EXPOSITIONS DU LOUVRE
A chaque exposition nouvelle les opérations du jury d'admission soulèvent parmi les artistes ^ et dans la presse des réclamations trop justement fondées pour que nous puissions négliger de nous y associer pour notre part, et si notre périodicité irrégulière ne nous permet pas toujours de joindre en temps opportun notre voix, à tant de voix qui s'élèvent contre d'aussi criants abus, nous essaierons de suppléer à ce manque d'à propos par un examen plus sérieux de la question. Chaque année donc, avec cette tranquillité que donne la médiocrité et l'esprit de parti, le jury académique, sans se soucier autrement des griefs et des plaintes, fonctionne aussi partial et aussi inintelligent. L'administration du musée , ~ toute puissante pour faire cesser le mal , — soit incurie ou mauvais vouloir , semble eu cela le seconder admirablâonent, et quelques architectes, quelques sculpteurs des plus <^curs qui forment sa majorité, s'érigent en arbitres du goût et décident à tort et à travers d'un art qu'ils ignorent. Contre ce fait brutal , car le mal n'est pas dans l'institution du jury lui* même, mais bien dans son organisation, nous ne pouvons rien ma- 18à5 28
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tériellement, mais qu'il nous soit permis de dire aux membres de cette majorité, que seule nous accusons que comme artistes d'abord , ils sont incompétents ; qu'ensuite, comme hommes, en refusant à chacun, dans ce paisible champ de l'art , le soleil auquel tout artiste peut raisonnablement prétendre, ils font une action qui n'est ni digne ni honorable , et que le public s'en émeut à bon droit.
Nous comprenons jusqu'à un certain point qu'en toute conscience , des architectes , des graveurs , des sculpteurs , puissent être d'un avis opposé à celui des peintres, surtout lorsqu'il s'agit d'apprécier dans un tableau quelques qualités qui sont particulières à l'expression de la couleur , de l'effet et de la lumière ; mais comme ces qualités sont aussi plus que touto autre, avec le dessin perspectît, celles qui font de la peinture un art tout-à-fait à part, nous ne pouvons concevoir qu'un sentiment de convenance n'entraîne pas alors les architectes et les sculpteurs à partager l'opinion des artistes spéciaux qui leur sont adjoints. La peinture, il est vrai, est appréciable par tout le monde , et la moindre opinion sur un tableau n'est pas sans intérêt ; mais s'ensuit-il que tout le monde soit également propre à la juger quand ce jugement doit condamner sans appel. Bien loin de croire que les architectes et les sculpteurs soient alors 1^ juges qu'il faudrait choisir, nous pensons, au contraire, qu'ils sont les moins préparés à rendre, entre diverses peintures , un jugement équitable.
Il n'est guère possible qu'un artiste ait consacré toute sa force, toute son aptitude à l'étude d'un seul art, sans avoir quelques préjugés incompatibles avec les autres. Le sculpteur ne considère la nature que sous les conditions spéciales qui conviennent à son art. Ces conditions, par l'habitude de les rechercher , acquièrent à ses yeux un trop haut prix ; il les confond avec les beautés réelles, c'est le défaut justement reproché aux artistes de faire au métier une part trop grande , est-il alors possible au «culpteur appelé à juger des tableaux de n'y pas rechercher ces qualités factices , conséquences nécessaires de son métier , et qui sont antipathiques à la peinture? Est-il possible aussi qu'il ne montre pas , dans son jugement, une préférence exclusive pour les tableaux qui peuvent lui rappeler ses propres études et sont
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pour ainsi dire des descendances de la sculplure , tandis qu'il n'aura aucune estime pour d'autres qualités de la peinture qui ne sont pas de son art, et dont il ne connaît ni l'intérêt , ni les difficultés?
Conunent pourrait-il tenir compte au tableau qu'il juge, d'un mérite qu'il n'estime pas, ou bien peu, dans Rubens, Véronèse , Gorrége, Titien, Rembrandt, Cuyp, Ostade, Claude Lorrain et quelques autres grands artistes qui ont si bien traduit les beaux eflfets de la nature ? Faut-il donc que les jeunes peintres renoncent a la prendre pour modèle, et qu'ils désavouent malgré leurs yeux et leurs penchants l'exemple de ces maîtres , parce qu'il peut déplaire aux sculpteurs membres du jury d'exposition?
C'est pour ainsi dire avec le doigt que le sculpteur juge un tableau ; il y cherche malgré lui cette réalité qui est tout son art ; tandis que la peinture n'a pas de réalité , ne doit pas même en avoir. Nous ne parlons pas ici de celle qui n'est à proprement parler qu'un dessin enluminé , et n'a aucunement la prétention de rendre les effets naturels. La peinture ne doit que savoir mentir, et ce mensonge, on ne l'entend qu'au point de vue.
Les architectes sont également préveims , et leur prévention pour être différente n'en conduit pas moins aux mêmes résultats. Depuis quelques années, préoccupés de la décoration des édifices, ils ont pris à cet effet un tel goût pour les peintures des treizième et quatorzième siècles, qu'ils en sont venus à ne considérer les tableaux des écoles vénitiennes et flamandes , que comme de malheureuses erreurs. L^étude de leur art, dont la base , comme les détails, ne sont à vrai dire que des traditions, leur rend antipathique tout ce qui est nouveau , tout ce qui est inspiré. Ils n'ont jamais étudié la nature , et ne savent pas gré des efforts qui tendent à l'imiter.
Quant au progrès , ils ne le comprennent possible qu'à reculons. Ce qu'ils aiment surtout , ce qu'ils jugeront favorablement, c'est l'image byzantine qu'ils révent sur leurs murs. C'est le retour aux traditions conventionnelles des peintures gothiques, et ce qu'ils apprécient le moins dans la peinture, ce qu'ils n'aiment pas enfin , c'est le tableau, et on les en fait juges!
Nous n'entrerons pas dans la discussion du talent ou plutôt du
degré de talent de quelques artistes trop souvent mis en cause. Ce sur quoi nous voulons surtout insister , c'est sur le droit que s'arrogent quelques membres de l'institut de discuter la tendance de ces talents.
Nous conviendrons que Raphaël possédait un style plus ntàAe que celui de Murillo ou des Flamands ; mais refuserez-vous une madone de Murillo ou de Rubens, parce qu'il lui aura d<»uié le costume de son temps?
Et Raphaël lui-même, ne passe-t*il pas aujourd'hui aux yeux de certaines gens pour entaché de mauvais goût? N'y a-t-il pas les partisans de l'école primitive qui sacrifieraient volontiers comme des excentricités tout ce qu'a produit l'art du seizième siècle?
Un jury du Louvre ne doit même pas juger du talent , car le talent est la chose la plus rare : d'ailleurs, le degré de talent est inappréciable ; il ne doit juger que de la simple aptitude à représenter des figures avec un pinceau , des couleurs, ou d'après les lois de la perspective , sera-t-il possible de s'arrêter dans cette voie ridicule si chaque membre du jury est appelé à faire valoir son goût particulier.
Le goût dans les arts change tous les vingt ans, souvent il se modifie plus vite. Le talent de M. Ingres est reconnu aujourd'hui pour incontestable; les peintres, dont le goût et la manière lui sont le plus opposés, ne peuvent nier son mérite ; cependant il ne faut pas être bien vieux pour se rappeler le temps où H. Ingres était au banc de l'école : ses productions étaient profondément antipathique à tous les élèves de David; il languit plus de vingt ans dans l'abandon et l'oubli à cause de son opposition au système aca^mique qui prévalait alors. Il ne vivait que des mesquines commandes de quelques particuliers. Il était réduit à faire des portraits à la mine de plomb pour tirer un parti tant soit peu lucratif de son talent. Aujourd'hui que des jeunes femmes ou des apprentis peintres, à peine dignes de ce nom, sont chargés de travaux ou voient leurs peintures achetées par le ministre, on croira difficilement que M. Ingres ait été abandonné tout-à-fait par les encoure* gements du gouvernement. Beaucoup d'académiciens, qui s'appuient aujourd'hui sur l'ascendant de son nom pour écarter des
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ouvrages qui leur déplaisent, retrouveraient facilement dans leur mémoire la trace de Tantipathie que ce nom leur faisait éprouver vers 4840.
Nous déclarons franchement notre ignorance des titres de plusieurs académiciens à la renommée, mais nous n'avons garde de contester les succès d'école qui les ont portés à F Académie , et cette influence qui les a placés pour la plupart à une position élevée dans les arts, est justement le mérite que nous voudrions le moins leur voir quand on en fait des juges appelés à prononcer sur les manières de plusieurs centaines d'artistes de toutes les écoles et de toute couleur qui attendent leur décision dans Fanxiété, comme un arrêt de vie ou de mort.
Les membres du jury se croient à tort les conservateurs du goût : ils ont le leur et doivent naturellement le préférer dans les ouvrages qu'ils admettent; mais on ne peut trop insister sur ce point , et c'est ce qu*il faut répéter à satiété en commençant et en finissant : le goût est transitoire, et le sera toujours.
Du temps de Lebrun, on ne jurait que par les Carrache; le Guide était le maître des maîtres; on ne faisait le voyage d'Italie que pour l'étudier et l'admirer; Raphaël et Michel-Ange étaient regardés comme des hommes dont le nom méritait le respect, mais personne ne s'avisait de les imiter. Le règne de l'école de Bologne a continué dans toute l'Europe jusqu'à l'avènement de David : c'est ce goût qui a engendré l'école de Boucher et de Vanloo. Sous l'influence de David, Raphaël n'eut encore d'autre réputation que celle que les gens de lettre lui avaient faite. On ne jurait alors que par l'antique, et encore ne savait-on l'interpréter que dans un sens assez étroit.
Il était réservé à M. Ingres de réhabiliter tout-à-fait l'école romaine ; il a prêché d'exemple à cet égard, et cet exemple a enfanté de nombreux disciples. Mais, ô inconstance de l'esprit humain, nous entrevoyons déjà la fin de ce règne imposant. Des adeptes, phis perspicaces ou plus amoureux du changement, ont été trouver de la nouveauté dans l'imitation des types primitifs de la peinture. Ainsi que nous le disons plus haut , Raphaël , loin d'être pour eux ce qu'il est pour tous les gens de bon sens , le soleil de l'art en Italie et le génie de la peinture , par excellence , n'a été-
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qu'un i*éibrmateur imprudent qui a gâté des types divins par un alliage païen qui mène tout droit à la décadence dont il est le premier échelon descendant.
Chaque classe du jury juge donc ainsi de la peinture, avec les passions de son état, auxquelles viennent se joindre les préjugés , de Tâge et les tendances du goût , et les véritables qualités de cet art se trouvent inappréciées , parce que les peintres sont en minorité dans le jury. Depuis long-temps , MM. Ingres, Horace Vernet , Delaroche , Drolling , Abel de Pujol , Granet, et deux autres, dont les noms nous échappent , ont protesté par leur absence du jury contre cette minorité des peintres. Ils ne veulent pas que leur présence sanctionne des actes qu'ils désapprouvent , et qu'ils ne peuvent empêcher. M. Schnetz est à Rome, comme directeur de l'Académie. — Cinq peintres donc , sur quatorze qu'ils devraient être, ont pu se présenter cette année au jury : MM. Hersent, Blondel. Picot, Couder, et M. Bidault le paysagiste, mais Tannée prochame, il n'y en aura peut-être pas un; car ces messieurs, qui ont persisté jusqu'à présent dans leur devoir, paraissent las de faire tous les ans des efforts que rendent à peu près inutiles de mauvais principes, une mauvaise organisation de jury.
Il semble qu'il serait facile au directeur des Musées royaux de séparer le jury par sections. Chaque classe jugerait sa spécialité, une mesure si simple porterait remède à tout.
N'est-il pas raisonnable que les peintres soient jugés par les peintres ; les sculpteurs par des sculpteurs , etc. ; on pourrait aussi diminuer pour le jury le grand nombre des tableaux et le désordre qui en est inséparable. Mettre une classe de peintre en dehors du jugement. — Ceux, par exemple, qui ont reçu la première ou la seconde médaille; ceux qui ont été décorés pour leurs travaux.
Diminuer le nombre des juges serait aussi le moyen d'obtenir dans leurs décisions plus d'attention, plus de soin, plus d'accord et plus de justice. Il arrive souvent dans l'état présent des choses que les juges de la veille ne sont pas ceux du lendemain ; et, cependant , chaque juge, chaque loi, puisque la loi ici c'est le goût du jugr et sa disposition à l'indulgcnco ou à la sévérilé. S'il
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s'agissait d'autre chose que de tableaux , de tels caprices dans la loi seraient odieux.
Il serait aussi plus facile à cinq personnes qu'à quatorze de se réunir avec exactitude. Il y aurait donc au moins ce premier point de justice que les juges seraient les mêmes pour tous les tableaux , et si une rigoureuse exactitude rendait ce devoir plus pénible, la fonction de juré, partagée ainsi, aurait l'avantage de ne revenir que tous les trois ans.
Mais que pourrions-nous ajouter qui n'ait déjà été dit cent fois, et ce mauvais vouloir de l'administration qui laisse subsister de semblables abus qu'il lui serait facile de conjurer, n'est-il pas inexplicable. Cet arbitraire, qu'exploitent quelques misérables rancunes qui ne savent agir que dans l'ombre, ne profite à personne ; funeste à l'art, il est odieux à tous, et ne fait que compromettre chaque année cette large et splendide hospitalité que la royauté lui accorde dans son Louvre.