SECTION II
Répandre la connaissance du beau dans toute la France; effacer, eiv éclairant les manufacturiers, quelques taches qu'on aperçoit encore dans leurs ouvrages; diriger le luxe; fixer le goût; appeler dans nos villes embellies des flots de riches étrangers ; trouver dans notre indus-
(t)Plin.vii,38.
irie propre des ressources inépuisables contre TAngleterre et ses six cents vaisseaux, tandis qu'elle possède la moitié des deux Indes, et que nos colonies, dévastées par ses intrigues et ses agents, nous surchargent au lieu de nous enrichir; conserver ou rétablir la balance du commerce en notre faveur , par le seul travail de nos artistes et de nos ouvriers , tels sont tout à la fois et ies avantagea que l'Éiat peut ie jMromeUre encore de l'influence de la peinture sur lei arts dHnduitrie commerciale ^ e( les moyens de perpétuer et de multiplier ces avantages.
Gomment conduire la peinture à la perfection? Cette recherche n'est pas de mon sujet.
Si nous considérons cet art dans ses rapports avec les différents arts d'industrie commerciale, son domaine est immense. Le peintre, dans les dessins qu'il compose pour diriger l'ouvrier, embrasse la nature entière. Mais il fait plus, en quelque sorte. Dans ce genre décomposition, il va plus loin que la nature. Lorsqu'il a considéré, pour les imiter, lorsqu'il a apprécié, dans leurs formes, dans leurs couleurs, dans leurs mouvements, tous les êtres vivants, tous les iHres inanimés; lorsqu'il est parvenu à connaître ce qui constitue Tharmonie d'un même tout, il saisit hardiment des membres de diverscorps, et par des combinaisons différentes, en suivant des principes invariables, il forme des êtres nouveaux.
Nous disons-nous assez combien II faut de justesse et d'élévation dans l'esprit, combien il faut d'instruction, de goût et de philosophie , pour imprimer de belles formes sur cette foule d'objets différents que les arts présentent à nos besoins et à nos plaisirs, et dont il semble que i^ type n existe nulle part dans la nature? Combien de penchants à étudier! Combien de désira à satisfaire ! Quel accord à établir entre ce que désire le regard, ce que recherche la main^ ce qu'exige l'esprit! Que de comparaisons et de recherches à faire ! Avec quels yeux il faut avoir observé la nature ! combien il faut être habile à l'imiter pour s'élever à cette espèce de correction 1 Sera-ce le simple ouvrier qui saura réunir ou distribuer à propos, dairs tant d'objets dont les formes et les contours paraissent arbitraires, la convenance, la noblesse, la richesse, la simplicité?
Il est des principes étemels , mais il ne se découvrent qu'à l'artiste philosophe. Tous les corps peuvent avoir leur beauté. Artistes, que modelez-vous? une cuirasse, une cuiller, un sceau d'airain? Écoutez Socrate démontrant la théorie du beau sur ces mêmes instruments, abjects aux yeux du vulgaire. S'ils sont conformés d'une manière convenable à leur destination ; s'ils sont soumis aux lois de la mesure et du nombre , s'ils se trouvent on. harmonie avec eux-mêmes et unis à rhnrmonie gé-
DE l'amateur. a05
Dérale des étrea; (i) si Tidéê enfin qu'ils impriment dans notre esprit est nette et énergique, facile à concevoir et à retenir; si Pensemble en est simple, grand et harmonieux , ils auront un beauté réelle.
Considérons un beau vase grec, sa forme élégante et tranquille, son pied solide et léger, ses anses gracieuses et commodes. —La nature ofifrit sans doute un modèle primitif que Fart ne fit que yarier et embellir; mais combien il fallut de goût et de génie pour parvenir à la perfection qui charme dans cet aimable ouvrage ; pour lui donner toute la noblesse, toute la grandeur qu'il pouvait avoir; pour en accorder si bien les parties qu'elles concourussent tontes à l'effet général ; pour en assortir les ornements avec le caractère de ses formes et avec sa destination ! Considérons un candélabre antique. — Quelle variété dans ses parties! quelle richesse! quelle «mité! combien d'objets différents et de membres d'architecture réunis pour composer ce chef-d'œuvre , imités en entier ou par fragments, et' si bien d'accord qu'on dirait que la nature en a fait le rapprochement elie-mén)e ! C'est ainsi que les peintres et les statuaires grecs, après avoir représenté dans toute sa beauté le corps de rhomme , c<miposèrent des satyres , des griffons , des centaures , et firent croire possible l'existence de ces enfants de leur imagination.
Ne soyons dom^ pas étonnés que les plus grands artistes, Phidias, Lysippe, Callimaque, Parrhasius, Euphranor, eussent dessiné, eussent composé les vases, les lampes, les candélabres , les trépieds, les autels les plus admirés parftii les chefs-d'œuvre de Tantiquité. 11 fallait le génie de ces artistes et les règles qu'ils s'étaient faites pour composer ces beank ouvrages.
fi'imaginatioiT des Grecs avait ennobli jusqu'aux ustensiles les moins précieux , en les associant aux actions des divinités , en les employant dans les cérémonies de la religion. Les dieux avaient des lits, des tables des: urnes, des sièges qui roulaient d'eux-mêmes. Les instruments oà se préparaient les aliments du prêtre brillaient au temple dans la main des sacrificateurs. Ces usages religieux furent sans doute un motif pour faire rechercher des formes élégantes et nobles, mais il fallut cependant découvrir d'abord et répandre parmi les ouvriers la théorie de la beauté..
Ce n'est pas sans doute la sensibilité , le feu , le génie ; ce n'est pas davantage la pratique de la main qui manque à la plupart de nos artistes et de nos ouvriers , c'est la théorie. Nous n'en avons point parce que nos maîtres ne nous en ont point transmis. Un artiste consume
(1) Plato/Bfopn. h4pp.; id. Défiep. 1. x; Xenoph.Jtf«inor. Soerat. I. m, c. XIX ; Tim^ Locr. De anivid mundi.
vingt années à chercher des principes sur la beâulé; heareux s'il s'en fait de bons ! L'ouvrier, moins éclairé , préfère le bien par hasard ; il adopte le mal, parce que le mal est à la mode; il méprise le lendemain ce qu'il avait bien trouvé la veille. L'ignorance et le caprice nous gouvernent encore, lorsque l'antique et quelques-uns de nos grands artistes nous ont montré la véritable beauté.
Il suit de tout ceci qu'il faut pour l'avancement des arts d'industrie commerciale que Ton enseigne avec soin dans les écoles la théorie du beau ; il faut que dans cetie instruction l'on considère la beauté, nonseulemeiit dans le corps de l'homme, mais dans tous les êtres physiques, dans les animaux, dans les plantes, 'dans le tableau des campagnes, dans les édiûces, dans fes vases, dans les différents meubles, dans l'ensemble d'un corps quelconque et dans chacune de ses parties. Les. principes une fois reconnus, l'application se fera d'elle-même. C'est tout ce que je me permettrai de dire relativement* à l'enseignemeni et au perfectionnement de l'art. J'indique l'idée et ne la développe point^, c'est à nos matlres à le faire. •
Gomment peut-on accroître enfin l'influence de* la peinture et des autres arts du dessin sur le goîLt général et rendre cette influence utile? La réponse est facile : c'est en multipliant les monuments publics* de peinture , de sculpture 'et d'architecture. Mais il faut pour cela Heux conditions : l'une, que ces monuments soient véritablement beaux ; et Tauire, qu'41s aient un but moral, de maniète que la beauté ne soit qu'un, moyen pour rendre l'instruction plus vive et plus durable.
Il est facile de remarquer que dans les villes où il eiiste Qe beaux monuments antiques, le goût est généralement meilleurque dans ceHes où il n'jen existe point. Les édifices modernes y ont un plus beau caractère. La curiosité, la vanité nationale pmtent à étudier les anciens monuments. On fait des recherches pour le$ expliquer; on les mesure; on les devine; il se forme des antiquaires-, des artistes, des amateurs, la lumière s'entretient et se propage. Un grand et beau monument en enfante de nouveaux. G'éuit à Athènes, à Rhodes que les artistes xomains allaient étudier les principes des arts ; c'est en Italie que nos peintres et nos sculpteurs, queues architectes , nos graveurs, nos orfévI^es vont former leur goût. Combien Paris ne doit- il pas et aux monuments qui ont disparu et à ceux qui existent encore 1 La Fontaine des Innocents a plus formé de modeleurs , de ciseleurs, d'habiles labletiers, eipeni-étre de bons menuisiers-, que les leçons des maîtres.
11 est un bienfait que nous pourrions obtenir des monuments publics, de la peinture, de la sculpture, de l'archilecWre ; ce serait d'enchaîner
la mode et de fixer le goût. Nous avons encore sur les modes des idées fausses et ruineuses.
Considérées sous le rapport des arts et des jouissances qu'ils doivent procurer , elles étouffent l'amour du beau , elles repoussent la théorie ; il ne leur on faut point. Artistes, vous nous avez fait admirer aujourd'hui la vraie beauté ; frémissez, car cela même annonce qu'on admirera demain... j'ai tort, qu'on }ouera demain le contraire.
Considérées sous le rapport des mœurs , elles entretiennent et augmentent la légèreté de la nation ; elles l'habituent à ne se fixer à rien , à ne pas s'attacher plus à ses lois et à son gouvernement qu'à ses goûts et à ses usages. Elles excitent dans tous les rangs une ambition désordonnée; elles enfantent le crime. Elles mettent obstacle au plus grand des biens que les beaux -arts puissent produire, celui de contribuer à releva tion; à la justesse, à la fierté des esprits. .
Considérées sous le rapport du commerce extérieur, elles renchérissent tous les objets de luxe d'une manière contraire à l'ordre naturel des choses, et nuisent par là à ce commerce. Elles réduisent fréquemment des ouvriers et des marchands à Ja détresse. Elles habituent , par cela même, le fabricant et le marchand à de gros profits qu'ils sont d'abord obligés de s'attribuer pour compenser de grosses pertes, et qu'ils finissent par croire légitimes et par vouloir faire toujours. En augmentant le prix de certaines marchandises , elles contribuent à faire hausser le prix de toutes, ce qui est contraire au système général de la fabrication. Elles dégoûtent doublement l'étranger : d'une part, en ce qu'on lui vend la nouveauté pour la beauté; de l'autre, en ce que, malgré la cherté du prix, il n'a pas, même en voulant ce qui est nouveau, des objets conformes au dernier modèle.
Les anciens, dans les beaux jours des arts et du goût, avaient un luxe plus délicat que le nôtre. Us ne changeaient pas tous les jours la forme de leurs vases, mais ils en variaient les riches ornements , et ils en avaient un nombre immense. Il en était de même de tous les objets qui décoraient l'intéricôir de leurs palais. Us avaient une grande quantité d'argenterie, de bronzes, de statues, qu'ils se transmettaient de générations en générations. Les fabricants trouvaient également leur compte dans cet usage, et le goût était constamment satisfait. Ce fut dans la vieillesse de Rome que le luxe effréné des patriciens voulut réunir à la richesse de l'or et des pierreries des formes qui se renouvelaient tous les jours; alors s'établit la tyrannie de la mode, et le bon goût, comme Âstrée, quitta la terre et se rérugia dans les cieux.
Le moyen de répandre les produaions de nos manufactures dans PEurope, le plus noble et le plus digne de nous, consiste à fabriquer des objets véritablement beaui et à instruire avec un tel soin nos ouvriers, qu'aucun peuple ne puisse travailler aussi bien ni au même prix. Or, ce moyen , c'est aux arts du dessin et à la peinture en particulier qu'il appartient de nous le donner.
Arrêtons-nous et portons nos regarde en arrière.
N'ai-je pas prouvé que le génie de la peinture hâte les progrès de la civilisation, qu'il crée le commerce, le rend actif, le rend utile, qu'il féconde même le sein de la terre, et fait germer d'innombrables épis de blé.
N'ai-je pas fait voir, parmi les villes commerçantes les plus célèbres, chez les anciens et chez les modernes , celles qui négligeaient les beauxarts toujours dans un état de richesse précaire, sans cesse menacées d'une ruine totale, par des événements que leur politique ne pouvait empêelier; celles, au contraire, qui les ont cultivés, riches et puissantes sur le territoire le plus stérile, constamment commerçantes malgré les révolutions , grandes dans leur décadence , immortelles après leur chute?
N'ai-je pas montré la France, avant que les beâux-arts eussent éclairé ses fabricants, s'épuisant de son or pour payer les productions des manufactures de Constantinople , de la vieille Athènes, de la Sicile, de l'Italie; la France reconquérant, au contraire, depuis trois siècles , par un effet des leçons de ses artistes, cet or que son ignorance loi avait fait perdre?
Nos succès à venir seront un nouveau bienfait des beaux-arts et du gouvernement.
J'ai donc démontré, malgré la faiblesse de cet écrit, la vérité de la proposition qui formait mon sujet. J'en ai développé les conséquences. Artistes, élevez vers le bien public vos pensées généreuses , et soyez toujours convaincus que vos ouvrages, qui font l'ornement et la gloire de votre patrie , font aussi sa richesse et sa prospérité!