SECTION I
Se nourrir, se vêlir selon que le climat l'exigo, se défendre contre les bêtes féroces et contre les malfaiteurs, tels sont les premiers besoins physiques de l'homme dans l'enfance des sociclés. Ces besoins exigent
fOi LE GABINKT
peu de CMnmerce; ils suffisent cependant pour en établir un. Chacun veut donner de son superflu pour obtenir la portion do nécessaire <iai lui manque. Les nations, dans leurs coromencemenis, par un motif semblable à celui qui détermine les individus , échangent de certains aliments contre des aliments d'une autre espèce, des fruits, des grains, des armes, ou d'autres instruments utiles contre des fourrures. Tel est le commerce dans sa première simpliciié.
Pour que Thomme sauTage , j'ai presque dit pour que Thomme civilisé, reconnaisse son ignorance et désire en sortir , pour quil fasse des progrès dans les arts d'industrie commerciale en général , pour qu'il compose des machines, pour qu'il crée ou qu1i accueille des inventions nouvelles, l'absence des biens que rindoslrie doit produire ne suffit pas. L'indolence ost un penchant plus fort que la cupidité. L'homme s'habitue à manquer de tout. Il souffre moins de cet état de dénuement, qu'il ne s'effraie des efforts nécessaires pour en sortir.
Quelle voix éloquente, réveillant dans Thomme de la nature le génie immortel qui devait le rendre en quelque sorte rival de la Divinité , l'appela à la civilisation, au travail, aux sacriûces, ainsi qu'aux douceurs de la vie politique? Ce fut celle de la poésie. L'origine de la poésie se perd dans l'antiquité des temps. Les hommes dormaient encore au milieu des ténèbres, déjà le poète s'était élancé dans la carrière. Le barde ehanta, chez tous les peuples, au crépvscnie dn matin; tes premières vides furent bâties au son de la lyre.
Après la poésie , avec la poésie naquirent les arts du dessin.
Le désir de représenter la forme des corps par des reliefs ou par des traits fidèles se fit sentir à l'homme aussitôt qu'un objet aimable ou un objet de terreur eut frappé son imagination facile à émouvoir. L'étonnémeut, l'amiiié, l'amour, la peur, le plaisir d'exercer une faculté qui le rendait le rival de la nature, guidèrent d'abord samain obéissante; bientôt, pour satisfaire de nouveaux désirs, il façonna le bois et l'argile. A mesure que son intelligence faisait des progrès, il lui fallait des instruments de toute espèce. Le monde entier lui en offrait des modèles. L'instinct demandait aux arts les formes les plus utiles, Ye génie préféra les plus simples, et le goût, saisissant ces deux rapports, apprit par des comparaisons multipliées à apprécier la beauté, ici commence la théorie des arts; théorie juste, saine, féconde en chefs-d'œuvre, tant qu'elle est le produit du sentiment, de la réflexion et des jouissances; trompeuse et stérile quand elle est enfant des préjugés, des modes ci »ln fjtux savoir.
Les arl8 d'industrie commerciale faisaieni des progrès à mesure que l^art du dessin, qui éU>t leur guide, en faisait lui-même. LUnfluence de cet art ne se bornait point i leur offrir d^élégants modèles, il les servait bien plus encore par ces idées de beauté qu'il ayait répandues, et par l'élévation qu'il donnait aux esprits. Combien Tbomme dut être grand à ses propres yeux, lorsque ayant pris non- seulement dans la forme des fruits, des plantes ou des corps des animaux, mais dans celle du ciel même el de la terre, les modèles des instruments qu'il créait pour son service, et qui obéissaient à sa volonté; lorsque, considérant enin un ouvrage de la nature ou de l'art, il se dit avec une satisfaction intime : «Ceci est beau, et je sens pourquoi 1 »
Ponr rendre Tinfluence des arts du dessin encore plus sensible , an lieu de considérer deux peuples commençant à se civiliser, dont Tun feiTorise les arts, tnndis que l'autre les néglige entièrement, supposons deux nations parvenues Tune et l'autre à un haut degré de richesse et de puissance, possédant un territoire également fertile, dans une position géographique également avantageuse pour le commerce ; supposons encore qu'elles ont fait les mêmes progrès dans les sciences , et seulement des progrès différents dans les beaux-arts ; supposons au milieu de l'Europe moderne deux nations égales en tout, excepté dans la perfection des arts du dessin , rivales dans ta fabrication et la vente de toutes les productions des arts d'industrie commerciale en quelque genre que ce puisse être : meubles, vêtemente, vases, livres, bijoux. Je laisse de c6té dans cette supposition les produits directs des beauxarts, les tableaux, les statues, les gravures, qui sont aussi sans doute «M objet de commerce. Laquelle de ces deux nations l'emportera sur sa rivale?
Les faits répondront à ma place; le lecteur, d'ailleurs, a déjà prononcé.
Les ingénieux Athéniens fabriquaient nne espèce de vases qu'ils vendaient, avec de grands profits, dans la Grèce et dans* l'Asie, et dont ils devaient la forme ài l'art du Tbériclès. Les vases Thériciéen$ étaient majestueux, mais grands et pesants. L'émulation des Rhodiens s'est indignée; ce peuple artiste et commerçant ne veut point de rivaux ; il fabrique les kédfpotidêi, qui réunissent à de nobles et vastes contonrs plus d'élégance et plus de légèreté. Athènes est vniiicue. Les vases Théricléens ornent encore la taMe somptueuse des riches; les hédypotides embellissent les festins des hommes de toutes les classes dans tout Tuniversfl). Qnel exemple ! quelle lutte ! Il ne s'agit pas d'un peuple habile
{{) Athœn. 1. ii, c. v.
dans les arls comparé à un peuple qui les néglige : le génie a comballu le génie; le goûta surpassé le goût, et la Grèce et TÂsie ne font encore dans cette concurrence que donner le prix à la beauté.
Je n*en dirai pas davantage, quant à présent, sur ce point. Qu*il me suffise de faire reconnaître que dans tous les genres de fabrications, toutes choses égales d'ailleurs, le peuple le plus habile dans les arts du dessin remporte nécessairement sur ses rivaux.
Non-seulement donc la. peinture et les beaux-arts éclairent les arts d'industrie commerciale , mais ils créent le commerce , ils pressent la charrue qui sillonne nos guéréts. Brûlez les tableaux, incendiez les musées, les bibliothèques, et vous aurez porté la flamme dans les champs jaunissants de Gérés; renversez cette sutue d'Apollon du Belvédère, et vous aurez étouffé dans leur germe des milliers d'épis de blé.
11 y a même, relativement aux mœurs, une différence qu'il est utile de remarquer: c'est que les arts corrompent et dégradent le peuple qui les néglige, et qui en reçoit les produits du dehors; au lieu que celui qui crée et fabrique lui-même, exerce son activité, développe ses facultés, intellectuelles , et irouve même dans les lumières et dans l'aisance qui se répandent parmi toutes les classes de citoyens, une cause de liberté; car jamais on ne régira que par des lois douces et modérées des hommes généralement éclairés et riches. Le gouvernement le plus absolu est dans la dépendance de ses sujets toutes les fois qu'il leur demande beaucoup et qu'ils peuvent apprécier sa conduite.
Quels sont enfin les esprits bienfaisants qui ont appris à cette nation naguère sauvage dont nous avons considéré les progrès, à produire tant de cbefs-d'œuvre, à se créer tant de moyens de commerce, de richesses, de puissance et de gloire?
Des hommes, distingués en deux classes, qu'un pareil génie inspire et que notre reconnaissance doit réunir, excités par Témulation générale et par les honneurs accordés au mérite , sont devenus les instruments de la fortune publique.
Les uns, recherchant parmi les productions de la nature les substances qui peuvent être utiles au genre humain, ont étudié, analysé, comparé les végétaux, les minéraux, les substances animales, utilisé les sels, composé des teintures, et rendu propres, comme la nature, à des chefsd'œuvre nouveaux , les. matières les plus viles en apparence; ils ont fondu et marié les métaux ; ils ont combiné les nombres, mesuré les grandeurs, reconnu 1rs lois du mouvemcnl et de la gravité, apprécié la
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force des résistances ; -le ciel s'est ouvert devant eux , et leurs calculs en ont sondé les abîmes ; ils ont pénétré les secrets de Pharmonie des corps célestes; ils ont marqué au commerçant, sur les vastes mers, des routes qu'ils ont vues tracées au milieu des astres. Tant de succès n'auraient pas suffi. . ^
Les autres ont considéré dans le spectacle de la terre et du ciel ce qu'il offire à la vue, ce qu'il dit au cœur; la noblesse et l'élégance de tous les corps; la double convenance de leur forme avec leur destination , de leur forme avec la nature de l'homme, qui en fait uq instrument de ses jouissances; l'homme lui-même , l'homme manifestant sa vie et déployant avec sa beauté la grandeur de son âme, dans le repos, dans l'action, dans la joie, dans la douleur, au sein des passions différentes; le riche mélange de pourpre, d'azur, de vermeil et d'émeraude. qui brille dans le velours des fruits; la limpidité de l'eau, la légèreté transparente de l'air; les effets piquants et sublimes des lumières qui repoussent les ombres, et des ombres qui combattent les lumières; ils ont senti , apprécié , représenté dans leurs chefs-d'œuvre toutes ces merveilles. La nature nous a prescrit le culte du beau. Nobles fonctions ! ils en ont été les ministres. Le marbre, animé par leur génie, a parlé; l'airain, souffrant, a fait entendre des plaintes; non contents de représenter des hommes, ils ont fait des dieux, et les siècles les plus éclairés ont adoré les ouvrages de leurs mains. Quelle influence ont eue sur le goût général des génies constamment appliqués à chercher en toute chose la grâce et la perfection ! Combien , par l'impulsion qu'ils ont donnée aux esprits, ils ont contribué à l'embellissement des choses même qu'ils n'ont pas faites I Ils ont admiré la voûte céleste, et ils ont modelé une coupe à son imitation. Ils ont considéré la vigne amoureuse pressant de ses rameaux l'arbre qui se balance dans les airs, et ils ont conçu l'idée de la broderie. Ils ont donné la forme des épées étincelantes, celle des casques qui répandent la terreur, celle des chars sur lesquels se précipitent et combattent les héros. Us ont élevé la voûté des temples, dessiné les instruments des sacrifices , disposé les ornements qui parent la victime, réglé la pompe des cérémonies religieuses et celle des jeux publics. Interprètes de la nature, médiateurs entre elle et l'ouvrier, ils ont composé des modèles qu'une main faiblement habile, dirigée par eux, est devenue capable d'exécuter. Je ne dis pas assez: l'homme delà nature, l'homme vivant, ils l'ont embelli lui-même, ils en ont ennobli les formes à l'imitation des dieux qu'ils avaient faits. Femmes de Sparte, regardez ce modèle auquel doit ressembler le fruit de vos amours; c'est le bel Hyacinthe : ses membres robustes sont
pleins du suc généreux despaleslres (1); voyez ses épaules pleines de grâce et de vigueur, voyez sa léte divine; que Tidée de sa beauté se fixe dans votre imagination brûlante, et que la Grèce s'enorgueillisse de la .beauté du fils que vos flancs auront porté.
« 0 Myron ! disait un poète, quand tu as modelé cette vacbe que le berger prend pour la sienne, que la génisse prend pour sa mère, tu as fait plus que les dieux : car ils sont des dieux, et tu n'es qu'un homme ; il leur était plus facile de créer ton modèle qu'à toi de l'imiter.
Ainsi donc la peinture et les arts du dessin en général contribuent i la civilisation, éclairent et multiplient les arts d'industrie commerciale ; ainsi les arts du dessin créent même le commerce en développant le goût et en créant les besoins.
Cbercbons maintenant de quelle manière quelques peuples célèbres, anciens et modernes, ont considéré les beaux-arts et le commerce, ei quels services ils ont retirés des beaux-arts sous le rapport de la richesse.