SECTION H
Nous avons dit qu'il y a un commerce actif et un commerce passif , et que les arts du dessin créent le commerce actif, et le rendent utile en donnant aux peuples qui les exercent le moyen de fournir aux peuples étrangers des objets manufacturés commodes et agréables.
Nous avons dit que le commerce s'exerce sur des matières premières et sur des objets manufacturés , et que les beaux-arts créent même le commerce des matières premières, d'une part en augmentant la population , de l'autre en développant et en épurant le goût, qui porte les hommes à rechercher et à consommer les produits des manufactures.
Il y a aussi un commerce d'économie , c'est celui que font des commerçants économes , qui, suivant l'expression de Montesquieu, ayant l'œil sur toutes les nations de la terre , portent à l'une ce qu'ils tireni «le l'autre. C'est ainsi que les républiques de Tyr, de Carthage, de Marseille, de Venise et de Hollande firent le commerce (â).
Les commerçants attachés au commerce d'économie portent et échangent indiflëremmeni chez tous les peuples des matières premières, des objets manufacturés, des objets de luxe, du blé, des vins, du fer. des
(i) Apul. in Apolog,; Héliod. I. vil, in D$icript. Theogen. (4) L. XX, c. ir
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vases précieux, des bijoux, des siaïues. Tous ces objets s^mu pour eux des marchandises, et rien de plus, il leur suffit de connaître la demande et de la remplir. Contents d'un rôle secondaire, ils renoncent à éclairer le monde et n'en sont que les facteurs.
Mais si Ton considère avec quelque attention le commerce d'économie, on voitraciiement que c'est celui qui exige le moins de bras, celui qui favorise le moins l'industrie, et que c'est par conséquent celui qui augmente le moins la population et la force réelle des états. On voit que ce commerce, que la richesse et l'exislence même de la nation qui s'y livre exclusivement, sont des choses précaires, dépendantes des événements du dehors. Les peuples s'agitent, le monde change de face : si les circonstances qui avaient facilité, qui avaient permis ce commerce interpole, fondé sur l'ignorance ou l'insouciance d'autrui ; si les circonstances, dis- je, qui l'avaient favorisé viennent à changer, la nation s'évanouit elle-même avec le commerce qui l'avait soutenue. Où est Tyr? Que sont devenues les richesses des Génois et la puissance des Vénitiens? Athènes, la patrie des arts, brillait encore à côté du génie de Home, qui l'avait vaincue. Elle éclairait le monde , ne pouvant plus le dominer, et jusque dans les derniers jours de l'empire de Gonstaniinople, elle s'est rendue nécessaire par ses manufactures, qui avaient succédé aux chefs-d'œuvre des beaux-arts et que ceux-ci avaient préparées. Les richesses de Tyr naissaient hors de son sein; elles ont passé comme un fleuve au travers de cette ville célèbre et n'y ont rien laissé; celles d'Athènes avaient leur source à l'Académie , aux jardins des philosophes, aux ateliers des peintres et des statuaires , elles ont survécu à la puissance et à la liberté même de la patrie qui les a.vait créées. Tous les chefs-d'œuvre de Platon et de Praxitèle ne sont pas détruits, et si Athènes se relevait un jour du milieu de ses ruines, ce serait encore la voix de Platon , de Phidias , de Praxitèle , qui appellerait ses citoyens aux armes, aux travaux, aux arts, aux sciences, an commerce, à la conquête d'une nouvelle célébrité.
Tâchons de voir en grand ce riche et intéressant tableau.
L'Inde présente au philosophe un beau sujet de méditations. Depuis répoque la plus reculée où les rapports des hommes nous soient connus, elle fournit à tout l'univers les objets de commerce les plus rares et les plus précieux. Depuis cette époque, le commerce de Flnde a fait la richesse et la puissance de tous les peuples qui s'y sont livrés. Et cependant, ce pays si favorisé de la nature, de qui toutes les nations recherchent les productions, et auquel les sciences paraissent suffire, ce
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pays, dis-j^i malgré rimmense quantité d*or et d'argent que les anciens et les modernes y ont ensevelie, ne s'est point enrichi^ ou du moins la circulation de l^argent n'y est pas sensiblement augmentée; la civilisation ne s'y trouve pas plus avancée qu'elle ne Tétait il y a deoi mille ans, rinduslrie s'est conservée sans se perfectionner, les mœurs sont les mêmes; les demandes commerciales de la nation sont aussi les mêmes ou à peu près. Les siècles se sont écoulés ; les Indous indolents sont demeurés dans une longue enfance ; le commerce ne les a ni éclairés, ni usés, ni perfectionnés, ni détruits : ils sont toujours prêts i être conquis , toujours prêts à servir et enrichir les hommes avides qui les oppriment.
Il paraît qu*à une époque à laquelle les histoires ne remontent point. les Indiens avaient cultivé les beaux-arts avec quelque succès. Les monuments gigantesques d*Eléphanta , de Seringham , de Chillambrum et de plusieurs autres villes Tatiestenl d'une manière non équivoque. S'il faut en croire des voyageurs estimables, les ouvrages de sculpture qu'on voit dans ces anciens monuments surpassent en beauté ceux de l'Egypte (i). Mais, soit que dans ces temps éloignés les prêtres indiens, comme ceux de l'Egypte, exerçassent eux-mêmes les beaux-arts, et que leur domination étant solidement affermie ils les aient ensuite jugés moins nécessaires, soit par un effet des changem<>nts survenus dans la religion, les brames d'aujourd'hui ont laissé tomber de leurs mains l'équerre et le ciseau. Les peuples auxquels leurs prédécesseurs n'avaient laissé acquérir de connaissances dans les arts que ce qui était nécessaire pour dessiner une fleur et pour fabriquer une étoffe, en sont restés là. Les Indiens n'ont égalé que les femmes de la Grèce : ils ont filé comme elles , ils ont su former des tissus légers , les teindre de couleurs brillantes et ineffaçables Jes enrichir de broderies dont les modèles sont toujours les mêmes ; leur art n'est pas allé plus loin, f ^es peintres sont assimilés, dans l'Inde, aux pan'af, c'est-à-dire aux hommes impurs, avilis, dégradés, dernière subdivision de la dernière classe du peuple, êtres de rebut, dont l'aspect souille ceuxqui les regardent (2). Les arts mécaniques ne sauraient faire plus de progrès que les beauxarts. A peine le charpentier a-t-il une hache, im rabot, un vilebrequin ; il n'a point d'établi, point de valet. L'orfèvre, comme le forgeron, établit son fourneau chez celui qui le mande, et travaille à la journée,
(1) Niebuhr. Voyagé «n Arabie . sect. xxx , c. vi.; Robertson , Hùtoire du tomm. iê VIndé, p. 885, 887, 3S8. (S) Sonnerat , Voyag$ dana l'Indi, c. v.
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comme fait son apprenti (1). Dans cet état d'ignorance et d'ahjeciion , le commerce des Indiens ne peut être que pnssif. Peuple misérable au milieu des plus riches productions de la nature! les ouvrages de ses mains sont pour les étrangers; For qui en proyient est pour ses maîtres, qui Fenfouissent, afin d'être riches dans'la vie future, ou Tensevelissent dans les pagodes; quelques fruits de la terre sont pour lui; il en jouit tant que les révolutions le laissent jouir de la vie. Tels sont, dans les fertiles et immenses plaine&de Plnde, les funestes effets de rabserice des beaux-arts.
Se confiant dans les bienfaits de la terre, qui leur donnait jusqu'à trois cents pour un (2); amollis par lès-richesses et livrés à un luxe fas-tueux qu'ils ne pouvaient satisfaire par leur propre industrie; connaissant à peine par routine quelques éléments des beaux-arts, et vêtus cependant de soie et d'or; ennemis de la mer par esprit de religion, et du commerce par orgueil, les Assyriens, les Mèdes, les Perses, furent tour il tour tributaires des peuples industrieux qui les environnaient (3) : les habitants du Pont-Euxin leur vendaient des esclaves; linde leur fournissait des perles, de la soie, des tissus moelleux; les Phéniciens leur apportaient des parfums, des pierreries et de la pourpre; les Grecs, des bijoux d'or et d'argent, du fer, des casques , des cuirasses, des chars, des marbres ornés de sculpture, des vases d*i voire, de bronze et de bois odoriférants (4). Ces peuples hautains cherchaient k reprendre par la guerre et par les rapines les richesses que ce commerce ruineux leur enlevait. C'est ainsi qu'ils pillèrent et désolèrent les Tyriens, les Egyptiens et les Juifs. Mais , subjugués les uns par les autres , vaincus par Alexandre, asservis par les Romains , ils éprouvèrent que le luxe, sans le commerce et sans l'industrie , énerve et détruit les peuples qui s'y livrent, quelque riches qu'ils puissent être par leur territoire. L'orque les Grecs avaient enlevé de la Perse leur servit k la conquérir.
(1) Sonnerai, c. ix. Les filigranes de Tlnde sont des ouvrages de routine et de patience. (2) Hérodote, 1. i , c. cxciii. (3) Les savantes recherches de M. de Sacy et de M. Mongez ont prouvé que les bas-reliefs découverts aui environs de Persépolis représentent la victoire qui termina le règne des Parthcs et commença celui de la dynastie des Sassanides. Ces monuments sont, par conséquent , postérieurs de plus de 550 ans à rétablissement des Grecs dans )a Perse *. Mongez , deuxième Mémoire sur les costumes des Perses ; Mém. de Tlnst. littér. et beaux-arts , t. IV, p. 14S et suiv. (4) Apoc<iliyp$. c. XVII , vers. 11 ad 19. Et negotiatores terr» flebunt , et lugebunt super illam , quoniam mercedes eorum nemo emel amplius. Ihid. vers. 11
* Sacj, Mémoire iur lit antiquités d« la Verte.
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J'ai déjà nommé Tyr. Placée entre Tlnde , la Grèce, la Perse et l'Arabie; placée entre TÂsie, TÂfrique ei l'Europe , Tyr était Pentrepôt nécessaire des nr>archandises et des trésors de Tunivers. Tous les peuples du monde, obligés de porter leurs denrées ou de se pourvoir à ce centre commun , semblaient ne cultiver leurs terres , ne fabriquer, ne commercer que pour accroître sa splendeur. Cette, ville célèbre faisait le commerce de l'Inde presque eiclusivement. Elle distribuait aux Perses les productions des fabriques des Grecs;. aux Arabes et aux Indiens, l'or qu'elle recevait des Perses. Le Liban lui fournissait des bois; TÉgypte, des toiles; TÂfrique, des parfums, de Tivoireet des pierres précieuses ; Tlnde , d&la soie et des aromates; la Perse, des soldats; la Syrie , des matelots , du blé , de la pourpre. « C'est pour loi, lui disaient a les prepbèies, que travaillent les fabricants de la Grèce; c'est pour « toi que ses ouvriers fabriquent des casques et des vases d'airain ; les « vaisseaux de Cartliage parcourent les mers pour l'enrichir; ses comte merçanis remplissent les marchés d'argent, de fer, d'étain, de plomb, a de toutes les productions de l'Occident et du Nord (1). L'or, disaient- <t ils , abonde à Tyr comme la poussière ; l'argent comme la boue dans « les carrefours ("2) . »
Pourquoi, au milieu de tant de richesses qui affluaient par un cours pour ainsi dire naturel , s'appliquer à l'étude longue et difficile des beauxarts? Les marchands de Tyr étaient les princes et les honorables de la terre (3); ses sages étaient des pilotes (4). Les Tyriens s'attachaient tellement au commerce d'économie, que ce trafic absorbait toutes les facultés; leurs femmes filaient et brodaient avec délicatesse, comme celles de tous les peuples de l'Orient; ils savaient aussi, comme les autres Phéniciens, comme les Syriens , comme les Perses, façonner à la scie et au marteau (5) des idoles d'or et de bois. Le hasard leur fit inventer la pourpre; mais il ne parait pas qu'ils aient porté les beauxarts à une plus grande perfection que les mêmes peuples chez lesquels ils demeurèrent toujours dans l'enfance.
Reine des mers, qu'es-tu devenue? Tu disais: « Je suis assise au milieu des flots, qui pourra m'obranler? » Ville orgueilleuse, où sont les restes de ta grandeur? Tyr a passé comme une fumée. La prospérité de son commerce , effet de sa position, devait cesser par les révolutions qui se feraient autour d'elle. Lorsque Nabuchodonosor l'eut détruite , elle se releva , parce que la route du commerce était encore la même ;
(i) Etéchiel , c. xxvir. (2) Zachar. c. ix, vers. 8. (3) Isaias , c. xxiii, vers. 8. (4) Sapienles lui, facti siiiit gubernatores lui. Esech, c. xxvii , vers. 8. (5) Bihl. passim.
après qu'Alexandre Feul ravagée , elle perdit sa prééminence pour toujours , parce que le cours du fleuve était changé.
Il y avait une grande différence entre Tyr etCarthage. Tyr, qui n'avait en vue que le commerce , voulait la paix ; Carihage avait Tambition de régner et cherchait la guerre; Tune est célèbre par ses richesses et par le nombre de ses vaisseaux; l'autre Test davaniage par l'étendue de sa domination , par ses victoires el par ses défaites. Cette différence venait sans doute de ce que Tyr, de même que Sidon , environnée de peuples policés et belliqueux , n'avait point de territoire , au lieu que Garthage se reposait, pour sa subsistance, sur les plaines fertiles et immenses de la Barbarie , qui ont été longtemps les greniers de TEurope , el qu'elle avait soumises à son empire.
Mais Tune de ces deux villes ne perfectionna pas les beaux-arts plus que l'autre. On vante les charpentiers de Tyr (1) et les menuisiers de Garthage ; il paraît que cette dernière ville avait fait aussi quelques progrès dans l'orfèvrerie ; mais , malgré les fictions de Virgile, il est constant que la peinture y était sans honneur, et qu'on n'y voyait de beaux ouvrages de sculpture que ceux que les Garthaginois avaient enlevés aux Siciliens.
Le commerce enfin de Garthage consistait, comme celui de Tyr, dans le transport et l'échange de marchandises étrangères , plutôt que dans les productions d'aucune fabrication qui lui fût propre. Ge commerce était fondé sur l'ignorance et la barbarie des peuples dont elle s'appropriait les richesses. En vain Auguste la fit sortir de ses ruines, elle ue put reprendre avec succès son ancien trafic. Le Marseillais Phythéas avait pénétré, à cette époque, jusqu'en Islande, et le Marseillais Euthymène au delà de l'équaleur, jusqu'à l'exlrémilé de la Guinée. L'Espagne s'était éclairée; les Grecs et les Romains parcouraient les côtes septentrionales de l'Afrique ; les Gaulois s'étaient saisis du commerce de l'éuin ; les Germains et les Grecs de celui de l'ambre (2). La source enfin des richesses de Garthage était connue, et il suffisait de la connaître pour pouvoir la détourner.
La Grèce présente un speciacle bien différent : le commerce des Grecs ne craignait rien du progrès des sciences el des lumières. Les révolutions politiques ne pouvaient pas le détruire. Quelques colonies grecques de l'Asie- Mineure et des fies de l'Archipel firent le commerce d'économie. Les Corcyriens, qui étaient les Phéaclens d'Homère, s'y adonnèrent les premiers; ensuite vinrent les Phocéens, les Milésieiis et les autres Grecs asiatiques , chez qui le voisinage et l'or des Lydiens
(1) IWReg. v. 6. (2) Diodore de Sicile, I. v, c. xxii cl xxii».
Mï LE CABINET
développèreni de bonne heure le génie entreprenant et les connaissances qu'ils avaient apportas de la mère- patrie. Ces peuples naviguaient à Tyr ; ils y portaient principalement les productions de Tindusirie de la Grèce; ils s'introduisirent, les premiers d'entre les Grecs, en Egypte , dans le liuiiième siècle avant notre ère {i), et ils y profilèrent de rindifférence ou de l'aversion d'un peuple avili pour le commerce de la mer.
LesRhodiens s'appliquèrent à ce commerce à la même époque. Il ne fut cependant pas la source unique de leurs richesses et de leur gloire. Leur patrie, suivant les expressions des poètes, était également chère à Jupiter (2) , au Soleil et à Minerve (3). Les Rhodiens se rendirent célèbres par l'étendue de leur commerce , par la perfection oh ils portèrent les beaux-arts, par leur puissance maritime, par la sagesse de leurs conseils, par la longue durée de leur existence politique. Rare assemblage de tous les genres de gloire ! Nous parlerons encore de cette école des arts et des lois.
Longtemps honorée à cause de la sainlelé de ses mystères, l'île de Délos dut à sa position au milieu de la mer Egée , et plus encore ài l'im* muniié dont la faisait jouir son temple, l'avantage de devenir, après la destruction de Tyr et après la destruction de Corinthe, l'asile des marchands qui s'étaient sauves de ces deux villes, et le centre d'un commerce considérable ; mai& cet établissement ne pouvait subsister longtemps sur un rocher de sept ou huit milles de circuit, entouré d'étals puissants et accoutumés aux rapines. Les Athéniens elles Romains le protégèrent par des motifs différents : les uns , pour accroître les impôts qu'ils percevaient dans rtle; les autres , pour attirer le commerce de l'Asie sous leur domination. Mithridate parut, et ce commerce fut détruit.
Les marchandises de l'Inde ayant été , dans tous les temps , l'objet le plus riche du commerce de transport ou d'économie, les Grecs européens du continent , malgré leur activité, ne pouvaient lutter avec avantage ni contre les commerçants phéniciens , ni contre les commerçants d'Alexandrie.
Le commerce d'économie était d'ailleurs peu considéré parmi les Grecs, nourris des leçons des philosophes. Ils le croyaient contraire aux bonnes mœurs et à l'esprit public ; c'est cette espèce de commerce que Platon bannissait de sa République, et qu'Aristote conseillait de proscrire ; c'est ce commerce que méprisèrent les Romains tant qu'ils jouirent de leur liberté; les orgueilleux habilanls du Péloponèse leregar-
(1) Hérodote , l. ii, c. cxxxii, cliv, clxxviii. (i) Homère, Jhade, ii , v. 175 et seq. (3) Pindar. Olymp. ode vu.
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daient avec dédain ; CorinUie, entrepôt nécessaire des marchandises qui s'échangeaient entre FArchipel et Tlulie, fut la seule ville de cette partie de la Grèce qui s'y adonna.
Les Grecs du continent vendaient hors de leur patrie quelques productions de leur territoire, telles que des vins, des huiles , des fruits secs. Cette exportation subsiste encore malgré Tinertie et la barbarie des Turcs ; mais elle n'aurait pas suffi pour rendre la balance favorable à un pays qui avait d'immenses besoins. Malgré la fertilité de quelques contrées, de la Thessalie, par eiiemple, de l'Ëubée, dont les blés, les chevaux, les troupeaux; les fourrages, passaient, par des échanges, dans quelques états voisins , la Grèce européenne , considérée dans son ensemble, était trop peuplée pour exporter une grande quantité des productions de son territoire. Entourée de pays dont le terroir était plus fertile que le sien , elle en recevait, beaucoup plus de matières premières qu'elle ne pouvait leur en fournir.
Les Grecs fondèrent leur richesse sur 1 agriculture , art dont ils nous ont donné les premières leçons ; ils la fondèrent en même temps sur les productions de leurs manufactures.
Considérons le commerce d'Athènes en particulier.
L'étendue de l'Attique était de soixante-seize lieues carrées. Dans les proportions généralement établies chez les peuples modernes les plus riches, ce. pays, pierreux et stérile, aurait dû, en le supposant aussi peuplé que la France, contenir environ soixante-huit mille habitants. Il manquait de pâturages , de laines , de chevaux , de bois de construction ; il manquait surtout de blé ; il manquait de fer, de voiles et de cordages pour les vaisseaux. Les sommes à payer pour faire face aux importations étaient immenses. Athènes recevait du blé de la Chersonèse Taurique, delà Thrace , de laByrie, de l'Egypte, de la Sicile ; la Chersonèse seule lui en fournissait chaque année quatre cent mille médimnes , qui se montaient, suivant les calculs de Gogué (1) , adoptés par Barthélémy, à 1,820,000 francs ; en supposant que la Sicile , la Syrie , l'Egypte , les colonies de la Macédoine f etc., n'en donnassent ensemble qu'une quantité pareille, cet objet seul coûtait 3,640,000 francs, c'est-à-dire une somme égale à la moitié du revenu de l'état, et davantage (2). Elle recevait, en outre, des esclaves de la Chersonèse, de la Cappadoce, de la Thrace, de la Phrygie et de la Thessalie; elle recevait des bois de construction du Pont-Euxin , d'Olynte et d' Amphipolis (5) ; elle
(1) Tom. III, p. t60. (S) Le revenu annuel de la république d'Athènes, dans I« temps de Démosthènes, ne s'élevait qu'à 1,900 talents, ou 6,480,000 fr. (3) Dém. Advernu Laerit. p. 953 ; id. Ad/v. Phorm. p. 941; Polyb. I. iv, p. 306.
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lirait des laines ei des toiles de colon de TÂsie ; des draps pluches d'Ecbatane (1) ; des tapis de Milet et de Babylone (2) ; des toiles de Un et du papier de TÉgypte (5) ; de Tencens, des perles , des pierres précieuses , de rivoire et de Tébène, de TOrient et de la Lybie ; des cuirs de Cyrène ; du plomb de Tyr (4) ; du cuivre de Ghalcis , de Pélos et de Ttle de Chypre : de For de la Lydie et du Pont-Euxîn; des vins et des fruits, enfin, de toutes les Iles qui Tenvironnaient.
Athènes ne faisait pas le commerce d'économie (5) ; l'huiie était la seule matière première dont Texportation fût permise (6). Ses navigateurs lui étaient si nécessaires pour assurer sa subsistance, qu'il était défendu même à ceux qui faisaient le commerce des blés d'en porter ailleurs que dans leur patrie (7). Où étaient donc les ressources de cette puissante république , pour entretenir une population de cinquante mille personnes libres et de quatre cent mille esclaves, pour faire trembler le grand roi , pour remplir le monde pendant douze siècles d'une gloire et d'une renommée qu'aucun peuple n'a pu surpasser?
Thémistocle avait employé à la création d'une marine le produit du droit que l'eut se réservait sur les mines d'argent de Sunium (8). Cimon , avec cette marine , augmenlée durant la guerre médique , força les îles à payer un tribut annuel qui se montait à six cents talents; mais avant que les Athéniens eussent acquis ce revenu, déjà la population de l'Aitique était fort supérieure à ses productions territoriales; déjà ce peuple avait rempli l'Europe et l'Asie de ses colonies , et formait la république la plus puissante de la Grèce.
Il est incontestable qu'Athènes fut la première ville manufacturière de l'ancien monde, de même qu'elle fut la maîtresse et la reine du goût dans les temps anciens.
Ceux qui ont blâmé Périclès d'avoir dépensé des sommes, il est vrai , prodigieuses, à élever des ouvrages d'architecture, de peinture et de sculpture , ont oublié que les beaux-arts étaient une ressource indispen-
(1) Aristoph. Vesp. v. 118Î. (î) Arîstoph. Ra7i. v. 969 ; Alhaem 1. v, c. vi ; l.xi,c. VII. (3) Montfauc. Anliq. shppl. t. III, 1. ix,c. m; Athasn. I. i, c. XXI. (4) Arist. De eurd reifamil. 1. xi (t. III , p. 695). (5) Xénoph. Rat. Redit, p. 9«« et 928 (é«lit. 16*5); Montesq. I. xxi, c. vu ; Anachar. c. lv, t. IV, p. 403. (6) Plularch. in Solon. L*eiportation du vin , du lin et de la poix était défendue. Aristoph. in Ran. act. II, scen. ii. Sam. Petit, Le^. atiic. 1. v. lit. v, p. 88 et 417. (7) Démosth. Adoertùs Laerit. infin. p. 956 ; id. Awrtùs Phorm. p. 945 (édit. 1604); Sam. Petit, Ug. aitic. 1. v, lit. v, p. 38 et 418 ; Pollux , Onom. 1. VIII , verb. «ôurtc; l'action intentée par raccusateur s^appelait fâ^ic. (8)Hérod. 1. VII, c. 144.
sable à la république d'Âlhènes pour sa subsistance; ils ii'onl pas considéré que, ne faisant pas le commerce d'économie, et forcée de lutter, dans le débit de ses ouvrages manufacturés , non-seulement avec les Phéniciens et les Carthaginois , mais avec les Grecs de TAsie , de Rhodes, de Samos, d'Egine , de Corinihe, de Sicyone, de Syracuse , il lui était aussi nécessaire de surpasser tant de rivaux dans la perfection des beaux*apts, que de vaincre et de détruire leurs forces navales; ils n'ont pas vu que la richesse et la beauté des monuments de la ville d*Âihénes étaient Féloquent témoignage de l'habileté de ses artistes, de la perfection de ses manufactures, et le sujet de Fadmiraiion des étrangers ; que cette Minerve colossale de Phidias, dont on apercevait le panache du promontoire de Sunium (1) , appelait les commerçants de tout Tunivers dans les ateliers où se créaient les tableaux, les statues, les broderies, les vases, les casques, les cuirasses, dont le prix devait entretenir la richesse et la population de l'Attique.
Les anciens législateurs, qui avaient honoré l'agriculture et l'industrie en général , avaient préparé la grandeur d'Athènes ; Thémistocle , en créant une marine puissante, et Périclès, en dépensant quatre mille talents, ou vingt-deux millions (2) , en ouvrages de sculpture , de peinture et d'architecture , sous la direction de Phidias, en excitant l'émulation dans tous les arts différents, par des primes et des récompenses aux dépens du trésor public , assurèrent sa puissance et sa longue célébrité. Minerve et Neptune s'étaient disputé l'honneur de lui donner son nom ; ces mêmes divinités se disputèrent encore celui de l'enrichir; mais Minerve remporta deux fois sur le dieu des mers.
Les anciennes faMes attribuaient l'invention des arts mécaniques aux mêmes dieux qui avaient les premiers pratiqué les beaux-arts. Prométhée avait formé le premier homme; Vulcain avait modelé la première statue, la figure de Pandore, dont les dieux, frappés de sa beauté, firent une femme; cesmême divinités, Proméihée et Vulcain, avaient enseigné aux mortels l'art de travailler le cuivre et l'or.
Suivant les Athéniens, c'était l'Athénien Gorœbe, contemporain de Deucalion, qui avait inventé les vases d'argile (3); il les avait sans doute modelés et ensuite formés dans des moules. C'était un autre Athénien, Talus ou Perdix, neveu de Dédale, qui avait inventé le tour à potier. Quelque suspectes que soient ces traditions, elles prouvent
(1) Pausan. 1. 1, c. xxviii. (î) Nous venons de faire remarquer dans une note précédente que le revenu de l'État était de 1,200 talents, ou 6,480,000 F.; Périclès dépensa donc pour les beaux-arts une somme trois fois égale au revenu public. (3) Plin. 1. vin, c. lvi.
néanmoins combien ce peuple, aceoulumé à se glorifier de tous ses avantages, attachait d'importance à ce genre de fabrication, et combien il y avait excellé.
Dès la plus haute antiquité , les vases d'argile fabriqués à Athènes se répandaient dans tout Punivers. Le vernis pourpre ou noir qui couvrait la terre légère dont ils étaient formés était tellement solide , fin et brillant, que Ton distingue facilement encore ces vases précieux parmi les trésors de cette espèce que ie temps n'a pu dévorer. On sentira quelle était retendue de ce commerce, si Ton se rappelle la prodigieuse quantité de vases de toute espèce que les Grecs employaient ^ans les usages civils et dans les usages religieux, depuis le globe immense où ils serraient le blé (1), depuis Turne haute de six coudées où ils renfermaient rhuile, jusqu'à la fiole pleine de larmes que la main d'un fils ou d'une épousedéposaitdansun tombeau. Athénée compte jusqu'à soixante-douze espèces de vases à boire , qui avaient tous une forme différente et des noms différents. L'ostentation faisait autant rechercher ces vases élégants que l'utilité. Le luxe étidé dans ce genre par les Ptoléroées parâtirait incroyable, si d'autres exemples n'en démontraient la possibilité. Les Grecs se glorifiaient plus encore du nombre des vases qu'ils possédaient que de toutes leurs richesses. L'Arcadion Pithéas fit écrire sur son tombeau qu'il avait possédé plus de vases qu'aucun antre homme (S).
[/'argile, les bois odoriférants, l'ivoire, le bronze et l'or prenaient mille contours élégants sous des mains industrieuses. Toutes les matièreis servaient à former des vases , tous les arts à les embellir.
Qui ne relit avec volupté ces descriptions aimables qu'Homère, Anacréon , Théocrile , Athénée , ont faites do ces coupes précieuses , de ces coupes naïves que les bergers échangeaient entre eux pour prix de leurs chansons, et que les héros se transmettaient de l'un à l'autre en héritage ! Des vignes avec leurs pampres et leurs fruits en décoraient les contours; on y voyait Vénus et les.Gràces dansant avec l'Hyménée : «Excellent ouvrier, disait le vieillard joyeux de Téos, représentes-y le beau Bathylle foulant la vendange avec Baccfaus et l'Amour (3). » Les amis y faisaient modeler l'image de leurs amis; les poètes, les philosophes y retrouvaient avec délices , en y portant les lèvres , le portrait d'Épicurc.
Qui ne se rappelle l'innombrable quantité de vases d'or et d'argent,
presque tous fabriqués à Délos , à Rhodes , à Athènes , à Corinthe . dont
r.icéron reproche à Verres d'avoir dépouillé la Sicile? Quand cet infâme
{i) Hésiod. Opéra et D. v. 475 et 600. {%) Gasaub. Not. in Athmn. 1. xi , c.