‹ Le cabaret du Puits-sans-VinChapitre 5 sur 7 · HISTOIRE DE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE

On était aux premiers jours de mai, lorsque Jean prit place dans l'une des voitures qui faisaient le service des messageries de Paris à Fontainebleau ; les voyages étaient difficiles, à cette époque, les routes peu entretenues et bien des Parisiens ne connaissaient de la campagne que les alentours de la ville, Saint-Gloud, Meudon, Marly, où le dimanche les familles du peuple s'en allaient en

troupe, le panier de provisions au bras, pour consacrer une journée aux plaisirs champêtres, et où les gens riches avaient leur maison de campagne, leur folie. Jean lui-même n'était jamais sorli de cette zone restreinte ; les merveilleux bords de la Seine, vers Bezons, Bougival et les forêts de Meudon et de Saint-Gloud avaient suffi aux études qu'il avait faites du paysage. Le paysage, jusqu'alors, c'était le parc du roi, une fontaine jaillissante à personnages mythologiques, une colonnade de marbre, quelques masses d'arbres et des lointains bleus.

La voiture était petite, incommode, chargée de paquets et bourrée de voyageurs. Il y avait, outre Jean Dupuits, un vieux petit greffier, deux théatins, un soldat qui s'en allait en congé, un gros marchand, une jeune servante et deux femmes qui, ayant reconduit à Paris leurs nourrissons, rentraient au village avec de l'argent dans un bas de laine. Les théatins avaient de fort belles barbes, le greffier des yeux fureteurs, le soldat de grandes moustaches, la fillette de beaux yeux, le marchand une grosse importance et les nourrices une corpulence et des paquets qui gênaient toutes les autres personnes.

Les voyageurs se considérèrent d'abord en silence; ce fut le greffier qui rompit la glace en demandant indiscrètement à chacun qui il était, ce qu'il faisait et pourquoi il se trouvait là; puis, quand chacun sut à qui il parlait, des contestations s'élevèrent au sujet des fenêtres, pour décider si elles devaient être ouvertes ou fermées ; il était grand matin, l'air était clair et froid, la voiture se sépara aussitôt en deux camps: le marchand, les nourrices et le

soldat qui demandaient que Ton ouvrît; la fillette, le greffier, Jean et les théatins qui voulaient que Ton fermât; mais,pendantle cours deladispu(e,ily eut une défection, le soldat, par courtoisie pour la servante, se rangea du parti des frileux et, d'autorité, comme représentant la force armée, ferma les fenêtres, soutenu du reste par la justice et le clergé. Aussitôt le marchand et les nourrices, vaincus, mais non soumis, firent leur possible pour être désagréables à leur voisins, et le voyage se continua au milieu des coups de coude et des paroles aigres, jusqu'à ce que chacun s'endormît à sa place, bercé par le mouvement de la guimbarde, hors les théatins qui disaient leurs prières et Jean qui regardait la campagne. D y eut relais pour le déjeuner, vers une heure, dans une auberge de belle apparence. L'hôte servit aux voyageurs une soupe tellement brûlante qu'ils perdirent leur temps et leur soufile à la refroidir, pendant que le traître affirmait que rien n'était meilleur pour réchauffer les estomacs engourdis. Une oie maigre succéda au potage, mais on avait à peine eu le temps d'arracher quelques bribes de sa chair tenace que le postillon vint annoncer qu'il fallait repartir : on était en retard déjà et sans doute ces messieurs et dames ne se souciaient pas de traverser la forêt à la brune. Il y eut bien quelques récriminations ; mais on obéit cependant, la perspective d'un voyage de nuit ne rassurant personne. L'oie fut payée fort cher, comme si elle avait été mangée, et l'hôte se frottait déjà les mains en clignant de l'œil au postillon, lorsque le soldat s'empara du volatile et d'un fort pain qui se trouvait là, en décla-

ranl qu il ne se contentait pas de déjeuner eu effigie et que Ton terminerait très bien le repas pendant la route. Gela ne faisait point l'affaire de Thôte ; il affirmait, contrairement à l'opinion du greffier, qu'une telle chose ne se faisait jamais, et s'efforçait de ravoir sa carcasse et son pain, mais les deux théatins le prirent chacun par un bras et lui commencèrent un sermon en trois points pour l'exhorter à souffrir patiemment une chose qui n'était que juste ; puis ils le quittèrent en prenant chacun une bouteille de vin, ce qui mit le comble à son exaspération ; il dut laisser faire, cependant, un peu intimidé par les textes de lois que lui citait le greffier, car il n'y avait là personne que sa femme pour l'appuyer et le postillon n'osait prendre ouvertement son parti contre les voyageurs.

Le gros marchand n'avait pris part ni au repas interrompu, ni à la querelle qui s'en suivit et s'était promené indifféremment pendant toute cette aventure. Il avait son déjeuner dans un panier, composé de bonnes tranches de pain beurré, de viandes froides fort appétissantes, de pommes bien ridées qui avaient fait leurs Pâques et de deux bouteilles de vin dont le cachet très ancien laissait soupçonner la qualité. Il fit, avec un malilicieux plaisir, l'étalage de toutes ces denrées délicates, pendant que les huit autres personnes se partageaient les tronçons de la rétive volaille, et rompaient le pain en parts égales, et, comme un gourmand égoïste, se mit à manger tout seul, savourant ainsi le plaisir de se venger de l'afîront qui lui avait été fait le matin. On le laissa faire sans rien lui dire, quoique le soldat mourût d'en-

vie de lui casser quelque chose. Son repas achevé, il resserra précieusement ses restes dans son panier, s'endormit et se mit à ronfler bruyamment, comme un homme parfaitement repu.

Jean regardait toujours la campagne qui se déroulait devant lui, à peine accidentée dans les lointains : le doux soleil de mai Téclairait maintenant, et ses rayons, tamisés par une légère brume de printemps, donnaient au ciel des colorations roses et bleues d'une pâleur nacrée ; sur la terre, qui se couvrait de verdures naissantes, les pommiers en fleur étalaient leurs grands bouquets de fête, et le peintre admirait, ébloui, goûtant par avance la joie profonde qu'il allait avoir à vivre dans cette campagne aux immenses horizons, où de si larges souffles d'air devaient délicieusement rafraîchir l'esprit et rendre au corps une jeunesse nouvelle. Vers quatre heures le soleil disparut, laissant au couchant d'indéfinissables lueurs.

La voiture roulait plus vite, sur des pentes descendantes; à l'intérieur, des conversations s'étaient établies ; les nourrices causaient entre elles, le soldat parlait tout bas à l'oreille de la fillette, et lesthéatins poursuivaient avec le greffier le cours d'une grave controverse, tandis que le marchand dormait toujours. Jean remarqua que depuis quelques instants un cavalier avait rejoint la voiture et conversait avec le postillon ; il était monté sur une rosse qui n'avait que la peau et les os, et qui cependant courait comme le vent, faisant honte aux chevaux bien nourris- des messageries. Le cavalier, 4rapé dans un grand manteau brun, n'avait guère que les yeux à dé-

c ouvert, par crainte du vent sans doute, car son manteau r enveloppait jusqu'au nez et son tricorne lui retombait sur les sourcils. Jean comprit aux gestes du postillon que l'inconnu s'enquérait de Tendroit où il se trouvait et des chemins qui menaient à la ville, mais il fut surpris de le voir modérer Tallure de son cheval et tourner autour de la voiture, comme pour se 'rendre compte du nombre des personnes qui s'y trouvaient.

A ce moment, Ton était arrivé au pied d'une côte assez rude ; la voiture se mit à monter lentement, pendant que le cavalier donnait des éperons dans le ventre de son cheval : la bête fit un bond, escalada la colline ventre à terre et disparut sur le versant opposé.

Jean était descendu pour gravir la côte à pied.

— Voilà, dit-il au postillon, un homme qui est bien pressé et qui ne craint pas les voleurs.

— En effet, répondit celui-ci, mais peut-être a-t-il pour cela de bonnes raisoiis, à lui connues.

— Gomment I pensez-vous que ce soit un voleur ?

— Ma foi, monsieur, je n*en sais rien, mais cela est bien possible ; ce chrétien-là m'a demandé son chemin qu'il a Tair de connaître aussi bien que moi, et sa grande hâte ne me dit rien de bon.

— Mais alors, nous allons être attaqués I

— Peut-être, répliqua le postillon d'un air assez indifférent.

— Mais alors retournons.

— Pourquoi retourner, demain ce serait la même chose. Yous avez besoin d'aller à Fontainebleau, n'estce pas?

— Oui, certes, mais en plein jour.

— Oh, cela ne fait rien, le jour n'effraye pas messieurs les brigands, la forêt n'est-elle pas là pour parer aux surprises et couvrir la retraite ; on sort d'un taillis, discrètement masqué et, la laine tirée, l'on y rentre ; ni vu ni connu, j' t'embrouille!

— Cela vous arrive donc souvent ?

— Très souvent, monsieur, depuis quelque temps, et vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal. C'est une contribution qu'il faut savoir supporter, comme celle du roi, sans se plaindre. Il n'y a rien à faire à cela, la maréchaussée y perd ses pas.

— C'est bien pour vous, mais vos voyageurs I Les brigands ne se font pas faute d'assassiner les honnêtes gens

— Oh I que non, monsieur, quand ceux-ci ne font pas d'imprudence et se tiennent tranquilles. — Avez-vous beaucoup d'or sur vous?

— Non, je ne possède qu'un petit porte-manteau.

— Êtes-vous brave ?

— Je n'en sais rien... mais je crois que oui.

— Ne le soyez pas et engagez les autres à ne pas l'être.

Puis il expliqua à Jean Dupuits que les voleurs de la forêt de Fontainebleau étaient de galants hommes qui se seraient fait scrupule de dévaliser brutalement les gens ; des légendes couraient sur leur chef, qui prenait le nom de don Spavento. C'était, disait-on, un fils de noblesse de très près apparenté au régent, que le système avait ruiné et qui courait les bois pour reprendre

son bien où il le trouvait. On ignorait où était son refuge, mais le peuple Tavait pris en amitié et volontiers Teût défendu, car il était certain qu'il ne dévalisait que les gens riches ; on disait dans les campagnes qu'il levait un impôt souvent plus justement réparti que par MM. les intendants.

On était arrivé au sommet de la côte, la forêt commençait à peu de distance, Jean dut remonter en voiture, après avoir jeté un coup d'oeil peu rassuré sur cette masse sombre qui semblait, au demi-jour, receler de mystérieuses terreurs. Le sang-froid du postillon l'avait un peu interdit, il crut cependant devoir faire part à ses compagnons de route de ses appréhensions. Aux premiers mots, les nourrices glissèrent dans leur corsage le bas qui contenait leur argent, les théatins dirent qu'il fallait se considérer comme étant toujours sous la protection de Dieu, et le soldat rassura la fillette en s'écriant que personne n'avait rien à craindre tani qu'il aurait son sabre au bout de son bras. En réalité tous se sentaient de bourse légère et connaissaient d( réputation les mœurs douces de MM. les voleurs de 1^ forêt, qui n'en voulaient qu'aux gens riches. Le grei fier, à cause de son état, craignait d'être reconnu semblait mal à Taise ; il demandait qu'on retournât et cria vingt fois par la portière au postillon, mais celuine voulut pas entendre ou n'entendit pas, en efiTet, c< il avait enlevé ses chevaux au triple galop.

La perspective de rester tout seul sur la route fit q- ^e l'homme de loi se remit à sa place, résigné aux évér^fc^ements.

Le seul qui ne donna pas son avis fut le marchand; il

dvait achevé sa seconde bouteille de vin et repris Eon

sommeil interrompu par la montée de la côte : on ne

jugea pas à propos de le réveiller.

Tout, en effet, se passa comme l'avait prévu le postillon : la voiture n'avait pas fait un quart de lieue dans la forêt qu'elle fut tout à coup entourée par une troupe d'hommes h cheval, le pistolet au poing, qui ordonnèrent au postillon de s'arrêter, ce qu'il fit très docilement. Il faisait nuit, sous les grands arbres, une dizaine de torches s'allumèrent comme par enchantement et les voyageurs terrifiés purent juger de la belle ordonnance

des assaillants : ils étaient enveloppés de grands manteaux noirs et portaient, sous leur tricorne, le petit masque blanc en usage pendant le carnaval, à Venise, ce qui leur donnait une apparence spectrale fort propre à intimider leurs victimes; le chef se distinguait à la cocarde blanche qui décorait son chapeau. Il s'avança près delà portière du carrosse et pria fort poliment les voyageurs de descendre et de s'aligner sur la route : on eût pu croire, à ses façons de gentilhomme, quelque haut fonctionnaire désolé d'avoir à déranger les gens pour remplir une ennuyeuse formalité, n'eussent été les deuiL pistolets toujours braqués sur le visage de ceux auxquels il s'adressait.

Les voyageurs obéirent ; les deux nourrices se serraient Tune contre Tautre, en poussant de petits cris, comme si elles étaient déjà à demi égorgées, les moines priaient avec de grands soupirs: Confiteorl.,, miserere \... thmanusl.., le soldat avait tiré son sa'bre et soutenait la servante évanouie, mais il semblait avoir perdu sa grande bravoure, sachant bien que Roland luimême, avec sa grande épée, n'eût rien fait contre Tost des Sarrazins que de se rendre ou de mourir sans gloire, s'ils avaient eu entre les mains les tromblons que Ton voyait briller par-dessus la tète des chevaux, le greffier avait perdu sa langue et ne citait plus de lois ni d'arrêts. Jean, quoique la peur le tînt comme les autres aux entrailles, regardait la scène et la trouvait fort belle, et le marchand, brusquement réveillé, poussait des cris affreux en 'appelant tout le monde aux armes; mais quelques paroles courtoises du chef des brigands et le froid du canon d'un pistolet sur sa tempe le calmèrent aussitôt.

Les nourrices, le soldat, la servante, le greffier, le^

moines, Jean et le marchand étaient donc rangés sur la

route comme l'avait désiré le chef; il commença de==^

passer en revue le timide peloton, comme un généraL

qui s'informe de ses soldats.

— Ne craignez rien, bonnes nourrices, dit-il aux pre— — mières, après s'être enquis de la condition de chacun^ vous avez donné votre lait le plus pur et partages l'amour que vous deviez à vos enfants pour quelque^^ pièces d'or, votre bien ne vous sera pas retiré, allez eir^ paix. — Toi, brave soldat, tu nous aurais certainemen,^ ^

offert la bataille si nos forces n'avaient élé vingt fois supérieures aux tiennes, mais tu fais sagement en te résignant au mauvais sort, et nous savons rendre honneur au courage malheureux ; quant à cette jeunesse, c'est ta promise, n'est-ce pas ! eh bien, épouse-la, et que de vous sorte une race de braves soldats et de jolies filles. — Toi, monsieur le greffier, pour ceux d'entre nous que tu as fait ou que tu feras pendre, tu paieras l'amende en passant sur nos terres; offre à ces messieurs les montres qui s'étalent sur ton gilet; je te fais grâce de la vie, parce que, si Ton fauche des gens de loi, il en repousse aussitôt et nous n'y gagnons rien. — Vous, mes pères, dit-il en s'inclinant dévotement devant les théatins, je ne vous demande que vos prières, ne me les mesurez pas, car je suis un grand pécheur. — M. Dupuits, je vous prie de voir en moi l'un des plus grands admirateurs de votre talent ; si la fortune me favorise, je ne veux pas d'autre peintre que vous pour décorer le château que je compte faire bâtir en Thuringe ; si je puis vous être utile, je n'ai rien à vous refuser, regardez-moi comme votre serviteur. — Quant à toi, marchand, c'est toi qui paieras la plus grosse amende, les rapports que j'ai sur toi par mes agents sont détestables : tu es orgueil-^ leux, avare autant que riche et dur aux misérables ; les gens de ton espèce méritent de bonnes leçons. En échange de ta vie, si inutile aux autres, tu donneras toutes les marchandises que contiennent tes coffres.

Le pauvre marchand ainsi dévalisé ne put contenir son indignation, et, lïntérét lui faisant oublier la peur, il se t'émit à hurler de plus belle : au voleur I au meurtre !

à l'assassin I Allons, mes amis, criait-il en s'adressanl à ses compagnons, défendons-nous contre ces bandits. Me laisserez-vous ruiner, égorger de la sorte I... Ses compagnons n'avaient garde de bouger, peu désireux de se faire casser la tête pour un si vilain homme... Il n'en dit pas plus long, deux voleurs l'avaient saisi chacun d'un bras et semblaient très résolus à lui brûler tout à l'heure la cervelle, lorsque Jean se précipita vers le chef :

— Monsieur le voleur, vous m'avez promis la grâce que je vous demanderais, laissez la vie à ce pauvre homme !

— Soit, mais il est mort s'il pousse un seul cri. -

Le marchand s'affaissa en gémissant, pendant que les voleurs se passaient les caisses du sommet de la voiture au dos de quelques mules qu'on avait fait approcher.

L'opération terminée, tout le monde remonta dans le carrosse, le postillon fouetta ses chevaux et Ton partit, emportant les souhaits de ces parfaits gentilshommes de grand chemin.

Aussitôt que l'on fut hors de leur portée, le marchand et le greffier se mirent à accabler d'injures leurs compagnons, l'un regrettant sa marchandise, l'autre ses montres. Ils jurèrent cent fois qu'ils feraient pendra tout le monde en arrivant à Fontainebleau ; mais leur-' colère dut tomber, car personne ne voulut leur répondre^ et on les laissa libres de faire tout ce qu'ils voudraient— Les pères théatins n'étaient-ils pas là pour dire la vérité —

Le voyage se termina heureusement et le lendemain —

à l'aube, Jean Dupulls partait en carriole pour Larchant et Bardilly ; il fallait traverser l'autre côté de la forêt, mais Jean n'avait plus peur des voleurs, et le soleil, radieux, était fait pour dissiper toutes les terreurs.

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