DE LA GRAVURE SUR MÉTAL
La grature est sœur de la typographie; c*est dans les An memorandi , les Biblia pauperutn et les Spéculum humanœ salvatioms, premières et informes productions qui essayèrent, dans les premières années du quinzième siècle, de répondre aux besoins croissants de Tespril, que se trouvent intimement réunis les premiers essais typographiques et lexigraphiques connus.
Avec des moyens divers, la gravure et la typographie furent
destinées à la vulgarisation de la pensée humaine; et malgré les terribles progrès de sa grande sœur, la gravure, sans ravoir suivie dans des développements que sa nature ne comportait pas, a dignement et activement concouru à cette noble mission qui leur fut donnée, de multiplier et de répandre à Tinfini ces deux grands moyens que Thomme a de Axer sa pensée, récriture et le dessin; récriture, si merveilleusement propre à suivre la pensée dans les profondeurs de Targumentation métaphysique comme dans les détours et les morcellements infinis de Tanalyse; le dessin, langue énergique , qui circonscrit dans un trait inflexible la forme précise des objets et les intimes sentiments de force , d*élégance et de beauté matérielle.
Laissant de côté Thistoire de la gravure sur bois en taille d'épargne, nous ne nous occuperons ici que de la gravure sur métal.
L*histoire des développements de Timpression des estampes ii*a ni plus ni moins d*importance que celle des premiers trairaux de Timprimerie. Longtemps il a été impossible de résoudre cette question , obscurcie qu'elle était par la passion ou la mauvaise foi des auteurs qui la traitaient au point de vue très -faux d'invention , et avec cet esprit mesquin de vouloir en doter telle ou telle contrée. Les écrivains allemands ont surtout montré une grande ténacité à l'attribuer à leur pays, avec quelque raison peut-être , quant aux développements qu'elle y reçut vers 1466; mais sans faire attention, comme le dit excellemment fauteur de VEstai sur les Niellée , qu'il ne s'agissait pas de l'invention de la gravure dès longtemps connue et pratiquée, mais de l'origine do Tart de tirer des épreuves d'une gravure sur métal. La discussion, du reste, portée sur ce terrain, continue de nos jours , et si le point de vue et les documents encore imparfaitement connus au dix-huitième siècle Atent de la valeur aux travaux qui ont été faits alors, la multiplicité des découvertes modernes semble de nos jours alimenter et nourrir la discussion , bien loin de l'amener à une solution quelconque. Nous essaierons, sans rien ôter de son intérétà cette question, d'en diminuer la vivacité, et d'amoindrir, s'il est possible, l'importance de cette in venf ton. ^Nous ferons remarquer que l'impression ou la multiplication d'après une gravure ou un type est aussi ancienne
M LR CABlIfET
que la gravure elle-même, dont personne ne conteste la haute antiquité, et qu'elle a été pratiquée à toutes les époques; — nous indiquerons ce qui peut avoir retardé ou restreint ses développements , et nous croirons être dans le vrai , si , en démontrant comJ>ien il a dû être simple, au milieu du quinzième siècle, de découvrir Timpression des gravures sur métal , nous essayons d*attribuer à tout le monde, c*est-à'-dire aux besoins créés par les progrès naturels de la civilisation moderne, Tex tension plus grande que cet art reçut alors, il restera ensuite, pour établir les origines de ces développements, à discuter la valeur, Tâge. et même, si Ton veut, Tauthenticité des monuments qui nous restent, et sont, dans cette question, les seuls documents admissibles à défaut d'autorités contemporaines.
Les auteurs qui ont dirigé précédemment leurs recherches sur Vinwniion de Tart de la gravure, et qui, de nos jours, ont borné leurs investigations à Vinveniùm de l*art de tirer des épreuves d'une gravure sur métal, doivent, il nous semble, abandonner encore cette position pour s'occuper purement et simplement des développements successifs de l'impression déjà connue. En effet, l'idée de la gravure en creux est trop intimement liée à celle de sa reproduction , et fut de tout temps une habitude trop constante, pour qu'il soit possible de penser à en attribuer l'invention à personne.
Dans l'antiquité, le graveur sur pierres fines dut, à tous les états de son travail, tirer une empreinte qui lui permit d'en considérer les progrès , et certainement en conserver une épreuve lorsqu'il fut achevé. Les Romains ont estampillé en relief leurs belles poteries rouges. L'homme a toujours porté au doigt la bague qui lui servait de cachet. A toutes les époques les sceaux furent l'objet d'un soin particulier, et de tout temps l'on a frappé des monnaies et des médailles, et il y a certes Ih des impressions et des épreuves.
L'art même de multiplier un dessin d'une certaine étendue no fut pas inconnu aux anciens; Jes Etrusques se servirent de plaques de laiton découpées pour peindre sur leurs vases ces sujets où nous admirons la pureté extrême du trait. Ces mêmes pinques servirent dans la suite, aux empereurs romains du Bas-Empire,
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à sigoer leur nom , aux calligraphes du onzième et du douiièoie siècle , à oraer les manuscrits de figures et de lettres lourneures , et aux cartlers, qui leur succédèrent, à enluminer le Jeu de cartes qu'ils venaient d*imprimer; car le vaoiimprimer était employé usuellement dès ce temps, comme le constatent les passages d*un arrêt rendu par le sénat de Venise en li41 , sur la requête des cartiers de cette ville, tendante la prohibition des cartes étrangères. Carte e figure stampide eke $i fanfM im Venexia, — L» carte da zugar e figure stampide fatte fuor di Venexia. Cartes et figures imprimées qui se font à Venise.-* Cartes à Joaer et figures imprimées faites hors de Venise.
Giovanni dalle Comiuole, qui du temps de Maso di Finiguerra restaurait Tintaille sur pierre dore, a dû en tirer des épreuves connues de tous les artistes contemporains; et comment douter que ce moyen si simple, pour l'orfèvre, de conserver un souvenir de son travail et des idées d'invention qu'il y avait déployées , n'ait pas été mis en usage de tous les temps dans son intérêt même? Émerveillons-nous plutôt que de si frêles copies, destinées à demeurer dans les mains des ouvriers, soient parvenues Jusqu'à nous.
Enfin , à cette époque où l'étude était principalement portée sur les monuments de Tantiquité, il était habituel , pour relever avec exactitude une inscription antique, d'introduire du noir dans le creux, et d'appliquer dessus un papier humecté qui en donnait une empreinte fidèle. Si nous {Coûtons à tout cela les premiers essais de l'impression des livres, qui depuis quarante ans déjà erraient par le monde, les cartes à Jouer, les images et tout ce qui , dans les arts et l'industrie , pouvait ressembler à rimpression , nous ne craindrons pas de dire que ce serait un peu trop se Jouer du génie de l'homme, que de pouvoir penser un instant qu'il a eu besoin d'un effort d'esprit bien méritoire et même du hasard pour découvrir un procédé qu'on employait Journellement devant lui et dont l'expression était même passée depuis longtemps dans la langue usuelle. Vouloir discuter l'origine précise d'une chose qui a nécessairement existé, tout nous le démontre , et dont les témoins sont disparus , nous semble une entreprise sans issue à laquelle on doit renoncer.
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L^impression n'ayant jamais été un secret, U nous resterait à rechercher, pour aflèrmir notre sentiment , ce qui , dans les mœurs et les croyances du qurnzième siècle, et même dans les préjugés des artistes d*alors, a pu entraver ses développements en ce qui touche I& reproduction des choses d*art.
Une circonstance singulière et digne d'être remarquée, c'est que, soit qu'on veuille reporter sur l'Allemagne , l'Italie ou les Pays-Bas l'origine de l'impression des estampes, c'est toujoursde l'atelier d'un orfèvre et jamais de celui d'un peintre que nous en voyons sortir les premiers essais ; cependant avant le mettre de 1^66, avant Martin Schongauer et Israël van Mecken, l'Allemagne et les Pays-Bas avaient produit de grands artistes , les frères van Eyck , Hemling et les peintres de l'école de Cologne. Litalie comptait déjà, avant et du temps de Maso di Finiguerra , une suite nombreuse d'admirables artistes , fra Angelico de Fiesole, les maîtres pisans du Gampo Santo, Massacio, Pietro Perugino, Leonardo da Vinci, l'homme le plus Ingénieux de son siècle. Comment expliquer cette absence de coopération de la part de ces grands artistes dans le développement d'un art nouveau qui les concernait si particulièrement? Pour l'impression du premier livre, la difficulté était énorme; mais une fois vaincue, les développements en furent immédiats, prodigieux. Ce moyen fut avidement saisi, et on le consacra d'abord à reproduire ce que rÈoriture nous avait conservé de plus précieux. La Sainte Bible, les Pères de l'Église, le Dante et Virgile, étaient dix ans après dans les mains de tout le monde, et les poètes contemporains ne furent pas les derniers à s'en servir.
U n'en était pas ainsi pour l'impression de la première estampe; l'artiste , armé de son burin et de sa penséç, n'avait besoin que d'une planche de métal pour la multiplier à l'inflni, et cependant non-seulement il n'en prit pas l'initiative, mais il laissa encore longtemps sans les seconder ces développements qui devaient, par la suile, devenir si importants pour lui. En Italie, il faut aller jusqu'à Mantegna, en Allemagne, jusqu'à Durer, pour trouver un graveur à qui l'on puisse avec certitude accorder le nom de peintre.
r.e secret de cette conduite si différente dans des circonstances
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qui paraissent identiquesL, se révèle très-4^ien à ceux qui étudient attentivement Thistoire des arts et des artistes du Moyen- Age et des premiers temps de la Renaissance.
L'artiste alors croyait à sa noblesse et à la haute destination de son œuvre: créateur admirable, il avait vu les populations, vierges encore des émotions que donnent 4es arts, se prosterner devant les magiques productions de son pinceau , les porter en triomphe et leur décerner les honneurs publics; il eût cru profaner sa pensée et compromettre sa propre dignité , lui 61er son prestige, en la vulgarisant à ce point qu*elle pût être accessible à tous; il la consacrait à Dieu ou aux puissances de la terre, n*avait pas d*élève ou n'en avait qu'un seul, et cachait soigneusement ses procédés de composition , les croyant destinés à faire sa gloire ou sa fortune.
Cette pensée des anciens artistes se laisse apercevoir à tous moments dans Thistoire de leur vie et dans les rares mémoires qu'ils nous ont laissés. Son expression complète et très^étaillée nous a été donnée par Bernard Palissy, dans son livre intitulé De r Art de Terre (1).
(1) Nous citons tout au long les raiisons de Bernard Palissy ; c*6st toute une histoire des préjugés de l'artiste au Moyen-Age, écrite avec abondance et naïveté. Dans son livre De VAr,t de Terre H. de son utilisé» Théorique et Praciique parlent ainsi :
Théorique. Il n'y a doncques en toy nulle charilé? Si tu veux ainsi tenir ton secret caché, tu le porteras en la fosse et nul ne s'en ressentira; ainsi ta fin sera maudite : car il est écrit quWn chacun selon qu*il a receu des dons de Dieu qu'il en distribue aux autres : par ainsi ie puis conclure que si tn ne me okonstres ce que tu sçais de Tart susdit, que tu abuses des dous de Dieu»
Praetiquê. Il n'est pas de mon art, ny des secrets d'iceluy comme de plusieurs autres. Je sçais bien qu'vn remède contre vne peste, ou autre maladie pernicieuse, ne doit estre celé. Les secrets de l'agriculture ne doiuent estre celés. Les bazards et dangers des nauigations ne doiueut être celez La parole de Dieu ne doit estre celée. Les sciences qui seruent communément à toute la république ne doiuent estre celées. Mais de mon art de terre et de plusieurs autres arts, il n'en est pas ainsi. Il y a plusieurs gentilles inventions lesquelles» sont conUminées et mesprisées pour estre trop communes aux hommes. Aussi plusieurs choses sont exaltées aux maisons des princes et seigneurs, que si elles esloient communes Ton en leroit moins d'estime que de vltnix chauderops.
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' Rien dans les habitudes des anciens artistes italiens ne devait
^ donc liftter les progrès de Timpression des estampes ; le talent
qu'ils devaient y jeter pouvait seul lui donner de Timpor- ^ tance , et il s'écoula encore longtemps sans quMIs en sentissent
Je td prie considère vn peu les verres, lesqueU pour auoir esté trop communs entre les hommes sont deuenuz a vu prix si vil que la plus part de ceuxqui les
# font viuent plus méchaniquement que ne font les crocheteurs de Paris. L'estat .
est noble, et les hommes qui y beson^^ent sont nobles : mais plusieurs sont
^ gentils hommes pour exercer ledit art , qui voudroyent estre roturiers et
auoir de quoy payer les subsides des princes. N'est-ce pas vn malheur aduenu aux verriers du pays de Perigord, Limosin, Xainlonge, Angoulmois, Gascogne, Bearu et Bigorre, ausquels pays les verres sont méchanises en telle sorte qu'ils sont vendus et cries par les villages, par ceux mesme qui crient les vieux drapeaux et la vieille ferraille , tellement que ceux qui les font et ceux qui les vendent trauaiUcnt beaucoup à viure. Considère aussi vn (leu
^ les boutons d'csmail (qui est vne inuention tant gentille), lesquels au com-
' mencement se vendoient trois francs la douzaine. Or d'autant que ceux qui
\^ inuentèrent ne tindrent leur inuention secrète, vn i)eu de temps après la conuoitise du gain, ou l'indigence des personnes Aist cause qu*il en fut fitit si grande quantité qu'ils furent contrains les donner pour vn sol la douzaine, tellement qu'ils sont venus & tel mespris qu'aujourd'huy les hommes ont honte d'en (K)rter, et disent que ce n'est que pour les bélistres, parce qu'ils sont à trop bon marché. As tu pas veu aussi les esmailleurs de Limoges, lesquels par faute d*auoir tenu leur invention secrète, leur art devenu si vil qu'il leur est difficile de gaigner leur vie au prix qu'ils donnent leurs œuvres? le m*assure auoir veu donner pour trois sols, la douzaine de figures d'enseignes que Ton portoit aux bonnets, lesquelles enseignes estoyent si bien labourées et leurs esmaux si bien parfondus sur les cuiures, qu'il n'y auoit nulle peinture si plaisante. Et n*est pas cela seulement aduenu vne fois, mais plus de cent mil, et non seulement esdittes enseignes , mais aussi auxesguieres, salières, et toutes- autres espèces de vaisseaux, et autres histoires , lesquelles Ils se sont aduizés de flftire : chose fort & regretter. As tu pas veu aussi combien les imprimeurs ont endommagé les peintres et pourtrayeurs sçanants? l'ai souuenance d'auoir veu les histoires de Nostre Dame imprimées de gros traits après l'inuention d'vn Allemand nommé Albert, lesquelles histoires vmdrent une fois a tel mespris, a cause de l'abondance qui en fut ftiite, qu'on donnoijt pour deux liards chascune des dites histoires , combien que la pourtraiture fust d'vne belle invention. Vois tu pas aussi combien V la mou le rie a fait de dommage a plusieurs sculpteurs sçavants, à cause qu'a-
près que quelqu'vn d'iceux aura demeuré long temps a fliire quelque figure de prince et de princesse ou quelque autre figure excellente, que si elle vient A tomber en ire les mains de quelque mouleur, il on fera si grande quantité
Tutiliié. Il ne lallui peut-être rien moins pottr ceit que rentier développement de rimprimerie , et à cette époque où les écoles rivales se multipliaient, le noble orgueil enOn venu de mettre dans les mains de tous les productions de sa pensée.
Les mœurs du temps, la direction des esprits, secondaient parfaitement ce penchant aux grands ouvrages. Dans les républiques italiennes du Moyen-Age, où la vie était un peu de place publique, la grande affaire était une église à bétir, une statue équestre à couler, le chœur d*une église ou les murs d'un cloître è couvrir de peinture.
Une tendance diamétralement opposée se manifestait en Ailemagae; le génie de la nation, porté par nature aux choses de détail , le climat moins généreux , un état politique plus morcelé , et une plus grande opulence due au commerce , y avaient fait naître le besoin d'un intérieur plus confortable, plus orné, et encouragé un art secondaire plus approprié aux besoins de Tindividu. Les tableaux des artistes allemands du Moyen-Age ne sont que de fines miniatures, et dans leurs grands ouvrages de sculpture , bijoux ciselés et fouillés avec un soin extrême , le mérite de Tartiste disparaît toujours sous celui de l'ouvrier. Pour passer de la peinture à la gravure, ils n'eurent pas besoin
que le nom de Tinuenteur ny son œuure ne sera plus connue, el donnera on a vil prix lesdites figures , à cause de la diligence que la moulerie a amenée, au grand regret de celuy qui aura taillé la première pièce. Fai vu vn tel mespris en la sculpture, à cause de ladite moulerie , que tout le pays de la Gascongne et autres lieux circonuoisins estoient tous pleins de figures moulées, de terre cuite, lesquelles on portoit vendre par les foyres et marchez, et les donnoit on pour deux liards chascune, dont aduint que du temps que Ton commençoit à porter des ceintures et autres habits à la busqué, il y eut vn homme lequel fut emprisonné et eut le fouet, à cause qu*i1 allait par toute la ville de Tolouze auec vne balle pleine de ciucifix, criant : crucifix, crucifix à la busqué. Tu peux aisément connoistre par ces exemples et par vn millier d'autres semblables, qu'il vaut mieux qu'vn homme ou vn petit nombre fiicent leur proufit de quelque art en viuant honnestement, que non pas vn si grand nombre d'hommes, lesquels s'endommageront si fort les vnsles autres, qu'ils n'auront pas moyen de viure , sinon en proHinant les arU , laissant les choses à dcmy faites , comme Ton voit communément de tous les arts , desquels le nombre est ti'op grand.
de changer de cadre, et l'oiitil du graveur ne eut pas leur paraître moins lourd que le ciseau du sculpteur.
Ces considérations n*étaient pas à négliger si nous voulions rechercher la cause de Texlension plus grande que reçut en Allemagne, de ib60 àl&89. Tart d'imprimer les estampes, extension que constatent trop de monuments pour qu'on puisse essayer de la lui refuser.
Tout ce que nous venons de dire pour montrer que Vimpression était connue bien longtemps avant Tapplication qu'on en Ht à la gravure sur métal, Tattention que nous avons attirée sur ce qui , dans les procédés divers des arts et de Tindustrie d'alors , devait naturellement y conduire, et Teiamen que nous avons fait des causes qui ont pu retarder ou accélérer son développement n'a pas eu pour but de nier que l'art de tirer une épreuve d'une gravure sur métal n'ait eu une origine qu'il est bon et intéressant de rechercher, mais d'atténuer autant que possible ce mérite d'invention , qui , pris pour base de la discussion , ne pouvait qu'y appeler la passion et la mauvaise foi, et d'ouvrir une voie nouvelle à des conjectures et des recherches d'un intérêt plus réel.
11 nous reste maintenant à examiner les quelques monuments que des documents authentiques, leur date ou leur antiquité reconnue signalent comme les premiers témoins de l'origine de l'impression de la gravure sur métal.
Le premier monument qui se présente i nous, l'épreuve du nielle que Haso di Finiguerra fit, en 14^52, pour l'église de San Giovanni de Florence, réunit, par un concours heureux de circonstances, une date certaine et une origine brillante qui, en nous faisant entrevoir que ces sortes d'impressions remontent à une époque plus éloignée encore, nous permettent de lui attribuer à lui seul tous les développements ultérieurs.
Il ne faut , pour cela , que se reporter à l'époque où la magnifique commune de Florence, en même temps qu'elle faisait élever par Arnoifo di I.apo et Brunellesco ce dôme qui devait surpasser en splendeur, suivant son expresse volonté, tous les édifices alors connus, ornait sa belle église de Saint-Jean avec un luxe qui peut paraître fabuleux de notre temps. L'histoire
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rapporte qàe près de cent ans furent employés aux argenteries du mattre-autel , et que les portes de bronze doré si célèbres qui exigèrent de Ghiberti quarante années de travail coûtèrent quarante mille ducats d*or, somme égale à celle de cinq millions de notre monnaie. Pour ces travaux célèbres qui fixaient alors Tat- (ention de TËurope, le concours des principaux altistes Tut libéralement sollicité par la commune dans les divers pays où les Florentins avalent des comptoirs, et Ton peut se figurer aisément le retentissement que dut avoir le travail de Finiguerra , que sa dimension inusitée et son grand mérite de dessin et de composition signalaient alors comme le cheF-d'œuvre de Torfèvre nielleur. De tous ces travaux, celui-ci était le seul qui pût aisément être reproduit par les moyens connus alors , et les épreuves en soufre et sur papier en furent recherchées par les orfèvres nationaux et étrangers. 11 reste à apprécier les semences fécondes que ces épreuves sur papier, répandues à grand nombre, purent jeter dans les esprits.
Mais, avant d*aller plus loin, voyons ce que c'est qu'un nielle. On appelle nielle une petite planche d'or ou d'argent gravée d'abord au burin , dont les tailles sont remplies ensuite d'une espèce d'émail noir nommé niello, qui marque plus vigoureusement le trait, et lui donne l'apparence d*un dessin à Tencre. Ces pièces d'orfèvrerie , très en vogue au quinzième siècle, servaient communément à orner les autels, la couverture des manuscrits, et de petits coffrets ou layettes que nous appelons aujourd'hui M^tiMlf. Lorsqu'on 1515 Cellini, qui nous en a con- .servé les procédés de fabrication (1 ) , apprenait son état d'orfèvre,
(1) Cellini appelle nieïh un mélange composé d*iine partie d'argent ûii avec deux de cuivre et trois de plomb, qu'on mêle à une valeur égale de soufre; le tout, fondu plusieurs fois, pour que le mélange soit parfait, est ensuite pulvérisé. IfUagliar di niêUo, c*est graver une planche d'or ou d^argent (letAinée à recevoir le iimIIo. NiêUare , la manière de meure le nieUo dans la gravure; on opère ainsi : après avoir purifié la planche gravée dans une lessive de cendre bouillante , on la passe à Teau fraîche et on la couvre du mello qui a été préalablement pulvérisé et lavé ; on jette dessus un peu de borax, et on la présente à un feu doux qui doit amener lentement la liqtiéfitction. Lorsqu'elle a été obtenue et que leniello a pénétré dans les tailles, on laisse refroidir, et avec une lime douce d'abord, et du tri|)oli et du char-
ce genre de travail était, dît-il, complètement abandonné. Ce nom a été donné depuis, par extension, aux épreuves sur papier qui furent tirées des planches d'argent avant d'y mettre le nieilo.
Longtemps les épreuves de ces travaux d*orrévrerie, et particulièrement celles de la paix de Maso di Finiguerra, dont l'existence avait été signalée, échappèrent aux amateurs et aux écrivains qui s'occupaient de ce genre de recherches; Vasari, Baldinucci , Gori , n en parlèrent que par ouï-dire. £n 1797 seulement, l'abbé Zani découvrit, au cabinet des Estampes de la Bibliothèque Royale , la première épreuve sur papier de la Paix de 1452, perdue et enfouie dans un recueil des vieux maîtres italiens provenant du cabinet de Marolles. Elle vint fixer les incertitudes qui pouvaient rester dans l'esprit après les assertions contraires des auteurs qui avaient parlé des nielles sans les connaître. Une seconde épreuve a été trouvée récemment dans un recueil de la Bibliothèque de l'Arsenal de Paris , et une troisième est maintenant dans les mains de M. Colnaghi , célèbre marchand d'estampes de Londres.
Ces découvertes successives ont fait faire un grand pas à la discussion en permettant de lui donner une base certaine. Ces épreuves, dont rien ne saurait contester l'authenticité, annoncent un tirage assez multiplié; elles ont été tirées de la planche de métal gravée par l'orfèvre, imprimées avec l'encre incolore et la presse informe des cartiers de l'époque , et le tirage n'en est pas plus imparfait que celui des estampes italiennes du quinzième siècle. Leur examen réduit à néant les systèmes des auteurs italiens et allemands, qui , les uns pour conserver à 1* Allemagne l'invention de l'art de tirer une épreuve d'une gravure sur métal, voulaient que les orfèvres se fussent servis d'un cliché de soufre pour produire des épreuves , sans s'arrêter à l'objection que la fragilité de cette matière la rend impropre à supporter la moindre pression ; et les autres , en voulant attribuer exclusivement à Maso di Finiguerra la découverte de l'impression , jugèrent à propos de le faire passer par tous les tâtonnements d'un premier
bon pilé ensuite, on s'etforce d'enlever Toxcédant et de découvrir la planche, de manière que les (ailles seules conservent Témail ; et on a le nieilo.
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essai , et ont fait ces adorables contes d'un linge mouillé qui , rapproché par hasard de la planche, en donnait une épreuve ; de fumée de chandelle employée pour remplir les tailles et imprimer, etc.
L^épreuve de la Paix niellée , représentant TAssomptlon de la Vierge., qui se trouve à la Bibliothèque de TArsenal , est la plus belle des trois qui sont connues. Une large marge permet de mesurer exactement la planche, qui, cintrée par le haut, a 133 millimètres dans sa plus grande hauteur, et 95 millimètres de large. Le Christ assis à gauche, sur un trône élevé, décoré de guirlandes et surmonté d'un ordre d'architecture particulier aux Florentins du quinzième siècle , pose une couronne sur la tète de la Vierge, placée auprès de lui. Au-dessus du trône, les anges portent des banderoles où on lit : Àssumpia est Maria in cœlum. Ace , exercituê angelorum. De chaque c6té, d autres anges jouent de divers instruments , et au bas , à gauche, sont les martyrs, et à droite les vierges. On distingue saint Jean , qui est debout , saint Augustin et saint Ambroise, qui sont à genoux, sainte Agnès et sainte Catherine. Le mérite de cet ouvrage est égal , comme composition, dessin et entente des draperies, à ce que les sculpteurs et les peintres de cette époque ont fait de mieux. L'encre est grisew et répreuve , pour être imprimée , a dû subir une forte pression.
Maintenant, devons-nous regarder les nielles comme de véritables estampes? Nous laissons au lecteur à le décider, nous contentant de remarquer que, si Ton refuse à répreuve de la Paix de \k6% le titre de la première estampe avec date certaine, elle est sans aucun doute le premier essai en ce genre qui, en raison de la publicité étendue qu'elledut à sa brillante origine et à son importance réelle, vint frapper la vue des contemporains, et offrir aux artistes un moyen de reproduire leur pensée avec plus d'exactitude que les grossières gravures sur bois d'alors. Sans nous arrêter aux nielles des orfèvres italiens du quinzième siècle, dont quelques-uns sont certainement antérieurs à celui do 1452, nous passerons aux ouvrages que leur date rapproche de ce premier pas que Maso di Finiguerra venait de faire dans la carrière de l'impression de la gravure sur métal.
De ikb% pour trouver une date certaine sur une gravure, nous sommes obligés d*aller Jusqu^à l'année IM6, qui est indiquée sur Testampe d'un graveur allemand dont le nom est resté inconnu, et qu'on désigne communément sous celui de maUre de 1466. Son œuvre, que l'on fait monter à plus de cent vingt estampes, nous paratt se composer des travaux de quelques graveurs contemporains dont les estampes ne portent ni dates, ni monogrammes.
Si on réunit à ces estampes celles gravées par Martin Schongauer, qui n'est mort qu'en ih99; d'Israël Van Mecken, qui gravait encore en 1503, et celles d'un mattre, cru' Hollandais par M. Duchesne, qui a daté quelques estampes du millésime de 1480, on aura à peu près le contingent de gravures sur métal fourni par l'Allemagne au quinzième siècle. Rien, dans les conjectures que fait nattre ce nombre d'estampes assez considérable, ne donne à penser que la gravure ait précédé l'imprimerie; Tencre surtout y est d'un noir intense, et le tirage indique des procédés déjà perfectionnés; la date de 1466 peut donc être donnée avec sécurité aux premiers développements en Allemagne de l'art de multiplier par l'impression une gravure sur métal.
Si l'on considère le nombre des estampes, il sera relativement beaucoup plus grand que celui qui nous est resté des graveurs italiens de la même époque. Mais le travail raide et sec, la laideur affreuse des types, diminuent de beaucoup les agréments de cette fécondité.
L'absence de dates se fait aussi remarquer en Italie; nous savons seulement que Pollaiuolo et Baccio Baldini, dont l'œuvre se compose de près de cent pièces, furent les contemporains de Maso di Finiguerra; mais Pollaiuolo n'a gravé que quatre pièces, qui, par la perfection du travail et les qualités du dessin, doivent faire supposer qu'elles ont été exécutées plus tard , vers 1475, époque où il se consacra entièrement à la peinture. L'une, qui est célèbre, est une estampe en longueur appelée les tgnudi ou It Gladiateurs.
On a de Baccio Baldini , avec date certaine, trois estampes qui se trouvent imprimées avec le texte dans un livre petit in-folio intitulé : Monte santo di Dio compoeto da messer Antonio da
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Siena, imprimé par Nicolo di Lortnzo délia nutgfni FlorenUa X die mensie eeptembris, anno Domini MCCCCLXXVII, et dixneuf compositions destinées à illustrer une édition de la Divine Cofnédieûe Dante, imprimée à Florence en 1481, grand in-folio, par le mémo Nicholo (sic) di Lorenzo délia magfMt. Les exemplaires les plus complets de ce livre contiennent dix-neuf gra* vures de Baldini: les deux premières seules sont imprimées avec le texte; les autres, tirées à part, ont été collées dans des espaces qui leur ftirent réservés. On retrouve dans quelques-unes de ces productions de Baldini le type de beauté, la simplicité élégante et la sobriété qui distinguent les bons artistes de cette époque; mais d'autres sont si méchamment égratignées, qu'elles font douter qu'elles puissent être sorties de la même main. L'Italie a encore produit à cette époque vingt-sept cartes géographiques de la dimension d'une feuille grand in-folio, qui se trouvent dans un Piolémée imprimé à Rome en 1478 par Arnold Buckink. Ce travail, énorme pour le temps, est très-habilement gravé, et les lettres ne sont nullement enfoncées au poinçon, comme on l'a prétendu. Commencée par Conrad Svireynheym , qui mourut en 1478, cette entreprise fut seulement achevée par Arnold Buckink.
La première production typographique allemande où se trouve* employée la gravure sur métal, est un livre bizarre, connu sous le nom de Missale ou Agenda Herbipolent, imprimé en 1480 par Jorius Kyser; il contient au verso du sixième feuillet deux petites armoiries gravées sur la même planche de métal.
Il suffit de cette sitnpie nomenclature pour apercevoir que la révolution profonde que la typographie vint faire dans les idées fut la cause déterminante des progrès de l'art d'imprimer les gravures sur métal. Les documenta authentiques qui nous la montrent d'un usage restreint en 1452 nous indiquent assez l'emploi qu'on dut en faire longtemps avant, et pour en suivre la trace II ne faudrait pas seulement remonter à l'origine de la niellure, mais encore aux travaux des émailleurs byzantins, qui, eux aussi, faisaient des espèces de nielles polychromes. Cette manière do conserver le souvenir des divers travaux de compositions d'ornements et de formes qu'employait l'orfèvre
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nielleur ou émailleur , élait trop simple et trop importante pour qu'il n'y ait pas eu recours de tout temps. L*examen des divers nielles qui nous restent nous donne la certitude que beaucoup sont antérieurs à Tépoquc de li5S; les autres ont disparu , vic^ limes du temps qui détruit tout et de Tusage auquel ils étaient destinés. Pour l'Allemagne, des nombreux témoins qui nous restent de l'impression des gravures , aucun ne vient élever un doute dans notre esprit sur l'exactitude de la date de 1^66 que nous avons indiquée , et que corroborent suffisamment les procédés de tirage assez perfectionnés, la qualité de l'encre et répoque connue de l'existence des artistes. Les auteurs allemands s'en sont tenus à cette argumentation: que l'artiste qui a gravé en 1466 a eu nécessairement un maître, et qu'on pouvait ainsi reculer de dix ou vingt ans le moment de l'exercice de cet art en Allemagne. Nous n'admettons pas aujourd'hui de pareilles raisons , qu'aucune preuve ne vient justifier.
Les idées que nous émettons sont au reste celles des auteurs qui, en embrassant l'histoire do l'art dans son entier, dans ses sources et dans ses résultats, en ont déduit la suite et les progi'ès par la comparaison des monuments.
L'imprimerie suffisait seule pour opérer la renaissance de tous les arts, et elle est venue faire sortir la gravure en creux et en relief des bornes étroites où elle était restée.
L'histoire de l'impression est aussi celle de la gravure.
Mais cessons de nous occuper des origines. Le seizième siècle s'ouvre , et Marc-Antoine , sous les yeux de Raphaël, va élever la gravure à la hauteur de ses divines compositions; Albert Durer en Allemagne, Lucas de Leyde en Hollande, lui feront atteindre un degré de perfection qu'on ne franchira pas impunément. Déjà Wenceslas d'Olmutz emploie la gravure à Teauforte dont Durer se servira , et qu'il est réservé à Rembrandt et à Van Dyck d'illustrer; et Hugo da Carpi essaie de lutter av«c la peinture dans les impressions en camaïeux. Dans un autre article nous parlerons de l'art de la gravure; en examinant les divers systèmes de travaux des maîtres célèbres, nous en comparerons la valeur relative et nous dirons quelque chose des ouvrages modernes. E. P.
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