‹ Le Cabinet de l'amateur et de l'antiquaireChapitre 61 sur 139 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

SECTION î.

Les Gaulois, avant César et après lui, tirent longtemps, comme tous les peuples sans instruction, un commerce ruineux. Ils rece-

(4) Plat, in frit, vel Atlant. (2) Vopisc. in Anr$Uan. c. XLV, apin! Hist. Aug.scripl.

valent des Grecs , des Syriens, des Gartliagînoîs, des Marseillais et des Romains eux-mêmes qui fréquentaient Narbonne(l), des marchandises de rinde , des draps , des vins , des bijoux , et d'autres objets de luxe , et ils livraient en échange des matières brutes , du blé , de rhuile et de Tor.

Cette fière Angleterre, qui s'enorgueillit aujourd'hui de ses manufactures, donnait aux Carthaginois, avant que les beaux-arts Toussent éclairée , elle donnait ensuite aux Gaulois de rArmorique et aux Marseillais, qui s'emparèrent de ce riche commerce après la destruction de Garlhage , du plomb , de Tétain , des pelleteries en échange de quelques vases de terre , objets de nécessité première , qu'à cette époque elle ne savait pas encore fabriquer (2). Les Florentins, au quatorzième et au quinxième siècle , lui portaient des épiceries , des étoifes de sole , de l'argenterie , des draps (3J ; elle leur abandonnait , en échange , ses laines , qui sont devenues pour elle , lorsqu'elle a eu fait quelques progrès dans les beaux-arts, une source de richesses.

Les Romains , durant une domination de quatre siècles , firent dans les Gaules , relativement à l'instruction publique , ce qu'ils faisaient à Rome : ils honorèrent et encouragèrent beaucoup les belles-lettres , irès~peu h commerce, et point du tout les beaux-aris. Le génie suivit chez les Gaulois , comme il fit et fera sans cesse chez tous les peuples, la roule que le gouvernement lui avait tracée. Les Gaules retentirent des discours éloquents de leurs orateurs ; Rome s'honora de ces hommes illustres , et les éleva aux premières dignités de l'État. Un seul exemple prouve quelle gloire ces mêmes hommes auraient pu acquérir dans la peinture et dans l'art statuaire. C'est celui de Zénodore. Cet artiste était né en Auvergne. Après avoir exécuté dans sa patrie un colosse représentant Mercure , il fut appelé à Rome pour faire une statue colossale de Néron. Rival de Calamis, dont il copiait les ouvrages, Zénodore élevait des colosses et modelait des vases précieux ; il parut ne le céder aux Grecs dans aucun de ces deux.genres de mérite : icieniià fingendi cœlandique nulti wterumpoitpùnebatur (4). Cet exemple est remarquable , mais il est unique.

L'élan passager que l'art statuaire prit à cette époque , les beaux ouvrages de sculpture dont les Romains enrichissaient les palais et les monuments de leurs victoires qu'ils élevaient dans les Gaules, ainsi que le luxe recherché de ces maîtres du monde, y donnèrent naissance à

(1) Ctcer. pro QuinL c. xii. (S) Huet, Hist. du comm. des Anciens, p. 201. (S)Giov. Villani,HMt. florstU. c. xctii, ad annum 1338; Roberston, Re~ chsrch. sur VInde, p. 178. (4) Plin. 1. xxxiv, c. vu.

D£ l'amateur. 189

Torrévrerie. Les peuples des provinces méridionales, plus lot en relation avec les Grecs et avec les Romains que ceux du nord, s'appliquèrent à cet art les premiers. S'ils n*y firent pas généralement assez de progrès pour exporter leurs ouvrages, ils y trouvèrent du moins Tavantage de ne pas être sur ce point tributaires de l'étranger (1).

Quand Théodoric , roi des Visigoths , régnait à Toulouse , ce prince magnifique , ami des arts , et Tun des plus beaux hommes de son siècle, étalait sur sa table une grande quantité de vaisselle d'or et d'argent , et s'enorgueillissait de ce que cette vaisselle était toute Tabriquée dans le pays même (2).

Le génie pénétrant des Gaulois apprit aussi des Romains à exécuter ces mosaïques que l'on découvre en divers endroits de la France. Ce genre d'ouvrages , longtemps abandonné parmi nous , ne l'était pas encore dans le moyen-âge.

On a trop longtemps attribué la ruine des arts et des sciences au fer des Barbares. Ce n'est pas ici le lieu de parler des soins que prirent les rois goths pour conserver les monuments antiques ; ce n'est pas ici le lieu de faire honneur âi Clovis de son prudent respect pour les goûts et les opinions de ses nouveaux sujets, pour les monuments, pour les bibliothèques, pour les écoles publiques qu'il maintint en paix , etque l'on voit exister longtemps encore après lui. Disons seulement que si les sciences, les lettres et les beaux-arts périrent dans les Gaules, sous la domination des Barbares , c'est , d'une part , qu'ils étaient déjà déchus avant l'invasion , et de l'autre, qu'ils ne conduisirent plus aux honneurs ni à la fortune. On cessa d'étudier lorsqu'il fut possible d'arriver aux grands emplois sans rien savoir. Quand il ne fut plus nécessaire de savoir lire pour parvenir aux honneurs , on n'apprit plus à lire« L'arbre des sciences ne fut pas arraché par la violence , il ne fut pas consumé par le feu ; il se dessécha parce qu'on ne l'arrosa plus. €e malheur serait arrivé pareillement sans l'invasion des Barbares.

La perte des beaux-arts' et des arts d'industrie conunerciale qui en dépendent fut d'autant plus ruineuse que le luxe ne cessa point avec l'industrie. Les Francs, qui avaient conquis les Gaules, se paraient des draps les plus fins; Gaulois, de même que les Goths d'Italie, d'Espagne et d'Afrique, ils portaient des robes de soie couvertes de broderies , chargées d'or et de pierres précieuses , des ceintures tressées d'or , des épées enrichies de diamants. La plupart de ces objets se fabriquaient à l'étranger. Un luxe digne de l'Asie dévorait les états des successeurs

(1) Strab. I. IV, p. 190 et 192 (édit. 1720); Diod. Sicul. 1. v, c. ii, p. 350 (édit. 1746), 1. 1. (2) Sidon. Apoll. 1. 1, epist. 2.

indolents de Glovis et de Cbarlemagoe. C'étaieot les Grecs, les Syriens , les Lombards , les juirs de différents pays qui s'enrichissaient de cette magnificence de nos pères. On voyait réunis aux foires de SaintrDenis et chez les marchands de la capitale, des tables , des lits , des sièges somptueux , de la soie, des draps fins, des vins, des parfums, des bijoux , des armes, apportés de FOrient, de la Grèce et de Tltalie. Les objets que nous fournissons aujourd'hui à des penples moins avancés que nous dans les beaux-arts , les Français ignorants les recevaient alors de ces mêmes peuples.

En vain Cbarlemagne , après avoir triomphé de l'ItaKe , en fit venir avec lui des savants , noble conquête digne du génie de ce grand homme ! en vain ce fondateur d'un nouvel empire voulut faire revivre la peinture , la sculpture , l'architecture et les belles*lettres ; Féclat passager des lumières qu'il avait rappelées illustra son règne et périt peu de temps après lui.

Méprisés, avilis , cban|[és de taxes arbitraires dans les domaines des seigneurs , les beaui-arts et les arts mécaniques se réfugièrent , après la mort de ce grand prince , dans les couvenu des moines. Ges frères prévoyants se firent peintres , sculpteurs , architectes, et tout à la fois orfèvres, menuisiers, serruriers, fabricants de toile, fabricants de drap. Les arts, dans ce triste asile, conservèrent un précieux reste de vie ; ils attirèrent dans les couvents une grande partie de l'argent qui circulait encore dans la France. Ce mouvement enrichit les monastères et n'enrichit pas l'État.

Tant que les beaux-arts furent dans les mains des moines, le com* merce de la nation fut dans la main des juifs. Philippe-Auguste chassa du royaume les juifs domiciliés , et déclara ses sujets quittes envers eux de leurs dettes : action injuste et contraire au droit naturel , dit le sage président Hénault ; disons encore : mesure inconsidérée qui fit sortir de la France et les trésors que les juifs avaient «massés , et ceux qu'ils en retirèrent par le commerce quand ils en furent sortis. N'eùt-il pas mieux valu appeler les beaux-arts du fond des monastères où ils languissaient , les répandre sur la surface de la France , les honorer , les encourager ? Eclairées par cette lumière féconde , des manufactures se seraient établies , le commerce serait sorti du néant , l'argent serait resté dans le royaume ; mais la féodalité ne permettait pas encore ce bienCiit à Philippe.

La ridicule opinion où l'on était au dixième siècle que la fin du monde était prochaine , avait fait négliger de construire des églises , et même de réparer les anciennes. Une pieuse émulation se saisit des

esprits dans le onzième (l). Des prélats enrichis voulurent élever des monomenls indestructibles pour immortaliser leurs couvents et leur règne. Dn vit des moines , des abbés , des évéques , le ciseau , le compas et réquerre à la main , tracer des pians ; élever des tempfes immenses, les enrichir de peintures, de sculptures, modeler et fondre des portes d'airain , prodiges de génie qui attestaient ce que pourrait un jour la France éclairée , la France qui créait de tels ouvrages au sein de la barbarie et des ténèbres (2).

Geofroi de Gbamp-AUemand , évéque d'Auxerre sous le règne de Henri I*' , légua des prébendes pour les ecclésiastiques qui s'appliqueraient à la peinture , à Torfévrerie , à la vitrerie , à la mosaïque et aux autres arts qui pouvaient servir à la décoration des églises (5).

Cette iml^ulsion partielle donnée aux beaux-arts fut peu utile encore aiix progrès des lumières et à Tavancement de Tindustrie commerciale : d*une part, parce qu'elle fut renfermée dans Tenceinte des monastères ; de Tautre , parce que l'institution des moines mendiants , rétablissement de l'inquisition , les disputes tbéologiques , les différends des rois et des papes et les croisades occupèrent malheureusement les esprits d'objets dont les suites furent bien différentes.

Les principes de la peinture et des autres beaux-arts nous vinrent enfin du dehors, et les arts d'industrie commerciale arrivèrent à la suite du guide qui les éclairait.

Pour observer les circonstances de cette brillante révolution , revenons sur nos pas : sortons d'abord de la France pour juger la France, tes beaux*aru s'établirent en Italie avec la liberté ; les manufactures s'y établirent après les beaux-arts.

Venise , au dixième siècle « appelle des architectes grecs pour élever des monuments dignes de sa grandeur naissante.

Pise, en 1016, a pareillement recours à la Grèce : elle en fait apporter des figures antiques, dans l'intention que ces ouvrages précieux guident les artistes qu'elle veut former. Elle appelle en même temps des statuaires et des architectes grecs. Elle les comble d'honneurs.

Après la mort de Buschetto , le plus célèbre d'entre eux , elle lui

(1) Hist. UtUr. des Bénédiei. t. VU, p. 139. (2) Tel l'art était alors, tel il passa aux Anglais, à la conquête de leur lie par Guillaume le Bâtard. On y vit depuis des églises magnifiques, des monastères et des maisons bien bâties, ce qui n'était pas auparavant (Bist. UU, dês Bénédiet. t. VII, p. 141; Will. Monach; Malmesb. De Qett. rêg. Angl 1. m). (3) lAbb. Bihlioth. nov. t. I,p. 158, 154.

élève un tombeau (I). L*arides Grecs nous est transmis ainsi par les Grecs eux-mêmes ; bientôt les élèves surpassent leurs maftres.

En 1066 , Didier , abbé du Mont'-Cassin , voulant rebâtir son église avec magnificence « envoie à Gonstantinople des députés qui en font venir des sculpteurs , des ouvriers en mosaïque et d'autres ouvriers nécessaires pour les bàlimenls (2).

En 12S0 , Florence veut faire renaître Part de la peinture ; c'est encore à la Grèce que ses magistrats ont recours (3).

La sculpture avait commencé à Pise ; la peinture prend naissance à Florence. Les peintres grecs forment Cimabué; Cimabué forme Gioito.. Gimabué ! Gioilo ! quels noms célèbres ! Florence va donner la peinture à l'Europe entière.

Dans le siècle suivant, les Florentins veulent fonder uiie école de langue et de littérature grecques. G*est le savant Grec Léon Pilate, c'est ensuite le Grec Ghrysoloras qu'ils établissent professeurs. Peu de temps avant, un duc de Normandie accueille des moines grecs, et fonde une abbaye où Ton enseigne bientôt cette langue (4). Ainsi les lu- ■ mières nous viennent de l'Italie; ainsi les lumières nous viennent de la Grèce. Tout cela s'opère avant la prise de Gonstantinople par les Turcs. Il semble que la malheureuse patrie de Démosthènes et de Pbidias , ne pouvant conserver le fl:tmbeau qu'elle avait reçu des dieux , ait voulu nous le confier comme un dépôt sacré, pour qu'il servtt toujours à l'instruction du monde.

Dans des positions différentes, toutes les villesd'ltalie ne considéraient pas le commerce de la même manière. Venise, Gênes, Amalfi, s'attachèrent principalement au commerce d'économie. Gênes et Venise voulurent, comme Garlhagê, être conquérantes ; toutes deux éloignées des passages principaux du commerce de l'Inde, elles eurent l'une et l'autre une adresse admirable à établir des comptoirs sur les points qui offraient le plus d'avantages. Lorsque, sous la domination des Arabes, ia ville de Damas fut devenue l'entrepôt des marchandises dont se chargeaient les caravanes, les Vénitiens s'établirent à Damas; quand les Latins eurent pris Gonstantinople , cette ville étant pour les chrétiens le centre du commerce de l'Inde, ils s'établirent à Gonstantinople; quand ils en eurent été chassés par les Génois, ils s'allièrent , malgré les préjugés du temps, avec les Mamelucks, et s'établirent à Alexandrie.

A Gênes, à Venise, l'étude des beaux-arts était un objet secondaire ,

(1) Vasari, lxxyi. (S) Mabil. Aût. sanet. ord. 8. Bênêd. p. 598 et 600; Hiit. Utt. des Bénéd, t. VII, p. 142. (S) Vasari, F»l. di Cimab. in princip. (4) Hifl. lut, dês Bénéd. t. VII, p. 67, 68.

un objet étranger au gouvernement. Des révolutions sanglantes avaient mis la puissance dans la main des heureux qui étaient inscrits sur le Livre d'or. Le commerce extérieur, les conquéies, Tintrigue, la politique, occupaient exelusivement la caste privilégiée. Yoilà, pour le dire en passant, pourquoi., malgré les- richesses, Venise et Gènes sont restées, dans les beaux -arts, au second rang.

Tandis que ces villes puissantes s'enrichissaient par le commerce de rinde , Florence, loin de la mer, sur Tancien territoire des Etrusques, s'illustrait parles beaux-arts et s'enrichissait par ses manuractures. Au sein des troubles et du désordre , elle avait appelé de la Grèce les beauxraris pour le maintien de sa liberté, et les trésors du commerce lui étaient venus, en quelque sorte, par surcroît. L'Europe s'éclairait des leçons de ses artistes, et se parait des tissus légers et moelleux de ses ouvriers. Il est des pays où la ricliesse produit les beaux-arts, et, pour l'ordinaire, ils n'y arrivent pas à une grande perfection; il en est d'autres où les beaux-arts précèdent et produisent la richesse : Florence fut de ce nombre. Par la nature de ses institutions, par le courage avec lequel elle défendit pendant trois cent cinquante ans sa liberté , par le génie aimable, pénélrani et tin de ses babilanls, par ses écoles, par ses chefs-d'œuvre, Florence brille , parmi les modernes, comme une autre Athènes. Patrie de Dante, de Pétrarque, de Cimabué, de Léonard de Vinci , de Galilée, de Léon X, de Machiavel, de Michel -Ange, reçois mon hommage ! je place les ouvrages de tes artistes à côté de ceux des Athéniens. Si le goût y remarque quelque différence, l'admiration pour le génie qui les produisit ne doit pas être moindre, car les circonstances n'étaient pas les mêmes, et les obstacles à surmonter étaient bien différents.

Les Pisans avaient détruit la ville d'Amalfi pour lui succéder dans le commerce do l'Orient; on accuse les Florentins d'avoir voulu , en son^ mettant lesPisansà leur domination, s'approcher de la mer, et participer à ce commerce. Il est vraisemblable que la vengeance et la haine eurent plus de part à cette victoire que l'ambition. Mais, quoi qu'il en soit, Florence, avant la conquête de Pise, par les nombreuses manufactures que les beaux-arts avaient dirigées, et par la banque, sorte de trafic que les manufactures firent naître , à cause des comples ouverts qu'il fallut avoir avec fous les marchands de l'Europe, Florence égalait déjà Venise en richesses; elle employait trente mille personnes à la fabrication du drap seulement (1); elle pouvait mettre sur pied trente

(1) Giov. Villani, HfK.ytorent. c. xciii, ad annum 1S38. On fabriquait an- Duellemeni à cette époque, à la monnaie de Florence, de !)50,000 à 400,000 flo*

194 LR CABINET

mille kommes dans son întérîear eC soixante-dix mille au dehors. On comptait dans le terroir six mille maisons de campagne , dont un grand nombre étaient bftties ayec tant de somptuosité que les propriétaires étaient taiés de folie (1) ; plusieurs de ses citoyens avaient déjà des Tortunes immenses ; les Hédicîs étaient les plus riches commerçants de Tunivers.

J'ai dit que, du sixième aa douzième siècle, la Grèce fut le seul pays de la chrétienté qui edt des manufactures de soie. Il peut paraître étonnant que ni les italiens, ni les habitants du midi de la France n'aient cherdié, pendant ce long espace de temps, à lui enlever une industrie aussi lucrative. Mais il faut considérer que ponr qu'un peuple établisse utilement une fobrication de cette espèce, il est nécessaire qu'il possède et des connaissaaces dans les sciences, et des connaissances dans les beaux-arts, et que ni riialie ni la Provence n'avaient pu, avant le douzième siècle, acquérir ces connaissances indispensables.

Chaque jour le tisserand indien établit son métier sous un arbre , et chaque jour, le travail fini, il le reporte dans sa cabane. Un dessinateur routinier trace une fleur sur la toile ; un ouvrier y pose lentement une première couleur avec un bambou , taillé comme nos plumes ; un autre en met une seconde par le même procédé. Mais cet art \ienl de loin ; chacun de ces ouvriers le vit pratiquer à ses pères, et, tout imparfait qu'il est, le malheureux indien qui l'exerce ne Tinventerait pas , s'il fallait aujourd'hui l'inventer.

Ces féroces barons normands qui avaient envahi la Pouille et la Calabre et fondé le royaume de Sicile , virent avec envie les riches manufactures de soie des Grecs. Ne pouvant en créer de semblables , ils prirent un moyen plus court : ils arrachèrent l'arbre avec les racines et le fruit , et le plantèrent dans leur domaine. Us entrèrent dans la Grèce comme des pirates, saccagèrent sans pitié les malheureux restes de Tbèbes, d'Athènes, de Gorinthe, chargèrent leurs vaisseaux d'un peuple d'ouvriers, et transportèrent cette industrieuse colonie, avec ses instruments, et sans doute avec des mûriers et des vers à soie , dans la Sicile.

Peu de temps après, les croisés prirent et ravagèrent Constantinople. Les Vénitiens, devenus propriétaires, dans cette révolution, d'une partie de rArchipel , transplanièreni alors dans leur patrie ce qui existait encore des fabriques des Grecs.

C'est ainsi que la Grèce fut dépouillée par les Vénitiens et par des

rins cTor. Il ne ftit permis aux Florentins de naviguer sous leur propre pavillon qu^en Tannée ikW. Giac. Diedo. Htil. di F«iima. 1. 1, I. ix, p. 208- 1 0 Villani, Hi$t.florênt. c. xciii, ad annum 138S.

DU L*AMATKUil. 195

Franvais. Le bien que nous devions retirer de ceUe conquête ne s*opéra pas cependant tout à coup. Ce fut des Grecs établis dans ia Sicile que les Piaans, les Florentins et les habitants de la république de Lucques apprirent la fabrication de la soie. C'est des Florentins que nous Tavons revue.

- Cet art fit de tels progrès cbes des peuples Hiieux disposés à le recevoir que ne Tétaient les Siciliens, suffisamoient ricbes de leur territoire, et qui sont encore dans Tenfance aujourd'hui , qu'eu peu de temps les fabriques de Lucques, et surtout celles de Florence, firent oublier celles de la Sicile , malgré les dépenses que les princes avaient faites pour les soutenir.

La ville de Lyon n'avait jamais démenti son orq|;ine. Fondée avant l'arrivée des Romains , suivant ses meilleurs historiens , pour servir de conciliabule ou de point de réunion aux marchands des provinces qui l'environnaient, elle leur avait constamment offert l'asile le plus suret le plus commode , à cause de sa position , ài cause des grudialeun qui lui furent accordés , et ensuite des juges conservateurs de ses privilèges , qui ont remplacé ses gradiateurs. Mais les malheurs des temps l'avaient entièrement ruinée.

En i260, des Gibelins, qui avaient été précédemment bannis de Florence, unis aux habitants de Sienne, rentrent, après une victoire diffi^ cile, le fer à la main, dans leur patrie; les familles guelfes les plus puissantes sont obligées de prendre la fuite; leurs biens sont confisqués; un grand nombre de ces exilés se réfugient à Lyon. C'étaient les Pazzi, les Strozzi, les Gondi, les Âlamanni, les Salviatti, les Chiaramonti, les Gadagnes, c'esi-à-dire une partie des maisons les plus riches de Florence. D'autres s'établirent à Nfmes. Ces riches étrangers firent dans ces deux villes un grand bien dont la France entière a reçu les fruits, ce fut d'y fonder le commerce de la banque; mais ils en firent un plus grand encore, ce fut d'y répandre le goût des beaux-arts qu'ils avaient apporté de leur patrie. « Ils donnèrent commencement, dit Ménétrier» aux oua vrages les plus magnifiques par les palais et les belles maisons de « campagne qu'ils firent bÂtir (1). i» Retournés à Florence après de nouvelles révolutions , ils furent remplacés par d'autres de leurs compatriotes. Il y avait tant d'Italiens à Lyon et à Nimes, dans les deux siè> des suivants, qu'ils y formaient différentes compagnies nombreuses , ayant chacune des capitaines et des conseillers , et il est facile de voir dans les anciens produits des arts de la ville de Lyon combien le g^iH florentin y avait fait de progrès.

(t) Kt5f.d«Lyon, p. 393.

Les manufactures de drap d'or, de soie, de caiietille, de passements, de rubans et de franges , qui ont fait dans la suite la richesse de ces deux villes, et la richesse de Lyon principalement, ne s'y établirent cependant ni dans le treizième ni dans le quatorzième siècle. La France était toujours tributaire de l'Italie , tant il est vrai qu'il faut que les beaux-arts aient suffisamment disposé les esprits à se livrer aux arts d'industrie commerciale, pour qu'ils s'y attachent avec force et utilité (i). Louis XI éubiit des manufactures à Tours, et fit venir des ouvriers et de la Grèce et de l'Italie ; mais ce fut Charles VIII , ce fut principalement François W, durant les guerres d'Italie, qui furent les fondateurs de cette fabrication, et c'est le grand Golbert, au milieu des triomphes des beaux-arts, qui la porta au degré d'étendue et de splendeur où nous l'avons vue.

Au temps de Pétrarque et de Laure, Avignon, retombée aujourd'hui dans le néant , en était sortie à la voix des papes qui reml)ellissaient. L'architecture y avait pris un noble caractère; les églises commençaient à s'enrichir de tableaux; on plantait des màriers, on établissait des manuractures de soie, dans lesquelles on imitait sur de riches étoffes les dessins qui avaient fait rechercher celles de ta Perse el de la ville de Damas. Les historiens du commerce nous disent qu'on a compté dans cette ville jusqu'il dix-rhuit cents métiers. Avignon a perdu cette source de richesses : l'éloignementde ses souverains, un impôt désastreux sur la sortie de ses marchandises, et plus encore l'oubli des beaux-arts, ont ruiné cette ville, que la nature, bien qu'eHe s'y montre dans sa plus grande munificence, ne pouvait seule enrichir^

Lyon doit, au contraire, sa prospérité au soin d'entretenir et d'honorer des dessinateurs et des peintres habiles. Rien , à cet.effet , ne lui a coûté (2). Le goût de ses artistes, l'élégance et la variété de leurs compositions, ont élevé ses manufactures au-dessus de toutes celles de l'Europe; elles ont fait oublier celles de Gènes, de Venise, de Florence elle-même, -de Florence qui a laissé tomber de sa main le sceptre des arts.

Quels sont les hommes, en effet, qui enseignent aux fabricants à choisir, à marier des couleurs différentes, ceux qui dirigent la main du dessinateur, ceux qui prononcent avec connaissance sur le caractère et la beauté de ses ouvrages, ceux enfin qui éclairent le dessinateur et le consommateur lui-même? Ne sont-ce pas les arbitres de l'art et du

(1) Il est vraisemblable aussi que les Italiens aimaient mieux vendre en France les ouvrages de leurs manufactures que d'y en établir. (2) L'Art du fabric. des étoffeu de soie, p. 12, dans la collection des arts et métiers.

DK l'amatkur. 197

goûi? Ne sont-ce pas ces mêmes hommes, ces maîtres célèbres qui animent la toile et qui font respirer Tairaln?

Ce n*est pas dans Lyon seulement qu'il fout chercher la cause du perfectionnement des manufactures de Lyon ; comment ne pas la voir encore dans les progrès que les beaux-aru ont fait faire à Tesprit des Français en général , dans la direction qu'ils ont donnée au goût , dans Tamour de la gloire qu'ils ont excité, dans Témulation qu'ils ont soutenue? On n'en saurait douter : il n'y aurait pas à Lyon d'habiles peintres de fleurs, s'il n'y avait à Paris de grands peintres d'histoire.

Le style de la peinture ne fut pas toujours pur parmi nous; mais l'amour de l'art brille depuis trois siècles, et si les crédules manufacturiers ont suivi quelquefois avec trop de conflance de mauvais modèles , cela même prouve combien ils sont disposés à en adopter de bons ; cela même prouve l'influence de Tart supérieur qui les dirige , peu s'en faut que je n'aie dit de Kart supérieur qui les gouverne.

J'ai déjà fait remarquer que les Grecs portèrent Torfévrerie à une admirable perfection, parce que leurs orfèvres étaient d'habiles dessinateurs, de grands peintres, de célèbres statuaires. La même chose arriva chez les Florentins, depuis le treizième jusqu'au seizième siècle (1). • • -

Le statuaire Donalello étair orfèvre ; Philippe Brunelleschi exerçait le même art; André Yerrochlo, sculpteur et peintre» maître de Pérugin et de Léonard de* Vinci; Antoine Pollaiolo, Tùn des maîtres de Michel* Ange, étaient pareillement des orfèvres ; Marc-Antoine Rain^ondi et le Pérugin lui-même travaillèrent longtemps à l'orfèvrerie. Ce dernier faisait dans cet art, dit Raphaël Borghini , des choses surprenantes : Faeeva in queW arte cote maraviglioie (2) ; Laurent Ghiberti enfin, qui a exécuté les belles portes du baptistère de Saini-Jean-Bapiistc, que Ton peut regarder comme le chef-d^œnvre de la sculpture moderne; Ghiberti, qui non-seulement excellait dans son art, mais qui en écrivait les principes (3), était orfèvre. L'art de l'orfèvrerie, dans il'aussi habiles mains, devintaussi utile au commerce de Florence qu'à sa gloire. Sous Charles VUI, sous François I<", sous les deux reines Médicis, la France recevait encore de l'Italie une grande quantité de vases, d'urnes, de coupes de différentes formes. L'argent et l'or, le verre, la faïence, étaient enrichis d'ornements, défigures, de beaux bas-reliefs ; tous les jours nous voyons encore de ces ouvrages que le temps a respectés,

(1) Perche in que lempi , non era tenuto buono orifice, chi non era buon designatore, e che non iavorasse bene di rilievo. Vasari , VU. di Baeeio Ban^ dineW. («) Raph. Borgh. lï Risposo, p. 519. (3) Vasari , Vit. diLaur. Ghih^rii.

198 Ll-: CAUINKT

dans lesquels nous reconnaissons la main ou les leçons des plus habiles maîtres. Que de finesse, d*élégance et d'esiurit? Les contours de ces beaux vases ne sont pas toujours tran<iullies et purs; tel était le défaut des Florentins : en cherchant la grâce » ils penleni quelquefois la simplicité. Mais combien ce défaut est pardonnable lorsqu'il peine il peut être aperçu !

L'art de Torfévrerie , depuis Tancienne époque oà nous Pavons vu naître chez les Français, s'y éuit constamment conservé; je me trompe, ce travail se faisait encore, Tart n'existait plus. Les riches et nombreui ouvrages de saint Eloi ne ressemblaient plus à ceux des Grecs, à ceux de Zénodore. On cite au commencement du onzième siècle un moine Ërembert, dont, au treizième, on admirait encore les ouvrages; on cite un Odérane , moine à Sens, qui fit une chAsse ornée d'or et de pierreries, pour les reliques d'un saint, sur la demande du roi Robert; on cite Raoul, argentier de Philippe III, le premier homme du tiers-état qui ait obtenu des lettres de noblesse. Biais quand on a vu de la sculpture du onzième, du douzième et du treizième siècle , on peut se figurer ce que c'était que l'orfèvrerie.

II était inutile que les ouvrages faits dans ce temps*lè , pour les églises, fussent beaux; il suffisait tfu'ils fussent riches. Le défaut de matières était même un obstacle aux progrès de l'art. Par l'effet d'un commerce ruineux, autant et plus que par les exactions de la cour de Rome , et par les croisades, l'argent était devenu tellement rare, que des lois, souvent renouvelées dans le quatorzième siècle, défendaient de fabriquer, si ce n'est pour le service des églises , des pièces d'argenterie pesant plus d'un marc (I). Chaque jour, de nouvelles ordonnances sur les monnaies décelaieni la détresse publique et l'embams du gouvernentent.

L'orfèvre statuaire Cellîni, appelé de Florence par François I*^ dit, dans son traité sur Torfévrerie , qu'à l'époque oii il arriva en France , les orfèvres de Paris éuient très-habiles à faire de la grosse argenterie , et que cependant aucun d'eux ne put parvenir à mettre ensemble et à souder les membres d'une statue (2).

Ce fut enfin lorsque l'art sutuaire eut fait des progrès , lorsque l'art du dessin eut été dirigé par d'habiles maîtres, qu'Etienne de Lalune, sous Henri IV, et les deux Germain, sous Louis XIV, après s'être formés en Italie , assurèrent dans TEurope la plus haute réputation aux orfèvres français.

(1) Ordonn. dê$ rois de France, i. I, p. 766, 76S; t. II, p. S8; t. 111, p. 90, 91, etc. (9) Benv. Cellini , deW Orefteerio, \, i, p. 97.

DB L*AHATBUa. 199

Disons à ce sujet mi fait remarquable. Il rappelle la lutte d'Athènes et de Rhodes sur la forme des vases dont noas avons déjà fait mention ; il nous concerne; il s'est passé sous nos yeui.

Après avoir été eo rivalité avec ceux des Floreiitins et l'avoir emporté sur eux , dirigés par nos grands artistes , les ouvrages de nos oH^vres étaient recherchés dans PEurope entière. Vient, au commencement du dernier siècle , «i moment où la peinture s'égare ; Torfévrerie obéissante la suit. Aux formes décentes et nobles, dont Jean Goujon et d'autres artistes avaient donné les modèles, succèdent des contours grotesques, des ornements diétifs et maniérés. La vigilante Albion a les yeux ouverts; elle enlève aux Siciliens, aux Napolitains indolents, les reliques de Samos, de Rhodes, d'Agrigente, de Syracuse. Les vases que façonnèrent ces villes célèbres sont mis sous les yeux de ses ouvriers. Favl^il avouer notre infériorité passagère? Non; ce n'est pas Albion qui a vaincu nos artistes, c'est Samos, Rhodes, Agrigente, Syracuse, qui nons ont un instant surpassés. Ouvriers impatients, qui avez voohi reconquérir une juste prééminence, vous êtes venus dans les ateliers de nos .maîtres; leur art avait fait de miraculeux progrès; leurs triomphes ne pouvaient être comparés qu'à ceux de nos guerriers. Athènes vivait au Louvre; ils vous ont prodigué de savants dessins, et le Nord et le Midi ont encore une Uàs reçu et admiré vos chefs-d'œuvre. Ah ! ne vous écartes jamais de leurs régies et de leurs leçons; et puissent-ils euxmêmes demeurer constamment idèles aux modèles que nous a laissés l'antique et à son génie! Quand il s'agit de belles formes et de goût, ne cherchons pas à surpasser la Grèce , noire gloire est de l'Imiter.

L'art d'exécuter des mosaïques avec des pâtes de diverses couleurs conduisit nos pères à l'invention de la peinture sur verre (1), et cette manière de peindre, déjà pratiquée dans le onzième siècle, les conduisit à l'art de peindre en émail (2).

Les émaux faits à LitDOges étaient renommés dès le temps de Louis le Jeune. Leur réputation «vait pénétré jusqu'en Italie où ils étaient d'un grand prix, il est foi t mention, dans les historiens ecclésiastiques, de deux tables d'airain ornées d'or, émaillées suivant l'art de Limoges , de labwe Limogiœ, dont if fût fait donation à une église dans le royaume deNaples,en 1197.

Ces deux arts firent de rapides progrès, lors de la restauration de la peinture. Quand nos peintres sur verre copièrent les dessins de Kosso et de Primalice, leurs ouvrages décorèrent non-seulement les églises

(1) Muratori, Dissert. 84, t. I, p. iSS; Levieil, D« IMr» de ipvindre tur \)trT$, part, l, c. v et vu. (î) Hisi. Uii. d$s Bénédieî. t. X, p. MS.

âOO LB CABINET

et les paUis des grands, mais les maisons des simples panicoliers (1) , et lorsqu^enûn , sous François P', ei principalement sous I^ouis XIY, les orfèvres qui peignaient en émail furent devenus d'habiles artistes ; cette branche de commerce devint considérable et produisit des ouvrages dignes de rimmortalité (2).

Que dirai-je de la gravure? Ehl qu'en puis-je.dire que le lecteur, impatient de me voir arriver à ceUe source de richesses commerciales , ne se soit déjà dit?

Dans quel pays s'est donc faite cette découverte brillante? Â Florence , dans la patrie des arts. Dans quel temps? Vers Tan 14fi0, lorsqu'en Italie, en Allemagne, en France, dans les Pays-Bas, les prodiges de la peinture occupaient tous les esprits. Par qui? Par un orfèvre. Était-ce un simple ouvrier? C'était un dessinateur habile'et un statuaire (3). Qui a partagé ses premiers travaux? Un grand peintre, Tartiste Boiicelli. Qui encore? Le maître de Michel-Ânge, Antoine Pollaiolo, qui était sculpteur, orfèvre et peintre. Fille de la peinturé, je te salue! il est facile de reconnaître le génie qui a présidé à ta naissance (4). Qu'est-ce, en effet , que la gravure? Un art de peindre. Ne disons pas que cet art ingénieux , en multipliant par Timitation les chefs-d'œuvre de nos maîtres , multiplie le bien moral qu'ils peuvent produire , répand les lumières, forme le goût, dirige l'opinion publique ; réchauffe et nourrit le patriotisme ; nous faisons remarquer que dans cet art admirable le talent seul crée tout, et qu'une main habile donne une valeur quelquefois inestimable à des objets qui sont en eux-mêmes de la moindre valeur.

(1) Devieil , De VArt dé peindre sur eerre, part. I , c. xiii. (3) On s*est dégoûté de Tart de peindre en émail à cause de la longueur du travail et à cause des accidents qui arrivent souvent dans la cuisson. Il y aurait une manière de peindre qui diminuerait beaucoup les inconvénients, et avec laquelle on produirait des ouvrages pour ainsi dire indestructibles : elle consiste à peindre en émail sur du platine. On pourrait employer de grandes plaques de ce métal sans craindre Teffet du feu. (3) Finiguerra était élève de Laurent Gliiberti , et avait travaillé avec lui aux portes du baptistaire de SaintrJean-Baptiste. (4) Je suis l'opinion commune qui attribue l'invention de la gravure f;ur métaux à Finiguerra, orfèvre et statuaire florentin , et qui place Tépoque de cette invention vers Tan 1460. S'il fkllait, conformément à l'opinion de Sandrart et de Heinecken , reconnaître les Allemands pour les inventeurs de cet art, et en faire remonter Porigine à 1450 ou 1440 environ, l'inventeur serait encore un orfèvre qui fut le maître de Martin Schongauer, lequel fut orfèvre et peintre.

DE l'amatkuu. 201

Quel riche commerce les IlalieDS se sont créé par le burin de Marc- Antoine, d'OEneas Vicos, du Maniuan, du Parmesan , de dclla Bella, do SalYator Rosa , des Garrache <

Quelle importation d'argent ont valu à la Hollande et aux Pays-bas les cuivres d Albert Durer, peintre, écrivain, graveur et ciseleur; ceux de Lucas de Leyde, des graveurs connus sous le nom de PetUs Maîtres , dte Vorsterman , de Blœmaert , des deux Visscher, des deux Boiswert, de Goltzius, de Olouet, de Suyderhoef, de Pontius, de l'original ei inimitable Rembrandt?

Quels trésors out apportés à la France les Audran , les Drevet , les Poilly, Callot, Picard, Nanleuil, Spierre, Edelink, Masson, Leclerc, Balechou , et un grand nombre d'autres que le lecteur se rappellera sans que je les nomme !

La peinture devait nous enrichir d*un art plus précieux encore.

Des peintres ou enlumineurs allemands, déjà habitués à imprimer avec des planches de bois des figures de différentes couleurs sur des Cartes à jouer, entreprennent d'exécuter de la même manière des images de saints, et d'y ajouter des noms et des légendes. Ils gravent des lettres sur leurs planches, et les impriment avec Timage du saint. Guitemberg , saisissant cette idée , imagine de tailler des lettres séparées pour pouvoir en composer des mots à volonté. Enfin, Forfévre Faust, auquel il s^associe , et Fécrivain Schœffer, inventent les poinçons et les matrices, fondent des lettres de métal, enferment et serrent les pages dans des châssis , et font agir des presses. Voilà rimprimerie telle que nous Tavons aujourd'hui.

Je remarque cette progression : de la peinture et de la gravure des cartes à jouer aux images des saints, des caractères fixes aux caractères mobiles et aux caractères de fonte, et je ne puis m'empécher de voir que la peinture grossière des ouvriers allemands a conduit Gutiemberg à son heureuse invention, qui n'était que l'application d'un procédé connu. Gette invention a lieu dans un pays où le peuple se faisait, au temps dont il s'agit, comme il se fait encore aujourd'hui, un moyen de commerce et de subsistance de la peinture , de la sculpture et de la gravure en b<iis.

Je remarque l'époque où ce bel art a été inventé , et je me demande , comme je faisais au sujet de la gravure sur métal : Gomment se fait-il qu'il n'ait pas été inventé plus tôt? Ges deux découvertes datent du même temps : l'une , de 14S0 ou environ ; l'autre , de 1460. La peinture à l'huile avait été inventée au commencement du même siècle. Gette invention , encore nouvelle , excitait l'émulation de tous les artistes de

202 LE CABIXBT

r Europe. Les cliers-d^œuvre de divers genres de Jean de Bruges, de Masaccio» deDonalello, de Brunellesdii , exisiaieiudéjè; lesporlesdii bapiislaire de Florence élaieni faites. N'est-il pas évident que l'époque de rinvention de rimprimerie a été déterminée par la naissance de ces beaux ouvrages et par Télan qu'ils avaient donné aux esprits?

Mais ce qui doit le plus étonner dans les commencements de cet art , ce n'est pas Tinvention en .elle-même , c'est la beauté des premiers essais. Aussitôt que Timprimerie esi créée , déjà^ chose admirable, ses ouvrages ont une netteté, une élégance, une perrection qu'à peine les imprimeurs les plus habiles ont pu égaler dans la suite. Les autres arts ont une enfance , celui-ci n'en a point. Les premières productions de l'imprimerie, h Mayence, k Strasbourg, à Venise, à Lyon, à Paris, à Rome, pour la forme des caractères , pour hi -fermeté du tirage, pour l'égalité de la teinte , pour la jusleste de$ regUirtê , c'est-à-dire pour Texaae application de chaque page sur ceUe du revers , sont des chefsd'œuvre dignes de notre âge lui-même.

Certes , cette perfection ne peut être attribuée qu'aux connaissances des premiers imprimeurs dans le dessin et la peinture : Faust était orfèvre., et par conséquent dessinateur : Scliœffer était écrivain , et par conséquent peintre en miniature, car l'ornement des manuscrits. faisait partie de l'art des écrivains. Nicolas Jenson , qui se qualitiait de prince dei imprimeun (1) , était un graveur de médailles que le roi Charles VII envoya à Mayence, en 1458, pour prendre connaissance de la découverte que la renommée publiait déjà (2).

Les premiers imprimeurs, tous peintres, graveurs ou dessinateurs, ne négligèrent rien pour atteindre à la beauté des manuscrits, qui étaient de véritables peintures. Ils enrichirent leurs ouvrages de Cgures gravées sur bois; ils les ornèrent aussi de lettres grises et d'ornements en couleur et en or, comme ils faisaient auparavant aux manuscrits. Le psautier de 1457 renferme des lettres initiales, et une, entre autres, de six pouces de hauteur, toutes dessinées et gravées avec beaucoup de finesse. Faust et Schœffer, qui l'avaient exécuté , s'enorgueillissaient avec raison , dans la souscription , de la beauté des ornements et de celle de l'ouvrage : Pr€Bien$p$almorum codex venuêlaU eapHaliumdecoratur(Z), Les artistes

(1) Nicolas Jenson 8*ést qualifié prince de$ imprimeurt dans la souscription d'un bréviaire romain élégamment exécuté , qu'il imprima en 1478. Ce livre est cité dans le catalogue de Gaignat , n* 174 , p. 51. (2) Acad. des Inscript, t. XIV, p. 287 ; Heineken , Idée d'une eoUeoi. d'Estamp. p. 166. (8) Acad. des Inscrip. t. XIV, p. 254 et suiv. Debure, t. I, n" 46; Catalogue de Gaignat, n" 51; Heineken, p. 265.

DE l'ahateuh. 203

même ne tardèrent pas à orner les livres de Hgures gravées sur cuivre. On voit dans la première édition de Dante, donnée à Florence en 1481 , des figures faites sur les dessins ou de la main de Boticelli , l'adjoint de Finiguerra dans les premiers essais de la gravure.

Ainsi donc, il doit paraître démontré que c'est à la peinture, à la noblesse, à la grâce que les peintres recherchent en toutes choses, que rimprimerie doit la beauté de ses premiers ouvrages.

Je n'ai pas fini : quoi! la peinture et la sculpture, ces deux arts qui dirigent les arts d'industrie commerciale, ne créent- ils pas eux-mêmes des ouvrages qui deviennent aussi des objets de commerce? Combien de tableaux d'artistes français répandus dans toutes les contrées de l'Europe, en Russie, en Espagne, et même en Angleterre! Rien n'égale le prix des chefs-d'œuvre des arts. Qui peut évaluer aujourd'hui les lest>uvrages de Léonard de Vinci, du Poussia, de Lesueur, du Doniiliiquain, de Raphaël, de Micliel-Ange? Le roi Atlale offrit aux habitanu de Gnide d'acquilter toutes lêursr dettes pour obtenir d^eux la Vénus de Praxitèle; ils la refusèrent (1) Un bloc de marbre dç^aros, animé par le génie d'un -artiste grec, est devenu semblable au dieu du jour. Monarques dé l'Europe , vous n'êtespas assez riches pour le payer : le sang de tous vos guerriers grossirait la Seine avant que vous pussiez l'enlever du temple où la valeur des Françaîs Ta placé.

Voilà donc les avantagés que l'État. a Retirés depuis quatre siècles el ceux qu'il retire aujourd'hui de la peniture et des arts du dessin en général : le rétablissement du goût, le perfectionnement des manufactures, une heureuse émvïatioii «xcitée même parmi les fabricants auxquels la peinture parait le moins utile;- notre commerce devenu actif et avantageux, de passif el de ruineux qu'il était auparavant; une immense exportation d'objets travaillés avec soin, et dont la main-d'œuvre h\i lo plus grand prix.

Page 1