LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
Onii et tridacUcn Hwrvl ^-^
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CLEMENTINE.
Onze heures sonDaient à l'horloge du château de la Roche-Farnouz, et la nuit sereine était faiblement éclairée par la lune. L'astre aux froids rayons promenait son disque pâle à travers de légers nuages et répandait un crépuscule transparent sur les plateaux arides qui séparent la haute Provence des fertiles rivages du littoral. Les grandes murailles, les hautes tours du château se dessinaient en noir sur le front éclarci du ciel, et couvraient de leur ombre les maisonnettes du village de Farnoux.
Tout mouvement avait cessé dans le vieux manoir comme dans les humbles demeures des vassaux; aucun bruit ne s'élevait aux alentours, on ii'entendait pas même les chiens de garde lâchés dans la première cour- C'était à peine si le silence universel
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était troublé de loin en loin par le vol de quelque oiaeaa nocturne qui, après avoir plané longtemps, s'abattait tout k coup sur le faite crénelé du mur où s'abritait sa nichée.
Pourtant uae fenêtre située k l'un des angles du chAleau était encore enlr'ouverte, et si quelque hibou curieux était venu se percher au balcon qui faisait saillie au-dessus d'une espèce de gouffre formé par la pente du roc, s'il eût regardé k travers la profonde embrasure, son œil jaunâtre aurait été ébloui par la lumière de la lampe posée sur une table de chêne, au milieu de la bibliothèque.
Cette bibliothèque était une pièce de médiocre grandeur, tapissée de rayons où, péle-mfile avec une centaine de volumes, gisaient les paperasses poudreuses accumulées depuis trois siècles dans les archives de la famille de Faraoux.
Des coquilles d'une médiocre valeur et des échantillons de minéralogie,, jetés en guise de serrepapiers sur les manuscrits, témoignaient du peu de soin qu'on prenait de cette collection et du peu.de prii qu'on attachaità ces vieilles éditions, qui, pour la plupart cependant, portaient sur leur titre le nom des Estienne et des Ëlzevir.
Quelques livres plus modernes étaient épars sur la table, k cMé d'une écritolre de faïence blanche, toute diaprée de taches d'encre et de signes hiéroglyphiques, comme celles dont se servent les écoliers. A cette heure avancée, deux personnes veillaient encore, assises en lace l'une de l'autre, aux
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côtés de la table , et dans ce nocturne téte-à-tète elles n'échangeaient guère que quelques monosyllabes. Immobiles et ab3orl>ées dans une silencieuse occupation, elles formaient un naïr et charmant tableau.
L'une écrivait, penchée sur un lourd pupitre, dont la basane usée attestait tes longs services : c'était une jeune fille parfaitement belle. Ses formes, tout à la fois sveltes et fortes, annonçaient un complet développement. Quoique ses traits fussent encore d'une délicatesse presque enfantine, l'ovale pur de son visage, la régularité de son proâl, donnaient à sa beauté un caractère de perfection incompa» rable.
Elle était habillée à la mode du temps et avec une élégance fort recherchée pour une demoiselle qui vivait cachée dans un vieux château, au fond de la province la plus reculée du royaume. Elle portait une robe de lisard blanc brodé en couleur, avec une jupe bouffante de même étoffe, et le ruban noir serré à son cou soutenait une croix de pierres Unes.
Ses cheveux, disposés en grosses boucles étagées sur les tempes, formaient derrière la tête un épais chignon, pareil liunnŒud de soie brune entremêlée de fils d'or. Le bonnet posé sur cette magnifique i^evdure s'élevait droit siir le front comme une pyramide; nous renonçons à en donner une idée, Car il faudrait recourii^ aujourd'hui à un glossaire , pour décrire ce léger édifice de .dentelles et de rubans, pour expliquer lequel de ces précieux bouts
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de chifTons s'appelait le croissant, le splitaire, le firmament, etc., etc.
Le personnage assis de l'autre câté de la table était un jeune garçon à peu près du même âge que cette charmante demoiselle ; mais , tapdis qu'elle était déjà dans toute la fleur -de sa beauté, il avait encore les formes grêles, les traits indécis de l'adolescence.
Les boucles épaisses de sa chevelure, qu'il portait longue et séparée sur le front, retombaient en ce moment sur sa joue fraîche et ronde. Sa tête était penchée sur la table, et ses jolis yeux, d'un bleu sombre, étaient &zés avec une naïve anxiété sur une feuille de papier blanc pliée en forme de caisse.
Il observait au fond de cette espèce de prison une collection d'insectes, lesquels relevaient leurs antennes et agitaient leurs p<es microscopiques à travers une poignée d'herbe fraîche.
■ Ahl mon Dieu! quel malheur 1 s'écria tout à coup le jeune naturaliste; le bupreste galonné a dévoré toutes mes émeraudines et toutes mes coccinelles!
— C'est évident, mon cousin, dit la jeune allé sans relever la tête, une moitié de votre collection d'insectes vivants dévore journellement l'autre moitié.
— C'en est fait, il faut que j'extermine toutes ces bétes féroces, » reprit le petit entomologiste en enfonçant une longue épingle dans les élytres cuivrés du scarabée, qui se reposait triomphant etrepu sous une feuille de plantain. *
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11 plaça ensuite l'insecte sanguinaire dans une boite de carton oh étaient alignés déjà une foule de ces brillaots coléoptères qu'il collectionnait en secret, au lieu de repasser ses auteurs latins et de répéter ses leçons, ^rès quoi, se levant sans bruit, il vint s'accouder au dossier de l'immense fauteuil où était assise la jeune fille. Celle-ci continua un moment la lettre commencée, comme si elle ne se fût point aperçue que son petit cousin avait quitté sa place ; puis, se retournant taut à coup, elle effleura du bout de sa plume les yeux du jeune homme et lui dit en riant :
< Ah '. curieux ! vous lisez par-dessus mon épaule !
— Je vous assure que non, ma cousine, s'écriat-il ingénument; j'avais les yeux fermés, et je crois que j'allais m'endormir. Est-ce que j'aurais osé d'ailleurs? Est-ce que je veux surprendre vos secrets?
— .Ah! vous vous figurez que j'en ai des secrets! interrompit-elle. Puis, se retournant tout à fait avec un geste de familiarité fraternelle et tendre, elle ajouta : Je n'ai point de secret, Antonin, surtout pour toi. Lis si 'tu veux.
— Vraiment, M. l'abbé a raison; tu pourrais me donner des leçons d'écriture, ma chère Clémentine , dit-il en s' asseyant sans façon au bras du fauteuil; voilà des caraelères moulés. Moi, j'ai beau m'appliquer, Je ne fais que des pattes de mouche.
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6 CUËHENTINB.
— C'est une suite de ta passiou pour les insectes, dit-elle en riant; je crois que lu traînes toujours quelqu'une de ces bestioles au bec de ta- plume.
— Voilà que nous ne nous faisons pas faute de noua tutoyer comme autrefois, inleirompit Antonin. Ah! si ma mère nous entendait! Aussi, quelle idée de m'avoir défendu de dire tu et toi? Pourquoi dois-je te porter maintenant tous ces respects et te parler avec tant de cérémonie?
— Parce que je ne suis plus une petite Slle, mon petit cousin, répondît-elle avec un sérieui adorable ; parce qu'il n'est pas séant de prendre ces libertés enfantines avec une demoiselle de dix-sept ans
— C'est bon; c'est bon, interrompit Antonin; cela ne m'empêchera pas de te tutoyer quand nous serons seuls, car autrementje ne trouverais rien àte dire. Oui oui, je n'y manquerai pas quand nous chasserons aui papillons, quand nous jouerons au Tolant sur l'esplanade, quand nous veillerons ici', en cachette, comme ce soir. .
— C'est cela, interrompit-elle à son tour, tu Toudrais toujours babiller et jouer avec moi comme un franc écolier. Allons, monsieur le baron, un peu détenue s'il vous plaît, asseyez-voua là, posément, et, puisque vous voulez connaître mes petits secrets, lisez cette lettre. »
A ces mots, elle se rangea pour lui faire place sur le vaste fauteuil où tous deux tenaient à l'aise comme dans un canapé ; puis elle avança le pupitre,
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et, une main appuyée au bras d'Antoain ; elle suivit des yeux pendant qu'il lisait :
B CÉCILE DE TEHVEtLLES, AU COrTENT DES DAMES BÉNÉDICTINES DE L'iDOBATION PERPÉTITKLLE DU SAINT- SACREMENT , A PARIS.
" La Hoohe-Taraouï, i
« Ma chère' Cécile ,
■ Quoique je n'aie pas rempli la promesse que j'avais faite de l'écrire aussitôt après mon arrivée, je me suis bien gardée de l'oubiier, et je t'assure que depuis notre séparation je n'ai pas passa un seul jour sans songer à toi. J'ai soigneusement renfermé dans un coffret tous les gages d'amitié que je reçus en partant de mes chères compagnes; tous ces petits objets sont pour moi de précieuses reliques, et je ne souffre pas qu'aucune main y touche, ni même que personne les regarde. Le çiystère que. j'en fais a toorraenté longtemps M. le baron Antonin de Barjavel, mon cousin. Il aurait donné tout au monde pour savoir ce qu'il y avait dans ce coffret que je n'ouvrais jamais que quand j'étais seule, et dont j'ai toujours la clef dans ma poche. Comme il estextrémement curieux.... >
" Par exemple! murmura Antonin. >
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• Gomme il est extrêmement curieux, > répéta la jeune fille en posant son doigt eflllé sur la ligne commencée, et Antonin continua : ■ il parvint à me surprendre tandis que je considérais ce qu'il appelait mon trésor, et demeura tout confondu en voyant au fond du coffrât mes images, mes cliapelets et mes agnus.
< Ati ! ma chère Cécile, combien la vie du monde est différente de la vie du couvent ! Ne t'imagine pas toutefois que tout est dissipation et vanité autour de moi, que j'ai beaucoup de divertissements, et que l'on voit ici grande compagnie. C'est tout le contraire ; il venait plus de visites en un jour dans le parloir de notre maison qu'on n'en reçoit ici dans toute l'année. Ne va pas croire non pins que j'habite une jolie maison de campagne entourée d'arbres, de prairies et de parterres où coulent des fontaines.
« Le château de Farnoux est situé sur un rocher où il n'y a pas un brin de verdure, et l'on y mcnirrait certainement de soif, si on n'avait la précaution de garder dans une citerne l'eau qui tombe du ciel. C'est comme une Thébaïde, et sans doute le désert où vécut le grand saint Antoine n'avait pas un aspect plus aride et plus désolé que les environs de la Roche-Farnoux. Le ch&teau n'est pas régulièrement bâti comme notre couvent ; il ressemble à une forteresse. L'architecture en est fort ancienne, à ce que l'on dit, et c'est pour cela qu'il y a des murailles si hautes, des fenêtres si petites, des passages si som-
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bres et des escaliers si étroits. L'enceinte en est si vaste, que je n'ose m'aventurer toute seule h travers les corridors. Il y a au rez-de-chaussée de grandes salles inhabitées depuis cent ans et plus, DÙjene suis jamais entrée.... >
« Parce que tu es toujours transie de peur, dît Ântonin en s'interrompant ; il te semble à chaque détour que tu vas rencontrer l'homme noir ou la Tarasque...
— Je suis revenue de ces enfantillages, répondit la jeune allé en tâchant de sourire.
— Cependant tu ne le hasarderais pas à aller, la nuit, toute seule, continua le petit baron ; tu aurais peur de rencontrer un revenant. En ce moment même, tu n'es pas tout à fait rassurée, et tu n'oserais rester ici sans moi. Eh! eh! ce n'est pas sans raison: tu pourrais voir des choses terribles : chacun sait que les esprits hantent volontiers les vieux châteaux, et qu'ils se montrent de préférence sur te minuit.
— Tais-loi, Antonin, tais-toi, interrompit-elle avec un tressaillement involontaire ; ne parlons pas de cela; il me semble que je vais avoir peur...
— Et tu dis que tu n'es plus une petite fille! s'écria le malicieux garçon en riant aux éclats ; voyez un peu cette grande demoiselle qiii a peur des loupsgaroux, à dix-sept ans passés!
— Eh bien ! oui, je ne suis qu'une enfant, une enfant comme toi, répliqua-t-elle piquée ; et retirant Sa lettre, elle ajouta : C'est ennuyeux de passer son
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temps à lire comme les grandes personnes; veuxtu jouer aux osselets, mon petit cousin? •
Il haussa les épaules, et ramenant la missiTe sur le pupitre, il reprit: « LaRoche-ParDoui est certainement l'endroit le plus triste de la terre; pourtant M, le marquis de Farnoux,mon grand-oncle, le préfère h tous les domaines qu'il possède en d'autres pays. C'est ici qu'il s'est retiré en quittant la cour, et depuis nombre d'années il n'a bougé de celte Bolitude.
- Comme il est veuf et n'a point d'enfants, tout ce qui reste de notre famille s'est réuni autour de lui. Hélas ! la mort a frappé souvent sur notre mai- <on, et nous ne sommes pas nombreux ici. Maintenant il n'y a plus auprès de mon grand-oncle que mes deux tantes, mon jeune cousin et moi, la'derniëre venue à la Roche-Farnoux. Je confesse, ma chère Cécile, que j'y serais morte d'ennui et de tristesse, si je n'y eusse retrouvé Antonin.... »
c C'est bien aimable de ta part, de parler de moi en ces termes à tes amies, dit le petit baron en se rengorgeant.
— Lis, lis toujours, murmura Clémentine avec un léger sourire. »
II continua ; < Antonin et moi avons été élevés ensemble jusqu'à la mort de ma pauvre mère ; je l'aime beaucoup, malgré ses défauts, je puis l'avouer entre nous : d'abord, il est paresseux, si paresseux, que M. l'abbé Gilette, son précepteur, un savant homme s'il en fut, dit qu'il y a presque perdu
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aon latin. Moi, je l'accuse, en particulier, d'être parfois un peu taquin, extrêmement étourdi et, comme je t'en al donné la preuve, passablement curieui.»
« Est-ce tout t 'fit Antonin en repoussant U lettre d'un air d'indignation comique et en jetant un regard courroucé sur sa cousine, laquelle ne répondit que par un mouvement de tête et lut tout haut à son tour :
« Toutefois je l'aime tendrement, mon jeune cousin, et s'il fallait nous quitter encore, j'en serais sensiblement affligée. Ses légers défauta sont rachetés par mille belles qualités. li a beaucoup d'esprit, L'humeur fort douce et le cœur d'un vrai gentilhommej mais, fût-il moins aimable, je lui serais tout de même affectionnée par reconnaissance : c'est la seule personne qui m'aime ici I... >
1 Ne crois pas cela, Clémentine, interrompit-il d'un air de faible conviction.»
Elle sourit avec amertume et répéta : •■ Lui seul m'aime ici, je le sais bien. Je suis orpheline: ni mon grand-oncle ni mes tantes ne remplacent les parents que j'ai perdus; mais Antonin est véritablement mon frère, et, quand 11 sera un homme, je pourrai compter sur lui. •>
• C'est, vrai, dit-il attendri ;' c'est vrai, ma bonne Clémentine. »
Ils s'embrassèrent avec effusion, et après un moment de silence, la jeune fille dit d'un ton pénétré :
1 Va, ton amitié seule m'aide à supporter les
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peines que j'éprouve. Je n'ai pas exprimé la moitié de ce que je sens dans cette lettre. Ahl mon cher Antoniii, sans toi je serais morte certainement, je serais morte de chagrin. Je suis comme une étrangère ici, et, je le vois chaque jour plus clairement, ma tante Joséphine ne m'aime guère, et ma tante de Barjavel ne m'aime pas du tout.
— Ma mère s'occupe de toi cependant, observa Antonin. Souvent elle te fait venir dans sa chambre, tandis que ma tante Joséphine n'aime pas k te voir auprès d'elle : ne l'as-tu pas remarqué ï
— Oui, mais elle me donne parfois des petits noms d'amitié, et elfe prend garde à ce qui me fait plaisir ou peine. Ce matin même je m'en suis aperçue. Il est venu des marchands colporteurs, et on les a fait monter dans la salle verte. J'y étais par hasard, et j'allais me retirer bien vite, car, vois-tu, je ne me soucie guère de ces beaux ajustements dont on m'oblige à me parer ; ~mais ma tante Joséphine, qui entrait en ce moment, m'a retenue pour me faire choisir une robe, et, comme elle s'est aperçue que je regardais à peine ces" étoffes qu'on déployait devant nous, elle a murmuré avec un soupir : ■ Vous n'avez goût à rien, ma pauvre enfant ; il faut pourtant vous parer et tâcher d'élre gaie, sinon mon oncle sera mécontent. >
« M. le marquis entrait justement dans la salle ; personne ne s'y attendait, car midi n'avait pas sonné, il s'en fallait d'un grand quart d'heure. Mon oncle s'est avancé en toussant, et en chevrotant, et
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en regardant de tous côtés comme d'habitude. Tu sais combien il est sévère sur la tenue et l'étiquette. Il s'est aperçu sur-le-champ que j'étais en robe courte, et, venant droit à moi, il s'est écrié : « Dieu ii^e pardonne, mademoiselle ! je crois que vous êtes en cornette et en déshabillé. Ce négligé messied h une fille de votre condition, et vous ne devez pas paraître ainsi devant moi. >
■ J'ai voulu m' excuser, mais la voix m'a manqué. J'étais si tremblante, que mes genoux ployaient et que ma tante Joséphine a avancé la main pour me soutenir.
« C'est moi , mon oncle , qui suis en faute , a-t-elle dit. J'ai retenu Clémentine au moment où elle allait s'habiller. Je vous supplie de recevoir mes excuses. « Puis, me serrant la main, elle a tyouté tout bas : * Mon cœur, choisissez le taffetas rose vif, faites la révérence, et montez vite à votre chambre; car vous étouffez, vous allez pleurer. » Ma belle-tante ne me dit jamais de ces mots-là. Antonin.
— C'est qu'elle est d'un caractère très-réservé, répondit-il. Jamais elle ne parle familiërement à personne, pas même à moi, son fils unique; pourtant elle m'aime, je n'en puis douter,
— Tu la crains cependant.
— C'est vrai, cousine; aussi je ne lui ai jamais désobéi.
— Pas même quand elle t'a défendu de me tutoyer, dit Clémentine en souriant ; pas même quand
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elle l'a signifié qu'il fallait jeter par les fenêtres
toutes tes collections de chenilles?
— Oh ! c'est différent, ceci, s'écria Antonin avec feu ; je serais capable de braver les ordres de ma mère et même la colère de mon oncle, quand il s'agit de toi et de mes insectes.
— Merci, dit la jeune fille en riant de tout son cœur et en s^açant du bout de l'ongle un beau scarabée noir, lequel rôdait autour du pupitre et traînait péniblement une féverole attachée h. l'une de ses pattes en guise de boulet; merci, Antonin. Je suis charmée de voir de quel dévouement tu es capable pour moi et pour toutes ces petites bêtes. »
Puis, changeant tout à coup de propos, elle ajouta avec un soupir :
■ C'est demain dimanche» jour de repos et de récréation. Gomme nous allons nous ennuyer du matin au soir !
— Après la messe nous demanderons la permis-^ sion de jouer au' volant, répondit Antonin ; cela nous servira de prétexte pour aller jusqu'à l'extrémité de la terrasse. Là je te montrerai une chose extrêmement curieuse, un nid de fourmis noires ; elles sont en train maintenant de faire leur récolte, et tu les verras au travail.
— Cela nous fera toujours passer un moment, dit Clémentine avec un léger bâillement ; mais ensuite?
— Ensuite , nous tâcherons de nous amuser oomme tout le monde à'amuse ici, dit naïvement Antonin.
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— C'est-à-dire point du tout, répliqua l'a jeuae fille. .
ÂDtoniD réfléchit un peu, puis il dit avec convictioQ :
« La Roche-Farnoux est, à ce qu'on assure, un des plus beaux châteaux qu'on puisse voir ; on y vit à souhait et à profusion, comme dit M. l'abbé. Bonne chère, beaux habits, beaucoup de valets, un train royal. Pourtant ma mère, ma tante Joséphine, toi, moi, tout le monde s'y ennuie prodigieusement. Je voudrais bien savoir pourquoi!
— Je te sais, moi, répondit Clémentine ; c'est qu'il n'y vient jamais personne et qu'on rencontre toujours face à face les mêmes visages.
— Tu as raison, dit vivement Autonin; tu as raison, et la preuve, c'est que ma mère, ma tante et
• toi-môme, vous étiez d'humeur plus gaie il y a deux mois, lorsque M. de Champguérin venait presque tous les jours, rendre ses devoirs à mon oncle.
— M. de Champguérin est retourné à la cour, murmura GLémentine sans répondre à cette remarque de son cousin ; 11 est reparti pour longtemps ; nous ne le reverrona que l'année prochaine peutêtre.
— Peut-être plus tôt, dit Antonin ; aujourd'hui il y avait une petite fumée là-bas derrière la colline.
— Eh bien I qu'est-ce que tu crois que cela nous annoncet demanda Clémentine avec émotion et en tournant les yeux vers la fenêtre.
— Gela nous annonce qu'il y a du monde au ch&-
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teau de Gtiampguérin, puisque les cheminées fument. >
La jeune Slle ne releva pas cette observation ; elle garda le silence, et, la tête penchée sur le pupitre, elle se mit à pourchasser le scarabée, qui fuyait à reculons et trébuchait à chaque grain de sable tombé sur la basanne.
Puis, comme l'horloge sonna, elle compta les heures et dit en se levant au douzième coup :
* Minuit, déjà minuit! Viens vite, Antonin; il est temps de nous retirer.
— Un moment, répondit-il, quelqu'un pourrait entrer ici. Laisse-moi cacher mes livres et mes
- bottes.
— Tu crains que M. l'abbé n'y mette la main et n'exécute de plein saut les ordres de ma belletante.
— Le digne homme s'en garderait; il m'enseigne ce qu'il peut de grec et de latin. Lorsqu'il s'aperçoit que je n'ai pas envie de prendre ma leçon, il fait semblant de s'endormir et me laisse feuilleter tout à mon aise mes livres d'histoire naturelle. Allons, ajoula-t-il en prenant, le flambeau, allons, peureuse, je vais te reconduire jusqu'à la porte de tff chambre, ensuite je regagnerai la mienne à tâtons;
— C'est singulier, dit la jeune lille en promenant autour d'elle un regard pensif et animé, il me semble que je n'ai pas peur ce soir. Donne-moi le flambeau, je retournerai seule à ma chambre. C'est plus
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prudent ; tu fais toujours du bruit avec tes talons, et ma belle tante pourrait nous entendre.
— Soit, dit Antonin d'un air goi^enard, noua allons voir ce grand courage. >
Ils se séparèrent après s'être fraternellement serré la main. Le petit baron descendit lentement l'escalier en limaçon de la bibliothèque, et sa jolie ïousîne s'engagea dans un de ces longs corridors qui serpentaient à travers l'édifice et reliaient les divers corps de logis.
Elle s'en allait d'un pas léger, la tète haute, et regardait sans frémir son ombre passer sur la muraille; pourtant, à mesure qu'elle avançait, elle pressait le pas et prétait l'oreille avec quelque inquiétude aux bruits confus -de la nuil. Enfin elle atteignit son appartement.
Tout y était tranquille et silencieux comme lorsqu'elle en était sortie une heure auparavant, A la lueur de la veilleuse qui brûlait dans la cheminée, elle aperçut sa femme de chambre profondément endormie sur un fauteuil.
■ Çà, Josette, 'dit-elle en la réveillant, pousse le verrou et dépêche-toi de me déshabiller.
— Ah ! maden)oiselle,excusez-moi, je reposais un peu, répondit la suivante en se relevant en sursaut ; on dirait qu'il se fait tard ; le jour n'est pas loin peut-être.
— Tant mieux ! » murmura Clémentine avec un accent singulier d'émotion et de secrète joie.
Lorsque Josette l'eut déshabillée, elle fit sa prière ;
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tS CLÉMENTINE,
puis, avant de se mettre au lit, elle alla ouvrir sa fenêtre et, accoudée sur le balcoo de pierre, elle regarda à travers les ombres transparentes de la nuit, elle regarda longtemps les crêtes chauves de la montagne, qui s'élevait comme un rempart entre Ghampguérin et la Roche-Famouz.
Avant de poursuivre ce récit, il est à propos dâ dire dans quelles circonstances le marquis de Farnoux s'était retiré du monde, et comment il était venu se fixer dans ce vieux ch&teau, bftti au miliea d'une contrée déserte et à peu près sauvage.
M. de Farnouz appartenait à une de ces ancieniies familles provençales dont la fortune, obérée pendant les guerres civiles, s'était lentement rétablie h la cour. Dans sa première jeunesse, il avait été page de la reine Anne d'Autriche ; plus tard, il eut une charge qui le plaça près de la personne du roi. Toute sa vie s'était écoulée dans cette haute servitude, et pendant un demi-siècle il en avait accompli les devoirs minutieux avec une si scrupuleuse exactitude, il avait fait si assidûment sa cour, qu'on l'avait aurnommé tout d'une voix le parfait courtisan.
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CLéMENTINE. IS
n s'était marié Jeune encore à une riche tiérrtière,. laquelle ne lui donna pas d'enfants et mourut en lui laissant de grands biens. La pauvre femme l'avait fort aimé, quoiqu'il lui, eût donné beaucoup de rivales, et qu'à l'exemple du roi son maître, il n'eût point fait mystère de ses amours.
Ce grand seigneur, cet heureux courtisan, était arrivé à l'apogée de sa fortune, lorsqu'il annonça tout à coup la résolution de renoncer au monde,^ C'était un parti irrévocable, car il déclara en même temps qu'il venait, avec l'agrément du roi, de résisigner toutes ses charges. On parla tout un jour de cette nouvelle à Versailles, on fit des conjectures infinies, on tflcha d'expliquer la détermination de' M. de Farnoux.
Les uns l'attribuèrent à quelque diminution dans la faveur du roi, d'autres assurèrent que c'était une conversion, et que le marquis abandonnait la cour pour s'enfermer chez les capucins ; mais un bon gentilhomme, son commensal et son ami, lequel avait été comme lui page de la feue reine, expliquait plus naturellement le fait.
■ Eh ! eh ! disait-il, le digne seigneur s'aperçoit qu'il n'est plus à la fleur de l'âge ; le temps est passé où les dames l'appelaient le beau Farnoux et se disputaient son cœur. Se voyant ainsi sur son déclin, il a sagement résolu de quitter le monde où il a tenu si longtemps une place si haute et si enviée. Ainsi devraient finir tous les courtisans, il ne leur est pas permis d'avoir le visage ridé et la taille
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.voûtée. Eq ce pays, il faut être toujours jeune, gaiBDt, triomphant : à la cour, le roi seul a' le droit de vieillir.
Le marquis avait deux sœurs dont il ne s'était jamais occupé ni guère soucié, car elles ne portaient point le nom de Farnoux, étant nées du second mariage de la marquise douairière,' laquelle, après quelques années de veuvage, avait épousé un homme de robe. Après cette espèce de mésalliance, la bonne dame s'était retirée du monde et n'avait revu son fils qu'à de rares iatervalles.
Le marquis ne s'était point mêlé d'établir ses sœurs, et encore moins de faire la fortune de leurs maris. Il ne leur avait jamais donné d'autre marque de souvenir et d'intérêt que de leur envoyer ses vœux pour le jour de l'an, et de les faire complimenter à chaque événement important arrivé dans la famille. Janrais il n'était allé personnellement leur rendre visite, et il ne connaissait pas leurs enfants.
En quittant Versailles, il se rendit à Paris, où. il n'était pas venu depuis nombre d'années, et le même soir il se lit conduire che; ses sœurs en grand carrosse, son coureur en avant, un écuyer à la portière et trois ou quatre laquais suspendus derrière la lourde machine, aux panneaux de laquelle resplendissaient les armoiries de la maison de Faruoux.
Les sœurs du marquis habitaient un petit hôtel sur le quai de la Tournelle. L'aînée, qui se nommait Mmede Saint Elphège, élait veuve depuis longtemps et avait entièrement consacré sa vie à l'éducation
de deux filles charmantes, dont l'une était déjà marié«. L'autre sœar du naarquis, ne pouvant suivre son mari, un brave of^cier de marine qui naviguait dans les Indes occidentales demeurait chez Mme de Sainl-Elphège avec sa fille unique, récemment mariée aussi. Toutes ces personnes formaient une famille nombreuse, et dont la société était fort recherchée. Le petit hôtel du quai de la Tournelle était assidûment fréquenté par la bonne compagnie. L'ne fois la semaine il y avait cercle, et les beaux esprits y foisonnaient aussi bien que les gens de qualité.
Le vieux couilisan descendit de son carrosse, appuyé -au bras de son écuyer, et gravit le perron en toussant et en traînant les jambes. Quand le petit laquais qui se tenait dans l'antichaoabre eut entendu son nom, il courut ouvrir les deux battants et annonça tout effaré M. le marquis de Farnoux. Il y eut un moment de stupéfaction dans le salon, où la famille était réunie ; tout le monde se leva en silence, et Mme de Saint-Elphège s'avança en s'écriant :
' Ah ! monsieur le marquis, qu'on était loin de s'attendre ici à l'honneur de votre visite ! Est-il possible que j'aie enfin le bonheur de vous recevoir chez moi ? Quel heureux événement 1
— J'en suis moi-même comblé de joie, «répondit le marquis avec une profonde révérence et en se laissant conduire à la place d'honneur près de la cheminée.
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sa CLÉMENTINE.
Ensuite il Jeta un coup d'œil autour du salon. Il n'y avait en ce moment aucun étr&nger, et les trois nièces du marquis étaient seules debout devant lui. C'étaient des beautés de genre différent, et que, dans la société tant soit peu précieuse de l'hàtel Saint-Elphège, on avait surnommées les trois Grâces.
La plus Agée n'avait pas vingt ans; la plus jeune, qui n'était point mariée encore, venait d'accomplir sa dii'septiëme année. Klles étaient habillées presque pareillement, à peu près comme les portraits qui sont restés des femmes célèbres de cette époque, avec les cheveux frisés en spirale, la taille longue et busquée, la gorge un peu découverte, des nœuds de rubans dans la coiffure, et un fil de perles au cou.
Le vieux marquis demeura tout charmé à leur aspect. Bien que ses regards fussent accoutumés à rencontrer les triomphantes beautés de la cour, il n'avait jamais vu d'aussi ravissantes personnes. Après les avoir un instant contemplées, il se tourna vers ses sœurs et leur dit gravement :
■ Madame de Saint-Elphège, madame de Senanges, présentez-moi donc mes nièces. >
Mme de Sénanges prit par la main une des trois Grâces, et dit en souriant :
< Monsieur le marquis, voici ma fîlle unique, ma chère Éléonore. Nous avons eu l'honneur de vou^ faire part, il y a quelque mois, de son mariage avec le baron de Barjavel.
— Vous vous êtes un peu trop hâtée peut-être de
clémentine:. 83
la marier, répondit le marquia en hochant la tète ; les Barjavel sont d'assez bonne maison, je le sais, une famille languedocienne très-puissante autrefois, mais k peu près ruinée par les guerres du temps de la ligue.
— Oui, monsieur le marquis, comme la vAtre, au . service du roi, répondit tièrement la jeune femme.
Seulement, les Barjavel n'ont pas su, comme vous, relever leur fortune.
— C'est pourquoi je persiste à dire qu'on s'est trop hâté de vous marier, belle brunelte, répliqua familièrement le marquis. J'aurais mieux fait pour vous. N'en parlons plus-
— Ha fille atnôe s'est mariée aussi avec votre agrément, se hâta de dire Mme de Saint-Elphège. J'ai eu l'honneur de vous présenter son mari, un brave ofScier.
— Un ofScier de fortune, interrompit le marquis toujours du même ton tranchant et familièrement poli. A la vérité, on reconnaît en lui de grands ta* lents, et, s'il n'est pas tué, il pourra faire son chemin. N'a-t-on pas vu de nos jours un homme qui avait fait ses premières armes en robe noire, pardevant messieurs du GhAtelet, devenir lieutenant général des armées du roi et maréchal de France ? Votre mari, ma belle nièce, n'a pas une pire origine que M. de Catinat. >
A ce compliment équivoque, la jeune femme rou* gitet baissa les yeux sans répondre, en reculant derrière sa mère.
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< Il raille , cousine , lui dit tout bas la petite baronne de Barjavel d'un air d'indignation.
— Voici^a seconde fille, ma J^iséphine, dit Mme de Saint-Ëlphëge en amenant devant le marquis une petite personne fraîche, blonde, gracieuse et jolie comme un ange.
— J'espère qu'on n'a pas encore songé à la marier, cette mignonne-là , s'écria H. de Fameux en flattant du bout des doigts la joue rose de l'aimable jeune fille; sa physionomie annonce un charmant naturel. Il faut la garder, ma sœur. E^s tilles qu'on établit ne comptent plus dans une famille; elles ont beau conserver pour leurs parents la même amitié , le même respect, il y a toujours là un mari, un étranger, un intrus qui leur est plus cher que père et mère et dont elles ne peuvent plus se séparer. >
A cette espèce de boutade, les belles nièces se regardèrent, surprises et presque courroucées; mais le respect leur ferma la bouche. Mme de Saint-Ëlphège tâcha de prendre la chose en plaisanterie, et dit en souriant :
• Soyez tranquille, monsieur le marquis ; si vous nous faites encore l'honneur de venir nous voir , nous aurons grand soin d'éloigner les gendres.
— Bien obligé , ma sœur ; vous n'aurez pas à prendre celle peine , répondit le marquis. Je viens vous faire mes adieux. Ayant résolu de quitter le monde , j'ai résigné toutes mes charges. Ce matin je suis parti de Versailles pour n'y plus retourner,
— Que dites-vous , monsieur t s'écria Mme de
Sainl-EIphège avec un profond étoonement. Tout lui semblait possible de la part de son frère , tout, eiœpté la nouvelle qu'il venait de lui annoncer. Elle était convaincue que le vieux courtisan ne pouvait pas plus exister hors de l'atmosphère de la cour que les espèces qui peuplent l'Océan hors de leur élément naturel.
— Ma résolution vous surprend, continua le marquis d'un ton léger à travers lequel perçait une secrète amertume. Que voulez-vous, ma sœur! on se lasse de tout, même des choses les plus enviées et
' des plaisirs les plus vifs. Lâchasse me fatigue, les comédies m'ennuient, et je ne m'amuse plus au bal. Je n'ai jamais aimé le jeu, et aujourd'hui je m'endors au lansquenet , tandis que des dames que je ne veux pas nommer me gagnent mon argent. Bref, j'ai reconnu, à des signes certains, que les vanités du siècle n'étaient plus rien pour moi, et j'ai résolu de me faire ermite. Toutefois je ne suis point disposé à me priver de tous les agréments de cette misérable vie : j'aime toujours les habits magnifiques, les beaux meubles, la bonne chère, et je prétends vivre toujours en grand seigneur dans ma solitude.
— Cela est d'autant plus aisé , que vous pouvez choisir entre plusieurs ermitages également agréables , dit en souriant Mme de Sénanges : d'abord votre château de Nanteuil en Valois, ensuite celui de Maligny et votre belle terre du Gatinais. Toutes ces résidences ont l'avantage de n'être qu'à quel-
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26 CLËHENTINE.
ques lieues de Paris, et vous y aurez toujours com-
paguie.
— Cest pour cela qu'elles ne sauraient me codvenir , répondit le marquis. Afin de rompre définitivement avec le monde , je m'en vais à la Roche- Famoux.
— Ala Roche-Famoux ! répétèreiitlesdeox dames; mais c'est un endroit où Von ne peut arriver en carrosse, un pays de loups t
— L'air y est extrêmement sain , répondit le vieillard; je m'y porterai bien. >
Les jeunes nièces du marquis s'étaient peu à peu retirées au fond du salon , et , n'osant se remettre devant leur métier à tapisserie , elles babillaient tout bas , comme pour laisser toute liberté au grave entretien qu'on venait d'aborder près de la cheminée.
Mme de Saiat-EIphège s'assit à calé du marquis, et lui dit d'uQ air affligé qui n'était pas feint :
• Mon frère , votre résolution me cause une sensible douleur , car j'en envisage toutes les suites. Nous allons vous devenir tout à fait étrangères. Lorsque vous viviez à Versailles, nous n'avions pas souvent , il est vrai , la satisfaction de vous rendre nos devoirs; mais nous pouvions, en quelques heures , accourir près de vous, si vous nous aviez mandées. Maintenant vous serez à deux cents lieues de nous, et si vous persistez à rester dans la retraite que vous avez choisie , nous ne vous verrons plua.
— Au contraire, ma sœur, répondit tranquillement le marquis, au contraire, nous pourrons nous
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•CLÉMBNTDIB. S7
voir chaque jour, carjeviens vous proposer de venir avec moi à la Roche-Farnoux. Vous êtes veuve, vous êtes libre par conséquent, et rien ne s'oppose à ce que vous vous retiriez près de moi avec votre seconde âUe. >
A cette proposition inattendue , Mme de Saînt- Ëlphège garda le silence et baissa la tête avec un geste imperceptible de refus , tandis que sa sœur murmurait consternée : « Il faudrait donc se quitter ! Hélas ! nous avons passé notre vie sous le môme toit et élevé ensemble nos enfants. Qu'il serait cruel de nous séparer ainsi 1 >
A cette espèce de reproche, le marquis releva les sourcils d'un air surpris , secoua sa vaste perruque et se rengorgea dans sa cravate de dentelle ; puis , au lieu de provoquer une réponse plus explicite , il changea brusquement de propos et se prit à discourir sur les agréments de la saison et la beauté du temps , qui lui permettraient de faire son voyage en carrosse découvert.
Après un quart d'heure de celte conversation, il se leva, et s' affermissant à grand'peiue sur ses jambes goutteuses , il dit d'un ton dégagé :
■ Je pars dans une huitaine de jours, et j'espère vous emmener, jna chère Adélaïde. Si Mme de Sénanges était veuve et libre comme vous , je la pres- ■ serais de nous accompagner et de demeurer avec moi. En l'absence de son mari, s'il lui plaisait de nous visiter, elle serait la très-bienvenue & la Roche-Farnoux. £h! eh! quim'aime me suive! Je corn-
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blerai les personnes qui vivront autour de moi, et, à la fin.... j'ai quatre-vingt mille livres de rentes que je n'emporterai pas. Bien des gens voudraient me persuader que le vrai moyen de n'être point seul durant les dernières années de ma vie , ce serait de me remarier ; mais ce n'est qu'à la dernière extrémité que je ferais une pareille sottise. Mes sœurs, je vous baise les mains. ■
Les deux dames balbutièrent quelques paroles de dévouement et de respect; mais Mme de Saint-Elphège n'osa articuler ni un consentement ni un refus. En rentrant , elle dit à sa sœur :
■ Je suis atterrée. Si je le laisse partir seul,^ous sommes déshéritées, c'est certain.... Voilà nos filles qui reviennent ; ne leur parlons de rien encore, mais je crois que j'irai à la Roche-Farnoux.
— Quoi! ma sœur, vous êtes décidée déjà! s'écria Mme de Sénanges les larmes aux yeux. Quel sacrifice 1
— Il est inévitable, répondit Mme de Saint-Elphège avec fermeté. Considérez notre situation, la médiocrité d& notre fortune et le danger où nous sommes de perdre ce grand héritage. Le marquis nous a indirectement menacées de se remarier. Il n'y a pas à balancer, ma sœur; je dois le suivre et ne le plus quitter jusqu'au jour où je lui aurai fermé les yeux.
— Me préserve le ciel de souhaiter sa fin! dit en soupirant Mme'de Sénanges; mais c'est une consolation pour moi de penser qu'il est bien vieux.
— En effet , cet exil ne peut durer longtemps, murmura Mme deSaint-Ëlphège. Joséphine estpresque une enfant ; elle sera bien jeune encore quand je la ramènerai. »
Les trois Grâces entrèrent en ce moment ; il vint beaucoup de monde , et l'on se divertit comme de coutume à d'agréables passe-temps. La musique, la conversation et la bassette occupèrent la compagnie, qui se retira fort tard , environ sur les dix heures. Mme de Saint-Elphëge passa aussitôt dans sa chambre en emmenant sa fille cadette. Celle-ci comprit à l'instant qu'il s'agissait de quelque communication importante , et se prit à sourire lorsque sa mère lui dit ; • Renvoyez Finette et fermez la porte , ma chère enfant ; j'ai à vous parler. »
Mlle de Saint 'Elphège était ce soir-là d'une beauté surprenante; on l'avait fort admirée, et plus d'un charmant cavalier lui avait prodigué ses galants respects. Elle jouissait encore secrètement de son triomphe et se répétait à elle-mêrae-les doux propos , les discrètes flatteries dont l'agréable bruit l'avait poursuivie toute la soirée. Avant de se rapprocher de Mme de Saint-Ëlphège , qui s'était assise et défaisait lentement ses manchettes gaufrées , elle alla vers la table de toilette , se pencha devant la glace avec un geste charmant de satisfaction, de naïf orgueil , et dit avec un léger sourire :
- Eh bien ! ma mère, vous allez me parler encore de quelque proposition de mariage que vous êtes en train de refuser?
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— NoD, ma fille, répondit Mme deSaint-Eiphège; non, ce n'est pas de mariage qu'il s'agit. > Et après un momentde silence, elle ajouta d'un air d'enjouement forcé et en tâchant de sourire : < A moins toutefois que vous n'ayez l'ambition d'épouser YOtre oncle, H. le marquis de Farnoux.
— Moi, mamère !...s'écrialajeunefilleen changeant de visage.
— Rassurez-vous, se hâta de répondre Mme de Saint-Elphège. Ma fille, je n'ai pas parlé sérieusement , il n'est point question de vous sacrifier ainsi, et ce que j'exige de votre raison, de votre obéissance, est mille fois plus facile. »
Alors elle lui apprit la proposition du marquis et l'intention où elle était de l'accepter. Mlle de Saint- Elphège entendit sans beaucoup s'émouvoir cette déclaration. Gomme presque toutes les personnes fort jeunes , elle avait une certaine légèreté , une grande confiance en l'avenir et une disposition obstinée à voir le beau côté de toutes choses. Après avoir attentivement écouté sa mère, elle s'écria gaiement: ■ Mon oncle veut donc nous emmener au bout du monde, et nous partons dans huit jours, sans délai ni rémission î Voyez pourtant à quoi sont exposées les vieilles filles de dix-sept ans passés ! Si j'eusse été mariée à seize ans comme ma sœur et ma cousine, je ne serais point exilée à la Roche-Farnoux. >
Le lendemain on commença les visites d'adieu et les préparatifs du départ, tout cela sans trop de peine ni de regret. On se consolait tacitement ; on espé-
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rait, sans se l'avouer, un prompt retour, en consi-' dérant les infirmités et-l'âge avancé du marquis.
La compagnie qui fréquentait l'hôtel du quai de la Tournelle fut consternée pourtant à la nouvelle de ce prochain départ. Les beaux esprits composèrent à ce sujet des sonliets et des devises où figuraient des amours éplorés et un astre près de s'éclipser dans un brumeux lointain.
Mlle de Saint-Elphége fit un demi-volume de ces pièces de vers et de ces emblèmes; elle accueillait avec satisfaction ces hommages désolés, car en réalité elle ne regrettait personne, son cœur était libre, et elle se laissait emmener avec la plus tranquille résignation dans ce vieux manoir que les habitués de l'hôtel SainlrElphège comparaient à l'horrible rocher où l'oracle envoya jadis l'innocente Psyché.
Trois semaines plus tard, par une fraîche soirée d'avril et un beau clair de lurie, le marquis et toute sa suite arrivaient à la Roche-Farnoux. 11 avait fallu laisser les carrosses au dernier village ; car au delà le chemin n'était guère praticable que pour les piétons et les bétes de somme.
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32 CLÉMENTraE.
• Le marquis était seul dans sa chaise à porteurs ; Mme de Sainl-Elphège et aa fille allaient en litière- Lea pauvres femmes assises cCte à cAte dans cette espèce de boite, se serraient l'une contre l'autre, et souvent frissonnaient en mesurant de l'œil les précipices que cAtoyait le sentier à peine frayé qu'on appelait la route du haut pays ; elles tremblaient chaque fois que le mulet de devant secouait ses grelots et prenait une allure un peu vive. La belle Joséphine, qui, en vraie Parisienne qu'elle était, n'avait guère parcouru que les allées dabois de Vincennes et les boulingrins du Luxembourg, s'écriait toute transie de peur:
• Seigneur mon Dieu! où sommes-nous! Qui donc peut vivre en ce pays sauvage ? Il n'est pas sur que nous arrivions vivantes 1 Ah! ma mère ! un si affreux chemin doit aboutir directement au fond de quelque précipicel •
Puis sa gaieté, sa bonne humeur naturelle l'emportant sur ses frayeurs, elle se comparait en riant à ces héroïnes des romans dechevalerie qui allaient ainsi par monts et par vaux & travers de lointains royaumes.
Les voyageurs atteignirent enfin le dernier plateau de cette longue chaîne de montagnes qu'ils gravissaient depuis plusieurs heures, et ils aperçurent à la clarté de la lune les toita inégaux, les sombres murailles et la lourde façade du château. Au pied de cette noire et muette demeure, on distinguait, sur le penchant du roc, les maisonnettes
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couvertes en tuiles rouges des paysans et le mur d'enceinte qui les protégeait. Déjà toutes les lumières étaient éteintes, et le plus profond silence régnait dans le bourg ; l'on n'apercevait non plus aucune clarté aux fenêtres du château.
» Je crois, mordieu ! que personne ici ne m'attend ! s'écria le marquis, faisant arrêter sa chaise devant la porte unique du bourg, laquelle était 'fermée; est-ce qu'on n'aurait pas reçu mes ordres? »
Le premier maître d'hôtel, qui venait derrière à chevalj s'avança tout tremblant et affirma qu'une partie des gens étaient partis dès la veille pour préparer les appartements et le soupel*. Évidemment ils n'étaient pas encore arrivés, et l'on n'était pas prévenu au château ni dans le bourg de l'arrivée du seigneur de Farnoux.
Mme de Saint-Elphège et sa lille jetèrent un coup d'œil autour d'elles et demeuri^rent blotties au fond de leur litière, tandis qu'on heurtait à coups redoublés à la porte du bourg- Le marquis était sorti de sa chaise et frappait le sol de sa canne en fulminant des menaces. Cependant on ne se pressait point d'ouvrir, et les valets de pied, las de heurter, commençaient à lancer des pierres contre la porte ; ils parlaient d'y mettre le feu, lorsqu'un ruslre en chemise parut derrière le guichet, et apostropha tout d'abord le seigneur de laRoche-Parnoux et les gens de sa suite des noms de contrebandiers et de voleurs.
Le marquis furieux daigna lui expliquer lui-
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même qui il était, en lui promettant de le faire pendre. L'on entendit aussitôt le grincement des doubles Terrous et le choc de la barre qu'on relirait précipit^nment ; puis la porte s'ouvrit comme d'elle* même, et laissa apercevoir une étroite ruelle non pavée et bordée de constructions boiteuses qu'on eût plus aisément prises pour des toits à pourceaux que pour des maisons : c'était la grande rue du bourg.
Le marquis était rentré dans sa chaise à porteurs ; il commença à gravir avec son cortège cette pente roide, tandis qu'un valet courait en avant pour foire ouvrir le château. Au bruit de cette cavalcade, tous les habitants, réveillés en sursaut, s'étaient précipités aux lucarnes ouvertes, en guise de fenêtres, sur la façade de leurs logis.
Mlle de Saint-Elphège entrevoyait, du fond de sa litière, ces Ogures basanées qui n'osaient se montrer en plein clair de lune et regardaient furtivement k travers les volets délabrés, comme si elles se tenaient là en embuscade. La pauvre tille eut presque peur, et elle murmura à l'oreille de sa mère;
<■ Voyez, madame, voyez un peu ces visages farouches I Ce sont les vassaux de mon oncle, de vrais paysans; je n'en avais jamais vu. Comme ils sont laids 1 >
Les clefs du manoir seigneurial étaient, depuis nombre d'années, entre les mains d'un gentillàtre du pays, lequel avait pris le titre de concierge et
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gouverneur du donjon de la Hoche-Farnoux. Celait lui qui percevait les redevances, surveillait les corvées et faisait balayer une fois l'an les apparte- , ments du château. Cet important personnage allait ae mettre h table, lorsque le tintement précipité de la cloche et une voix tonnante qui l'appelait par son nom retentirent simultanément jusqu'au fond de la tourelle qu'il habitait avec aon valet.
Le bonhorfime faillit tomber & la renverse quand il apprit que le marquis de Farnoux montait la grande rue du bourg et allait arriver dans quelques moments. Il passa son baudrier sur sa jaquette de panne, se coiffa de travers d'un chapeau qu'il ne mettait qu'aux bonnes fâtes, et arriva tout juste à 'temps pour recevoir le marquis à l'entrée de la cour d'honneur.
Les deux dames suivaient de près ; mais, au moment où leur litière passait la première porte, le mulet de devant s'abattit, et le valet qui le montait faillit se tuer en tombant sur le pavé. Quoique Mme de Saint-Elphège ne fût point superstitieuse, cet accident la frappa comme un sinistre présage ; elle se détourna en frémissant et dit d'une voix troublée :
■ Ma fille, j'ai mal fait peut-être de vous amener ici!...
— Pourquoi donc, ma mèret répliqua-t*elle avec gaieté; pourquoi regretteriez -vous d'être venue? La Roche-Farnoux ne me parait pas, à la vérité, l'endroit du monde le plus agréable ; mais, s'il platt
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36 CI,KMENTINE.
à Dieu, nous n'allons pas nous y installer pour toujours!... "
Les valets passèrent devant avec des flambeaux qui se trouvaient heureusement dans les bagnes. En entrant dans le vestibule, le marquis se tourna vers le concierge-gouverneur, qui le Suivait chapeau bas, et lui dit sèchement :
■ Monsieur de La Graponnière, il parait qu'on n'a pas reçu mes ordres ici ?
— Non, certainement non, monsieur le marquis, balbutia-t-il en s'incUnant jusqu'à terre; je suis au désespoir!... Âh! monseigneur, qu'atlez-vous penser d'une telle réception î
— C'est bon, c'est bon, interrompit le marquis en considérant la taille robuste, la Torte encolure et le visage légèrement enluminé du gentilhomme campagnard. Vous n'avez presque pas vieilli, La Graponnière ; vous avez l'air d'un jeune homme ; cela me réjouit de vous voir si vigoureux et si frais. Vous avez, si j'ai bonne mémoire, une dizaine d'années de plus que moi?
— Davantage, monseigneur, davantage, ce me semble, » répondit-il sans hésiter, et oubliant sans doute, ainsi que le marquis, que celui-ci lui avait fait l'honneur de le tenir sur les fonts et d'être soa parrain l'année même qu'il quitta le château paternel pour aller à la cour et qu'il entra dans les pages de la reine régente.
La Graponnière ouvrit lui-même les portes de la première salle et se hâta d'avancer des sièges au-
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Cr-ÊMENTINE. 37
tour d'une table sur laquelle les laquais avalent provisoirement planté leurs flambeaux, puis il se mit à essuyer avec sa manche la poussière semi-séculaire qui faisait couche sur les meubles, et à balayer avec son chapeau les toiles d'araignée. Il y avait des années que le soleil ni l'air ne pénétraient plus dans cette vaste pièce, dont les croisées restaient toujours fermées ; l'atmosphère était froide, imprégnée d'humidité comme dans une cave.
Les deux dames s'assirent, en frissonnant «t en se serrant l'une contre l'autre, sur un des coffres de voyage qu'on venait de monter. Tandis qu'elles se reposaient et considéraient avec un certain effroi ce que promettaient ces premiers arrangements, le marquis faisait le tour de la salle d'un pas ferme, les mains derrière le dos et les yeux levés vers les lambris. La Graponnière le suivait tout effaré, lui demandant ses ordres, et observant avec confusion l'empreinte visible que chacun de ses pas traçait sur le plancher poudreux.
Le bonhomme tremblait dans l'attente et l'effroi d'une explosion de colère, et il demeura stupéfait lorsque le marquis, se retournant tout k coup et lé regardant en face, lui dit d'un air agréable:
■ Je suis, parbleu! content de me trouver ici. C'est dans cette salle que je me tenais ordinairement pour être à portée de m'échapper à l'heure des leçons. Eli! eh! voici la table sur laquelle je jouais aux cartes avec ma grand'tante, une Farnoux qui est morte sans alliance, âgée de près de cent ans,...
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Qu'on ouTre les chambres, afin que j'aille aussi m'y
reconnaître.
— Sur-le-champ, monaeigneur, s'écria La Graponnière; je vais moi-même....
— Un moment, interrompit le marquis en s'asaeyant enfin ; l'air de la Aoche-Farnoui m'a donné un appétit furieui, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps : je veux souper. ■
A cette déclaration précise, le maître d'hàtel. qui venait de jeter un coup d'œil dans les cuisines, leva les mains au ciel d'un air effaré, et le premier valet de chambre hasarda la proposition d'ordonner aux habitants du village d'apporter sur l'heure tout ce qu'il y avait chez eux de bon à manger. Le marquis haussa les épaules et repril en regardant ses gens de travers : « Mon vieux La Graponnière, je casse pour aujourd'hui mon maître- d'hôtel et te donne aa charge : que vas-tu me faire servir?
— Mon propre souper, monseigneur, répondit hardiment La Graponnière, mon propre souper; un lapin en sauce piquante et une salade de pois chiches, si vous daignez accepter.
— C'est parfait ! s'écria le marquis ; il y a nombre d'années que je n'ai fait un repas semblable. >
On mit le couvert avec les gobelets, les assiettes festonnées et les flacons au long col qui se trouvaient encore sur le dressoir. Un moment après, La Graponnière revint escorté de son valet, et plaça triomphalement sur la table les mets, dont un par-
CLÉBIENTINE. 39
fum caractéristique révélait le haut goût. Un fromage de chèvre, un pain de niéteil asaez dur et une bouteille de gros vin complétaient le repas.
Le marquis tit asseoir Mme de Saint-Ëlphège à sa droite et Mlle de Saint-Elphège à sa gauche. La Graponnière, faisant fonction de maître d'hâlel, découpa et servit le gibier; mais les deux dames ne purent seulement loucher k ce ragoût relevé avec des condiments indigènes, ni aux pois chiches noyés dans des flots d'huile verte ; elles durent se contenter de l'unique plat de dessert, et, pour la première fois de leur vie, elles soupèrent avec du pain et du fromage.
Le marquis, au contraire, mangeait de grand appétit la sauce k l'ail, les légumes en salade, et buvait à plein verre le vin noir et capiteux que lui , versait La Graponniëre. Il fit toutefois des excuses à sa sœur et à sa nièce du repas qu'elles venaient de prendre, et leur cita à ce propos un des faits mémorables de sa vie. Lui étant de service auprès du roi à Fontainebleau, Sa Majesté alla un jour à la chasse et se trouva vers le soir, presque à jeun, bien loin dans la forêt. Il y avait aux environs quelques métairies où l'on aurait pu se procurer un repas complet ; mais le roi ne mange que ce qui est acheté par les officiers de sa bouche. On fit approcher /«coureur de vin, lequel suivait toujours la chasse à cheval, partant, comme en cas, une collation enfermée dans un baudrier de drap rouge, et un flacon d'argent rempli devin d'Espagne. Le roi avait grand'faim ; il
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soupa avec une pomme d'api, une orange confite et une douzaine de macarons. Ce fut le premier gentilhomme de service qui lui donna la serviette et lui versa k boire pendant ce mémorable repas.
Après ce récit, le marquis se lava de table et passa dans sa chambre à coucher, précédé par La Graponnière.
Mme de Saint-Elphège et sa Clle gagnèrent l'appartement qu'on leur avait préparé à la hâte; c'était celui de la grand'tanle du marquis, de cette vieille demoiselle de Farnoux , qui avait vécu près de cent ans. Mlle de Saint-Elphège Ht le tour de la chambre, visita les portes, regarda dans la cheminée, dont le manteau faisait saillie à h.iuteur d'homme, et s'arrêta un moment devant le lit à quenouilles, large de six pieds et caché sous des rideaux de drap gros vert; ensuite elle vint s'asseoir près de la table où l'on avait mis les flambeaux, et dit tranquillement : « Ma mère, il rae semble que je dormirai mieux sur cette chaise que dans ce grand lit, car je me figure que les chauvessouris et beaucoup d'autres vilaines bêtes nichent dans les plis des rideaux.
— J'ai fait monter le matelas de notre litière, répondit en soupirant Mme de Saint-Elphège. Tâchons, ma fille, de nous reposer un peu. Jésus! qu'il fait froid ! Ne vous semble-t-il pas que l'on respire ici un air moisi ?
— Ce sont tous ces vieux meubles qui répandent comme une odeur de vétusté; il semble que toutce qu'on touche va tomber en poussière,
— N'étes-vous point fatiguée, mon enfant?
— Non, ma mère ; j'ai dormi aujourd'hui dans la litière. Reposez-vous; moi, je préfère veiller encore jusqu'à ce que le sommeil me gagne. Que je voudrais avoir un livre, un ouvrage quelconque! »
Elle se prit à fureter dans le tiroir de la table, et trouva un lé de tapisserie commencé.
" Voyez ! dit-elle en l'étalant sur ses genoux, voici une broderie entreprise il y a au moins un demi-siècie. Je me figure que quelque méchante fée m'a conduite ici pour l'achever, et que, lorsque j'aurai mis le dernier point au bout de ce canevas, nous quitterons la Roche-Farnoux.
— En ce cas, follette, dépôchez-vous, » dit en souriant tristement Mme de Saint-Elphége. Puis, 8e mettant à genouï sur le prie-Dieu, elle baissa son visage sur ses mains jointes pour cacher à sa fille les larmes qui, malgré elle, coulaient de ses yeux. La pauvre femme pensait à l'hôtel du quai de la Tournejie, à sa chambre, des fenêtres de laquelle on apercevait le cours de la Seine et les tours de Notre-Dame.
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43 CLÉUENTINE.
La jeûna fille, au contraire, ne pensait guère à ce qu'elle avait laissé, et conservait son insouciante gaieté. Elle se sentait si jeune, il y avait en elle tant d espoir et de vie, que rien ne pouvait l'abattre ni l'attrister. Ses prévisions n'allaient pas au delà du lendemain, et si elle songeait confusément à l'avenir, c'était avec une grande conGance en sa destinée. Ce soir-là même, au lieu de partager les impressions mélancoliques de Mme de Saint-Elphège, elle chantonnait en travaillant à'ce vieil ouvrage de tapisserie qu'une dame de Farnoux semblait lui avoir légué.
Les deux dames se couchèrent tard ; mats ni l'une ni l'autre ne put dormir pendant cette première nuit. Dès que leurs yeux se fermaient, elles étaient brusquement réveillées par des bruits vagues et soudains, de sourds frdlemenls : c'étaient les hirondelles nichées dans l'embrasure des fenêtres, qui, prenant les clartés de la lampe pour le point du jour, heurtaient les vitrières de leurs ailes; c'était une légion de souris qui trottaient, effarées, entre le mur et la tapisserie.
Vers le matin cependant, Mlle de Saint-Ëlphège s'endormit, tandis que sa mère se levait sans bruit et allait se promener sur le rempart qui s'avançait comme une terrasse devant les fenêtres de son appartement.
Les gens qui avaient dû précéder le naarquia arrivèrent dans la matinée ; ils s'étaient égarés en prenant un chemin de traverse, et avaient traîné h
grand'peine avec eux le reste des bagages. On commença aussitôt à arranger et à décorer les principaux appartements du château- Le marquis transporta dans cette antique demeure le luxe qui l'environnait à la cour. Pendant près d'une année, on travailla à réparer et à embellir ces grandes chambres délabrées, ces salles à peu près nues qye La Graponnière ne faisait jamais balayer, et où l'araignée avait si longtemps filé en paix ses réseaux impalpables..
Lorsque les tentures et les meubles eurent été renouvelés partout, Mme de Saint-Elphège s'avisa de demander au marquis comment il ferait arranger la bibliothèque.
Le vieux courtisan parut étonné de la question ; il n'avait peut-itre jamais ouvert en sa vie d'autre livre que l'almanach de la cour, et méprisait fort les belles-lettres.
* Qu'est'ce que cette chambre qu'on appelle la bibliothèque ? dit-il en allongeant les lèvres d'un air dédaigneux ; une espèce de grenier où sont . entassés quelques bouquins rongés de poussière. Il est inutile d'y rien changer.
— Mais, mon frère, observa Mme de Saint- Elphège, les papiers, les titres de votre maison sont parmi ces vieux livres.
— N'en prenez point souci, madame, répondit fièrement le marquis ; les titres de la maison de Farnoux ne sont point dans ses archives; ils sont écrits partout dans l'histoire de Provence et dans
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les ancieDDes chartes. Nous n'avons que faire de dos parchemins pour établir nos droits et ce que nous sommes. ■
Après cette installation complète, on put j uger que la résolution du marquis était irrévocable, et qu'il passerait le reste de ses jours à la Roche-Parnoux. Ce séjour était cependant des moins agréables, malgré les arrangements magnifiques qu'on y avait faits. Les embellissements intérieurs n'en avaient pas changé l'aspect général, et le paysage qu'on découvrait des fenêtres était toujours aussi triste.
11 n'aurait pas été impossible peut-être de créer autour du château un terrain artificiel et d'y faire croître quelques arbres; mais aux yeux du marquis c'était chose tout à fait inutile. Gomme il ne s'était guère promené que dans les jardins des résidences royales, il ne faisait pas grand cas des sentiers bordés d'arbustes, des parterres irrégulièrement tracés sur des pentes de terrain, et encore moins des beautés agrestes de la campagne. En fait de paysage, il n'aimait que ceux des tapisseries de Flandre, et
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jamais de sa vie il n'avait été tenté de cueillir une fleur sauvage.
La maison du marquis se composait d'une livrée nombreuse, de quelques serviteurs exclusivement attachés à sa personne, et de deux individus qui sortaient tout à fait des rangs de la domesticité. Le premier était un pauvre prêtre ne possédant que sa soutane et son bréviaire ; il avait le titre d'aumônier, et desservait la chapelle du château.
Le second— c'était La Graponnière— remplissait les fonctions d'écuyer de main, et accompagnait partout son maître. Tous deux avaient leur couvert à la table du marquis, faisaient sa partie d'hombre, et aidaient les dames de la maison à lui tenir compagnie; Il y avait ainsi autour de lui comme une petite cour qui le servait avec crainte et soumission.
La domination qu'il exerçait sur son entourage était facile, absolue, car elle se basait sur la plus puissante de toutes les influences, l'influence de l'intérêt personnel. Chacun savait que l'héritage du vieux seigneur enrichirait ceux qui l'avaient servi et qui l'entouraient de complaisances, de respects assidus.
D'abord Mme de Saint-Ëlphège essaya de s'accoutumer à cette vie tout à fait séparée du monde j elle voulut sincèrement se complaire dans ces nouvelles habitudes, mais elle avait malheureusement trop d'esprit pour s'amuser avec des gens qui en avaient si peu. Les soirées surtout lui semblaient mortellement longues. On les passait dans la salle qui pré-
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cédait la chambre du marquis. L'aumônier et La Graportnière dormaient les yeux ouverts dès qu'ils n'avaient plus les cartes k la main , et prenaient part à la conversation en faisant de loin en loin un geste d'automate.
Quant à M. de Farnouz, 11 ne causait pas, il racontait, il racontait toujours les mêmes histoires. Le vieux courtisan avait assisté à tous les événements considérables de l'époque ; il avait vu de près tous les persounaKes fameux de ce temps-là ; mais il n'était rien resté dans son esprit des laits historiques dont il avait été témoin, et il ne parlait guère des gens célèbres qu'il avait connus.
C'était uU homme sans portée, un valet de haute naissance, qui avait passé sa vie à servir te roi son maître, comme il l'appelait, et dont l'intelligence s'était exclusivement appliquée à retenir les puérilités du cérémonial et de l'éliquette. Sa conversation roulait ordinairement sur les circonstances difficiles où il s'était parfois trouvé quand il avait l'honneur d'être un des quatre premiers gentilshommes de la chambre, et sur les faits mémorables qui s'étaient passés sous ses yeux à propos du bougeoir ou de la chemise de nuit du roi.
Il expliquait à fond les devoirs et les prérogatives du grand maître, du grand chambellanj du premier maître d'hôtel, etc.; il définissait les questions de préséance et établissait clairement auquel de ces grands ofQciers appartenait l'honneur de tirer la manche droite du roi ou de lui ôter ses chausses^
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Ces discours amusèrent d'abord Mlle de Saint- Ëlphège; mais lorsqu'elle sut à peu près par cœur le cérémonial de la cour, elle n'écouta plus son vieil oncle qu'aveC des distractions intérieures, des bâillements étouffés, et lorsqu'il lui eut raconté pour la vingtième fois ia même anecdote, elle commença à la trouver insipide.
iu bout de quelques mois, la santé délabrée du marquis s'était tout à l'ait rétablie ; il dormait tout d'un somme, mangeait bien, buvait sec, et avait coutume de répéter chaque jour, à la fin de ses quatre repas, que l'air de la Roche-farnoux était un remède souverain à toutes les infirmités. Il n'y avait pas trouvé cependant la fontaine de Jouvence; son visage conservait toutes ses rides, il maigrissait à mesure qu'il revenait en santé, et sa peau dessécbée prenait graduellement une couleur de momie. A ces signes, les anciens du bourg qui avaient connu la vieille demoiselle de Pamoux prédirent que le marquis vivrait cent ans; les gens de sa maison, au contraire, se ûguraient que son aspect caduc annonçait le terme prochain de ses jours.
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CLEMENTINE.
Pendant cette première année. Mme de Sainl- Ëlphège tomba dans une maladie de langueur qui ne lui causait pas de grandes soufTrances ; elle n'était peut-être pas encore mortellement frappée, mais un continuel ennui, une sourde et secrète mélancolie la minaient; elle dépérissait lentement, sans avoir conscience de sa situation.
Mlle de Saint-Elphège résistait mieux que sa mère à cette monotone existence; les vives et tenaces espérances de la jeunesse la soutenaient ; elle parlait de l'hôtel du quai de la Tournelle, de sa famille absente, de tout ce qu'elle avait quitté, comme si elle entrevoyait le terme prochain de son exil.
Environ trois ans plus tard, la vie uniforme des habitants de la Roche-Farnoux fut troublée par un triste événement : Mme de Saint-Elphège mourut. A ses derniers moments, elle fit promettre à sa fille d'achever courageusement l'oeuvre à laquelle toutes deux s'étaient dévouées, et de rester auprès du marquis, pour que l'immense héritage de la maison de Farnoux ne sortit point de la famille.
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Peu de temps auparavant, Mme deSénanges avait perdu son mari; mais les deux sœurs n'eurent point la consolation de se revoir. Mme de Sénanges arriva pour pleurer avec sa nièce et pour faire la partie de son frère, lequel avait de l'humeur lorsqu'il était forcé de joaer avec l'abbé Gilette et La Graponnière seulement.
Quelques années s'écoulèrent encore, et dans ce laps de temps le bruit courut une fois dans le château qu'un jeune gentilhomme du pays, ayant demandé la main de Mlle de Saint-Elphège, avait été refusé, parce que le marquis avait déclaré que sa nièce devrait quitter la Roche- Fa rnoux, ai elle était mariée. La même année Mme de Sénanges mourut presque subitement.
Ce dernier événement affecta le marquis, il eut peur de s'ennuyer ; La G-raponnière devenait sourd, l'abbé Gilette tenait mal ses cartes et jouait avec une distraction inouïe ; Mile de Sainl-ElphÈge avait souvent une physionomie fort triste, et le soir, dans la salle, on sentait un certaio vide, surtout autour de la table de jeu. Mais les rangs éclaircis se reformèrent bientôl : la mort, qui laissait s'accumuler tant d'années sur la tête de M. de Farnoux, frappa coup sur coup dans sa famille.
La sœur aînée de Mlle de Saint-Elphège, cette charmante personne qui avait épousé un of&cierde fortune, mourut de douleur en apprenant que son mari avait été tué à la bataille de Steinkerque ; elle laissa une petite orpheline déjà belle à miracle,
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comme toutes les femmes de cette maison. Peu de temps après, la baronne de Barjavel perdit aussi son mari. Elle restait presque sans fortune, et il n'y avait pas k hésiter; un mois plus tard, elle se retirait avec son fils unique, un enfant de six ans, à la Roche-Farnoux.
L'arrivée de la jeune veuve combla le vide dont le marquis s'était un moment aperçu ; il lui fit grand accueil, et témoigna qu'il était particulièrement charmé de la revoir. Quoiqu'il ne pût souffrir les enfants, il ne vit point de trop mauvais œil le petit Antonia, et ne tarda pas à lui donner une marque de sa bienveillance, en confiant son éducation à l'abbé Giletle , lequel échangea alors ses fonctions d'aumônier contre celles de précepteur. Un religieux, dont le couvent était à quatre ou cinq lieues de la Roche-Farnoux, vint dès lors tous les dimanches pour dire la messe dans la chapelle.
La baronne de Barjavel ne s'était point étonnée en arrivant à la Roche-Farnoux : l'aspect de ce vieux château, de cette contrée aride, de ce paysage sans ruisseaux et sans arbres, ne l'avait point contrislée. C'était une femme belle et austère, qui vivait beaucoup en elle-même, et se fortifiait dans l'orgueil de sa vertu. Elle considérait tous ses devoirs comme ■ également sérieux, et accomplissait avec la même exactitude les plus puériles et les plus importantes obligations.
Son vieil oncle lui témoignait des égards particuliers ; parfois même il retrouvait en lui parlant
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quelques-unes des formules galantes que les geni du bel air employaient près des dames au temps où on l'appelait le beau Farnoui,
Lorsque le deuil de la jeune veuve fut fini, le marquis conçut un instant un projet inouï, dont elle seule eut connaissance. Un matin il passa dans ton appartement et lui demanda cérémoDieusement m main. A cette propoaition, la jeune femme demeura un moment interdite, stupéfaite; ensuite elle refusa gravement, avec douceur et fermeté.
« C'est bien, ma nièce, répondit-il après l'avoir attentivement écoutée ; d'après votre réponse, je vois que vous ne vous remarierez jamais : cela me contente ; de cette manière, vous restei'ez toujours près de moi. »
Mlle de Saint-Elphège aurait désiré que la ûlle unique de sa sœur fût élevée comme le petit Antonin, à la Roche-Farnoux; mais le marquis déclara qu'elle devait rester dans le couvent où on l'avait mise à la moct de sa mère, ajoutant qu'il ne voulait la voir que lorsqu'elle seraitune grande demoiselle. Tous ceux qui l'entendirent sourirent intérieurement à ce propos : le marquis avait alors quatre-vingts ans passés, et la petite fille sept ans & peine. Pourtant il eut le temps d'accomplir ses intentions, et le jour arriva où il put dire à Mlle de Saint-Elphège:
« Il y a longtemps que je n'ai entendu parler de cette petite fille qui est chez les dames du Saint- Sacrement. Si je ne me trompe, elle va sur ses
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dix-huit ans & présent ; ma nièce, elle tiendrait fort bien sa place ici, ce me semble; il faut qu'elle vienne, »
La volonté du marquis s'accomplit sans délai, et un soir la jeune orpheline, Mlle Clémentine de L'Hubac, arriva à la Roche Farnoux. Mlle de Saînt- Elphège n'éprouvait qu'une médiocre affection pour cette nièce qu'elle n'avait jamais vue; pourtant lorsqu'elle la reçut à l'entrée du château, son cœur s'émut profondément.
L'aspect de celte jeune fille lui fit faire un subit et douloureux retour vers le passé; elle se rappela le jouroù, gaie, heureuse, conliante en l'avenir, elle était arrivée aussi à la Aoche-Farnoux, et avait résolument franchi le seuil de cette demeure où sa mère entrait frappée d'un fatal pressentiment. A ce souvenir, ses yeux se remplirent de larmes, et elle murmura en embrassant Clémentine :
o Hélas! mon enfant, vous voici donc aussi ! >
Le marquis attendait la nouvelle venue dans la salle verte; elle s'avança sans oser le regarder, et le salua en fléchissant le genou comme pour lui marquer sa soumission et son respect. Il la releva aussitôt, la considéra un moment, fit le simulacre de l'embrasser, et dit en se tournant vers Mlle dé Saint-Elphège :
- Voilà, certes, une belle personne! sa physionomie annonce qu'elle a beaucoup d'esprit; nous la (erons jouer à l'horabre. >
Mme de Barjavel accueillit Clémentine avec la
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bonne grAceréservéequ'ellemettaiteD toutes choses. Antonin seul eut une grande joie en revoyant la charmante pensionnaire ; ils avaient passé ensemble le^premtères années de leur vie dans le petit hâtel du quai de la Tournelie, et s'aimaient ventablement d'une fraternelle afTection.
Il y avait alors vingt ans accomplis que le marquis s'était retiré à ta Roche-Farnoux ; jamais depuis cette époque on ne l'avait vu malade, et \es facultés de son esprit se soutenaient comme la vigueur de son corps. Il marchait d'un pas ferme, la taille droite, la tête haute, et faisait encore trembler tout le monde quand il élevait la voix. L'égoïsme jmpérieux, l'opiniâtreté naturelle de son caractère s'étaient même fortifiés à mesure qu'il vieillissait, et il y avait certainement eu lui plus d'énergie et de passion qu'autrefois, lorsque le joug d'une illustre domesticité pesait sur lui, et qu'il était à toute heure aux ordres du roi son maître.
Le lendemain du jour où Glémenline et son jeune cousin avaient fait une si longue veillée dans la bibliothèque, la cloche de la chapelle sonna de bonne
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heure le premier coup de la messe. A cet appel, tout le monde se disposa k se rendre dans la salle verte. Oq désignait ainsi la pièce qui précédait l'appsrtement du marquis, parce qu'elle était tendue d'une verdure de Flandre, sorte de tapisserie de grand prii, représentant des arbres en charmilles et des boulingrins gazonnés, dans la perspective desquels coulaient des cascades fantastiques.
Cette décoration, d'un ton clair et tendre, reposait la vue de l'aride paysage qu'on voyait à travers les croisées. L'ameublement, d'une lourde richesse, était dans le goût de l'époque et contrastait ■ avec l'architecture simple et sévère de la salle. Un tableau placé au-dessus du chambranle sculpté de la large cheminée frappait d'abord les regards : c'était le portrait en pied du marquis en habit de cour.
Avant le second coup de la messe, Mlle de Saint- Elphège et la baronne de Barjavel entrèrent presque en même temps dans la salle verte. Sans se haïr précisément, ces deuï femmes, n'avaient l'une pour l'autre aucune sympathie, et ni la proche parenté qui les unissait, ni Fhabitude de se voir chaque jour, n'avait jamais donné à leurs relalions un caractère d'intimité. Bien qu'elles fussent à peu près du même âge, il y avait entre elles des contrastes frappants : l'une était une vieille iiile aux traits effilés, au teint pâle; l'autre, une femme dont la beauté souveraine rayonnait d'un éclat à peine afTaibli.
Les raffinés, les beaux esprits qui frâquenlaient jadis l'hAtel du quai delaTournelleet composaient des sonnets sur le départ de la belle Joséptiine, auraient.certes hésité à reconnaître la plus jeune des Grâces dans cette personne au front mélancolique, à la taille roide et fluette, qui marchait en serrant . les coudes et faisait la révérence tout d'une pièce. La pauvre fille se coiffait et s'habillait encore comme lorsqu'elle avait quitté Paris, et le vieil oncle, auquel cette toilette surannée plaisait beaucoup, lui disait parfois en manière de compliment :
- Ma nièce, vous me représentez tout à fait une dame de ta cour de la feue reine. ■ '
La baronne parut surprise en voyant Mlle de Saint-Elphège, et levant les yeux vers le cadran, qui marquait le quart avant neuf heures, elle lui dit:
< Nous nous sommes trop pressées, ma cousine; le père Gyprien ne faisait que de mettre pied à terre quaïid on a sonné le premier coup de la messe, et nous allons attendre longtemps.
' ~ Le père Cyprien est descendu dans la chapelle sans s'arrêter! s'écria Mlle de Saint-Ëlphëge ; c'est sans doute parce qu'il ne s'est trouvé personne ici pour le recevoir.
— Pardonnez-moi, ma cousine, répondit la baronne, j'y étais, et Sa Révérence s'est reposée un moment. >
La tante Joséphine pinça, les lèvres d'un air contrarié, Mme de Barjavel s'était levée pour aller
regarder si la grande horloge du château marquait la même heure que le cadran de la salle rerte. Après un instant de silence et d'hésitation, Mlle de Saint- Elphège reprit :
• Savez-vous, ma cousine, si le père Cyprien a passé, en venant, par Champguérin ?
— Oui, sans doute, répondit la baronne sans tourner la tête ; il m'a môme annoncé l'arrivée de M. de Champguérin et sa prochaine visite. >
A cette nouvelle, le cœur de la vieille fille tressaillit; une faible rougeur se répandit sur se*s traits et leur rendit une fraîcheur passagère; mais cet éclat s'évanouir comme une lueur, et Mme de Barjavel, en quittant la croisée, se retrouva encore en' face de la même Qgure soucieuse et blême.
L'humeur mélancolique de Mlle de Sainl-Elphège ne se manifestait que par des signes involontaires, et jamais il ne lui était échappé une parole qui pût faire supposer qu'elle n'était point satisfaite de son sort. Personne n'avait reçu la confidence de ses regrets, de ses espérances déçues, de l'ennui qui la consumait depuis si longtemps et que trahissait sa physionomie éteinte. Aussi Mme de Barjavel futelle singulièrement étonnée lorsqu'elle l'entendit s'écrier en se levant brusquement :
• Jésus-Dieu! toutes les -journées qu'on passe ici sont mortellement longues ; mais celle-ci va me 8emblerélernelle!L'heures'estarrêtée,jecroi8,entre les aiguilles immobiles de cette horloge! Le commun des hommes s'attlige de la marche rapide du
temps : qu'on amène à la Roche-Parnoux ceux qui trouvent la vie trop courte ! ■
Mme de Barjavel regarda dij côté de la porte comme pour s'assurer que personne n'avait entendu ce discours ; puis elle dit tranquillement :
c Voua ne vous êtes donc pas encore habituée ici, ma cousine ?
— Non, pas tout à fait ; vous le voyez, réponditelle avec amertume ; et vous ?
— Moi, je ne pense pas comme vous , dit la baronne avec un sourire sérieux ; quoi qu'il puisse advenir, la Boche-Farnoux sera pour moi un séjour de prédilection,...
' — Apparemment vous y avez trouvé le bonheur? interrompit Mlle de Saint-Elphège d'un ton presque ironique.
— Oui, ma cousine, > répondit Mme de Barjavel, toujours avec la même physionomie grave et sérieuse.
La vieille fille hocha la tête d'un air peu convainc» ; dans ce mouvement, ses yeux rencontrèrent le miroir en face duquel elle était assise près de sa cousine, et qui reflétait leur image comme deux portraits dans le même cadre. Le contraste la frappa douloureusement; elle considéra un moment ce visage dont le temps avait respecté la beauté correcte, ces yeux fiers et brillants, cette attitude de reine ; puis, faisant un triste retour sur elle-même, sur sa beauté flétrie et consumée dans le long martyre des espérances vaines, des illusions déçues, des som-
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bres impatiences, elle pensa qu'en effet Mme de Barjavel avait été heureuse, puisqu'elle était encore belle.
La Graponoière entra en ce moment; après avoir fait ses révérences, il recula de quelques pas, et resta debout près de la porte.
• Prenez un siège, monsieur, » dit la baronne avec une inclination de tête.
Il salua derechef et s'assit sur un pliant en attendant la permission de parler. L'écuyer de main avait un peu vieilli; il était fort sourd; sa taille commençait à se voûter, et le vermillon de sa joue avait perdu sa vive nuance; cependant tout le monde au château affectait de dire qu'il avait en-' core l'air d'un vert compagnon. C'était une manière de faire la cour au marquis, lequel s'était réellement persuadé que son filleul avait dix bonnes années de plus que lui, ce qui, tout bien calculé, donnait à La Graponnière plus d'iïn siècle d'existence. Le marquis se figurait qu'il ne pouvait mourir tant qu'il voyait devant lui cette espèce d'avant-garde; la seule présence de son écuyer de main suffisait pour le mettre en belle humeur, et depuis longtemps il ne l'appelait plus autrement que son vieux La (iraponnière.
Mlle de Sainl-Elphège jeta les yeux sur cette figure ridée, et dit en soupirant :
« Quand j'arrivai ici , ce bonhomme était déjà sur le retour de l'âge, et ma pauvre mère avait bien des années de moins que lui ; pourtant elle est morte
depuis longtemps, et il vit eDCore : l'air de la Hoche'* Farnoux tue les personnes jeunes et prolonge la vie des vieillards.
— Je le crois, répondit la baronne ; celui-ci commence à se dessécher petit à petit; c'est signe de longévité. »
Au dernier coup de la messe, Clémentine entra dans la salle, parée comme le voulait son grandoncle, et son livre d'Heures à la main. Elle fit ses trois révérences avec la gravité, la modestie et la bonne grâce d'une demoiselle bien élevée, puis elle s'assit un peu i l'écart et demeura en silence, les yeux baissés et la taille droite, comme il convenait h une pensionnaire dès dames du Saint-Sacrement; mais sa physionomie démentait ce tranquille maintien : l'expression de sa bouche, l'éclat de son teint, décelaient sans doute à son insu quelque émotion intérieure, quelque vive et secrète satisfaction, car Mlle de Saint-Elphège en fut frappée :
« Ma nièce, lui dit-elle, qui donc vous a parlé ce malinî vous paraissez contenteî
— Non, ma tante, en vérité, répondit-elle naïvement et le front couvert d'une rougeur subite ; pei^ sonne ne m'a parlé, si ce n'est Josette.
— Et que vous a-t-elle dit? demanda négligemment Mlle de Saint-Elphège.
— Ou' elle avait fait un bien mauvais rêve ", répondit Clémentine, toujours du même ton ingénu.
Le vague soupçon qui avait traversé l'esprit de la vieille fille se dissipa aussitôt; elle ne chercha plus
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à pénétrer ce qui se passait dans l'esprit de sa nièce, et se borna à lui dire en manière- d'avertissement : Pendant la messe, M. le marquis a les yeux sur tout le monde; il ne faudrait pas avoir des distractions et sourire derrière son livre d'Heures.
Un moment après l'abbé Gilelte entra en saluant gauchement et en jetant les yeux de tous cdlés, comme s'il eût cherché quelqu'un jusque sous les meubles.
« Votre élève n'est donc pas avec vous, monsieur l'abbé î demanda Mme de fiarjavel.
— Il arrive sur mes pas, certainement, madame la baronne, se h&ta de répondre le digne homme en regardant avec anxiété du cAté de la porte ; tantAt je l'ai vu habillé, et son valet de chambre était en train de lui remettre ses gants, son mouchoir, son chapeau.
— Ne cherchez pas à l'excuser, monsieur l'abbé, interrompit Mme d» Barjavel d'un ton sévère ; encore un moment, et il se sera fait attendre. Voilà M. de La Graponuière qui se range près de la porte; on ouvre, M. le marquis va paraître, et Antonin n'est pas ici ! Je suis très-mécontente.
— Le voilà, ma tante, le voilà ! ■ dit vivement Clémentine, qui venait d'apercevoir le petit baron remontant à toutes jambes la grande cour.
Une toux sèche se fit entendre et annonça la présence du marquis ; un valet ouvrit les deux battants, et La Graponnière s'inclina jusqu'à terre en étendant la main. Au même instant, Antonin entra dans
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la salle, tout rouge, tout essoufHé, et composant son maintien. Le marquis ne parut que quelques secondes après lui et ne put s'apercevoir de son absence.
< On n'a rien h lui dire, il ne s'est pas fait attendre, > murmura Clémentine en respirant profondément, comme une personne soulagée d'une grande inquiétude.
Le marquis s'avança ferme sur ses jambes, une main appuyée au bras de La Graponnière et tenant de l'autre une longue canne à pomme d'or. Il por- lait un habit bleu-clair chamarré de passements d'argent ; un large baudrier soutenait son épée, et une écharpe nouée sur le côté maintenait sa longue taille. SoQ chapeau à bords retroussés en triangle et orné d'une ganse de pierreries était posé sur une vaste perruque dont les anneaus retombaient sur les épaules. Son visage, sillonné de rides innombrables, était comme encadré dans celte énorme frisure, et n'avait, pour ainsi dire, plus rien de vivant que deux prunelles noires d'une mobilité et d'un éclat singuliers.'
Chacun s'était approché en rendant ses respects; le marquis répondit par une simple inclination de tête et jeta autour de lui un rapide coup d'œil. Ensuite il dit de sa voix cassée :
ic Qu'a donc le baron de Barjavel? Son ajustement me parait un peu chiffonné, et il a le visage rouge comme s'il avait pris un coup de soleil. >
Antonin devint pourpre et se hdta d'arranger son
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rabat, qui, en effet, retombait de travers sur les
boutonnières mal fermées de son justaucorps.
■ Prends garde! murmura Clémentine, qui s'était insensiblement rapprocliée en étalant sa grande jupe bouffante de manière k le cacher un peu ; prends garde, tes souliers sont tout poudreux, i
Personne n'entendit ces paroles ; mais le marquis en saisit- l'intention, et, au grand étonnement de tout le monde, il s'écria d'un air de bonne tiumeur :
■ Voilà Mlle de L'Kubac fort en souci pour la tenue de son cousin. Je l'approuve si elle l'a grondé. Allons, monsieur, offrez la main à cette belle demoiselle, et ne marchez point trop vite derrière moi. »
A ces mots, il passa le premier, frappant le carreau avec sa canne et s'appuyant à peine au bras de La Graponnière. En descendant, Clémentine ralentit le pas, de manière qu'elle put dire au jeune baron:
<■ Ma belle-tante est fâchée, je t'en avertis. Mais d'ofi viens-tu donc ainsi, le visage tout en feu et tes habits en désordre, comme si tu avais couru les champs ? Je suis sûre que tu étais à' la poursuite de quelqu'une de ces vilaines petites bétes que tâ|j|iens dans des prisons de papier. i
— Tais-toi! répondit Antonin d'un air triom-* phant ; j'ai irouvé le capricorne vert doré, celui qui sent la rose, Il est là dans ma poche. »
Mlle de L'Hubac haussa les épaules et dit en lui pinçant légèrement les doigts : ■ Étourdi que tu es ! Et si cette bestiole se met à chanter pendant la
messe T II fallait tout d'abord la cacher dans la bibliothèque.
— Le temps m'a manqué, répliqua-t-il vivement. Comme je revenais en toute hâte, j'ai rencontré M. de Champguérin, lequel m'a arrêté,..
— Afi! murmura Clémentine en retirant instinctivement sa main tremblante de la main du petit baron; tu l'as vu, il t'a parlé ! •
Ils arrivaient au seuil de la chapelle, et Antonin n'eut pas le temps de répondre. Mlle de L'Hubac entendit la messe avec des distractions si évidentes, que, pour la seconde fols, la tante Joséphine l'observa, préoccupée de certains soupçons.
Mlle de Saint-Elphège n'avait pas naturellement une grande pénétration; mais ce qui s'était passé jadis dans son propre cœur la rendait en ce moment clairvoyante. Elle se rappelait le temps, bien éloigné déjà, où une circonstance insignifiante, un nom prononcé par hasard, la jetaient dans de secrètes agitations, et où elle priait ainsi, son livre d'Heures toujours ouvert à la môme page et le regard errant sur les- vieux vitraux de la chapelle. Il lui sembla que Clémentine avait celte physionomie tout à la fois radieuse et pensive, parce que M. de Champguérin était de retour, et une commisération mêlée de jalousie s'éveilla dans le cœur vide et desséché de la vieille iille. A l'issue de la messe, elle s'empara de sa nièce, bien résolue k ne pas la perdre de vue un seul moment pendant cette journée.
On dînait k midi, selon l'antique usage, et chaque
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jour, en sortant de table, le marquis faisait ce qu'il appelait aa promenade, c'est-à-dire qn'il parcourait trois fois de loog en large la terrasse du château, a'arrétant k, chaque tour devant le parapet pour regarder les toits du village et le chemin pierreux qui conduisait à la Roche-Farnoux. La Graponnière se tenait près de lui, chapeau bas, l'avant-bras étendu et le poing à la hauteur du coude; puis venaient les ' dames, le parasol à la main et la robe troussée sur les cdtés, comme il était alors d'usage pour sortir à pied. Le petit baron accompagnait ce groupe, grave de son mieux, et restait en arrière quand il pouvait pour observer les processions de fourmis noires qui parcouraient le sol calciné de la terrasse.
Ce jour-là, le marquis allait d'un pas si leste, que. sonécuyer de main s'essoufflait aie suivre; au premier tour, il s'ârréta droit devant le parapet et les yeux fixés sur le chemin.
« Hoià! qu'est-ce que tout ce monde là-bast tit-il en désignant plusieurs cavaliers qui descendaient les pentes roides de la montagne dont le sommet brûlé s'élevait en face de la Boche-Parnoux; moQ vieux La Graponnière, mets tes lunettes, et dis-moi si lu reconnais cette livrée.
— Non, monseigneur, même avec mes lunettes, je ne saurais apercevoir ce que vous distinguez si bien avec vos yeux, répondit obséquieusement La Graponnière.
— Moi, je vois très-bien d'ici des jaquettes ver-
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les, dit étourdiment le jeune baron. Ces gens-là sont à H. de Champguérin, et le voilà lui -même qui chevauche devant eux.
— Voyez un peu quel escadron ! s'écria le marquis avec ce mouvement dédaigneux des lèvres qui lui était particulier; sans doute ces laquais velus comme des dragons vont sonner le cavalquet en traversant le village? Quel train et quelle suite pour un Ghampguérin !»
A ces mots Mlle de Saint-Elphège fit un geste d'approbation tacite; Clémentine rougit d'indignation, comme si elle eût reçu une ofîense personnelle, et Mme de Barjavel, se tournant vers le marquis, lui dit tranquillement ■
• Je croyais, monsieur, que les Ghampguérin étaient i^esque aussi anciens que les Farnoux?
— Je n'en disconviens pas, répliqua vivement le marquis : ils datent d'un siècle après nous; mais voilà longtemps qu'ils sont en décadence. Le père de celui-ci n'était pas un grand personnage, bien qu'il eût une charge qui lui donnait bouche à cour. Il mangeait au serdeau avec les garçons delà chambre, et n'avait jamais l'honneur de faire aucun service autour de la personne du roi. Son fils n'a pas avancé sa fortune non plus, quoiqu'il soit tout pétri d'ambition et qu'il ait toujours tourné ses visées vers un riche établissement; mais on ne trouve pas facilement des hérilières empressées de se marier avec un gentilhomme ruiné. ■>
Il y avait dans ces dernières paroles une allusion
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'66 CLÉMBHTINE.
que Mlle de Saiat-Ëlphëge comprît seule et qui amena sur ses lèvres un sourire amer. GlémentiDe garda le silence, et ce fut Mme de Barjavel qui releva pour la seconde fois cette espèce d'attaque.
■ Pardonnez-moi, monsieur, dit-elle, toujours avec le même sang froid ; mais il me semble précisément que'M. de Cliampguérin avait fait un grand mariage, qu'il avait épousé une héritière....
— Laquelle est morte sans avoir hérité, répliqua le marquis en ricanant, de manière que Ghampguérin eal resté un mince seigneur comme ci-devant, et qu'il se trouve de plus chargé d'un enfant, d'une fille inhabile à succéder aux droits de sa mère. Voilà en effet un bel établissement et le moyen de relever une maison 1 Demandez à ma nièce de Saint-Ëlphège ce qu'elle en pense.
--' Je pense que M. de Champguérin tentera de rétablir sa fortune par un nouveau mariage, répondit la vieille Slle en tournant les yeux vers Clémentine. »
Mais personne ne comprit l'expression de ce regard et la secrète intention de ces paroles.
Le marquis remit sa main sur le bras de La Graponnière, frappa un coup de sa longue canne sur les dalles , et commença son second tour <de promenade. Quand il fut de retour devant le para* pet, i! s'arrêta encore et reprit du ton de dignité cérémonieuse dont il ne se départait que par moments :
•I Malgré ce que j'en ai dit, je tiens H. de Ghamp-
CLÊMENTINK. 67
giiérin ponr ud parfait gentilhomme ; je déclare que je suis fort son serviteur, et que je me trouve fort honoré de ses visites.
— C'est un seigneur tout à fait poli et de très- J)onD6 conversation, se hasarda à dire La Graponniëre; par malheur, il ne joue pas l'hombre.
— Ehieh! nous pourrions essayer, répondit le marquis ; il serait toujours de ta force, mon vieux La Graponnière. Puis il ajouta sentencieusement : Ma nièce de L'Hubac est la seule çersonne ici qui ait des dispositions véritables pour ce jeu savant, difQcile et profond-. Il faudra pourtant user encore bien des jeux de cartes avant qu'elle le sache; mais je lui prédis dès aujourd'hui, que dans dix ans elle le jouera comme moi : c'est alors que je ferai volontiers ma partie d'hombre I
— Dans dix ans! miséricorde! murmura la jeune fille en regardant involontairement sa tante Joséphine.
— C'est singulier, observa le petit baron en suivant des yeux le groupe qui s'avançait, voilà M. de Champguérin qui arrive par le chemin d'en haut, et ce matin même je l'ai vu là-bas, près de la grotte aux Lavandières.
— Plalt-il! Que dites-vous, Antoninï fit la tante Joséphine en se tournant avec le geste d'un chien de garde qui dresse l'oreille et flaire dans l'air.
' — Seigneur Dieu ! murmura Clémentine derrière son cousin, vas-tu avouer maintenant que tu te promenais à l'heure de la messe! »
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68 Cr^MENTraE.
Le petit baron se mordit les lèvres et hésita, cherchant une réponse qu'il ne put trouver, car il ne savait pas faire un mensonge. A son grand étonnement, sa mère intervint et le tira d'embarras.
■ Antonin se trompe, dit-elle froidement h Mlle d^ Saint-Elphège; il est impossible d'apercevoir, des fenêtres du cb&teau, quelqu'un qui se promène aux alentours de la grotte aux Lavandières.
— Il n'y a pas de doute, mon cousin, vous vous êtes trompé, ajouta vivement Clémentine, k moins toutefois que vous n'ayez la vue assez perçante pour reconnaître quelqu'un k travers ces grands rochers sous lesquels passe le chemin.
— La chose me parait absolument impossible , dit La Grapanniëre en relevant ses gros sourcils. ■
Le jeune baron s'inclina d'un air convaincu, ' comme si, après ces trois autorités, il ne lui était plus permis d'ouvrir la bouche; puis, tandis que le marquis commençait son troisième tour de promenade, il trouva moyen de se rapprocher de sa cousine et de lui dire à demi-voix :
« J'ai vu M. de Champguérin ; je l'ai vu, puisque je lui ai parlé. A la vérité, j'ai cru deviner qu'il n'était pas charmé de la rencontre.
— Tais-toi, mais lais-loi donc ! > inlerrompit^elle en lui montrant du coin de l'œil la tante Joséphine, qui se retournait pour les écouter.
Le marquis acheva sa promenade du même pas égal et ferme, ensuite il regagna la salle verte. Après avoir remis k La Graponnière sa canoë, ses
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gants et soo chapeau, il s'assit sur son grand fauteuil à dossier, en invitant les trois dames à se placer autour de lui ; le jeune baron resta debout à ses côtés ; l'écuyer de main se mit discrètement derrière le fauteuil de son maître.
Quiconque eût observé en ce moment le groupe qui entourait le vieux seigneur se serait facilement aperçu que tous les visages n'avaient pas leur expression habituelle, et que la visite qu'on attendait était loin de paraître k tout le monde un événement indifférent. Mlle de Saint-Elphège, le buste roide, les mains croisées sur ses genoux, dans une'attitude immobile, pinçait de temps en temps les lèvres avec un mouvement qui décelait un âel intérieur, une irritation contenue. Clémentine, assise près de sa tante, avait les yeux baissés sur l'éventail dont elle ouvrait et refermait machinalement les fragiles bâtons ; une secrète émotion précipitait les battements de son cœur, et par moments une rougeur fugitive passait sur sa joue, comme les reflets d'une flamme cachée entre les parois d'un vase d'albâtre. Mme de Barjavel elle-même, cette femme d'une sérénité si froide, semblait avoir perdu quelque chose de son inaltérable tranquillité; elle relevait avec une fierté plus gracieuse Son front de reine, et tournait parfois vers la porte un regard presque impatient.
Enlin le pas des chevaux résonna sur le pavé sonore de la grande cour, et quelques moments après on annonça M. de Ghampguérin. A. ce nom, le mar-
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quis se leva en secouant son immense perruque, avança trois pas et s'inclina à plusieurs reprises, tandis que les dames, debout à leur place, faisaient une profonde révérence.
M. de Champguérin entra de très-boune grflce et présenta ses respects.
■ Monsieur, lui répondit le marquis avec de nouvelles révérences, je vous supplie d'agréer mes très-humbles services et de me tenir pour l'homme du monde qui vous est le plus passionnément dévoué. -
' Après avoir débité celte formule de compliment qu'il adressait invariablement depuis trois quarts de siècles à toute personne de qualité, le vieux courtisan reprit sa place, et montrant à M. de Champguérin le siège le plus rapproché du sien, il l'invita du geste à s'asseoir ; puis, il lui dit d'un ton moins solennel :
< Ebl ehl votre arrivée me surprend agréablement ; on ne s'attendait guère ici, monsieur, à l'honneur de votre visite, et même ma nièce de Saint- Elphège a maintes fois pronostiqué que vous ne reviendriez pas avant quelque vingt ans.
— Mademoiselle s'est ticcupée de moi pendant mon absence I c'est trop de bonté, et j'en éprouve une sensible joie ! s'écria M. de Champguérin avec une affectation de reconnaissance et de respect qui fit jaillir un éclair de colère des yeux de la vieille fille.
— Et je pensais comme ma nièce, continua le
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marquia ; h votre âge, monsieur, je ne visitais pas si souvent mes domaines. Nous étions (003 ainsi de notre temps; Tair de 1« province nous paraissait malsain, et il fallait un ordre du roi pour exiler les jeunes gens de la cour.
— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, répondit en souriant M. de Gliamp^érin ; mais il me semble qu'il y a bon nombre d'années déjà que je suis en ce monde, et que naturellement je dois être désabusé de tout ce qui séduit les jeunes gens, »
A ces mois, il leva machinalement les yeui vers le miroir où se rétiéchissait sa beile ligure, comme pourconstalercependantquelesannées ne lui avaient encore rien àté, et que, quoique l'heure où il avait eu ses quarante ans révolus fût déjà sonnée, il coaservait tous les avantages ds la jeunesse. Ce rapide coup d'oeil amena sur ses lèvres fines et vermeilles un vaniteux sourire; il posa son chapeau sur la canne à bec de corbin qui lui servait de cravache, fit légèrement sonneries longs éperons d'argentdont ses bottes molles étaient armées, et reprit d'uu ton
■ Je suis dégoûté du monde et fort revenu de toute ambition; à votre exemple, monsieur le marquis, j'ai résolu de finir mes jours dans la retraite, et c'est pour toujours, cette fois, que je reviens à Cbamp< guérin..
A cette déclaration inattendue, le cœur de Clémentine tressaillit d'une joie si violente, que son visage en pâlit. Mlle de Saint-Ëlphège changea aussi
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de couleur; elle âevint blâme d'étonoement et de colère. Quant à Mme de Barjavel, elle fit simplement un geste de léte, comme peur manifester que cette nouvelle lui était agréable.
Le marquis s'agita dans son fauteuil, leva les yeux au ciel et s'écria :
"A votre âge, monsieur, vous avez quitté le monde ! c'est trop tdt !
— Trop tôt et trop tard, ajouta Mlle de Saint-Elphëize.
— Ceci ne se comprend guère, ma nièce, observa le marquis après réflexion.
— Je m'explique, poursuivit imperturbablement la vieille fille; j'ai dit trop tôt, parce que M. de Champguérin pourra attendre longtemps un événement qu'il désire peut-être, trop tard, parce qu'en restant à la cour il a généreusement dépensé le meilleur de son bien.
— Il est vrai, mademoiselle; je me suis à peu près ruiné au service du roi, répondit froidement M. de Champguérin.
— C'est un malheur inoui ! répliqua Mlle de Saint- Elphêge d'un air d'intérêt et de sympathie hypo~ crite ; une foule d'honuëtes gens ont fait leur fortune précisément de la même manière, monsieur que vous avez détruit la vôtre.
— Ils ont été plus heureux que moi et sans doute plus avisés, lui répondit-il toujours du même ton; parfois, je le reconnais, j'ai manqué de sagesse. > Puis, arrêtant sur elle un regard indéfinissable
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d'ironie et de secret dédain , il ajouta : < Peut-être , mademoiselle, m'accusez-vous aussi, dans le fond de votre âme, d'avoir manqué de patience ?
— Il vous en fallait certainement pour attendre les faveurs de la cour, ' répondit évasivement Mlle de Saint-Elphège , déjà intimidée et fuyant devant l'ennemi qu'elle avait imprudemment provoqué- Et presque aussitôt, comme pour achever de l'apaiser, elle ajouta : « Excusez-moi, monsieur,. j'oubliais de vous demander des nouvelles d'une petite personne qui doit vous être bien chère; où l'avezvous laissée, cette jolie enfant î
— Vous lui faites trop d'honneur, mademoiselle, répondit-il sèchement; elle m'a accompagné dans mon voyage et se trouve actuellement «i Champguérin.
— Votre fille, monsieur, votre petite Alice ï dit vivement Clémentine ; que je voudrais la voir !
— Vous me la présenterez, dit sérieusement le marquis ; je serai charmé d'avoir sa visite.
— Est-ce qu'elle pourra venir jusqu'ici? demanda Clémentine.
— Cerlainemenf, mademoiselle, répondit en riant M. de Champguérin : elle y viendra comme elle est venue de Paris, entre les bras de sa nourrice; mais je crains qu'elle ne vous aborde pas avec tout le respect, convenable, et que vous ne puissiez comprendre son petit jargon.
— N'importe, monsieur, répondit le marquis d'un ton gracieux ; je tiens h ce que vous me pré-
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sentiez cette demoiselle de Cbampguérin à la bavette ; cela me Tera plaisir de la revoir un jour lorsqu'elle sera grande et belle comme ma nièce de L'Hubac.
— Bonté divine ! cela arrivera ainsi peut-être 1 > pensa Mlle de Saint-Elphëge.
Chacun fut frappé de la même idée, et tous les regards se toumèrenlinvolontairement vers le marquis avec une sorte de stupeur ; mais le vieux seigneur ne s'aperçut point de ce mouvement, presque aussitôt réprimé; il n'avait jamais soupçonné que ceux qui l'entouraient ne fussent pas parfaitement contents de leur sort, et que, puisqu'il se portait bien et se plaisait à la Roche-Farnoux , tout le monde ne s'y trouvât pas complètement heureux.
Aussi, se redressant sur son fauteuil, reprit-il d'un air allègre :
« Pour mon compte, Champguério, je trouve que vouft avez bien fait de revenir. Faites-moi souvent l'honneur de monter à la Roche-Farnoux ; tout le monde sera charmé de votre visite. Quand votre fille sera grandeletle, elle fera amitié avec mes nièces, qui la recevront de leur mieux.
— Je ne doute pas de leurs bontés pour Alice, et je leur en rends grâces, » répondit-il avec un geste de remerclment qui s'adressait à Mme de Barjavel, laquelle s'inclina et ne répondit que par un sourire bienveillant, Clémentine, émue et joyeuse, murmura en joignant ses belles mains: > Je l'aimerai de tout mon cœur, ce pelit ange ! »
Lorsque M. de Champguérin prit congé, le marquis insista pour le reconduire jusqu'au bas des degrés.
Les trois dames étaient restées à leur place.
• La tête de mon oncle s'afTaiblit, dit Mlle de Saînt-Elphège avec un dépit concentré; voyez un peu quel accueil et quels empressements pour un homme qu'il avait tantôt en si petite estime, dont il rabaissait si fort la fortune et le mérite !
— Si l'esprit de mon oncle baisse, sa santé se raffermit, répondit Mme de Barjavel d'un ton flegmatique où perçait cependant une maligne intention ; il ira loin encore, ma coustiie, vous aurez le temps de vous accoutumer à la Boctie-Farnoui.>
Le petit baron, qui jusque-là était resté bouche close, osa risquer alors son mot dans la conversation.
< Madame, dit-il en s'adressant à sa mère d'un ton respectueui, veuillez me permettre une question : d'où vient que mon oncle n'a point demandé à M. de Champguérin des nouvelles de la cour î Est-ce qu'il ne se soucie plus du tout de savoir ce qui se passe dans le monde ?
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— Je ne sais, mon fils, car il ne m'en a rien dit, répondit simplement Mme de Barjavel.
— Moi, je l'ai deviné, dit Mlle de Saint-Elphège, depuis plusieurs années mon oncle a cessé de s'informer de tous ceux qu'il a connus autrefois, il se garde même de prononcer leur noni ; jamais il ne parle de ses contemporains, et il ferait mauvais visage à quiconque s'aviserait de lui donner de leurs nouvelles. Or, savez-vous pourquoi î parce qu'il ne veut pas qu'on lui apprenne qu'ils sont tous morts.
— Le voici! dit vivement la baronne; Antonio, faites mettre la table de jeu et placez-vous derrière votre oncle pour suivre la partie. «
Le jeu commença. Dès les premiers tours, Clémentine cessa de suivre des yeux les caries qui passaient sur le tapis, el, se retirant peu à peu dans l'embrasure d'une fenêtre, elle y resta le visage tourné vers le rideau entr'ouvert et le regard errant sur la campagne.
Le petit baron, assis à deux pas derrière son oncle, tournait ainsi le dos à sa belle cousine et se sentait tout près de s'endormir, comme La Graponnière, les yeux ouverts.
■ Monsieur, lui dit tout à coup le marquis en se retournant, c'est singulier comme vous sentez bon, vous sentez la rose. Est-ce que vous avez un bouquet?
— Non, monsieur, ea vérité, répondit-il en rougissant.
— Pourtant je ne me trompe pas, vous sentez la rose, répéta le marquis en posant son jeu et en se tournant tout à fait.
— C'est ton maudit capricorne vert doré, dit tout bas Clémentine derrière son cousin; donne, que je le jette par la fenêtre.
— Plait-il ? fit le marquis en prêtant l'oreille ; . voilà, je crois Mlle de L'Hubac qui parle à l'oreille
de son cousin » El, après les avoir un moment con^dérés, il ajouta d'un air moitié riant, moitiâ grondeur : > Tirez-vous donc de là, baron; depuis que vous regardez mou jeu, il ne me vient pas une belle carte ; vous me portez malheur aujourd'hui. Allez faire compagnie à votre cousine, qui s'ennuie toute seule à la fenêtre. Je persiste ii croire que vous avez un bouquet pour elle dans votre poche.
— Un buuquet! et où l'aurait-ii pris? bon Dieu I murmura Mlle de Saint-Elphège ; est-ce qu'il a jamais fleuri une rose à la Roctie-Farnoui ! »
Vers le déclin du jour, les dames quittèrent la salle pour faire, comme de coutume, une courte promenade hors des murs du château. La baronne
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et Mlle de Saiot-Ëlphëge n'allaient pas au d«là d'un petit oratoire bâti au bord du chemin, et dont les degrés formaient une espèce de siège. De cet endroit, la vue embrassait presque entièrement l'horizon et parcourait à vol d'oiseau tous les alentours.
Ordinairement les deux dames s'asseyaient au pied de l'oratoire, tandis que le petit baron et sa ' cousine se promenaient en compagnie de l'abbé Gilette sur cette masse de pierres calcinées qu'on appelaient la Roche-Farnoux.
Le bon abbé avait entrepris de décrire les espèces végétales qui croissaient sur ces couches calcaires, et il composait un herbier pendant ces promenades.
De son côté, le petit baron travaillait à sa collection d'insectes et pourchassait taules les variétés de sauterelles qui vivaient sur ces pentes arides, entre les tiges grêles de l'hysope et de la lavande.
Ce jour-là, les deux femmes s'arrêtèrent comme de coutume devant l'oratoire ; mais, par une sorte d'accord tacite; elles s'isolèrent autant que possible l'une de l'autre sans se séparer. La baronne tira un livre de sa poche et se mit à lire avec une attention si soutenue, que sa cousine put se considérer comme tout h fait seule et libre.de suivre ses propres pensées.
La vieille fille soupira et jeta un long regard sur le paysage. De cette place, où elle venait s'asseoir presque chaque jour depuis tant d'années, on voyait
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une ligne blanche s'allonger sur la croupe grisâtre de là monlagne ; c'était le sentier mal tracé qu'on appelait la route du bas pays. Mille fois Mlle de Saînt-Elphège s'était dit dans le fond de son Ame qu'elle donnerait avec joie la moitié de sa vie pour pouvoir reprendre ce cheniiln, dût-elle franchir à genoui les rudes versants de la montagne.
En œ moment.elle avait perdu l'espoir et presque la volonté de voir finir son exil; inquiète, abattue, secrètement dévorée par un mal indéfinissable, par une passion jalouse mêlée d'amour et de baine, elle s'acharnait à creuser les soupçons qu'elle avait conçus, et commentait dans son esprit les incidents de la matinée. Son regard triste errait perdu è l'horizon, où se découpait nettement la silhouette noire de quelques pins courbés sur des abîmes. Après avoir réfléchi et rôvé ainsi longtemps, elle se tourna vers la baronne et lui dit en poursuivant tout haut son idée :
( Je crois, ma cousine, qu'il se trame sous nos yeux des choses contraires au bien et à la tranquillité de notre famille. >
Mme de Barjavel posa son livre sur ses genoux et releva la tële sans mot dire.
■ Oui, ma cousine, poursuivit Mlle de Saint-Ëlphège, je prévois les desseins d'un homme ambitieux qui espère rétablir quelque jour sa fortune avec les biens de la maison de Famoux. Savez-vous pourquoi M. de Ghampguérin n'a fait que reparaître dans le monde, pourquoi vous le voyez déjà de re-
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tour? C'est parce qu'il a le désir, la volonté d'obtenir la main de ma nièce.
— C'est impossible, répondit sans s'émouvoir la baronne.
— Impossible ! pourquoi t demanda aigrement la vieille Glle.
— Parce que M. de Ghampguérin sait, à n'en point douter, que te marquis de Farnoux lui refuserait la main de Mite de L'Hufaac.
— Mais il se gardera de la lui demander, interrompit Mlle de Saint-Elphège; actuellenienl il tentera de se faire aimer de Clémentine et d'obtenir une promesse qu'elle tiendrait plus tard, n'en doutez pas ; mon oncle ne sera pas immortel...
— Ainsi vous croyez que le moment viendra où vous partirez de la Roche-Farnoux? interrompit à son tour Mme de Barjavel.
— Oui, je le crois encore, répondit la pauvre fille. -
La baronne se tourna vers l'oratoire, qui était dédié àsaint Roch, et désignant la niche oii l'on voyait la statuette du patron des pestiférés en habit de pèlerin, son bourdon k la main et son fidèle bouledogue derrière lui, elle dit tranquillement :
■ Ma cousine, vous êtes comme cette figure, toujours debout en habit de voyage, les yeux tournés vers le chemin et toute prête à partir ; cependant bien des années ont passé et passeront encore pendant lesquel les vous resterez comme elle k ta place où vous êtes. Au nom du ciel ! résignez-vous en per-
sonne sage, en personne chrétienne, et ne fondez aucun espoir sur la mort de notre oncle.
— Votre conseil est bon, et je le suivrai, ma cousine, répondit Mlle de Saint-Elphège d'un air de froide déférence et avec une amertume mal contenue ; je vois d'ailleurs que vous êtes prévenue en faveur de M. de Champguérin, et qu'à grand'peine vous me croirez peut-être lorsqu'il aura gagné le cœur de ma nièce, lorsqu'elle voudra l'épouser.
— C'est impossible ! » répéta la baronne avec un léger sourire et en reprenant sa lecture.
Durant cet entretien, Clémentine, le jeune baron et l'abbé Gilette poursuivaient leur promenade. L'abbé, le corps penché et la soutane retroussée dans ses poches, errait ça et là, fouillant tous les plis du terrain pour trouver un panicaut à tôte bleue, qui devait compléter la série de ses chardons.
Antonin le suivait en manœuvrant son filet de gaze, et jetait des cris de triomphe lorsqu'il était parvenu à attraper quelque grande sauterelle aux ailes jaunes bordées de noir, quelque cigale au corselet d'acier qui claquetait encore, enivrée par les derniers rayons du soleil.
Le jeune entomologiste, peu curieux de botanique, considérait d'un air de commisération le digne précepteur, qui plongeait intrépidement la main dans les loutTes de chardons et se piquait rudement aux sépales dont les pointes aiguës protégeaient une triste fleur couleur de plomb.
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■ Monsieur l'abbé, lui disait-il, croyez-moi, laissez là toutes ces vilaines plantes hérissées de dards, et chassons ensemble l'argus-corydoo et le graodflambé ; le bon Dieu n'a fait croître ni roses, ni violettes sur ces rochers, mais il y a mis de beaux papillons ; ce sont des fleurs vivantes qu'on cueille dans l'air avec ce petit réseau de soie. Je les aime bien mieux que «es affreux cliardaas bleus âont vous emplisses votre herbier.
— Bien, bien, nous verrcHis, monsieur, répondait le bon abbé en se courbant derechef sur le sol, il. me manque encore la chardoonerette k fleurs jaunes. >
Clémentine avait lentement poursuivi sa promenade et était allée attendre le bon précepteur et son élève à une place où elle aimait k se reposer. En cet endroit du chemin s'élevait un rocher k pic au pied duquel il y avait une excavation naturelle dont les parois inégales et peu [U'ofondes formaient, à hauteur d'homme, un cintre surbaissé. Cette voûte, d'où suintaient constamment de larges gouttes d'eau, était tapissée de plantes qui se plaisent dans les lieux sombres; à l'entrée croissaient des ar^
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bustes sauvages, de grandes ronces dont les enfants du bourg n'avaient jamais laissé mârir les fruits violets.
Dans le fond de cette espèce d'antre, oCi il eût été malaisé de pénétrer, on apercevait & travers le feuillage noir des ronces et les longues tiges cendrées des iiippophaes une ouverture produite par l'écartément de deux couches calcaires que quelque convulsion du monde antédiluvien avait placées debout comme le chambranle d'une porte.
Un souffle d'air passait continuel lemeat à travers ce ténébreux soupirail , et répandait sous la voûte une vive fraîcheur. L'eau qui tombait par gouttes du rocher filtrait lentement au dehors et formait une petite mare sur le bord de laquelle on avait planté quelques saules dont le tronc seul avait grandi, et qui végétaient presque sans feuillage, noirs et tordus comme des arbres morts.
Lorsqu'une température brûlante ne desséchait pas ce rustique bassin, les femmes du village venaient y blanchir leur hoge. Cet usage, que les seigneurs de Fameux toléraient de temps immémorial, était passé en droit, et les gens du pays, comme pour consacrer cette prise de possession , avaient appelé ce creux dé rocher la grotte aux Lavandières;
Mlle de L'Hubac s'assit pensive sur le tronc renversé â.'un de ces vieux saules dont les racines altérées plongeaient en vain dans k source tarie, et stljvit d'un regard distrait les deux araateu rs d'his-
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toire naturelle qui vaquaient à quelques pas de là. l'un courbé vers la terre, explorant patiemment chaque tas de pierres où pouvait croître un brin d'herbe, l'autre le nez en Tair el promenant d'uae main agile son lilet dans le vide.
La pauvre enfant songeait à la rencontre dont lui avait parlé le pelit baron. L'espèce de mystère que M. de Champguérin avait fait de cette promenade matinale aux environs du château jetait son esprit dans d'involontaires conjectures, et ravivait un souvenir qui depuis plusieurs mois la préoccupait souvent et troublait profondément son cœur.
Après s'être assurée que nul œil curieux ne s'ouvrait sur elle aux alentours, elle tira un papier de sa poche et le lut lentement. C'était la lettre commencée la veille dans la bibliothèque et qu'elle avait furlivement achevée dans sa chambre, après là visite de M. de Champguérin. La dernière page de cette missive ne présentait pas ces caractères réguliers, ces lignes correctes qu'adnairait tant le petit baron; l'écriture en était inégale, tremblée, et, vers la lin, les mots, presque effacés, tombaient en désordre dans la marge.
Clémentine demeura longtemps les -yeux baissés sur ce papier, relisant avec émotion ses propres confidences, et répétant tout bas ce passage:
B Oh! chère, bien chère Cécile, si tu savais ce qui " s'est passé ici aujourd'hui ! Je viens de voir une personne qui arrive de Paris, qui est allée peut-être te demandera la grille, qui aurait pu me donner
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de les nouvelles, et à laquelle je n'ai pourtant osé faire la moindre question. Cette personne, dont je ne t'ai pas encore parlé, c'est M. de Champguérînles-TempIlers, un gentilhomme du pays, notre plus proche voisin, car son château n'est guère qu'à deux lieues de la Roche-Farnoux.
« Lorsque j'arrivai ici, au commencement de l'hiver dernier, M. dé Champguérin, qui demeure ordinairement à la cour, était en congé dans ses terres. Il avait perdu sa femme depuis quelques mois, et le chagrin qu'il ressentait de cette mort le tenait éloigné du monde. Pourtant il paraissait consolé, et avait même quitté son deuil quand je le vis pour la première fois, si bien que j'aurais ignoré qu'il était veuf, si ma tante Joséphine ne lui eût parlé, en ma présence, de feu Mme de Champguérin.
• D'abord il venait très-rarement rendre ses devoirs h mon oncle, ensuite ses visites devinrent plus fréquentes, et en vérité on ne s'ennuyait plus ici quand il y était. Je voudrais bien te faire son portrait, flna chère Cécile, mais je ne saurais. Il faudrait avoir autant d'esprit que lui pour t'expliquer en quoi consistent l'agrément de sa conversation et l'excellence de sonMangage. Quant à sa personne, je peux t'en montrer d'ici l'exacte ressemblance. Te rappelles-tu ce grand tableau, à l'entrée du cloître, qui représente saint George enfonçant son épée dans la gorge du dragon? Eh bien ! c'est la frappante image de M. de Champguérin; ce sont ses grands yeux noirs, son port de tête, son air
tranquille et fier. Je n'aurais jamais pensé que le visage d'un tiomme put ressembler si parraitement k celui d'un saint devant lequel on se prosterne et qu'on prie à genoux.
■ Durant tout l'hiver dernier, H. de Cliampguérin ne discontinua point ses visites ; malgré le vent et la pluie, il montait deux fois la semaine k la Roché- Farnoux, et sa présence nous aidait fort k supporter les etinuis de la mauvaise saison. Ue cette manière, le temps s'écoula tout doucement, et le printemps revint , le beau printemps qui réjouit toute la création.
• Une après-midi , le ciel était si clair et le soleil si brillant, que ma tante de Barjavel fut tentée de descendre la Roche-Farnoux. Elle me permit de l'accompagner, et nous nous en allâmes assez loin, par des chemins qui ne ressemblent guère, je t'assure, aux jolies allées de ce grand jardin où nous nous sommes si souvent promenées ensemble.
■ Comme nous arrivions à un endroit qu'on appelle la grotte aux Lavandières, ma belle tante se retourna en jetant un petit cri, » Écoutez, me ditelle un peu émue ; c'est étrange ! on dirait le galop d'un cheval entre cesVochers. »
■ Au même instant, nous aperçûmes un cavalier qui courait à bride abattue sur ces pentes rapides. Il pouvait s'y tuer sous nos yeux. Mon sang se glaça dans mes veines, et ma belle tante devint toute pâlo de frayeur. C'était M. de Champguérin qui descendait ainsi le chemin bordé de précipices. En nous
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voyant, il ralentit l'allure de son cheval, et au moment de nous joindre il mit pied à terre.
« — Aht monsieur, s'écria ma belle-tante, que vous m'avez causé une mortelle frayeurl
« — Madame, répondit-il, j'espérais cette rencontre, et j'eusse passé sans hésiter sur des abîmes.
> Puis il ajouta en soupirant :
■ — Je suis monté h la Roch^Famoux pour prendre congé de M. le marquis. Une lettre arrivée ce matin me force à partir sur-le-champ.
■ — Quoil monsieur, demain? s'écria ma tante.
' — Ce soir mé[i;ie, madame; il a fallu m'y résoudre, répondit-il d'un air qui marquait bien l'aRliction où le jetait ce brusque départ. J'en fus si touchée, que les larmes me vinrent aux yeux.
( Après s'être un moment entretenu avec ma belielante, il se tourna vers moi et me dit du même air attristé :
<• — Mademoiselle, je viens prendre aussi vos ordres pour Paris ; qu'avez-vous à me commander î
• J'étais toute tremblante et me sentais au coeur quelque chose qui m'étouffait ; pourtant j'eus encore assez de présence d'esprit pour lui faire ma révérence et lui répondre d'une voix intelligi5le :
1 — Je vous suis obligée, monsieur. Si vous voulez me faire le plaisir d'aller voir au couvent des dames du Saint-Sacrement Mlle Cécile de Verveilles et de la complimenter de ma part, j'en aurai une sensible reconnaissance.
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88 CI^MENTINE.
- -— Soyez persuadée , mademoiaelle , que je m'acquitterai de votre commission avec tout le zète imaginable , me répondit-il vivement ; soyez certaine que j'aurai l'honneur de voir Mlle de Verveilles.
« Puis, s'adressant de nouveau à ma tante, il l'assura que les personnes qu'il laissait à la Roche-Farnoux seraient toujours présentes à son souvenir.
c En parlant ainsi,, il avait cueilli au bord du chemin une petite branche d'hysope.
« — Je l'emporte, dit-il. Celte fleurette, éclose près de la grotte aux Lavandières, est mille fois plus belle à mes yeux que toutes les roses .des jardins de Versailles.
■ Un moment après il partit. Ma belle-tante le suivit des yeux jusqu'à l'endroit où tourne le chemin, ensuite elle s'en retourna lentement; moi, je restai à la même place tant que je pus entendre le galop de son cheval, et après Je m'en allai aussi.... Depuis ce jour, je tombai dans une mortelle tristesse. Ma tante Joséphine assurait que M. de Champguérin ne reviendrait jamais, et j'avais fini par le croire.
I Mais ma tante ne disait pas la vérité; aujourd'hui même, M. de Champguérin était de retour. Oh! ma chère Cécile, je l'ai revu; mais j'étais si interdite, si troublée en le regardant, en l'écoutant parler, que je n'ai pas osé lui demander s'il s'était souvenu de t'aller faire une visite à la grille. Peutêtre ne m'enhardirai-je jamais jusqu'à lui adresser
celte question. ïiCris-moi, ma Cécile, s'il s'est rappelé sa promesse; dis-moi, dis-moi bien tout l'entretien que vous avez eu ensemble....
' En commençant celte lettre, je ne pensais pas la fmir ainsi ; il ne me semblait pas qu'il y eût tant àe secrets dans le fond de mon Ame; je les ai découverts à mesure que jej t'écrivais. 0 ma plus chère amie, je viens de te contierdes choses que je ne m'étais pas encore avouées à moi-même.... »
Clémentine était si absorbée dans cette lecture, qu'elle n'avait pas aperçu le petit baron, qui se rapprochait d'elle avec précaution et en faisant un détour pour arriver derrière l'espèce de siège où elle était assise. Quand ilse fut ainsi glissé auprès d'elle, il avança brusquement la main par-dessus son épaule et se saisit de la lettre en s'écriant : « Voyons un peu la iin de ces grandes confidences ! Je suis curieux de savoir ce que tu dis encore de moi à Mlle de Verveilles.
— Antonin, je t'en prie, ne lis pas ! s'écria Mlle de L'Hubac en se levant tout éperdue.
— Ah! ah! je suis donc bien maltraité dans cette dernière page ! fit-il en riant. •
Clémentine essaya de reprendre sa lettre ; mais l'espiègle tournait autour d'elle en élevant la feuille déployée au-dessus de sa tète et en répliquant d'un air narquois :
« Laisse doncl je veux montrer fa M. l'abbé cette écriture mou!ée....Jeveux lui dire les beaux propos que tu tiens sur mon compte et les belles épithètes
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90 nLÉMENTÎNE.
dont tu m'honores : paresseux, curieux à l'excès....
Voyons le reste. >
Il se mit à courir h reculons en cherchant la dernière page :
■ Arrétet Anioninl... jet'en supplie, s'écria Glâmentine avec un accent si profond de douleur et d'etTroi que le petit baron s'arrêta court.
— Qu'est-ceî qu'as-tu donc? dit-il. »
Elle reprit la lettre, qu'il lui abandonna sans résistance, et se rassit en sanglotant.
■ Mon Dieul mon Dieu! qu'est-ce donc? s'écria Antonin tout ému; ma bonne Clémeotine, je te demande bien parddn de l'avoir contrariée.... Tiens, j'en conviens, je suis un étourdi, un méchaat, un véritable écolier, un petit garçon; maisjemerepens de t'avoir affligée.... Pardonne-moi.... >
Elle lui tendit la main en se couvrant le visage de son mouchoir. * Allons, allons, ne pleure plus, reprit-il d'un ton caressant et en la forçant à relever la tète, ne pleure plus ; je vais te montrer l'endroit où j'ai trouvé le capricorne qui sent la rose ; c'est dans le tronc de ce vieux saule; viens voir. >
Elle se releva en souriant et en essuyant d'une main la trace de ses larmes, tandis que de l'autre elle cachait sa lettre au plus profond de ses poches. Antonin lui montra, dans te tronc du saute, le creux où s'abritait l'insecte parfumé, et entreprit de lui décrire les mœurs des cérambix ; mais s'apercevant bientôt que sa cousine écoutait avec distraction cette dissertation savante, il s'interrompit brusquement
et dit en lui donnant un petit coup sur le bout des doigts :
■ Ah I mauvaise ! tu boudes encore ! Hais qu'estce qu'il y a donc dans cette lettre? J'ai bien le droit . de le savoir. Ne me disais-tu pas, hier soir encore, que tu n'avais point de secrets pour moi?
— Ouije disais cela hier, murmura-t-elle en soupirant.
— Et aujourd'hui? demanda le petit baron en ouvrant de grands yeux moqueurs.
— Aujourd'hui c'est la môme chose, répondit-elle avec une afTectation de légèreté, mais il ne me plalt pas que tu relises tous les compliments que je t'ai adressés ; tu es déjà bien assez glorieux sans cela, Dieu merci! Çà, monsieur le baron, donnez>moi la main et allons retrouver ma belle-tante. »
Quelques jours plus tard, la famille était rassemblée comme d'habitude dans la salle verte, à l'heure du dtnêr. La pendule ne marquait pas encore midi, et l'on était dispersé dans celte vaste pièce, où cent personnes auraient été à l'aise.
■ Bonté divine! regarde donc monsieur de LaGra-
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ponniëre, dit tout bas le petit baron à sa cousine ; quelle tenue ! Le justaucorps de velours et le chapeau bordé! Est-ce qu'il est de noces aujourd'hui î
— Le voilk qui ouvre la porte, dit rapidement , Clémentine ; vite, range- toi, j'entends mon onde. ■
Un moment après, le marquisentra, marchant sans s'appuyer sur son écuyer de main, et dans un costume qui surprit tout le monde. 11 avait mis un des habits de cour renfermés depuis vingt ans dans ses coffres, et pris une perruque dont la frisure re- 'tombait majestueusement jusqu'à la hauteur du coude. Son pourpoint de damas orange, brodé noir et argent, laissait entrevoir une chemise garnie de dentelle, et ses chausses, pareilles, étaient attachées avec des aiguillettes dont les ferrels étaient en pierreries. D'une main il tenait sa longue canne, et de l'autre un chapeau à plumes dontle ruban de forme était semé de petits diamants.
■ Qu'est-ce que ceci signifie, et que va-t-il donc se passer céans t murmura Mlle de Saint-Ëlphège avec une vague inquiétude.
— Est-ce qu'il est question ici de quelque cérémonie? demanda madame de Barjavel.
— Quel magnifique habit! dit le petit baron à l'oreille de Clémentine : je t'assure qu'avec ce pourpoint jaune foncé, chamarré de noir, mon oncle ressemble tout h fait à ce beau papillon qu'on appelle legrand-flambé.... »
Le marquis salua gravement ses nièces et regarda
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du câlé de la fenêtre, comme pour s'assurer de la sérénité du temps, pyis il dit à Imutevoix:
' Mon vieux La Graponnière, il faut que ma chaise à porteurs soit prête quand je sortirai de table; au lieu de faire ma promenade ordinaire, je veux aller rendre sa visite k M. de Champguérin. i
A cette déclaration inouïe, il y eut un moment de silence et de stupéraction ; ce fut une impression analogue à celle qu'aurait pu produire la vue de la grosse tour du château voltigeant dans l'espace et allant se poser au sommet de la montagne voisine. Mlle de Saint-Elphège revint la première de son étonnement, et murmura avec ironie :
> Voilà certes un beau dessin et une grande idée 1
— Je veux rendre sa visite à M. de Champguérin, répéta le marquis ; il faut donner sur-le-champ tes ordres, mon vieux La Graponnière. Ces dames m'accompagneront en litière, et le baron suivra à cheval.
— Monsieur, je vous suplie de considérer que vous n'ôles point habitué à faire de si longues promenades, dit Mlle de Saint-Elphège d'un air de respectueuse insistance.
— Il y a deux lieues d'ici & Champguérin, et la route est mauvaise, ajouta La Graponnière.
■ — Et cette grande fatigue pourrait nuire à la santé de monsieur le marquis, > observa timidement l'abbé Gilette.
Pour toute réponse, le vieux seigneur mit son chapeau sur sa tête et dit d'un ton de maître : ■ Je par-
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94 CLÉJCENTINE.
tirai au sortir de table; que tout le monde se tienne
prêt. .
Puis il s'achemina le premier vera la salle k manger en redressant sa taille osseuse et en faisant craquer le talon de ses souliers à rosette.
• Cette promenade ne saurait lui être nuisiUe, dit Mme de Barjavel en le suivant.
— Ehl eh! il pourrait bien en mourir, réf^iqua froidement Mlle de Saint-Elpbëge.
— C'est la première fois que je vais me promener de l'autre cAlé de la montagne, dit le petit baron à sa cousine; que je suis aise'! il doit y avoir beaucoup d'insectes 1^-bas.
— Est-il possible, mon Dieu I nous allons à Ctiampguérin! murmura Clémentine, tremblante d'émotion et de joie.
— 11 y a vingt ans passés que M. le marquis n'est sorti de l'enceinte du chAteau, dit l'abbé Gilelte à l'écuyer de main ; j'ai l'idée qu'un peu de mouvement lui sera salutaire. >
La Graponnièré secoua la tête.
« Monsieur l'abbé, répondit-il sentencieusement, les vieilles gens sont comme les vieui meubles ; ils ne durent qu'autant qu'ils restent en placer >
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A ces mou, le bonhoauue courut faire préparer les équipages, mais la chose ae trouva des plus difûciles. Si les litières et la chaise à porteurs étaient encore sous les remises, U n'y avait plus un seul cheval dans les écuries ; tous étaient morts de vieillesse devant le râtelier. La livrée aussi était en désarroi, les grands laquais qui jadis se campaient si fièrement derrière. le carrosse avaient pris des allures d'invalides ; les porteurs de chaise n'étaient plus propres à faire leur rude service ; le coureur lui-même, un grand gars autrefois agile et léger comme un daim, était devenu obèse dans la grasse oisiveté où U vivait depuis si longtemps.
La Graponnière parvint cependant à disposer la cavalcade. Il mit en réquisition tous lés mulets de bat qui se trouvaient dans le bourg, pour porter les litières, et ût endosser la livrée du marquis à quelques paysans, afin de les transformer en porteurs de chaise. Tout était prêt lorsque, au sortir de table, le marquis s'avança dans la cour d'hon^ oeur.
■ Mon vieux La Graponnière, dit-il du même air
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que le roi Louis XIV quand il aomnaait les courtisans qui devaient monter dans ses caresses, donne la main à Mme la baronne et mets-la dans la première Litière; ma nièce de Saint-Ëlphège et ma nièce de L'Hubac iront dans la seconde; derrière elles, mes gens viendront en bon ordre. Et vous, baron, ajouta-t-lL en se tournant vers Antonîu, ëtes- Tous prêt à partir?
— Oui, monsieur, répondit-il; nous allons vous suivre tout doucement k pied avec monsieur l'abbé.
— Pi donc! interrompit le marquis, est-ce que vous êtes fait pour aller sur vos jambes? Il vous faut monter à cheval, monsieur le baron.
— Excusez-moi, monsieur, répondit-il ; mais c'est impossible.. ■
— Comment, impossible !
— Jen'aijamaiséléàchevaletnesaispasmôme de quelle main on tient la bride.
— Corbleu ! que me dites-vous là? Un jeune gentilhomme qui a l'honneur de m'apparlenir et qui serait d'âge à entrer dans les pages de Sa Majesté, un baron de Barjavel ce sait pas monter à cheval ! Mais que lui a-t-on appris pour lors? Monsieur l'abbé, c'est à vous que je m'adresse. >
Le pauvre abbé s'avança le dos courbé en balbutiant une excuse.
■ Vous allez me répondre que vous ne pouvez pas enseigner vous-même l'équitation à votre élève. reprit le marquis ; mais il y a ici La Graponnière qui doit-étre un parfait écuyer : il fallait que mon
petit-neveu ftt tous les jours arec lui quelques lours de manège.
— Je n'aurais, certes, pas mieux demandé! dit glorieusement La Graponnîère, lequel n'avait jamais eu d'autre monture qu'un baudet du même poil que celui de Sancho Pança.
— Il n'importe, continua le marquis ; mon neveu saura toujours bien se tenir en selle pour faire une promenade. Allons, monsieur le baron, le pied à l'étrier, je vous prie.
— Je vous supplie de m'excuser, monsieur.... je , ne saurais en vérité.... balbutia Antonio en jetant autour de lui un regard de détresse.
— Morbleu ! ■ fit le vieux seigneur en fronçant le sourcil et en regardant son petit-neveu d'un air qui lit trembler tout le monde.
Ce fut Clémentine qui la première osa prendre la parole.
« Hélas ! monsieur, dit-elle d'un ion suppliant, ne vous fâchez pas. Il est certain que mon cousin ne saurait vous obéir : comment voulez-vous qu'il mette le pied à l'élrierî il n'a point de cheval.
— C'est un fait positif, ajouta respectueusement La Graponnière; le dernier cheval des écuries de monsieur le marquis est mort de gras-fondu il y a cinq ans passés. ,
— En ce cas, j'excuse mon neveu et je lui permets d'aller à pied, > dit le marquis d'un air radouci. Et saluant ses nièces, il entra dan^ la chaise à porteurs.
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La cavalcade défila lentement et traversa le bourg en suivant l'espèce de chemin tortueui, bordé de masures, qu'on appelait la grande rue. Le coureur du marquis, ce gros homme qui s'était reposé durant plus de vingt ans, allait en avant tout essoufflé; le poing sur la hanche et brandissant sa canne à pommeau d'argent.
Ensuite venait la chaise, doucement portée par deux robustes manants en livrée jaune et noire, qui étaient les couleurs de la maison de Farnoux. Les glaces baissées laissaient apercevoir, comme dans le fond d'une boîte doublée de satin cramoisi, la pe~ tite figure parcheminée du marquis, encadrée dans les flots de sa perruque noire.
La Graponnière marchait d'un pas un peu lourd à cAté de la chaise, et prenait de temps-en temps la liberté de faire tout haut quelque réflexion chagrine sjir la longueur du trajet et' le mauvais état du chemin.
Les deux litières suivaient au petit pas des mulets, lesquels, harnachés pour la circonstance, s'avançaient fièrement, le poitrail couvert de leur
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CLËHENTINE. 99
tablier de franges et de sonnailles, latâte ornée dé pompons de laiae de toute couleur.
Quelques valets faisaient cortège, et, bien loin en arrière, l'abbé Gilette et son élève venaient en se promenant à travers champs.
liorsque la cavalcade eut gravi les rampes escarpées qui aboutissaient au sommet de la montagne, le marquis ordonna de faire halte, a&Q que bfites et gens pussent souffler et se reposer un peu. Les litières s'arrêtèrent. La Graponnière s'assit en soupirant sur un des bâtons de la chaise à porteurs, et la livrée se tint respectueusement debout à distance.
Les cimes rocheuses de la montagne s'affaissaient en cet endroit, et formaient une sorte de plateau où .croissaient les espèces végétales qui se piqisent dans les sites âpres et battus des vents. Des restes d'anciennes constructions couvraient tout cet espace et le disputaient aux plantes sauvages; les touffes odorantes du romarin et de quelques ombellifères aux petites fleurs pâles cachaient à demi les voûtes effondrées et les larges assises de grès coquillier qui marquaient, rez terre, l'enceinte écroulée d'un vaste édifice.
Le chemin traversait ces décombres, et passait devant les débris d'un mur circulaire qui indiquait la place où s'élevait jadis la tour seigneuriale. Cette ruine dominait encore toute la contrée, et, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on découvrait une campagne absolument déserte et non moins stérile que les environs de la Roche>Farnoux.
Le marquis avança la tête hors de sa chaise, comme pour reconnaître le terrain, et dit ea se renfonçant aussitôt enlre ses carreaux de soie cramoisie :
' Nous voici sur les domaines de M, de Ghampguérin; je reconnais les ruines de l'ancien château et les roches à pit qui lui servaient de boulevard ; il y a nombre d'années cependant que je n'avais passé par ici. Kt toi, mon vieux La Graponnière î
— Moi de même, monsieur le marqnis, répondit piteusement l'écuyer de main, mais je n'avais pas si bien gardé la mémoire de ce champ-ci ; il me semble, en vérité, qu'autrefois la montagne n'était pas si élevée.
— Quoi ! c'est -là l'ancien ch&teau de Champguérin l s'écria Clémentine en regardant autour d'elie; juste ciel ! il n'en reste pas pierre sur pierre.
— Cela n'a rien d'étonnant, attendu qu'il a été incendié et rasé durant les guerres de religion, répondit La Graponnière. Il conste de certains papiers que la tour de Champguérin, comme on l'appelait alors, était un château presque aussi beau que celui de la Roche-Farnoux.
— Lequel souti.il à la môme époque un siège mémorable, ajouta le marquis. Gaëlan de Farnoui, mon troisième aïeul, le défendit très -vaillamment contre les huguenots qui venaient de prendre la tour de Champguérin.
— Quel malheur qu'ils ne l'aient pas emporté
CLÊMEaîTINE. 101
d'assaut ! ils l'auraient rasé aussi ! pensa Mlle de Saint-Ëiphège.
— Les Chainpguérin ne se sont plus relevés depuis ce temps-là, continua le marquis ; au lieu de reconstruire la tour, ils allèrent prendre gîte ailleurs, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; enfin le grand-père de celui-ci s'établit là-bas, sous la hauteur.
-— Est-ce que le nouveau château est aussi beau que l'ancien t demanda Clémentine en parcourant du regard les plateaux inférieurs, où l'on n'apercevait aucune trace d'habitation.
— C'est une vraie taupinière, répondit dédaigneusement le marquis ; je n'en voudrais pas pour y loger mes chiens. »
Et aussitôt il donna l'ordre de se remettre en route.
La cavalcade descendit avec précaution le versant de la montagne, et pénétra, par un chemin à peine, tracé, dans une gorge étroite, au fond de laquelle les pluies d'hiver avaient laissé de loin en loin quelques flaques d'eau. Ces petits bassina naturels, que les ardeurs de l'été devaient bientôt tarir, étaient
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bordés de jasmin jaune et de buissons d'églantiers
dont les rameaux formaient de longues guirlandes
de feuillages d'un vert foncé et de fleurs d'un pâle
incarnat.
A l'aspect de ces fleurs sauvages, Clémentine se pencha hors de la litière en s' écriant d'un air ravi :
« Lesbelles petites roses! que je voudrais en avoir un bouquet.
— Ma nièce de L'Hubac a les goûts champêtres, dit le marquis du fond de sa chaise -à porteurs. Allons, charmante bergerette, mettez pied à terre et cueillez toutes les fleurs de ces buissons. Voici justement votre cousin qui vous aidera.
— Profitez bien vile de la permission, > dit Mlle de Saint-Elphège en poussant légèrement Clémentine, qui s'élança toute joyeuse hors de la litière et alla tomber presque entre les bras du petit baron, qu'elle entratna aussildt dans le creux du ravin. MlledeSaint-Elphègeles suivit un moment des yeux comme frappée d'une idée subite. « Eh! eh! se ilit-elle avec satisfaction, il me semble que mon oncle saisit toutes les occasions de rapprocher ces deuxenfants.Si, par miracle, il voulait une seule fois dans sa vie faire un mariage I Le ciel veuille lui inspirer cette bonne intention! Ah 1 M. deChampgué-. jin, vous ne seriez revenu que pour assister aux noces de Clémentine ! ■
Tandis que la vieille tille se complaisait dans ces réflexions, le marquis riait dans sa chaise, et disait à l'écuyer de main qui marchait à ses côtés :
GLÉMBHTINE. 103
f Regarde, mon vieux La Grapooniëre, regarde donc le petit baron, comme il parle aTf|C feu à Mlle de L'Hubac, comme il fourre les mains au milieu des ronces afin de )ai donner les plus belles fleurs, et s'égratignebravement pour l'amour d'elle!
— A son âge, monsieur le marquis, vous faisiez encore mieux, répondit gaillardement La Graponnière.
— C'est Trai, • murmura le vieux seigneur avec une expression de fatuité comique.
Sans se douter qu'on les observait ainsi, Anlonîn ^ et Clémentine faisaient ensemble un gros bouquet, et en effet le petit baron affrontait les épines acérées des églantiers ponr atteindre les plus belles fleurs ; mai^, après les avoir examinées, II les jetait aussitôt à sa cousine en lui disant avec dépit:
« Tiens, je croyais y trouver l'arlequin doré ou le gribouri à bandes ; mais, que le ciel me confonde ! il n'y a rien sur la tige, rien entre les pétales, que des pucerons et de vilaines fourmis noires !
— Quel malheur ! répondit Clémentine d'un air de commisération ironique ; mais va, console-toi, nous le trouverons un peu plus loin, ton arlequin doré, là-bas peut-être, au détour du sentier. -
Elle courut en avant, et bientôt s'arrêta subitement les mains jointes et en s'écriant avec uanaïf transport :
• Que c'est beau, mon Dieu! je vois des arbres!... »
Les flancs de la montagne, profondément déchirés
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104 CLËUENTINË
en c«t endroit, formaient une vallée toute pleine d'ombre et de fraîcheur. C'était comme une oasis jetée au milieu de ces terrains bouleversés et stériles dont l'œil se fatiguait à mesurer l'étendue. Audessous des rocs grisâtres, rayés de bandes fauves,' dont les ioimeases parois dominaient le vallon, il y avait une couche de terre humide et grasse où croissaient les plus beaux arbres de nos climats, le chêne gaulois, le gai peuplier, le tremble aux feuilles d'ar* gent.
Un filet d'eau murmurait sous ces ombrages, à travers une prairie naturelle, où il y avait moins d'herbes que de fleurs; le clocher d'une petite chapelle abritée au pied des rochers se montrait entre les feuillages, avec sa croix Jleuronnée, et plus loin encore, à l'endroit où commençait la zone aride des terres argileuses, on apercevait quelques pauvres maisons groupées au hasard ; c'était le Village de Champguérin.
L'habitation seigneuriale était bâtie sur un tertre adossé aus dernières ramifications de la montagne; elle dominait ainsi tout à la fois l'entrée du vallon et le triste paysage qui se déroulait inculte et désert jusqu'à l'horizon lointain.
' Quelle bicoque ! s'écria le marquis en reconnaissaolla demeure de M. de Champguérin.
— Il doit régner aux environs une grande humidité, observa La Grapcnnière.
— Voilà ce qui sappelle un véritable ermitage! dit HUe de Saiul-lllphège.
— C'est UD site tout h fait sauvage, ajouta la baronne, qfti avait soulevé le rideau de sa litière pour contempler cette verte solitude,
— Que c'est beau, mon Dieu ! répéta Clémentine en détournant la tète pour respirer les fraîches émanations que le vent lui apportait de la vallée.
— Il y a un ruisseau là-bas ! murmura le petit baron transporté de joie, c-'est là que je vais rencontrer enfin des espèces que je n'ai jamais vues que dans les livres ! »
Et, dans l'excès de sa satisfaction, il tira à demi une boîte de sa poche et reprit en la montrant à Clémentine :
« Viens ce soir dans la bibliothèque et tu verras.... J'aurai là dedans des gyrins, des dytiques et beaucoup d'autres jolis insectes qui égratîgnent l'eau de leurs pattes.
—Silence ! interrompit Clémentine ; voilà M.l'abbé derrière nous, il peut t'avoir entendu.
— N'aie pas peur, répondit Antonin; il est tout absorbé dans ses chardons ; depuis plus d'une semaine, il est à la recherche de la chardonnerette jaune, et il se flatte de la trouver ici.*
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Le ch&teau neuf de Ghampguérin était un édifice sans caractère, monté de deux, étages au-dessus du rez-de-chaussée, avec un perron de quelques marches et une girouette sur la crête du toit. Il était précédé par une cour assez vaste, à l'un des angles de laquelle s'élevait le pigeonnier avec sa ceinture de carreaux vernissés et sa toiture festonnée.
Par delà cette première enceinte, il y avait un jardin entouré de murailles et complaoté avec une certaine symétrie. L'ensemble de ces constructions avait un aspect négligé qui accusait les longues absences du maître ; la façade, mal crépie, montrait çà et là ses assises de pierres inégales ; les croisées, dégarnies de contrevents, n'avaient pas toutes leurs vitres, et les murs de clôture présentaient de larges brèches sur lesquelles les plantes rudérales commençaient à étendre leurs tiges ligneuses.
En ce moment la porte principale était fermée;' personne ne se montrait aux environs, et l'on aurait pu douter que le château fût habité, n'eût été le bruit que faisaient dans une arrière-cour tes valets de chiens et la meuterentrant au chenil.
Apparemment quelque vedette avait signalé la cavalcade, car lorsqu'elle arriva devant le château, M. de Champguérin parut immédiatement, et vint ouvrir lui-même la portière de la chaise, du fond de laquelle le vieux seigneur lui disaitavec de majestueuses inclinatioDs de tète :
■ Monsieur, je vous présente mon très-humble respect ; j'avais si fort à cœur de reconnaître l'honneur que TOUS m'avez fait dernièrement de monter à la Hoche-Farnoux, que je n'ai pas attendu les délais d'usage pour vous rendre visite.
~~ J'en suis comblé de joie, monsieur le marquis, répliqua le descendant ruiné de Champguérin; mais . j'éprouve en même temps une extrême confusion de votre présence en un lieu si peu digne de vous recevoir.
— Entrons toujours, dit le vieux seigneur; je suis bien aisede me retrouver en r.es lieux,et je tienspour certain que mes nièces ne sont pas fâchées de m'ayoir accompagné.
— Je les supplie aussi de recevoir mes excuses pour la manière dont elles sont reçues ici > , dit M. de Champguérin en s'approchant afin de les aider à descendre de litière.
Mlle de Saint-Elphège répondit à ces civilités par une froide révérence et se plaça aussitôt entre lui et Clémentine, qui le saluait timidement et cachait à demi son visage, couvert d'une rougeur subite, derrière le bouquet de fleurs d'églantier dont elle feignait de respirer le léger parfum.
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lOS CLÉMENTINE.
Alors M. de Champguérin offrit la main à la baronne, qui sourit imperœpUblement et lui dit d'un Ion gracieux :
■ Certes, monsieur, j'étais loin de peuser que j'aurais un jour le plaisir de venir ici.
— J'avoue que le bonheur de vous y recevoir était la chose du monde à laquelle je m'attendais le moins, » répondit avec feu M. de Charapguérin.
Ces paroles, qui s'adressaient à la baronne, vibrèrent dans -le cœur de Clémentine; la pauvre enfant tournait en ce moment les yeux vers M. de Chfimpguérin , et il lui sembla qu'un tendre regard, un amoureux rayon était tombé furtivement sur elle.
On entra dans une pièce du rez-de-chaussée dont l'aspect rappela tout k fait à Mlle de Saint-Elphège la grande chambre où elle avait couché le jour de son arrivée à la Roche-Farnoux. Les murs étaient tapissés d'une brocatelle jaune, que l'humidité avait diaprée de taches fauves. Les sièges, boiteux pour la plupart, étaient recouverts d'une étoffe de soie fanée et zébrée d'innombrables déchirures.
Une pendule dont le balancier était immobile depuis nombre d'années, quelques vieux portraits grimaçants contre les panneaux, un miroir verdâtre dans un grand cadre d'ébène, complétaient l'ameuT blemént de cette salie de réception.
Les fenêtres, qui s'ouvraient de plain-pied sur le jardin, étaient dégarnies de rideaux, et les vitres fêlées tremblaient dans leurs châssis de plomb. Le
jardÏQ n'était plus qu'une espèce de terrain Vigae où quelques vieux ils élevaient encore leur tête sombre au milieu d'un parterre de mauves et d'orties. Là vasque desséchée d'une fontaine faisait perspective au fond d'une tonnelle dont les piliers renversés gisaient dans l'herbe, et partout les rubus, armés d'épines cruelles, étendaient leuf s rameaux tenaces.
La vue était bornée de ce côté par le mur d'enceinte; mais le temps avait pratiqué dans cette clôture une large brèche, à travers laquelle on apercevait comme dans un cadre la chapelle assise au pied des rochers, et tout alentour un terrain crayeux parsemé de croix noires. Cette petite église solitaire, ce cimetière de village avec ses croix debout dans le sol crevassé, ces sombres rochers, couleur de plomb, sillonnés de longues raies rouges, fortnaient ■ unsimélancoliquetableau, que le marquis lui-même en fut frappé. Dès qu'il eut jeté les yeux de ce côté, il détourna la vue en s' écriant :
" Si j'étais seigneur de Ghampguérin, il y a longtemps que j'aurais fait démolir cette vieille chapelle de Notre-Dame des Templiers, et défendu à mes paysans de planter en face des croisées de mon château ces allées de croix blanches et noires. »
Puis aussitôt, et comme pour se rasséréner l'ima- ^nation, il ajouta en regardant les portraits de famille :
< Voilà des visages qui ne me sont pas inconnus; j'ai dansé plus d'une sarabande avec cette char-
1 10 CLÉUBNTIKE.
mante personne qui porte des rubans de velours nacarat entremêlés dans sa frisure. C'était une de Tos proches parentes, Ghampguérin?
— line sœur de ma bisaïeule, répondit-il en souriaot ; vous lui faites beaucoup d'honneur, monsieur le mu^uis, en vous souvenant que vous avez dansé jadis avec elle.
— Il y a nombre d'années déjà, poursuivit-il satisfait, mais bien des< gens se souvieuDent de plus loin. N'est-ce pas, mon vieux La Graponnière ?
— C'est un fait certain , monsieur le marquis, répondit sans sourciller l'écuyer de main.
— Monsieur , continua le marquis , avez-vous connu ma tante de Farnoux t
— Celle, qui est morte sans alliance,, âgée de prèsde cent ans ? ajouta Mlle de Saint-Elphège.
— Je ne pense pas avoir eu cet honneur.
— Tant pis ! ^C'était une personne d'un mérite extraordinaire et fort passionnée pour votre famille. Elle a été en commerce de bon voisinage et d'amitié avec toutes les dames de Ghampguérin, lesquelles demeuraient ici tandis que leurs maris suivaient la cour.
— C'était, certes, une grande consolation pour les pauvres abandonnées ! murmura ironiquement Mlle de Saint-ËIphège.
— Pour en revenir à cette belle personne que je retrouve là en peinture, continua le marquis, je vous avouerai, Champguérin, que j'en ai été fort
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CLÉMENTraE. 1 1 1
épris, et que je faillis demander sa main. Ce fut ma tante de Farnoux qui m'en détourna.
— Sans doute par un effet de l'amitié particulière qu'elle portait aux Champguérinl dit à demivoix Mlle de Saint-Elphège.
— Au lieu de me marier, j'entrai dans 1« pages, reprit le marquis, et ce ne fut qu'après nombre d'années que j'épousai une d'Amberville. C'était une grande alliance; pourtant je n'y aurais pas songé, si Sa Majesté n'eût daigné m'en suggérer l'idée et la conclure pour moi. Est-ce qu'on a le temps de se marier soi-même lorsqu'on a l'honnegr d'être un des quatre premiers gentishommes du roi et qu'on est bien pénétré -de l'importance et de la grandeur de ses fonctions ! >>
Là-dessus le vieux courtisan, se reméojorant les devoirs de sa charge, entama un profond cODimehlaire que le seul La Graponnière écouta attentivement, bien qu'il l'eût déjà entendu plus de cent fois.
Malgré sa présence d'esprit et son aplomb d'homme du monde, M. de Champguérin ne pouvait dissimuler entièrement une sorte de gène et d'inquiétude ; il semblait tout à la fois heureux et embarrassé de l'honneur qu'on lui faisait, et ses empressements mêmes avaient quelque chose de contraint. Mlle de Saint-Elphège remarqua que deux ou trois fois il avait tourné la tête d'un air soucieux et donné brusquement du geste quelques ordres au valet qui se montrait à la porte.
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Lorsque le marquis eut suffisamment discouru sur les honneurs de la cour, il ramena sa canne entre ses jambes, s'appuya des deui mains sur le pommeau, et se reposa en promenant sur son auditoire un re'gard satisfait. Alors Mlle de L'Hubae, qui était assise pour ainsidire à l'abri de sa tante, s'avança un peu et dit en rougissant à M. de Champguérin: .
« J'aperçois du monde là dehoi^s ; est-ce que c'est votre petite Alice qu'on promène, monsieurî
— Oui, mademoiselle, répondit-il en tournant les yeux vers le jardin ; c'est elle, en effet.
— Champguérin, vous allez me la présenter, dit le marquis ; je serai .charmé de la voir. ■>
M. de Champguérin alla lui-même ouvrir la porte, et revint en amenant par la main une adorable petite fille d'environ trois ans, blonde, souriante et blanche comme un lis. Un béguin de toile, garni de fine dentelle, couvrait en partie sa chevelure et laissait apercevoir les deux grosses émeraodes qu'elle portait aux oreilles. Sa chemisette, relevée au coude par un ruban, cachait à peine ses
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bras potelés, et sa robe, sur le devant de laquelle s'étalait un tablier de fil de lin bien amidonné, traînait légèreoient par derrière : elle ressemblait ainsi aune de ces petites infantes d'Espagne peintes par Velasquez, qui portent d'un air si royal le hochet et la bavette.
Le marquis se baissa pour flatter du bout des doigts la joue arrondie de cette jolie enfant, puis il lui dit de son air le plus gracieux :
* Mademoiselle, Dieu vous fasse grande et sage ! Je n'ajoute pas belle; vous l'êtes déjà. Quand vous aurez l'âge de ma nièce de L'Hubac, nous songerons & vous établir, et je vous promets un beau présent de noces I
— Décidément, ses idées tournent au mariage! dit entre ses dents Mlle de Saint-Elphège ; il n'a que ce mot à la bouche aujourd'hui. »
La petite Alice fit La révérence en ouvrant ses jolis yeux bleus d'un air stupéfait, comme si elle venait, à son grand étonnement, d'entendre parler une télé de bois. En effet, le marquis, droit dans son fauteuil, les traits immobiles et ses mains desséchées sur les genoux, n'avait presque plus l'apparence d'un être vivant.
L'enfant le considéra encore un moment d'un œil attentif, puis tout à coup, saisie de frayeur, elle se détourna vivement et cacha son visage dans le sein de UUe de L'flubac, qui se baissait pour l'em-
isser.
[ Je vous avais avertie, mademoiseUe, qu'elle ihd 8
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n'était pas capable de se présenter devant tous a¥ec tout le respect qu'elle vous doit, dit M. de Gbampguéria en souriant.
— Qu'a-t-elle donc, celte mignonne ? s'écria Clémentine en la caressant et séchant ses larmes, est-ce que nous lui faisons peur? Allons, mon bel ange, ne pleurez plus, releveï la tête et faîtes la révérence à ces dames. »
La petite fille obéit docilement, et, le cœur encore gros de sanglots, elle présenta son front ingénu à la baronne et h Mile de Saint-Elph^e ; puis d'elle-même elle alla se jeter derechef entre les bras de Clémentine, qui, touchée de ce mouvement naïf, la serra contre son cœur en s'écriant : « Que je serais contente, si je pouvais tous garder toujours avec moi, ma petite reine! -
Mme de Barjavel, qui semblait suivre M conversation avec une indifférence distraite, donna suile sur-le-champ & ce propos.
< Mon oncle, dit-elle en se rapprochant du marquis, avez-vous entendu Clémentine? Elle serait ravie de faire dès h. présent amitié avec la petite Alice. Priez donc M. de Ohampguérin d'amener souvent sa fille à la Roche-Farnoux.
— C'est une faveur qu'il ne peut me refuser, » murmura le vieux seigneur.
En ce moment une femme parut à l'entrée de la salle ; elle portait un costume étranger, et sa Sgure présentait les trails caractéristiques des races du Nord. Au lieu d'entrer, elle s'arrêta avec un -geste
timide et inquiet, et parut attendre qu'on lui rendit Alice.
■ C'est la nourrice de ma fille, dit M. de Champguérin ; une pauvre créature née dans les Highlands et qui ne parle guère que son patois écossais.
— Eh ! bon Dieu ! comment s'est-elle décidée à quitter son pays? s'écria ïtflle de Sainl-Elphège ; est-ce TOUS, monsieur, qui l'avez fait venir de si loinT
— Non, mademoiselle, répondit-il avec une amertume qu'il n'essayait pas de contenir ; c'est la mau* Tarse fortune du roi Jacques, laquelle a amené en France une multitude de gens nobles, de lairds, comme ils disent, suivis de leur famille, de leurs amis, de leurs adhérents, de leurs serviteurs, de leurs vassaux, de tout un peuple enfin....
— Feu Mme de Champguérin appartenait à une de ces familles exilées, dit Mlle de Sain[*Ëlphëge avec un perfide intérêt; c'était, je crois, une mai' Eon puissamment riche, dont les biens n'étaient pas confisqués à l'époque de votre mariage, et de laquelle les Champguérin auraient hérité, s'il vous était né un fils au lieu d'une tille ?
— C'est parfaitement exact, > mademoiselle; répliqua laconiquement M. de Champguérin.*
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Le marquis se leva et. avant de prendre congé, il fit le tour du salon, comme pour reconnaître tous les portraits de famille; ensuite, se dirigeant vere le jardin, il voulut se promener dans le parterre dévasté. M. de Cliampguérin le suivait en donnant la main h la baronne, et pendant ce court trajet, il eut le temps de lui dire d'un air de confusion douloureuse :
> Ah ! madame , vos yeux doivent être affligés de de tout ce que vous voyez ici!...
— C'est un triste séjour, je m'en aperçois, répondit-elle avec un regard expressif; mais vous n'y êtes pas pour le reste de voire vie ; vous avez la certitude qu'un jour vous le quitterez enfin. ..
— Je me consume dans ce désir, je vis avec cette espérance! > murmura-t<il en baissant encore la voix.
Le marquis fit le tour du jardin sans pouvoir reconnaître la place où il s'asseyait avec la charmante demoiselle dont il élait épris avant d'entrer dans les pages de la reine régente; le banc de pierre abrité sous une charmille n'existait plus, et la mu-
raille, ruinée en cet endroit, iaissait apercevoir l'intérieur d'une cour où des palefreniers et des valets de chiens étaient en train de panser les chevaux et d'apprêter un attirail de chasse.
• Ehl eh! monsieur de Chauipguérin, dit le marquis en passant, vous vous disposez à courre la bête den}ain?Quel train ! quel équipage !
— L'équipage obligé d'un g'^ntilhomme campagnard, réporidit-il avec un sourire forcé.
— Qu'est donc devenu monsieur mon petit-neveu? fit le marquis en s'avisant tout à- coup qu'Autonin n'était pas là ; il parait que nous l'avons perdu en route.
— Il est resté en arrière, balbutia Clémentine ; mais sans doute il n'y a pas.de sa faule.
— Voyez un peu cette petite fille ! interrompit le vieux seigneur, elle me tiendrait léte, je crois, si j'ajoutais un mot contre son cousin. Allonsl pour cette fois, je veux bien passer la ciiose sous silence. Ne vous inquiétez pas, mademoiselle; nous le retrouverons en chemin, ce bel oiseau couleur du temps. Mon vieux La Graponnière, fais avancer ma chaise.
— Adieu, petite belle, adieu, ma reine! adieu mon cœur! dit Clémentine en donnant k l'enfant un baiser après chaque parole ; souvenez-vous de répéter tous les jours qu'on a promis de vous conduire k la Roche-Farnoux. »
La petite fille lui rendît ses caresses, salua tout le monde d'un geste enfantin , et courut se
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réfugier daos I« giron de sa oaurrice, qui l'attendait, assise à l'écart.
Quelques moments après, la cavalcade s'était remise en marche. A l'eutrée du vallon, elle reucootra l'abbé Gilette et son élève, assis tous deux sur un quartier de roclie et se séchant au soleil .
Le petit baron, ruisselant comme un fleuve, attendait philosophiquement, en piquant ses insectes dans une boUa de carton posée sur ses genoux, que toute l'eau qu'avaient absorbée ses vêtements se tùt écoulée.
Le bon abbé arrangeait, de son cété, les plantes qu'il venait de cueillir, sans prendre garde que sa soutane était mouillée jusqu'aux genoux et que ses gros souliers étaient remplis d'un sable humide.
■ Jésus I murmura Clémentine en apercevant son cousin, comme le voilà fait !
— Mon vieux La Graponnière, cria le marquis du fond de sa chaise, va donc demander à mon petitneveu ce qu'il fait là-bas et pourquoi nous le voyons trempé comme un déluge.
— Il se sera laissé choir dans le ruisseau par
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mégarde, dit vivement Clémentine. Et M. l'abbé ? c'est sans doute en l'aidant à se tirer de l'eau qu'il a arrangé aiusi sa soutane. Mon pauvre cousin 1 il n'y a pas un âl de son habit qui soit sec ! Je savais bien qu'il n'était pas en faute et ne méritait aucun reproche'; est-ce qu'il pouvait se présenter à Champguérin en cet équipage !
— Soyez tranquille, on ne le grondera pas , rér pondit Mlle de Saint-Elphège avec humeur ; en toute occasion, vous prenez sa défense avec une vivacité : vous l'aimez donc bien votre cousin ?
— Comme un frère, répondit-elle naïvement.
— Je le vois bien ! murmura la vieille fille ; et, dans sa pensée, elle ajouta : Peut-éfre un autre estil aimé différemment ! »
En arrivant à la Roche-Farnouï , le marquis déclara qu'il se sentait tout ragaillardi et qu'il était très-satisfait de sa promenade ; tout le monde alors eut l'air d'en être enclianté, même La Graponnière, qui traînait les jambes et se frottait les genoux en soupirant.
En réalité, ce fut un événement qui laissa dans l'esprit de chacun des impressions diverses et profondes.
Mlle de Saint-Elphège se rappelait avec une amère satisfaction qu'elle avait pu constater la détresse et la ruine de l'homme qu'elle aimait encore et dételait tout à la fois.
Mme de Barjavel, toujours sérieuse et impénétrable, se bornait à laisser voir qu'il lui avait été
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a^^blede perdre un moment de raeles girouettes
de la Roche-Famoux.
Ciéiîientine parlait souvent de la petite Alice et abandonnait son âme h l'âpre bonheur qu'elle avait commencé & connaître le jour où M. de Champguérin s'était arrêté avec elle, près de la grotte aux Lavandières.
Quant au petit baron et à l'abbé, ils avaient gardé un vif souvenir de cette promenade, et énuméraient avec transport les espèces rares qui se rencontraient dans le vallon : l'un y avait considérablement enrichi sa collection de coléoptères, l'autre y avait trouvé sa chardonneretle jaune et beaucoup d'autres mauvaises herbes intiniment précieuses à ses yeux.
La Graponnière conservait un souvenir moins agréable de sa visite à Champguérin; il ne cessait de répéter entre ses dents que le chAteau neuf n'était qu'une vaste maison fort délabrée et à laquelle n'aboutissaient que des chemins impraticables.
Le marquis seul ne songeait plus à ce grand voyage d'une demi-journée, et semblait avoir complètement oublié ce parfait gentilhomme dont il se disait le plus passionné serviteur et qu'il assurait si majestueusement de son très-humble respect.
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M. de Ghampguérîn ne tarda pas cependant à reparatlre à la Roche-Farnoux , et , par une inconséquence naturelle à la plupart des vieillards, le marquis le reçut avec d'aussi grands empressements que s'il eût impatiemment - attendu sa visite.
■ Mon voisin, lui dit-il familièrement, je prétends qu'aujourd'hui nous dînions ensemble ; je vous retiendrai ensuite cette après-midi pour faire compagnie à mes nièces, et c'est à grand'peine que je me déciderai à vous laisser partir après souper.
— Vous me comblez, monsieur !e marquis ! s'écria M. de Ohampguérin, évidemment fier et charmé de cet accueil.
— Nous tâcherons, monsieur, que cette journée ne vous paraisse pas trop longue, dit Mme de Barjavel d'un air gracieux ; vous partagerez nos amusements, lesquels se bornent à quelques parties et h des promenades aux environs du château.
— Ce sont toutes les distractions que nous pouvons vous offrir, ajouta Mlle de Saint-Elphège avec une expression de regret ironique.
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— Je VOUS assure, monsieur, qu'on vous cache la moitié de nos passe-temps, dit Clémentine d'un air d'enjouement timide : d'abord il y a la musique ; l'après-midi , ma belle-tante chante souvent en s'accompagnant sur le clavecin ; le soir, on découpe des images ou bien on fait de la par&Iure. Alors mon cousin, M. l'abbé, M. de La Graponnière luimême, tout le monde enfin travaille, c'est très-amusant !
^ Par exemple! nous nous endormons tous sur notre ouvrage, murmura le petit baron.
— Il suffirait assurément de la compagnie que je rencontre ici pour me faire paraître la journée fort courte et me tenir lieu des distractions les plus agréables, répondit courtoisement M. de Champguérin.
— On m'a assuré, monsieur, que vous chantiez supérieurement et que vous jouiez en perfection de la basse de viole, dit Mme de Barjavel avec l'intention évidente de mettre en relief les talents du galant gentilhomme.
— Je sais un peu de musique, répondit-il d'un ton modeste.
— Est-ce que vous vous entendez aussi, monsieur, à tirer brin par brin les fils d'une étoffe de soie rebrochée, d'or, et à séparer proprement toutes les parties de la chaîne et de la trame? demanda sérieusement Mlle de Sainl-Elphège.
— Il ne sied à personne de vanter ses faibles talents, répondit-il sans se déconcerter; tout ce que
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CE^MENTINE. . 1S3
je puis dire, c'est qu'on me verra à l'œuvre devant le sac aux parûlures.
— Nous allons passer une bien agréable journée, s'écria ingénument Mlle de L'Hubac. Piiis, se tournant vers M. de Champguérin d'un air dé léger reproche, elle ïgouta : Mais pour que notre contentement fût parfait, il aurait fallu, monsieur, que vous n'eussiez pas oublié d'amener votre belle petite Alice : quand la reverrons-nous, cette chère enfant t
— La première fois que j'aurai l'honneur de revenir ici, et ce sera bientôt, mademoiselle, je vous l'assure, > répondit-il avec empressement. .
Gomme il achevait ces mois, il aperçut dans l'un des quatre grands miroirs qui décoraient la salle Mlle de Saint-Elphège , laquelle s'était levée et passait doucement derrière lui pour aller s'asseoir à l'écart, dans l'embrasure d'une croisée, sous prétexte de chercher quelque chose sur la Idble à ouvrage.
It lut sur le visage de la vieille fille les soupçons, le secret dépit, l'âpre malveillance dont elle le poursuivait, et cette fois, plus prudent et plus politique, il tint compte de ce que pouvait contre lui cette sourde ennemie. Au lieu de la braver, comme d'habitude, il essaya de l'apaiser et de la soumettre.
Tandis qu'elle feignait de chercher un ouvrage de broderie et bouleversait le guéridon où se trouvaient les images à découper et le sac aux parfilures.
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il se rapprocha d'elle, ie sourire aux lèvres, et, arrêtant ses yeux sur les siens, il la regarda comme il l'avait peut-être regardée autrefois ; puis, il iui dit d'un air de réserve un peu fière, mais avec un accent presque amical.
■ Vraiment, mademoiselle, si je n'eusse craint de paraître importun et familier, je vous aurais aujourd'hui même amené ma fille; mais je tenais à vous consulter auparavant sur la convenance d'une semblable visite, et à vous demander si réellement je pouvais sans indiscrétion vous présenter une seconde fois cette demoiselle de Ghampguérin à la bavette, comme l'appelle M. le marquis.
— Chacun ici l'aurait vue avec plaisir^ n'en dou- . lez pas, balbutia Mlle de Saint-Ëlphège, surprise et
troublée.
— Cette bienveilIancÇ' de votre part me comble de joie, répondit-il d'un air de profonde reconnaissance ; je n'hésiterai plus maintenant à vous amener Alice. •
En ce moment midi sonna. Au premier coup, le maître d'hOtel avait paru à la porte et annoncé que ledtnerétait servi. M. de Champguérifi ne se re-
tourna pas, et, sans hésiter, offrit la main à Mlle de Saint-Elphëge, qui se laissa emmener toute triomphante, tandis que la baronne venait seule derrière elle, suivie d'Antonin et de Clémentine. Celle-ci, ralentissant le pas avant d'entrer, dit précipitamment à son jeune cousin:
« C'est fini, vois-tu, Josette ne veut plus garder ces œufs de papillon que tu t'es mis dans l'esprit de lui faire couver sous son fichu.
— Encore un peu de patience, répondit-il ; je suis certain qu'ils yont éclore au premier moment. Tiens, ma bonne Clémentine, si cette mijaurée refuse absolument d'en prendre soin, tu devrais t'en charger toi-môme.
— Y penses-tut juste ciel! interrompit- elle. " Passe encore de donner à. manger à tes chenilles, de défaire en cachette mes coiffes de gaze pour raccommoder tes tilets à papillons ; mais porter en guise de sachet d'odeur cette vilaine petite graine noire !...
— Appeler une graine noire les œufs du grand paon de nuit ! £it Antonin avec un geste d'indignation comique.
— Tu perds la tête avec tes papillons, continua Clémentine. MonDieu! queserait-cedonesi tu possédais celui que tu me montrais l'autre jour dans tes livres, ce beau papillon bleu qui a des ailes grandes comme ma main!
— Le Ménéias de Surinam! s'écria-t-il ; que ne donnerais-jepas pour pouvoir aller un jour l'altraper'vivant dans les forêts de l'Amérique !
126 Cr-ÉMENTINE.
— Mon pauvre Antonin, il vaut encore mieux que tu restes ici pour faire éclore le grand paon de nuit, > répondit-elle en riant.
M. de Champguérin prit place à table entre la baronne et Mlle de Saint-Elphëge. D'abord il eut pour toutes deilx les mêmes attentions; mais avant la fin du repas il en était venu h s'occuper exclusivement de la vieille fille, qui, tout à la fois défiante et charmée, l'écoutait avec un sourire réservé, et baissait souvent les yeux pour dissimuler une émotion involontaire.
C'était l'amour bien plus que la haine qui l'animait contre lui ; ce retour inattendu apaisa tout à coup les plus vives souffrances de son cœur ; sa jalousie se calma, son courroux s'éteignit : elle s'a- ' veugla volontairement peut-être et se sentit prête à pardonner des projets qui lui semblaient douteux maintenant, et des torts dont elle n'avait aucune preuve.
Ce revirement subit frappa tout le monde. Clémentine le fit remarquer h son petit cousin :
* Gomme ma tante Joséphine est aujourd'hui en belle humeur I luï dit-elle ; je ne l'avais jamais Vue ainsi. Elle parle de bonne grâce à M. Champguérin et lui fait un visage agréable. <•
La baronne faisait sans doute la même observation, car elle semblait sourire intérieurement en regardant sa cousine, dont la physionomie reehignée s'épanouissait & vue d'œil. Le marqui^Iuimême s'aperçut de ce changeniftnti et le soir, en
rentrant dans sa chambre, il dit à son écuyer de main, qui ne le quittait qu'après l'avoir mis au Ut :
« As-tu vu, mon vieux ta Graponnière, comme ma nièce de Saint-Elphège s'est radoucie à l'endroit de ce pauvre Ghampguérin 1 Hier elle ne cessait de le brocarder, aujourd'hui elle l'avait en grâce : c'est étonnant! »
Dès ce moment, M. de Ghampguérin fut réellement admis dans l'intimité de la maison de Farnoux. Il jouait à l'hombre avec le marquis, accompagnait la baronne quand elle chantait au clavecin, et le soir faisait de la parSlure autour de la tabla à ouvrage. Quelquefois il amenait sa petite Alice, et toujours on la retenait un jour ou deux au châ^ teau avee cette femme étrangère qlii, après avoit" été sa nourrice, lui servait de gouvernante.
Jamais M. de Champguérin ne s'en allait le soir avant le premier coup de dix heures, et souvent on le revoyait le lendemain, vers midi, sur le chemin de la Koche-Farnoux, où il était attendu pour dîner. Les gens du village disaient même qu'il ve^ nait dès le grand matin se promener aux environs, car pins d'une fois il avait été rencontré au point du jour par les femmes qui se rendaient à la grotte aux Lavandières.
Sa présence animait le cercle de famille ; onue s'ennuyait presque plus à la Roehe-Farnoux depuis qu'il y venait assidûment, et l'abbé lui-même, ce savant homme qui ordinairement ne prenait garde à personne, gagné par sa bonne grâce et ses
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belles manières, s'exprimait sur son compte avec
des éloges infinis.
Mlle de L'Hubac connut alors dans toute sa plénitude le bonheur violent et troublé d'une passion cachée. Elle s'abandonnait avec exaltation à ces illusions dont la réalité se trouvait dans son cœur; elle aimait avec les secrets transports d'une âme ardente et naive qui s'enivre de ses propres aspirations.
Unamour moins tendre et moins profond se serait trahi peut-être par quelque manifestation iraprudente; mais Clémentine cacha naturellement son secret ; la violence même de ses sentiments l'aida à. les dissimuler. A mesure qu'ils s'emparaient de son cceur plus souverainement, l'instinct d'une pudique réserve la tenait plus éloignée de H. Champguérin. Elle évitait de lui parler, de se trouver à ses côtés ; parfois même elle fuyait sa présence, et, accablée en quelque sorte par des émotions au-dessus de ses forces, elle se retirait un moment pour se recueillir et répandre des larmes.
Cette manière d'être acheva d'apaiser les soupçons de Mlle de Saint- Elphège; ce fut précisément parce qu'elle veillait sur toutes les actions de sa nièce, qu'elle ne pénétra pas ses secrets sentiments. D'un autre côté, la conduite de M, de Champguérln achevait de la rassurer. Comme tous les hommes . d'une figure remarquablement belle et qui ont beaucoup réussi auprès des femmes, il était pour ainsi dire toujours sous les armes et se parait, de
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tous ses avantages; mais il était évident que c'était sans aucun plan arrêté de séduction.
Rarement il semblait s'occuper de Mlle de L'Hubac, et il ne lui téraorgnait qu'un intérêt mesuré; quoiqu'il se tint aussi à distance de la baronne, il avait pour elle les plus grands égards et de charmantes attentions.
Quant à Mlle de Saint- El phège, il lui rendait onvertement des soins attentifs, qui ne dépassaient pas cependant les bornes de la plus insignifiante galanterie. Ces semblants suffisaient à la vieille fille; elle n'en était point la dupe, mais elle se complaisait dans cette sorte de jeu, ne supposant point qu'il servit à masquer des intentions plus réelles et des sentiments plus vifs.
Deux mois environ s'écoulèrent ainsi, et cette situation aurait pu se prolonger longtemps encore, si le hasard, qui met souvent à jour des mystères que les plus adroites investigations n'ont pu découvrir, n'eût éclairé Mlle de Saint-Elphège sur les sentiments secrets de sa nièce.
Une après-midi, tout le mondeétait réuni comme
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130 CLÉHENTINË.
à l'oj'diQaire dans la salle vente. On était aux premiers jours caniculaires ; la chaleur lourde et suffocante qui régnait au dehors pénétrait jusque sous ces frais lambris ; l'air ne circulait plus à travers les hautes croisées , contre lesquelles le soleil de juillet dtrdait mi âèches bFÛlantes, et l'atotosphëre semblait chargée de fluides énervtats.
Les joueurs, accablés sous cette influence, promenaient nonchalamment les cartes sur le tapis vert j les dames avaient laissé tomber leur ouvrage et suivaient la partie d'un regard indolent^ le petit baron sommeillait dans un coin, et La Graponnière dormait tout de bon cette fois, les yeux fermés, et k tête baissée sur sa poitrine.
Au bout de deux heures, U. de GhampKuérin se levai c'était la baronne qui devait entrer au jeu à son tour, et 11 lui céda la place. Depuis un moment Mlle de Saint-Elphège avait quitté la salle; Ântonin aussi avait gagné la porte sans bruit; l'abbé tenait les cartes en face du marquis, et La Gra- . ponnière dormait toujours d'un paisible sommeil.
M. de Champguértn Ot le tour de la salle, regarda les ouvrages de tapisserie posés sur le guéridon et s'avança ensuite machinalement sur l'étroit balcon qui fusait saillie en dehors des croisées.
(MmtiaXine âait là depuis un quart d'heurCi do Coudée h la balustrade de pierre, le i^ont penché sur sa main, les yeux tournée vers l'horizon, où s'amassaient des nuages que le soleil couchant com- BiencàitJllfiiadrB d'un rouge sanglant.
CLÉUENTINE. 131
Par moments son regard se détournait des espaces ioiatatDi pour revenir vers le petit baron, qui vaguait sur la terrasse, épiant les insectes attirés hors de leur retr&ite par le souffle humide de l'orage près d'éclaler sur les plateaux inférieurs.
Elle tressaillit iatérieurem«it et se sentit pâlir lorsque H. de Gtiampguério parut tout à coup à ses. côtés et lui dit en tournant aussi les yeux vers le couchant:
K Regardez là-bas, mademoiselle, cette longue nuée noire dont les bords se déchirent et s'étendent k ruâ d'œil; c'est un orage qui vient sur nous. Est* ce que vous avez peur du tonnerre î
— Oui, monsieur, j'en ai grand'peur, balbutiat^aUeen reculant coolre les balustre*, car H. de Gh&mpguérln «vait encore avaneé d'un pa« et se trouvait tout h fait sur le balcon. >>
Il s'inclina comme pour la remercier de lui avoir fait place, et reprit en respirant profondément.
■> Qu'il fait bon au grand airl La chaleur est satfocante dan» la salle; on n'y saurait tenir; par malhettr, la pluie pous chassera bi^t6t d'ici. Voyazvoua. voyez-vous, mademoiselle, comme les nuages montent rapidement? Dans quelques momeots, IVage éclatera sur le château.
— Le ciel est encore bien là-haut, dit Clémentine es relevant la tête pour contempler l'azur profond sur lequel se découpaient en vives arôtes le clocher élégant de la chapelle et le faite crénelé des tours.
— Oui, le tompsett serein au-dessus de nous)
Diniz-rt^GoOglc
132 CLÉHENTIKE.
mais il tonne déjà là-bas, répondit H. de GhampguérîD. Rentrez, mademoiselle, si vous avez peur de l'orage.
— Ohl pas encore, murmura GlémeDtine en loumani son visage vers l'horizon menaçant, pour aspirer la vive fraîcheur du vent qui soufflait par rafoles et poussait les nuages vers la Roche-Farnoux.
— La pluie tombe à torrents derrière la montagne, dit M. de Champguérin ; sentez-vous comme le vent qui souffle de ce cAté est chargé d'humidi^ et tout imprégné de la bonne odeur des plantes aromatiques.
— Oh ! oui, quel doux parfum ont les fleura sauvages 1 dit Clémentine en jetant involontairement les yeux sur un brin d'hysope que M. de Champguérin avait cueilli le matin même sur sa route et qu'il portait encore à la boutonnière. >
Il s'aperçut de ce mouvement et dit en regardant lui-même le petit épi bleuAtre qui retombait, à demi flétri, sur la broderie de son pourpoint.
« J'ai une prédilection pour cette fleurette. Estce qu'il ne vous semble pas, mademoiselle, qu'elle forme le plus joli parterre du monde dans les endroits où elle croit en abondance, comme aux alentours de la grotte aux Lavandières t
— Il est vrai, monsieur, dit Clémentine, » dont les joues devinrent, à ce souvenir, pourpre comme le calice d'une rose. Mais M. de Champguérin crut que c'était le dernier rayon du soleil prêt h s'éteindre
entre les nuages qui avait jeté un reflet venneil sur le blanc visage de la jeune fille, et, sans s'apercevoir du trouble où sa présence la jetait, il s'accouda comme elle sur la balustrade et considéra un moment en silence le ciel assombri, l'horizon où commençaient & luire de pJLles éclairs; et les profondeurs solitaires de la plaine. Puis il reprit en suivant des yeux le petit baron, qui rôdait toujours sur la terrasse :
• Que fait là-bas H. de Barjavel? A sa place, mademoiselle, j'aimerais mieux être ici à vous faire ma cour que de me promener ainsi tout seul avec mes pensées.
— Assurément, monsieur, ce n'est pas à moi qu'il songe en ce moment, dit Clémentine avec un léger sourire.
—.C'est singulier, répliqua M. de Champguérin, je répondrais presque du contraire.
— Eh! pourquoi donc, monsieur? demanda-t-elle naïvement.
— Parce que vous êtes belle et charmante, répondit M. de Champguérin ; parce qu'il vous aime, sans doute, et que vous l'aimez peut-être.
— Moi! > s'écria Clémentine avec un geste de dénégation énergique et en regardant M. de Champguérin avec une expression indicible de reproche et de tendresse.
Il tressaillit intérieurement de surprise et d'orgueil ; ce mouvement involontaire, cette exclamatiol^, avaient sufB pour l'éclairer ; il venait de com-
iz=rtNGoo«^lc
134 CI^UEMINB.
prendre tout h coup qu'il était aimé âe cette jeune
fille à timide, si fiëre, si divinement belle.
Interdit un moment à cette espèce de révélation, il détourna la vue et garda le sileDce ; mais nul homme au monde n'était plut habile k dissimuler ses impressions; il affecta un visage Attristé, et, prenant dans sa main la main tremblante de Mlle d« L'Hubac, il lui dit d'un Ion simple et sérieux :
■ Combien je me reproche, mademoiselle, ce badinage qui vous a déplu,je le vois bien ! Je sais que ni votre cousin ni personne au monde n'a eu le bonheur de toucher votre tme. Ce que je disais était un propos sans conséquence que je vous supplie de me pardonner. >
En entendant ces paroles, la pauvre enfant se figura qu'elle ne s'était point trahie et que celui qu'elle aimait n'avait aucun soupçon de ce qui se passait dans son cœnr. Elle serra faiblement* en signe de pardon j la main qui laissait aller la sienne, etditji'une voix altérée:
■ Je ne suis point fâchée, monsieur, mais votre supposition m'a causé un grand étonnement : est-ce que je puis aimer Anionin autrement que comme un frère t et lui-même.... tenez, monsieur, à qui croyez-vous qu'il songe maintenant, là-bas, sur la terrasse î
— Ceci me paraît clair, répondit M. de Ghampguériu entre un soupir et un sourire; il vous regarde de loin et rêve comme les amoureux.
— Eh [ non, monsieur, fit-elle en souriant aussi,
il observe depuis une heure une procession defOBr- Eii» qui travaillent à se barricader cootre la pluie, et certainement il n'a pas une seule fois levé les yeui de ce côté.
— Est-ii possible? » murmura M. de Champguérin avec une inflexion de voix singulière et en arrêtant sur la belle Clémentine ses grands yeux expressifs.
Puis il fit vivement un pas en arrière et quitta le balcon.
Personne n'avait écouté cet entretien d'un quart d'heure ; mais un invisible témoin y avait assisté : c'était Mlle de Saint-Elphège, qui observait à distance les interlocuteurs.
La vieille fille n'avait point quitté la salle, comme l'avait cru M. de Champguérin: un peu avant qu'il Borltt du jeu, elle était allée s'asseoir, sans dessein prémédité, dans l'embrasure de là fenêtre la plus rapprochée du balcon. De cette place, elle n'avait rien entendu, mais elle avait tout vu et tout compris. Sa pensée était même allée plus loin que la vérité, car elle supposa que l'audacieux gentilhomme avait profité de ce lête-à-téte d'un moment pour déclarer son amour à Mlle de L'Hubac.
Elle laissaM. de Champguérin reprendre sa place à la table de Jeu, et, certaine qu'il ne pouvait l'apercevoir, elle écarta Is rideau qui la tenait cachée et s'avança sans bruit vers le balcon, Clémentine était \h, immobile et appuyée sur la balustrade. 'La pluie, qui commençait à tomber à larges
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gouttes, mouillait ses cheveux, dont les boucles, déj& emmêlées par le vent, retombaient en molles spirales sur ses joues ; mais elle ne songeait pas k réparer ce désordre, et, lies mains étendues sur la pierre humide, le regard fixe et perdu dans l'espace, elle observait machinalement les progrès de l'orage.
> Eh [ bon Dieu ! s'écria Mlle de Saiat-Elphège en se montrant tout à coup, que faites-vous donc là toute seule ? >
Clémentine se retourna avec un faible cri.
« Je regarde, balbutia-t-elle, je regarde les nuages.... C'est beau le ciel rempli d'éclairs I
— Qu'est-ce que vous dites là t interrompit en ricanant Mlle de Saint-Elphège ; ordinairement le bruit i\i tonnerre vous rend toute tremblante.
— Je n'en ai plus peur, répondit-elle en passant la main sur son front pâle et mouillé. »
Comme elle achevait ces mots, un coup de tonnerre éclata au-dessus de la terrasse ; les vitrières tremblèrent, et les échos du vieux château de Farnoux résonnèrent sourdement. Mlle de L'Hubac leva les mains au ciel avec un mouvement de terreur, et s'écria en cherchant des yeux le petit baron.
« Antonin ! Antonin ! mon Dieu !
— Le voilà qui court vers le château, dit la vieille fille d'un ton moins âpre ; rentrez, ma nièce, je vais fermer les croisées et allumer un cierge bénit ; il se prépare là dehors un temps affreux. «
On avait apporté les bougies, cir les clartés du
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jour s'étaient éteintes au milieu de l'orage. Mlle de Saint-Ëlphège prit un flambeau et, sans rien dire, conduisit sa nièce devant un miroir. Clémentine, toute confuse, se hàla d'arranger sa coiffure et de sécher ^es gouttes d'eau qui ruisselaient sur sa robe de laOelas.
Un moment après elle alla s'asseoir entre le marquis et Mme de Barjavel, comme pour suivre leur jeu ; mais, bien qu'elle regardât sans distraction les cartes qui passaient sur le tapis vert, elle n'en voyait pas une seule, et quiconque l'eût observée, aurait aperçu dans ses beaux yeux à demi baissés une émotion qui n'était pas causée, assurément, par la vue du roi de pique ou de la dame de Goeur.
Les joueurs cependant poursuivaient silencieusement leur partie au bruit du tonnerre et de la pluie, qui tombait en nappes contre tes croisées. Mlle de Saint-Elphège, non moins absorbée, parfîlait devant le guéridon avec une application singulière. Roide dans son fauteuil, le teint animé, les yeux fixés sur.son ouvrage, elle repassait avec amei^ tume, dans sa mémoire, les semblants de respect et de galanterie qui l'avaient abusée.
Elle se rappelait avec une colère mêlée de confusion les marques de bienveillance qu'elle avait récemment prodiguées à M. de Champguérin, et elle réfléchissait aux moyens de rompre les projets et les espérances de cet homme, qui l'avait si facilement trompée.
La soirée tout entière a* écoula ainsi. A dix heures le marquis posa les cartes et dit d'nn ton glorieux : « J'ai encore battu tout le monde anjourd'hai ; & demain la revanche. ■
M. de Cliampguérin se leva après avoir vidé sur la table le fond de sa bourse, et comme on vînt annoncer que le souper était servi, il Ee tourna vers Mlle de L'Hubac en lui offrant la main pour passer dans la salle à manger.
> Je ne m'étais pas trompée, murmura la vieille fille en les suivant du regard ; voilà qu'il lui parle encore : quelle audace 1 >
A la fin du souper, M. de Farnoux, que le souvenir de ses triomphes au jeu mettait en belle humeur, se tourna vers M. de Champgoéria et lui dit :
■ Mon voisin, je tous ai mis à ce point, qae tous n'avez plus rien & craindre des voleurs; je crois pourtant que vous ne pouvez retourner chez vous ce soir sans être arrêté, non par les larrons, mais
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CLÉMENTCNE, 139
par qurique torrent qui tous barrera le ptasage. Je TOtiH o0re l'hospitalité pour cette nuit.
>~^ Mille grâces, monsieur le marquis, répondit le beau gentilhomme en regardent le ciel k travers les croisées ; la pluie a cessé ; Toilà le faut du nord qui M lave, je puis partir.
— Mais les chemins sont impraticaUe» à cette heure, observa le marquis en insistuit; il sera malaisé de descendre le vallon avant que les eaux se soient écoulées. Assurément, vous ne pouvex tenter sans danger le passage ratte nuit. N'est-ce pas ttm avis, mon vieux La Graponniiref
—Puisque monsieur le marquis me fait l'honneur de m'interroger, répondit l'écuyer de main en se regorgeant, je lui dirai que j'ai entendu raconter, dans ma jeunesse, qu'un homme s'était noyé précisément en cet endroit.
— Ah 1 monsieur, ne persistez pas à vous mettre en route. Restez, au nom du ciell s'écria Glémen* tine, entraînée par un mouvement involontaire d'inquiétude et d'effroi.
— Il est possible que le chemin soit mauvais à la descente de la montagne ; en ce cas, monsieur, vous devriez passer la nuit ici, ■ dit simplement Mme de Barjavel.
Mlle de Saint-Elphège, les yeux baissés sur son assiette d'ai^ent, se dispensait de prendre part à cette espèce de débat en feignant de savourer quelques cuillerées de blanc-manger aux pignons.
< Agréez mes remerctments, monsieur le mar-
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quis, je ne puis accepter l'hospitalité que voos me faites rtionneur de m'offrir, dit H. de GhampguérÎD en observant avec quelque inquiétude la contenance de la vieille fille ; je pars, bien persuadé que je ne courrai aucun danger ce soir.
— En ce cas. Dieu vous garde ! et à demain, > répondit le marquis en se levant pour faire sa révérence au hardi cavalier qui allait se risquer par une nuit si noire dans les sentiers noyés de la vallée.
La Graponnière reconduisit M. de Champguérin jusqu'au grande cour pour lui tenir l'étrier. Lorsque le gentilhomme fut parti, il fit fermer les portes en sa présence, et alla ensuite, selon l'usage, déposer les clefs au chevet de son mattre.
Chacun se retirait ; déjà la baronne et Clémentine . avaient gagné l'escalier, lorsque Mlle de Saint- Kiphège, au lieu de les suivre, revint sur ses pas. Au moment où le marquis rentrait dans sa chambre, elle le rejoignit et lui dit à demi-voix.
■ Mon oncle, il faut que je vous parle de choses importantes et secrètes; je vous supplie de m' entendre ce soir même.
— Qu'est-il donc arrivé, ma nièce ? fit le marquis en s'arrétant étonné; vous me demandez une audience particulière! je vous l'accorde; venez me trouver dans une heure.
■ Çà , ajouta-t-il en entrant dans sa chambre , qu'on m'accommode promptement pour me mettre au lit. Et toi, mon vieux La Graponnière, dépéchetoi de dire mes oraisons, je suis pressé. >
II y -avait longues années que l'écuyer de maio accomplissait ainsi les pratiques religieuses de son maître, et priait Dieu à sa place. Jl alla s'agenouiller' dans la ruelle et marmotta ses patenôtres devant le bénitier, tandis que deux ou trois valets de chambré déshabillaient le vieux seigneur et disposaient tout pour son coucher.
XXIU
Une heure plus tard, Mlle de Saint-Elphège entrait sans bruit dans la chambre de son oncle. Tçute autre personne, moins accoutumée à la vup du vieux sire de Farnoux , aurait été singulièrement frappée du tableau qui s'offrit h ses regards lorsqu'elle pénétra dans cette vaste pièce.
' Le marquis était assis plutdt que couché dans l'immense lit à baldaquin placé sur une estrade au fond de la chambre. Il avait quitté la perruque dont les boucles étalées sur ses épaules donnaient quelque ampleuc à ses formes osseuses, et son petit visage ridé, encadré dans une barrette de velours noir dont les côtés se collaient à ses tempes, paraissait encore plus amoindri et plus parcheminé que d'habitude. La blancheur de sa chemise en toile de
iz^mnGoO'^Ic
rbS CLËHENTINE.
Frise, nouée au col et aux poignets avec des -rubans de couleur tendre, trancbait sur la pâleur bistrée de ■on teint et lui donnait tout k fait l'apparence d'une image de cire jaunie par le temps. Cette étrange figure se souleva sur les cousuns où elle appuyait aes coudée, et dit de sa voix chevrotante :
■ Approchez, ma nièce ; vous avez un siège daai la ruelle. >
Mlle de Saint-Elphëge s'assit et dit , en jetant un coup d'œil autour d'elle : > Monsieur, nous ne sommes point seuls. >
En effet, il y avait du monde dans la chambre. Le marquis, comme toutes les personnes très-avancées en âge, avait perdu le sommeil ; c'était à grand'peine qu'il s'assoupissait quelques instants, ses valets de chambre veillaient altematiremefit près de lui et pissaient la nuit k tâchN" da l'endormir avec de* . histoires de voleurs et 4e8 contes de fées.
Parfois il se levait, se faisait habiller et se pro* menait autour de sa chambre à la clarté des candélabres chargés de bougies qui brûlaieiU jusqu'au jour devant son lit.
Le valet de chambre qui était de service ce sojr-W se retira en même tMUps que La Graponniëre , lequd ferma la porte et alla attendre daas la uiUe verte 1« fin de cette entrevue mystérieuse.
Alors le marquis se tourna vers Mlle de Sainte Elphège, et lui dit d'un air de curiosité goguenarde :
• Eh bien , ma nièce, quel est ce grand secret que vous venez me conter avec tant de préc&utioal *
QLÉlffiNTINE. 143
Mlle de Saint-Ëlphège se recueillit un moment, et répondit d'un ton respectueux :
■ Avant que je commence à m'expliquer, voulezvou^, monsieur, me permettre une question qai vous paraîtra peut-être hardie? »
Et, sur un signe de tète du vieux seigneur, elle ajouta : ■ Je voudrais savoir, monsieur, si votre intention est de donner en mariage Mlle CltoMBtine de L'Hubac à M. Hector de Champguérlnî ■
Le marquis bondit entre ses carreaux.
< Qu'est-ce que vous me dem&ndez-là? s'écriat-11 d'un air courroucé, voilà vraiment une grande idée et une belle imagination I J'ai refusé votre main à Ghampguérin lorsqu'il possédait encore quelques bonnes terrei dans le bas pays, et que son château neuf ne tombait pas en ruines ; aujourd'hui qu'il n'a plus rien eu mcHide que son chenil et son écurie, vous vous figurez que je consentirais à lui donner en mariage Mlle de L'Hubac t Vrai' ment, ma nièce, je vous croyais plus de jugement et de pénétration ! ■
Mlle de Saint-Elphège écouta sans sourcillw cette sortie et répandit pos^nmt :
« Je conçois, monsieur, oe que voua me faites l'honneur de me dire, je m'en pénètre d'autant mieux que c'est mon propre sentiment ; mais M. de Obampguérin ne se juge pas ainsi peut-être, et, de môme qu'il m'a recherchée jadis, il peut prétendre maintenant à là main de Clémentine.
— Rien ne l'y autorise, interrompit le marquis.
— L'accueil qu'il reçoit ici a pu lui donner beaucoup d'espoir.
— Je ne le crois pas. Ëa tout cas, il reconnaîtra bientôt qu'il s'est trompé.
— Pourquoi, monsieur? parce qu'à la première Miverture il essuierait un refus de votre part? mais cela ne l'empécberait pas de poursuivre secrètemeat son dessein.
— Et à quoi aboutirait, s'il voua platt, ce beau manège T qu'y gagnerait Ghampguérin f
— Oh! pas grand' chose, répliqua froidement Mlle de Saint-Ëlphëge; cela ne pourrait guère le mener qu'à se rendre maître du cœur et de la volonté de votre petite-nièce. ■
Le marquis haussa les épaules.
< Oui, mon oncle, continua la vieille fille en s'a- Bnnant, les choses en viendront là si vous n'y prenez garde ; j'ai clairement reconnu les manœuvres de M. de Gliampguérin ; toutes ses visées tendent à se faire aimer de Clémentine.
—Ceci me parait une supposition tout à fait chimérique.
— Voulez-vous une preuve ? Ce soir même U a osé la suivre sur le balcon.
— Fadaises que tout cela 1
— Et il lui a parié en secret d'un air fort tendre.
— Je suis convaincu que leur conversation roulait sur la pluie et le beau temps.
— Même en ce cas, il aurait trouvé le moyen de lui débiter ses flatteries. Oh! je le connais bien, il a
tout l'esprit, toute l'hsbilelé qu'il faut pour séduire cette innoœnte ; je ne sais si elle répond déjà à ses amoureux propos, mais^ à coup sûr, elle les écoute avec complaisance. Ce soir, elle était tout émue en quittant le balcon, et son esprit était si bouleversé, qu'elle n'avait plus peur du tonnerre, elle qui jadis tremblait et se mettait en prières dès que le temps tournait à l'orage!...
— Ma nièce, vous me contez-lb des balivernes ! interrompit le marquis impatienté. »
Après ce gros propos, il rajusta sa barrette, se croisa les bras et reprit d'un ton moins vif :
. A vous entendre, ma nièce, on diraitque Mlle de L'Hubac est tout à fait assolée de M. de Champguérin. Or, je vous déclare que c'est impossible.
— Impossible! répéta Mlle deSaint-Elpbëge d'un air de doute.
— Certainement, répliqua le marquis; j'ai d'autres desseins sur elle.
— Voilà une raison 1 murmura la vieille fille.
— J'ai des desseins que je ne larderai pas à déclarer, continua le marquis. Ma nièce, on verra bientôt de belles noces à la Roche-Farnoux.
— Ëst-il possible! s'écria Mlle de Saint-Elphège; ea ce cas, M. de Gliampguérin ne serait revenu ici que pour signer au contrat de nïariage de Mlle de L'Hubac»
— Cela p'est point douteux.
— Et il assisterait en qualité de témoin k la cérémonie t
iz^rt^Googlc
Ue CLÉUENnUB.
— Cet honneur ]ui revient de plein droit.
—Ah 1 quelle vengeance 1 quelle satisfoction I murmura la vieille fille. Puis, feignant de n'avoir pat tout à fait compris la pentée du marquis, elle ajouta : Quoique tous viviez fort éloigné du monde, bim des gens doivent hriguer l'honneur de votre alliance. Vous n'aurez eu qu'à choisir entre les plus grands partis de la province et de la cour. Quel est l'heureux prétendant en faveur duquel vous Ates décidé î Une personne très -considérable, sans doute î •
Le marquis hocha la. tête et dit après s'être recueilli un moment : « Voici une anecdote que je tiens de feu ma grand'tante, une demoiselle de Farnoux, morte sans alliance, k cent ans passés....
— Autrefois il disait près de cent ans, observa mentalement Mlle de Saint-Ëlptiège....
— La bonne demoiselle savait beaucoup d'histoitoires du temps jadis, continua le marquis, et elle m'a mainte fois raconté celle-ci. Un jour, la reine Anne de Bretagne pressait fort le roi Louis Xll, son mari, de refuser leur ûUe, Mme Claude, au duc François d'Angoulème, son cousin, et de l'accorder en mariage à l'empereur d'Allemagne ou au roi de Hongrie. Sur quoi le bon sire lui répondit : ■ Ma mie, ne me parlez plus de roi ni d'empereur pour gendre, et retenez bien ceci : Il faut marier ses souris avec les rats de son grenier, si l'on veut rester toujours le malh^ chez soi. » Cette masîme me frappa singulièrement, et j'entends la mettre en
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pratique dans cette circonstance. Comprenez-vous, manièceî .
— Pas tout k fait encore, répondil-elle avec une feinte hésitation ; je cherche...
— Et vous ne devinez pas ! s'écria le marquis en clignant les yeux ; ce sont toutes ces imaginations au sujet de Champguérin qui vous ont troublé l'entendement. Et, après réflexion, il ajouta : Pourtant ce que voua venez de me dire m'oblige k manifester sans retard ma volonté et à conclure prompteinent l'alliance que j'ai résolue. Dans quinze jours , le baron de Barjavel épousera* Mlle Clémentine de L'Hubac. »
A cette déclaration présise, Mlle de Saint-Elphège s'écria, transportée de joie : • Grâces au ciel ! voilà toutes les espérances de M. de ChampguériQ déjouées et perdues! Puis, se ravisant, elle reprit d'un ton moins animé : Je veux, la première, faire mon compliment à cet aimable petit baron qui épouse ma charmante nièce. Mme de Barjavel ne s'attendait pas à tant de bonheur pour son fils.
— Depuis longtemps je lui avais lait part de mes intentions, répondit le marquis.
~~ Elle en avait bien gardé le secretl murmura Mlle deSaint-Elphëge ; quelle femme mystérieuse et muette 1
— Ainsi ce mariage sera déclaré demain, reprit le vieux seigneur, et dans quinze jours il y aura ici de belles noces. Je pense, ma nièce, que vous voilà rassurée à l'endroit de ce pauvre Champguérin ; il
i.GtHl'^lc
148 CLËUENTINE. ,
pourra venir ici tous les jours faire ma partie d'hombre sans que tous preniçz souci de ses assiduités.
— Au contraire, répliqua vivement la vieille fiUe ; j'y verrai une preuve que je m'étais trompée sur ses intentions, et je le tiendrai pour le plus honnête liomme du monde.
- — Je suis fort aise de l'avoir rétabli dans vos bonnes grâces, fit le marquis avec quelque malice. Allez, ma nièce, je vous donne le bonsoir.
— Mon oncle, je vous présente mes respects et vous souhaite une bonne nuit, - répondit Mlle de Saint-Elphège en faisant une g;rande révérence au pied du lit.
Elle s'en alla, précédée par le valet de chambre, qui portait un flambeau, et regagna son appartement, situé dans un autre corps de logis, à côté de celui de Mlle de L'Hubac j mais elle avait l'esprit trop agité pour essayer de prendre quelque repos, et au lieu de se mettre au lit, elle se plongea dans un fauteuil en face de sa fenêtre, les yeui ouverts, rêvant, tout éveillée qu'elle était, déjà' au lendemain, et qu'elle avait le joie d'apprendre à M. de Champ-
i,G(Hl«^lc
Cf-ÉMENTINE. 149
guériD, qui l'écoutail, confondu, désespéré, le prochain mariage de Clémentine.
Tandis qu'elle savourait ainsi d'avance le plaisir d'être sitôt et si bien vengée, son regard errait machinalement sur l'enceinte qui séparait U tour du donjon du corps de logis qu'elle habitait.
C'était une espèce de préau, environné d'arceaux en ogives comme le cloître d'un vieux monastère, et au centre duquel s'élevait la margelle d'une citerne. Les salles du rez-de-chaussée, qui s'ouvraient sous les galeries, étaient inhabitées depuis longtemps, et l'on entrait rarement dans cette partie reculée de l'antique manoir.
Kn ce moment, la lune, encore voilée de nuages, éclairait faiblement les sombres murailles de la tour et l'enceinte silencieuse du préau. Tout k coup Mlle de Saint-Elphège eut une hallucination ; il lui sembla qu'une forme humaine passait sous les arceaux, et que cette espèce de fantôme avait la taille et le port de M. de Champguérin.
L'illusion fut si complète, qu'elle se leva en jetant un cri sourd et courut à la fenêtre ; mais déjà l'apparition s'était évanouie, et elle ne vit personne dans l'espace découvert à l'extrémité duquel s'élevait le donjon. La vieille allé demeura un moment immobile, et cherchant du regard à travers les ténèbres l'ombre qu'elle avait cru entrevoir ; puis elle dit tout haut, en portant à ses yeux sa main tremblante.
«■J'ai rêvé!... »
150 CLÉUENTINE.
Presque aussitôt cepeudant elle voulut s'assurer que sa nièce n'avait point quitté sa chambre, et, malgré l'heure aTanc^, elle alla Trapper à la pdrte de Hlle.de L'Hubac. Josette vint à l'instant lui ouvrir.
< C'est vous, mademoisdle ! dit la suivante en faisant un effort pour ouvrir ses paupières chargées de sommeil. Sainte Viei^ 1 tout le monde veille donc cette nuit? >
À (X» mots, elle se rangea pour lui laisser voir sa jeune maîtresse, encore levée et assise au fond d'un cabinet qui faisait suite à sa chambre. Mlle de L'Hnbac avait commencé une lecture; mais elle s'était arrêtée à la première phrase, et rêvait le coude appuyé sur les feuillets ouverts. Au bruit que fit MUe de Saint-Elphège en entrant, elle se leva plutôt surprise qu'effrayée, et dit en souriant :
■ Vous aussi, ma tante, vous n'avez pu vous eadonnirî
— C'est le mauvais temps d'aujourd'hui qui me tient éveillée, i^pondit Mlle de Saint-Ëlphège en l'asseyant. L'orage m'a donné sur les nerCs ; je suis tout agitée et ne puis tenir en place.
— Moi de même, dit ingénument Clémentine; c'est l'eflietdu'tounerre. >
Mlle de Saint-Elphège secoua la tête, se rapprocha de sa nièce, et lui dit avec intention : ■ Ce n'est pas l'orage qui cause votre insomnie, c'est plutôt on pressentiment....
— Est-ce qu'il va m'arriver quelque malheur ?
CLÉHENTINE. 151
s'écria-t-elle avec un mouTement naïf de frayeur et de curiosité.
— Au contraire, répondit Tivement la vieille fille. Il s'a^t d'un événement qui comblera de joie tout le monde. ■>
Et comme Clémentine arrêtait sur elle ses beaux yeux étonnés et attendait, âans oser l'interroger, qu'elle s'expliquât plus clairement, elle ajouta en baissant la vois : c Ma chère Clémentine, mon oncle fait pour vous ce qu'il n'a pas voulu faire pour moi ; il vous marie.
— Oh! mon Dieu! déjà! ■ s'écria Mlle de L'Hubac toute tremblante et le visage couvert d'une soudaine rougeur, mais sans aucune des manifestations auxquelles s'attendait peut-être Mlle de Saint- Elphège.
Ensuite elle appuya son front sur ses mains et demeura silencieuse. Mlle de Saint-Elphëge la laissa un moment à ses réflexions, puis elle reprit : < Vous voilà plongée dans une terrible perplexité et tourmentée d'une foule de suppositions? Allons! ne cherchez plus, et demandez-moi vite le nom de celui qui aura le bonheur d'être votre mari.
— Est-il nécessaire que voua ma le disiez, ma tante? répondit Clémentine en souriant et en baissant les yeui. Je ne puis me tromper ; il n'y a ici , qu'une seule personne....
— Une seule personne que vous puissiez épouser, inteiTompit Mlle de Sainl-Elphège d'un air de décision ; vous avez raison, ma nièce. On n'a pas cher-
iz=rtNGoo«^lc —
153 CLËHBITTINE.
ché plus loîa efTectivemeat, et oa vous marie avec
le baroa de Barjavel.
— HoQ cousin ! s'écria Clémentine avec un mouvement inexprimable d'étonnemeat, de désespoir et de refus.
— Est-ce que vous aviez pensé à un autre? > demanda froidement Mite de Saint-Elphège.
Elle ne répondit pas, et, cachant son visage dans son mouchoir, elle se prit à pleurer. La vieille fille la considéra avec une colère mêlée de compassion, ne sachant si elle devait provoquer ses confidences ou feindre de n'avoir pas compris le motif de cette soudaine explosion de douleur et de larmes.
Après un instant d'hésitation, elle se décida pour le dernier parti, convaincue que cette manifestation spontanée n'aurait pas de suites, et que, le premier mouvement passé, Mlle de L'Hubac se laisserait marier sans résistance. Au lieu de la sermonner et de la tourmenter, elle lui dit simplement :
■ Tâchez de vous calmer, ma pauvre enfant. Il est tout naturel que vous n'appreniez pas sans trouble que l'on a disposé de votre main ; mais celle nouvelle ne devrait pas vous mettre hors de vous. Allons ! je vais appeler Josette, afin qu'elle vous couche et que vous puissiez reposer un peu. Songez que demain matin il vous faudra paraître devant votre grand-oncle et l'assurer de bonne grâce que vous êtes prête à lui obéir.
— Oh! non, non, je ne dirai pas cela! » murmura Clémentine à travers ses sanglots.
Mais Mlle de Saint-Ëlphëge feignit de n'avoir pas entendu cette espèce de protestation ; elle appela Josette, lui commanda de préparer un verre d'eau de mélisse et de déstiabiller sa maîtresse.
Mlle de L'Hubac se laissa mettre au Ut, toujours pleurant et suffoquant ; elle prit le breuvage calmant que lui présenta sa tante Joséphine ; puis, au moment où celle-ci se disposait à la quitter, elle s'écria . en se soulevant les mains jointes :
■ Je vous en supplie, ma tante, écoutez-moi sans colère..., 11 faut que je confesse devant vous tous les sentiments de mon cœur.
— N'ajoutez pas un mot, Clémentine, interrompit Mlle de Saint-Elpiiège d'un air sévère et triste; une lille de votre rang, une lille élevée comme vous ne peut avoir dans son cœur qu'un sentiment, celui de l'obéissance, d'une soumission absolue à ses devoirs. Priez Dieu de vous inspirer de bonnes pensées, et disposez-vous à paraître demain devant mon oncle pour l'entendre déclarer votre mariage. *
A ces mots, elle la baisa au front et se retira, non sans lui recommander encore de se calmer, afin de ne pas paraître le lendemain avec une physionomie toute bouleversée en présence du marquis ; mais Clémentine n'en tint compte et, cachant son visage sur l'oreiller, elle continua de soupirer et de gémir, sans prendre garde aux consolations de Josette, laquelle, ayant compris qu'il s'agissait de mariage, s'efforçait de lui faire concevoir qu'il n'y avait pas lieu b. se désoler ainsi.
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Ibk CLÉUENTINE.
Mlle de Saint-Elphège écouta l'borloge du château, qui sonnait une heure après minuit, et regt^a sa chambre en murmurant :
' Demain nous verrons bien ! Pauvre Slle, quel aveuglement ! Elle se désespère parce qu'au lieu de lui laisser choisir un homme intéressé, un dissipateur, un traître qui court après la part d'héritage que nous avons en dot, on la force d'épouser un aimable garçon, tout h fait jeune et bien fait, qui l'aime pour son mérite et sa beauté, et ne calcule pas surlesbiens qui lui reviendront pour payer ses dettes. >
. LorsqueMUedeSaint-Elphègeentradanslachsmbre de sa nièce le lendemain matin, elle la trouva déjà levée et ajustée comme elle le lui avait recommandé. La pauvre enfant était si abattue, sa physionomie exprimait une douleur si craintive, que Mlle de Saint-Ëlphège ne supposa pas qu'il y eût au fond de son âme la moindre ioteotion de résistance.
« Vous voilà prête, ma reine, lui dit-elle presque affectueusement : c'est bien ; U est temps de descendre chez mon oncle. Allons! uo peu d'assurance
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et de vivacité ; vous ne devez pas paraître devant lui avec cet air dolent. Je voua trouve pâlotte; mettez quelques rubans dans votre frisure, cela relève singulièrement le teint. »
Mlle de L'Hubac se laissa pomponner docilement et suivit la tante Joséphine, qui l'emmena sur-lechamp à cette audience solennelle annoncée dès la veille.
Le marquis les attendait dans sa chambre à coucher, tout habillé déjà et roide sur son siège à dossier armorié. Il avait ainsi le Ser maintien d'un homme pénétré de son autorité, et ressemblait à un des grands signeurs féodaux ses ancêtres, prêt à recevoir l'hommage de ses vassaux et tenanciers. La Graponnière se tenait debout derrière lui et souriait d'un air discrètement satisfait, comme un subalterne honoré de quelque communioation importante.
Lorsque Mlle de L'Hubac parut, conduite par sa tante Joséphine, le marquis fit le geste de se lever et lui dit gravement :
« Approchez, mademoiselle, je vous ai mandée pour TOUS faire part d'un dessein qui vous touche. >
Clémentine alla droit devant lui, fit machinalement une révérence, et resta debout au lieu de s'asseoir sur le pliant qu'il lui montra à son côté.
Mlle de Saint-Ëlphège se rapprocha du marquis et lui dit à demi-voii : * Je l'ai prévenue, monsieur, et elle n'est pas encore remise du trouble où cette nouvelle l'a jetée ; excusez-la si elle ne répond pas
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156 CLÉUENTINE.
grand'chose h ce que vous lui faites l'honneur de lui
dire.
— Je conçoin son saisissement, répondit tout haut le vieux seigneur; il estjuste de lui laisser le temps de se remettre; et , après un silence, il ajouta, en s'adressant à Clémentine ; Ma nièce, puisque vous savez déjà ma volonté, vous devez en être fort aise, je pense ; c'est dans quinze jours que je vous marie avec votre cousin le baron de Barjavel. ■
Elle baissa la tête en frissonnant et sembla réunir toutes les forces de son esprit pour répondre; mais sa voix s'éteignit dans une espèce de sanglot.
« Assurez donc mon oncle de votre obéissance! ■ s'écria Mlle de Saiot-Elphège en lui prenant la main pour l'amener aux genoux du baron, qui se disposait à la relever et k l'embrasser ; mais elle ût un pas en arrière et tourna les yeux du câté de la porte, comme si elle eût été tentée de s'enfuir.
I Clémentine, ma chère enfant, reprit la vieille fille avec inquiétude, remerciez donc mon oncle de ce qu'il fait pour vous; dites-lui que vous êtes contente de lui obéir.
— Laissez-la, ma nièce, interrompit le vieux seigneur d'un air d'indulgence; cette retenue sied à une fille de son rang. ■>
Vous allez voir que le baron manifestera ses sentiments d'une autre manière. « Mon vieux La Graponnière, fais-lui dire de se rendre auprès de moi sur l'heure.
— Oh! monsieur, je vous en supplie.... aupa-
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ravant écoutez-moi, interrompit Mlle de L'Hubac. Et se jetant aui pieds du marquis, elle ajouta: Je ne me marierai pas avec mon cousin.... non, jamais....
— -Ah! grand Dîeul que signifie ceciî s'écria Mlle de Saint-Elphège ; elle perd le jugement ! Mademoiselle, reprenez vos esprits, considérez à qui TOUS parlez et la situation où vous êtes....
— Me préserve le ciel de manquer au respect que je vous dois! répondit Clémentine toute en larmes ; ati! ma tante, ah! monsieur, excuaez-moil....
— ^ Vous serez pardonnée si vous rétractez surle-champ ce que vous venez de déclarer, lui dit sa , tante Joséphine.
— Ah! non, nop, jamais! s'écria-t-elle avec l'accent d'une résolution désespérée.
— En ce cas, il faut expliquer les motifs de votre refus, dit la vieille fille en élevant la voix; parlez, mademoiselle, achevez de faire connaître vos sentiments, manifestez les penchants de votre cœur, osez déclarer pourquoi vous refusez ce mariage. »
El comme Clémentine se taisait, effrayée de ces inlerpeilalions violentes, elle ajouta :
— Il n'est pas diflicile de pénétrer ce mystère, et puisque vous vous obstinez à garder le silence, je vais dire à mon oncle le motif secret de votre désobéissance....
— Je vais, de moi-même, le lui apprendre, répondit Mlle de L'Hubac, & laquelle cette espèce de menace rendit quelque énergie; je me sens plus
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d'attrait pour la vie religieuse que pour le mariage, etjesupplie mon oncle de me renvoyer au coovent....
— Vous voulez prendre le voile? dit Mlle de Saint- Eiphège d'un air d'étonnement incrédule; voilà, certes, une bien prompte vocation! >
Le marquis avait gardé pendant cette scâne un visage impassible; il ordonna du geste à Mlle de L'Hubac de se relever, et lui dit froidement : ■ Mademoiselle, les filles de votre qualité ne disposent pas ainsi d'elles-mêmes; c'est leur famille qui décide si elles doivent rester dans le monde ou entrer au couvent. Vous avez entendu ma volonté, il faut vous y conformer. C'est assez pour aujourd'hui, remontée dans votre chambre; demain, je vous reparlerai. ■
La pauvre fille se retira tout .éperdue. Mlle de Saint-Elphëge la reconduisit ctiez elle, et lui dit avec un singulier mélange de sollicitude et de colère :
« On fera votre bonheur malgré vous; dans quinze jours, vous serez mariée. Maintenant tâchez d'être raisonnable et de ne plus pleurer. Je viendrai voua chercher tantôt, et comme il ne sera plus question de rien aujourd'hui, j'espère que vous aurez votre contenance ordinaire.»
Sur ce propos, elle s'en alla; mais avant de sortir elle dit tout bas à Josette : ■ Ne la quitte pas un moment; donne-lui encore une tasse d'eau des cannes; mouille sou visage avec de l'eau fraîche; c'est très-bon quand on a beaucoup pleuré, et si tu t'aperçois qu'elle se désole outre mesure, viens m'a- Tertir. »
A l'heure du dîner, la Tamille se réunit comme de coutume dans la salle verte; H. de Ghampguéria arrivait de son côté, fier et galant à l'ordinaire.
< Mon voisin, s'écria le marquis, je vois avec uae agréable surprise que vous n'êtes point noyé ; on vient de me dire que l'orage a fait de grands dégAta cette nuit de l'autre cAté de la montagne, et que votre chapelle de Notre-Dame des Templiers a été fort endommagée par les eaux.
— C'est possible .' fit M. de Champguérin visiblement étonné.
— Vous l'ignoriez? s'écria Mlle de Saint-Elphège, frappée de cette surprise involontaire.
— Assurément non, répondit-il vivement, puisque ce matin j'ai vu de mes yeux tous ces désastres.
— Ëh ! eh ! reprit nialicieusement le vieux seigneur, vous devez vous estimer heureux que votre cbAteau neuf n'ait pas été renversé aussi, et que cette grosse pluie n'ait point emporté toutes vos terres.
— Je n'y aurais pas perdu grand'ehose, » répondit froidement M. de Champguérin.
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Puis, allant vers Clémentine, qui se tenait à l'écart, il lui dit d'un air d'intérêt empressé.
« Qu'avez-Tous donc ce matin , mademoiselle ? Je TOUS trouve le visage défait et les yeux battus.
— Ma nièce a mal dormi cette nuit, ■ répondit Mlle de Saint-Elphège en lui coupant le pas de manière qu'il ne pût s'asseoir à cAté de Clémentine.
Il se retourna alors sans affectation vers la ibaronne, et se contenta de jeter quelques regards discrètement expressifs à Mlle de L'Hubac.
Cette journée s'écoula sans que le marquis parût se souvenir de ce qui s'était passé dans sa chambre à l'heure de son lever. Chacun avait à peu près le même visage que de coutume, et l'on &t exactement les mêmes choses que la veille autour du tapis vert. Seulement Mlle de Saint-Elphège s'arrangea de manière à ne pas perdre sa nièce de vue un seul instant; elle la tint en quelque sorte bloquée au coin de la table de jeu, et s'empara d'elle lorsqu'il fallut descendre à la salle k manger. Pourtant, avant la fin de la soirée, Clémentine eut le temps de dire précipitamment et à voix basse au petit baron :
>Antonin, monte après souper à la bibliothèque, j'y serai. .
Il était près de miDuit, et Mlle de L'Hubac attendait seule encore dans la bibliothèque. Le flambeau, qu'elle avait posé sur le pupitre de basane, jetait une clarté tremblotante qui ne rayonnait qu'autour de la table, chargée de livres, et permettait à peine de distinguer les lambris poudreux contre lesquels étaient rangées les collections d'insectes.
Quelques papillons nocturnes, échappés des cornets de papier où les avait fait éclore le petit baron, battaient l'air de leurs lourdes ailes, et se précipitaient, attirés par lalumière, vers le flambeau, qu'ils menaçaient d'éteindre.
Au dehors , le vent de la nuit murmurait tristement, et la lune montrait son p&le visage à travers les nuées errantes.
Quelques mois auparavant, Mlle de L'Hubac serait sans doute morte de frayeur, si elle s'était trouvée ainsi seule à pareille heure et en pareil lieu; mais elle était dans une disposition d'esprit qui éloignait d'elle toute crainte puérile, et c'était sans songer aux apparitions surnaiurelles qu'elle attendait depuis une heure, les yeux tournés vers 303 11
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IM CLtUENTUIS.
la porte entr'ouverte, l'oreille attentive aux légers frâlemeots qui parfois la trompaient, et lui faisaient croire qu'un pas furtif résonnait dans l'escalier.
EdCq un bruit distinct se fit entendre, et presque aussitôt Antonin entra précipitamment dans la bibliothèque en s'écriant.
. € C'est ma mère qui m'a retenu si longtemps.... Ahl ma pauvra Clémentine, comme tu as dû trembler toute seule ici 1
— Ja n'avais peur que d'une chose, répondit-ella, c'flst que tu ne vinsses pas. Si tu savais, Antonin 1 si tu savais ce qui se passe.
— Je le sais; ma mère vient de me parler, dit-U d'un air tout à la fois ému, joyeux et embarrassé.
-^ On veut nous marier, mon bon Antonin ! reprit-elle avec l'accent d'une douleur profonde.
— Cela te fait beaucoup de peineî lui demanda le petit baron interdit.
— Tant de peine que j'en mourrai ! s'écria-t-elle en pleurant ; vois-tu, Antonin, je suis accoutumée à te chérir comme un frère, mais je ne pourrai jamais, jamais t'aimer autrement, et la seule pensée de ce mariage me réduit au désespoir. Tu ne comprends pas cela, parce que tu es encore un enfant.
— Un enfant à peu près de ton âge, observa le petit baron.
— C'est vrai, répondit-elle naïvement, et pourtant il me semble que tu es beaucoup trop jeune pour être mon mari.
— Est-ce que tu aimerais mieux que j'eusse Yige de M. de Ghampguérin ! » interrompit-il sans aucune arrière-pensée.
Clémentine rougit beaucoup et perdit un moment le fil de ses idées ; puis elle reprit en joignant les mains :
« Que faire, mon Dieu I pour éviter le malheur qui nous menaceT Oh ! mon cher Antonin, cherche, je t'en supplie, quelque moyen de rompre notre mariage.
— Gomment déclarer devant mon oncle que sa volonté n'est pas la tienne ? s'écria le jeune b&raa ; comment lui dire en face que tu es déterminée à lu! désobéir?
— J'ai osé déjà, répondit-«]lé en frissonnant au seul souvenir de cet acte de courage; j'ai déclaré ce matin que je ne voulais pas me marier; alors M. le marquis, ma tante Joséphine et M. de La Graponniëre lui-même se sont tournés contre moi. Je ne me suis pas rétractée pourtant, mais intérieurement la force m'abandonnait. Taurais faibli si j'étais restée. J'avais peur, et maintenant je sens bien que je n'élèverai pas une seconde fois la voix. J'ai toujours devant les yeux le visage irrité de mon oncle. Va, toi aussi, Antonin, tu aurais tremblé à ma place!
— Peut-être, répondit-il en réfléchissant. Et après un long silence il ajouta : Ma bonne Clémentine, tu es donc certaine que notre mariage ferait ton malheur 1 '
— Ten mourrais de chagrin, > répondit-elle avec
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un accent profond et en arrêtant sur les yeux d'Antonin ses beaux yeux pleins de larmes.
n lui serra les mains en soupirant et prêt à pleurer aussi, tant il était touché et attristé de cette douleur dont il ne comprenait pas la cause; puis, se remettant, il dît d'un air de subite détermination:
— Ne pleure plus, Clémentine, et sois tranquille; je te promets qu'on ne nous mariera pas malgré la volonté.
— Ah! mon bon Antonin, mon frère, s'écriat-elle, je savais bien que je pouvais compter sur toi ! Que vas-tu faire?
— Tu le sauras demain soir; demain soir, ici, répondit-il. Maintenant dépéchons-nous de nous retirer. J'ai une frayeur mortelle de ta tante Joséphine. Tu sais comme elle a rôdé autour de ta chambre l'autre nuit.
— Oui', et je tremble qu'elle ne soit revenue, dit Mlle de L'Hubac en se levant précipitamment. Seigneur mon Dieu! à quoi sommes-nous réduits! On veut nous marier par force, et pourtant on nous défend de nous témoigner l'amitié que nous avons l'un pour l'autre, et nous sommes obligés de venir ici en cachette pour parler librement et nous tutoyer à notre aise.
— Comme de vrais amants, dit Antonin avec un léger soupir.
— Ne crois pas cela, lui répondit vivement Mlle de L'Hubac ; quand on aime, on a presque peur de se
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CLÉMENTraE. 155
trouver près de l'objet de son. amour; ou le fuit au lieu de rechercher son entretien ; on n'ose lui parler, on tremble à son approche. C'est un bonheur qui est comme une souffrance, et sans doute il faut lon^emps pour s'y accoutuqier.
— Qui donc t'a appris toutes ces choses t demanda le petit baron étonné.
— Je les ai lues quelque part, répondit-elle-
— Moi, je n'ai pas encore trouvé cela dans mes livres, dit Antonin avec une parfaite ingénuité; c'est que M. l'abbé ne me met entre les mains que des ouvrages savants. »
Mlle de L'Hubac rentra dans sa chambre presque consolée. Cet entretien avait relevé son courage ; elle se fiait aux assurances de son cousin et comptait sur la promesse qu'il lui avait faite d'empêcher leur mariage. Ses prévisions et ses calculs n'allaient pas plus loin; comme toutes les jeunes filles qui font en secret le beau roman de leur premier amour, elle ne songeait à l'avenir qu'avec de vagues espérances, et les désirs, îes vœux passionnés de son cœur n'aspiraient k aucune réalité..
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La pauvre enfant eut un tranquille sommeil cette nuit-là, et le lendemain, à son réveil, elle écouta ■ans frayeur l'horloge qui sonnait dix heures.
« Ah I ciel, je n'ai que le temps de m'cguster un peu, s'écria-t-elle en écartant les couvertures brodées de son lit; vite, vite, Josette, mon déshabillé. Que dirait ma belle-tante, si elle savait que je me suis levée si tard aujourd'hui?
— Dieu nous garde qu'elle le sache, répondit la suivante en jetant sur les épaules de sa jolie maltresse une espèce de manteau de toile peinte, à larges manches; Mme la baronne est si diligente qu'elle se lève dès que le coq a chanté. Souvent elle se promène dans le château avant qu'il fasse clair.
— Je le sais bien, dit Mlle de L'Hubac ; une nuit que je ne dormais pas, je l'ai entendue. Comme la journée doit paraître longue quand on est debout des! grand matin I
— C'est comme M. le marquis, il ne dort jamais, reprit Josette; toute la nuit, ses valets de chambre lui font des contes, ou bien M. de La Graponnière lui tient compagnie, et le soleil n'est pas près de poindre encore qu'il a déjà demandé sa tasse de cbaudeau. ■
Mlle de L'Hubac se disposait à descendre dans la salle verte, lorsqu'un coup frappé brusquement à sa porte la fit tressaillir. Josette courut tirer le verrou en chantonnant.
« Ma tante Joséphine! > murmura Mlle de L'Hubac presque effrayée.
•CLÉyENTDJE. , 167
La vieille fiUe entra d'un air composé ; mais il était focile de s'apercevoir, malgré la tranquOlité affectée de son maintien, qu'elle était animée d'une sourde colère. Elle refusa du geste le siège que lui présentait Josette, et dit d'un ton solennel : < Vous méritez de grands reproches, mademoiselle.... ■
A ce début, Clémentine, surprise et consternée, se rappela qu'on ne lui avait adressé la veille aucune récriminalion , et s'écria avec ingénuité: - Mon Dieu, ma tante, qu'ai-je donc fait depuis hierï
— Ne m'interrompez pas, répliqua durement Mlle de Saint-Ëlphëge ; je viens vous faire savoir que votre désobéissance a déjà porté ses fruits. Au lieu des réjouissances qu'on se promettait ici, il n'y a que trouble et désolation .
— Oh! ma tante, vous m'accablez! > murmura Clémentine en baissant les yeux devant le regard irrité de la vieille fille, qui reprit impitoyablement:
< Hier, vous avez manqué au respect, à la soumission absolue que vous devezà votre grand-oncle; je viens vous dire, de sa part, qu'il vous défend de reparaître en sa présence.
— Est-il possible? mon Dieu! > murmura Clémentine, croyant qu'on allait la renvoyer chez les dames du Saint-Sacrement.
Apparemment Mlle de Saint-Elphëge devina sa pensée, car elle ^outa:* Vous ne rentrerez pas au couvent; il y a d'autres moyens de vous ranger à votre devoir ; mon oncle a décidé que vous resteriez dans votre chambre, sans recevoir aucune visite.
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168 CLËHENTmE.
uns qu'il entre chez tous d'antre personne que votre fille de serrice.
— Je me soumets volontiers à cette rigueur. > répondit Mlle de L'Hubac eo s'efTorçant de montrer de la fermeté, quoique son esprit fût tourmenté d'une cruelle inquiétude. Elle supposait tout naturellement que le petit baron venait d'encourir aussi, par ses refus, la disgrâce de son oncle, et qu'il subirait comme elle quelque chAtiment rigoureox.
Elle réfléchit un moment sur ce qui avait dû se passer; puis, incapable de dissimuler son chagiin et ses craintes, elle s'écria en pleurant: < Et Antonio! mon pauvre Aotonin! est-ce qu'on le tiendra aussi prisonnier? mon Dieu!
— Vraiment, vous vous occupez ainsi de lui ! dit aigrement Mlle de Saint-Elphëge; que vous importe ce qu'il deviendra T tous avez refusé de l'épouser; eh bien ! soyez tranquille, il ne paraîtra pas ici, et vous ne le reverrez de longtemps. »
A ces mots, elle sortit d'un air indigné, et tirant sur elle la lourde porte de chêne, elle la ferma en dehors à double tour.
■ Me voilli véritablement sous les verroax! s'écria Mlle de L'Hubac tout éplorée.
— Bah! Ut Josette en riant; ne vous tourmentez pas, mademoiselle ; est-ce que la porte du cabinet n'est pas toujours ouverte. Je vais, par exemple, me dépécher de prendre la clef, de peur qu'on ne s'avise de la venir fermer. ■
Elle y courut, en effet, et, revenant aussil6t, elle
s'écria en montrant la tige de fer armée d'un formidable panneton et d'un anneau façonné en trèfle : « Yoîlà, voilàlaclef des champsT si l'on pense ît iqe la demander, je dirai que je l'ai perdue.
— Du moins je pourrai monter ce soir à la bibliothèque, pensa Clémentine un peu consolée. •
Une heure plus tard, quelque bruit dans la serrure annonça que quelqu'un ouvrait la porte; c'était La Graponniëre, lequel entra, suivi d'un valet qui apportait le dtner. Le digne homme jeta sur Mllede L'Hubac un regard de commisération respectueuse, recommanda à Josette de mettre promptemenl le couvert, et se retira en faisant un profond salut.
• Bonté divine! nous sommes réellement en prison, et voilà notre geôlier! s'écria la iille de service en le suivant des yeux; par bonheur, il n'est pasméchant,le brave homme. Allons, mademoiselle, passez à table; voilà une bisque fort appétissante et une bartavelle rAtie dont le fumet me semble merveilleux.
— Je n'ai pas faim, Josette; tu peux dtner, ■ répondit Mlle de L'Hubac les larmes aux yeux, car
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elle pensait qu'en ce moment M. de Champguéria la cherchait saoB doute du regard dans la salle à manger, et s'étounait de son absence.
Bien qu'elle flt à chaque instant le ferme propos de souffrir courageusement cette persécution, elle passa fort tristement la journée ; elle alla vingt fois à la fenêtre, dans l'espérance d'apercevoirde loin le feutre noir d'un cavalier galopant du cAté de la grotte aux Lavandières ; mais personne ne se montra sur le chemin poudreux, et elle ne vit que les enfants du village qui s'en revenaient la figure barbouillée d'un jus violet, après avoir dépouillé les ronces de leurs fruits acides.
Vers la tombée de la nuit, on vint lui servir la collation de la même manière que le dîner ; mais cette fois, avant de se retirer, le bon vieux La Graponniëre lui dit à voix basse et d'un ton pénétré :
■ Mademoiselle, vous êtes encore à temps peutêtre d'éviter de grands malheurs ; si vous voulez vous venir jeter aux pieds de M- le marquis en l'assurant de votre soumission, je laisserai la porte ouverte. »
Elle tit vivement un geste de refus et dit avec douceur:
« Je ne vous en remercie pas moins du fond de l'âme, monsieur de La Graponnière ; car je reconnais, à votre manière de me conseiller, que vous me voulez du bien. >
Sur les onze heures du soir, lorsqu'il n'y eut plus aucun mouvement, aucun bruit dans le château,
CLEMENTINE. 171
Mlle de L'Hubac se fit ouvrir par Josette la porte du cabinet, et s'engagea d'un pas rapide et le cœur palpitant dans les passages tortueux qui conduisaient à la bibliothèque. Le petit baron l'attendait déjà. La pauvre fille tomba sur un siège, ne respirant plus, et disant d'une voix entrecoupée :
• Enfin me voici 1... quelle journée, Antonin! Et sans se donner le temps de reprendre haleine, elle ajouta : Raconte-moi bien vite ce qui s'est passé, et dis-moi, si tu Je sais, pourquoi ma tante Joséphine est venue me signifier ce matin l'ordre de rester dans ma chambre.
—Parce que tout est Uni, répondit le petit baron, parce qu'on te punit, ainsi que moi, d'avoir refusé ce mariage, résolu depuis longtemps à notre insu par mon oncle.
— Comment? je ne te comprends pas ; qu'as-lu donc fait, Antonin ? demanda-t-elle avec quelque inquiétude.
— Une chose fort simple, répondit-il, j'ai fait ce que tu as voulu. ■
Et, s'asseyanl auprès d'elle, il ajouta en lui prenant la main : > Te rappelles-tu, Clémentine, qu'un jour tu écrivais à Mlle de Verveilles que lorsque je serais un homme tu pourrais compter sur moi? Eh bien ! je me suis souvenu de cela, et quoique tu m'aies dit hier que je n'étais encore qu'un enfant, j'ai résolu de te sauver, si c'était possible, du malheur que tu redoutes tant. Ce matin, j'ai déclaré en présence de mon oncle, de ma mère, de ma tante
Joséphine, que je ne voulais pas me marïer; je l'ai déclaré fermement et en jurant sur mafoiliu'OD ne parviendrait jamais à contraindre ma volonté.
— Grand Dieu ! s'écria Mlle de L'Hubac , et qu'a fait alors M. le marquis ?
— Il m'a regardé avec des yeux terribles et m'a commandé de rétracter sur-le-champ mes paroles ; mais je n'ai pas eu peur de sa colère ni de l'indignation de la tante Joséphine, qui me faisait des menaces, etj'ai persisté. Mon oncle ne m'a plus rien dit ; mais voyant, pour la première fois de sa vie peut-être, qu'on osait lui désobéir, il est devenu tout blême de fureur. Ma mère, qui jusqu'alors avait gardé le silence, a tenté de l'apaiser ; il ne l'a point écoutée, il s'est écrié que je m'étais rendu indigne de lui appartenir, et qu'à mon exemple, tu avais manqué au respect et à la soumission qui lui sont dus ; ensuite il nous a traités tous d'eux d'enfants pervers, de rebelles, et il m'a ordonné de sortir de sa présence.
— Ainsi te voilà tombé aussi dans sa disgrâce, dit tristement Clémentine ; sans doute, mon pauvre Antonin, il t'a commandé de rester en prison dans ta chambre t
— Au contraire, répondit le jeune baron, il m'a chassé du château, et m'a défendu de reparaître jamais à la Roche-Farnouï.
— Et où iras-tu, mon Dieu? s'écria Mlle de L'Hubac.
— Ne te mels pas en peine, répliqua-t-il vivement, j'ai un grand projet.
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— Mon Dieu ! mon Dieu '. où iras-tu ! répéta-t-elle désolée.
— Ne t'atnige donc pas ainsi, ma bonne Clémentine, répondit le petit baron ; va, je suis bien content du parti qu'il m'a fallu prendre ; voici comme je me suis décidé; ce matin, en sortant de la chambre de mon oncle, j'ai couru chercher M. l'abbé, et je lui ai fait part de ce qui venait de se passer. Le digne homme a été un peu troublé en apprenant que M. le marquis me retirait ses bonnes grâces et me chassait de la Roche-Farnoux ; mais les gens comme lui, les vrais savants, ont une philosophie qui les met au-dessus de tous les événements, et il m'a dit aussitôt avec beaucoup de résolution :
» Puisque cela est ainsi, monsieur, nous partirons ensemble ; allez trouver Mme la baronne, demandez-lui ses ordres; qu'elle décide où vous devez aller; j'aviserai ensuite, avec vous, sur les moyens de faire le voyage. > Je courus chez ma mère. Oh! ma chère Clémentine, j'avais bien plus d'appréhension de l'aborder, après ce qui venait de se passer, que d'afTronterle courroux de M. le marquis et l'indignation de ta tante Joséphine \ Heureu- ' sèment, elle ne m'a point reçu avec un visage irrité.
■ C'est une personne d'un naturel rigide que ma mère, mais elle est juste et généreuse. Au lieu de me faire des reproches, elle a tout de suite cherché les moyens de reniédier à la peine où elle me voyait. Lorsque je lui ai dit la détermination de M. l'abbé, elle en a eu une grande joie. < Je serai
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174 CLÉMENTraE,
tranquille ainsi, s'est-elle écriée ; partez, mon fils, c'est peut-être un grand bien que tous voas éloigniez d'ici pour un temps. Quand même votre oncle vous aurait sans retour été son amitié, vos intérêts . n'en soufiTriroqt pas, puisqu'il me laisse toujoursma part de son héritage. Je vous laisse le mattre d'aller où vous voudrez, sous la conduite de M. l'abbé, et vous recommande seulement d'être exact h me donner de vos nouvelles. »
< Après m'avoir parlé ainsi, elle a pris dans son armoire un rouleau de papiers et l'a mis entre mes mains, en me disant que c'étaient les titres du peu de bien qu'avait laissé mon père, et qu'elle entendait que j'en eusse la jouissance dès à présent, et, pour comble de bonté, elle y a joint tout l'argent qu'elle tenait en réserve, en m' ordonnant absolument de le prendre. Je me suis jeté à genoux pour la remercier et lui demander pardon de ma désobéissance.
< Alors elle m'a embrassé en m'assurant de son amitié. Ali! ma bonne" Clémentine, j'étais tout joyeux et tout attristé en la quittant. J'ai été re-
. trouver M. l'abbé, et nous avons toutde suite décidé que nous commencerions par voyager dans toute l'Italie. .
Tandis que le petit baron parlait ainsi, Mlle de L'Hubac l'écoutait, consternée et le cœur gonflé de chagrin.
■ Ainsi donc, tu vas partir, lui dit-elle d'une voix altérée : qui sait, hélas ! combien de temps durera ce voyage et quand nous nous reverrons ?
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— Dans quelques années peut-être, répondit-il.
— Tu me quittes pour si longtemps, juste ciel! mais, après ce voyage en Italie, où veux-tu donc aller encore, mon cher Antonin t
— Je ne sais pas ; la terre est si grande, répondit-il gaiement ; une fois parti, je suis capable de faire le tour du monde !
— Heureusement que M. l'abbé t'en empêchera, répliqua vivement Clémentine; le digne homme doit aimer son repos, il devient vieux.
— Lui, vieux! interrompit Antonin ; il n'a guère plus de cinquante ans ; c'est l'âge qu'avait Christophe Colomb lorsqu'il partît pour aller découvrir l'Amérique. D'ailleurs ne s'est-ii pas reposé assez longtemps ? songe que depuis vingt ans passés il est à la même place.
— Et tes préparatifs de voyage seront-ils bientôt finis ? reprit Mlle de L'Hubac en contenant à peine sa douleur, tu partiras bientôt *■
— Demain, au point du jour, répondit-il avec un soupir.
— Oh ! mon Dieu ! murmura Mlle de L'Hubac en pâlissant, puis elle fondit en larmes et, jetant ses bras au cou d'Antonin, elle dit d'une voix étouffée parles sanglots: Demain I... tu pars.... tu t'envas en Italie, et plus loin encore, peut-être.... j'durai beau te cherclier, l'appeler, tu ne me répondras pas, et je ne te verrai plusl... Ah! j'en mourrai de chagrin !...
£a parlant ainsi, elle cachait son visage sur l'é-
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paule du petit baron et lui serrait les mains comme
pour le retenir.
> Ma bonne Clémentine, s'écria-t-il les larmes aux yeux, et en se dégageant douœment de cette étreinte, va, j'éprouve aussi une grande peine de cette séparation.... mais voyons, sois raisonnable, ma chère petite sœur, nous sommes si jeunes tous deux, que nous aurons encore bien des années à passer ensemble quand je serai revenu de mes voyages.... Tout ce que j'aurai vu, je reviendrai un jour te le raconter, et je te rapporterai de belles collections d'histoire, naturelle.
— Tout cela ne me console pas à présent, s'écria-t-elle en pleurant toujours,
— Écoute, ma bonne Clémentine, tu ne sais pas bien clairement ce que tu veux, reprit le petit baron d'un air triste et attendri ; hier, tu disais que notre mariage te térait mourir de chagrin, et j'ai tâché d'empêcher un si grand malheur. Aujourd'hui tu te désespères parce qu'il faut nous séparer. Que veux-tu donc que je fasse?
— Je n'en sais rien I murmura-t-elletoutéplorée.
— Tu veux que je reste t ajouta le petit baron. » Elle fit un signe afûrmatif.
« Pour cela, il n'y a qu'un moyen, dit-il après un moment de silence, c'est de nous soumettre k la volonté de nos parents. Moi, j'y consens, car tu es la personne du monde que j'aime le mieux, et je n'ai rien tant à cœur que de te voir heureuse. Pour toi, je renoncerais volontiers à mes projets de voyage
autour du monde, à mes collections, à tout. Voyons, Clémentine, veux-tu que j'aille me jeter aux pieds de mon oacle pour lui faire nos soumissions et lui dire que nous consentons tous deux h notre mariage? »
Il y a dans toutes les existences humaines un . moment suprême où se décide sans retour leur bonne ou leur mauvaise destinée ; ce moment était arrivé pour Mlle de L'Hubac, et la question que venait de lui adresser son cousin était l'appel du sortf elle hésita avant de répondre ; mais une voix fatale s'éleva dans son cœur, et ce fut sa mauvaise fortune qui l'emporta.
« Non, mon cher Antonin, dit-elle après un silence, non, ce mariage ne doit pas s'accomplir ; tu mérites plus de bonheur. Il faut que tu épouses une femme qui t'aimera, non pas plus tendrement que moi, mais d'une autre manière. Hélas ! que ne nous a-t-on toujours permis cette amitié de frère et de sœur ! nous ne serions pas réduits à nous séparer ainsi!
— Je t'écrirai, dit vivement le petit baron; c'est ma mère qui te remettra mes lettres ; je l'en ai priée déjà, et elle y a volontiers consenti. >
En ce moment, le coq chanta dan^ une des maisonnettes du village.
• Qu'il est tard, mon Dieu ! reprit le jeune baron d'une voix triste ; je crois que le jour ne tardera pas à paraître.
— Eh bien ! nous allons nous quitter, ■ dit Mlle de
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178 CLÉUËNTINË.
L'Hubac avec une sorte de tranquillité. Puis, jetant autour d'elle ud long regard, elle ajouta : ■ Souvent je reviendrai ici songer à toi.
— Tu auras bien soin de mes collections d'insectes, n'est-ce pas ? dit Antonio en se détournant pour cacher las larmes qui lui venaient aux yeux ; je te recommande surtout tes papillons....
— Sois tranquille 1 ât-elle; — et, après un moment de silence, elle reprit: — Hais pourquoi noua faire nos adieui maintenant t il est impossible que tout soit prêt déjà. Tu m partiras pas damain matin....
— Non, je ne le pense pas, balbutia-t-U; noa sans doute.... »
Ils se serrèrent la main sans oser se regarder et sortirent ensemble de la bibliothèque.
< A demain, dit Mlle de L'Hubac,
•^ A demain, ■ répéta faiblement le petit baroa, et Us se séparèrent. Tous deux savaient bien cependant qu'ils né devaient pas se revoir; mais le courage leur avait manqué pour se faire leurs derni^s adieux.
Clémentine rentra dans sa chambre d'un pas chancelant, et se hâta d'ordonner à Josette de s'aller 'Coucher. Lorsmi'elle se trouva seule enfin, au lieu de se mettre au lit, elle traîna un fauteuil près de la fenêtre et s'assit, la tête iiiclinée, les bras ramenés sur sa poitrine, dans l'attitude d'une morne et douloureuse attente. Elle était certaine qu'Antonin partirait au jdur naissant, et elle Voulait du moins
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l'apercevoir une foia encore pour lui envoyer du fond de l'âme ce dernier adieu que sa bouche n'avait osé prononcer.
Le reflet d'une lumière sur la terrasse du chAteau annonçait qu'on veillait encore dans l'sppartament de la baronne, et les bruits soudains, les éclats de voix qui s'élevaient de temps en temps du câté des remises, faisaient comprendre à Mlle de L'Hubac que les gens achevaient les préparatifs du départ. Elle treasaillait alors et, l'âme navrée de douleur, elle regardait le ciel avec une muette expression d'angoiise et de prière. .
L'heure redoutée approchait pourtant; les étoiles s'éteignaient dans les profondeurs infinies, et le firmament * devenait d'un pâle azur; blentât une lumière rose baigna l'horizon et acheva de dissiper les froides ombres de la nuit ; d^à de légères colonnes de fumée s'élevaient en tournoyant au-dessus des toits du village ; les ménagères diligentes caque> taient sur leur porte, et les paysans prenaieat> le bissac sur l'épaule, les sentiers qui conduisaient aux champs.
Alors Mlle de L'Hubac quitta son siège et vint s'agenouiller devant la fenêtre^ De cette place, elle ne pouvait apercevoir ni la grande cour ni la porte principale ; naais elle voyait distinctement le chemin qui passait au délit des remparts. Un sourd fracas ne larda pas à se faire entendre dans l'intérieur du château ; on ouvrait les portes, et il semblait qu'une cavalcade défilât lentement au dehorsj
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180 CLÉUENTINE.
Mlle de L'Hubac se releva alors, les mains jointes, les yeux fixés sur le chemin, et presque aussitôt les voyageurs parurent.
Antonin et l'abbé Gilelte descendaient à pied la Roche-Farnoux, le bAton à la main comme des pèlerins, et un livre sous le bras, comme des savants qui partent pour explorer le monde. Les mulets chargés de leur bagage et les chevaux qui devaient leur servir de monture jusqu'à la ville prochaine venaient ensuite , conduits par des valets.
« Adieu, mon meilleur ami-! murmura Clémentine toute en larmes ; adieu l que le ciel te protège ette guide toujours! >
Au moment où la petite troupe disparaissait dans le creux du chemin, une voix s'éleva au milieu du silence de cette heure matinale; c'était celle d'un pauvre paysan qui t>échait sous les murs du chAteau en chantant avec des modulations plaintives la vieille chanson :
Le Sis du roi s'en va chassant.
Avec ses pisMlels -d'argent I Sejons-nousàrombre, mablonde, Seyons>noua à l'ombre des bois.
Ce chant mélancolique retentit dans le cœur de Mlle de L'Hubac. «Il s'en va! il s'en val répétat-elle sans détourner ses regards du chemin désert. Oh I mon noble Antonin, mon généreux ami, mon frère ! te reverrai-je jamais !... «
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Le départ d'Antonio n'avait point apaisé lea ressentiments du marquis; ses rigueurs continuèrent & l'égard de Mlle de L'Hubac ; il ne révoqua point la défense qu'il lui avait fait faire de reparaître en sa présence, et la pauvre fille eut tout le loisir de pleurer librement dans la solitude et le silence de sa chambre, l'absence du petit baron. Elle vivait eu recluse dans son appartement, bien que La Graponnière en eût laissé, dès le second jour, la porte ouverte, comme par mégarde. Mlle de Saint-Ëlphège lui faisait chaque matin une visite de charité, et revenait dans la journée rôder autour d'elle pour s'asâurer qu'elle n'écrivait point et se tenait tranquille.
La vieille fille avait un air sombre qui semblait annoncer qu'elle ressentait quelque chagrin violent et caché. En effet, il lui avait<fallu subir une mortification cruelle; elle venait d'être vaincue dans l'espèce de lutte sourde et acharnée qu'elle soutenait contre son ancien adorateur. Le jour même que le petit baron était parti, elle avait couru au petit lever de son oncle et entamé un discoura sur la nécessité
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182 CLfiMÈWrraB.
d'éloigner M. de ChampguériD ; mais le marquis lui avait aussitôt coupé la parole, en s'écriaiit d'un ton sardonique et absolu ;
« Qu'est-ce à dire, ma nièce ! vous voulez que je fasse affront à un si galant hommet Et pour quel sujet, je vous prie? Parce que vous vous êtes mis en tête je ne sais quelles idées et que vous lui prêtez je ne sais quels projets ! Mais je ne donne point dans toutes ces billevesées, cordieu ! et je vous défends de m'en entretenir jamais. Ce n'est certes . pas la faute de Ctiampguérin, si un petit pendant et une péronnelle ont eu l'arrogance de me manquer de respect : j'entends que tout le monde ici lui fasse bon visage, et qu'il vienne tous les jours, comme par le passé, faire ma partie d'hombre et me tenir compagnie.
~ Vous le voulez à tout risqueî vous êtes le maître, monsieur ! répliqua Mlle de Saint-Elphège suffoquant de dépit et se contenant à peine ; je veillerai sur ma nièce, et ce ne sera pas ma faute s'il advient céans deschoses contraires à la tranquillité, à l'honneur de noire famille. "
Mme de Barjavel s'était rendue aussi, dès le premier jour, dans la chambre de Clémentine ; mais elle lui avait épargné les reproches , les tardives observations, et s'était contentée de l'engager à mettre à profit ce temps de retraite et de solitude pour réfléchir mûrement sur ses devoirs et ses obligations.
La baronne était une personne trop sérieuse, trop
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imposante, ponr que Mlle deL'Hubac se laissât aller arec elle à quelque épanchemeut qui eût soulagé son cœur. Il ne pouvait pas même y avoir grande conversation entre elles, et le plus souvent Mme de Barjavel employait tout le temps de sa visite à édifier Clémentine parquelque lecture solide qu'elle prenait la peine de lui faire à haute voix.
Ces visites et ces passe-temps remplissaient environ deux heures de la matinée, et lorsque Mlle de Saint-Elphëge, qui venait toujours la dernlÈre, se retirait après avoir recommencé pour la vingtième fois ses admonestations, Clémentine demeurait seule pour tout le reste de la journée.
Gel isolement porta ses fruits. D'abord la pauvre enfant fut saisie d'un grand ennui et tomba dans un accablement extrême; ce fut le temps où elle pleura l'absence de son cousin avec un regret profond qui ne laissait point de place à d'autres sentiments. Puis les forces de son Ame se ranimèrent ; elle chercha une consolation dans la cause même de son malheur, et se ât une occupation continuelle du souvenir de celui pour lequel elle souffrait cette persécution.
Jusqu'alors elle n'avait éprouvé peut-être, pour M. de Champguérin, qu'une de ces vives sympathies qui naissent du désoeuvrement de l'imagination et des instincts d'un cœur tendre ; mais ce sentiment s'exalta dans la solitude et devint véritablement une passion violente, un amour capable de tous les ' sacriSces, de tous les dévouements.
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Chaque jour, bien avant l'heure où M. de Champguérin arrivait à la Roche-Farnoui, elle venait s'asseoir dans l'embrasure d'une des fenêtres de sa chambre ; la vitrière était à peine enlr'ouverte et les rideaux blancs, ornés de lourdes broderies, étaient tirés devant le châssis; pourtant Mlle de L'Hubac pouvait apercevoir un coin de paysage aride que traversait le chemin, et elle attendait, le cœur palpitant , qu'un cavalier passât comme l'éclair au fond de cette perspective ; puis, lorsqu'il avait disparu dans la route abrupte qui tournait au pied de la Roche-Farnoux, elle cévaii longtemps, le cœur enivré d'amour, l'âme remplie d'espoir et de courage.
Mlle de Saint-Elphège observait avec un étonnement mêlé de défiance , l'espèce de résignation exaltée qui avait succédé à l'abattement de sa nièce. Sans pénétrer tout à fait ses sentiments, elle soupçonnait que Clémentine était soutenue par le secret espoir de pouvoir disposer un jour de sa main et de la donner librement, avec sa part de ce grand héritage si longtemps attendu, à celui auquel elle avait déjà si obstinément gardé son cœur. Cette prévision lui faisait former des vœux extravagants ; elle en était venue à désirer et k croire que le marquis vivrait assez longtemps pour voir la belle Clémentiae enlaidie et vieillie comme elle.
D'un autre côté, M. de Champguérin avait depuis quelque temps un visage qui faisait plaisir à la vieille demoiselle; son humeur était inégale; un
certain ennui se peignait sur sa physionomie, et l'on eût dit parfois qu'il avait au fond de l'âme quelque dépit furieux qui allait éclater. Il n'avait plus les mêmes empressements pour la baronne ni le même soin de lui plaire, et il n'était plus question de musique pendant les longues après-midi qu'on passait tout entières à la table de jeu ; aussi la réunion n'était-elle pas fort divertissante le soir dans la salle verte, et La Graponnière dormait -il tout d'un somme derrière le fauteuil de son mattre.
Le père Cyprien, ce trinitaire qui disait la messe dans la chapelle les dimanches et fêtes, était devenu le commensal du chflteau; mais il ne remplissait pas tout h. fait la place quelle bon abbé Gilette avait laissée vacante. C'était un vieux moine fort encrassé, sans conversation ni science; tout son mérite consistait en un certain discernement qui lui faisait promptement connaître le degré de considération qu'il devait accorder aux gens, et dans une sorte de réserve honnête qui masquait assez bien sa nullité.
Ce personnage automatique jouait k l'hombre cependant, et le marquis l'avait pris en gré pour ce motif d'abord, et ensuite parce qu'il n'était pas d'une dévotion incommode.
Tous les dimanches, à l'heure de la messe, La Graponnière venait quérir Mlle deL'Hubac qu'ilétait censé tenir sous clef, et il la conduisait à la chapelle, oii déjà la famille s'était rendue. Elle prenait place à l'écart derrière tout le monde, assistait au service
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divin sans parier & personne, et se retirait ensoite la première sans qu'il lui fût permis de saluer son grand-oncle.
Or il arriva qu'un dimanche, au moment où le père Cf prien montait k l'sutel, la porte de la chapelle s'ouvrit sans bruit, et un étranger pénétra discrèlement dans la nef. Au frôlemeol de son habit de soie; au léger parfum qu'eihalait toute sa personne, Mlle de L'Hubac devint toute pâle, et demeura le visage incliné sur son livre d'heures sans oser lever les yeuï. M . de Champguérin comptait peut-être que sa présence ne serait point remarquée et qu'il pourrait rester à celte place ; mais Mlle de Saint- Eiphège avait l'ouïe très-fine, et quoiqu'il eût poussé la porte d'une main prudente, quoiqu'il eût marché d'un pied léger sur les dalles, elle avait reconnu le cliquetis de ses éperons d'argent.
Un moment après, La Graponnière descendit gravement la nef pour l'inviter, de la part du marquis, à venir prendre place au banc seigneurial. M. de Champguérin passa devant Clémentine en lui jetant un regard si tendre, si pénétré de tristesse et de reronnaissance, qu'elle comprit qu'il l'avait devinée
et qu'il lui demandait en quelque sorte pardon de ce qu'elle souffrait pour l'amour de lui.
Ce jour-là elle ne tourna pas la première page de son livre d'heures, elle ne leva pas non plus les yeux vers le haut de la nef, et quand la messe fut finie, elle sortit précipitamment de la chapelle et regagna sa chambre tout éperdue de confusion, de bonheur et d'amour. Cet incident auquel personne n'avait pris garde tourmenta beaucoup Mlle de Saint- Ëiphège.
Il lui semblait que M. de Champguérin avait eu le loisir de glisser une lettre à sa nièce, de lui parler peut-être, et d'obtenir d'elle la promesse de quelque secrète entrevue. Elle en conçut une inquiétude qui ne lui laissa plus de repos. Jamais tuteur ombragpuï ne surveilla les alentours de son logis avec plus de vigilance qu'elle ue gardait les passages qui aboutissaient àla chambre de Clémentine. Elle venait l'épier k chaque instant de la journée ; la nuit, elle se levait pour s'assurer que sa porte était close, et qu'elle ne se hasardait pas h sortir sur la terrasse pour jeter un billet doux par-dessus les murailles.
Quelques semaines passèrent ainsi ; on était en plein automne; les chemins devenaient effroyables, et, le soir, M. de Champguérin s'en retournait de bonne heure à' son manoir. Dès que La Graponnière l'avait reconduit, la veillée était finie; le marquis passait dans sa chambre à coucher en emmenant le père Cyprien ; les deux dasies regagnaient leur ap-
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. partement j toute ]a livrée se retirait dans ses bouges, etbientAt le plus profond silence régnait à la Roche-Farnoux.
Une suit, une nuit de novembre, Mlle de Saint- Elphège, rentrée depuis longtemps chez elle, veillait près de sa cheminée, après avoir renvoyé les femmes qui la servaient; assise devant le foyer, ses mains fluettes étendues sur la flamme, elle rêvait en écoutant la brise nocturne, dont le souffle murmurait contre les vitrières, et les hurlements lointains de quelque chien de bergerqui aboyait à lalune.
Tout à coup elle crut percevoir à travers ces faibles bruits comme un son métallique,- quelque chose de semblable au cliquetis d'une molette d'éperon et au choc d'un talon ferré sur les dalles de pierre. Elle se dressa en prêtant l'oreille, et alla regarder dehors à travers la vitrière.
Le ciel était pur, et la lune sereine répandait sa vive lumière dans l'enceinle du préau entouré d'arcades en ogives, sous lesquelles régnait en ce moment un clair crépuscule.
La vieille fille parcourut d'un regard cet étroit espace ; puis elle passa sa main sur ses yeux comme pour s'assurer qu'elle n'était point abusée par quelque hallucination, et, quittant aussitôt la fenêtre avec une exclamation étouffée, elle descendit précipitamment chez son oncle.
Le marquis ne dormait pas encore; il était assis dans son grand lit, les yeux ouverts, sa boite de pastilles ô la main, et il écoutait un de ses valets de
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chambre, lequel élait en train de lui faire un conte de ma mère l'Oie.
.Mlle de Saint-Elphège entra sans se faire annoncer, s'arrêta hors d'haleine au pied du lit, et dit avec une sorte d'autorité en regardant le valet de. chambre :
■ Mon oncle, renvoyez ce garçon, je vous prie.
— Sortez, Braguelonne, < ût le marquis fort étonné.
Mlle de Saint-Elphège alla fermer la porte ; puis, venant au chevet du marquis, elle lui dit d'une voix entrecoupée et avec un accent inexprimable d'indignation et de triomphe :
■ Eh bien ! monsieur, je puis enfin vous donner la preuve de cette trahison infâme dont je vous avais déjà inutilement prévenu.... L'homme que vous honorez de votre confiance, celui que vous accueillez chaque jour et favorisez de votre intimité, celui que vous avez comblé de vos bontés , votre voisin, votre commensal, votre obligé, M, de Champguérin enfin, vous trompe et vous outrage..,. Il déshonore votre maison. Cette nuit même il est rentré secrètement ici....
— Vous aurez fait quelque mauvais rêve, ma nièce! interrompit le marquis d'un air incrédule et courroucé.
— M. de Champguérin est ici, répéta la vieille fille avec véhémence ; je l'ai vu il n'y a qu'un moment dans le petit préau. Oui, mon oncle, je l'ai vu. Il est sorti par une des portes qui donnent sous les
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arcades et a écouté un moment, la tète tournée vera le ciel, comme si quelque bruit lointain l'eût inquiété, ensuite il a disparu de nouveau.
•— Êtes- vous certaine de ce que vous dites là? s'écria le marquis en se relevant sur ses coudes.
— Je suis certaine de ce que j'ai vu de mes propres yeux, répondit Mlle de Saint-Elphège; au surplus,
' monsieur, vous n'avez qu'à donner vos ordres, en uu moment tous les gens seront sur pied, et M. de CtiampguérÏD ne pourra s'échapper. >
Le vieux seigneur secoua la tôte et parut réfléchir.
■ Peut-être doutez-vous encore, mon oncle, continua Mlle de Saint-Klphège ; en effet, la chose est inouïe, et je ne puis concevoir par quel moyen M. de Champguérin est rentré cette nuit dans le château. A l'heure où il se retire, M. de La Graponniëre ferme derrière lui la grande porte, dont voilà tes clefs à votre chevet. Il n'y a point d'autre entrée, et il est absolument impossible de passer par-dessua les mur&illes. Je ne vois pas non plu$ comment il pourrait se hasarder jusqu'à la chambre de ma nièce; il lui faudrait pour y arriver, paaser devant l'appartement de la baronne et traverser ensulte'Ies communs, où dorment une trentaine de domestiques. Assurément il se tient caché Ici-baa dans ces grandes salles inhabitées où l'on n'entre pas même durant le jour. Mais qu'y fait-il ? comment y est-il entré? comment en sortira-t-il? Je m'y perds.
— Vous l'avez vu î dites-vous, répéta encore le
vieui seigneur en se relevant tout à fait et en regardant Mlle de Saint-Ëlphège d'un air qui la fît trembler, non pour elle, mais pour ceux qu'elle venait de dénoncer.
— Sur mon honneur et mon salut, j'ai vu M. de Champguério dans le préau, répondit-elle cependant avec fermeté.
— En ce cas, il est entré par un passage qui communique de la tour du donjon k la grotte aux Lavandières, répondit froidement le marquis ; je pensais conaaltre seul cette porte secrète-
— Ou' allez-vous ordonner, mon onclet dit Mlle de Saint-Elphège effrayée de la sombre fureur qui éclatait dans le regard du vieux sire de Farnoux.
— Silence, ma nièce, lui répondit-il ; point de bruit, point de scandale. Il faut pour l'honneur de ma maison que le châtiment demeure secret comme l'offense. >
À ces mots il se releva et sortît de son Ut tout vêtu, ainsi qu'il se couchait d'habitude; puis il frappa sur un timbre pour avertir La Graponniôrei lequel dormait non loin de là. L'écuyer de main, accoutumé ci ces appels nocturnes, arriva presque au même instant, et demeura tout stupéfait à l'aspect de Mlle de Saiut-Elphège, qui marchait dans la chambre d'un air agité et en levant les yeux au ciel avec des paroles entrecoupées.
« La Graponnière, dit le Vieux seigneur d'un air" de froide détermination, donne-moi mon épée et cour» réveiller le père Cyprien;
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— MoQ oncle! qu'allez^vous faireî s'écria la vieille fille effrayée.
— Gela ne vous regarde point, ma nièce, répliqua-t-il sèchement; les femmes, qui sont la cause ordinaire de ces sortes d'affaires, ne doivent aucunement s'en môler.
— Je crains quelque malheur, osa ajouter encore HIledeSaint'Elphège; mon oncle, au nom du ciel, ne TOUS abandonnez pas à votre juste colère....
— Assez, ma nièce 1 interrompit le marquis d'une voix impérieuse; remontez chez vous, faites bonne garde auprès de Mlle de L'Hubac, et ne vous inquiétez pas davantage de ce qui va se passer làbas. •
Le moine entra en ce moment avec l'écuyer de main.
■< Mon père, lui dit le marquis, vous allez me suivre dans la tour du donjon ; je vous apprendrai en descendant de quoi il s'agit. La Graponnière, prends ta lanterne de ronde et marche devant nous.
— Mon oncie, s'écria Mlle de Saint-Elphège incapable de se contenir ; mon oncle, prenez garde ! il se défendra l
— Je vais l'attendre k un endroit où il ne pourra ni m' échapper ni faire résistance '. « répondit le vieux seigneur en tirant l'épée du fourreau et en
'serrant la poignée d'or bruni dans sa main décharnée.
Le père Cyprien essaya alors de le retenir ; mais
il ne l'écûula point et sortit d'un pas ferme, la ifile haute et l'épée à la main. Mlle de Saint-Elphège s'en retourna chez elle tout éperdue.
Elle s'était tout à coup figuré que, tandis qu'elle déclarait à son oncle ee qu'elle venait de voir, M. de Champguérin enlevait Mlle de L'Hubac. Au lieu de rentrer dans sa chambre, elle frappa à la porte de Clémentine. Josette vint ouvrir aussitôt en se récriant et en murmurant à voix basse contre les gens qui ne pouvaient dormir.
« Que fait ma nièce ? - demanda brusquement Mlle de Saint-Ëiphège.
A cette question la suivante fut près de répondre par un éclat de rire des plus impertinents ; mais elle parvint à se contenir, et dit en se rajustant : « Je vais rallumer les bougies, et mademoiselle pourra voir elle-même.
— C'est inutile, ne faites pas de bruit, répliqua la vieille Elle en allant vers le lit, dont elleentr'ou* Trit les rideaux. »
La lampe de nuit projeta alors ses timides rayons sur l'oreiller oit reposait endormie la téta de Clémentine. La belle jeune fille soupira, mit instinctivement ia main devant ses yeux, et ne bougea plus.
Mlle de Saint-Ëlphège laissa retomber le rideau, et s'en alla après avoircommandé du geste h. Josette de se recoucher promptement et en silence.
La vieille fille venait d'acquérir la certitude que M. de Champguérin s'était introduit dans le château
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h l'iiisuilesa nièce, et son esprit se perdait en conjectures sur le motif et le but d'une action aussi audacieuse. En proie à la plus vive inquiétude, elle s'enferma dans son appartement, et courut à la fenêtre qui donnait sur le préau pour observer cequi allait se passer en cet endroit.
11 était alors plus de trois heures après minuit, la brise nocturne soufRait plus vive et faisait crier les girouettes ; par moments, le vantail d'une croisée qu'on avait oublié de fermer battait dans la baie avec un sourd fracas, et les chiens de garde, excités parce bruit, aboyaient avec fureur dans la grande icoiir.
. Tout était tranquille dans le préau ; la lune ne piontrait plus qu'à demi son disque d'argent dans cette enceinte divisée en deuzzones, l'une envahie par l'ombre, l'autre vivement éclairée par l'astre à son déclin, de manière que, d'un côté, l'ouverture des arceaux formaitsur les dalles de la galerie de grands arcs lumiaeuz, tandis que l'autre cûté était couvert de ténèbres profondes.
Mlle de Saint-ËIphège colla son visage pâle à la
vitrière et regarda dehors bd tremblant. Elle aperçut alors le marquis et ses deux acolytes qui traversaient le préau et allaient vers la tour du donjon. La GrapODEière marchait en avant, sa lanterne sourde à la main, et le père Cyprien suivait le vieux sire de Famoux, en lui parlaut avec des gestes suppliants, comme s'il eût essayé de le convaincre et de le retenir; mais le marquis avançait toujours, bien qu'il ralentit le pas et semblât prêter l'oreille aux paroles du moine. Celui<-ci dut le convaincre enQn, car il s'arrôla et parut hésiter , puis, se tournant tout à coup, il gagna le câté sombre du préau et demeura caché, avec sa suite, dans l'angle le plus obscur de la galerie.
Dès lors ces trois personnes ne firent plus aucun mouvement , et Mlle de Saint-^lphège aurait douté de leur présence, si elle n'eût vaguement distingué à travers les ténèbres la robe blanche du moine. Pétrifiée d'étonnement, transie de frayeur, elle attendit, appuyée au croisillon de la fenêtre, le dénoâment de cette scène nocturne.
Longtemps après l'horloge du château sonna quatre heures, puis la demie, puis cinq heures.
A ce moment une porte grinça légèrement sur ses gonds, et presque aussitôt quelqu'un parut sur la galerie, du cAté où la lune jetait encore ses clartés au pied des arceaux gothiques.
Mlle de Saint'EIphège reconnut, cette fois encore, la haute taille, la tournure, l'habit de M. de Champguérin, et entendit de nouveau ses éperons d'argent
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Eonner sur les dalles; mais, cliûse étrange! une persoane, dont elle ne pouvait distinguer les traits ni l'habillement, marchait à côté de lui dans la pénombre et semblait lui parler à voix basse, car 11 s'en allait lentement, le visage tourné vers elle; il passa ainsi k quelques pas du marquis, et remonta la galerie en se dirigeant vers la tour du donjon.
La vieille lille, saisie d'un étonnement inexprimable, entr'ouvrit sa croisée et avança la tête ; mais en ce moment un nuage couvrit la lune, le ciel s'assombrit; la zone lumineuse où se trouvait M. de Ghampguérin se confondit subitement avec les ténèbres, et Mlle de Saint-Ëlphège ne distingua plus rien h. travers ce chaos.
Pendant quelques minutes, le préau et les galeries furent enveloppés d'un sombre crépuscule, et lorsque la lune, se dégageant enfin de ses voiles brumeux, montra de nouveau sa face sereiiie,.M. de Ghampguérin et l'ombre qui le suivait avaient disparu.
Un quart d'heure plus tard, le groupe cadié au fond de la galerie se retira dans le même ordre qu'il était venu; seulement le marquis allait d'un pas plus rapide, et le moine suivait en silence, la tête
Mlle de Saint-Klphège ne songea pas & quitter la fenêtre; immobile et les yeux fixés sur le préau, elle se demandait si tout ce qu'elle venait de voir n'était point un rêve, une vision, et s'efforçait de rappeler
ses esprits troublés. Évidemment, il n'y avait pas eu mort d'homme, et son cœur était soulagé d'une grande inquiétude; mais sa tête était bouleversée, et elle formait une foule de suppositions étranges, impossibles.
Au petit jour, ne pouvant plus résister h pes anxiétés, elle se décida à descendre chez son oncle. Les gens n'étaient point réveillés, et le plus grand silence régnait encore dans le château. Pourtant ' Mlle de Saint-EIphège remarqua avec surprise que la grande porte était ouverte déjà, et que Braguelonne, l'un des valets de chambre du marquis, et celui qui était le, plus en faveur auprès de son maître, achevait de harnacher deux mulets de bât qu'il venait d'amener au perron.
En entrant dans le passage qui communiquait de la chambre du marquis à la salle verte, Mlle de Saint- EIphège rencontra La Graponnière.
t Vous êtes déjà levé? lui dit-elle à voix basse ; je n'ai pu reposer un instant non plus. Quelle nuit, grand Dieu !
— Une nuit des plus fatigantes ! répondit piteusement l'éeuyer de main.
— Je viens m'informer'des nouvelles de mon oncle, ajouta-t-elle. Annoncez-moi, je vous prie.
— M. le marquis m'a donné l'ordre de ne laisser entrer personne, pas même vous, mademoiselle, » répondit La Graponnière en lui barrant respectueusement le passage.
Elle n'osa insister, et se retira fort effarée ; mais.
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198 CT.ÉMENTINE.
après «voir fait qnelques lours dans la salle verte pour donner h l'écuyer de main le temps d'aller rejoindre son maître, elle revint sur ses pas, et, s'approchant sans bruitde la porte entre-bâJllée, elle essaya de voir ce qui se passait dans la chambre de son oncle.
Bien que le jour naissant projetât ses rayons entre les voleta mal joints, cetle vaste pièce était ear core éclairée par les candélabres, dont la lumière affaiblie se confondait par moments avec les folles lueurs de quelques branches résineuses qui brûlaient dans la clieminée.
Le vieux seigneur ne s'était pas couché; il veillait assis dans son grand fauteuil, les deux mains plongées dans un monceau de paperasses placées devant lui, sur un guéridon.
A l'aspect de son oncle, Mlle de Saint-Elphège demeura' saisie d'étonnement : elle s'attendait h le trouver fort abattu après cette nuit d'insomnie, et il lui paraissait au contraire animé, dispos et comme rajeuni. On eût dit, en effet, que, par une réaction inexplicable, le marquis avait tout à coup reculé de quelques années sur son grand âge ; ses traits immobiles et desséchés avaient repris une expression vivante ; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, et ses joues étaient légèrement colorées, comme si le sang eût recommencé à circuler activement dans ses veines.
Tandis que Mlle de Saint-EIphège le considérait avec une sorte de stupeur, il repoussa du pied plu-
sieurs Teuilles lacérées qu'il venait de jeter sur le parquet, et dit en élevant la voix :
' Mets tout cela au feu, mon vieux La Graponnière. » Puis il se retourna et acheva de déchirer quelques papiers qui cachaient une antique écriloire de voyage ouverte sur le guéridon.
* Bonté divine 1 il vient d'écrire I * pensa Mlle de Sainl-Elphège en apercevant ce petit meuble dont le vieux seigneur ne s'était pas servi une seule fois depuis son arrivée à la Hoche-Parnoux.
Un moment après le marquis, reprit en r^ardant l'écuyer de main qui achevait de jeter au feu les feuilles déchirées ;
< Bien, mon vieux La Graponnière, voilà qui est uni. Maintenant, va remettre ce moine aux mains de Braguelonne, qui ne le quittera qu'après l'avoir réintégré dans son couvent.
— C'est donc ce pauvre père Cyprieu qui va être puni des méfaits de M. de Ghampguérin ? > murmura Mlle de Saint-Elphège en se retirant à la hâte ; car, en restant U plus longtemps, elle courait risque d'être surprise par les valets, qui commençaient à circuler dans le château.
Ce qu'elle venait de voir et d'entendre l'étonnait singulièrement ; elle ne pouvait concevoir pourquoi le père Cyprien était subitement tombé dans la disgrâce du marquis, et s'apercevant que les choses tournaient au rebours de ce qu'elle avait pensé, elle se figurait presque que M. de Champguérin parviendrait à se justifier, Sa conviction à elle-même était
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déjà fort ébranlée; & force d'y rêver, elle en était venue déjà à douter de la réalité de ce qu'elle avait vu, et à se persuader que la visite nocturne de M. deCbampguérion'était rien moins que la preuve évidente d'une intrigue amoureuse.
Lasse de commenter en vain ces incidents mystérieux, elle essaya de se distraire en allant surprendre sa nièce, et au lieu de rentrer dans son appartement, elle se dirigea vers celui de Clémentine. La porte en était ouverte, et Josette allait et venait avec des mines coquettes, dans le corridor, à l'extrémité duquel un grand laquais époussetait les lambris en lui envoyant des œillades amoureuses. Mlle de Saint- Elphège passa derrière la suivante, qui ne l'aperçut point, et entra chez sa nièce sans se faire annoncer.
ElUe ne pensait pas la trouver levée à cette heure matinale ; mais Clémentine était déjà assise devant la fenêtre, qu'inondaient les clartés vermeilles du soleil levant ; penchée sur son métier à tapisserie, elle travaillait avec tant d'application, qu'elle n'entendit pas sa tante Joséphine qui s'avançait sur la pointe des pieds, en promenant autour d'elle un regard Investigateur.
La pauvre fille avait entrepris, pour occuper ses loisirs, un de ces petits chefs-d'œuvre de patience qu'on apprend à confectionner dans les couvents. C'était un tableau en broderie, lequel avait la prétention de représenter des arbres, des rochers, des prairies, et, dans la perspective, un petit édifice surmonté d'un clocher h arcades, qui ressemblait h
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quelque chose comme une chapelle, lequel faisait face à un logis percé de grandes fenêtres et dont le toit était orné de plusieurs girouettes.
Le vert d'herbe et le bleu faïence dominaient dans ce paysage fantastique, où il était possible de reconnaître cependant le vallon ombragé, la petite église de Notre Dame des Templiers, et au premier plan le château neuf de Champguérin,
Le site était embelli d'un troupeau de moutons blancs, que gardait une bergère assise sous un grand arbre, au troue duquel un chiffre amoureux était tracé avec de la soie jaune.
> Quel travail faites-vous donc là, ma nièce? > s'écria Mlle de Saint-EIphège en avançant tout à coup la tête par-dessus l'épaule de Clémentine, laquelle se retourna avec un cri perçant, et demeura glacée d'effroi à la vue de sa tante, qui examinait le tableau d'un air surpris et courroucé.
■ Vraiment, mademoiselle , reprit la vieille fille en ricanant, je vous félicite ; vous avez fait là quelque chose de précieuxî Mais d'où vient que vous y travaillez en cachette t Pourquoi ne m'avoir pas montré ce bel ouvrage de vos mains î Ce qui m'en t)latt surtout, c'est ce gros chiffre tracé sur l'écbrce d'un ormeau. Un H ft un C réunis par des lacs d'amour; c'est fort galant, ma foi !... Nous verrons ce qu'en dira M. votre grand-oncle. -
Dès les premiers mots de cette sortie ironique, Clémentine avait caché dans ses mains son visage en pleurs; mais l'espèce de menace qui lui servait
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SOâ CLÊMENnNE.
de corollaire lui fil relererfièrement la léte, et sentant pour la première fois de sa vie qu'elle était courageuse, elle dit d'un ton résolu :
« Faites, ma tante ! allez dénoncer à M. le marquis tout ce qne'vous supposez.... Ni son autorité ni tavAIre ne sauraient changer mes sentiments....
— Enfin! je sais à quoi m'en tenir! s'écria Mlle de Saint^Elphège tout à la fois furieuse et consternée. Malheureuse enfant! n'ajoutez pas un mot, je ne dois pas, je ne veux pas vous entendre. > El, après un moment de silence, elle ajouta d'un ton plus calme:
■ Allons! soyez raisonnable, essuyez vos larmes et dépéchez-vous de serrer ce tableau. -
MiledeL'Hubac dla sa broderie de dessus le métier, ensuite elle alla l'enfermer dans le coETret qui avait ai vivement excité jadis la curiosité du petit baron, et où elle gardait précieusement tous les souvenirs de ses amies du couvent.
Quand cela fut fait, elle revint s'asseoir près de la fenêtre et tourna les yeui vers le chemin par lequel M. de Champguérin arrivait chaque jour. Ce mouvement n'échappa point à la vieille fille; elle hocha la tète d'un air profondément attristé, e1, répondant & la pensée de Clémentine, elle lui dit :
« Vous avez dix-sept ans, et vous espérez en l'avenir!... Il vous semble que vous avez devant vous tant d'années de vie et de jeunesse, qu'il vous est aisé d'en sacrifier quelques-unes.... Le temps écoulé ne vous effraye pas encore ; mais un jour viendra où
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TOUS regarderez derrière vous avec douleur et où vous regretterez d'avoir consumé votre vie daas une sorte de rêve.... J'avais seize ans coomie vous quand j'arrivai ici, et je franchis d'un cœur assuré le seuil de cette demeure où je devais souffrir sllongtemps.... Ma mère, pauvre femme ! eut un pressentiment de mon triste sort; elle regretta de m'avolr si tAt retirée du monde et pleura d'avance mon malheur.... En effet, j'ai attendu, j'ai langui ; ma jeunesse s'est écoulée, et rien o'a changé.... Hélas! votre destinée sera pareille à la mienne, si vous comptez sur l'aveair, si vous abandonnez votre âme à la vaine espérance d'être libre un jour, libre de disposer de votre main. — Mes voeux ne vont pas jusque-là, répondit GlémeAtine d'une voix altérée ; tout ce que je demande, c'est qu'on me laisse librement refuser toute proposition de mariage. *
' — Soyez tranquille, il n'en sera question de longtemps! répliqua Mlle de Saint-Elphège avec amertume. Ma nièce, nous suivrons toutes deux l'exemple de cette vieille demoiselle de Farnoux que votre grand-oncie cite à tout propos : après avoir vécu longtemps, nous mourrons sans alliance. »
liiSt-dessus elle se leva, convaincue d'après sa propre expérience qu'il n'est ni raisonnement ni remontrance qui puisse changer l'esprit d'une tille amoureuse. Avant de se retirer, elle dit encore à sa nièce en manière d'avertissement : • ■ Votre belle-tante viendra ici tout à l'heure, et elie s'apercevra peut-être que vous avez les yeux
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rouges ; mais il est ibùtile qu'elle saohe pourquoi vous avez pleuré. C'est une personne d'une vertu si froide, si sévère, qu'on ne peut parler avec elle de certaines choses....
— Oh ! je n'aurais jamais osé ! s'écria naïvement HlledeL'Hubac.
— Il y a des secrets qu'elle n'apprendra pas de ma bouche, ajouta la vieille fille d'un air concentré et en faisant allusion dans sa pensée aux éyénetnenls delà nuit précédente; je ne lui ai jamais faitaucune confidence. D'ailleurs, ma nièce, retenez bien ceci : une seule chose m'a réussi dans le cours de ma vie, c'est d'avoir gardé le silence sur mes afflictions. Si vous n'étiez une enfant, je vous parlerais encore ; mais k quoi bon! vous ne sauriez comprendre la peine qui me consume, et ma triste expérience ne pourrait rien contre les fougueux entraînements de votre cœur. »
Klle se retira lentement à ces mots, et Clémentine murmura en k suivant d'un regard ému : < Est-ce qu'elle aurait aimét... »
La malinée s'écoulait cependant, et l'heure approchait où M. de Champguérin avait coutume d'arriver à la Roche-Farnoux. Mlle de Saint-Elphège descendit dans la salle verte l'esprit fort préoccupé de l'accueil que son oncle allait faire à cet homme qu'il voulait tuer de sa main quelques heures auparavant. Ses. craintes étaient dissipées; elle ne redoutait plus une sanglante catastrophe, il lui semblait que cette colère de vieillard s'était exhalée en menaces, et que le marquis se contenterait de quelques explications qui achèveraient de rendre la vérité impénétrable. Mme de Barjavel était déjà dans la salle. Après avoir fait sa révérence & la vieille âlle, elle lui dit d'un air indifférent :
■ Ma cousine, est-ce que vous savez pourquoi le père Cyprien est parti aujourd'hui de si grand matin, sans prendre congé de personne?
— Je l'ignore, ma cousine, répondit laconiquement Mlle de Saint-Elphège. »
Et aussitôt elle s'en alla à l'autre extrémité de la salle, où elle se mit à arranger par contenance les cartes sur la table de jeu. La baronne prit silencieu-
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sèment sa broderie et s'assit au coin de la cheminée. Toutes deux étaient si absorbées dans leurs pensées, qu'elles ne s'aperçurent pas que l'aiguille de la pendule marquait déjà midi.
Au premier coup du timbre, le mattre d'hôte! parut à la porte el demeura muet en voyant le grand fauteuil du marquis encore vide. Les deux dames relevèrent la léte d'un air étonné et en tournant les yeux du calé de la chambre à coucher de leur oncle. Au même instant La Graponniëre ouvrit la porte et se précipita dans la salle tout éperdu, les mains levées au ciel, en criant :
■ M. le marquis!... mon bon maître I tout est fini.—
— Qu'esl-il arrivé? grand Dieu! demanda la baronne en s'adressant k un des valets de chambre qui suivait l'écuyer de main.
— Tout est fini, madame!... répéta cet homme; M. le marquis est mort!...
— Cela n'est pas pas possible! » fit Mlle de Saiol- Elphëge en se dressant, le visage couvert d'une soudaine pâleur, et se soutenantà peine sur ses jambes tremblantes,...
Mme de Barjavel s'était levée aussi, les traits altérés, les joues blanches comme son fichu de linon.
« Il ne faut pas désespérer encore! s'écria-t-elle ; mon oncle est peut-être tombé en faiblesse. Allons le secourir....
— C'est inutile, Mme la baronne, répondit La Grapounièreengémissantj hélas! mou pauvre mat-
trel il s'est laissé aller dans mes bras et a rendu l'âme sans jeter un soupir....
— M. le marquis était très-bien ce matin, ajouta le valet de chambre ; nous l'avons habillé à l'ordinaire, et il est resté sur son fauteuil en attendant l'heure du dtner. Comme la pendule allait sonner midi, M. deLaGraponnière lui a présenté sa canne et son chapeau pour passer dans la salle. Il s'est relevé alors avec un visage tout décomposé ; puis il est retombé en agitant un peu les bras, ses yeux se sont fermés, et aussitôt il est mort....
— Je ne le crois pas! s'écria Mlle de Saint-Elphège avec un geste convulsif, non, je ne le crois pas encore.... » ■
Puis, faisant un suprême effort, elle traversa la salle d'un pas précipité, et entra dans la chambre du marquis, suivie de La Graponnière.
Un moment après, elle reparut, se soutenant à peine, et dit d'une voix presque inintelligible : ■ Il est vrai,... je l'ai vu,... tout est fini... •
Mme de Barjavel s'agenouilla en silence, le visage tourné vers la chambre de son oncle j Mlle de Saint- Elphège l'imita machinalement, et tomes deux prièrent un moment sans larmes, sans douleur peutêtre, mais l'Âme recueillie dans de graves et pieuses pensées.
Ensuite la baronne donna ses ordres au maîta« d'hôtel, qui était resté debout, la serviette au bras et comme pétriQé, entre les battants tout grands ouverts de la porte.
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« Montez chez Mlle deL'Hubac, lui dit-elle; je vous charge de lui aoDODcer le fatal événemeat.... Nous l'attendons ici.... Point de cris, point de tumulte dans le château; qu'on ouvre la chapelle, et que tous les gens de M. lé marquis de Fameux se mettent en prières. »
Quelquesinstansaprès.MiledeL'Hubac entra dans la salle verte ; elle embrassa silencieusement ses tantes et s'assit, le visage caché dans son mouchoir; la pauvre enfant, obéissant que bons instincts de son cœur, pleurait ce terrible vieillard, devant lequel elle avait si souvent tremblé; elle oubliait sa sévérité, sa rigueur inexorable, et ne songeait plus qu'aux froides bontés qu'il lui avait parfois témoignées.
Les deux dames se taisaient, absorbées dans leurs réflexions; chacune considérait mentalement le grand changement qui allait s'opérer dans son sort, et calculait l'héritage qu'elle était appelée à recueillir.
La fortune du marquis s'était fort augmentée pendant sa longue retraite à la Roche-Parnoux; il laissait environ cinquante mille écua de rentes, lesquels revenaient naturellement et par moitié aux enfants de ses deux sœurs, de manière que Mme de Barja*el avait une part égale à celle que devaient partager Mlle de Saint-Elphège et sa jeune nièce, Mlle de L'Hubac.
I Ma cousine, dit la baronne après un long silence, avant de rien décider pour les derniers hon-