TRISTE RÉCIT DU CAPITAINE BODRIOUE
COUPS d'épée et pistolades.
Le Pu Us- s ans- Vin ne prospérait guère, depuis la mort du capitaine Jacquot : les temps étaient toujours mauvais pour les pauvres gens et la vie n'était facile que pour les grands seigneurs et les gens de leur maison : les serviteurs des princes s'en donnaient & cœur
joie, traitaient Paris en ville conquise et se riaient des édita du Parlement portés contre eux^ Personne n'eût osé mettre la main sur le dernier des goujats, s'il était à Monsieur de Guise ou à Monsieur de Condé.
Des gens couraient Paris, gourmaient les passants, s'installaient aux auberges, criaient en maîtres et buvaient d'autant plus copieusement qu'il n'était point question de paiement ; tout le bénéfice du pauvre cabaretier s'en allait par ces gosiers d'épongé. Quêtaient, pour effaroucher ces vilains oiseaux, le grand nez, les grandes moustaches, le front balafré, la silhouette macaronique et surtout la grande épée du capitaine ?
Hyacinthe grandit dans le cabaret, comme son père avait fait, mais Simone ne fut point d'avis d'en faire un savant, puisque le talent menait à la Bastille ; du reste il avait en toutes choses les goûts de sa grand'mère et peu d'entraînement vers les arts. Celait un enfant sérieux qui mettait beaucoup de soin et de diligence à remplir les petits offices dont on le chargeait, mais il aimait pardessus tout à calculer dans les livres et son plaisir était aussi d'aller aider les voisins dans les achats et les ventes qu'ils faisaient. M°*« Simone vieillissant, il prit tout jeune la conduite de la maison, et bien qu'il n'eût pas plus de force qu'un moucheron, il savait très bien résister aux exigences des mauvais clients et à leurs bourrades. 11 leur tenait tête sans s'intimider et parvenait parfois à leur faire quitter la place.
Un jour, vers 1633, — il y avait longtemps déjà que l'on n'avait eu de nouvelles de Biaise, — Rodrigue reparut au Puits-sans-Vin. Le vieux comédien entra en
levant les bras au ciel, avec une mimique désespérée : il apportait de mauvaises nouvelles, le pauvre poète était mort, et le récit de cet accident sortit en de telles paroles de la bouche du capitan :
— C'est en Bretagne que ton père a quitté la vie, mon fils, et si quelque chose peut calmer la douleur que tu dois éprouver, c'est de savoir qu'il est mort en brave, Tépée au poing.
Nous nous étions dirigés vers ce pays où les comédiens ne vont guère, espérant n'y point trouver de concurrents et voir se délier plus facilement les bourses de gens depuis longtemps privés de tout commerce avec la muse et par conséquent plus alléchés par le plaisir de la comédie, le plus délicat qui soit. Nous nous arrêtâmes successivement à Rambouillet, à Chartres, à Mortagne, à Alençon, au Mans, à la Flèche, à Angers et à Nantes, ici applaudis et couverts de gloire, là siffles et presque chassés honteusement, pour les mêmes pièces, jouées de semblable façon ; ce qui, en prouvant que l'opinion publique est ondoyante et diverse, donne aux comédiens la force de recevoir sans émotion la sombre grêle des pommes cuites et des trognons de chou, ou bien la pluie bienfaisante des couronnes et des bouquets. AQuimper^ où nous all&mes ensuite, peu de personnes entendent le français ; nous fûmes réduits à jouer un mystère en pantomime, qui fut accueilli d'un œil favorable. Cela nous donna le désir de faire le tour de la basse Bretagne ; notre bourse s'emplissait^ dans un pays où Ton peut vivre à bon marché, et nos gosiers se reposaient d'une longue campagne de chansons, de rires, de cris ei
d'imprécations. Inutile de te dire que ton père excitait toujours Tadmiration générale, que nous fussions hués ou applaudis, car, au bout de quelques semaines, il avait retrouvé tout son talent el, bien loin de nous être à charge, il contribuait plus que tout autre à notre heureuse fortune. Nous avions deux chariots, solides et recouverts de cuir contre les intempéries : Tun servait de véhicule pour la troupe et l'autre portait les bagages et les décors, de telle sorte que nous avions fort bonne mine et que nous étions généralement respectés. Il n*eût point fallu manquer aux dames qui faisaient partie de la troupe, Sylvia, la Chimère, Violante, Violetta et la Duègne devant Trivelin, Lélio, le docteur, le Tabarin, ton père et moi, le capitaine Rodrigue, armés chacun d*une bonne rapière et décidés à nous en servir dans toute rétendue de notre droit.
« Or, un jour, comme nous gravissions une lande sauvage, nous apperçûmes plusieurs gentilshommes qui venaient à nous, montés sur de petits chevaux du pays ; ils nous abordèrent sans politesse et Tun d'eux nous demanda qui nous étions et ce que nous allions faire par là. — Monsieur, lui répondis-je comme chef de la troupe, nous sommes des comédiens de Paris et nous nous dirigeons vers Brest où Ton nous attend avec la dernière impatience. — Gomme cela se trouve, dit-il en se retournant vers ceux qui l'accompagnaient, nous pourrons faire jouer une pièce et nous donner du bon temps. — Puis, s'adressant à moi : — Venez avec moi, je suis le marquis de la Grublaie ; ces terres sont les miennes, et mon château est celui dont vous pouvez
apercevoir les tourelles à travers les arbres ; je vous logerai dans mes granges et je vous donnerai à apprendre les rôles d'une comédie qui est Tort bonne, et que j'ai composée pour me divertir ; remerciez le hasard qui vous a conduits ici.
— Monsieur le marquis, lui répondis-je un peu froissé de ces façons cavalières, je ne doute pas que votre pièce ne soit supérieure à celle du
sieur Hardi lui-même , mais comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, nous sommes attendus à Brest avec la plus vive impatience, ut nous ne pouvons manquer à notre promesse.
— Paroles de comédiens ! je vous donnerai cent écus, cela doit vous faire réfléchir.
« Si je n'avais consulté que moi-même, j'aurais envoyé promener ce marquis et sa comédie — et plAL à Dieu que je l'eusse fait! — Mais je crus devoir prendre l'avis de mes camarades; ils demandèrent pourla plupart que l'on acceptât l'offre du marquis : les dames étaient fatiguées de la longueur du voyage et du mauvais état des chemins. Après tout, cent écus n'étaient point k dédaigner et l'idée ne me vint pas que le marquis n'avait pas la moindre intention de tenir sa promesse, comme je l'ai pensé plus tard.
« Les conventions faites, nous quittâmes la grande route et noaa aoaa dirige&mes vers le château, escortés
(Je CCS messieurs, qui se tenaient fort mal et Yonlaient obliger no8 comédiennes à quitter leur touret de nez de voyage, ce que les personnes décentes ne font point sur les grandes routes.
fi Le pardon allait avoir lieu, c'est Tépoque que les Bretons choisissent pour prier Dieu de leur faire remise de leurs péchés et pour Toffenser de nouveau dans les ripailles qui accompagnent la cérémonie. Le château était peuplé do la noblesse des environs ; nous fûmes logés dans les granges, nous, nos chariots et nos bétes, et, comme la nuit tombait, on nous laissa tranquilles.
« Le lendemain matin, le marquis nous apporta sa pièce et se mit à la lire. Je renonce à ma part du paradis si ce n'est la plus mauvaise que j'ai ouï de ma vie ! Il n'y avait pas dix vers par acte qui eussent leur nombre de pieds légal ; ces pauvres estropiés s'en allaient, boitant, trébuchant les uns sur les autres, au milieu d'un sujet à ce point incompréhensible que le diable, qui l'avait sans doute inspiré, ne s'y fût. pas retrouvé. Le marquis continuait toujours sa lecture, riant aux larmes aux passages qu'il j ugeait devoir être comiques, sans remarquer nos mines contrites et l'impatience de votre père, qui se contraignait visiblement pour ne point faire taire ce bavard. Ce fut pourtant à cause de lui que l'orage éclata. Le marquis s'interrompit : — Qui est le musicien de la troupe ? — Biaise lui fut présenté. — Eles-vous capable de mettre des couplets en bonne musique ?
— Fort capable, monsieur le marquis.
— Vous vous hâterez alors de composer la musique
de ceux-ci. Il faut trouver un air galant qui s^accommode avec les paroles.
« Et il les lut.
— Cela n'est point en mon pouvoir, monsieur, les vers sont faux, inégaux dans tous les couplets et ne peuvent être mis sur aucune musique.
— Qu'est-ce à dire, maître sot, mes vers sont excellents, vous dis-je, et vous les mettrez en musique.
— Je n'en aurai garde!., cria votre père en se levant et en mettant la main sur la garde de son épée.
— Monsieur le marquis, me hâtai-je de dire pour apaiser la querelle, je crois que nous tenterions vainement de jouer votre comédie; nous ne sommes point montés pour ce genre de spectacle et les personnages que vous mettez en scène ne peuvent être représentés par aucun de nous
— Vous jouerez, vous dis-je, ou je vous ferai bâtonner d'importance !..
« Il s'emporta et nous dit les injures les plus blessantes. Il n'y avait plus à temporiser, je lui dis que nous allions sur-le-champ reprendre notre route et je fis atteler les chevaux. Il sortit alors en nous menaçant.
« Les dames étaient fort effrayées et poussaient des cris perçants ; je les fis cacher derrière les coffres et nous quittâmes les granges en toute hâte, escortant le convoi avec nos conducteurs, qui étaient armés d'épées et de pistolets; il était temps : le marquis revenait, accompagné de ses amis et d'une foule de paysans qui brandiss aient de longs bâtons de houx. Toute cette bande se jeta sur nous comme des sauvages et nous eûmes du
mal à soulenîr le choc ; mais, plutAt que de nous laisser battre, nous eussions pourfendu tout ce monde : le plat de noB épées et quelques petits coups de peinte portés en douceur suffirent ; les chevaux eiTrayés par les cris partirent au galop et nous saat&mes, sous une grèle de pierre!<, dans les chariots, défendant teur approche avgc des lances de théâtre.
« Déjà nous nous croyions hors d'atteinte, lorsque le pas de plusieurs chevaux retentit à quelque distance: c'était le marquis et les siens qui nous donnaient la chasse. Les traîtres passèrent rapidement auprès de nous et nous envoyèrent presque à bout portant une décharge de leurs pistolets.
<' Votre père tomba dans mes bras, blessé à mort, méchamment assassiné : nous l'avons emporté jusqu'à Brest où, n'étant pas comédien, il a été mis en terre sainte. A cette heure, acheva le vieux Rodrigue, il rend compte à Dieu de tout ce qu'il a souffert sur la terre, et il en reçoit la récompense, caries pauvres gens n'ont que cet espoir pour se forliBer. "
COMMENT LE TVITS-SANS-VIN FUT LE TnÉATRE DE LUTTES SANGLANTES, ET PBOCBE DE SA RUINE.
Rodrigue avait raison : les pauvres gens n'avaient qu'à soufTrir sans se plaindre et, malgré la Révérité que
Richelieu montrait pour les grands, les nobles brigands qui dévastaient la province ne redoutaient guère la justice.
Le malheureux Biaise fut pleuré par sa mère, par son fils, par Rodrigue et par les pauvres comédiens dont il avait été le camarade ; mais personne ne demanda justice de sa mort, et le marquis de la Crublaie fut libre de se livrer comme par le passé au plaisir de faire de mauvais vers et de les trouver bons. Le nom de Biaise Dupuits demeura inscrit sur les registres de la Bastille avec la mention : mort dans sa prison, pendant que son corps reposait à cent lieues de là, près de l'Océan.
Le Puits-sans-Vin continua sa fortune médiocre, et nul événement n'est à remarquer jusqu'à la cinquième année du gouvernement de Giulio Mazarini, successeur de Richelieu.
A ce moment, le vent de Fronde commençait à souffler : il arriva cette chose extraordinaire que le peuple se lassa d'être misérable et que le Parlement, chargé de défendre ses intérêts, voulut les défendre en effet. Les débuts furent brillants et chauds les dévouements; le vieux conseiller Broussel se mit à la tète des mécontents et réclama hardiment la remise d'un quart des tailles et l'union de tous les Parlements, et l'archevêque de Gondi appuya les représentations de son autorité.
Mais le dévouement ne fut pas de longue durée : Mazarin était là pour brouiller les cartes et pour démoraliser les gens ; les misères du peuple furent oubliées et les principaux acteurs de la farce se mirent à pivoter
comme les pions d'un échiquier, changèrent quatre ou cinq fois de rôle et arborèrent tour à tour à leur chapeau la paille du frondeur ou le papier du Mazarin. On vit Gondi favoriser à la fois Témeute et la résistance de la cour, sans autre but que d'obtenir un chapeau de cardinal, Brousselse laisser gagner à prix d'or, Mazarin, trois fois chassé par la porte, rentrer par la fenêtre, la reine aller et venir de Paris à Saint-Germain, en fuites et en retours précipités, Condé battre l'émeute et, sitôt victorieux, se retourner contre Mazarin, puis contre l'émeute, et finalement passer aux Espagnols; Turenne, Beaufort et d'Orléans se donner au plus puissant.
Enfin, après cent tours de passe-passe, ce ^fut le Mazarin qui gagna la partie, et le peuple qui paya les pots cassés.
Le Puits-sans-Yin fut fort malmené dans cette occurrence, et voici à quelle occasion.
M. de Condé, serré contre les murs de Paris par M. de Turenne, était tout prêt de succomber, malgré son grand courage, lorsque M"® de Montpensier lui fit la gracieuseté de tirer le canon de la Bastille sur les armées du roi et de lui ouvrir les portes de la ville : il y fit une belle retraite et ses soldats se mirent aussitôt à courir la place, comme en ville conquise, bien qu'on les
eût cantonnés dans le quartier Saint-Marcel. Gondé était frondeur, cela est certain, la preuve en était à la paille qu'il portait au chapeau. Cependant il s^empressa, pour remercier les Parisiens de leur bon accueil, d*ameuter ses gens contre rassemblée des frondeurs qui se tenait à rH6tel-de-Yille : cela convenait à sa politique, les frondeurs d'Orléans gênaient les frondeurs de Gondé, il fallait la vie de quelques hommes pour compromettre M. d'Orléans.
L'exécution fut terrible. Du Puits-sans-Vin, situé, comme l'avons dit, dans la rue du Mouton, on voyait les bandes accourir sur la place de Grève. Hyacinthe, descendu sur le pas de sa porte pour voir ce qui allait se passer, fut enlevé par une troupe qui venait de la rue de la Tisseranderie et perdu dans la foule. Quelques coups de mousquet furent d'abord tirés contre les fenêtres de l'Hôtel-de-Yille, accompagnés de cris perfides : Morl aux Mazarins !
Ce fut le signal du massacre : les malheureux assiégés, à peine défendus par les archers de la ville, et croyant à un malentendu, sortaient d'eux-mêmes en criant qu'ils étaient frondeurs et pour l'Union, et se livraient aux massacreurs. Une troupe d'échevins et de délégués des quartiers, poursuivis par lés gens de Gondé, envahit subitement le cabaret de M"^' Simone et s'y barricada.
Il fallut voir alors le beau carnage ! la vieille maison, pliante déjà sous le poids des ans, craquait du haut en bas et vacillait, menaçant ruine, au heurt des pavés et des madriers dont on battait à toute force ses portes et
ses fenêtres, et ses verrières s'effondraient en cliquetant, versant sur le sol, comme une monnaie, leurs petites vitres désagrégées. La pauvre vieille Simone, terrifiée, perdit connaissance à ce brusque événement et s'affaissa dans son fauteuil, derrière le comptoir ; à ce moment la porte céda et les assaillants envahirent la salle. Ce fut alors un tumulte indescriptible : les échevins et les délégués se défendaient du mieux qu'ils pouvaient, retranchés derrière les tables amoncelées, et se servaient comme de projectiles de tout ce qui leur tombait sous la main ; les brocs, les pots et les bouteilles volaient et se brisaient avec fracas, répandant leurs liquides ; les meubles entassés craquaient et, dans le désordre, on voyait se glisser les longues épées et les lances, cherchant des corps.
Gela dura longtemps, la vue du sang avait grisé les massacreurs ; maîtres de la salle, ils coururent la maison, fouillèrent les chambres hautes, les caves et trouvèrent encore quelques malheureux qui s'y étaient cachés, enfin, le dernier survivant ayant rendu l'âme, toute la troupe vida la salle, courant à d'autres meurtres, et le Puits-sans-Vin resta désert.
Quant Hyacinthe put enfin franchir la porte de sa demeure^ il resta sur le seuil, pétrifié d'épouvante : les corps des assassinés gisaient dans les flaques de vin et de sang, au milieu des débris, comme de bons buveurs roulés sur le sol après une immense orgie, et la vieille Simone, morte, toute blanche et raide dans son fauteuil, semblait présider cette scène.
M. de Gondi obtint son chapeau et prit le nom de car-
dinal de Retz, mais il fut emprisonné; le prince de Condé passa aux Espagnols et revint peu de temps après faire la courbette à Hazarin, puis il y eut amnistie générale, et tout le monde s'embrassa.
DE LA DÉCISION OCË PRIT IIÏACINTUE. SON DÉPART DE FRANCE. AVENTURES DE IIEH. DISTOIRE d'uN PETIT TONNEAU DE
Hyacinthe était seul désormais dans sa muison saccagée. Le secrétaire de la grand'mëre Simone contenait, il est vrai, une somme plus que sudisante pour relever le Puîts-sans-Vin, mais le jeune homme se sentait peu en
goût de continuer le commerce hospitalier ; des projet» de négoce lointain le hantaient depuis longtemps et la crainte d'abandonner la vieille cabaretière l'avait seule retenu à Paris. Libre désormais, il allait pouvoir tenter la fortune.
Dans les dernières années, le trafic avec l'Amérique avait pris un développement considérable ; les navires français sillonnaient l'Atlantique, échangeant des objets de mince valeur contre les riches productions du nouveau monde. Le café, le sucre, le coton, le rhum, la soie, le tabac, la poudre d'or, recueillis dans les Antilles et sur les côtes de d'Amérique, arrivaient en grande abondance sur les marchés français et de rapides fortunes prouvaient que, si les périls étaient nombreux, les chances de réussite étaient grandes aussi. Hyacinthe était de nature hardie et aventureuse, les récits que l'on faisait sur les dangers de la navigation et sur la cruauté des pirates barbaresques étaient peu faits pour le détourner de ses projets.
Deux marchands de sa connaissance, qui faisaient partie d'une compagnie propriétaire de quelques îles dans les Antilles, lui proposèrent de diriger une expédition projetée depuis quelque temps déjà. Il s'agissait d'aller, à bord d'un navire frété par la compagnie, recueillir les produits de la colonie qu'elle avait fondée et de compléter le chargement avec des achats faits aux naturels des côtes de l'Amérique du Sud. Pour son bénéfice, Hyacinthe aurait le droit d'emporter une pacotille à lui appartenant et de rapporter les marchandises qu'il acquerrait en échange.
L'offre était avantageuse, Hyacinthe l'accepta tout de suite ; de leur côté, les marchands savaient que leur affaire était en de bonnes mains ; ils avaient pu apprécier depuis longtemps l'honnêteté d'Hyacinthe, son intelligence et sa fermeté ; et les courtiers étaient rares, qui voulaient se charger de semblables missions, en ce bon temps de brigandage maritime où nul, s'il mettait le pied sur un vaisseau, n'était sûr de ne point aller achever ses jours en esclavage, au service des infidèles.
Il se mit aussitôt en quête d'acquérir, aux meilleures conditions, la pacotille qui devait tenter la cupidité des sauvages, leur faire goûter par avance les bienfaits de la civilisation, et leur arracher les denrées précieuses qu'ils avaient en leur possession : c'étaient de petits miroirs, des colliers de verroterie, des ciseaux, des couteaux, des haches et tels autres menus objets de première nécessité, n loua, moyennant un prix assez avantageux , le cabaret du Puits-sans-Vin, puis, un beau jour, ayant dit adieu à la vieille maison et aux amis qu'il laissait à Paris, il prit le chemin da Havre-de-Gràce, plein de confiance en son heureuse destinée.
Le vaisseau qui devait l'emporter était déjà préparé, c'était un brig de 300 tonneaux, bon marcheur et commandé par un vieux loup de mer qui avait fait ses preuves ; le capitaine Penhoën conaissait tous les secrets de la navigation lointaine, pour avoir été dans son jeune âge quelque peu boucanier et flibustier dans les Antilles ; Tamour l'avait arraché à sa vie d'aventures, il était marié, père de nombreux enfants et établi au Havre. Il ne pouvait cependant s'empêcher de temps à autre de faire
quelque petite excursion dans Bon ancien domaine, au compte des marchands qui voulaient bien lui accorder leur confiance. I! la mérilait du reste, cette confiance, car il avait mis !^a gloire à ne jamais tromper un compatriote ; en revanche, il avait conservé dans aon vieil ftge toute la verdeur de sa haine contre le More, l'Espagnol, le Portugais, l'Anglais et le Hollandais, et il était homme h s'exposer aux plus grands dangers pour leur porter préjudice.
Son brig, le Saint-Jean, était armé de deux canons et sufUsamment fourni de mousquets, sabres et haches d'abordage pour tenir tète aux corsaires, s'il s'en trouvait sur la route. 11 était monté par vingt hommes d'équipage.
Le Saint-Jean prit la mer presque aussitôt; un hon vent soufflait, il fallait se hâter d'en profiter. Hyacinthe se fit rapidement à 1 nouveau genre de vie; — 7^' ^' -I^ -7Ui- "M ^ *" '*'"'' ^^ quelques jours, ~\\\ ^^'^SÊ^'K " ^^ prenait déjà pour un mrh^'^MÊi^^ vieux marin. La société de n) [\f/.-fflHÎ|^^ Penhoën était faite pour lui laire ; cet homme avait eu la vie d'aventures que Hyacinthe avait tant de fois rêvée pour lui-même, et, s'il n'avait pas fait fortune, c'était sans doute à cause de son insouciance naturelle : les occasions ne lui avaient pas manqué.
LE PUlTS-SAiNS-VIiN 83
Il était inépuisable en récits héroïques : son plus beau titre de gloire et sa plus belle aventure, la dernière de sa vie de flibustier, était d'avoir été Tun des vingt-huit qui, sous la conduite de Pierre Legrand, capturèrent le vaisseau amiral des galions d'Espagne par un coup d'audace unique dans l'histoire maritime.
C'est assez dire qu'un voyage aux Antilles lui paraissait une simple promenade, et que les dangers de la mer n'étaient pas pour l'effrayer. Son seul défaut était un amour immodéré pour un petit tonneau de rhum qu'il entourait de tendres soins; il avait, pour le produit de la Jamaïque, une reconnaissance toute particulière, affirmant qu'une simple bouteille de cette panacée l'avait guéri de toutes les maladies qui lui voulaient entrer au corps, et qu'il n'avait jamais souff'ert d'autre médecin à son chevet. — C'est là, disait-il, à n'en point douter, le véritable élixir de longue vie cherché si longtemps par les alchimistes, mages et nécromanciens en leurs rêveries hermétiques; lorsque cette chaude liqueur descend en vous, ne semble-t-il pas que l'on boive à la source de la vie même. Quant à moi, à peine y ai-je trempé mes lèvres que je crois aussitôt avoir vingt ans; la vie me paraît charmante, comme à cet âge, et je sens se réveiller mes forces engourdies. Je ne serais point surpris vraiment s'il m'arrivait de vivre 969 ans, comme Mathusalem, fils d'Hénoch et père de Lamech, car il y a longtemps déjà que je fais usage de ce divin nectar... Regardez, ajoutait-il en élevant son verre à la hauteur du nez de son interlocuteur, ne dirait-on point, en voyant cette belle couleur où brille un point lumineux plus écla-
tant qne le soleil, que c'est bien là Tor potable et qu'il suffirait de remettre la liqueur au creuset pour lui rendre sa forme prem ière et la transmuer en doublons, pistoles et rixdales 1
Ainsi le capitaine, comme un poète amoureux, chantait la gloire du rhum, et charmait les ennuis de la traversée en tenant tête à Hyacinthe. Celui-ci préférait les vins de France, à cause de l'habitude qu'il en avait, et n'en usait du reste que fort modérément, n'ayant point été de ces hôtes qui prennent l'habitude de trinquer avec tous les clients.
C'était le temps que choisissait le capitaine pour raconter ses aventures, jusqu'à ce que, la bouteille étant achevée, il tombât dans une douce somnolence et s'endormît profondément, bercé par le roulis de son navire ; à ce moment-là, on pouvait bien dire que le bâtiment voguait à la grâce de Dieu, car le brave homme eût été hors d'état de donner des ordres pendant toute la durée de son rajeunissement.
Jusqu'aux Açores le voyage se continua sans incidents; la mer était constamment belle et la brise favorable. Quelques voiles seulement se montrèrent à l'horizon : c'étaient d'honnêtes navires qui suivaient tout droit leur chemin, allant à leurs affaires, sans chercher noise aux passants. On relâcha quelques jours aux Açores pour renouveler l'eau et les vivres, puis on prit la route des Antilles. Le vent était tombé, le navire n'avançait plus
que lentement, sur une mer calme et sous un ciel de fe u : l'équipage, ayant mis toutes voiles dehors, se coucha dans les coins d'ombre et le capitaine eut recours,
plus fréquemment que de coutume, à Télixir de longue vie, pour supporter la chaleur accablante qu'il faisait.
Ce sont les heures de paresse et d'engourdissement que choisit le danger pour apparaître, suivant le proverbe arabe ; il apparut en effet sous la forme de deux galères barbaresques qui eurent tout le loisir d'approcher à quelques portées de mousquet du navire sans que personne prît garde à elles. On eût dit, à les voir courir de loin sur la mer bleue, agitant leurs cinquante-deux rames comme des pattes, que deux araignées poursuivaient un papillon blanc endormi à la surface de l'eau.
Ce fut Hyacinthe qui, le premier, remarqua la présence de l'ennemi, mais ses cris d'alarme et ceux de l'équipage tout entier ne purent éveiller le capitaine. Force fut donc au novice voyageur de prendre le commandement de la défense; mais il eut beau, pour son début dans les batailles maritimes, montrer un courage héroïque, l'équipage, terrifié par cette attaque soudaine, ne résista que mollement, et c'est à peine si deux coups de canon et quelques coups de mousquet furent tirés. Les rames des deux galères s'abattirent ensemble sur le pont du brig, à bâbord et à tribord, et la foule entière des Africains, courant sur ce pont fragile, fît irruption de tous les côtés à la fois.
Avec une rapidité qui faisait honneur à l'expérience des corsaires, les prisonniers furent dépouillés de leurs vêtements, et liés sur le pont d'une des galères, pendant que le brig, débarrassé lui aussi de sa toile, était attaché aux deux vaisseaux pirates par de longues amarres et
entraîné vers la côte africaine, comme un voleur entre deux archers.
Cependant, au moment où nos gens se désespéraient, justement émus par Tattente du triste sort qui leur était réservé, et s'efforçaient de s'accoutumer à la pensée d'aller servir les Mahométans en qualité d'esclaves, ou de faucher le grand pré sous le nerf de bœuf d'un garde jchiourme infidèle , comme les malheureux qui gémissaient sous leurs pieds, — à ce moment même, le ciel prenait souci d'eux et, jugeant sans doute la punition suffisante, plaçait sur leur route deux galères de ces pieux chevaliers de Malte qui couraient la mer, comme jadis les chevaliers errants couraient les continents, redressant les torts et prêtant leur appui au faible contre le fort et au chrétien contre le païen.
Ils avaient été avertis par les deux coups de canon qu'avait fait tirer Hyacinthe, — ce qui prouve surabondamment qu'il faut toujours tenter de bien faire, même en une cause désespérée, et que la Providence aide les hommes de bonne volonté.
Ce fut une belle bataille : les chevaliers commencèrent par couler celle des galères que ne montaient point les prisonniers, — la mer engloutit pêle-mêle les cruels pirates et les innocents galériens, chrétiens pour la plupart, qu'elle contenait ; puis ils se retournèrent contre l'autre galère et l'entourèrent comme les vaisseaux barbaresques avaient fait pourlebrig. La lutte devenait forcement iné gale, d'autant plus que les prisonniers du brig, n'étant plus surveillés, s'efforçaient de se débarrasser de leurs liens. Hyacinthe, et le capitaine, que ces deux aventures
avaient tout à fait dégrisé, furent bientôt debout sur le pont et, saisissant les armes de deux Mores couchés à terre, ils se mirent, tout nus qu'ils étaient, à frapper par derrière ceux qui défendaient Tabordage, avec tout le courage de deux hommes qui ont le plus vif désir d'échapper à l'esclavage, aux galères et à la noyade. Leur intervention fut d'un grand secours pour l'équipage des chevaliers et en peu de temps tous les Mahométans furent massacrés ou jetés par dessus bord.
Les malheureux forçats chrétiens poussaient des cris de joie en voyant que leur supplice allait finir, on les déchaîna sur-le-champ et on leur promit de les mettre en liberté aussitôt que la galère capturée serait conduite à l'île de Malte, pour échanger son pavillon noir de corsaire contre la croix de l'ordre. Ils s'éloignèrent aussitôt, en tirant sur la rame de meilleur cœur qu'ils ne l'avaient fait jusqu'alors, et pendant longtemps leurs chants d'allégresse s'élevèrent dans l'air tranquille. Quant à Hyacinthe et à ses compagnons, ils recouvrèrent leurs vêtements et rentrèrent en possession de leur bâtiment.
Le capitaine s'aperçut alors avec désespoir que son petit tonneau de rhum avait disparu : les corsaires, qui partageaient sans doute son goi\t pour la benoîte liqueur, s'étaient hâtés de le transporter sur une de leurs galères. Il s'en allait vers Malte ou descendait dans les profondeurs de l'Océan. Penhoën dut supporter cette épreuve sans se plaindre, il avait quelque honte de s'être ainsi laissé surprendre comme un novice et de ne devoir son salut qu'à des hasards heureux.
Hyacinthe augura bien de cette perte pour la iin de la traversée, et, quand de sincères actions de gr&ces eurent été rendues aux braves chevaliers, les navires se séparèrent, et chacun s'en fut où il voulait aller.
FIN DU VOYAGE. COMMENT LE CAPITAINE PENBOEN PROUVA QV'ïL SE SOUVENAIT DE SON ANQEN MÉTIER.
La traversée fut longue et fatigante, mais elle s'acheva paisiblement. A son arrivée aux Antilies, Hyacinthe trouva les affaires de la compagnie en fort mauvais état.
La discorde régnait sans cesse dans ces petites Iles, grandes de quelques lieues carrées : Français, Anglais, Espagnols, Hollandais et Portugais, un ramassis des plus mauvais garnements de chacune de ces nations, se
molestaient à Tenvî, et la guerre sauvage qu'ils se faisaient se terminait toujours par la destruction de la colonie vaincue et la dévastation de ses récoltes et de ses plantations. Le droit du plus fort était le seul qui prévalût, et la loi du juge Lynch, œil pour œil, dent pour dent, la seule loi du nouveau monde, était rarement appliquée avec impartialité. Gela duraitjusquàcequ'un gros navire, envoyé de la mère patrie, vînt mettre le holà et donner raison à ses nationaux, en couvrant les autres îles debombes, grenades, boulets rouges et autres engins de destructiun.
Hyacinthe, délégué de la Compagnie, eut fort à faire pour charger son navire au plus grand bénéfice de ses patrons ; non contents de se harceler les uns les autres, les minuscules gouvernements étaient en proie à de terribles dissentions intestines : les gouverneurs se succédaient avec rapidité, qu'ils fussent poignardés, fusillés, empoisonnés, brûlés ou simplement déportés par leurs compétiteurs^ et les transactions étaient compliquées de plus d'intrigues et de trahisons que n'en virent jamais les cours italiennes du xv* siècle. Hyacinthe parvint cependant à conclure des marchés avantageux, à l'ombre des canons du Saint-Jean et, après un séjour de plus de six mois à la Guadeloupe, à Marie Galante et aux îles Saintes , le navire mit à la voile vers l'Amérique du Sud, où il devait recueillir le surplus de sa cargaison.
Le commerce était plus facile avec les sauvages; ces pauvres gens donnaient ce qu'on voulait en échange des merveilles de verroterie que leur offraient les hommes blancs, principalement lorsque ces propositions étaient
appuyées par quelques coups des tonnerres que ces hommes blancs porlaient dans leurs mains; l'eau-devie, qualifiée eau de feu, avait aussi grand pouvoir sur eux, car les colonisateurs, avec les bienfaits de la vieille civilisation, ne se faisaient pas faute de répandre ses vices à profusion, et, passant aux yeux des gens de la race rouge pour des espèces de dieux, s'embarrassaient peu de leur donner le mauvais exemple, à l'instar des déïtés de i'antiquilé, dont les mauvaises mœurs sont notoires, si l'on^en excepte l'orgueilleuse Junon, Minerve, Diane et quelques autres.
Cependant Hyacinthe et le capitaine eurent encore à guerroyer dans ces parages. Comme ils traQqunient avec les naturels de la côle, une frégate espagnole, forte de six canons, vint leur faire défense de continuer leurs opérations, arguant que le commerce de la côte appartenait à Sa Majesté Philippe IV, roi de toutes les Espagnes, et que ceux-là seuls qui avaient l'honneur de se dire Espagnols pouvaient commercer avec les habitants, — que, du reste, le roi de France étant en guerre avec le roi d'Espagne, il ne tiendrait qu'à la fré- V^
gâte de s'emparer du brlg, selon les lois de la marine, et que c'était un effet de sa magnanimité si elle permettait au vaisseau français de partir sur-le-champ.
— J'ai l'honneur de me dire Français, répondit Pen-
hoên, ce qui est bien autre chose I Quant à la prise de possession de votre roi, je n'en ai eu connaissance et je ne m'en'soucie guère ; apprenez, en outre, que je ne suis point homme à obéir à vos pareils, que Ton m'a compté naguère parmi les plus célèbres flibustiers de Tîle de la Tortue, que Tamiral de vos galions doit avoir conservé de moi un mauvais souvenir, s'il lui revient quelquefois à la mémoire que vingt-neuf braves gens, un beau jour, vinrent, après s'être coupé la retraite en brûlant leur navire, le prier de leur abandonner le sien, ce qu'il fît avec beaucoup de grâce, en remerciement de quoi les vingt-neuf dont je parle le déposèrent en sûreté sur la terre ferme, où il est encore, s'il a plu à Dieu de l'y laisser. Quant au reste, six canons espagnols ne sauraient faire peur à deux canons français. »
Les Espagnols répondirent qu'ils feraient respecter leurs droits, et ces paroles discourtoises étant échangées, chacun remonta sur son navire pour se préparer au combat. En ce moment la nuit tombait.
Hyacinthe eût fort bien laissé le champ libre aux Espagnols, car il était marchand plutôt que guerrier et, sans craindre pour lui-même, il craignait fort pour sa cargaison ; mais le capitaine ne l'entendait pas de cette oreille-là ; céder à un Espagnol, mille bombes I plutôt mourir cent fois I II avait à cœur de prendre une éclatante revanche de l'affaire des galères barbaresques, et il la prendrait sur ces Espagnols, puisqu'ils avaient l'audace de lui chercher querelle. Pour lui, du reste. Espagnols ou Mores, c'était tout un: il y avait les Français,
LE PUITS-SAiNS-VIN 93
el il y avait Tennemi, il eût été impossible de le faire sortir de là. En réalité, le vieux boucanier regardait d'un œil d'envie celte belle frégate dont la poupe toute dorée émergeait de l'eau bleue, comme un palais flottant, avec ses petites fenêtres et ses fines sculptures ; et, ses instincts d*écumeur de mer se réveillant, il ne pouvait résister au désir de tenter encore une fois la fortune.
La nuit se passa en préparatifs. Les bons sauvages, comprenant qu'il y avait noise entre les hommes blancs, accoururent en foule sur le rivage, priant du fond du cœur leur manitou de bois de faire qu'ils se foudroyassent jusqu'au dernier, avec leurs tonnerres. Au lever du jour, dans la calme brume du matin, les deux navires se saluèrent d'une bordée de projectiles; tous les tonnerres éclataient à la fois.
A ce bruit, les naturels furent saisis d'une telle frayeur qu'ils s'enfuirent sur la colline prochaine, pour voir de plus loin la lutte des géants.
Cette lutte était fort inégale, et, malgré la confiance que le capitaine avait dans ses canons français, les Espagnols eurent presque aussitôt l'avantage. A la troisième bordée, le grand mat de brig tomba, coupé par le pied, sur l'un des deux canons, et si malheureusement qu'il fut impossible de débarrasser la pièce sur le champ et de la remettre en état de service. A cette vue, un long cri de triomphe s'éleva du navire ennemi. La situation devenait critique pour nos gens, leur canon fit quelque dommage dans la mâture de l'Espagnol et lui démonta deux pièces, mais sans causer de préjudice sérieux.
A la cinquième bordée, le second mât du brig tomba
comme le premier, écrasant dans sa chute quatre combattants, brisant par le milieu le troisième mât et couvrant le pont de ses agrès. Le Saint-Jean était rasé comme un ponton, quelques boulets au-dessous de la ligne de flottaison allaient suffire maintenant pour le couler à fond, et pour noyer la fortune du malheureux Hyacinthe. Le capitaine écumait de rage, et c'est à fce moment qu'il montra ce qui restait en lui de Taudace et de la témérité de ses jeunes années.
Il réunit sa troupe et en quelques mots lui fit pari de la résolution désespérée qu'il venait de prendre : les deux barques de brig purent être mises à la mer et, pendant que les Espagnols chantaient Te Deum, croyant la victoire complète et leurs ennemis en fuite, les deux coquilles de noix, parées avec une rapidité merveilleuse, s'avancèrent, cachées par la fumée, à la conquête du gros navire.
Le seul espoir des Français était dans l'extrême promptitude de leurs mouvements : avant que les quatre pièces eussent pu être braquées sur elles, les barques se rangèrent à la poupe de la frégate, sous les petites fenêtres du gaillard d'arrière.
Ils étaient dix-huit, un de moins qu'à l'attaque du galion, autrefois ; en tête se trouvaient le capitaine et Hyacinthe, la hache au poing, les pistolets à la ceinture, le coutelas entre les dents, parfaitement résolus à vaincre ou à périr. Ils grimpèrent comme des furieux, s'accrochant aux sculptures qui ornaient l'arrière du navire et en un moment parvinrent dans les cabines. La fortune
se déclarait pour eux, décidément : ils trouvèrent le magasin d'armes sans défense, les Espagnols, convaincus qu'ils allaient en quelques bordées couler leur adversaire et ne redoutant point une aussi soudaine attaque, avaient négligé de s'armer pour un combat d'abordage, corps à corps ; ils restaient les mains vides, terrifiés, auprès de leurs pièces inutiles, devant cette poignée d'enragés qui s'abattaient sur le pont comme ces lames traîtresses qui surprennent les marins imprévoyants.
Le combat ne fut pas long : les Espagnols se rendirent à merci ; saisis l'un après l'autre et soigneusement garrottés, ils furent déposés à terre, où ils devinrent ce qu'ils purent, — ce sont les lois de la guerre I
Le capitaine Penhoën répara rapidement les avaries de la frégate, accosta le Saint-Jean qui flottait désemparé et fit passer son chargement sur la frégate. Le soir, à la brune, Fex-navire espagnol, pavillonné aux couleurs françaises, mettait à la voile pour l'Europe, poursuivi par les injures des vaincus et leur laissant cependant, par magnanimité, la carcasse de Saint-Jean, de laquelle des hommes industrieux pouvaient fort bien tirer quelque parti.
Après cette glorieuse affaire, le retour s'eff'ectua sans autre aventure. Penhoën, en touchant le port du Havre, jura que la prise de la frégate couronnerait sa vie d'écumeur de mer ; la vente de son vaisseau suffirait pour le rendre riche; il reçut de la compagnie les louanges qu'il méritait et eut sa part du bénéfice ; quant à Hya-r
cintbe, ses marchandises veadues, il se trouva à la lëte de cinquante mille livres, ce qui constituait, à cette époque, une fortune imposante.
e«ÀIfSEIIR Iffi HTACINTBE DUPUITS. DE LA GUERRE GALANTE QUE FAISAIT LE ROI LOUIS ZIV.
Hyacinthe fit plusieurs autres voyages en Amérique, le chiffre de ses affaires grandissait rapidement, bientôt il put avoir deux navires en sa possession et acheter une coocessioa.
A ravènement du ministère de Golbert, il était devenu l'un des plus notables trafiquants des produits du nouveau monde. Le ministre eut quelquefois besoin de consulter le marchand, pour les réformes qu'il méditait dans Tadministration delà marine et du commerce, et, du premier jour qu'ils se virent, les deux hommes se comprirent et s'aimèrent. Golbert était violent et emporté, mais le plus accessible du monde au raisonnement, il aimait passionnément la vérité et servait la cause de la France et du roi avec une fidélité et une honnêteté qui font de lui Tune des plus pures gloires du pays ; il trouva en Hyacinthe Dupuits l'homme dont il avait besoin pour connaître très exactement la situation de nos colonies. La véracité était à ses yeux un grand mérite, car — a beau mentir qui vient de loin, et les relations qu'il avait obtenues des autres négociants français lui étaient apparues comme entachées de flatterie ou dénaturées par l'intérêt personnel. Golbert, comme son maître Mazarin, savait juger les hommes et les employer pour le plus grand bien de l'Etat ; Hyacinthe fut chargé de missions dangereuses et difficiles, il s'en acquitta avec une bravoure et un désintéressement au-dessus de tout éloge, et, si ce dévouement ne profita guère à ses intérêts, il en fut du moins récompensé par la faveur avec laquelle le ministre le traita.
Hyacinthe en était digne. S'il avait hérité de l'esprit d'aff'aires de la bonne ménagère Simone, il avait aussi la franchise d'allures du grand-père Jacquot : l'ambition du pauvre capitaine revivait dans l'âme du petit-fils, ambition très louable, très noble, qui semblait pousser
tous les membres de cette famille à reconquérir une place perdue parmi ceux qui prennent part aux affaires publiques et s'approchent de ce soleil vivant qui éclaire Tétat monarchique, et loin duquel tout n*est que ténèbres, misère et ridicule, comme disait M. de Vardes, le roi.
Peut-être avaient-ils raison, le vieux héros, compagnon d'Henri IV, l'artiste de génie, arrêté dans son essor, et l'honnête marchand, prêt à se dévouer aux intérêts de son pays, de se croire une origine illustre et un sang pur ; peut-être aussi cette croyance était-elle vaine, mais elle avait pour résultat d'entretenir en eux l'amour des vertus élevées qui font les bons citoyens, et ce mystique trésor de la famille était semblable à celui que le laboureur de la fable promet à ses enfants.
L'heure était favorable aux gens de bonne volonté, à quelque classe qu'ils appartinssent. Golbert avait fait entrer la bourgeoisie dans le gouvernement, et le roi permettait à son valet de chambre Molière de railler publiquement sa noblesse : une ère de justice allait-elle commencer ? La magistrature et l'administration se réorganisaient ; dans les campagnes, Jacques Bonhomme relevait un peu la tête et ne tremblait plus si fort en regardant son seigneur, car la justice du roi, les grands jours allaient venir, et les intendants royaux primaient la vieille puissance féodale. '
Hyacinthe seconda ces réformes de tout son pouvoir, et son pouvoir était grand, car ses coffres s'emplissaient maintenant avec une rapidité merveilleuse : la mer étant libre, purgée de ses pirates, les lointaines colonies reformées, soumises à la volonté du roi et protégées par
lui, les trésors du nouveau monde arrivaient facilement, et l'écoulement en était rapide^ dans un état aussi prospère. Haycinthe prit part à presque tous les grands travaux de Tépoque et fournit des fonds considérables pour l'entreprise du canal des deux mers. Le rachat par l'Etat des comptoirs qu'il avait fondés aux Antilles et sur la côte américaine termina sa rapide fortune.
Il avait maison montée, vivait largement, bien qu'avec une simplicité puritaine et, quoique ses nouveaux amis de la cour s*appliquassent à ne le nommer autrement que M. du Puits^ il sut éviter les travers de M. Jourdain et ne voulut pas devenir un homme de qualité malgré le roi et d'Hozier. Golbert ne restait-il pas M. Golbert I
Un sentiment de piété filiale lui défendait d'oublier l'humble demeure où son père et son grand-père avaient vécu. Le Puits-sans-Vin, quitté depuis quinze ans, luttait toujours contre la mauvaise fortune : sa façade, sommairement restaurée depuis l'horrible massacre de la Fronde, avait de nouveau subi les injures du temps et la bicoque montrait piteux et sombre visage au milieu des maisons nouvellement construites et des cabarets rivaux dont les couleurs brillantes attiraient le regard des chalands : les pauvres gens qui en avaient pris possession n'avaient point d'assez gros bénéfices pour lui donner l'air de prospérité nécessaire. Hyacinthe le fit reconstruire en partie et n'épargna rien pour en faire le plus confortable cabaret de tout Paris, puis il congédia ses anciens locataires avec une forte indemnité et donna la
gérance du nouveau Puits-sans-Vin aux enfants du comédien Rodrigue, mort depuis peu sans laisser un sou vaillant. Il en conserva toutefois la propriété, car il n'eût voulu pour rien au monde que celte maison eût d'autres possesseurs. N'était-ce point son fief, à lui : il en portait le nom.
Il allait se retirer chez lui pour y vivre tranquille, attendant que Ton eût besoin de lui, lorsque Golbert l'appela de nouveau. Le roi venait de déclarer la guerre et la campagne de Flandre se préparait ; le ministre chargea Hyacinthe d'établir le service des vivres. C'était une grosse affaire, non pas à cause du grand nombre de troupes mises en campagne, mais parce que toute la cour devait accompagner le roi.
Ce fut une fête, un brillant tournoi : le jeune roi n'avait qu'à se montrer pour que les villes se rendissent, suppliantes, comme au dieu Mars en personne; quelquefois cependant on donnait l'assaut, pour en offrir le spectacle aux dames.
Sur la colline voisine, commodément assises dans les carrosses dorés, elles assistaient à la bataille, et il y avait juste assez de danger pour qu'elles eussent le petit frisson tragique : au loin, près des tranchées, un groupe bariolé, le roi et les princes, montés sur ces gros chevaux luxembourgeois, chers à Van der Meulen, qui caracolent et se dressent sur leurs pieds de derrière, comme dans les bronzes des places publiques : le roi reconnaissable aux panaches rouges de son chapeau et monsieur de Turenne à son vêtement noir orné de rubans verts.
un HISTOIRES D'AUTREFOIS
d'une simplicité militaire. Les aides de camp étaient là, inclinés, parlant au roi, ou galopaient à travers la plaine, penchés sur le cou de leurs cheranx ; puis tout au loin, au pied des murailles de la bonne cité flamande, la foule des assaillants, les tourbillons de famée, le tonnerre et les cris, et les jeunes officiers, Tépée au poing, dans des poses héroïques, qui enlevaient leurs hommes, rivalisaient d*audace et de folle bravoure, en songeant qu*ils étaient anxieusement cherchés, suivis du regard, que les cœurs des dames battaient à se rompre, que les vainqueurs auraient de doux sourires, les blessés des soins touchants et que les morts seraient pleures par de beaux yeux.
La ville prise, le triomphe commençait : le roi revenait vers les carrosses, couvert d'une nouvelle gloire, at» tendant les magistrats de la ville qui devaient présenter les clefs, à deux genoux, en faisant amende honorable.
Hyacinthe fut d'un grand secours à Colbert et à Louvois pour l'organisation de cette immense partie de plaisir, car il n'était point aisé de trouver où loger tous ces grands seigneurs et leur innombrable suite, et de fournir les vivres assez à temps pour que rien ne manquât à des gens qui n'avaient point l'habitude de faire campagne. En courant le pays, il voyait de près la misère qu'engendrait cette gloire et il entendait les cris de détresse de ces gens qui avaient le bonheur de devenir les sujets de Louis XIV : dans ces petits intérieurs dont les peintres flamands et hollandais nous ont conservé le doux bien être rustique, la guerre était entrée,
le soldat brutal, qui décroche les jambons pendus à Tâtre, dévalise la cave, renverse le berceau du pied, fait s'enfuir effrayés la femme et Tenfant, force le mari à lui servir de valet et, gris et repu, s*amuse encore à tout briser dans la maison pour prouver qu'il est le maître.
Et celui-là aussi était à plaindre, et digne d'excuse, malgré sa rudesse et sa cruauté : cette licence de mal faire impunément n'était-elle pas le loyer de longues années malheureuses, dans la pauvre vie de garnison, depuis le jour où le racoleur avait obtenu qu'il fît sa croix, au bas d'une feuille d'engagement, par des promesses menteuses et l'appât d'une poignée d'écus aussitôt regagnés au jeu ; les meilleurs n'y pouvaient rien et M. de Turenne lui-même, à vouloir faire respecter l'habitant, eût perdu l'amour qu'avaient pour lui ses soldats. On en pendait quelques-uns pour l'exemple, dans les commencements, puis on laissait faire.
La campagne fut terminée en trois mois et toute la cour revint à Paris pour chanter les Te Deam et organiser les réjouissances ; mais la paix ne devait pas durer longtemps, Hyacinthe reprit les grosses bottes de voyage et enfourcha de nouveau le cheval de guerre : le roi repartait pour conquérir la Franche-Comté. Trois semaines suffirent, cette fois, pour exécuter une brillante marche militaire, et les quatre années de paix qui suivirent permirent à Colbert d'achever les belles créations qui devaient illustrer le règne de son maître, plus que ses faciles victoires. A ce moment, malgré l'économie du ministre, les splendeurs de Versailles commençaient à
lOi HISTOIRES D'AUTREFOIS
SOI tir de terre : au joli rendez-vous de chasse de briques roses qu'avait fait bâtir Louis XIII s'ajoutaient les lourds et majestueux palais de Hansard. Les millions s'écoulaient et le trésorier du roi, qui jusque-là avait pu équilibrer les dépenses et le rendement des impôts, se vit obligé d'emprunter sur l'avenir.
Ce fut alors que Hyacinthe arriva au sommet de sa gloire : ce petit marchand, qui avait commencé par une pacotille de verroteries, prêtait à l'Etat maintenant, prétait aux grands I Sa fortune, accrue sans cesse parle trafic de ses navires, lui permettait de tenir un rôle de préteur généreux et d'aider de tout son pouvoir son cher maître, le vaillant Colbert, qu'épuisait une double lutte contre la misère publique approchante et les exigences toujours plus grandes d^un roi prodigue. Les plus grands seigneurs, ruinés par le faste auquel on les obligeait, venaient frapper à la porte de Dupuits, et il n'était pas de caresses qu'ils n'employassent pour figurer sur son livre de crédit ; mais lui^ qui ne se fiait guère à tous ces beaux semblants d'amour, n'ouvrait sa caisse que contre de bonnes hypothèques prises sur leurs terres patrimoniales. Le roi le voyait volontiers et lui donnait des marques publiques d'amitié. Plusieurs fois même, il lui fit, au moment des plus gros emprunts, la promesse de l'anoblir, — promesse qui ne se réalisa jamais, mais Hyacinthe avait l'âme trop haute pour en faire la condition des services qu'il rendait; en outre, il dut, bien malgré lui, accepter en échange des intérêts que l'Etat ne pouvait lui payer, la traite de plusieurs impôts.
Mais celle fonclion de traitant, qui enrichit & celte époque tant de gens de conscience facile, fut plus nuisible qu'utUe à ses intérêts , car il ëtait peu fait pour contraindre le populaire à rendre tout l'argent des contributions, plus lourdes de jour en jour.
Ce fut vers ce temps < qu'il se maria; il avait cinquante-deux ans :
M"* du Hennin, qui était d'une petite noblesse de robe, voulut, pour prix de la mésalliance à laquelle elle avait consenti, mener un train de duchesse.
Elle se mit tout de suite k plonger ses petites mains dans les coffres du bon traitant, qui volontiers la laissait faire, car il était tout au bonheur de l'adorer; deulc ans après, elle lui donna un fils, qui fut baptisé du nom de Jean.
A cette occasion, tous les gens de cour briguèrent l'honneur de tenir le petit enfant sur les fonts baptismaux. M'" du Hennin voulut qu'Hyacinthe donnât au roi, dans l'hfttel qu'il avait acheté, une fête qui fut comparable à celles de l'intendant Pouquet. Il y eut soupers, arcs de triomphe, carrousels, ballets, comédie du scieur Molière ; cela coûta gros, deux frégates chargées d'ivoire
106 HISTOIRES DACTREFOIS
a'iiUHitenl pas suffi pour payer la àépeote, maïs la toaitidératiitn que le financier en retira fat coasïdérafale tt H" Dupuits eut la joie de se voir jalousée par les premiijrea rcmmes du rovaume.
DÉCADENCE DE HYACINTHE DUPUITS. PETITES UISÈRES DU PETIT JEAN, SON FiLS. LA FIN DU SIÈCLE.
Cependant la cam pagne de Hollande était commencée, brillante au début, mais bientôt arrêtée par l'héroïque défense d'Amsterdam et la valeur de Guillaume d'Orange; le crédit de Colbert baissait de plus en plus, l'influence de Louvois l'emportait. Les années s'écoulèrent, agitées par des guerres continuelles jusqu'à la paix deNimègue, qui ferma l'ère glorieuse du règne. Quatre ans après Colbert mourait, presque disgracié, mais soutenu et
consolé dans ses derniers jours par celui qui avait été son appui et le confident de ses amertumes, Hyacinthe Dupuits.
Le maître mort, la faveur du disciple décrut aussitôt, et il y avait surtout, dans la mauvaise humeur que le roi montra pour Dupuits, la haine du débiteur insolvable pour son créancier ; mais la rupture n*eut lieu qu'en 1685, à l'occasion de la révocation de Fédit de Nantes. Golbert avait toujours fait ajourner cette mesure cruelle, Dupuits eut Taudace de la blâmer devant le roi : il pensa y gagner un logement à la Bastille et d'avoir son nom sur le registre d'écrou, au-dessous de celui de son père. Cependant, craignant peut-être que cette mesure ne fût mal interprétée et ne décourageât les gros prêteurs, le roi se contenta de défendre â Dupuits de reparaître à la cour.
Ce fut le commencement de la décadence du pauvre homme ; des troubles éclatèrent dans son ménage à la suite de cette disgrâce : M^^® du Hennin ne pardonna pas â son mari l'excès de franchise avec lequel il avait parlé au roi, et ne put se consoler d'être éloignée de la cour, au moment même où elle commençait de s'y faire admeltre, qu'en dépensant plus follement que jamais les écus de la traite. G*était de quoi Hyacinthe s'inquiétait peu, il aimait encore assez sa femme pour trouver bien qu'elle vécût â sa fantaisie, pourvu qu'elle fût heureuse.
Son caractère s'était assombri. Il s'était tourné vers 1 jansénisme depuis peu, et il avait fait la connaissanc d'Arnaud et de Nicole ; leurs doctrines austères lui plai
salent par ropposition qu'il y trouvait avec la vie fastueuse et dissipée de la cour; il se renferma chez lui, étudiant les livres de ces hommes en qui naissait déjà, inconsciente, la révolte de la raii^on.
II prit goût à s'occuper de l'éducation du petit Jean. L'enfant montrait déjà un esprit charmant et trait pour trait ressemblait, avec une plus grande délicatesse qu'il tenait de sa mère, au portrait de son grand père Biaise, pieusement conservé dans la famille. Hyacinthe voulut lui faire donner l'éducation qui lui avait toujours fait défaut d lui-même, — ce qui bien souvent lui avait valu les dédains de la précieuse M'" du Hennin. Hais le petit Jean se prenait peu aux charmes du rudiment, et on ne le voyait appliqué sur le gros livre que pour en couvrir les marges de frustes dessins, au grand désespoir de son gouverneur, maître Hatribus, qui ne pouvait concevoir qu'un enfant, si léger qu'il fût, ne prit pas un plaisir extrême aux « Extraits des autettrs profanes > .
Le pauvre Jean, malgré l'amour que son père avait pour lui et le bien qu'il lui vouloit, eut donc la dure enfance, pleine de misères, de pleurs et de coups de férule, des innocents qne la Muse tourmente déjà. Et le pédant qui le gouvernait mit k le contraindre de goûter les délices du jardin des racines grecques la même àpreté que mettait M. de Villars à convaincre les parpaillots de«
bienfaits du catholicisme. Mais ce fut l'inconsciente passion de Fenfant qui triompha, à la fin, après plusieurs années d'une lutte homérique, car il ne retint absolument rien du fatras grec et latin dont on lui avait bourré la cervelle, et le sieur Lebrun, ayant vu par hasard ses bonshommes, pria Hyacinthe de lui confier l'enfant, en lui promettant d'en faire merveille.
Jean avait quatorze ans : c'était un joli enfant, d'une grâce un peu féminine, et dont l'œil brun se voilait parfois de tristesse. Contrairement aux prévisions de son père, il fit peu de progrès chez Lebrun, dont le génie sombre et tourmenté lui déplaisait. A la mort de celuici, il entra chez Pierre Mignard, que le roi venait d'élever à la charge de premier peintre et dont il fut le seul élève ; là encore il ne travailla guère et Hyacinthe dut conjecturer avec chagrin que son fils ferait peu d'honneur à la famille. Quant à M"® du Hennin, elle avait levé les bras au ciel et s'était trouvée mal plusieurs fois de suite en apprenant que son fils allait avoir un métier. Du coup elle rompit toutes relations avec son mari.
Hyacinthe, pour se consoler des sujets de tristesse qu'il trouvait chez lui, s'était remis tout entier à ses aff'aires, fort négligées depuis quelques années. Il fut eff'rayé du mauvais état dans lequel elles se trouvaient : le commerce mourait, les douanes dont on l'avait payé rapportaient peu, l'État ne pouvait lui rendre les sommes prêtées, les grands seigneurs, ses débiteurs, recevaient ses gens d'affaires comme il convient que de nobles
créanciers reçoivent des hommes de lésine, c'est-à-dire en les jetant à la porte, quand ils ne les faisaient pas bâtonner d'importance. Les procès qu'il faisait s'éternisaient, les terres seigneuriales sur lesquelles il avait pi^is des gages ne rapportaient plus rien, à cause de Taffreuse misère des pauvres gens. Pour comble de malheur, le roi s'élant mis mal avec tous ses voisins, les corsaires étrangers recommencèrent à courir les mers, et ses vaisseaux furent pris, comme du temps des pirates barbaresques. Brochant sur le tout, la très noble M"® du Hennin gaspillait ses derniers écus avec une grandeur royale.
Ces malheurs arrivèrent, non pas tous ensemble, mais Tun après l'autre, avec la continuité d'une irrémédiable décadence, marquant d'une pierre noire chacune des années de cette sombre fin de siècle, où la France agonisait sous le mortel gouvernement de M"* de Maintenon.
Enfermé dans son palais, le vieux Louis XIV, sévère et morose, semblait porter le deuil de sa gloire, mais il ne faisait rien et ne voulait rien laisser faire pour que la misère de son peuple fût soulagée.
Hyacinthe fit l'impossible pour reconstituer safortune : les spéculations qu'il tentait ne rapportaient rien, l'avoir public étant ruiné et représenté par des assignats de nulle valeur. Avec Fénelon, Boisguilbert et Vauban, il chercha passionnément le remède à tous ces maux ; mais Fénelon fut écarté, Boisguilbert exilé, Vauban traité de fou dangereux, lui-même dédaigné. En 1708, il dut refuser à sa femme l'argent qu'elle demandait : Desmarets, le trésorier public, ne payait plus.
La chétive pécore en mourut de chagrin.
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