COMMENT JEAN DEVINT UN BON PEINTRE, ET COMUENT IL SE MARIA
Le pauvre Jean resta tout seul sur la terre. II avait Irente-quatre ans et, malgré cet âge d'homme, il était tout aussi incapable de se gouverner dans la vie qu'un enfant de quinze ans. Des amis de son père lui conseillèrent d'habiter les chambres hautes du Puils-sans-Vin, et de louer le cabaret, moyennant sa nourriture, qu'ily prendrait. 11 ne fallïdt pas espérer en tirer davantage en l'état de gène où les gens se trouvaient. La dernière fille de Rodrigue venait de mourir, justement ; Jean
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trouva d*honnéles personnes qui consentirent à cet arrangement et remplirent loyalement leurs engage* ments, sans abuser de TindifTérence de leur propriétaire pour tout ce qui touchait les choses de la vie.
Jean se trouvait parfaitement heureux et ne regrettait rien des splendeurs de sa fortune passée ; l'immense grenier du Puits-sans-Vin lui faisait un atelier très confortable et les modèles ne lui manquaient pas, car il pouvait les choisir parmi les habitués du cabaret. La grande décoration était défunte, le vieux roi avait fini de faire représenter sa gloire sur toutes les murailles de Versailles, et Jean ne regrettait guère Fart pompeux qu'avaient voulu lui enseigner ses premiers maîtres ; il n'était point fait pour les fanfares de l'allégorie et ne prenait aucun plaisir à peindre, sur des nuages, le char doré du roi-soleil, drapé en empereur romain, que traînent des chevaux sans traits ni brides et qu'escortent des femmes ailées portant les attributs de la Gloire, de la Renommée, de l'Abondance et de la Royauté ; il ne comprenait guère non plus le charme des paysages correctement composés, avec leurs lointains profonds, leurs masses de feuillage symétriquement disposées et leurs bergers de convention qui méditent sur des ruines; et la religion galante de son second maître Mignard ne le satisfaisait pas davantage. Jean rêvait un art plus humain, une poésie plus réelle, il lui semblait qu'il n'était pas besoin d'aller chercher des sujets si loin, dans le rêve des anciens poètes, et que la fantaisie mythologique, malgré sa grâce et sa grandeur, ne devait cependait pas êlre l'unique objet de la peinture.
LE PUITS-SANS-VIN iil
La naïveté de son caractère, la parfaite bonne foi qu'il mettait en toutes choses, et peut-être aussi Tabsence d'éducation classique lui firent apercevoir ce que personne ne voyait à cette époque, la beauté de la nature dans ses plus communes créations : quelques tableaux d'intérieur flamands et hollandais, que son père avait rapportés de la guerre de Hollande et qui avaient été sauvés du désastre, furent ses initiateurs : un cabaret aux ombres rousses, qu'éclairait un rayon de soleil, deux scènes familières, d'une couleur délicate, et un magistral portrait d'enfant où éclataient la vie et la lumière.
Jean se mit à peindre des portraits, des scènes de la vie commune et des natures mortes. Les modèles les plus vulgaires le tenaient des heures entières sous le charme, attentif aux jeux de la lumière, et il lui suffisait, pour faire chanter ^toutes les harmonies de la couleur, de quelques humbles objets de ménage, un verre de vin, un pot de grès et quelques pêches, sur lesquels passe un rayon de lumière.
Mais le portrait l'intéressait par dessus tout, et volontiers il faisait pour rien celui des buveurs du cabaret. Le buveur s'installait, la pipe aux dents, devant une cruche de vin, et la séance durait tant que durait la cruche. Mais les portraits qu'il exécutait ainsi ne ressemblaient en rien à ceux du maître Hyacinthe Rigaud, où l'on voit, sur des fonds de draperies qu'agite un impétueux vent d'apothéose, les tètes de seigneurs ou de bourgeois qui se gonflent, se forçant aux expressions grandioses et majestueuses, au milieu de la perruque
iiS HISTOIRES D'AUTREFOIS
bouclée qu*aiicun souffle ne défrise ; sous sa brosse sincère, la tête de Tivrogne apparaissait, telle que Bacchus lavait faite, blafarde, avec le nez fleuri delà fleur bleue du vin, ou truculente et pourprée; et il les habillait comme ils Tétaient réellement, avec leurs gros habits de drap fripé, usé au col et aux coudes, leurs simples jabots de dentelle blanchis au safran, leurs culottes de velours miroité, leurs bas de laine, leurs gros souliers à boucles et leurs tricornes déformés par le soleil et par la pluie.
Les camarades riaient et s'extasiaient, pendant que le portraicturé faisait mauvaise mine, car il est toujours dangereux de montrer aux gens ce qu'ils sont et toute vérité n'est pas bonne à dire, même en peinture ; mais, lorsque la bonne aubaine lui arrivait de peindre une belle flUe ou quelque jolie ménagère aux couleurs frai* elles, nul n'accusait alors la vérité de sa peinture, et les petites personnes souriaient de plaisir de se voir si bien reproduites, avec leur sourire le plus mignard, sous la cotte de fulaine et la coifl'e d'étamine.
Parfois aussi, il composait de petites scènes d'intérieur; c'étaient des départs pour l'école, la gouvernante remettant à l'enfant ses livres et son chapeau, en lui faisant promettre qu'il sera sage, des pourvoyeuses pliant sous le poids des provisions, des enfants jouant aux cartes, à la poupée, au toton, aux bulles de savon, au jeu de l'oie ; des mères laborieuses, des repas en famille, des peintres à leur travail, des écureuses de cuivre ; sa manière, d'abord un peu lourde, s'était peu ÙL peu affinée par l'observation, et la délicatesse de sa
louche donnait de Tintérêt aux plus ordinaires sujets. Cependant les amateurs ne prenaient point garde à lui et cette peinture bourgeoise ne semblait pas digne d'entrer dans la galerie des riches connaisseurs.
Bientôt d'autres sujets le tentèrent ; les comfediens, en souvenir du capitaine Rodrigue — lequel, depuis sa mort avait été par tous déclaré inimitable comédien, — avaient, pendant que ses enfants gouvernaient le Puitâsans-Vin, repris la coutume de fréquenter le cabaret. Jean peignit les comédiens, en habit de ville, avec leur figure glabre, brûlée par les cosmétiques, par la poudre de baleine et le blanc de talc, et aussi en costume de théâtre, adonisés. ou grimés pour leurs rôles, dans des vêtements de satin, de pourpre ou de bure, et cela lui donna l'idée de peindre des scènes de la comédivi italienne. Pour cet art nouveau, pour ce mélange charmant de fantaisie ou de réalité, il trouva une touche plus légère, plus brillante ; dans ses toiles, les Cidalises, les Eglés, Léandre, Pierrot, Arlequin, Gilles, les Gapitans, Truffaldin, Zerbine, Scapin, Gassandre et Tâne se mirent à jouer silencieusement leur pantomime, pour amuser et instruire les hommes, dans leurs rôles d'amoureux, de méchants, de niais, de glorieux, de trompés, de trompeurs, de bernés et de sages, non plus devant des décors de toile grossièrement enluminée, mais au milieu de la nature elle-même, dans lair bleu, sur les verts gazons, sous les ombrages qui laissent apercevoir des horizons de montagnes lointaines.
De grands seigneurs remarquèrent ces ouvrages et offrirent des sommes assez importantes pour les possé-
der, cela enrichit quelque peu Jean, qui du reste n'y tenait guère, pourvu qu'on fût conlenl de son travail. Il prenait l'argent et le mettait dans son tiroir, sans s'inquiéter des nouvelles spéculations du système de Law, dont tout le monde parlait déjà et qui allait bouleverser les ûnances de la France.
Vers 1716, arriva au cabaret du Puits-saos-Vin une petite paysane du Gâtinais, nommée Armande, qui était filleule de la maîtresse du logis et qui venait pour servir sa marraine. Elle était tonte rose dans son bonnet de village, plus délicate de nature que ne le sont généralement les filles grandies aux champs et son inépubable fcaité emplissait de rires la vieille maison. Jean prenait plaisir à la voir courir dans la salle, active et adroite à servir la clientèle, la jupe retroussée, avec ses grandes manches retenues au coude et son corps de bazin toujours orné de quelque Acurelle. Il fit son portrait, une fois, deux fols, dix fois, et, d'après elle, créa toute une légion de servantes : servantes à la fontaine, servantes cousant, repassant le linge, l'épluchant les légumes. Armande s'amusait fort d'être ainsi représentée et s'était prise d'inconsciente amitié
pour ce peintre
qu'elle, il est vn
tnpiicilé de
grand et si hon, deux fois plus âgé , mais que la naïveté de son Ame et la ie avaient laissé presque enfant ;
Jciin, de son côté, s'effrayait à la pensée que cette enfant,
si pure et si jolie, s'en irait bientôt pour ëlre mariée à quelque lourdaud. Il arriva que cet homme, Bans respect des convenances sociales, le Bis du riche traitant, créancier du roi et ami du grand Colbert, le fils de M"' du Hennin, demanda et obtint en mariage la petite Armande Rifllel, dont le^ parents cultivaient la terre de Bardilly, en Câlinais.
De cette union naquirent deux jumeaux, un garçon et une fille, qui furent appelés Claude et Rose.
ORANDBVR DU PLITS-SANS-VIN. RÈGMB DE KADAUE ARHANDE. QUEL HAIVAIS TOUR LU JOUA UONSIEUB lAT.
SouBces dehors charmants qui avaient gagné le cœur de Jean, Arniande était une personne sérieuse ; elle avait toute l'économie elle désir de gain de la paysanne. Sitôt qu'elle filt devenue madame Dupuils, les choses allèrent mieux pour la fortune du ménage. D'abord elle
obdnt de reprendre le cabaret, de le gérer toute seule, arec des serrantes et des yalets, en mettant toat doucement sa marraine à la porte. Sons sa direction, le Puits- :^ans-yin somt aussitôt la réTolation qui se faisait et de cabaret devint café, sans toutefois changer son enseigne. Le yin, le rienx Tin de France était dédaigné poor le café, produit des pays chanib, qui mt grise que h cenreUe, et pour les liqueurs des lies : les tonneaux qoî s'entassaient le long des murs s*en allèrait à la care et des banquettes rembourrées prirent leur ^ace, propres aux longues causeries des raisonneurs qui allaient Tenir bientôt, la feuille publique en main, parler tout haut de choses effrayantes que jusqu'alors on ne se disait qu'à l'oreille, après aToir jeté un regard de méfiance autour de soi.
Quand les nombreux aménagements furent terminés, et que les économies de Jean furent épuisées, elle Tint trôner dans le nouTeau comptoir, entre les morceaux de sucre et les carafons ; et ce ne fut certes pas une des moindres attractions du nouTcau café que le spectacle de la petite patronne, présidant graTement au serrice des consommateurs. Quelle joie pour la grand'mère Simone, si elle aTait pu rcTenir un instant, et voir son arriére-petite-fille assise à sa place, aTCc le trousseau de clefs de Thôtesse pendu à sa ceinture !
Et Jean ne s'aperçut pas que lui-même ê^vft perdu sa liberté, la franchise de son talent, tant elle employa de ruses délicates pour plojer cet indépendant, qui n'avait jamais suivi que Timpulsion de sa fantaisie, au rôle de gagne-pain productif; elle quêta pour lui des
commandes, sans en avoir Tair, mettant en jeu toute sorte d'influences, et les amateurs surent bientôt que c'était à madame Dupuits qu'on devait parler pour obtenir le trumeau, Téventail ou le panneau de meuble désiré. Il fallait alors que le pauvre artiste se pliât au caprice du grand seigneur ou du gros fermier général qui faisait la commande, qu'il se forçât à des besognes qui n'étaient pas les siennes : Tun voulait des scènes mythologiques, des jeux, des ris et des grâces folâtrant autour du portrait de la femme aimée, représentée en Diane ou en Vénus, et parfois souhaitait de figurer en personne auprès de la déïté, sous les traits d'Eudymion ou du berger Paris ; l'autre demandait des bergeries, un concours de tir à l'arc, avec un cœur rose pour cible, et lui-même, sous la carmagnole et le chapeau de Colin, recevant le prix des mains de la beauté ; d'autres encore voulaient des grisailles jouant la sculpture, im dessin d'éventail ou un modèle de tapisserie des Gobe- 1ms. Jean usait son talent à ces travaux divers, dont le pire résultat était de le distraire de son studieux et lent travail de bon peintre, que jamais la pensée du pécule n'était venu hâter.
Mais quelle joie aussi d'apporter une poignée de louis à sa bonne ménagère, de l'entendre compter gravement, comme la laitière de la fable, tout le bien qu'on en pourrait avoir; il ne regrettait plus sa peine et ses heures perdues, puisque cela lui causait tant de plaisir.
C'est que la dame Dupuits s'était prise, comme les autres, au Système qui faisait alors des Français un peuple
d'agioteurs ; les jeux de Bourse avaient commencé, démoralisant tout le monde par leurs coups de fortune rapides, d'un balayeur et d'un laquais faisant en quelques mois de gros richards ; les faits étaient certains : on coudoyait tous les jours ces enrichis, un peu ahuris de leur élévation.
Armande ne quittait le Puits-sans-Vin que pour la rue Quincampoix et la rue Vivienne, où se tenait la Banque. Elle avait l'intuition des affaires, comprenait le langage des chiffres, sans savoir compter autrement que les gens de la campagne, et s'étonnait de voir que Jean faisait d'inutiles efforts pour comprendre les merveilleuses spéculations de M. Law. Les billets d'Etat l'occupèrent d'abord, puis les actions du Mississipi. Tout le monde en parlait, de ce Mississipi, comme d'une terre promise : de là devait venir la richesse pour tous, et mieux que la richesse, les honneurs ; tel serait comte, duc en Mississipi, pour son argent. Les honneurs la tentaient moins que le profit ; en quelque temps, elle eut amassé un gros magot.
Le Puits-sans-Yin en profita, le café s'agrandit, s'étendit dans les maisons voisines, devint le rendez -vous des gens qui voulaient s'amuser et dépenser leur gain. Ce fut le beau moment du règne de M™* Armande, la. mode était venue que les grandes dames et les seigneurs vinssent s'encanailler parfois au milieu des petits bour^ geois et du peuple : Armande sut attirer tout ce monde, et la foule des carrosses qui se pressaient dans la rue dti Mouton témoigna du bel achalandage du café. On y vint d'abord pour voir l'enseigne que Dupuits, sur !&-
demande de sa Femme, avait peinte pour sa devanture : un Baccbus puisant avec sa coupe à même un tonneau défoncé; puis on y vint pour s'amuser, parce qu'on s'y était trouvé bien la première fois. Armande avait envoyé ses deux enfants à la campagne, chez leur grand'mère, n'ayant plus le temps de s'en occuper au Puits-sans-Vin, et elle servait elle-même les personnes de marque. C'était une autre attraction pour le café, car les seigneurs s'amusaient fort à rire avec l'aimable hôtesse, en tout bien tout honneur. Les marquis, les chevaliers, les robins, les beaux esprits l'entouraient et se disputaient le plaisir de causer avec elle, et M. de Bernis, un jour de verve, écrivit ces vers sur les murs du café, comme au vieux temps des . rafllnés, sous Louis XIII :
La maîtresse du cabaret Se devine sans qu'on la peigne.
Le Dieu d'amour est son portrait La jeune Hébé lui sert d'enseigne, Bacchus, assis sur son toaneau, La prend pour la ûlle de l'oude, Même en ne servant que de l'eau Elle a l'art d'enivrer son monde.
Cependant Jean souffrait de tout cela sans en rien dire ; le bruit qui se faisait autour de lui l'étourdissait, et les commandes incessantes qu'il recevait l'accablaient de besogne; mais, par dessus tout, le départ de ses enfants le chagrinait et peu à peu, d'ennui et de fatigue, il tomba dans une mélancolie qui contrastait avec sa situa-
ÎZh HISTOIRES D'iLUTREFOIS
tMHÀ d« hriAiZte. L eùl x^u pî^or tout an moinde qnîUer Pvit. «lier rej'Waire ClaLadç d R-^ae cl lirre truiqnillem^rot À 1» ci.tiipif3*- Oya.ltralaîtH>n« pnîspieroa avait de q«oî TÎrre en «ieiz^earç ei qa^ la fortuie d^Tatinthc éUil reiri-ar^e !
llai« Anniiidtf n'éUit pi? femme à s^airètcr en s beau chemin, el'ie ne «al pis.omme les pins malins le firent, convertir à temps ses pipiers en b^naes terres, en diamants de prix oo en mtisons bien constmîtes. La crise de Law vint la sarpr<:ndre au milieu de ses projets de grande fortune, et elle fut de ceux qui s'écrasèrent à la place Vendôme en demandant vainement que Ton changeât leur papier p«3ur de Tor. Du jour an lendemain Armande se relr«3uva pauvre cabarelière. comm^ devant, n'ayant gagné à tout cela que les embellissements du Puils-sans-Vin.
Mais ce gain même ne lui profita pas : les gens étaient pour la plupart ruinés, ruinés à ne plus boire ni manger, et par conséquent ne fréquentaient plus guère les cafés ; la noblesse, accusée d'avoir trompé le populaire de connivence avec les banquiers, n'osa plus trop se familiariser avec lui, el les Dupuits durent abandonner les annexes qu'ils avaient donaées auPuits-sans-Vin. On était en 1721, les maux qui, pendant la fin du règne de Louis XIV, avaient accablé la France étaient revenus plus nombreux, accrus par la peste qui désolait le Midi et menaçait le Nord, et par les bandes de voleurs qui tenaient les routes et s'en venaient dévaliser les gens jusque dans Paris. En même temps que la vogue du café baissait, les commandes cessèrent : nul, parmi les riches,
n'élait soucieux d'attirer rattention sur lui par des dépenses de luxe, en ce temps de Visa où des cours étaient instituées pour vérifier les fortunes et faire rendre gorge çiux joueurs trop heureux; tout le monde criait misère, et les riches fripons plus encore que leurs victimes. Toutes les sources de fortune manquaient donc à la fois.
Jean supporta très indifféremment cette ruine, sa pensée semblait ailleurs, dans le regret de son talent perdu, déshonoré par des années d'oeuvres hâtives, commerciales; mais Armande en faillit mourir de chagrin, elle ne pouvait se consoler d'avoir laissé passer devant elle dame Fortune sans la saisir aux crins, et son exaspération croissait à mesure que la misère augmentait. Comment I en cette aventure incroyable, c'était Jean, Timprévoyant, qui avait eu raison, et elle, la sage et l'économe, elle seule qui avait eu tort I Sa gaîlé disparut et son caractère s'aigrit, la tristesse de Jean lui semblait un muet reproche dont elle lui savait mauvais gré, étant incapable d'en distinguer les véritables raisons; et la paix cessa d'habiter dans le ménage.
Cet état de trouble intérieur dura quelques années, la santé de Jean allait toujours en s'affaiblissant et la vieillesse semblait déjà venue pour lui, bien qu'il n'eût pas dépassé la cinquantaine. Il ne touchait presque plus à ses pinceaux, passait ses journées assis dans le café, se laissant aller à boire des liqueurs, pour tâcher de retrouver ses forces, et écoutant les causeries des habitués, dans un état de somnolence vague. Les médecins lui conseillèrent de quitter Paris.
Ce fut une joie pour Armande et pour lui. La patronne
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s'irritait de le Toir descendre à rirrogoerie, pea à peo, et lai-méme sentait le besoin de s'arracher à l'engoiirdissemenl, à la mort lente qui le prenait : il D'avait pins dn reste qu'un déàr, revoir ses enfants. Armande les avait laissés à la campagne, ils approchaient de leurs hnit ans, maintenant. Que) plaisir pour lui de les ae r ter sur son cœur, de retrouver auprès d'eux la paix et la sant^, dans la profonde tranquillité des campagnes !
Jean partit donc. Armande ne s'effrayait pas de diriger tonte seole le café ; elle se refaisait en ce moment nne clientèle selon son coeur, celle des mécontents. Il j avait déjà à cette époque an groupe de gens qni cansaient entre eux de toutes sortes de choses, et même des affaires de la France, qui ne regardaient pourtant que le roi : c'étaient ceux que la banqueroute avait démoralisés, des grimauds de lettres, des gens qui prétendaient y voir plus clair que les autres. Ils trouvaient bon accueil an Puits- sans-Vin ; les premiers grondements de la grande colère qui devait éclater soixante ans pins tard sortirent de la salle où trônait la belle Armande.