumée se répandit sous les lambris dorés comme sous le toit d'un ajoupa.
Les nègres , enivrés déjà par le sang , commencèrent une horrible orgie, BientAt les cris des mul&lresses , qu'ils suppliciaient après avoir assouvi sur elles leurs désirs immondes , se mêlèrent à des chants effroyables. Des tonnes de tafia avaient été défoncées , tous les \\ns pillés; les nègres étaient ivres et dansaient en hurlant autour des restes sanglants de leurs victimes. Ils mutilèrent ces tristes dépouilles, et les mains pieuses qui vinrent les ensevelir plus tard ne recueillirent que d'informes lambeaux. Les nègres cherchèrent longtemps Mlle de Kemadec. Son malheureux père avait prévu les supplices , les outrages , la mort affreuse qui l'attendaient, si elle tombait entre leurs mains , et sa dernière pensée avait été le regret de la laisser vivante.
Du moment où les nègres avaient envahi l'habitation , Youna n'avait pas reparu. Ctiché dans le passage qui séparait la galerie de la
iz=rtNGoo«^lc
SYDONIE. 165
chambre à couclier du baron , 11 en avait fermé la porte en dedans, et les nègres qui ne connaisaient pas les divisions intérieures de l'édifice, n'avaient pas pris garde à celt^ issue.
Le tumulte s'apaisa enfin : une partie des révoltés abandonna ces lieux dévastés pour s'en aller aux cases avec les noirs d'atelier ; les autres s'endormirent autour des brasiers fumants dans la galerie et dans le grand salon.
A latin de cette horrible nuit, Youna se hasarda à entr' ouvrir la porte du passage et à regarder dans la galerie. Une vingtaine de nègres dormaient étendus sur les carreaux souillés de sang; la porte était gardée par une sentinelle accroupie sur le perron.
Youna rentra dans la chambre ; il tenait à la main une clef qui lui avait été remise par le baron de Kemadec , il la lui avait donnée en empirant , sans proférer une parole. Youna ouvrit la porte secrète et appela Sydonie en tremblant. Elle se releva et s'avança pâle, défigurée, comme une morte qui sortirailde son tombeau.
« Mon père! » dit-elle. Et comme Youna
iz=rtNGoo«^lc
iM srooitiE.
hésitait à répondre , elle ajouta arec iin calme
effrayant :
c Tu n'oses pas nie le dire.... Mon père est mort.... »
En prononçant ces mots ses jambes faillirent, ses yeux se fermèrent; elle s'évanouit.
Au lieu d'essayer de la ranimer , Younâ saisit une des couvertures du lil et en enveloppa ce corps inerte , de manière à le cacher entièremeut. Puis le soulevant sur son bras comme un léger fardeau, il sorUt de la chambre et traversa hardiment la galerie. Le jour grandissait ; mais les nègres ivres et fatigués sommeillaient encore.
 la porte, la sentinelle arrêta Youna , et dit en lui barrant le passage :
• Où vas-tu, compère , avec celaî — J'emporte ma part du pillage , répondit brusquement Youna^ Arrière!;.. Laisse -
i,G(H1«^lc
SÏDOHIE. 181
A ces mots il descendltle perron et s'enfonça dans les jardins. Gomme la veille , les oiseaux ga2ouillaient entre les haies de citronniers; les fleurs eatr'ouvraient leur calice embaumé , et la nature entière s'évelll&it souriante aux premières clartés du jour.
Youna gagna les bords de l'Esterre et chercha des yeux l'embarcation : c'était l'unique moyen de salut. Par un hasard providentiel , elle avait été appareillée la veille pour une promenade. Il déposa Sydonie sur les coussins et se mit & ramer. La barque fuyait rapidement; elle eut bientôt franchi l'espace découvel*t qui séparait les jardins de l'entrée des lapons. Alors Youni l'abandonna un instant au fit de l'eau et se rapprocha de Mlle de Rernadec. Il souleva en tremblant la couverture qui l'enveloppait et la contempla avec une muette an* goisse. Elle ne faisait aucun mouvement; ses mains étaient froides ainsi que ses lëvreS) dont l'incarnat avait pris une teinte violette^ Youna la voyant ainsi immobile et sans soufflai se coucha au fond de la barque en s' écriant avec un affreux désespoir :
iz=rtNGoo«^lc
168 SYDONIE.
c Elle est morte, morte! >
Cependant l'air frais du matin ranima HlleUe Kemadec ; elle reprit connaissance el se soûlera en regardant autour d'elle d'un air ' étonné ; mais bienlAt la mémoire lui revint, et elle se mit à appeler son père avec des pleurs et des sanglots. Youna s'était mis à genoux près d'elle, le cœur pénétré tout à la fois d'une grande douleur et d'une joie inexprimable.
• Béni soit le bon Dieu! disait-il; vous voilà sauvée, petite maîtresse! vous avez un grand chagrin ; Dieu qui vous l'a envoyé , vous consolera ! Nous allons trouver le vieux Vulcain , un brave homme : vous serez en sûreté dans son ajoupa.... et, quand la maréchaussée sera venue et qu'on aura coupé la tête à tous ces brigands, vous retournerez àl'habitation.
— Jamais, jamais ! s'écria Mlle de Kemadec ; je ne veux pas revoir l'endroit où l'on a assassiné mon père!... >
En rentrant dans les lagons , elle se rappela
;iz-MnG00«^Ic
SYOONIE.. 169
tout ^ coup la promenade qu'elle y avait faîte quelques mois avant, le lendemain de l'arrivée de M. de Boisgueydon , et , saisie d'une inexprimable douleur , elle s'écria :
* 0! Dieu! moa Dieu! pourquoi ne m'avez vous pas fait mourir alors au milieu de tous ceux que j'aimais , dans toute la plénitude de mon bonheur! pourquoi conservez-vous ma misérable vie ! •
La barque arriva enfin au lagon des PaN mistes; le vieuï Vulcain n'avait pas quitté son ajoupa, et il ignorait les désastres de la nuit précédente. En apprenant que le maître ainsi que tous les blancs avaient été massacrés et l'habitation livrée au pillage, il se jeta aux pieds-de Sydonie en versant des larmes, et lui offrit sa vie en jurant de venger la mort de son bon maître.
• Rassemble tes battiers, lui dit ïouna h voix basse ; aujourd'hui mfime il faudra aller
ilO SYDOHIE.
donner la sépulture chrëlleone à tous ces pauvres morts. »
La matinée était calme et magnifique ; pas un nuage, pas un souffle de vent ne troublait la sénérité de l'atmosphère. La mer, unie comme une glace , battait de son remous presque insensible les forêts de palétuviers qui barraient l'embouchure de l'Ësterre. Au delà de celte longue ligne de verdure, l'on apercevait la voilure blanche d'un navire qui longeait la côte.
■ C'est un Anglais , dit le hattier ; le voilà qui hisse son pavillon.
Presque aussitôt une embarcation , qui semblait cachée dans une des écbancrures de la cAte , manœuvra pour atteindre le
■ Petite maîtresse , dit Youna à Mlle de Kernadec , qui , assise dans ud coin de l'ajoupa ,
iz=rtNGoo«^lc
SYDONIE. 171
pleurait et cachait sod ?îsage comme pour fuir la clarté odieuse du jour; petite maltresse, voilà des blancs qui se réfugient k bord du navire.
— Je veux y aller aussi , dit Sydonie en se levant avec une soudaine énergie ; je veux quitter cette terre maudite où j'ai tout perdu ! . .. Youna lu vas me conduire à bord ; ce que je deviendrai, je n'en sais rien : Dieu ordonnera.... >
Elle alla rejoindre d'un pas ferme l'embartion ; Youna prit les rames.
Le navire n'était qu'à une demi-lieue du rivage ; mais il fallait faire un assez long circuit entre les touffes de mangliers qui croissaient dans les eaux douces de la rivière. Au milie du trajet , Mlle de Kemadec dit à Youna :
1 Tu es un fidèle serviteur , et je désire te récompenser : demande-moi ce que tu voudras.
— Je veux la permission de vous suivre et
iz=rtNGoo«^lc
*T« STDONIE.
de TOUS servir, répondit-il; gardez le paurre Youna près de vous , petite maîtresse; emmenez-le, il sera votre esclave jusqu'à la mort. >
A mesure que l'embarcation approchait du navire, l'on semblait faire des dispositiODs pour la recevoir ; il y avait beaucoup de monde sur le pont, et un officier se tenait contre les bastingages , où l'on avait déjà jeté l'échelle. Quoique la mer fût magnifique , il était assez difficile de monter & bord par l'escalier de cordes goudronnées qui pendait au Qanc du vaisseau. Youna Ût signe à Mlle de Remadec de s'envelopper dans sa robe , et la.soulevant d'un seul de ses bras, il franchit l'échelle et la déposa sur le pont. Au même instant, un jeune homme assis sur le gaillard d'arrière se releva vivement et en jetant un cri : c'était M. de Boisguejdon. Son père l'accompagnait. Tous deux reçurent Sjdonie, et pendant quelques moments l'on n'entendit dans ce groupe que des paroles entrecoupées , des pleurs étouffés. Youna était resté à l'écart, immobile et l'œil
iz=rtNGoo«^lc
■ SYDONIE. 173
fixe , son visage avait repris subitement l'expression de douleur farouche que Mlle Benoit avait remarquée naguère. Au moment où Sydonie , appuyée au bras dumarquis , allait descendre dans l'entre-pont , il l'arrêta , et, s'agenouillant devant elle; il lui dit .
> Petite maîtresse , n'oubliez pas voire esclave! »
Et s'élançant par-dessus les bastingages , il tomba et disparut sous les flots.
Mlle de Kemadec passa à la Jamaïque sur le vaisseau anglais qui avait recueilli les victimes échappées aux massacres des 26 et 27 août 1 79 1 . Quelques mois plus tard elle épousa H. de Boîsgueydon , qui l'amena aussitôt en Angleterre. Ses possessions , d'abord administrées par un nouveau géreur qui péril ausat sous le couteau des esclaves révoltés, devinrent un désert stérile entre les mains des nègres libres , et furent définitivement perdues pour elle quelques années plus tard.
iz=rtNGoo«^lc
i^k SïDOHIE.
Aujourd'hui il existe encore sur la côle de Bretagne un antique château dont l'Océan baigne les murs; il est habité par un noble vieillard , par une femme Agée , qui achèvent paisiblement leurs jours dans celte solitude. Souvent , lorsque le soleil couchant disparaît en baignant de ses rayons enflammés l'horizon immense , la vieille dame regarde un petit tableau suspendu dans la salle et qui lui rappelle de tristes souvenirs; puis tournant les yeux vers l'Océan , elle dit avec un soupir.
« C'est là-bas , là-bas , . qu'était l'habitation Kemadec ! »
iz=rtNGoo«^lc
CLEMENTINE
iz=rtNGoo«^lc
PARIS — lUPRIHERIE DE CH. LABURE ET C»
kCchi^Ic